XI
oublié clans la distribution des faveurs. Comblé de bénéfices ecclésiastiques, il fut chargé , sans titre officiel , de la police secrète et de la direction de la Bastille. Sa position auprès de Mazarin rappelle celle du père Joseph auprès de Richelieu. Le célèbre capucin n’avait pas plus de titre officiel que l’abbé Fouquet, et cependant les affaires les plus considérables de la France et de l’Europe passaient par ses mains. Avec moins de grandeur, l'abbé Fouquet fut une sorte de ministre de la police, chargé tout spécialement de veiller à la sûreté du cardinal et de déjouer les complots que les factions vaincues ne manquèrent pas de tramer contre lui.
Dès i653, l’année même du retour définitif de Mazarin en France, des lettres interceptées et portées à l’abbé Fouquet le mirent sur la trace d’un projet d’assassinat contre le cardinal. Il en découvrit habilement les auteurs, dont l’un, grand maître des eaux et forêts de Bourgogne, se nommait Christophe Bertaut-, et l’autre était un aventurier, appelé Ricous , qu’on regardait comme un émissaire du prince de Condé et de Mme de Châtillon. L’abbé Fouquet se chargea de les faire arrêter. «Ricous, écrivait-il à Mazarin le 1 6 septembre 1 6 5 3 1 , est en cette ville (Paris) , et s’en ira à Merlou2, s’il peut eschapper. S’il plaist à Vostre Éminence de donner à Du Mouchet, chevau-léger, qui s’est fort bien conduit et avec affection , huit des gardes de
Vostre Eminence, il ira demain, à la pointe du jour, à Pierre-Fitte, qui est un passage où indubitablement donnera Ricous. Mouchet le connoist. J’ai des espions en dix endroits pour l’attraper, et, voyant qu’il y va du service de Vostre Eminence, je ne fais autre chose que d’y travailler jour et nuit, et j’ose dire, avec assez de risque, puisque estant descouvert, on n’en veut plus qu’à moi. »
Ricous fut, en effet, arrêté ainsi que Bertaut, et tous deux jugés par une chambre de justice qui fut établie à l’Arsenal et que présida le chancelier Séguier. L’abbé Fouquet se chargea de presser la condamnation, comme le prouve le passage suivant d’une de ses lettres en date du î o octobre î 653 3 . «Je verrai aujourd’huy M. de La Marguerie (c’était un des juges), de la part de Vostre Éminence. Il semble qu’il se refroidisse un peu, à ce que m’ont dit deux ou trois de la chambre. » Dès le lendemain , la condamna-
1 Archives des aff. étrangères, France, de Châtillon . — 3 Archives des aff. étran-
t. CL, p. 1 66. gères, France, t. CXLIX, pièce 125.
2 Terre qui appartenait à la duchesse
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tion avait été prononcée et le jugement exécuté. « Comme je finis ma lettre, écrivait l’abbé Fouquet le 1 1 octobre à Mazarin f des gens que j’avois envoyés pour tenir la main à l’exécution sont revenus. Tout s’est passé fort doucement. Les lettres ont esté bruslées par la main du bourreau, et les criminels ont esté estranglés avant que d’estre roués. »
En même temps que l’abbé Fouquet déjouait les complots contre la vie du cardinal, il s’occupait de tous les détails de l’administration, surveillait le parlement, faisait payer exactement les rentes de l’Etat et signalait avec inquiétude les progrès du jansénisme. Dans un mémoire destiné à servir d’instruction à un des agents qu’il envoyait à Mazarin , il s’exprimait ainsi 2 •' «Après avoir rendu mon paquet à Son Eminence, il l’informera des affaires de Paris, qui consistent principalement en trois chefs : le premier regarde le parlement , qui se vante d’esclater si la chambre de justice n’est révoquée , pour la révocation de laquelle le premier président a escrit en cour, à ce qu’ils disent. Us se promettent d’y faire joindre tous les autres parlemens, et espèrent estre protégés par les mescontens, qui ne sont pas en petit nombre. Le second regarde l’estât de la religion, qui commence à se brouiller ouvertement, chacun prenant parti, et cela de la mesme manière que les choses se passèrent en France, lorsque l’hérésie de Calvin fut condamnée. A quoy il seroit très à propos de remédier. Si Son Eminence m’ordonnoit d’en conférer avec M. le chancelier, qui est fort intelligent et très zélé, l’on pourroit trouver des remèdes à ce mal qui deviendra grand s’il est négligé, bien entendu toutefois qu’après avoir trouvé les expédiens on les communiqueroit à Son Éminence, sans l’ordre de laquelle rien ne seroit exécuté. Le troisième concerne l’estât du peuple, que l’on suscite par toutes sortes de voies en semant dans leurs esprits de très pernicieuses opinions sur la conduite des affaires, sur l’esloignement du roy, sur son éducation et sa manière de vivre particulière. Il arrive ici tous les jours des gens de M. le Prince, surtout depuis que M. le prince de Conti et M,,ne de Longueville ont liberté d’y envoyer qui bon leur semble. »
Le zèle et l’habileté que ne cessait de montrer l’abbé Fouquet attirèrent de nouvelles faveurs sur lui et sur sa famille. En 1 6 5 4 , il obtint la survi-
1 Arch. des affaires étrangères , France , est réuni à une lettre datée du a5 sep-
t. CXLIX, pièce i3i. tembre 1 653.
2 Ibid. t. CL, pièce 178. Ce mémoire
XLÏI
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vance de la charge de procureur général au parlement de Paris h En même temps son frère , Nicolas Fouquet, entrait dans le plein exercice des fonctions de surintendant, et la partageait complètement avec le comte Servien. Il était surtout chargé de fournir au cardinal l’argent qu’exigeaient les dépenses de la guerre. La correspondance du cardinal Mazarin avec J. B. Colbert, qui était alors son intendant, en fournit de nombreuses preuves 1 2. Il lui écrivait le 16 mai 1 6 5 y : «Je vous envoie deux ordonnances pour présenter à M. le procureur général , qui m’a promis de donner ordre pour leur expédition. Vous lui direz que celle pour le pain de Catalogne 3 a esté diminuée de 4i 8,ooo livres de l’année passée, etc.» Il y avait aussi des fonds secrets, pour lesquels insistait Mazarin ; on les appelait alors ordonnances de comptant; le roi, ou plutôt le ministre, écrivait sur l’ordonnance de payement: Je sais le motif de cette dépense. On voit qu’on en dérobait, autant que possible, le contenu à Servien; quoique ce ministre fût spécialement chargé des dépenses, c’était Fouquet qui en avait le secret. Mazarin écrivait à Colbert, le 20 mai î 6 5 y : «Je vous envoie une ordonnance de comptant de 3oo,ooo livres, de laquelle vous vous servirez auprès de M. Servien, comme M. le procureur général vous dira, prenant garde qu’autre personne que luy n’en ait connoissance. Cette ordonnance regarde en partie M. Le Tellier4; mais vous prendrez tel prétexte avec M. Servien, que vous concerterez avec ledit sieur procureur général, afin qu’il paroisse que cela regarde les affaires générales plus que les particulières des personnes que le roy a résolu gratifier. »
Dans la même lettre, le cardinal insistait encore pour le payement de diverses sommes, et entre autres de celles qu’il avait perdues au jeu. C’était toujours à Nicolas Fouquet que Colbert devait s’adresser. «Je crois, lui écrivait Mazarin, que cette lettre vous arrivera plus tost que le mareschal de Grammont, qui vous présentera deux billets de ma part et plusieurs ordonnances, desquelles vous recevrez ci -joint un mémoire que le sieur
1 Journal ms. Bibl. imp. S. F. n° 1238 d[bis), f° 1 85.
2 Les lettres originales, pour la plupart autographes , se trouvent dans le fonds Baluze, à la Bibliothèque impériale, ms.
3 C’est-à-dire, l’ordonnance pour payer
le pain destiné à l’armée de Catalogne. La France entretenait alors des troupes dans cette province , dont elle avait conquis une partie.
4 Michel Le Tellier était secrétaire d’Etat et chargé du département de la guerre.
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de Villacerf a fait. Un des billets est pour payer huit mille et tant de livres qu’il m’a gagnées , et vous reprendrez cette somme sur le fonds que je vous ai mandé; l’autre est pour parler, de ma part, à M. le procureur général, pour faire acquitter les ordonnances qui le regardent sur le courant de ce mois et du prochain, etc. » Les exigences de Mazarin embarrassaient souvent Fouquet. Colbert, qui h cette époque gérait les affaires du cardinal un peu aux dépens du Trésor, pressait le surintendant de rembourser les avances faites par le ministre pour l’entretien des garnisons, et entre autres de celle de Brisach. Colbert écrivait à Mazarin le 2 3 mai : «Je ne manquerai pas de proposer à M. le procureur général d’assigner les 3 16,000 livres pour une année de Brisach, sur l’aliénation des rentes sur les entrées; ce que je ne doute point qu’il accepte, puisque cela le deschargera d’un grand argent qu’il seroit obligé de donner. J’ajouterai à cela que je trouvois que Vostre
Eminence avoit dans sa maison assez de bien sur le roy. » Mazarin lui répondit en marge : «Il seroit bien mieux d’avoir de l’argent comptant; mais, au défaut de cela, une rente sur les entrées ne sera pas mauvaise, parce que mesme on la pourra vendre. Souvenez-vous seulement que pour cela M. le procureur général ne lairra pas de donner le reste comptant, ainsi qu’il a promis faire depuis longtemps. »
Fouquet, sans refuser positivement les rentes, montrait la difficulté d’en procurer immédiatement. « J’ai parlé à M. le procureur général , écrivait Colbert à Mazarin , le 2 4 mai de la même année, pour me donner des rentes pour les 3 16,000 livres de la garnison de Brisach, en déduisant les 5 o, 000 livres d’argent comptant qu’il a promises il y a longtemps. Il m’a dit qu’il payeroit dans peu les 5o,ooo livres, et pour les rentes qu'il auroit beaucoup de peine à en pouvoir donner pour ce quelles estoient distribuées entièrement, et qu’il alloit néantmoins travailler à en retirer pour la plus grande somme qu’il luy seroit possible. »
Colbert, qui administrait avec habileté la fortune du cardinal, le voyait avec peine s’engager dans des entreprises de fourniture , qui donnaient de grands embarras et rapportaient peu de bénéfices. Après avoir parlé d’autres affaires analogues, il ajoutait : « J’oserois dire la mesme chose du pain de munition1 de l’armée de Catalogne, qui asseurément donnera du desplaisir
1 II y a dans le texte pain de munion; mais c’est sans doute une abréviation pour munition.
xliv INTRODUCTION.
à Vostre Éminence. L’armée sera mal servie; le mesnage sera peu considérable, et, par-dessus tout, il coustera une infinité d’argent à Vostre Éminence. Quand j’ai ouï parler de ce dessein, je croyois que le fonds de cette fourniture se payeroit par mois, comme les autres despenses delà guerre; mais, M. le procureur général m’ayant dit qu’il luy estoit impossible de donner autre chose que des assignations et que Vostre Éminence ne luy avoit demandé que cela, je commence à connoistre que nous avancerons la plus grande partie de cette fourniture et peut-estre tout entière avant que nous puissions recevoir aucune chose. Le recouvrement des assignations ne se peut faire ensuite qu’avec quelque mauvais effet, estant impossible d’em-
pescher que le nom de Vostre Eminence ne paroisse point, et que ceux sur
qui on est assigné ne le publient partout, parce qu’ils en tirent quelque
considération; par exemple, M. le procureur général m’ayant dit qu’il assi-
gneroit cette despense sur une fabrique de menue monnoie que l’on va faire
dans tout le royaume, il est impossible d’empescher que les traitans ne
commissent que ces assignations auront esté données pour le rembour- /
sement de Vostre Eminence, et qu’ils ne disent ensuite, dans toutes les provinces, que cette fabrique est pour elle. »
Mazarin, dans sa réponse à Colbert, insiste toujours pour être payé en partie en argent comptant. «Vous direz à M. le procureur général qu’il m’avoit fait espérer de ne donner pas seulement de bonnes assignations pour le pain de Catalogne, mais aussi une partie en argent comptant, puisque les garnisons ont esté entretenues jusqu’à présent et que l’on a fourni du pain à l’armée il y a déjà quelque temps. Je vous prie de luy en parler et de le presser là-dessus, luy faisant connoistre que, lors mesme que l’on despense le tiers davantage dans la fourniture du pain de Catalogne, MM. les surintendans ne se sont jamais défendus de donner à l’avance une somme d’argent comptant. » Quant à la part qu’il prenait aux marchés avec les traitans, Mazarin indique un moyen facile de la dissimuler. « On peut remédier à cet inconvénient en faisant paroistre le nom d’Ubert ou tel autre que vous jugerez à propos, estant absolument nécessaire que mon nom ne paroisse pas. »
Le cardinal pressait toujours Fouquet pour le remboursement de ses avances. Il écrivait encore à Colbert le 12 juin 1 6 5 y : «M. le procureur général m’a escrit qu’il avoit ajusté avec vous diverses choses tendant à me
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rembourser, et M. l’abbé Fouquet, qui me rendit sa lettre, me confirma la mesme chose de vive voix. Je serois bien aise de sçavoir ce que c’est. Et cependant je vous dirai que, par le retour du mesme abbé, j’ai fort pressé le procureur général de me tenir la parole qu’il m’a donnée de me sortir des avances que j’ai faites depuis l’année passée, estant plus qu’équitable de le faire au mesme temps que, par la quantité d'affaires qu’on a faites en dernier lieu, lui, procureur général, sort de tous les engagemens où il estoit entré pour le service du roy, avec une différence que je n’ai jamais tiré un sol d’intérest de tous les miens. Je vous prie de parler en cette conformité et presser pour les 200,000 escus qu’on a envoyés ou qu’on doit envoyer en Allemagne. Il m’a escrit aussi qu’il employeroit Contarini et Cenami 1 dans la fabrique des petites monnoies , et l’abbé a ajouté qu’on avoit mesnagé en général un donatif, duquel je pourrois disposer. Vous vous informerez donc de la chose , et vous sçaurez aussi de Cenami si la compagnie qui veut prendre la chose fera le donatif dont il m’a autrefois parlé. »
La correspondance de Mazarin et de Colbert est remplie de détails de cette nature. Il s’agit toujours des avances faites par le cardinal et de ses instances pour en être remboursé. Je me bornerai à une dernière citation. Colbert écrivait au cardinal, le 22 juin : «M. le procureur général m’a dit qu’il faisoit estât de donner, sur une affaire qu’il avoit proposée à Vostre Éminence, qui regarde les intendances des finances, 3 00,000 livres pour le roy de Suède, le remboursement de ce qui reste deu à Vostre Eminence, de l’année dernière, et les 100,000 livres du pain de Piémont. Pour la garnison de Brisach , il m’a dit que , toutes les rentes estant engagées , il n’en avoit pu retirer que pour 2 2,5oo livres de rentes, faisant i5o,ooo livres en principal, et qu’il me feroit payer 5o,ooo livres d’argent comptant. » Ces conditions ne satisfont pas encore Mazarin. Il répond à Colbert : « Vous pourrez dire à M. le procureur général qu’il eust esté bon que j’eusse esté remboursé de ces dernières avances sur des affaires faites et non pas sur celles qu’il projette de faire; et il me semble que, sans présomption, je pourrois estre considéré comme les autres qui ont fait des avances, et qui ont esté remboursés sur les dernières affaires qu’on a faites et qui sont payés des intérests jusques au dernier sol, pendant que je ne sais pas ce que c’est
Banquiers italiens, auxquels Mazarin avait confié une partie de sa fortune.
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que d’avoir un denier d’intérest. » Malgré la vivacité des plaintes de Mazarin , on peut être rassuré sur les remboursements qui lui étaient dus. La fortune immense qu’il a laissée suffit pour attester que le surintendant ne se montra pas trop cruel à son égard L
En faisant les affaires du cardinal, Nicolas Fouquet ne négligeait pas les siennes. Colbert, qui , dès cette époque , surveillait sa conduite , nous apprend comment Fouquet trompait la vigilance de son collègue Servien. Il accuse surtout un commis de Servien, nommé Delorme, d’avoir été complice de Fouquet, mais en couvrant habilement sa connivence sous le masque de l’opposition. « Delorme répétait à Servien, dit Colbert2, qu’il devoit tousjours estre en garde contre les actes d’un esprit entreprenant et de grande cabale, et ne laissoit pas de lui faire faire tout ce que le sieur Fouquet désiroit. La première affaire considérable qu’il fit par cette intrigue fut la ferme générale des gabelles. Deux compagnies se présentèrent pour cette grande ferme : la première, celle du sieur Cusot, qui estait plus agréable à M. Servien, et celle du sieur Girardin, qui estoit accommodé surtout avec Fouquet. Dès la première direction 3 où l’on parla de cette affaire , avant que M. Servien se fust déclaré, le sieur Fouquet se déclara pour Cusot, dit que cette ferme ne pouvoit estre mieux régie que par lui et qu’il la lui vouloit donner. Delorme exagéra le desplaisir que M. Servien recevroit de cette déclaration du sieur Fouquet, en lui faisant connoistre que, s’il ne s’opposoit fortement aux commencemens, l’autre s’attireroit toute l’autorité; il le fit résoudre à donner l’exclusion à Cusot et â faire tomber la ferme à Girardin.
«Cette déclaration connue, Fouquet s’y oppose fortement et veut tousjours que Cusot soit préféré. Lorsque ces contrariétés furent assez ressenties pour en faire une affaire considérable entre les deux surintendans, le sieur de Lyonne, neveu du sieur Servien, qui s’estoit accommodé avec le sieur Fouquet pour jouer un rôle en cette comédie , est proposé par Delorme pour s’entremettre de l’accommodement dans lequel le sieur Servien avoit la satisfaction de donner la ferme au sieur Girardin, qui estoit l'homme dudit Fouquet; mais aussi le sieur Servien fit une affaire considérable pour
1 Défenses de Fouquet, 1. 1, passim. moire dans mon Histoire de ('administration
2 Mémoire de Colbert à Louis XIV, ms. monarchique en France.
de la Bibl. imp. S. F. n° 3995, f° 3. J’ai 3 Conseil de finances,
publié la plus grande partie de ce mé-
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le sieur Fouquet pour le rescompenser de ce qu’il s’estoit relasché, et lui délaissa une gratification considérable pour sa favorable entremise. Le sieur Delorme, qui avoit donné un conseil dont le succès avoit esté si avantageux, devint le confident et le patron , jusqueslà qu’après que celte comédie fut entièrement finie par le partage des fonctions de la surintendance, le sieur Servien le mena lui-mesme chez le sieur Fouquet, le conjurant instamment de le prendre pour son commis, et le lui recommanda comme le plus fidèle ami qu’il eust jamais eu. »
Les roueries de Nicolas Fouquet ne tardèrent pas à être découvertes par les hommes qui se mêlaient de l’administration des finances. Des plaintes s’élevèrent contre lui et parvinrent jusqu’au cardinal ; mais Mazarin, qui était lié aux Fouquet par la reconnaissance et qui d’ailleurs participait aux gains illicites du contrôleur général, continua de combler leur famille de faveurs. En i 6 5 6 , l’abbé Fouquet acheta, pour 4oo,ooo livres d’argent comptant, la dignité de chancelier des ordres du roi, et dès lors il porta le cordon bleu comme les chevaliers de l’ordre du Saint-Esprit, qui appartenaient tous à la plus haute noblesse. Un contemporain partisan de la cour, mais avec indépendance , exprime le mécontentement qu’excitaient ces faveurs multipliées 1 : « L’on n’avoit rien trouvé à redire que M. l’abbé Fouquet se fust fait recevoir en la survivance de la charge de procureur général au parlement de Paris, queM. son frère aisné exerçoit depuis quatre ou cinq ans seulement, quoiqu’à peine eust-il esté six mois en celuy de Metz en qualité de conseiller, et moins encore que M. l’évesque d’Agde 2 eust donné pour trente mille livres de revenu en bénéfices simples à M. de Rebé, comte de Lyon 3 et neveu de M, l’arcbevesque de Narbonne, pour Je faire consentir à la coadjutorerie dudit archevesché en sa faveur, et eust en mesme temps résigné son évesché, qui en valoit bien davantage, à l’un de ses cadets4, nouvellement pourvu d’un office de conseiller au mesme parlement de Paris. Mais il fut malaisé de ne pas s’estonner que ledit sieur abbé Fou-
' Journal anonyme déjà cité, ms. Bibl.
imp. 1238 e [bis), fos 23 1-2 32.
2 François Fouquet, d’abord évêque d’Agde, puis archevêque de Narbonne.
3 Les chanoines de Saint-Jean de Lyon portaient le titre de comtes de Lyon.
4 Ce cadet était Louis Fouquet, qui fut évêque et comte d’Agde. {Voyez Saint-Simon, qui en parle à l’occasion delà mort de cet évêque, arrivée en 1702 (édit. Hachette, in-8°, t. 111, p. 386-387.)