CF
J’avois une requeste de M. Fouquet en opposition, sans dire aucunes raisons. Il passa tout d’une voix à l’enregistrement des lettres, sans avoir esgard à l’ opposition. M. de Massenau dit que les maisons particulières devenoient publiques lorsque les compagnies souveraines s’y assembloient, rapporta deux ou trois exemples du parlement de Toulouse, qui avoit esté obligé de quitter à cause de la peste, et, estant dans une ville chez une communauté religieuse, il fut résolu que, pour les affaires criminelles, qui ne pouvoient, pas se traiter in loco sancto, l’on s’assembleroit en la maison du premier président. Il fut dit encore que la translation de la chambre regardoit le procureur général, et que M. Fouquet ne pouvoit pas s’y opposer pour son particulier, et que, ne disant aucune raison, il n’y avoit pas d’apparence de s’y arrester. M. de Sainte -Hélène ne s’y trouva pas, estant fort mal de la goutte, et il n’est pas en estât de sortir de huit jours.
Le samecly i5 décembre, je fus au parlement pour voir ce qui s’y passeroit sur la réception des nouveaux ducs. J’y entrai facilement, comme officier du parlement, et pris place avec des conseillers en la place où les gens du roy se mettent aux assemblées particulières. M. le chancelier y estoit sur le banc des présidens, en robe ordinaire de velours noir, comme tout le parlement estoit aussy en robes noires, cette séance du roy n’estant point ht de justice, mais séance particulière où le roy se trouve. Les présidens qui s’y trouvèrent furent M. le premier président, MM. de Nesmond, de Longueil, de Novion, de Mesmes1, Le Coigneux et Champlastreux. Dans
séance du 12, Olivier d'Ormesson rapporta la requête de Fouquet contre la translation de la chambre. [Journal de Foucault, t. IX, f05 175 v°, 177 v°. )
1 11 ne faut pas confondre ce président de Mesmes avec celui qui a figuré dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson. Il s’agit ici de Jean -Antoine de Mesmes, reçu président à mortier en
1 65 1 , mort le 23 février 1673. Le Tableau du parlement le caractérise ainsi : « Est homme d’intégrité dans la discipline et régularité du Palais , où il a acquis de la réputation; est foible pour ses intérests domestiques,» Jean-Antoine de Mesmes était troisième fils de Jean-Jacques de Mesmes, seigneur de Roissy, dont Olivier d’Ormesson a parlé t, I, p, 4, de son Jour-
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
le parquet, sur le banc des ducs, se mirent les conseillers d’honneur, Décemb. i663. MM. de Bonnelles, de Bellièvre, Haligre, Morangis, clercs et laïques; les maistres des requestes honoraires et titulaires à l’ordinaire. La place des ducs estoit sur les bancs hauts de l’audience, mais ils ne s’y mirent que lorsque le roy arriva. Les présidens des enquestes n’ayant point de places, il fut mis deux bancs dans le parquet à droite et à gauche, où ils se mirent avec quelques-uns de la grand’ chambre.
Y ayant plusieurs conseillers des enquestes debout, ils firent venir un banc, qu’ils placèrent devant celuy des présidens des enquestes; mais, après s’y estre mis, l’officier des gardes, par ordre de M. le premier président, les fit relever et emporter le banc, nonobstant leur difficulté.
La nouvelle estant venue par M. de Sainctot1 que le roy estoit à la Sainte-Chapelle, où il entendoit la messe, M. de Nesmond et les trois présidens suivans, avec six conseillers, furent auclevant à l’ordinaire. Incontinent après, le roy arriva sans le bruit des tambours ny des trompettes, ayant seulement un capitaine des gardes, qui estoit M. de Noailles (qui servoit pour M. de Villequier malade), lequel suivit le roy jusques en sa place, traversant les parquets. M. le Duc et M. le Prince marclioient devant le roy. Le roy prit sa place ordinaire avec les ducs et sur les carreaux accoustumés, n’ayant aucun de ses officiers auprès de sa personne ni capitaine des gardes, ni chambellan ni autres. M. le duc d’Orléans, M. le Prince et M. le duc d’Anguicn, en leurs places à droite; au dessous d’eux MM. les ducs de Guise, d’Uzès, de Beaufort, de Luynes, de Lesdiguières, de Richelieu, de Retz. A la gauche estoient MM. les ducs de Laon2 et de Langres3, et le comte de Noyon4, pairs ecclésiastiques. Le roy estoit
nal. Henri de Mesmes et Claude de Mesmes, comte d’ Avaux, étaient ses frères,
1 Maître des cérémonies dont il a été plusieurs fois question dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson.
2 César d’Estrées , évêque-duc de Laon de 1 653 à 1 68 1 .
3 Louis Barbier de la Rivière, évêqueduc de Langres de 1 656 à 1670. Il a été souvent question de ce favori de Gaston d’Orléans dans la première partie du Journal d’Olivier d’Onnesson.
4 L’évêque-comte de Noyon était alors François de Clermont-Tonnerre.
JOURNAL
Décetnh.
i663. vestu de noir, avec des plumes sur son chapeau et garniture jaune; tous les autres seigneurs estoient vestus de noir.
Chacun estant assis et couvert, le roy dit qu’il estoit venu pour faire recevoir les nouveaux ducs. Après, M. le chancelier partit de sa place pour aller recevoir l’ordre du roy. Estant revenu, non point dans celle de l’encoignure, comme lorsque c’est lit de justice, mais sur le banc des présidens, il lut en son particulier un papier où estoient escrits les noms des ducs à recevoir, selon l’ordre que le roy leur avoit donné , dont personne n’avoit de connoissance. Il demanda qui avoit les lettres de M. de Verneuil1. M. Perrot-la-Ma 1maison2, qui en estoit rapporteur, prit la parole et en fit la lecture, nue teste; tout le préambule en fut supprimé, et l’on lut le dispositif. Ap rès, M. le chancelier dit que le roy ordonnoit le soit monstre et le soit informé 3, sans prendre l’avis de personne.
M. Perrot estant passé au greffe, M. le chancelier fit lire les lettres de M. le mareschal d’Estrées, puis de M. le mareschal de Grammont, et ainsy plusieurs autres jusques à ce que M. Perrot fust revenu. Alors la lecture fut faite par M. Perrot, estant couvert, [des dépositions] de deux tesmoins et des conclusions. Sur ce mot, je dois observer que les gens du roy, M. de Harlay4, procureur général, et MM. Talon et Bignon, avocats généraux, estoient venus prendre leurs places ordinaires dans les assemblées particulières, dans le parquet où j’estois placé, bien qu’on leur eust réservé leurs places dans le banc derrière, avec un tapis de fleurs de lys comme aux lits de justice. Ils se retirèrent au greffe, lorsque M. Perrot sortit, pour donner des conclusions, et, les ayant toutes données, ils revinrent prendre
1 Henri de Bourbon , duc de Verneuil , fils naturel de Henri IV et de Catherine- Henriette de Balzac, marquise de Verneuil.
2 Perrot de la Malmaison était conseiller-clerc à la grand’ chambre. « Aimant
la chasse et , sous ce litre , fort attaché à
M. de Metz (Henri de Bourbon, évêque
titulaire de Metz), foible, de peu de suffisance, et, quoyque parent de M. le premier président, néantmoins peu prisé de luy. » ( Tableau du parlement.)
3 Formule par laquelle on renvoyait une pièce à l’examen des gens du roi.
Achille de Harlay, reçu procureur général le 20 août 1661.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 65
les mesmes places, et, leur ayant demandé par conversation s’ils pou- Décemk i663. voient estre présens tandis qu’on clélibéroit sur leurs conclusions, ils me dirent qu’ils estoient en cette possession, lorsque le roy y estoit, et que cela s’estoit observé au procès criminel fait à. M. le Prince en présence du roy et en plusieurs autres occasions.
M. Perrot ayant donc fait lecture de deux tesmoins et des conclusions, M. le chancelier luy demanda son avis; il dit six lignes fort bien en faveur de M. de Verneuil, et fut d’avis des conclusions. M. le chancelier demanda ensuite l’avis à tous les conseillers de la grand’chambre et des enquestes, suivant l’ordre ordinaire, puis aux ducs laïques et aux ducs pairs ecclésiastiques, sans oster son bonnet, puis aux présidens, ostant son bonnet. Ensuite il monta au roy, auprès duquel se joignirent M. le duc d’Anguien, M. le Prince et M. le duc d’Orléans pour donner leur avis; et puis, estant revenu dans sa place, ayant dit qu’on fist entrer M. de Verneuil1, et luy s’estant présenté sans espée à la place des récipiendaires, [M. le chancelier] prononça :
« Le roy, tenant son parlement, a ordonné et ordonne que vous serez reçu en la charge et dignité de duc et pair de France , en prestant le serment en tel cas requis et accoustumé. Levez la main; vous jurez et promettez de bien et fidèlement servir le roy, luy donner avis dans ses plus importantes affaires, et, séant au parlement, rendre la justice au pauvre comme au riche, tenir les délibérations de la cour closes et secrètes, et vous comporter comme un digne, vertueux et magnanime duc et pair de France, officier de la couronne et conseiller en cour souveraine doit faire; ainsy, vous jurez et le promettez. »
M. de Verneuil ayant respondu ouy, M. le chancelier dit : Le roy vous ordonne de prendre vostre espée. L’huissier qui la portoit auprès
1 Cet Henri de Bourbon, cluc de Verneuil, prince d’Enrichemont, épousa dans la suite Charlotte Séguier, fdle du chancelier, veuve de Maximilien - François de Béthune, duc de Sully. C’est le person¬
nage souvent cité dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson sous le nom de M. de Metz. Il avoil eu le titre et les revenus de l’évêché de Metz jusqu’à l’époque où nous sommes parvenus.
JOURNAL
Dfcemb. 1 663. de luy, l’ayant remise dans le baudrier, M. de Verneud alla prendre sa place sur le banc et à la suite des anciens ducs. Cette mesme formalité fut observée pour chacun des autres ducs. Ils furent reçus dans l’ordre qui suit : M. de Verneuil le premier, duc de Verneuil; M. le mareschal d’Estrées, duc de Cœuvres; M. le mareschal de Grammont, duc de Grammont; M. de la Meilleraye, duc de la Meilleraye; M. de Mazarin, duc de Réthel, [pairie] masle et femelle; M. le mareschal de Villeroy, duc de Villeroy; M. de Mortemar, duc de Mortemar; M. de Créquy, duc de Poix; M. de Saint-Aignan , duc de Saint- Aignan; M. de Foix, duc de Randan, [pairie] masle et femelle, à cause de Mmes de Senecey1 et de Fleix; M. de Liancourt, duc de la Piocheguyon; M. de Tresmes, duc de Tresmes; M. de Noailles, duc d’Ayen; M. de Coaslin, duc de Camboust. M. le chancelier reçut son petit-fils2 et luy fit prester le serment. M. de Noailles faisoit ce jour la charge de capitaine des gardes en la place de M. de Villequier, malade; voyant que, pour prester le serment de duc, il estoit de l’ordre d’oster l’espée, il fit demander au roy par M. le chancelier, si luy, faisant fonction de capitaine des gardes, il devoit la quitter et son baston. Le roy dit qu’il la devoit oster, et il l’osta comme les autres.
Cette cérémonie ainsy achevée, M. le chancelier estant retourné au roy, prononça que tous ceux qui avoient obtenu des lettres de duc, soit qu’ils eussent obtenu le soit monstre ou non, ne pourroient les présenter au parlement sans avoir au préalable obtenu de nouvelles lettres expédiées en commandement. Il prononça encore que le roy ordonnoit que la réception de ces nouveaux ducs ne pourroit préju-
1 Marie -Catherine de la Rochefoucault, mariée, le 7 août 1607, à Henri de Beaufremont, marquis de Senecey. Elle était première dame d’honneur d’Anne d’Autriche et avait été gouvernante de Louis XIV. La comtesse de Fleix, sa fille, était mère de Gaston de Foix, qui fut nommé duc de Randan en i663.
2 Marie Séguier avait épousé en premières noces Pierre César du Cambout ou du Camboust, marquis de Coislin. Elle en avait eu Armand du Cambout, petit-fils du chancelier, dont il est ici question. (Voy. sur le second mariage de Marie Séguier, t. I, p. i43-i44, du Journal d'Olivier d’Ormesson. )
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
dicier à M. de Bouillon, qui conserveroit le rang de l’année 1662, Décemb. 1 663. lorsqu’estant en âge il pourroit estre reçu.
Au sortir, le roy parla quelque temps à M. le premier président, et, au sortir du parquet, il fit appeler M. le procureur général1, auquel il parla. *
Après avoir escrit la réception des nouveaux ducs, il faut dire un mot des ducs supprimés2, qui estoient MM. d’Arpajon, de Rocquelaure, de Vitry, de Noirmoustier, de la Vieuville, de Roannez, de Bournonville, de Villars, de Navailles, et des malcontens qui n’avoient ny lettres ny brevets3 et qui y prétendoient, MM. les mareschaux d’Aumont, d’Albret4 et de la Ferté 5, MM. de Guitry, du Lude, gentilhomme de la chambre, et de Charost. L’on disoit dans le monde que Ton s’estonnoit de M. le mareschal d’Aumont, que l’on plaignoit M. d’Arpajon6 et que l’on se mocquoit de Rocquelaure. Le mareschal d’Aumont s’y estoit si fortement attendu, qu’il en tesmoigne estre au désespoir, se plaignant ouvertement de M. Le Tellier de n’en avoir pas voulu dire un mot. Il est vray qu’on dit que M. Le Tellier n’en a point parlé, soit par prudence, soit par foiblesse. Chacun raisonne sur cela avec surprise et comme une marque de diminution de faveur. L’on croit que le roy l’a fait pour faire connoistre qu’il n’est point gouverné.
L’on dit que M. d’Arpajon n’a pas esté duc à cause de son fils7, qui n’a nul mérite, et qu’il a offert d’accepter le duché pour sa personne seule. D’autres racontent que, durant les désordres, il levoit en son pays des troupes, et qu’on luy envoya le brevet8 pour le rete-
1 Le procureur général du parlement de Paris était alors Achille de Harlay, qui devint dans la suite premier président.
2 C’est-à-dire des ducs à brevet, qui n’obtinrent pas de lettres patentes enregistrées au parlement.
3 Les ducs à brevet étaient ceux dont la dignité était temporaire et ne pouvait être transmise à leurs enfants.
4 César-Phébus d’Albret, maréchal en
i653, appelé antérieurement Miossens, mort en 1676.
5 Henri de la Ferté-Senneterre , maréchal en 1 65 1 , mort en 1681.
4 Louis d’Arpajon, marquis de Severac, etc. Il mourut en 1679.
7 Jean-Louis d’Arpajon, qui mourut, avant son père, en 1673.
8 On lui avait envoyé le brevet de duc en 1 65 1 .
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Dicemb. .663. nir dans le service, et que M. le cardinal Mazarin l’avoit ainsy marqué sur ses mémoires1.
M. de Rocquelaure 2, par mesme raison, et parce qu’il menaça de prendre le party des malcontens si l’on ne le faisoit duc. MM. de Vitry et de Noirmoustier, pour avoir servi et amené les ennemis en Fi ’ance; M. de la Vieuville, par son malheur ordinaire qui l’a empesché d’avoir le cordon; M. de Pioannez3, pour n’avoir pas suivi le roy à Marsal4, mais plustost pour n’estre pas agréable; M. de Bournonville, à cause de M. Fouquet, et on disoit qu’on l’a obligé de se deffaire de ses charges de gentilhomme d’honneur de la reyne et de gouverneur de Paris; M. de Navailles5, à cause de sa fermeté et de l’esclat que lit sa femme pour empescher le roy de visiter les filles de la revne0, et que le roy en ayant parlé à M. de Navailles, il dit que sa femme avoit agi en femme d’honneur, et que, si elle estoit capable d’autres sentimens, il ne la verroit jamais. Cette cause seroit fort honneste à M. de Navailles, si elle est véritable, et chacun en parle parce qu’on n’en descouvre point d’autres.
Les malcontens entre les nouveaux ducs sont : M. le mareschal de la Meilleraye, pour avoir esté mis après M. le mareschal de Grammont, estant son ancien mareschal; M. de Villeroy, pour avoir esté
1 II n’est pas facile d’indiquer avec précision de quels mémoires veut parler Olivier d’Ormesson. Mazarin a laissé des mémoires désignés sous le nom de carnets, dont il a été question au tome 1, p. 780, n. 3, et dans l’Introduction. Peut-être d’Ormesson fait-il allusion à quelque mémoire spécial destiné à l’instruction du roi.
2 Gaston de Roquelaure, maître de la garde-robe du roi.
Arthus Gouffier, gouverneur de Poitou, mort en 1696.
Ville de Lorraine à quelques lieues de Nancy, aujourd’hui dans le département de la Meurthe.
Philibert de Montaull , mort en 1684.
« Navailles, dit Saint-Simon (t. III, p. 3yo, édit. Hachette, in-8°), étoil homme de qualité de Gascogne, de ces gens de l’ancienne roche , pleins d’honneur, de valeur, de fidélité à toute épreuve, comme il le montra bien au cardinal Mazarin dans les temps les plus critiques de sa vie. » Le même auteur insiste sur les causes honorables de la disgrâce de Mu‘° de Navailles. Comme les Mémoires de Saint-Simon sont entre les mains de tout le monde, je me bornerai à y renvoyer le lecteur. (Voy. aussi le Journal d’Olivier d’Ormesson à la date du 28 juin x 664- )
0 Voy. les Mémoires de M"'1' de Motteville, à l’année x 664-
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
séparé des trois mareschaux de France, et parce qu’on a mis devant lWcemb. if.63 luy M. de Mazarin; MM. de Liancourt et de Tresmes, pour avoir esté mis après M. de Foix, seul homme sans charges et sans services;
M. de Coaslin, pour avoir esté mis le dernier, M. le chancelier estant en cela moins considéré que Mme de Fleix et M. de Noailles. Néantmoins ny les uns ny les autres n’en font rien paroistre1.
Je veux escrire icy une histoire qui se débite partout et qui peut estre de conséquence. Le mardy 18 décembre, la marquise de Vilieroy2 estant preste d’accoucher, pria Boucher de ne pas s’engager ailleurs, ou au moins de faire sçavoir où il seroit, afin que l’on le pust trouver. L’on dit que Boucher, le mercredy matin, estant arrivé chez Mme la marquise de Villeroy, après s’estre fait chercher toute la nuit, dit que, cette nuit-là, estant chez luy, on l’estoit venu quérir dans un carrosse; que, y estant entré, on luy avoit bandé les yeux, et que, après demy-quart d’heure de marche fort viste, il estoit entré dans une maison, où, ayant monté un escalier les yeux bandés, il avoit esté introduit dans une chambre où, ayant eu les yeux débandés, il vit une dame au lit masquée ayant dix ou douze personnes auprès d’elle démasquées, le lit et les tapisseries couverts de draps, et qu’ayant heureusement délivré cette dame, l’on luy rebanda les yeux, on le mit dans le carrosse et on le remena chez luy après avoir esté payé honnestement. On prétend que Boucher fit cette relation chez la marquise de Villeroy, où il arriva assez à temps pour l’accoucher heureusement d’un fils.
L’on applique cette histoire à Mllc de la Vallière3, que l’on prétend estre accouchée. Voicy des circonstances véritables sur lesquelles on se fonde : Mlle de la Vallière, depuis longtemps, vit fort retirée, sans sortir, vestue tousjours d’un manteau de chambre. A son retour de
1 La chambre de justice se réunit à l’hôtel Séguier le mercredi 1 9 et le jeudi 20 décembre x 663 (Voy. le Journal de Foucault , t. III, f° 2 sqq.). Mais il n’y fut question que de procès sans importance.
2 Marguerite de Cossé, tille de Louis,
duc de Brissac. — 3 Louise-Françoise de la Baume Le Blanc, plus tard duchesse de la Vallière , religieuse carmélite le 2 juin 1G74, sous le nom de sœur Louise de la Miséricorde ; morte le 6 juin 1710.
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nvier 166 4.
Vincennes, le roy l’a fait loger au palais Brion1, et l’a tirée d’auprès de Madame. Depuis longtemps, feignant d’estre incommodée, elle ne sortoit point, et ceux quelle recevoit le soir pour jouer ne la voyoient que dans le lit. Il est véritable encore que, dans le temps marqué cy-dessus, on a esté quatre jours sans la voir, et, après, on l’a vue au lit comme devant. L’on ajoute que le mercredy matin M. Colbert entra chez le roy, qui estoit encore au lit, et luy parla longtemps. Voilà le commencement d'un roman 2.
A la messe de minuit, Mlle de la Vallière parut aux Quinze-Vingts3 fort pasle, et depuis elle est trouvée fort changée, et personne ne doute plus quelle ne soit accouchée d’un fils, que l’on dit estre nourri par les soins de Mme de Choisy4.
5 Le dimanche, jour des Roys, 6 janvier 1 664, M. Foucault m’ayant rapporté les requestes de M. Fouquet pour en faire le rapport le lendemain, et m’ayant dit que l’on avoit avis que M. Fouquet devoit présenter une lettre de récusation contre M. le chancelier, il ajouta qu’on souhaitoit non-seulement qu’elle ne fust point rapportée à la chambre, mais que mesme M. le chancelier n’en eust point de
1 On nommait ainsi l’hôtel que le duc de Damville, appelé antérieurement Brion, avait fait bâtir dans la rue de Richelieu. Louis XIV le fit détruire dans la suite, et on le remplaça par une galerie que l'on réunit au Palais-Royal.
2 II y eut, le 20 décembre ifi63, une séance de la chambre de justice dont le procès-verbal se trouve dans le Journal de Foucault, t. IX, P 1 77 v°, sqq. La chambre, sur le rapport d’Olivier cl’Ormesson, accorda 3o,ooo livres de provision alimen¬
taire à Mme Fouquet.
L’hospice des Quinze-Vingts était situé au coin de la rue Saint-Honoré et de la rue Saint-Nicaise. En 1780, il fut transféré au faubourg Saint- Antoine, rue de Charenton ; et sur l’emplacement de l’an¬
cien hôpital, on ouvrit les rues de Chartres et de Valois.
4 Louis XIV eut en effet, de Mlle de la Vallière, un fils nommé Louis de Bourbon, dont Voltaire place la naissance au 27 décembre 1 6 6 3 . Cet événement devrait être reporté, d’après le Journal d’Olivier d’Ormesson, au 19 décembre i663. Cet enfant mourut en 1666.
5 Au commencement de l’année 1664, on distribua aux commissaires de la chambre de justice des jetons qui représentaient, d’un côté, Louis XIV avec cette légende : lud. xiiii. d. g. fr. et nav. rex, et, de l’autre côté, un soleil rayonnant, avec la légende : Purgat cum rénovât, et le millésime i664. ( Journal de Foucault, t. IIÏ, P 28 v°.)
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
connoissance, quoyqu’il crust cela contre les règles, pouvant inesme Janvier 1664. y avoir des faits sur lesquels il serait obligé de s’expliquer au roy ou à la chambre, d’autant qu’assuré ment on en donneroit copie à tous Messieurs, et que M. Chamillart devoit me voir sur cela.
Dans ce temps arriva M. Chamillart1, qui me fit civilité, ne m’ayant point vu depuis qu’il estoit procureur général. Il me dit que, sur cette requeste , il avoit ordre du roy de me dire que, si l’on m’apportoit cette requeste, j’eusse à la luy mettre entre les mains pour la porter au roy. Il me proposa ensuite de conférer sur ce qui estoit à faire sur les requestes de M. Fouquet, afin que ses conclusions ne fussent pas différentes de mon avis. Il me dit qu’il sçavoit que j’y avois fait difficulté, et mesme que j’avois dit que les sentimens de la compagnie estoient portés pour cette affaire, et qu’il estoit de la prudence de me conformer à leur esprit. Il me protesta qu’il n’avoit autre intention que de faire justice et d’accorder à M. Fouquet tout ce qui pouvoit contribuer à sa deffense. Je luy dis que j’estois fort persuadé de ses bons sentimens; que je n’avois point parlé de la manière qu’il m’avoit expliquée; que je ne sçavois pas les sentimens de Messieurs; que je ne les avois jamais estudiés, parce que je n’avois pas prétendu m’y conformer, et que je disois mes avis simplement, selon que je les croyois estre justes; qu’il estoit vray que j’avois dit que je trouvois cette affaire difficile, mais que je ne m’estois pas expliqué de mon avis, parceque je ne l’avois pas formé encore et que c’estoit à luy à m’en donner ouverture par ses conclusions, etc.
Ainsy je ne me voulus point expliquer, estant fort surpris qu’un procureur général fust capable de faire une proposition de cette qualité. Je fus après le disner voir M. le chancelier pour sçavoir de luymesme ce qu’il désiroit que je fisse lorsqu’on m’ apporterait cette requeste, parce que je croyois de mon devoir de luy parler à luymesme. Il me parla fort pour se justifier de cette récusation; qu’il
1 Guy Chamillart, seigneur de Magny, qui, de 1701 à 1709, réunit les foncavait été reçu maître des requêtes le tions de contrôleur général et de mi- 29 août 1 66 1 . C’est le père du ministre nistre de la guerre.
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Janvier
,664. n’avoit nulle inimitié contre M. Fouquet, et que je pouvois donner la requeste au procureur général, puisque le roy le vouloit.
Le iuncly 7 janvier h Mraes Fouquet m’ayant apporté une requeste de récusation contre M. le chancelier, je fus chez luy, et, comme il n’estoit pas encore entré en la chambre, je montai à son cabinet, où luy ayant dit que la requeste de récusation m’avoit esté apportée et que je la luy apportais, il en a lu quelque chose, et Foucault luy estant venu dire que M. de Nesmond avoit parlé de cette requeste, et qu’il avoit ordre de dire que le roy vouloit qu’elle luy fust remise, M. le chancelier luy a respondu qu’il falloit que je dise à la chambre avoir cette requeste et que le roy vouloit quelle luy fust portée, et que cela se list auparavant qu’il entrast, et qu’à cet effet il priast M. de Nesmond de commencer à travailler.
Foucault s’estant retiré, M. le chancelier m’a parlé de l’affaire de MM. les maistres des requestes, auxquels il avoit déclaré, vendredy dernier, que le roy ne vouloit plus qu’ils rapportassent des requestes, opinassent et entrassent au conseil hors leur quartier; qu’il croyoit que le meilleur party estoit de se soumettre et tascher doucement à faire changer cette résolution; qu’il falloit d’abord conserver l’entrée, et qu’il ne croyoit pas qu’il fust bon de donner des remonstrances, crainte d’estre condamnés contradictoirement; que le désordre estoit venu de quelques maistres des requestes, et que, si l’on en retranchoit une douzaine, tout le reste faisoit bien sa charge. Après quelques discours, j’ay quitté M. le chancelier.
Estant entré dans la chambre et mis au bureau2, j’ay dit que Mmes Fouquet m’avoient apporté une requeste de récusation contre M. le chancelier; que j’en rendrois compte à la compagnie. M. de Nesmond a dit aussytast qu’il avoit reçu ordre, de la part du roy, de dire à la chambre que le roy en vouloit prendre connoissance, et qu’il désiroit que la requeste luy fust apportée, et qu’il falloit la mettre ès mains des gens du roy. Ainsy, sans autre discussion, j’ay
Voy. le Journal de Foucault, t. III, f° 28 bis, sqq.
2 Cf. ibid. t. IX, f° 179.
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dit que je la donnerois au procureur général; ce que j’ay fait incon- janvier 1664. tinent après.
Il ne s’est rien fait de considérable durant cette matinée, sinon que Jacquier a présenté sa requeste pour estre eslargi; ce que le procureur général consentoit, en baillant caution; ce qui a esté ordonné.
La raison de cette grâce est qu’il a entrepris la fourniture du pain de munition en Italie. On ajoute : et qu’il a déposé contre M. Fouquet et M. Delorme. Sur cela je dirai que de plusieurs costés j’apprends que l’on fait les dernières menaces aux gens d’affaires du temps de M. Fouquet, pour les obliger à déposer contre luy; que M. Chamillart leur dit hautement qu’ils doivent le faire ou attendre toutes sortes de persécutions.
Le mardy 8 janvier, M. Chamillart, procureur général, entra en la chambre, dit que M. d’Ormesson luy ayant mis entre les mains une requeste de récusation contre M. le chancelier pour estre portée au roy, il fut l’apresdisnée au Louvre, où, ayant eu l’honneur de parler au roy, il luy avoit dit avoir reçu ordre de la chambre de porter à sa majesté une requeste de récusation de M. Fouquet contre M. le chancelier, et la luy avoit aussytost présentée; que le roy luy avoit tesmoigné estre fort satisfait de la defférence de la chambre à ses ordres, et, la prenant, avoit dit qu’il la verroit1 2.
2 Le mardy i5 janvier, au conseil des parties, chez M. le chancelier, je parlai à M. de Sève, qui me dit qu’il avoit le matin chez le roy fait rapport de la requeste de récusation de M. Fouquet contre M. le chancelier; qu’en ce conseil estoient MM. le mareschal de Villeroy, Le Tellier, Haligre et luy, et qu’il ne me pouvoit rien dire du destail, sinon que chacun avoit fait son devoir et que l’arrest ne seroit dressé que le lendemain. M. le doyen du conseil3 avoit esté mandé de se trouver à ce conseil; mais sa goutte, qui le retient au lit, l’empescha de s’y trouver, et, s’il y avoit esté, il auroit esté d’avis
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, lice les 9, 10, 11, i5 et 1 6 janvier. (Voy.
f° 17g v°. Journal de Foucault , t. II, fos 34-43.)
2 II y eut séance de la chambre de jus- 3 André d’Ormesson, père d’Olivier.
Janvier 1 664. et que M. le chancelier estoit récusable et qu’il devoit estre récusé dans ce procès criminel.
Le mercredy i 6 janvier, après midy, Mme Fouquet m’ayant apporté une requeste pour elle en exécution de l’arrest qui luy donnoit une provision de trente mille livres, me dit que la requeste de récusation estoit jugée; que M. de Sève en avoit fait le rapport fort bien, et que le roy, sans prendre avis, avoit décidé.
Je ne sçais point encore la vérité de ce qui s’y est passé : car, selon le discours de M. de Sève, il semble que chacun y ait opiné; ce qui est fort différent de ce que m’a dit Mme Fouquet. Ce qui est certain, est que tout le monde est persuadé qu’il n’y a ni raison ni apparence de prétendre qu’un chancelier ne puisse estre récusé; et qu’il est injuste que M. Séguier soit juge de M. Fouquet, et ce qui est fascbeux est qu’on parle de cette décision fort désavantageusement pour le roy, qui, voulant régler et décider seul toutes choses, s’attire sur sa personne beaucoup de chagrin des malcontens.
Le jeudy 17 janvier, m’estant dispensé d’aller à la chambre de justice à cause d’une colique, l’on m’envoya chercher au Palais, où l’on croyoit que j’estois à l’audience d’un plaidoyer de M. de Lamoignon, et enfin céans. Estant arrivé à la chambre, M. le chancelier n’y estoit plus. M. de Nesmond présidant, M. Chamillart dit que, suivant l’ordre de la chambre, il avoit porté la requeste de récusation et conclut disant que le roy avoit rendu un arrest sur cette requeste , et qu’il l’apportoit à la compagnie. Cet arrest m’ayant esté mis entre les mains, j’en fis lecture, et de la commission adressante à la chambre et des conclusions, qui estoient pour l’enregistrement. M. de Nesmond m’ayant demandé mon avis, je dis que j’estois de l’avis des conclusions, sans y ajouter un mot, et ainsy toute la compagnie, qui paroissoit estonnée de cette décision.
Je ne parlerai pas icy de ce qui est porté par cet arrest, en ayant une copie1. Je vis ensuite M. Haligre pour sçavoir, s’il estoit pos-
Voyez la requête de Fouquet contre t. IX, f0’ 181-209, et l’arrêt du conseil, le chancelier dans le Journal de Foucault , ibid. f0! 209-211.
sible, le vray de ce qui s’estoit passé chez le roy. Il m’en parla peu ; Janvier 166/i mais j’ay sçu le vray d’un autre : que M. de Sève, ayant fait le rapport de la requeste fort bien, avoit conclu à la discrétion de M. le chancelier de demeurer juge ou se retirer. M. Le Tellier avoit opiné par principe de politique : qu’il falloit que le roy eust un officier incapable d’estre récusé, et que M. le chancelier estoit un président nécessaire à la chambre de justice, et qu’il ne pouvoit estre récusé.
M. Haligre fut du mesme avis, et que les chanceliers n’estoient point récusables. M. de V illeroy, au contraire, que les chanceliers estoient récusables, mais que les faits allégués par M. Fouquet n’estoient pas assez considérables; néantmoins, que c’estoit M. le chancelier qui devoit décider, sçachant mieux, et ainsy demeura assez incertain; que le roy suivit l’avis de M. Le Tellier, et qu’ainsy l’arrest avoit esté donné.
Le vendredy 18 janvier, je fis rapport des deux requestes de M. Fouquet d’inscription en faux et d’opposition aux deux arrests de la chambre du 22 et 27 octobre. Le soit monstré estant ordonné et les conclusions mises en mes mains, l’on commença la lecture des requestes, qui consomma la matinée1.
Le samedy 19 janvier, en la chambre de justice, la lecture des pièces et des requestes estant achevée, mon avis fut de joindre l’inscription de faux au procès-verbal de vérification qui seroit fait des procès-verbaux contre lesquels M. Fouquet s’inscrivoit en faux, et, à l’esgard de l’opposition, ordonner l’exécution des arrests, et néantmoins que la vérification seroit faite en présence de M. Fouquet. Je ne répéterai point icy mes raisons; le discours seroit trop long. M. de Sainte-Hélène fut de mon avis sur l’inscription de faux, et, au surplus, à débouter M. Fouquet, suivant les conclusions; M. de Gisaucour, idem. M. Pussort, que je croyois ne devoir pas opiner sur une inscription de faux contre un procès-verbal fait par luy, néantmoins opina et conclut à ce que M. Fouquet fust débouté et de l’inscription
1 Cf. Journal de Foucault , t, IX, fos 211 v5 et 212 r°.
JOURNAL
et de l’opposition, suivant entièrement les conclusions; MM. Ferriolet Noguès comme M. Pussort1. M. Hérault fut de mon avis; M. Fayet, qui s’estoit mis au-dessus de luy pour estre près du feu, idem. M. de Rocquesante conclut à débouter de l’inscription, et, au surplus, de mon avis; MM. de la Toison et du Verdier, de mon avis; M. de la Baume, de l’avis de M. de Sainte-Hélène; MM. de Massenau et Catinat, de mon avis; M. Poncet, de mon avis sur l’inscription de faux et, au surplus, de celuy de M. de Sainte-Hélène. M. Le Féron prit un troisième avis, de faire la vérification des deux procès-verbaux contre lesquels estoit l’inscription de faux, en présence de M. Fouquet; et, à l’esgard des autres points, de l’avis de M. de Sainte-Hélène. MM. Le Bossu, de Moussy, de Brillac et Regnard furent de mon avis; M. Besnard-Rézé, de l’avis de M. de Sainte-Hélène. M. Voisin opina, comme M. Pussort, avec grande chaleur sur l’inscription en faux et fut en tout de son avis. Sur l’inscription en faux, il passa à mon avis de dix-neuf contre cinq, qui estoient de l’avis de M. Pussort. Sur la vérification des procès-verbaux en présence de M. Fouquet, il y en eut douze de mon avis, dix de l’avis de M. de Sainte-Hélène, deux de l’avis de M. Le F’éron. M. le chancelier, voyant que s’il obligeoit ces deux messieurs à revenir, ils se joindroient à mon avis, dit qu’il se rangeoit à leur avis; et ainsy plusieurs de son avis ayant suivi son exemple, il ne s’en est plus trouvé que quatre ou cinq de l’avis de M. de Sainte-Hélène. Dans ce temps, M. le président Pontchartrain, de luy-mesme, a dit qu’il revenoit à ce mesme avis de M. Le Féron, et enfin les autres ayant esté engagés d’y revenir, il a passé à treize de cet avis contre onze du mien. Ainsy s’est passée cette délibération, en laquelle M. le chancelier a fait voir une petite finesse qui ne luy tournera pas à louange.
Le lundy 2 1 janvier, M. le chancelier ayant fait appeler M. de Sainte-Hélène et moy à son cabinet pour entendre le dispositif de l’arrest rendu, le fit lire par Foucault. Il me parut dans l’ordre, sinon
Comparez, pour cette séance, \e Journal de Foucault, t. IX, f0> 212-218; on y trouve les avis et l’arrêt.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
qu’il y avoit ajouté le mot seulement, de sa main, que je luy dis n’estre janvier i 06 pas de l’avis, parce que la chambre s’estoit réservé la liberté sur les faits singuliers de faire voir les registres à M. Fouquet. A quoy il me respondit que ce n’estoit que pour distinguer ces deux procès-verbaux d’avec les autres, à cause de l’inscription en faux. L’arrest fut lu dans la chambre et signé. Je dois dire icy que mon avis a esté fort approuvé, et beaucoup de personnes de condition m’en ont fait com-
Du samedy 26 janvier, la chambre ayant employé toute la semaine à lire la réplique de M. Fouquet à la response de M. Talon, et, ce jour, la chambre n’entrant point, je fus avec M. Chamillart et M. Foucault à la Bastille, pour l’exécution de l’arrest pour la vérification des deux procès-verbaux sur les registres de l’espargne, en présence de M. Fouquet. Ayant esté introduit par M. d’Artagnan dans la chambre de M. Fouquet, je luy dis que je croyois qu’il avoit esté averti de l’arrest qui avoit esté rendu sur les registres, et que les rapporteurs avoient esté commis pour l’exécution; que c’estoit le sujet qui m'obligeoit de venir, et que j’estois seul, parce que M. de Sainte-Hélène ne pouvoit encore marcher ni se soustenir sur ses pieds. 11 me dit que cet arrest ne luy avoit point esté signifié, quoiqu’il fust de l’ordre, et qu’il estoit nécessaire qu’on luy en donnast communication.
M. Chamillart s’estant présenté ensuite à M. Fouquet, luy dit qu’il croyoit qu’il sçavoit sa qualité de procureur général, et que le roy avoit jugé le service de M. Talon nécessaire au parlement, et qu’il luy avoit fait l’honneur de le choisir pour rendre service en qualité de procureur général. M. Fouquet luy dit qu’il estoit assez estrange qu’il 11’eust eu connoissance de ce changement que par la signature qu’il avoit vue au bas d’une requeste qui luy avoit esté signifiée depuis trois jours, et qu’il estoit de l’ordre qu’il eust eu communication de sa commission, parceque, quoyqu’il eust toute l’estime pour
1 Voy. dans le Journal de Foucault, t. II, séances des 23 et 24 janvier; ibid. t. Il f° 46 |v°, la séance du 22 janvier; ibid. f° 5o, la séance du 2 5 janvier. Ces séances t. IX , f” 218219, les procès-verbaux des eurent peu d’importance.
son mérite et sa personne particulière, il pouvoit y avoir quelques mots qui luy font préjudice, et qu’on en avoit usé ainsy lorsqu’il y avoit eu quelques-uns de Messieurs de la chambre qui avoient esté commis au lieu d’autres.
M. Chamillart ayant dit que, luy [Fouquet] ayant esté fait procureur généra) du parlement de Paris n’avoit pas fait voir sa commission à tous les accusés du royaume, et que le roy ne l’avoit choisi que pour faire justice, M. Fouquet luy répliqua qu’il le croyoit, mais qu’il n'estoit pas persuadé que ce changement eust esté fait pour luy faire plaisir, et que c’estoit assez que ses ennemis l’eussent choisi pour luy donner quelque suspicion. M. Chamillart se sentant offensé, prit d’un ton plus haut, et dit qu’il estoit bien ayse qu’il fust informé qu’il estoit du propre choix du roy, sans l’entremise de personne. M. Fouquet luy répliqua que le mot de forest 1 luy estoit suspect, et que c’estoit assez pour luy faire juger qui l’avoit mis. M. Chamillart répartit qu’il n’avoit travaillé pour l’intérest de personne; qu’il estoit fort connu du roy, et, qu’estant à Senlis, le roy l’avoit envoyé quérir; qu’il avoit parlé plusieurs fois au roy; que le roy connoissoit fort bien tous ceux qui estoient capables de le servir; qu’il n’avoit besoin de l’entremise de personne; que c’estoit comme le soleil, lequel en esclairant voyoit par luy-mesme toutes choses.
Je rompis cette conversation, disant qu’il estoit bon de verbaliser pour l’exécution de l’arrest, et de travailler. La table ayant esté tirée proche de la fenestre, je pris une chaise à la bonne place à costé de la table, M. Chamillart à l’opposite et M. Fouquet au bout de la table, retiré de deux pas, se tenant fort civilement et attendant à se couvrir que je l’en priasse, et monstrant beaucoup d’honnesteté.
Il seroit trop long d’escrire icy tout ce qui concerne l’affaire; il en a esté dressé procès-verbal dont la copie sera dans les pièces de ce pro-
1 It m’a été impossible de rendre compte de son administration. 11 est probable que du sens de ce mot dans la phrase. Fou- Chamillart, comme la plupart des maîtres quet y tait sans doute allusion à quelque des requêtes, avait rempli les fonctions circonstance de la vie de Chamillart ou d’intendant.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
cès que je conserve b Ainsy je dirai seulement que M. Fouquet estoit vestu d’un habit de drap noir tout fermé, le manteau doublé de drap, avec des bas de laine, des souliers plats, un collet uni, des petites manchettes cousues et un chapeau de castor, le tout fort propre. Son visage ne me parut point changé, sinon qu’il est plus gras et les yeux plus battus, ayant un peu de bile respandue sur le visage. Durant la discussion du procès-verbal, il parla fort raisonnablement de toutes les formes et de ses delfenses, disant qu’il n’omettoit aucun de ses petits avantages; que cela ne luy devoit, pas estre envié, estant accusé; et il parla avec beaucoup d’esprit, d’bonnestete et de liberté d’esprit. Je ne puis omettre que durant que M. Fouquet dictoit une remonstrance fort sérieuse ,*M. Chamillart, regardant par la fenestre le bois flotté sur le fossé, me dit : « M. le commissaire, voilà bien du bois; s’il y en eust eu autant l’byver dernier, le bois n’eust pas esté si cher. » Je fus surpris de cette belle remarque en une action si sérieuse.
La procédure achevée, estant obligé d’attendre qu’on eust escrit la copie d’un arrest, nous entrasmes en conversation sur sa chambre et ses veillées. Je demandai à voir tout son logement et M. Pecquet. son médecin, que j’avois vu en Picardie. J’entrai dans sa garde-robe, qui est dans une tour, et [dans] une autre pièce petite; il y avoit quelques oiseaux dans un coin. Il nous monstra ensuite ses livres, tous ses papiers, tout son travail sur le procès, les minutes de ses escritures, de quelle manière il travailloit; qu’il n’a voit esté lu un seul mot qu’il n’eust composé; qu’après avoir escrit, il donnoit à copier à M. Pecquet; qu’il relisoit et corrigeoit, et puis donnoit à escrne au dehors; que son conseil ne luy servoit de rien sur cela; qu’il leur lisoit quelquefois ce qu’il avoit composé ; qu’ils vouloient quelquefois
1 J’ai vainement cherché les pièces du procès de Fouquet aux Archives de l’Empire et dans les bibliothèques de Paris. Les conservateurs, auxquels je me suis adressé et qui ont déclaré avoir fait toutes
les recherches possibles , m’ont répondu que ces pièces ne se trouvaient pas dans les dépôts qui leur sont confiés. Elles ne sont pas non plus dans les papiers de la famille d’Ormesson.
JOURNAL
nvier i664.
Jny faire osier des mots qui estoient trop durs; quelquefois qu’il les cliangeoit; quelquefois qu’il ne les ostoit pas; qu’ils luy estoient utiles pour le dehors pour tirer les pièces et les connoissances dont il avoit besoin.
11 nous fit voir la minute du psaume par luy traduit, demeura d’accord d’avoir fait les heures de la Conception de Nostre-Dame, et nous dit toutes choses librement, sans contrainte, disant mesme les choses plaisamment, riant comme s’il eust parlé des affaires d’un autre; dit qu’il estoit sans inquiétude sur l’estât où il se trouvoit; que son esprit s’accommocloit à tout; qu’on le mist, en quelque lieu qu’on voudroit, à estudier, à jardiner; qu’il seroit content partout; que la procédure luy donnoit peine, parcequ’il falloit qu’il travaillast beaucoup et que sa santé ne le luy permettoit pas. Il nous monstra l’invention qu’il avoit trouvée de marquer dans les livres ce qu’il trouvoit beau, en attachant quelques morceaux de papier gris sur des endroits, comme des mouches, et ce lorsqu’il n’avoit ni encre ni papier. 11 dit qu’il ne trouvoit pas estrange qu’on luy eust osté sa place; que, si son humeur libérale et trop facile n’y estoit pas propre, on pouvoit l’employer ailleurs, luy donner une ambassade, le laisser particulier; mais de le vouloir perdre sans quartier, qu’il ne pouvoit comprendre la conduite de ses ennemis; qu’il n’avoit de consolation qu’à recevoir cette persécution de la main de Dieu; qu’il les regardoit comme les instrumens de sa colère, sans leur vouloir de mal; que, hors son procès, il ne haïssoit point M. Berryer, et qu’il le serviroit sans peine; mais que Dieu, après avoir chastié ceux qui avoient péché, tournoit enfin sa colère contre ceux dont il s’estoit servi; qu’il espéroit que Dieu luy pardonneroit ses fautes; mais qu’il ne doutoit point que Dieu ne punist enfin ceux qui le persécutoient; qu’il ne comprenoit pas que M. Colbert, qui estoit raisonnable et qui connoissoit bien son humeur, n’eust point voulu le venir voir ni luy parler, comme il l’en avoit fait prier mille fois; qu’il estoit assuré que, s’ils avoient parlé une heure ensemble, ils sortiroient contens et satisfaits l’un de l’autre; que le fonds de son procès ne luy donnoit
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
point de peine, estant certain qu’on n’y trouveroit que trop de faci- Janvier 1 664lité, mais point de malice.
Et ainsy il nous entretint fort librement durant une heure, nous dit que c’estoit luy qui avoit fait la requeste de récusation contre M. le chancelier, parce que Foucault le luy demanda et luy dit quelle paroissoit estre d’un style différent de ses autres escritures. J’avouerai icy que j’ay admiré sa présence d’esprit, sa liberté et le calme qui paroisl dans tout ce qu’il fait. La copie ayant esté achevée et à luy donnée, nous nous retirasmes avec beaucoup de civilité de part et d’autre.
Le lundy 28 janvier, l’on opina à la chambre sur la requeste de M. Fouquet, afin d’avoir permission d’informer de la subornation des tesmoins, menaces et intimidations contre ceux qui ne vouloient pas déposer contre luy 1. M. le chancelier, avant qu’on eust ordonné le soit monstre, commença à s’expliquer de l’importance de la requeste; que, si l’on la recevoit, c’estoit gaster le procès, et qu’il falloit autant l’abandonner, et parla longtemps pour insinuer ce qui estoit à faire 2.
Le soit monstre ayant esté ordonné, et depuis la requeste ayant esté relue, je dis que les faits allégués dans la requeste estoient vagues et se réduisoient à de bons moyens de reproche; que je n’estois pas d’avis de débouter M. Fouquet de sa requeste, parcequ’elle pouvoit estre bonne dans le fond, mais quelle ne l’estoit pas dans la forme, et que j’estois d’avis de la joindre au procès. MM. Cuissotte [de Gizaucour] et Pussort furent d’avis de débouter, avec Hérault et Rocquesante. Il y eut dix-neuf à mon avis; néantmoins M. le chancelier opinant le dernier, prit l’avis de débouter pour faire connoistre à M. Pussort sa bonne volonté.
AP rès cela, l’on continua la lecture et de la response de M. Fouquet et de la nouvelle requeste de M. Chamillart, et il ne se passa rien de remarquable.
Après le disner, je retournai à la Bastille, où M. Fouquet renou-
1 Voy. le Journal de Foucault , t. IX, 2 Le Journal de Foucault n’enregistre
f°* 220 à 221. jamais ces discours du chancelier.
JOURNAL
janvier >664. vêla ses protestations, proposa une récusation contre MM. Voisin et Pussort pour avoir opiné sur l’inscription de faux formée contre leurs procès-verbaux, et, il demanda que le procureur général eust à déclarer s’il s’en vouloit servir; et il fit de longues remonstrances sur lesquelles j’ordonnai le refféré, et nous nous retirasmes sans qu’il s’y passast rien de considérable.
Le mardy 29 janvier1, voulant faire rapport de mon procès-verbal à la chambre, M. le chancelier commença à se plaindre de la longueur; que, si l’on escoutoit tousjours M. Fouquet, l’on ne finiroit jamais; qu’il l’avoit tousjours bien dit, que, si l’on luy communiquoit les procès-verbaux, l’on s’engageoit en de grandes longueurs; qu’il y en avoit pour plus de deux ans, et qu’il ne croyoit pas tant vivre; et sembloit vouloir faire entendre que j’estois trop facile.
Sur ce je luy dis que, quand la chambre me prescrirait de ne plus faire escrire ce que diroit M. Fouquet, je le ferais. Il continua encore. Et moy, faisant commencer la lecture du procès-verbal, et ayant dit qu’il n’estoit pas nécessaire de lire le procès-verbal de la séance du samedy, pareeque la contestation n’a voit esté que sur une signification de l’arrest, et que , du consentement des parties, j’avois ordonné la continuation de l’assignation au lundy; sur ce, M. le chancelier ayant dit qu’il falloit tout lire, comme croyant y trouver quelque chose à redire, je donnai le procès-verbal à lire à un autre, et, après que la séance du samedy eust esté lue, adressant la parole à M. le * chancelier, je dis : « Monsieur, je vous supplie de me dire si j’ay pu en user autrement. » Sur ce, il me répliqua qu’il n’avoit pas parlé contre M. le commissaire; qu’au contraire, il falloit qu’il fist tout rédiger par escrit2.
Lecture faite entière du procès-verbal, MM. Voisin et Pussort se retirèrent à cause de la récusation. Je fus d’avis de dire qu’ils n’opineraient point sur les incidens concernant l’inscription de faux, et, au surplus, sans s’arrester, serait passé outre. M. de Sainte-Hélène
1 Cf. Journ. de Foucault, t.lX,{os 22 1-225. dents ni en général de la conduite du
Foucault ne dit rien de tous ces inci- chancelier. Il se borne à relater les avis.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
prit Lavis contraire, disant sur la récusation : débouté quant à présent. Janvier 1664.
11 y en eut neuf de mon avis; les autres prirent le contraire. Je dirai
que je suis surpris de M. Besnard, qui me paroist avoir changé de
maxime et de conduite. Car les plus gens de bien furent de mon
avis; et, dans le monde, personne ne put comprendre comment un
juge peut opiner en une inscription de faux formée contre un acte
par luy fait.
Ledit jour après midy, je fus à la Bastille, où, lecture faite à M. Fouquet de Larrest, il fit plusieurs demandes sur lesquelles M. Ch ami 1lart ne voulut point s’engager à respondre; mais il se contenta de demander l’exécution de Larrest. J’ordonnai qu’il en seroit refféré, et ce pendant passé outre, et ainsy, après longue procédure, je ne voulus point quitter que nous n’entrassions en matière; et, en effet, je fis représenter à M. Fouquet les pièces du procès-verbal; mais, estant sept heures, il fallut quitter. M. Chamillart alors dit qu’il estoit trop tard pour emporter les registres de Lespargne; qu’il estoit obligé de pourvoir à la seureté, me disant : « M. le commissaire, je vous demande pour le roy que le coffre demeure ès mains de M. d’Artagnan, et j’empesche qu’il soit emporté, » ajoutant force choses brusques et mal digérées. Je luy dis que cette difficulté avoit déjà esté faite plusieurs fois , et qu’il avoit esté jugé dans la chambre qu’on ne pouvoit desposséder les trésoriers de Lespargne de leurs registres, et que je ne ferois point sur cela une nouveauté; mais qu’il falloit pourvoir à la seureté des registres, en priant M. d’Artagnan de donner quelques mousquetaires pour accompagner M. Dejean.
M. Chamillart insistant au contraire, qu’il falloit servir le roy; qu’il estoit son procureur général; que le roy ne pouvoit perdre sa cause par provision, et disant des badineries de cette force, je luy dis en riant qu’il fist sa réquisition et que j’ordonnerois le contraire, et que je pourvoirais à la seureté des registres en priant M. d’Artagnan ou M. de Besmot1 de donner du monde.
1 Ce nom s’écrit de plusieurs manières : Bessemos, Bessemaux ou Besmaux. C’élail le gouverneur de la Bastille.
JOURNAL
Janvier 166/1. Sur cela, il dit que le roy cstoit le maistre; que, quand il parloit, il falloit obéir, et qu’il ne croyoit pas que M. d’Artagnan et M. de Besmot obéissent à mon ordre quand il leur deffendroit de la part du roy. Je luy dis : « C’est à vous a requérir et à moy à ordonner; faites escrire votre réquisition et je prononcerai. » En effet, il fit escrire la réquisition; M. Dejean fit sa remonstrance, et j’ordonnai que les registres demeureroient en ses mains, suivant les arrests de la chambre, et que, pour pourvoir à la seureté, je priois M. d’Artagnan de commander tel nombre de mousquetaires qu’il jugeroit à propos pour accompagner ledit sieur Dejean. En signant, le greffier présenta à signer à M. Chamillart, et il vouloit signer au pied de mon ordonnance. Je luy dis non, et qu’il devoit signer comme partie au pied de sa réquisition. Je remarquai que M. Fouquet, qui rioit du peu de conduite et d’expérience du procureur général et de ses discours badins, tesmoigna de la teste approuver le refus que j’avois fait qu’il signast au pied de mon ordonnance; et, après celte contestation ridicule , nous nous retirasmes , et M. d’Artagnan donna six mousquetaires à M. Dejean pour l’accompagner.
Le mercrccly 3o janvier1, à la chambre de justice, lecture ayant esté faite de mon procès-verbal, l’on trouva qu’il y avoit des demandes qui ne convenoient pas au procès-verbal, et qu’il ne falloit pas souffrir que M. Fouquet fist entrer toutes les demandes qu’il auroit à faire , au procès-verbal. M. le chancelier prévint à son ordinaire pour alléguer les longueurs affectées de M. Fouquet et tesmoigner son zèle. Mon avis fut d’accorder plusieurs demandes à M. Fouquet, parcequ’elles concernoient le procès-verbal des octroys, comme toutes les déclarations faites sur ce sujet au greffe et les oppositions aux scellés; et, à l’esgard des billets de l’espargne, joindre cette demande au procès-verbal; et j’en expliquai l’importance. M. de Sainte-Hélène fut de mon avis pour les deux premiers points; mais, à l’esgard des billets, il dit que M. Fouquet devoit agir par requeste séparée du
’ Cf. Journal de Foucault, t. IX, f°s 225-227.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
procès-verbal. Je revins à son avis sur ce point, n’estant, différent du janvier 166 mien que pour la forme.
Il y eut d’autres avis : M. Pussort, tousjours passionné, dit qu’il falloit supplier le roy de révoquer la chambre, parcequ’elle ne pouvoit achever le procès à M. Fouquet; que c’estoit une chose honteuse; et ainsy à son ordinaire. M. de Nesmond dit qu’il ne falloit pas rejeter la longueur sur les juges, mais sur ceux qui avoicnt conduit le procès, et que si, pour rectifier les fautes faites, on vouloit renverser toutes les formes, il falloit chercher d’autres juges. M. le chancelier tousjours disant des choses générales fort belles et concluant fort mal, tous se trouvèrent quasy de mon avis et de M. de Sainte- Hélène.
En relisant, M. le chancelier voulut le réduire aux déclarations produites par le procureur général; ce qui estoit une chose ridicule; car M. Fouquet les avoit, estant produites. Ceux qui estoient de mon avis entendant cette restriction, m’appelèrent pour y prendre garde; car dans ce moment je causois avec M. de Sainte-Hélène. Sur ce, ayant fait relire par le greffier, je dis à M. le chancelier que ce n’estoit pas mon avis, et qu’il estoit tout contraire, parceque j’estois d’avis de donner toutes les déclarations; et l’arrest fut ainsy réduit.
J’observe cette petite chose pour marquer le peu d’honnesteté de M. le chancelier, qui croyoit faire merveilles par cette sorte de finesse.
J’omettois que la chambre approuva ma conduite sur le fait des registres de l’espargne.
Après le disner, à la Bastille, où, ayant fait lecture de l’arrest, je dis à M. Fouquet que j’avois ordre de la chambre de luy déclarer qu’elle estoit disposée à entendre tout ce qu’il voudroit dire pour sa deffense, mais qu’elle ne pouvoit approuver qu’il s’estendist en des discours hors l’affaire, n’estant question que de vérifier un fait. Ayant commencé à me dire qu’il recevroit avec respect les ordonnances de la chambre, M. Chamillart l’interrompit, disant qu’il demandoit qu’il fust passé outre à l’execution de l’arrest. M. Fouquet ayant demandé acte de son interruption et que nous fissions escrire sa response; au
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,664. contraire M. Chamillart ayant insisté, après grande contestation entre eux avec chaleur, enfin je dis que, pour l’ordre et la vérité, il falloit escrire la response de M. Fouquet; et je commençai à la dicter au greffier. Alors M. Chamillart me dit si je prétendois faire le juge et la partie, parceque je parlois pour M. Fouquet. Cette injure me fit sousrire, sans répliquer sinon « vous avez raison. »
M. Fouquet me demanda acte de cet emportement, afin que l’on connust le caractère cle son esprit. Moy, jugeant qu’il seroit ridicule de faire escrire ces impertinences, et M. Chamillart priant qu’il n’en fust rien escrit, je dis à M. Fouquet que cela ne regardoit point l’affaire, et je n’en fis rien escrire.
Après, M. Fouquet reprit son discours, et dit qu’avant d’entrer dans la vérification il avoit à monstrer le sujet qu’il avoit de se plaindre du procès-verbal et expliquer ses moyens de faux, et il s’engagea à dicter plus d’une heure et demie de suite. Le procureur général l’interrompit à la fin, et, après quelques répliques, je voulus entrer en matière et commencer à luy représenter le procès-verbal et les pièces, et, ayant engagé le travail au fond, je me retirai, estant fort tard.
A la fin de cette séance, M. Fouquet dit à M. Chamillart qu’ils n’avoient jamais eu grande familiarité ensemble. M. Chamillart luy répliqua qu’il estoit vray qu’il avoit esté d’une compagnie1 où on n’a guères d’habitude avec la cour; qu’il y avoit presché sept ans pour un caresme, et qu’à cette heure qu’il en estoit dehors il ressembloit à un homme qui avoit esté longtemps dans une cave et qui sortoit tout d’un coup au grand jour; il estoit tout estourdi et eshloui. M. Fouquet luy dit qu’il falloit prendre garde à ne se laisser surprendre à ces beaux commencemens; il répliqua qu’il n’avoit garde, et qu’il marcheroit tousjours inter legitimos tramites. M. Fouquet dit que chacun interprétoit ce mot legitimos comme il vouloit. Et ainsy M. Chamillart faisoit force discours fort peu réglés et en vray scho-
1 II semble, d’après ce passage, que Chamillart avait d’abord fait partie de quelque ordre religieux.
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laris, qui est le nom dont on le nomme à la cour parmy ceux mesmes janvier 166/1. qui Font mis en cette place.
Le jeudy matin 3 1 janvier1, M. le chancelier, qui avoit esté instruit, m’ayant demandé ce qui avoit esté fait à la Bastille, je luy dis que l’on avoit travaillé et que l’on continueroit, et qu’il n’y avoit rien à ordonner par la chambre. Il me répliqua qu’il estoit bon de voir le procès-verbal; il fut lu, et, lorsqu’il entendit que M. Fouquet expliquoit ses moyens de faux, il dit qu’il ne falloit pas les recevoir; que l’inscription en faux estoit jointe; que c’estoient des longueurs affectées par M. Fouquet, mais que M. le commissaire ne devoit pas les escouter, et blasma ma conduite autant qu’il pust2. Je luy dis que la chambre ne m’avoit pas prescrit de ne point faire escrire ce que M. Fouquet diroit pour sa deffense, et que luy-mesme, le jour d’hyer, n’avoit pas trouvé à propos que je me chargeasse d’aucune décision, et que c’estoit à la chambre à l’ordonner et à moy à exécuter.
Ayant encore recommencé à blasmer ma facilité, je luy dis avec chaleur : « Monsieur, vous sçavez bien que, lorsque l’on a désiré que j’exécutasse l’arrest, voyant M. de Sainte-Hélène hors d’estat de venir à la Bastille , j’ay prié que vous voulussiez nommer un autre de Messieurs pour travailler avec moy, non pas que je me déifiasse de mon cœur, mais de mes lumières et de ma connoissance, et que je me tenois obligé d’estre plus réservé par la qualité que j’avois d’estre rapporteur et à cause des conséquences. » Il reprit, disant qu’il n’estoit pas nécessaire que je me justifiasse. Sur quoy je l’interrompis,
1 Cf. Journal de Foucault , t. IX, f° 227 r° el v°.
5 Foucault résume, dans son Journal, le discours du chancelier en ces termes : « Mgr le chancelier a fait observer à la chambre que M. le commissaire avoit employé dans le procès-verbal des moyens de faux contre les procès-verbaux de la vérification, desquels il s’agissoit; que cela sembloit eslre contre l'intention de la
chambre, parceque l’accusé ayant demandé qu’il luy fust permis de s’inscrire en faux, sa demande a esté jointe au procès-verbal de vérification qui en sera fait ; que cependant, avant que l’inscription en fayix eust esté reçue, l’accusé en avoit fait indirectement recevoir les moyens en les faisant employer dans le procès-verbal.
M. le rapporteur, sans rien répartir, a continué son rapport. »
JOURNAL
Janvier
, 664. disant que je ne le disois pas par justification; que je n’en avois que faire, mais pour faire connoistre ce qui s’estoit passé1.
Après, l’on continua le procès-verbal, et je me sentis fort offensé du procédé de M. le chancelier. Foucault estant venu me parler, je luy dis : « On prend grand’ peine d’instruire M. le chancelier. » Il me respondit que ce n’estoit pas luy, et qu’il m’apprendroit des choses que je ne croyois pas. Sainte-Hélène me disoit que je ne me devois pas fascher, et qu’il n’y avoit rien qui me pust donner peine. Après la séance, chacun vint à moy, disant que tout le discours de M. Fouquet ne pouvoit pas estre refusé; mais qu’il n’y avoit qu’à retrancher ces deux mots : moyens de fausseté. J’estois fort en colère contre M. le chancelier, et je dis à plusieurs de la chambre que je n’aimois pas qu’on me donnast le fouet tous les matins, et que M. le chancelier estoit une manière de correcteur que je ne souflfrirois pas.
L’apresdisnée , je retournai à la Bastille, et je dis d’abord à M. Chamillart qu’il falloit escrire tout ce qui se diroit. A quoy il me dit que cela seroit mieux, et qu’il avoit vu le matin M. le chancelier; et ainsy je reconnus que c’estoit sur son rapport que M. le chancelier estoit venu fort préparé. En haut, Foucault me dit qu’il n’avoit point vu M. le chancelier. Je luy dis que je ne sç.avois s’il disoit les choses comme elles se passoient; il me respondit qu’il les avoit dites sans y rien omettre, et que cela estoit reçu comme on devoit.
Estant entré dans la chambre de M. Fouquet, je luy dis l’arrest rendu par la chambre; et, voulant travailler, il me fit une demande en deux lignes, et, comme il la voulut dicter, M. Chamillart, qui estoit bien instruit, l’interrompit et requit que l’on passast outre; ce que je fis escrire. Sur quoy M. Fouquet répliqua, se plaignant de son interruption, et verbalisa pour demander que M. le procureur général ne prist plus la liberté de l’interrompre, dont je donnai acte, et qu’il seroit passé outre. Et, commençant à travailler, M. Fouquet s’estendit dans un grand discours qui estoit inutde; le procureur
1 II n’y a pas un mot de cette disons- borne au résumé que j’ai cité à la page
sion dans le Journal de Foucault; il se précédente, note 2.
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général ne l’inlerrompoit pas, parcequ’il venoit de iuy faire excuses F /vrier 16O de son interruption, et il luy avoit dit qu’il le prioit de croire qu’il avoit tout le respect possible et qu’il feroit tousjours tout ce qu’il luy seroit possible pour sa satisfaction. A quoy M. bouquet répliqua qu’il le prioit d’avoir moins de respect et un peu plus d’humanité.
Pour moy, voyant que le procureur général faisoit une faute, et que, si je souffrois plus longtemps ce long discours, on croiroit qu’il y auroit affectation de ma part, et qu’au contraire il estoit important qu’on connust que je faisois ce que je devois, j’interrompis M. Fouquet, et fis escrire une remonstrance bien expliquée, selon l’esprit de la chambre. A quoy M. Fouquet voulant faire une response, M. Chamillart l’interrompit aux premières paroles. Sur cette interruption, nouvelle remonstrance de M. Fouquet assez longue et bien dictée sur le sujet, bien que ces trois interruptions l’eussent fort troublé et qu’il eust peine à se remettre. Ainsy se passa cette séance, après laquelle M. Chamillart réitéra encore ses excuses et fit cent complimens à M. Fouquet, qui nous dit que nous l’avions bien maltraité et que M. le procureur général avoit pris ses avantages, mais qu’il le luy rendroit bientost, et qu’il prendroit les siens, dont il ne se despartiroit pas, et nous nous retirasmes.
Le vendredy ier février1, le matin à la chambre, où je vis que M. le chancelier vouloit éviter qu’on ne parlas! du procès-verbal du jour précédent, je dis qu’il estoit bor\d’cn parler, afin que la chambre y prononçast et réglast un peu certaines interruptions de M. le procureur général. M. Pussort me dit que, si je voulois parler contre M. le procureur général , il falloit le faire entrer, afin qu’il se deffcndist. Je luy dis que je le voulois bien2.
Le procès-verbal lu, l’on improuva fort les interruptions du procureur général faites à contre-temps, et l’on trouva la mienne faite fort à propos. M. Pussort grondant tousjours, je luy dis bas : « Sça-
1 Cf. Journal de Foucaull , l. IX , f°* 22 7-
Tous ces détails sont omis par Foucault.
Février 1 664. vez-vous ce qui s’est passé? » Il me dit : « Ouy, et j’en pense encore plus. » Je luy répliquai : « Cela me suffit. » M. Pussort souspire, se fasclie, gronde contre la longueur et s’en prend à tout le monde.
Après la séance, chacun approuva ma conduite, et, me plaignant à MM. Poncet et Brillac du traitement de M. le chancelier, ils me dirent que je clevois luy en dire un mot. A quoy je répliquai que je ne luy en parlerois pas; que j’estois fort offensé contre luy, et qu’après vingt-deux ans de services auprès de luy dans le conseil il me devoit fort distinguer d’un homme venu depuis trois jours, et que, s’il m’attaquoit encore, il n’y trouveroit pas son compte, et que j’estois fort ayse qu’il le sçust. Ils me dirent qu’il ne falloit pas, etc. J’avois dit cela exprès.
Après le clisner, je retournai à la Bastille et parlai assez longtemps avec M. Chamillart sur la terrasse d’entrée, en attendant Foucault. Il me parla assez raisonnablement de toutes choses, me disant force louanges de M. Colbert et en parlant comme d’un saint sur terre, des conférences qu’il avoit eues avec le roy, etc.
Estant avec M. Fouquet, je luy expliquai qu’il n’estoit pas raisonnable qu’il voulust mettre tous les raisonnemens qu’il avoit à faire, et qu’il falloit s’arrester à vérifier le fait. Ce qu’il fit, et nous travaillasmes fort bien toute la séance sans contestation, le procureur général estant fort changé, ne parlant presque plus et se laissant conduire. Ainsy, je sortis de cette séance fort satisfait, et Foucault me tesmoigna que je devois prendre la conduite et retrancher toutes les réquisitions inutiles du procureur général, M. Fouquet, dans tout ce travail, estant fort libre et appliqué à tout observer et mesnager tout le temps, sans néantmoins le faire paroistre , de crainte de donner à la chambre du dégoust de sa conduite et une impression qu’il veuille se deffendre plus par la fuite que par de bonnes raisons.
Le samedy 2 février, feste de la Chandeleur, rien de considérable, sinon que j’appris que M. le chancelier avoit parlé fort avantageusement de moy à sa table, et qu’il avoit dit à mon père que j’estois un fort habile homme. L’on parloit aussy fort bien pour moy
du desmeslé que j’avois eu avec M. le chancelier, et que je Pavois Février 1 664 soustenu avec beaucoup de vigueur.
Le lundy 4 février, le matin à la chambre, où l’on continua la lecture de M. Fouquet sur le fait de Belle-Isle.
L’apresdisnée, à la Bastille, à l’ordinaire. M. Chamillart ayant trouvé que dans le procès-verbal on avoit omis la signature de Servien1, et que l’on avoit mis : signé Séguier et Fouquet, quoyque dans l’ordonnance il y eust signé Séguier, Servien, Fouquet, le mot et estant à la fin de la ligne entre les mots Séguier, Fouquet, il crut qu’il y avoit etc. et que c’estoit à dire Servien. Il en fit la réquisition, laquelle il ht escrire. A quoy M. Fouquet répliqua que la fausseté estoit visible; que l’on avoit supprimé le mot Servien avec dessein; que dans aucune langue le mot etc. ne signifioit Servien; que l’invention du procureur général ne pouvoit la couvrir; que ses copies portoient et, et non pas etc. et fit valoir fortement toutes ses raisons. Sur quoy ayant fait voir au procureur général qu’il se trompoit, il avoua sa mesprise; et par mon ordonnance je rectifiai cela.
Après, M. Fouquet s’esclata de rire; M. Chamillart, Foucault et moy, et nous rismes de cette niaiserie demy-quart d’heure; et après, pour comble, le procureur général dit qu’il ressembloit à cette femme qui ne voulut jamais signer son contrat de mariage, parceque le notaire lisoit etc. faisant allusion à et se taira. Ce qui me paroist encore plus hors de propos est que d’heure en heure M. Chamillart fait des complimens à M. Fouquet avec des protestations de respect et de service.
Le mardy 5 février, à la chambre , cette histoire fut dite et l’on en rit fort2.
L’apresdisnée, à la Bastille, où nous continuasmes à travailler à l’ordinaire, sans qu’il s’y passast rien de remarquable.
1 Abel Servien, marquis de Sablé, négociateur du traité de Westphaiie en 1 648 , avait été nommé surintendant des finances le 8 février 1 653 , conjointe¬
ment avec Fouquet; il était mort en
2 Cf. Journal de Foucault , t. IX , fos 228 v° et 229 r°.