‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 24 sur 71 · TT · texte numérisé non relu

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JOURNAL

Juillet 1 663. prisonniers le matin et conduire à la Bastille. La chambre ordonna qu’ils seroient arrestés et recommandés au chasteau de la Bastille, ouys et interrogés. L’on mit le soit monstre sur une seconde requeste de M. Fouquet pour coter des pièces.

Le mardy io avril, je fis le rapport du procès de M. Fouquet1, tous les commissaires de la chambre y estant présens. Après avoir fait rapport de l’ordre de la procédure, j’achevai le rapport du fond. Je parlai près de trois heures de suite; M. le chancelier et tous Messieurs me tesmoignèrent grande satisfaction.

Le mercredy i î avril, on lut les trois quarts du prélude de i’inventaire, le jeudy le surplus avec partie des procès-verbaux des scellés; le vendredy, l’on acheva les procès-verbaux des scellés; le samedy l’on a passé toute la matinée à continuer la lecture de cet interrogatoire , et il n’a pas esté achevé. Je ne puis omettre que de tous costés l’on me tesmoigne grande satisfaction de mon rapport, et je suis assez heureux pour que la cour et les amis de M. Fouquet en paroissent esgalement contens2.

Par lettres patentes registrées en la chambre de justice, le 3o may, dans sa séance ordinaire, la séance fut transférée dans l’Arsenal3, el le lundy 4 juin la chambre y tint sa première séance4.

Le luncly 9 juillet, je commençai le rapport de la première production de M. Fouquet, et l’on commença la lecture du préambule pour respondre à celuy de l’inventaire de M. Talon5.

Le mercredy 1 1 juillet, j’appris que le sieur de Graves avoit reçu

1 Cf. ,1 ournul de Foucault, t. IX, f“ 128 r° .

Voy. clans 1 eJournalde Foucault (t. IX, I " 1 29 r° à 14.2 r°) les procès-verbaux des séances des 16 , 1 7, 19 , 20 , 2 1 , 23 , 24 , 26, 27, 28 avril; des 4, 5, 7, 8 , 1 o, 1 1 , 17, 18, 19, 21, 22, 23 mai.

Les lettres patentes qui transfèrent la chambre de justice, se trouvent dans le Journal de Foucault, t. II, fu 2 16 v°, sqq.

4 Voy. (ibid. f05 142 r° à i 52 r°) les pro¬

cès-verbaux des séances de la chambre de justice du 4 juin au 9 juillet.

5 Jusqu’alors on n’avait fait le rapport que du procès par forclusion. On commence le rapport des productions contradictoires. (Comparez le Journal de Foucault, t. IX, f° i52, sqq.) Ce rapport remplit les séances des 9, 10, 11, 12, 1 3, *

16, 17, 18, 19, 20, 3i juillet; des 1 er et 8 août 1 663.

D OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

ordre de se retirer, parce qu’il avoit fait signer à la reyne mère un Août 1 663.

certificat que l’argent à luy donné et au sieur Gaboury l’avoit esté par

ses ordres pour employer en aumosnes; et, bien que ce certificat soit

daté du 2 5 octobre 1661, il n’ avoit esté signé que depujs peu de

jours.

Le lundy 7 aoust, M. Talon ayant fourni une requeste de contredits contre partie de la production de M. Fouquet jusques à la cote S sur tous les chefs des pensions, M. le chancelier m’ayant dit de parier, je dis quauparavant de parler je le suppliois de me prescrire l’ordre que j’avois à tenir, parce que je ne sçavois pas si tous Messieurs se souvenoient de toutes les preuves qu’ils avoient vues dans la production du procureur général sur chaque fait. Ainsy, je ne sçavois pas si je devois reprendre les preuves des accusations devant que de venir aux delfenses de M. Fouquet.

Sur quoy, M. le chancelier m’ayant demandé mon avis, je dis que je croyois que, pour bien entendre si les delfenses de M. Fouquet estoient bonnes ou mauvaises, d estoit nécessaire de reprendre sommairement chaque fait d’accusation et les preuves, et ensuite lire les deffenses. M. de Sainte-Hélène ayant dit qu’il suffisoit de lire la production de M. Fouquet, M. Pussort opinant dit qu’il n’y avoit qu’à lire la production de M. Fouquet; qu’autrement c’estoit prendre « plaisir à alonger l’affaire , et qu’il valoit mieux tout d’un coup l’abandonner L

Je ne répliquai rien, quoyque je me sentisse fort picqué de ces paroles, et le plus grand nombre ayant pris le sentiment de lire la production de M. Fouquet, l’on commença la lecture. M. Pussort expliquoit les difficultés, et je le laissois dire. A la sortie, je demandai à quelques-uns de Messieurs s’ils estoient bien instruits de ce qui avoit esté lu, les explications nécessaires ny des preuves ny des responses n’ayant esté faites. Ils me dirent que non, et que dans deux jours mon avis seroit justifié.

1 Aucun de ces détails ne se trouve dans le proces-verbal de Foucault, t. IX, fos i54 v° et 1 55 r°.

JOURNAL

Août j 663. L’apresdisnée , M. Foucault me vint voir, prenant occasion de quelques affaires pour me parler de ce qui s’estoit passé le matin; il me tesmoigna n’avoir pas entendu ce que M. Pussort avoit dit, et ajouta que M. Ferriol, ayant passé chez luy, le luy avoit raconté en disant que les emportemens de M. Pussort faisoient un mauvais effet dans l’esprit, de Messieurs, et me pria de luy dire les paroles que M. Pussort avoit prononcées. Les luy ayant répétées, il me tesmoigna que cela estoit fascheux ; que je me devois rendre maistre de cette affaire et conduire le rapport, et que M. le chancelier me devoit laisser faire, et si je ne trouvois pas hon qu’on le luy dist, et que M. Colbert dist un mot à M. Pussort. Je luy respondis que non, et que je luy deffendois d’en parler et qu’il me désobligeroit de le faire; que j’aimois mieux suivre la conduite des autres que la mienne; que j’avois fait la proposition de récapituler les faits et les preuves de bonne foy, croyant que cela estoit nécessaire pour bien entendre l’affaire; que je n’y cherchois que la vérité de quelque costé qu’elle fust; que je sçavois fort bien le procès, et ainsy qu’il m’estoit indifférent de quelle manière on l’examinast, et que dans la suite les occasions de faire les explications nécessaires reviendraient assez, et ainsy qu’il n’y avoit qu’à suivre l’ordre qui avoit esté commencé.

# [Foucault] m’ayant ensuite dit que M. Pussort avoit toute l’estime pour moy, que c’estoit chaleur et brusquerie sans dessein, je l’interrompis et luy dis que je ne voulois aucune explication sur cela, et que M. Pussort eust. estime ou mespris pour moy il m’estoit fort indifférent; que j’estois résolu de ne luy plus répliquer, quelque chose qu’il me dist; qu’il y avoit si peu de temps que j’avois assez tesmoigné mon ressentiment sur une pareille sottise qu’il m’avoit dite pour ne plus recommencer, et que ce que je luy disois n’estoit pas pour le redire, et qu’il me désobligeroit s’il en parloit à qui que ce soit.

11 me raconta ensuite que M. Chastelain ayant dit à M. de Laune que la cote de l’acte de la pension estoit escrite de la main de M. Fouquet et que c’estoit luy Chastelain qui l’ avoit effacée, de Laune l’avoit rapporté à M. Talon, lequel ayant envoyé quérir M. Chastelain

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

sur cela, Chastelain l’avoit desnié; que de Laune estant retourné à Août i663. Chastelain et luy ayant fait entendre qu’il désobligeroit M. Colbert. Chastelain estoit retourné à M. Talon et avoit offert de déposer; que l’on avoit délibéré sur ce qui estoit à faire; que tous estoient d’avis d’entendre de Laune et Chastelain par nouvelle déposition; que luy l’avoit empesché disant que c’estoit destruire toute la preuve et rendre suspecte la première déposition de Chastelain1.

Le mardy 2 1 aoust, je fus averti de me trouver avec M. le président de Nesmond et tous Messieurs de la chambre, l’apresdisnee, au Louvre, pour prendre congé du roy, qui partoit pour s’en aller en Lorraine. Mais l’ordre fut changé dans la matinée mesme à cause des rangs. Ce jour, l’on continua le rapport, comme on avoit fait depuis le 1 3 aoust, sans qu’il soit rien arrivé d’extraordinaire.

Le mercredy 22 aoust, M. de Nesmond et les conseillers du parlement furent mandés au Louvre ensemble, et Messieurs les maistres des requestes ensemble2. Le roy leur tesmoigna sa satisfaction des services qu’ils rendoient dans la chambre de justice; il leur dit qu’il ne désiroit que la justice, mais qu’il souhaitoit l’expédition, et enfin il leur dit que, si Fouquet préscntoit une requeste de récusation contre M. le chancelier, il vouloit qu’on luv envoyast la requeste ou il seroit. Je ne fus pas au Louvre ce jour-là, parce que l’on oublia de m’envoyer un billet connue aux autres.

Le jeudy 2 3 aoust, ayant reçu ordre d’aller au Louvre, j’y lus a trois heures. Estant entré seul dans le cabinet du roy, le roy me dit qu’il avoit esté bien aise de me tesmoigner en particulier la satisfaction qu’il avoit des services que je rendois; qu’il ne nie recommandoit point la justice, sçachant que je ne pouvois avoir d’autres sentimens. et qu’il souhaitoit la diligence. Sur cela, je lui respondis que je m estimois trop heureux que Sa Majesté eust agréables mes services, mais que l’expédition et la diligence ne despendoient point des rapporteurs.

1 Voyez, dans le Journal de Foucault 2 On peut comparer, pour ces séances,

(t. IX, f0! 1 55-i 56) , les procès-verbaux le Journal de Foucault, t. II, f’ 282 v° à

des séances des 17, 1 8 et 20 août 1 663. f° 284 r°

JOURNAL

Août 1 663. Sur cela, il me répliqua : « Je le sçais bien; j’ay donné ordre à ceux qui en ont soin, de la faire; ce que je souhaite est que vous l’apportiez en ce qu’elle despendra de vous. » Après quoy, je pris congé et me retirai1.

Les provinciaux et tous les autres eurent audience cette raesme apresdisnée par troupes différentes. Le compliment fut esgal, sinon que le roy ne parla pas de la requeste de récusation.

J’ay sçu depuis que l’accueil fut grand à MM. Pussort et Gisaucourt; que le roy marqua que leur zèle et leur assiduité engageoient les autres à bien faire. Il fit accueil fort riant à M. Pussort, luy demanda pourquoy il ne le venoit point voir; qu’il seroit tousjours bien reçu, et après, en sortant, il le rappela encore. L’on m’a raconté qu’il dit quelque petit mot à Messieurs des comptes pour tesmoigner qu’il n’ estoit pas si content d eux, et dit qu’il estoit bien informé de ce qui se passoit dans la chambre.

Le samedy 2 5 aoust, jour de Saint-Louis, le roy partit pour Lorraine et alla ce mesme jour coucher à Châlons.

Le lundy 27 aoust, l’on continua le rapport. M. le chancelier tesmoigna beaucoup de chagrin contre M. Talon, disant sur une affaire particulière, qui ne se jugeoit pas faute de conclusions, qu’il ne s’estonnoit pas de cela et que l’on manquoit à bien d’autres choses. Il parla ensuite de la longueur, et que, de la manière que cette affaire alloit, il y en avoit encore pour deux ans2. Foucault me dit ce jour-là que son chagrin estoit suscité par Berryer, qui estoit enragé contre M. Talon, et chacun dans le monde dit qu’il y a longtemps qu’ils sont fort brouillés.

Le mercredy 29 aoust, ayant fait saisir 6,200 livres provenant du

On ne trouve pas un seul mol dans le Journal de Foucault sur la réception des maîtres des requêtes et des autres membres de la chambre de justice par le roi.

J Le Journal de Foucault (t. IX, f° 167 r°, rapporte ainsi cette circonstance : « Ce

jour, monseigneur le chancelier, à l’ouverture dfe la chambre, a fait entendre à la compagnie que le roy luy avoit tesmoigné n’estre pas satisfait des longueurs qui csloient apportées au jugement du procès du sieur Fouquet. «

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

duché de Penthièvre, comme créancier de VL deVendosme, et ces Août 1 663. deniers ayant esté payés au commissaire aux saisies réelles de la chambre de justice comme appartenant à Boislève , je donnai ma requeste pour toucher cette somme. VL Pussort s’y opposa à cause d’une parente qu’il avoit qui estoit plus ancienne créancière que moy.

Je me trouvai fort surpris de tout ce procédé et luy en fis paroi stre assez mon sentiment dans la chambre , où nous nous retirasmes durant que la chambre y délibéroit. Il fut ordonné que ma requeste seroit communiquée. Beaucoup voulurent me faire toucher cette somme par provision; mais il n’y passa pas.

, Lejeudy 3o aoust, M. Pussort me vint aborder ayant la requeste de sa parente pour estre payée avant moy, et me demanda si je la voulois voir. Je le refusai, et luy dis que je n’avois que faire de la voir.

11 la bailla ensuite à M. de Sainte-Hélène, qui la rapporta, et je ne dis pas un mot. Ayant dit qu’il demandoit communication de ma requeste, je dis bas à M. de Sainte-Hélène que je n’avois plus de procès. L’apresdisnée, M. Foucault me vint chercher; mais il ne me trouva pas.

î^e vendrecly 3i aoust, M. Pussort et M. de Sainte-Hélène ayant longtemps conféré, M. de Sainte-Hélène me vint tesmoigner de la part de M. Pussort qu’il estoit bien fasché; qu’il avoit toute l’estime pour moy, et mille civilités; qu’il n’ avoit pas voulu me faire signifier la requeste, sans sçavoir si je l’avois agréable, et qu’il en useroit comme je voudrois. Je respondis qu’il feroit ce qu’il voudroit; que cela m’estoit indifférent, et que son estime ou son mespris m’estoient esgaux. Après plusieurs discours, nous nous séparasmes. Après la levée de la chambre, M. de Sainte-Hélène, ayant parlé à M. Pussort, me parla encore voulant nous rendre bons amis. Je luy dis que je ne prétendois aucun esclaircissement sur ce fait; que cela ne m’empescheroit pas d’agir à mon ordinaire.

Par l’événement, je suis bien aise de cette incivilité de M. Pussort, parce que, s’il eust pris cette occasion pour me faire ce petit plaisir, insensiblement j’eusse pris quelque petit engagement, et je leur aurois

JOURNAL

Octobre

, <>63. donné un avantage contre moy, et je suis fort aise de ne leur avoir aucune obligation pour conserver ma liberté.

Ce mesme matin, M. Pussort ayant avancé un fait clans le procès, sans répliquer je luy fis lire à luy-mesme une pièce qui portoit tout le contraire, et il en fut mortifié; dont tous mes amis me sçurent bon gré.

I Le mercredy 26 septembre, la chambre, qui avoit cessé depuis le lundv 10 septembre par la maladie de M. Poncet et de M. de Sainte- Hélène, recommença à travailler. M. Talon y entra, qui dit que le roy l’avoit mandé et luy avoit donné charge de dire à la chambre qu’ayant considéré que le retardement qui estoit survenu au rapport du procès de M. Fouquet à cause de la maladie d’aucuns de Messieurs, pouvoit arriver encore par cette raison, il souhaitoit que doresnavant la chambre n’attendist plus aucun, à l’exception de M. le chancelier et des deux rapporteurs. M. Talon s’estant retiré, chacun discourut sur l’usage. M. de Massenau dit qu’à Toulouse on attendoit trois jours. On dit que c’estoit l’usage du parlement pour un jour. M. Pussort dit que le grand conseil n’attendoit personne. Je ne dis pas un mot, et M. le chancelier ne détermina rien précisément2.

II ajouta que le roy luy avoit dit que M. Fouquet se plaignoit de ce qu’il interrompoit le rapporteur, et il se justifia disant que , lorsqu’il avoit esclairci, c’estoit en faveur de M. Fouquet3. Mais la vérité est que c’est le roy qui s’est plaint à cause que cela retarde, et, luy, a tourné la chose comme si c’estoit M. Fouquet; et ce qui a esté agréable a esté qu’ensuite il a beaucoup plus interrompu et discouru qu’il n’avoit encore fait.

1 Le 19 octobre, la lecture de la première production de M. Fou-

1 Les séances du 1“ au 10 septembre furent insignifiantes. Les procès-verbaux de Foucault sont résumés en quelques lignes (t. IX, f0’ 1 58- 1 5g ).

Voyez le Journal de Foucault , ibid.

f° i5q v° ; il est plus explicite : «Monseigneur le chancelier a dit que le roy luy avoit fait entendre la mesme chose (qu’à

l’avocat général Talon), et que son intention estoit que le pr'ocès fust incessamment terminé. »

3 Rien sur ce point dans le Journal de Foucault.

4 Voy. dans le Journal de Foucault [ibid. f0> 1 60- 162) les procès-verbaux des séances du iCI au 19 octobre.

quet estant achevée et le procureur général s’estant contenté de donner Octobre 1 663

une requeste d’employ pour contredits afin d’accélérer le rapport et

obligei’ M. Fouquet à donner une seconde production avant les festes,

et qu’il eust ce temps pour y respondre, et M. Fouquet ayant, en

effet, donné une seconde production, il présenta requeste afin d’avoir

des extraits des registres de l’espargne, copie des déclarations faites

au greffe de la chambre par les traitans, etc., un compulsoire général.

Rapport en ayant esté fait, il fut ordonné soit monstre.

Le 22 octobre, le procureur général ayant parlé sur cette requeste pour faire débouler M. Fouquet de ses conclusions1, et ayant pris cette occasion de demander la vérification des procès-verbaux sur les registres de l’espargne et ayant donné ses conclusions par escrit sur les requestes, je me trouvai fort empesché à former mon avis. Je dis que M. Fouquet n’avoit point besoin cl’un compulsoire général; àj’esgard des arrests du conseil, il n’avoit qu’à demander des expéditions au greffe; on ne pouvoil les luy refuser, et, s’il paroissoit d’un refus2,

M. le chancelier l’ordonneroit. A l’esgard des déclarations faites au greffe de la chambre, il y en pouvoit avoir de secrètes jointes à des interrogatoires qui ne pouvoient estre données à M. Fouquet; car, si l’on s’en servoit, il en auroit connoissance par la confrontation. 11 y en avoit aussy d’autres qui pouvoient luy estre données, et ainsy en présentant requeste sur des faits particuliers, il luy seroit fait droit. A l’esgard de la vérification des procès-verbaux, elle estoit. nécessaire pour les mettre en estât de faire preuve et il la falloit ordonner; mais que la difficulté estoit sur la forme; qu’il me paroissoit beaucoup de difficultés de la faire en présence de M. Fouquet, par le grand nombre de personnes nécessaires, et qu’elle se pouvoit faire plus facilement avec son conseil, et néantmoins, parce qu’il pouvoit s’y rencontrer des choses qui pourroient, estre bonnes pour M. Fouquet et

1 Voy. dans le Journal de Foucault le résumé du discours du procureur général (t. IX, f01 1 63- 1 65 ).

2 La phrase semble peu claire, mais

cela tient au sens particulier du verbe paraître, dans le style du Palais. S’il paroissoit d’un refus veut dire si le refus était prouvé.

JOURNAI

Octobre .663. qu’il ne falloit luy oster aucun moyen pour sa defïense, il falloit réserver au conseil la faculté de faire telles réquisitions qu’il voudroit, bien entendu que, si elles estoient justes, les commissaires les luy accorderoient sur-le-champ; si elles estoient difficiles, il en seroit référé à la chambre1.

MM. de Sainte-Hélène et de Gisaucour lurent du rnesme avis. M. Pussort y ajouta que M. Fouquet pourroity faire trouver un homme de finance. MM. Ferriol, Nogués et Hérault, de mesme. M. de Rocquesante fut d’avis que cette vérification se fis! en présence de M. Fouquet; MM. de la Baulme, du Verdier, de Massenau, idem. M. Catinat ajouta à mon avis que l’on donnerait à M. Fouquet tel extrait des registres qui! demanderait; ce qui estoitmon sens; idem, M. Poucet. MM. Baussan et le Féron, idem. MM. le Bossu, Moussy, Fayet, Regnard et Besnard, comme M. de Rocquesante. MM. de Brillac, Voisin, Pontchartrain, Nesmond et le chancelier, de mon avis.

Le lendemain matin, l’arrest fut lu en la chambre et signé, sans parler d’un homme de finance, estant in retentum 2.

Le 26 octobre, M. de SainteMIélène et moy nous fusmes chez M. Jeannin pour l’exécution de cet arrest, où M. Talon se trouva, et MM. Auzanet et Lhoste3, qui lirent une remonstrance de leur chef, parce que M. Talon leur avoit fait faire une sommation à eux et non à M. Fouquet4; et ainsy ils ne parlèrent que de deux chefs.

1 Le résumé de Foucault (l. IX, f°i65 v°) donne une idée plus claire de l’avis d’Olivier d Ormesson : «M. Lefèvre, rapporteur, après avoir repris les moyens de la requeste de l’accusé et les responses de la remonslrance du procureur général, a dit. qu’il estoit d’avis que , par les commissaires de la chambre qui seroient à ce députés, et conformément aux conclusions, il fust procédé à la vérification des procèsverbaux de l’espargne sur les registres, en présence du conseil donné audit sieur Fouquet, lequel seroit débouté du surplus

de ses conclusions , sauf à luy à coter les pièces qui luy seroient nécessaires pour sa delfense et sans retardation de l’instruction et jugement du procès.»

2 L’arrêt se trouve dans le Journal de Foucault , t. IX, f° 169-170.

3 II s’agit ici des avocats de Fouquet, qui s’appelaient Barthélemy Auzanet et Jean-Marie Lhoste.

1 Ils soutenaient que la vérification des registres de l’épargne devait être faite en présence de Fouquet. ( Journal de Foucault, t. IX, f° 171 v°.)

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

Le 27 octobre, rapport fut fait du procès-verbal, et, parce que le Novemb. 1 663. conseil de M. Fouquet n’avoit parlé que de son chef et n’avoit rien dit qui n’eust esté prévu lors dudit arrest, je fus cl’avis d’ordonner l’exécution du premier arrest. MM. de Rocquesante, du Verdier,

Massenau, Bossu et Moussy persistèrent en mon premier avis. Il passa au mien V

Le 29 octobre, M. Fouquet donna une nouvelle requeste d’inscription de faux à M. de Sainte-Hélène pour arrester l’exécution desdits arrests, et depuis il m’a fait remettre une grande requeste en opposition desdits arrests, sur laquelle il faudra délibérer.

Le dimanche 4 novembre, estant revenu d’Amboille pour entrer le lendemain à la chambre, j’appris que M. le chancelier estoit fort malade de son érésipèle, du jour de la Toussaint, et qu’il estoit en péril1 2.

Au mois de novembre, les ambassadeurs suisses arrivèrent pour le renouvellement de l’alliance avec la France. Ils s’arrestèrent à Charenton comme ils avoient fait en 1602, et ils y furent complimentés.

Le vendredy 9 novembre , le roy leur donna à disner dans le bois de Vincennes, d’où ils partirent pour faire leur entrée à Paris. M. le maréchal d’Aumont 3, gouverneur de la ville , avec M. le marquis d’Humières4, les furent recevoir à my-chemin, suivant l’usage; car le roy a voulu ne faire ni plus ni moins que du temps de Henry IV.

M. Voisin, prévost des marchands, avec la ville, les fut recevoir hors la porte Saint- Antoine. Ils entrèrent tous à cheval et passèrent sur la

1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f"5 172-174.

2 Par suite de cette maladie du chancelier, les séances de la chambre de justice furent interrompues jusqu’au 29 novembre 1 663.

3 Antoine d’Aumont, maréchal de France depuis 1660, mort en 1669

“ Louis de Crevant, marquis d'Hu-

mières, lieutenant général des armées du

roi depuis 1657; il devint maréchal de France en 1668, grand maître de l’artillerie en 1 685 , chevalier des ordres du roi en 1688, duc et pair en 1690; il mourut le 3o août i6g4- Voy. les notes de Saint- Simon sur Dangeau , à la date du 3o août i6g4 (édit, du Journal de Dangeau, avec les additions médites de Saint-Simon) , et les Mémoires de Saint-Simon (édit. Hachette, in 8°) , t. I, p. 2o5-2o6.

JOURNAL

Novemb.

,663. place Royale, par la rue des Francs-Bourgeois, par la rue Sainte-Croix, et furent descendre dans la rue Saint-Martin, où leurs logemens estoient marqués dans les grandes hostelleries, et la salle de la maison de de la Briffe leur fut donnée pour le lieu de s’assembler.

Je les vis passer chez M. Leroux dans la rue Sainte-Croix. Les archers de la ville marchoient, les premiers, et, après eux, les valets des ambassadeurs, qui sont les bedeaux ou huissiers des villes de chaque canton, vestus des livrées de leurs villes, leurs manteaux, my-partis de blanc et de bleu ou de rouge, ou par bandes, sans aucun ornement, et leurs chevaux fort misérables. Avant les ambassadeurs marchoient les cent-suisses du roy, tambour battant, puis le premier ambassadeur, qui estoit du canton de Zurich, ayant M. le maréchal d’Aumont à sa droite, et M. Voisin, prévost des marchands, à sa gauche. Ainsy tous les autres députés entre un gentilhomme et un officier de la ville. Leurs habits estoient de drap sans façon et comme ils sont vestus d’ordinaire, sans aucune parure, les uns avec des fraises, les autres avec des collets, tous âgés de plus de cinquante ans, ayant la pluspart de grandes barbes, hommes bien faits, grands, et peu polis ni ajustés, et comme de bons bourgeois.

Le samedy leur fut accordé pour se reconnoistre et se reposer.

Le dimanche 1 1 novembre, M. le chancelier les traita chez luy; mais sa maladie l’empescha de les recevoir. Au sortir, ils furent conduits à l’audience chez le roy et reçus suivant l’usage. Ils furent traités le lundy chez M. le comte de Soissons1, colonel des Suisses; le mardy chez M. de Turenne; le mercredy, chez M. le maréchal de Grainmont; le jeudy, chez M. le maréchal de Villeroy; le vendredy, chez M. le maréchal d’Aumont. Le samedy ils se reposèrent.

Durant les apresdisnées de cette semaine, ils s’assemblèrent chez M. le chancelier, sans qu’il s’y trouvast à cause de sa maladie, et, de la part du roy, s’y trouvèrent M. le comte de Brienne père, MM. Le

1 Eugène-Maurice, de Savoie, comte de pour lui le litre de comte de Soissons, qui Soissons; il avait épousé Olympe Mancini, avait appartenu à une branche de la mainièce du cardinal Mazarin. On lit revivre son de Coudé.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSOJN.

Tellier, de Lyonne et Colbert, et M. de la Barde1, ambassadeur, qui Movenib. i 063. estoit revenu avec les Suisses pour résoudre toutes leurs, demandes.

Le mercredy i4 novembre, mon père, ayant esté averti par M. Le Tellier, et de la part de M. le chancelier, que le roy l’ avoit nommé pour faire la harangue et faire prester le serment aux Suisses, à la cérémonie qui se devoit faire à Nostre-Dame, fut l’apresdisnée voir sur cela M. le chancelier, où je l’accompagnai, et nous le trouvasmes très foible et ne pouvant presque parler, et dit que cette cérémonie avoit esté escrite fort exactement en 1 602, et qu’il n’y avoit qu’à suivre fort précisément les termes du serment et la manière de parler aux Suisses.

Ce mesme jour, M. Foucault m’estant venu voir sur les affaires de la chambre, me dit que l’on avoit dessein de faire tenir la chambre chez M. le chancelier à cause de sa santé; qu’il y avoit beaucoup d’exemples. M. de Marillac2 fut jugé dans Ruel chez M. le cardinal de Richelieu. Il me demanda mon sentiment. Je luy dis que tout lieu m’estoit esgal; que cela despendoit de M. le chancelier seul.

Je luy fis entendre que la dernière requeste de M. Fouquet estoit considérable, et qu’il me paroissoit bien difficile de la refuser. Il me dit que son premier sentiment avoit tousjours esté de luy donner copie des registres de l’espargne; qu’il l’ avoit tousjours proposé; mais que présentement cela seroit fascheux, et nous parlasmes de toutes les raisons pour et contre. Il me dit de m’en expliquer avec M. Le Pelletier. Je luy dis que nous n’en parlions point, et que je m’en exphquois à luy, qui connoissoit mieux l’affaire et les sentimens de la chambre. Il me dit que, puisque je le trou vois bon, il en parleroit à M. Colbert. Je luy parlai ensuite des appointemens de conseiller d’Estat pour M. de Fourcy. Je luy dis que la requeste de M. Fouquet estant publique , j’en avois parlé à des gens bien intentionnés pour le

1 11 a été question de cet ambassadeur damné à mort et décapité en i632, sous

t. 1, p. 17, note 6. prétexte d’exactions et de concussions. Son

2 Louis de Marillac, né en 1672, ma- véritable crime était d’avoir voulu renver-

rédial de France en 1629; il fui con- ser le cardinal de Richelieu.

JOURNAL

Novemb. i663. roy, qui croyoient que l’on ne pouvoit refuser la vérification avec M. Fouquet, et que c’estoit avancer l’affaire.

Le jeudy i5 novembre, M. Foucault me revint voir; il me dit avoir parlé à M. Colberl , qui croyoit fascheux de changer les deux arrests donnés; qu’il en devoit parler au roy et de M. de Fourcy. Il m expliqua que la principale difficulté estoit à cause de M. Talon, qui seroit obligé d’entrer en contestation avec M. Fouquet en personne. Ii me dit que M. le chancelier faisoit difficulté d’agréer que la chambre de pistice s’assemblast chez luy; que ses domestiques l’avoient fait changer; car il l’avoit agréé; que c’estoit une pitié de voir l’incertitude d’esprit du bonhomme; que ce cjui le tourmentoit le plus estoit qu’il vouloit estre duc1; que le roy ne vouloit point estant de robe; que le roy vouloit faire duc M. le marquis de Coaslin2; mais que dans ia famille la division estoit, et la jalousie de M,ne la chancelière, qui ne vouloit pas que la marquise de Coaslin 3 passast devant la comtesse de Guiche 4, l’empeschoit.

Ce mesme soir, M. Le Pelletier me vint trouver, qui me dit que M. Le Tellier l’avoit envoyé quérir au retour du Louvre et l’avoit prié de sçavoirsije m’estois expliqué sur les affaires de M. Fouquet. Luy ayant dit que ouy, et que l’on m’avoit conseillé de ne pas changer d’avis sans m’expliquer, afin que l’on ne m’accusast de surprise, je luy avois exposé les difficultés que je trouvois en cette affaire comme dessus. Sur quoy, il me dit que M. Colbert en avoit parlé au roy par plainte, et [dit] que ce qui estoit estrange, c’est que des gens bien intentionnés pour le roy estoient de ce sentiment, et que ce ne pouvoit estre que M. Le Pelletier; que le roy avoit demandé à M. Le Tellier s’il sçavoit ce que c’estoit; qui avoit dit que non; que M. Colbert prétendoit engager M. Le Tellier en cette négociation, mais qu’il n’ avoit pas voulu y entendre. Je luy dis ce que j’avois dit des gens bien in-

Pierre Séguier était duc de Villemor, mais son titre n’avait pas été enregistré.

2 Armand duCamboust, ou duCambout, marquis de Coislin , pelit-üls du chancelier.

3 Madeleine du Halgoet, femme d’Armand du Cambout.

4 Marguerite- Louise -Suzanne de Béthune, petite-fille du chancelier Séguier.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

tentionnés, qui estoient aucuns de MM. du conseil, MM. d’Aligre et Novemb ib63 de Sève, à condition qu’il ne les nommeroit point.

Il me parla ensuite de la conduite de M. Colbert, qui perdoit tout le monde de réputation auprès du roy, et qui, en présence de M. Le Tellier, avoit dit sur un marché fait en Italie par M. Robert, parent de M. Le Tellier, qu’il estoit trop cher et qu’il falloit qu’il y profitas! de la moitié. Enfin, de cette conférence il me parut que la division estoit entre ces messieurs; et M. Le Pelletier me conseilla de me mesnager beaucoup, parce que l’affaire ne durerait peut-estre plus guères par les incidens qui arrivoient chaque jour; que M. Colbert avoit dit au roy que son oncle croyoit cjue l’instruction de ce procès ne pourrait s’achever, estant gastée par l’appointement.

Depuis j’ay sçu de M. Le Pelletier que M. Colbert s’estoit expliqué plus avantageusement pour moy sur mes sentimens de la requeste, et avoit dit qu’il seroit mal aisé que l’on ne montrast pas à M. Fouquet les registres de l’espargne; mais qu’il falloit tascher de le faire sur les faits particuliers. Il me dit qu’il avoit esté résolu d’oster de la chambre M. Talon et d’y mettre M. Chamillart, maistre des requestes.

Le dimanche 18 novembre, MM. de Machault, de Lezeau, d’Estampes, Caumartin1 et Boucherat, conseillers d’Estat; Poncet et Tallemant, maistres des requestes, estant venus trouver mon père, ils partirent ensemble pour se rendre à Nostre-Dame, et, à cause de l’embarras des carrosses audelà du pont Nostre-Dame, ils mirent pied à terre et se rendirent chez M. l’abbé de Coaslin dans le cloistre de Nostre-Dame, où ils trouvèrent MM. d’Aligre, de Sève, de Vertamont et Montargis, conseillers d’Estat, et. MM. de Fieux2, Potet3 et Albertas, maistres des requestes. Sur les dix heures, tous ces messieurs, du nombre desquels j’estois, partirent ensemble pour aller à l’église de Nostre-Dame, ayant les huissiers du conseil devant eux avec la chaisne.

1 Jacques Lefèvre de Caumartin. 1 Philibert Potet, seigneur de Breti-

2 Edmond de Fieux, seigneur de Muis, nières, maître des requêtes depuis le

maître des requêtes depuis le 29 août 2.3 juillet i655.

JOURNAL

Novprnh.

,^63. |],s entrèrent dans le chœur par la porte du costé de Farchevesché, et ils furent placés sur des bancs cpii cstoient de ce mesme costé, au bout des chaires des chanoines. L’eschaiïaut pour les reynes estoit de ce mesme costé, audessus de la porte du costé du chœur. Au pied estoient quelques bancs pour les dames de leur suite, et, au devant, près de l'autel, des bancs pour les évesques. A l’opposite estoient les bancs pour les ambassadeurs et derrière eux un eschaffaut à l’opposi te de celuy des reynes, où estoient des dames de la cour, la marescbale de Villcroy et autres. A F opposite des bancs de Messieurs du conseil estoient ceux destinés pour les ambassadeurs suisses.

Le trosne du roy estoit au milieu relevé de trois degrés; il avançant presque jusques au bout des chaires du chœur du costé de Faute!. Son pupistre estoit à un bout et sa chaire à l'autre sous un dais bleu semé de fleurs de lys d’or.

Le long des chaires des chanoines, en bas, estoient, au costé gauche, les bancs pour MM. les secrétaires d’Estat : de la Yrillière, de Guénégaud, Le Tellier, de Lyonne et Louvois1. Auprès estoit M. de la Barde, ambassadeur en Suisse. Le prévost des marchands avec la ville estoit dans les hautes chaires du chœur de ce mesme costé gauche, la première du costé de l’autel. Toutes les autres places estoient remplies confusément des personnes de cjualité de la cour.

Le roy vint à onze heures en carrosse avec les reynes, accompagné de plusieurs autres carrosses très magmficjues, tous attelés de huit chevaux. Les reynes2 vinrent prendre leurs places sur leur eschaffaut sans cérémonie, et y estoient la reyne mère, la reyne, Madame3, M11, d’Alençon ", M"1'' de Longueville en grand deuil et autres princesses.

1 Le marquis de Louvois n’avait encore que la survivance de la charge de son père, Michel Le Tellier.

1 Anne d’Autriche, dont il a été souvent question dans la première partie du Journal d'Olivier d’Ormesson, et Marie- Thérèse d’Autriche, née en i638, reine

de France en 1660, morte en i683.

3 Henriette-Anne d’Angleterre, fille de Charles I", roi d’Angleterre, duchesse d’Orléans, morte en 1670.

4 Élisabeth d’Orléans, fille de Gaston d’Orléans, née le 26 décembre i646, morte le 17 mars 1696.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

Le roy fut reçu à la porte et harangué par les chanoines de Nostre- Novemb. 166 Dame. Estant arrivé sur son trosne, accompagné de M. le duc d’Orléans, qui avoit un siège pliant derrière la chaire du roy, de M. le Prince, de M. le Duc1 et de M. de Villequier2, capitaine des gardes en quartier, il y demeura plus d’un quart d’heure. Durant ce temps,

M. le Prince et M. le Duc allèrent quérir les ambassadeurs suisses, qui estoient dans l’Archevesché. Je ne sais jusques où ils allèrent; mais l’on vit arriver les députés suisses, qui vinrent prendre leurs places sur les bancs à eux destinés, suivant leur ordre, le premier s’estant mis le plus proche du roy, du costé du trosne, et ainsy les autres de suite en remontant vers l’autel. Incontinent après qu’ils se furent assis, les protestans se levèrent et retournèrent au fond du chœur pour monter au jubé, où ils se mirent tout de suite sur l’appuy, du costé de l’autel.

La messe basse commença aussytost, célébrée par M. Lévesque de Chartres3, sans aucune cérémonie particulière, la musique chantant des motets. Ap rès la messe, les Suisses protestans, qui estoient demeurés nue teste, regardant l’autel et officier le prestre, revinrent prendre leurs places. M. Sainctot, maistre des cérémonies, vint prendre mon père, qui estoit demeuré jusque-là en sa place avec Messieurs du conseil, et le mena sur le trosne, où le roy l’accueillit avec beaucoup de bonté, et, parce qu’il avoit peine à monter, luy donna la main pour le faire passer derrière luy. Les secrétaires d’Estat, avec M. de la Barde, ambassadeur, montèrent aussy sur le trosne, un peu au-dessous de mon père. M. le cardinal Antoine4, grand aumosnier, y vint aussy avec le livre des Evangiles, qu’il présenta devant le roy, qui durant ce temps estoit debout et couvert.

1 Henri-Jules de Bourbon, Fils de Louis de Bourbon , prince de Condé, et de Claire- Clémence de Maillé-Brézé , mort en 1709.

2 Louis-Marie-Viclor d’Aumont, mar¬

quis de Villequier, lils du maréchal d’Aumont, était né en i638; il mourut en

3 Ferdinand de Neuville de Villeroy, évêque de Chartres de 1667 à 1690.

4 Antonio Barberini, archevêque de Reims et grand aumônier de France. Il a été plusieurs fois question de ce personnage dans la première partie du Journal d’Olivier d'Ormesson.

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Alors les Suisses partirent de leurs places, testes nues, et les premiers montèrent sur le trosne jusques auprès du roy, et les autres de suite selon la place. Le roy les reçut leur ostant son chapeau. Puis M. de la Barde commença un discours pour rendre raison au roy du traité qu’il avoit fait. Je ne pus ouyr les paroles, estant très esloigné. Le député de Zurich commença le premier et parla assez longtemps au roy en langue suisse, luy et tous les ambassadeurs suisses testes nues et le roy seul couvert, M. le duc d’Orléans et tous les princes du sang estant descouverts. Cette harangue finie, l’interprète fit entendre sommairement ce qui avoit esté dit par le Suisse. Après, le roy prononça, couvert, peu de paroles, et dit que M. d’Ormesson feroit entendre ses intentions. Alors mon père s’estant mis à genoux devant le roy pour recevoir ses ordres, et ayant peine à se relever, le roy luy ayant aydé, il prononça sa harangue, que je ne pus entendre, mais qui parut satisfaire ceux qui l’entendoient.

Après, le livre des Evangiles ayant esté présenté, le premier des Suisses y mit la main, et mon père prononça les termes du serment; et, après luy, tous les autres Suisses y mirent la main l’un après l’autre, et puis le roy ayant demandé à mon père si c’estoit à luy à luy faire prester le serment, et mon père luy ayant répliqué qu’il faisoit le serment de luy-mesme, il mit la main sur le livre et fit le serment. Après, les Suisses retournèrent en leurs places, et, mon père retournant en la sienne, le roy luy tesmoigna satisfaction, luy demanda son âge et luy fit paroistre beaucoup de bonté. Ensuite le Te Deum fut chanté par la musique, et après, le roy se retira avec les reynes et toute la compagnie L Les Suisses demeurèrent en leurs

1 Un des tableaux des galeries de Versailles, peint par Lebrun, représente ce serment des Suisses. André d’Ormesson y est placé auprès de Louis XIV. Ce n’est pas la seule preuve que l’on ait de l’importance que l’on attachait à cette ambassade des Suisses. Dans un manuscrit des Affaires étrangères (France, t. CLXXII,

pièce i34) , on lit, entre autres nouvelles : « On se prépare icy pour recevoir les ambassadeurs suisses pour le renouvellement de leurs alliances. » Cette espèce de gazette à la main contient quelques détails sur les traitants, dont on instruisait le procès; sur Colbert, et sur Fouquet, en faveur duquel les poètes et d’autres écri-

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 59

places jusques à ce qu’on les vinst quérir pour les mener dans l’Ar- Novemb. it>t>3,

clievesché, où le roy leur donnoit à disner et où le roy clevoit venir

durânt leur repas se mettre au bout de la table et boire à leur santé,

couvert, les Suisses estant debout et testes nues. Les reynes disnèrent

aussy à l’Archevesché, dans une chambre séparée, avec le roy, ayant

dessein de voir les Suisses à table.

Messieurs du conseil estant sortis ensemble, les huissiers du conseil devant eux, et, retournés chez M. l’abbé de Coaslin1, ils se retirèrent chacun chez soy, mon père et tous ses amis fort satisfaits du

vains cherchaient à gagner l’opinion publique. Cetle gazette se rattache ainsi au Journal d’Olivier d’ Ormesson , et il ne sera pas inutile de la publier entièrement. Elle doit être de la fin de 1662 ou du commencement de i663.

« L’esloignement est arreslé du comte de Guiche * et de Louvignv, l’un pour l’Allemagne et l’autre pour la Pologne , et l’on tasche d’adoucir le desplaisir du père par le don qu’on luy a fait de la maison de Monnerot** *** **** à la place de celle qu’il avoit proche du Louvre.

« La bonne volonté du roy continue tousjours en faveur de M. Colbert, jusque là que, ces jours passés, S. M. conférant avec luy et voyant qu’il estoit obligé de se -tenir descouvert, et que, pour cette raison , le soleil le pouvoit incommoder, il mit ses gants sur sa teste, et quelque résistance qu’il apportast pour se deffendre de cet honneur, il l’obligea de les y laisser

un long espace de temps, de sorte que

celle conférence s’acheva à l’abri de cette

couverture royale. Cela n’empesche pas

que les partisans de M. Fouquet ne tes-

moignent tousjours beaucoup d’ardeur

pour son service, et que les poètes**’ ne

travaillent pour luy aussy bien que les ****

orateurs

«Le sieur Marchand***** s’est desjà accommodé à la chambre de justice moyennant deux millions, sçavoir six cent mille livres argent comptant et quatorze mille en effets sur le roy.

« L’on dit que M. de Vardes****** a ordre de se retirer de la cour; on ne sçait pourquoy. »

1 Pierre du Cambout, abbé de Coislin , devint plus tard évêque d’Orléans et cardinal; il mourut en 1706. (Voyez sur ce personnage les Mémoires de Saint-Simon , édit. Hachette, in -8°, t. I, p. 292, et t. V, p. 114-117.)

* Voy. le Journal d’Olivier d’ Ormesson , à la date du i5 mars 1 665.

** Monnerot était un des partisans poursuivis par la chambre de justice.

*** 11 s’agit probablement de la Fontaine, qui publia vers cette époque son élégie Aux nymphes de Vaux.

**** pelliss0n s’éleva jusqu’à l’éloquence dans ses défenses de Fouquet. C’est de lui, je pense, que parle l’auteur anonyme de cette gazette.

***** Un des partisans poursuivis par la chambre de justice.

****** On trouvera plus loin la cause de l’exil de de Vardes. (Journal d’Olivier d’Ormesson , à la date du i5 mars 1 665. )

Novemb. 1 663. succès de cette action. Après le disner, mon père fut voir M. le chancelier, qui luy tesmoigna beaucoup de joye de ce qui s’estoit fait, et qu’il estoit consolé de sa maladie, puisqu’elle avoit procuré cet honneur à M. Je doyen1, et luy parla avec toute l’amitié possible.

Le lundy 19 novembre, après le disner, mon père estant allé au Louvre pour remercier le roy, fut introduit dans le cabinet, où il trouva M. le mareschal de Villeroy et MM. Haligre et de Sève. Y arriva M. Colbert, qui fit voir une médaille d’or semblable à celles qui avoient esté données aux Suisses, avec des chaisnes qu’il dit de six cens escus. Le roy y vint incontinent après, qui reçut mon père fort bien et luy tesmoigna toute satisfaction. Estant ensuite passé dans son cabinet pour travailler avec ces messieurs, mon père se retira. Estant dans la salle, M. Colbert le joignit, disant que le roy luy avoit commandé de luy donner cette médaille, qu’il luy mit en main, dont mon père le remercia. U descendit ensuite chez les reynes, qui luy firent bon accueil, chacun admirant qu’à l’âge de quatre-vingt-sept ans il eust fait paroistre tant de vigueur.

J’ay sçu depuis de quel mouvement cette médaille avoit esté donnée, et que, le roy ayant parlé à M. Colbert à l’oreille et luy au roy, il estoit sorti et revenu aussytost sans que ni M. de Villeroy ni les autres eussent connoissance de ce qui se dit ni que la médaille eust esté envoyée par le roy à mon père. Mon père me donna, le jour mesme, cette médaille, et moy je luy déclarai que je la donnois à mon fils avec substitution graduelle et perpétuelle, afin que cette marque d’honneur restast dans la famille.

Le mardy 27 novembre, M. Foucault me dit le changement de procureur général pour la chambre de justice; que M. Colbert, le jour précédent, avoit esté trouver M. Talon, et luy avoit dit que, les affaires du parlement désirant sa présence, le roy avoit résolu de le dispenser du service de la chambre de justice; qu’il avoit reçu cette nouvelle sans estonnement et avoit tesmoigné qu’il estoit fort satis-

1 André d’Orraesson était doyen du Conseil d’état. (Voy. l’Introduction en tête du tome I du Journal d’Olivier d’Ormesson.)

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

fait de servir partout, où le roy le jugeroit plus utile; que l’on faisoit Novemb. , 663 deux procureurs généraux, M. Chamillart pour les affaires de Fespargne et le procès de M. Fouquet, et M. Hotman de Fontenay1 pour toutes les autres affaires; que le roy avoit mandé cette apresdisnée M. Talon pour luy tesmoigner sa résolution, qu’il estoit content de ses services, etc. Et d’autant que, par le zèle qu’il avoit fait paroistre dans ses affaires, il pouvoit avoir fait des ennemis, il luy promettoit sa protection.

Le mercredy 28 novembre, je fus au parlement entendre les harangues pour les mercuriales, comme j’avois fait le lundy celles de l’ouverture des audiences. M. le premier président fit fort bien et M. Bignon, l’un et l’autre avec un grand succès. A celle des mercuriales se trouva M. Talon, que tout le monde considéra, chacun sçachant ce qui s’estoit passé. Il paroissoit fort gay et le visage content.

Ce mesme jour, le soir, Foucault me dit qu’on avoit délibéré si l’on le2 rslégueroit quelque part, et qu’on avoit parlé de Brisach; tant l’on estoit chagrin ! mais qu’on avoit préféré la douceur. Quelque autre m’a dit que, sur la proposition si l’on relégueroit la maréchale de l’Hospital3, l’on dit qu’il la falloit laisser, parce que son absence pourroit obliger M. Talon à faire quelque emportement, et que sa présence le retiendroit et pourroit servir à l’empescher de reprendre ses premiers sentimens de vertu et de vigueur.

Le jeudy 29 novembre, nous fusmes à l’Arsenal, M. de Nesmond présidant, où M. Poncet fit rapport des lettres patentes de la translation de la chambre chez M. le chancelier4 pour la visite des procès criminels, sans néantmoins les y pouvoir juger définitivement5.

1 Vincent Hotman, seigneur de Fontenay, était maître des requêtes depuis le 23 août 1 656.

2 II s’agit, dans cette phrase assez amphibologique, de l’avocat général Talon, comme le prouve la suite.

3 Voy. plus haut, p. 25, note 2.

4 Voy. Journ. de Foucault, t. III , f° 1 , sqq.

On y trouve l’ordonnance de Louis XIV pour la nouvelle translation de la chambre de justice.

5 Cf. Journal de Foucault, t. IX , fos 1 y4- 176. Il y eut séance le 1 1 et le 12 décembre. Dans celle du 1 1, lecture fut faite de l’ordonnance du roi qui nommait les nouveaux procureurs généraux. Dans la

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Décenil).

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