J (3 U R N AL
Février 1 664 . Le mercredy 6 février, à la chambre, on a continué la lecture de la production de Belle-Isle. M. le chancelier me gratifie fort.
Après le midy, à la Bastille, où nous avons continué sans qu’il s’y soit rien passé d’extraordinaire. M. d’Artagnan, me parlant de la conduite de M. Fouquet, m’a dit qu’il avoit esté d’aborcl trois semaines fort inquiet et estonné, mais que son esprit s’estant calmé, il s’estoit fort possédé depuis et s’estoit mis dans une grande dévotion, et qu’il avoit continué depuis esgalement; que sa nourriture estoit bœuf et mouton, sans aucune autre viande, et qu’il n’en vouloit point; qu’il jeusnoit toutes les semaines le mercredy et le vendredy, et outre ce, le samedy au pain et à l’eau; qu’il se levoit devant sept heures, faisoit sa prière; après, travailloit jusqu es à neuf heures qu’il entendoit la messe; que son conseil venoit tous les jours à dix heures et sortoit à midy; qu’il disnoit et puis travailloit, et ne se couchoit qu’à onze heures. Pecquet, son médecin, me dit qu’il avoit pensé mourir à Angers de sa fièvre triple-quarte.
Je ne puis encore omettre de dire que tous les jours il fait paroistre une esgalité et une présence d’esprit admirables, ne laissant eschapper un seul mot pour son avantage qu’il ne relève.
Le jeudy 7 février1, le matin, estant allé avec M. Voisin et deux conseillers, suivant la coustume, recevoir M. le chancelier, il me prit par la main, me disant qu’il ne se pouvoit mieux agir que je faisois; que j’estois fort habile homme et qu’il l’avoit dit. Je luy respondis que je m’estimois trop heureux que ma conduite luy fust agréable, et que je tascherois tousjours de mériter son approbation. Il me répliqua qu’il m’estimoit fort, et que nous avions tousjours esté amis. Je répliquai que j’avois eu tousjours pour luy le respect que je devois, et que je l’aurois tousjours. Estant entré dans la chambre, il tesmoigna que ce qui se passoit à la Bastille estoit fort bien, et que M. le rapporteur avoit réduit M. Fouquet à ne rien dire que sur le fait; que cela estoit en bon chemin, et me gratifia beaucoup.
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX. f° 229 v°. Il n’y a que quelques lignes de procèsverbal.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
A quoy je ne respondis rien; mais, ostant mon bonnette baissai la •Février 1 66 4 teste fort bas.
La matinée se passa à la lecture ordinaire de la production de M. Fouquet et à la discussion des pièces que j’expliquai.
L’apresdisnée , à la Bastille, où nous continuasmes à travailler à l’ordinaire. M. Chamillart m’avoit dit, avant que d’entrer, que le procès-verbal estant achevé, il ne prétendoit plus rien requérir pour faire extraire les omissions, et qu’il s’en rapporteroit à la chambre, et que mesme sa présence n’estoit plus nécessaire et qu’il pourroit, pour achever, envoyer un substitut. Je luy dis cpie cela ne se pouvoit; que sa présence estoit nécessaire et qu’il estoit juste de travailler aux omissions, suivant l’intention de la chambre; et M. Foucault estant venu, je le luy dis, et il fut de mon sentiment. Il ne se passa rien avec M. Fouquet à observer, sinon sa liberté d’esprit, ayant remarqué des fautes d’orthographe que faisoit Foucault en escrivant, et faisant changer les mots ou répétés ou impropres, afin que le discours fust fort pur, et n’omettant d’ailleurs aucun mol pour sa deffense.
Je finis la séance, ayant laissé exprès un article à achever, afin d’éviter de faire paroistre aucune contestation du procureur général en présence de M. Fouquet, et réservant à sçavoir à la chambre ce qui estoit à faire. Je dis au sortir à M. Pecquet que si M. Fouquet avoit besoin de quelque journée pour sa santé et se purger, qu’il me le dist et que nous cesserions de travailler. Je le dis aussy à M. d’Artagnan.
Après estre sortis, M. Chamillart me dit aussy qu’il auroit souhaité que j’eusse achevé pour mon intérest, afin de faire voir ma diligence.
Je répliquai que je ne me conduisois pas par ce principe, et cpie l’on crust de moy ce qu’on voudroit, je ne m’en souciois pas.
Le vendrcdy 8 février1, avant la chambre, M. Foucault m’ayant dit que la chambre n’entroit point le lendemain samedy, et cpie si je voulois, travaillant matin et apresdisnée à la Bastille, j’avancerois bien
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, fos 22g-23o.
JOURNAL
Février » 664. les affaires; qu’il avoit vu le matin M. Colbert; que l’on estoit très satisfait de ma conduite; que le roy en estoit informé et que je ferois chose fort agréable, je luy dis : « Vous sçavez que je vous dis dès hier que je ne pouvois pas et que j’estois bien ayse de profiter de cette matinée pour moy, et que je voulois me reposer et survivre au procès; que, pour toutes ces douceurs de la cour, qu’il les dist à M. Chamillart; qu’il le feroit courir par là et le feroit crever; mais qu’un vieux barbon ne donnoit pas dans ce panneau et que cela ne me feroit pas hastcr, parceque je ne le pouvois pas. »
Dans la chambre , je proposai l’estât du procès-verbal et demandai les ordres pour ce qui restoit à faire. M. Chamillart fut ouy sur la reconnoissancc des escrilures. La chambre approuva ce que je dis et pour extraire les omissions et pour la reconnoissance , après la déclaration du procureur général, qu’il ne prétendoit pas les contester. La lecture de la production de M. Fouquet fut achevée et la requeste du procureur général, et il ne reste plus qu’une production nouvelle du procureur général sur les despenses de Vaux1.
L’apresdisnée , à la Bastille, après avoir passé à l’Arsenal et vu M. l’abbé d’Effiat sur la mort de M. le mareschal de la Meilleraye, qui estoit décédé le matin à quatre heures. Je trouvai M. Hervart2, avec M. Chamillart et M. Foucault, qui estoit venu pour rcconnoistre si la marque, qui se trouve presque en toutes les ordonnances, estoit de sa main; lequel, après avoir vu cette lettre, dit qu’elle n’estoit point de luy, nous fit voir la marque qu’il met en teste des ordonnances; et luy ayant demandé s’il n’enregistroit pas toutes les ordon-
1 Ce château avait coûté à Fouquet des sommes énormes, que Voltaire porte à dix-huit millions de monnaie du temps.
J Barthélemy Hervart avait été nommé contrôleur des finances par Mazarin, quoi que calviniste et étranger. Hervart, banquier à Augsbourg, avait avancé l’argent nécessaire pour acheter l’armée de Bernard de Saxe-Weimar en 1 63g ,• et pour la
retenir, en x 648 , dans le service du roi, lorsque Turenne voulut l’entraîner dans le parti de la Fronde. Il avança en cette circonstance deux millions cinq cent mille livres de la monnaie du temps. Enfin, à l’époque de la disgrâce de Fouquet, il prêta encore au roi deux millions. Il mourut simple conseiller d’état, en octobre i 676.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORiVIESSON.
nances, il (lit qu’il les enregistrent la pluspart, mais qu’il n’avoit au- Fé vrier 1 ( 1 6 4 . cune connoissance de l’enregistrement des fonds, et que depuis i 654 il ne tenoit aucun registre, mais escrivoit sur des feuilles volantes.
Je luy demandai en quoy donc consistoit sa charge; il me dit qu’il estoit sans fonction. Ce discours m’estonna; et j’en fais icy la remarque exprès.
Après, nous entrasmes dans la chambre de M. Fouquet, où nous travaillasmes à l’ordinaire sans qu’il s’y passast rien de considérable, sinon qu’au sortir nous lui expliquasmes cette marque et luy dismes quelle n’esloit point de M. Hervart, mais du sieur Marandé, afin que ce fait fust certain et qu’il ne s’engageast pas dans des raisonnemens qui se trouveroient faux. A quoy, après contestation, il acquiesça.
Le samedy matin 9 février, M. de Morangis me vint voir pour me tesmoigner la joye qu’il avoit de ma conduite, et me dit beaucoup de choses obligeantes. Je fus au Palais voir nos confrères, qui s’assembloient pour faire le remerciement à M. Foulé de la harangue qu’il avoit faite le jeudy au roy, accompagné de soixante maistres des requestes au moins, et qui s’en estoit très bien acquitté, le roy ayant tesmoigné en estre satisfait et ayant (lit qu’il y feroit réflexion.
En celte assemblée, plusieurs me firent compliment de l’honneur que j’acquérois chaque jour sur l’affaire de M. Fouquet. Je fus ensuite chez M. le procureur général. J’appris que les ducs poursuivoient tousjours leur affaire contre les présidons et dévoient avoir audience du roy1.
L’apresdisnée, à la Bastille, où nous continuasmes de travailler à l’ordinaire.
Le lundy matin 1 1 février2, à la chambre de justice, l’on fil lecture de la production nouvelle du procureur général sur les despenses de Vaux, bien que les signatures privées ne fussent pas encore vérifiées. Après toutes les pièces vues, M. le chancelier me demanda si
1 II s’agissait de questions de préséance que l’on trouvera exposées en détail dans, la suite du Journal d’Olivier d’Ormesson.
(Vov. ce Journal à la date du 2 G avril
2 Cf. Journal de Foucault , l. IX , f° 23o v“.
JOURNAL
vrier 1 666-
je n’avois plus rien à faire voir. Je luy respondis que j’avois fait rapport de tout ce qui estoit produit. Il répliqua , pour reconnoistre le sentiment de la compagnie : «Il n’y a donc qu’à juger. » M. de Nesmond prit la parole et dit : « Il reste à vérifier les procès-verbaux de l’espargne, parceque c’est le procureur général qui l’a demandé. « M. le chancelier respondit : « 11 faut donc faire cette vérification. » Et il fit parler de l’affaire de M. Delorme. Ainsy, voilà l’affaire de M. Fouquet arrestée j usques après la vérification.
Ce mesme matin, M. le chancelier parlant des procès-verbaux de l’espargne, me gratifia beaucoup, faisant valoir ma conduite et mon travail. A quoy je respondis qu’on faisoit le mieux qu’on pouvoit.
Après, je sortis et fus voir M. le duc de Mazarin 1, et de là au service de Mme de Thon2.
L’apresdisnée , travailler à la Bastille à l’ordinaire, où il ne se passa rien de remarquable. Je ne puis omettre que l’on croit que M. le chancelier ne verra pas la fin de ce procès. Il dit souvent qu’il voudroit estre assuré de vivre aussy longtemps que le procès. Je sçais que M. Valot3 a dit qu’il ne vivroit pas encore trois mois, et que l’enflure des jambes a passé le genou. A la cour, l’on croit qu’il mourra l’automne au plus tard.
Le mardy 1 2 février, M. de Gizaucour continua le rapport des informations faites contre M. Delorme commencées le jour précédent. Tous les gens d’affaires avoient enfin déposé, et il paroist qu’il y avoit eu quelque négociation pour cela, parceque tous ont déposé, et l’un après l’autre, de chaque fait, et puis ont déposé sur le second fait tous et l’un après l’autre, en sorte que chacun d’eux a déposé six et sept fois. Us parlent de gratifications données au sieur Delorme et des parts dans leurs traités. Boislève se trouve fort chargé, paraissant qu’estant devenu intendant il avoit fait mettre ses parts sous le nom
1 Armand -Charles de la Porte avait s Marie Picardet, femme de Jacques-
épousé Hortense Mancini , nièce du car- Auguste de Thou , président aux enquêtes dinal Mazarin, et avait pris le titre de du parlement de Paris, duc de Mazarin. 3 Médecin célèbre de cette époque.
de Desaulnois son frère, dont il avoit retiré déclaration, et qui se Février 1664. trouvoit aux assemblées des associés.
AP rès l’information, on parla des interrogatoires. L’on dit qu’il falloit voir celuy qu’il avoit subi à fin civile. Foucault prit la parole, dit que le procureur général ne prétendoit pas le produire. On répliqua qu’il n’estoit pas libre et qu’il falloit tout voir; car il y auroit peut-estre quelque chose qui serviroità la descharge. Foucault fit ce qu’il put pour l’empescher; ce qui fut mal reçu, marquant trop d’affectation. On lut la requeste du sieur Delorme à cet effet. L’on opina; et il passa à voir tous ses interrogatoires et informations.
L’apresdisnée, à la Bastille, où à l’entrée M. Chamillart me dit ce qui s’estoit passé entre M. Dejean et M. de Guénégaud1 en présence de M. de Besmot, et que M. de Guénégaud n’avoit voulu parler audit sieur Dejean qu’en particulier, et que, pour terminer cette difficulté et retirer de M. de Guénégaud sa promesse de Baron pour la représenter à M. Fouquet, je n’avois qu’à mander ledit sieur de Guénégaud.
Ap rès quelques discours, je fis venir M. Dejean, et M. de Besmot alla quérir M. de Guénégaud, qui vint en gros manteau gris et justaucorps assez maigre, et me parut changé. Luy ayant expliqué pourquoyje l’avois prié de venir, et qu’il pourroit parler en secret à M. Dejean dans la mesme salle où nous estions, ce qu’ayant refusé et demandé qu’il luy parlast dans une autre chambre seul à seul, je dis que c’estoit à M. le procureur général à parler, parcequ’il sçavoit mieux l’estât des affaires. Sur cela, M. Chamillart consentit à cette conférence, et aussytost M. de Besmot les mena dans une chambre haute, où ils demeurèrent seuls, mais fort peu de temps, ledit sieur Dejean ayant eu assez de loisir de donner ou recevoir des papiers.
M. Chamillart fit faute; car empeschant tous les jours que MM. les trésoriers de l’espargne n’aient aucune conférence, pas mesme avec
1 II a élé question plusieurs fois de ce était frère du secrétaire d’état du Plessistrésorier de l’épargne dans la première Guénégaud. Sa femme ligure souvent dans partie du Journal d’Olivier d’Ormesson. 11 les Lettres de Mm‘ de Sévigné.
JOURNAL
Février 1 664. leurs femmes, il ne devoit pas se reîascher en cette occasion : aussy Foucault en parut fort chagrin.
Le reste de l’apresdisnée , nous travaillasmes avec M. Fouquet à l’ordinaire.
Le mercredy i3 février, je fus le matin au service du mareschal de la Meilleraye x, où vint M. Colbert, à l’Arsenal, et me salua fort indifféremment et ne me parla pas en particulier, ni moy à luy.
L’apresdisnée, à la Bastille, où nous représentasmes à M. Fouquet les pièces de Baron pour les octroys; et il ne se passa rien de remarquable.
Le jeudy i 4 février, je fus à la chambre pour une affaire de M. de Lezeau, laquelle estant achevée , je sortis n’estant plus du procès de M. Delorme que l’on continuoit. Je vis Mme de Foucquerolles1 2.
L’apresdisnée, à la Bastille, où nous achevasmes le procès-verbal des octroys.
Le vendredy i5 février, le procès de M. Delorme fut achevé à la chambre, et l’on ordonna d’une voix la confrontation des tesmoins.
L’apresdisnée, à la Bastille, travailler à l’ordinaire.
Le samedy 16 février, après le disner, à la Bastille, à l’ordinaire.
Le lundy 18 février, à la chambre, où l’on recommença la visite d’un procès criminel qui avoit esté vu il y a plus de deux mois, contre deux sergens des tailles3 d’Orléans; et ce faute d’autres affaires.
L’apresdisnée, je me dispensai d’aller en Sorbonne à l’acte du
1 Charles de la Porte, dont Olivier d’Ormesson a souvent parlé dans la première partie de son Journal , était mort le 8 février 1 664-
2 Jeanne-Lambert d’Herbigny. Il est souvent question de cette personne dans les Mémoires de Mlu de Montpensier.
On appelait ainsi les huissiers chargés d’exiger le payement des tailles. Dans une lettre adressée à Colbert à cette époque même par un magistrat d’Orléans, ces
recors sont représentés comme un effroyable fléau. « Les sergens en général , et particulièrement ceux qui sont préposés au recouvrement des tailles, sont des animaux si terribles, que, pour en exterminer une grande partie, vous ne pourrez jamais rien faire de plus digne de vous , monseigneur, qu’en les faisant supprimer. » Cette lettre se trouve dans la correspondance de Colbert (collection dite vol. verts, mss. Bibl. imp.).
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
beau-frère de M. Berryer, qui déchoit sa thèse à M. Colbert. Mais Février jG64. MM. Chamillart et Foucault, qui voulurent faire leur cour, y furent et me firent attendre à la Bastille. Durant ce temps, M. d’Artagnan me confirma ce quej’avois ouy dire de la hayne des peuples contre M. Fouquet durant les premiers mois de sa prison; qu’à Angers1 ils lui dirent mille injures, lorsqu’il passa par les rues, et, voyantle soin que M. d’Artagnan prenoit de le garder, ils luy disoient : « Ne craignez pas qu’il sorte; car, si nous l’avions en nos mains, nous le pendrions nous-mesmes; » que la mesme hayne parut à Tours, et qu’il fut obligé d’emmener M. Fouquet dès les trois heures du matin pour éviter les injures du peuple, dont M. Fouquet tesmoigna luy avoir obligation.
Il me dit que l’ayant laissé à Saumur entre les mains de M. Tallois, lorsqu’on le passa à Orléans pour l’amener au bois de Vincennes, il y eut des gens qui, sous prétexte de luy dire des injures, taschèrent de l’avertir de Testât de ses affaires, luy firent reproche d’avoir desbauché les filles de la reyne, à cause des billets que Ton disoit avoir trouvés de M11® de Menneville2; qu’on sçavoit toute sa conduite, parceque tous ses papiers de Saint-Mandé estoient pris; et néantmoins que M. Fouquet n’en entendit rien, soit par le bruit ou autrement; que d’abord il luy avoit donné la Bible et saint Augustin, qu’il avoit tousjours lus; qu’il n’ avoit jamais demandé de cartes pour jouer; que , luy, d’Artagnan, n’avoit jamais voulu manger avec luy ni jouer, et l’a voit tousjours traité fort civilement.
Estant entrés pour travailler, et M. Chamillart pour s’occuper s’amusant à lire le procès-verbal des octroys et à y faire des notes,
M. Fouquet demanda le mesme procès-verbal, afin d’y pouvoir travailler, ou bien qu’on luy donnast du temps pour respondre. Je luy promis qu’on luy donneroit ce procès-verbah En travaillant, ayant vu que le procès-verbal des six millions estoit fait sans ordre, je dis
' Voy. le récil de l’arrestation de Fou- sur les relations de Fouquet avec Mllc de
quet dans l’Introduction. Menneville, qui était une des filles d’hon-
2 Voy. l’Introduction sur ces billets et neur d’Anne d’Autriche
JOURNAL
F/vrirr 166A. qu’il seroit mieux de faire un procès-verbal tout nouveau. M. Fouquet dit aussytost qu’il estoit vray, et que, si M. le procureur général vouloit se despartir de celuy-là, il consentiroit qu’on en fist un autre. Le procureur général répliqua qu’il se despartist aussy de son inscription de faux. Foucault voulut faciliter cet accommodement. M. Fouquet dit : « Puisque M. le procureur général fait tousjours le premier ses réquisitions, qu’il parle, et puis je respondrai; sinon, il faut suivre la mesme manière qu’au procès-verbal des octroys. » Le procureur général répliqua qu’il y avoit bien de la différence, et, s’embarrassant pour l’expliquer, M. Fouquet luy dit : «Il n’y a autre différence, sinon qu’à celuy des octroys vous parliez tousjours, faisiez des réquisitoires, et qu’à celuy-cy vous ne dites plus mot. » M. Chamillart voulant répartir, M. Fouquet luy dit : « Si vous voulez me faire consentir à quelque cliose, dites tousjours le contraire; car je suis persuadé que le contraire de tout ce que vous voulez m’est avantageux, croyant que vostre intention n’est pas de me faire plaisir. » Après je continuai de travailler à l’ordinaire.
Le mardy 19 février, à la chambre, on continua la visite du procès des deux sergens. L’apresdisnée, à la Bastille, à l’ordinaire, où je trouvai sept ou huit lignes du procès-verbal entièrement fausses, n’y ayant rien de semblable dans les registres, et je ne puis comprendre comment on peut inventer des choses qui ne sont point et les rapporter comme si elles estoient, et d’autant plus qu’elles ne servent de rien et ne changent point le fonds de l’affaire. Le procèsverbal l’explique au long.
Foucault voyant la longueur de M. Fouquet à respondre sur un article, tesmoigna impatience et dit : « Si l’on met un jour à la visite de chaque article ... » M. Fouquet répliqua : « Je vois bien que vous vous impatientez et que vous avez grand zèle. » Le procureur général voulut dire aussy quelque chose sur ce que dictoit M. Fouquet, comme estant trop long. M. Fouquet répliqua que, tirant sa deffense de l’inspection des registres, il falloit bien qu’il les expliquast sur l’heure; car, après qu’il ne les auroit plus, il ne pourroit plus véri-
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
fier ce qu’il disoit; et il avoit raison, et il parut chaleur et pique Février r 664. entre le procureur général et luy.
Il faut que je remarque encore icy que tout le monde parle de la mort de M. le chancelier fort prochaine; que l’on la souhaite, parceque l’on croit qu’elle apportera quelque changement; et par la hayne qu’on a contre ceux qui ont à présent l’autorité, on souhaite le salut de M. Fouquet. L’on dit que M. le chancelier a les jambes enflées; qu’il diminue tous les jours; qu’il a une enflure en forme de bourlet au ventre. L’on dit qu’il aura peine à passer le i5 d’avril; les autres disent le mois de mars. Néantmoins il fait bonne mine. Il a pourtant dit à Boucherat qu’il se sentoit affoiblir; qu’il ne vivroit plus guères et qu’il perdroit un bon amy. Ayant hier demandé à M. de la Chambre1 comment se portoit M. le chancelier, il me dit : « Il ne faut point parler de cela; il est bien fascheux d’avoir soixante-seize ans. » J’ay sçu qu’à la cour l’on compte sur sa mort et l’on prend des mesures pour cela.
Le mercredy 20 février, le matin, à la chambre, où l’on continua le procès des deux sergens, dont je me retirai. L’apresdisnée , je ne fus point à la Bastille, M. Fouquet ayant demandé ce jour pour se purger avant le caresme.
Le jeudy 21 février, l’apresdisnée, à la Bastille, où nous travaillasmes à l’ordinaire. A l’entrée, M. Chamillart me dit que le roy avoit donné arrest pour déposer les coffres des registres ès mains de M. d’Artagnan. Après le travail fait, je crus que faisant sceller les coffres à l’ordinaire, M. le procureur général déclarerait son arrest; mais il n’en voulut parler, et nous sortismes. Dans l’antichambre, il déclara farrest, et je commençai à verbaliser, ayant tesmoigné assez de chagrin de la manière dont cet arrest avoit esté rendu, et qu’il estoit assez de conséquence pour avoir esté concerté. Je n’en dis pas davantage et je fis exécuter farrest n’ayant pas voulu m’attirer une affaire par le refus de le faire exécuter; mais je pris toutes les précau-
1 II s’agit probablement de l’abbé de la et qui a composé Y Oraison funèbre de mes-
Chambre , qui était attaché au chancelier, sire Pierre Séguier.
JOURNAL
Février i664. tions pour la seureté des registres, suivant mon procès-verbal. Je revins fort en colère de cette conduite à*mon esgard et sans m’en avoir parlé.
Le vendredy 2 2 février, je fus à l’Arsenal, où la chambre se tenoit, pour juger les deux sergens. J’avois dessein de faire rapport de mon procès-verbal du jour précédent; mais n’y ayant pas vu de disposition, je n’en parlai pas. Je tesmoignai seulement à M. Foucault que j’estois fort offensé de ce procédé.
L’apresdisnée , à la Bastille, où M. Fouquet fit de grandes plaintes de ce qui s’estoit passé. Le procureur général n’ayant rien voulu dire, je me trouvai assez vengé de sa mauvaise conduite et de ce qu’il me donna occasion de faire mon devoir en soustenant l’affaire et suppléant ce qu’il devoit dire, et ainsy faisant connoistre que j’estois audessus de mon ressentiment, outre que naturellement la chambre connoistra toute cette affaire, sans que je l’aye affecté, tout cecy n’estant qu’une fantaisie du procureur général , qui, ayant fait cette réquisition et ne l’ayant pas obtenue , a voulu l’emporter par un arrest du conseil. Après les contestations sur le fait des registres, nous continuasmes le procès-verbal à l’ordinaire. Le soir, Foucault me dit que ces deux sergens avoient esté condamnés à estre pendus et renvoyés sur les lieux, y ayant eu quelques avis aux galères.
Le samedy 2 3 février, l’apresdisnée, à la Bastille, où les choses se passèrent à l’ordinaire. A la sortie, M. Pecquet m’ayant demandé de ne point travailler le mercredy apresmidy, je luy dis en riant : «Je vous donnerai congé; faites-moy une épigramme. » Foucault la demanda aussy; et l’on en rit.
Le dimanche 2 4 février, je fus à Amboille et revins le mardy matin par un très beau tems.
Le mercredy 2 7 février, je me dispensai d’aller à la Bastille et pour cause, et j’en donnai avis à M. Foucault, qui me respondit un billet lort civil et qui marquoit que l’on estoit fort satisfait de ma conduite. Je ne m’arreste pas à ces sortes de complimens; au contraire, je ne crois pas donner toute satisfaction, parceque je me tiens fort réservé
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
et ne tesmoigne ni chaleur ni empressement pour leurs sentimens, Février 1664. et l’on m’a averti que Foucault dit que je fais toutes les raisons de M. Fouquet bonnes, et que je suis bien ayse de tirer ce procès en longueur pour éviter la décision et d’en dire mon avis.
Le jeudy 28 février, je fis rapport à la chambre de mon procèsverbal sur le fait du dépost des registres de l’espargne. Lecture en ayant esté faite, ensemble de l’arrest du conseil rendu sur la requeste du procureur général, M. le chancelier prévint, disant que la chambre ne pouvoit toucher à ce qui avoit esté ordonné par le roy, et, m’ayant demandé mon avis, je dis que je ne croyois pas pouvoir opiner sur le fonds de cette affaire, puisque le roy l’avoit décidée, et ainsy que je ne parlerois pas des raisons sur lesquelles la chambre s’estoit fondée, lorsqu’elle avoit jugé celte question par deux arrests contradictoires confirmés par arrest du conseil; que je ne releverois pas aussy la forme , qui me paroissoit fort extraordinaire , le procureur général ne pouvant pas se pourvoir au roy contre des arrests de la chambre, ny demander l’exécution d’un arrest du conseil, sans le faire enregistrer à la compagnie; mais que, sans examiner traités et considérations, j’estois d’avis de mettre ès mains du procureur général l’arrest du conseil elle procès-verbal fait en exécution pour le porter au roy et en ordonner par sa majesté ce qu’il luy plaira.
MM. Le Féron etGizaucour furent du mesme avis. M. Pussort s’estant estendu au fonds pour monstrer que l’arrest esloit juste et ayant esté d’avis de débouter M. Fouquet de ses dires, je fus obligé de parler après luy du fonds, et je dis les choses de fait et les arrests.
Après, il parla encore et persista. Beaucoup de Messieurs parlèrent fort contre cet arrest et furent d’avis que l’on expbqueroit au roy les raisons de la chambre et que ce seroient les rapporteurs; que le procureur général n’y estoit pas propre, parceque c’estoit luy qui avoit obtenu l’arrest dont on se plaignoit. M. le chancelier fut de l’avis de M. Pussort, et MM. Voisin, Ferriol, Noguès, La Baulme, qui suivent tousjours l’avis de M. Pussort. Il passa à mon avis, qui fut d’envoyer le procureur général.
JOURNAL
Février 1664. L’apresdisnée , à la Bastille, où M. Chamiliart voulut fort justifier MM. Voisin et Pussort, et, avec imprudence , dit « qu’ils n’estoient pas de si bonne foy », pour dire qu’ils n’avoient pas de bonne foy signé ce que Berryer avoit fait; ce que M. Fouquet releva et dit de bonnes choses de leurs emportemens, et particulièrement de M. Voisin, qu’il avoit vu tous jours emporté.
L’apresdisnée, je fus en Sorbonne, à l’acte de M. le duc d’Albret1, neveu de M. de Turenne. M. l’archevesque de Paris2 présidoit. Le respondant se couvroit quelquefois, comme estant prince, et la chose avoit esté ainsy résolue en Sorbonne, dont les jeunes bacheliers de condition estoient fort offensés et avoient fait ligue entre eux de ne pas disputer. J’ay sçu depuis que M. de Marillac3, seul des bacheliers de condition, avoit disputé, M. le premier président l’ayant voulu absolument pour obliger M. de Turenne; que les autres luy en avoient fait reproche, et que l’abbé Le Tellier 4 s’estoit le plus signalé ayant dit beaucoup de choses fort désobligeantes.
Après avoir esté demy-lieure à cet acte, et avoir vu M. le Prince, M. le Duc et M. le prince de Conty, j’allai à la Bastille, où je fis lire à M. Fouquet l’arrest de la chambre rendu le matin, et je travaillai à la vérification à l’ordinaire. M. Chamiliart y avoit apporté, selon sa coustume , des papiers à voir et des requestes pour y mettre ses conclusions. Il entra sur cela en conversation avec M. Fouquet, et leur conversation fut à l’ordinaire. M. Fouquet luy dit qu’il estoit de l’ordre de luy communiquer la pluspart de ses requestes, pareequ’il donneroit des lumières utiles pour la justice ; offrit d’en consentir une qui concernoit un menuisier qui avoit travaillé à Saint-Mandé, et fit sur la formalité plusieurs propositions différentes et raisonnables.
1 Emmanuel-Théodose de la Tour d’Auvergne, abbé-duc d’Albret, dans ta suite cardinal de Bouillon et grand aumônier de France, mort disgracié en 1715.
' Hardouin de Péréfixe.
1 II s’agit probablement ici de Louis de Marillac, prieur de Langey, qui devint
dans la suite curé de Saint-Germain l’Auxerrois, puis de Saint-Jacques-de-la- Boucherie, et mourut en 1696.
4 Charles -Maurice Le Tellier, fds de Michel Le Tellier et Frère de Louvois, devint dans la suite archevêque de Reims, et mourut en 1710.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 105
Mais M. Chamillart n’osa jamais en agréer aucune, crainte de se mes- Mars 1 664. prendre, estant en deffiance de tout.
Le samedy ier mars, je fus le matin travailler à la Bastille, parceque M. Chamillart devoit, après le disner, porter au roy l’arrest et le procès-verbal sur le fait des registres de l’espargne. M. Lhoste, avocat, y vint pour conférer à son ordinaire avec M. Fouquet; je le fis entrer, et il nous vit travailler. Le surplus se passa à l’ordinaire.
Le lundy 3 mars, à la chambre, M. Chamillart dit qu’il avoit mis ès mains du roy l’arrest et le procès-verbal; que Sa Majesté avoit tesmoigné estre satisfaite de la defférence de la chambre, et qu’elle luy feroit sçavoir son intention.
L’apresdisnée, travailler à la Bastille, à l’ordinaire.
Le mardy 4 mars, je fus voir M. de Turenne sur l’acte de son neveu. Il me parla de l’intrigue des bacheliers, avec grand sentiment que l’abbé Le Tellier se fust desclaré chef contre luy, et que M. Le Tellier l’eust vu deux fois sur cela, ne luy eust donné que des paroles générales et n’eust pas empesché son fds d’agir; que à bien faire des complimens il en sçavoit aussy faire ; mais que ce n’estoit pas là estre bon amy; qu’il estoit sensiblement obligé à M. le premier président, et qu’il avoit esté remercier M. de Marillac. Je luy dis que chez M. Le Pelletier j’avois ouy parler de tout cela; qu’il avoit tesmoigné à Mme de Marillac1, qui y estoit, que l’action de M. son fds avoit esté fort approuvée; qu’il avoit aussy fort désapprouvé celle de M. l’abbé Le Tellier, et je dis de moy que luy, M. de Turenne, devoit juger que M. l’abbé Le Tellier avoit agi plustost par emportement que par un dessein de faire injure; car, en ce cas, il se seroit caché et n’auroit pas paru le plus eschauffé. Nous parlasmes ensuite des affaires de la chambre et de M. Fouquet. Il me tesmoigna que tous les honnestes gens estoient fort satisfaits de ma conduite et m’en fit amitié, condamna celle de M. le chancelier comme d’un homme sans honneur et prostitué. Je fus aussy à la chambre, où M. de Noguès fit rapport de l’affaire de La Ruelle.
1 Jeanne Potier, morte en 1681.
JOURNAL
L’apresdisnée , à la Bastille, travailler à l’ordinaire.
Le mercredy 5 mars, à la chambre. M. Chamillart apporta farrest du conseil, rendu par le roy sur le fait des registres de l’espargne L J’en fis la lecture au bureau et fus d’avis de l’exécution. M. Chamillart m’en présenta farrest à signer avec un empressement extresme, et je le signai.
L’apresdisnée, à la Bastille, où M. Fouquet trouva quelques billets omis à suivre cotés Berryer, dont il fit de grandes observations. Après estre sorti de la chambre, j’y rentrai, à la prière de M. Chamillart, pour luy parler de l’arrest du conseil, dont on luy laissa copie, et, ayant sçu que l’on metloit les registres dans l’antichambre de M. Fouquet à la garde d’un huissier, je dis à M. le procureur général que, si quelque huissier l’avoit fasché, il n’avoit qu’à luy donner cette commission pour le mettre prisonnier. Après estre sorti, M. Chamillart fit reproche à Foucault qu’il n’avoit pas eu d’avis de cet arrest; et cependant Foucault m’avoit protesté n’en avoir point eu de connoissance. Jamais conduite ne fut si misérable dans une très grande affaire.
Le jeudy 6 mars, le matin, à la chambre, où M. le chancelier parla de l’affaire de La Ruelle, et qu’elle avoit esté jugée par arrest du conseil. Les commis de l’espargne et Mmc de Guénégaud1 2 me parlèrent à la sortie.
L’apresdisnée, à la Bastille , où je travaillai avec M. Fouquet à l’ordinaire. A la sortie, il fallut exécuter l’arrest du conseil. Les commis firent leurs remonstrances, dont j’ordonnai le refféré à la chambre, et ce pendant je fis exécuter farrest; Foucault parut mal -satisfait que j’en voulusse parler à la chambre, parcequ’il voyoit les embarras de cet arrest et qu’il les vouloit cacher.
Le vendredy 7 mars3, je fis rapport à la chambre de mon procèsverbal , et l’on connut combien cet arrest du conseil avoit esté mal
1 Voyez cet arrêt dans le Journal de Foucault, l. IX, f° 23 1, sqq.
2 Claude Alphonsine Martel, mariée,
en 1647. ® Claude de Guénégaud, tré¬
sorier de l’épargne et frère du secrétaire d’état.
3 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, fos 233-234.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
concerté. Mon avis fut suivi de faire un inventaire sommaire de tous Mars 1664 les papiers qui seroient portés à la Bastille.
L’apresdisnée, à la Bastille, où M. Fouquet forma des difficultés et s’eschauffa assez de paroles avec M. Chamillart, qui se piqua aussy de ce que M. Fouquet parloit de complot contre luy. En travaillant,
M. Chamillart consentit une répétition du commis de l’espargne sur les déclarations. Si je l’eusse faite, j’eusse fait une grande faute; et je jugeai que, si je l’eusse faite, l’on m’auroit imputé le dessein de favoriser M. Fouquet, et, en effet, lorsque je fis le rapport de mon procès-verbal à la chambre , l’on blasma le consentement du procureur général.
Le samedy 8 mars, je fus chez Mme de Guénégaud pour l’exécution de l’arrest et faire l’inventaire de ses papiers. Elle y fut présente travaillant au bout de la table , et me parut fort intelligente en affaires et disant en riant des vérités à M. Chamillart. L’on agit avec hayne contre elle dans ces affaires, et Foucault me dit que je ferois plaisir de travailler d’abord chez Mme de Guénégaud; et il se voit en toutes choses qu’on a de l’aversion contre elle.
L’apresdisnée, je fus avec MM. Boucherat, Pelletier, Brissac, d’Aubray 1 et de Saumery voir les danseurs de corde , où M. le duc d’Orléans , M. le Comte et Mme la Comtesse2 et grand nombre de personnes de condition estoient. Ils sont trois fort extraordinaires : le premier, qui est Turc, monte pieds nus le long d’une corde, marche sur une grosse qui est tendue droite, et enfin sur une petite à quarante pieds de haut, et monte sur le bout d’un mât et y met la teste, et les pieds en haut, et il redescend comme il a monté;, en un mot, il fait peur à chaque pas qu’il fait. Le second danse fort agréablement et fait des cabrioles et bonds comme un ballon. Le troisième fait mille tours d’estrapade3 et de force de bras sur une corde lâche. Après, ils font
1 Je présume qu’il s’agit d’Antoine d’Aubray, seigneur d’Offremont et de Villiers, reçu maître des requêtes le 27 novembre 1660.
2 Olympe Mancini , nièce du cardinal
Mazarin. (Voy. plus haut, note 1, p. 52.)
Le mot estrapade, qui avait plusieurs sens, servait à désigner un tour de danseurs de corde qui passaient tout le corps entre leurs bras et la corde qu’ils tenaient.
JOURNAL
Mars 1 664. sur un théâtre des sauts périlleux avec une force et une adresse extraordinaires.
Le lundy îo mars, le matin, à la chambre1, où je fis rapport de mon procès- verbal sur des demandes de M. Fouquet. Mon avis fut suivi, et l’on approuva ma conduite, qui parut fort droite et sans affectation.
L’apresdisnée, chez Mmc de Guénégaud, où nous achevasmes ses papiers. M. Boucherai dit que le roy avoit fait opiner sur l’affaire de MM. les maistres des requestes; que M. le chancelier avoit supplié le roy de le dispenser d’en dire son avis; que M. Colbert avoit opiné le premier, exagéré l’abus et dit que le roy devoit maintenir son règlement, et avoit parlé longtemps. M. de Lyonne n’avoit osé prendre un autre avis. MM. Le Tellier, de Brienne le père et le mareschal de Villeroy avoient parlé assez honestemenl pour messieurs les maistres des requestes, et que le roy avoit dit qu’il vouloit que le règlement fust exécuté par provision, et que, selon que messieurs les maistres des requestes se conduiroient, il verroit ce qu’il auroit à faire2.
Ce mesme jour, M. Foucault se plaignant de la santé de M. le chancelier, me dit quelle n’estoit point bonne; que de ce jour il s’estoit mis au lait tout pur et pour toute nourriture ; qu’il avoit les jambes enflées et qu’il se sentoit affoiblir.
Le mardy î î, le matin à la chambre, où M. de Noguès continua le rapport de l’affaire contre La Ruelle.
L’apresdisnée, je fus travailler chez M. Chahu3 pour faire la description des papiers de M. de la Bazinière; il ne s’y passa rien à remarquer.
Le mercrcdy 12 mars, le matin, je fus à la Bastille pour faire retirer les coffres où estoient les registres de l’espargne pour en faire la description avec les autres de la chambre.
1 Cf. te Journal de Foucault , t. IX, fn 234 v°, sqq.
5 Voy. plus haut, à la page 72, l’indication de ce règlement, qui décidait qu’à
l’avenir les maîtres des requêtes ne pour raient faire de rapports que pendant leur quartier de service.
3 Commis de la Bazinière.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
L’apresdisnée , je fus continuer chez M. Chahu. Mars 1664.
Le vendredy i4 mars, je fus travailler le matin chez M. Jeannin.
Le sieur Guyot, commis, ayant dit qu’il n’y avoit que les minutes des rôles, et qu’il falloit demander à M. Jeannin où ils estoient, je dis à M. Chamillart qu’ayant rencontré Mme de Guénégaud , elle m’ avoit fait la mesme response. M. Chamillart, qui manque de connoissance , croyoit qu’il y avoit de la finesse à ne pas représenter les rôles; il envoya, sans me rien dire, l’huissier Desjobars à M. de Guénégaud; et, dans la suite, m’ayant fait une réquisition assez mal concertée, je le fis escrire, et, voyant qu’il s’embarrassoit, je luy dis qu’il seroit mieux qu’il concertast les choses, et qu’il agissoit avec moy d’une manière fort peu honneste; et je luy fis connoistre que j’estois offensé de sa conduite, et, l’huissier estant de retour de la Bastille, je luy dis qu’il ne devoit pas y avoir esté sans mon ordre.
L’apresdisnée, chez M. Jeannin, où j’achevai la description des papiers.
Le samedy i5 mars, je fis porter le matin tous les coffres de l’espargne à la Bastille, et je travaillai avecM. Fouquet, où il y eut quelque contestation sur un mémoire baillé par le procureur général pour trouver une remise cotée Berryer, dont j’ordonnai le rapport à la chambre.
Ce jour, après le disner, je fus à Amboille, d’où je revins le dimanche après midy.
Le lundy 1 y mars, le matin , à la chambre, où je fis le rapport de mon procès-verbal et fus d’avis de débouter M. Fouquet de sa demande; ce fut l’avis le plus sévère, et il y passa. Il estoit le plus dans la forme. Je suis bien ayse de ces petites occasions pour oster l’imagination que j’estois trop favorable à M. Fouquet. Car estant tantost pour et tantost contre, et tousjours dans l’ordre de la justice, on ne sçait quels sont mes sentimens.
Ap rès le disner, travaillant à la Bastille, avec M. Fouquet, à l’ordinaire , il y eut quelques paroles de chaleur entre luy et M. le procureur général; mais M. Fouquet luy en fit des excuses et s’expliqua
Mars 1664. ensuite de son humeur fort adroitement; et [ils] firent ensuite conversation fort amiable.
Le mardy 18 mars, le matin, à la chambre, où on ne parla que de l’affaire contre les mumtionnaires des vivres, ayant esté lu des informations et des interrogatoires qui ne disoient rien.
L’apresdisnée , je fus au conseil, M. Chamillart n’ayant pu aller à la Bastille. Là on parla d’une déclaration en faveur des peuples des frontières de Picardie et de Champagne, qui estoit fort extraordinaire, particulièrement en ce quelle commettoit le nommé Jeannin pour distribuer les copies et non autres. Cet homme estoit le commis de Berryer, qui vendoit les copies de cette déclaration et mettoit au bas : Pour servir à un tel et non à un autre , et signoit. M. le chancelier en fit d’abord du bruit, disant n’avoir aucune connoissance de cette déclaration, commanda à son huissier d’aller quérir ce Jeannin; mais , quand on luy dit qu’il estoit commis de Berryer, il n’en parla plus. J’ay sçu que le parlement s’en estoit plaint à M. le chancelier; et l’on tiroit beaucoup d’argent de cette distribution.
Dans ce conseil, M. le chancelier parla aussy de provisions fausses pour dispense d’âge du parlement de Dijon, et il y a deux ou trois hommes prisonniers pour cela. L’on dit que ces lettres sont véritables et que l’on a donné de l’argent à Mme de Sully1. Ce discours peut estre une médisance; c’est pourquoy M. le chancelier doit, pour sa réputation, pousser cette affaire à bout.
Le mardy 19 mars, conférence chez M. de Fourcy, pour nostre arbitrage.
Le jeudy 20 mars, le matin, je 11e fus pas à la chambre. L’on parla des affaires des trésoriers de l’espargne pour les confronter sur leurs interrogatoires. J’ay appris qu’ils sont gardés à vue.
L’apresdisnée, à la Bastille, travailler avec M. Fouquet, où il ne se passa rien de remarquable.
1 Fille du chancelier Séguier, dont il a épousa dans la suite Henri de Bourbon, été plusieurs fois question dans le Journal duc de Verneuil, dont on a vu la promod. Olivier d Ormesson. Charlotte Séguier tion comme duc et pair, p. 65.
Le vendredy 21 mars, le matin, à la chambre, où l’on ordonna la Mars 1664 confrontation des trésoriers de l’espargne les uns aux autres et des tesmoins ouys contre M. Jeannin.
L’apresdisnée, à la Bastille, à l’ordinaire.
Le samedy 22 mars, le matin, à la Bastille, où vint M. Lhoste; nous avions dessein d’achever, mais cela ne se put.
Le lundy 2 4 mars, le matin, à la Bastille, où nous ne pusmes encore achever le procès-verbal des six millions, parce que M. Chamillart n’y apporta pas les facilités.
Le mercredy 26 mars, à la chambre, où il ne se fit rien de remar-
L’apresdisnée, à la Bastille, où je trouvai M. Fouquet les yeux fort enflés et mauvais visage, et il nous dit qu’il estoit malade. Nous travaillasmes sans pouvoir encore finir.
Le jeudy matin 27 mars1, à la chambre, où M. Chamillart, procureur général, parla sur le retardement de M. de Guénégaud à représenter les minutes des rôles de l’année i 654, dont il avoit compté; et il parla de sorte que chacun connust qu’il estoit esmu; dit la' conférence qu’il avoit eue avec M. de Guénégaud sur cela, et sa responce qu’il avoit bruslé la minute de ses rôles de 1 654- Ce qui est remarquable est à l’esgard de M. Chamillart: i° de ne m’en avoir pas voulu dire un mot; 20 de faire rapport de tout ce qui s’estoit passé comme d’une procédure faite, et il n’y en avoit pas un mot d’escrit, et le tout s’estoit fait d’office et comme de particulier à particulier.
M. le chancelier demanda l’avis à M. Pussort, qui fut d’avis d’ordonner que M. de Guénégaud représenteroit les minutes des rôles de 1657; et, à l’esgard de ceux de 1 654 » joindre au procès. M. le chancelier s’adressa à moy pour expliquer cette affaire. Je dis ce qui s’estoit passé et fus d’avis que, pour les rôles de i654, M. le procureur général bailleroit la requeste, qui seroit communiquée aux trésoriers de l’espargne. Il passa par là, et, à la fin, chacun s’estonna de la con-
Cf. Journal de Foucault , t. IX, f° 287.
JOURNAL
Mars j 664- duile de M. le procureur général; et je dis à Sainte-Hélène et à Massenau, devant Foucault, que c’estoit un effet de colère contre M. de Guénégaud, et que, quand on estoit animé, on alloit plus loin qu’on 11e pensoit.
L’apresdisnée , M. Fouquet m’envoya avertir qu’il estoit malade et ne pouvoit travailler, et je ne fus point à la Bastille.
Le vendredy 28 mars, je fus le matin à Amboille et je revins le soir à cheval.
Le samedy matin 29 mars, je fus le matin à la Bastille, où M. Fouquet nous fit des civilités du temps que nous luy avions donné de se purger, et qu’il vouloit nous en tesmoigner sa reconnoissance en avançant et abrégeant beaucoup de choses; qu’il auroit pu empescher la conclusion du procès-verbal encore trois ou quatre jours; mais qu’il ne le vouloit pas et qu’il avoit fait tout ce qui despendoit de luy pour finir ce matin. Je luy respondis que tout ce qui seroit nécessaire pour sa santé seroit tousjours préférable à toutes les affaires, et que le temps qu’on luy avoit donné ne devoit point l’engager à aucune complaisance qui luy fust préjudiciable. Il me répliqua qu’il estoit juste qu’il rescompensast le temps que nous luy avions donné. N’ayant pu achever, nous relournasmes après le clisner et nous finismes le procès-verbal à la réserve de quelque réquisitions que nous remismes au lundy.
Il faut que j’escrive icy un mot de M. Fouquet à M. Chamillart, que je crois avoir omis d’escrire en son jour et qui court par Paris. M. Fouquet parlant contre la preuve qu’on prétendoit tirer des registres de l’espargne, M. Chamillart dit qu’il les tenoit très fidèles et qu’il les croyoit aussy véritables que l'Evangile. M. Fouquet luy répliqua : « Cela 11e peut estre; car vous maltraitez trop les évangélistes1 et vous les tenez prisonniers. » Une autre fois, M. Fouquet se plaignant fort de Berryer et de ce qui s’estoit passé lors des procès-verbaux de MM. Voisin et Pussort, et M. Chamillart voulant fort les
On a vu plus haut que les trésoriers Bazinière et Jeannin de Castille, avaient de l’épargne, Claude de Guénégaud, la été arrêtés.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
justifier et s’offensant de ce que M. Fouquet disoit, M. Fouquet luy Avril 1 60 répliqua : «Je ne sçais pas, monsieur, pourquoy vous vous offensez de ce que je dis. Cela ne vous regarde pas, car vous n’estiez pas encore du complot pour me perdre, » voulant luy marquer qu’il en estoit à présent. Je suis assez heureux pour que l’on parle assez bien dans le public de ma conduite.
Le lundy 3 î mars, le matin, à la chambre, où M. Hotman me dit qu’il admiroit ma conduite, en ce que, depuis plus d’un an que je parlois d’une affaire très délicate, pas une des parties ne se plaignoit de moy ; et luy ayant dit que je ne regardois que la justice, il me répliqua que je faisois comme ce Turc qui marchoit sur une corde, qui ne regardoit fixement qu’un mesme point. Je luy répliquai que je marchois sur une corde bien déliée et que j’estois en estât à chaque pas de tomber; mais que je faisois le contraire du danseur de corde; car il regardoit fixement le bout de la corde où il vouloit aller, et moy je ne regardois point le bout de crainte de m’esblouir; mais que je ne regardois qu’à chaque pas que j’avois à faire pour le faire sûrement et dans les règles, sans m’inquiéter où il me conduiroit, et que je ne regardois qu’à la justice de chaque jour sur chaque incident.
Le lundy après midy, je fus à la Bastille, où M. Fouquet me parut fort gay, ayant commencé à rire en nous abordant et ayant continué toute fapresdisnée à parler agréablement et d’un visage riant sur toutes choses. Il nous bailla par escrit sa réquisition qu’il avoit fait mettre au net, nous monstra ses minutes et nous dit l’avoir fait le soir précédent d’une suite, ayant veillé jusques à une heure; et cela est fort bien composé, fort nettement et sans rien omettre. A la lin, je fis mettre dans le procès-verbal les dires de M. Dejean sur la représentation des rôles par M. cleGuénégaud, pour marquer sa diligence et prévenir les desseins qu’on a contre M. de Guénégaud, que M. Chamillart a fait resserrer pour cette affaire.
Le mardy ier avril, estant à la chambre pour rapporter le procèsverbal des demandes de M. Fouquet, M. Foucault me dit qu’il avoit vu le matin M. Colbert, qui avoit trouvé les demandes de M. Fouquet
JOURNAL
Avril 1 664. considérables et avoit souhaité que j’en différasse le rapport, afin d’avoir le temps d’y faire réflexion. J’ay répliqué que je le voulois bien; et j’ay esté avertir Mmcs Fouquet, qui estoient à la porte, que mon rapport estoit, remis. Sur ce ledit Foucault n’a osé me parler si j’y trouvois quelque difficulté, et je me suis mis en estât qu’aucun d’eux ne me parle sur mes sentimens ni mesme sur l’affaire, me laissant la liberté entière, sans me faire entendre leurs raisons pour ou contre.
L’aprcsdisnée, à la Bastille, où je donnai défaut au procureur général contre le conseil de M. Fouquet et ordonnai la réassignation au jeudy, bien que le procureur général voulust que je la donnasse au lendemain.
Ensuite je vis M. Fouquet et luy fis délivrer beaucoup de copies qu’il avoit demandées. Il se plaignit de la précipitation de l’assignation pour travailler avec son conseil.
A la sortie, je reçus la contestation du procureur général et les responses du sieur Dejean sur la représentation des minutes des rôles de 1 607 et î 654-
Le mercredy 2 avril1, le matin, aux Minimes, où je parlai à M. l’archevesque de Paris. De là, à la chambre, où M. Chamillart me dit que le lendemain je pourrois rapporter mon procès-verbal et qu’il souhaitoit expliquer ses raisons.
L’apresdisnée, je fus aux Minimes.
Le jeudy 3 avril, je fis rapport à la chambre de mon procès-verbal contenant les réquisitions de M. Fouquet2. M. Chamillart fut ouy, qui s’estendit fort sur les raisons du fonds pour monstrer que M. Fou-
1 FêtedeS'-Franç.dePaule. (V.Introd.)
* Cf. Journal de Foucault , t. IX, f°s 2.37-
2 4o. « Les réquisitions faites par M. Fouquet, l’une d’icelles tendant à ce que la représentation des minutes des procèsverbaux des octroys et de l’ordonnance des six millions sous le nom de Charles Duval, faite par les sieurs Voisin et Pussort, que ledit sieur Fouquet prétendoit
arguer de faux , luy fust accordée ; l'autre , à ce qu’il luy fust permis de faire extraire des registres de l’espargne les articles justificatifs de la véritable consommation des deniers du roy procédant des fonds mentionnés au procès-verbal de vérification qui en a esté fait, ensemble des remonstrances et réquisitions du procureur général mentionnées audit procès-verbal. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
quel esloit coupable, et n’expliqua pas la difficulté véritable et lit con- Avril 1 66 A . noistre qu’il ne l’entendoit pas. Après qu’il se fut retiré, j’expliquai la difficulté véritable et fis connoistre qu’on ne pouvoit pas refuser à M. Fouquet d’esclaircir, par les registres de fespargne, les faits qu’il avoit posés; mais qu’il falloit le réduire à un temps certain et luy donner huit jours. M. de Sainte-Hélène estoit absent à cause de la goutte. M. de Gizaucour opina, sans comprendre la difficulté, et fut d’avis de joindre cette demande au procès, disant qu’il estoit persuadé du fait allégué par M. Fouquet.
Je pris la parole ensuite et dis que, si M. le procureur général vouloit convenir de ce fait, M. Fouquet se désistoit de sa réquisition, et que le procès-verbal le portoit. M. Pussort opina à son ordinaire avec emportement, entendant bien la difficulté, mais soustenant que M. Fouquet ne pouvoit tirer avantage du fait qu’il alléguoit, disant que c’estoit comme si un homme accusé d’avoir tué un homme s’en deffendoit en disant que ce mesme jour il en avoit tué deux, et. dit toutes les raisons du fonds avec la mesme chaleur qu’il avoit jugé le procès et condamné M. Fouquet, et alléguant que ce travail seroit infini, nonobstant que M. le rapporteur eust pris parole de M. Fouquet. Me sentant olfensé de cette parole, je le laissai achever, et puis ostant mon bonnet, je luy dis : « Monsieur, en justice, je ne prends point de parole et je n’en donne point1. » Il ne me répliqua pas un mot.
M. de Rocquesante opina, entendant fort bien la difficulté, et l’expliqua bien; et néantmoins il fut d’avis de joindre. M. Ferriol, idem.
MM. de Noguès et Hérault furent de mon avis, sans entendre l’affaire.
M. de la Toison et La Baulme , sans entendre aussy, furent à joindre.
M. du Verdier, de mon avis; M. de Massenau, à joindre; MM. Fayet,
1 Le procès-verbal de Foucault confirme le récit d’Olivier d’Ormesson , mais en supprimant tous les détails qui donnent de l’intérêt et de la physionomie à cette scène : « M. Pussort fut de l’avis de M. de Cuissotte (de Gizaucour), ajoutant qu’il
ne sçavoit pas si M. le rapporteur se faisoit fort de la parole que luy avoit donnée le sieur Fouquet, mais qu’il ne croyoit pas que l’on y dust prendre une grande confiance. — M. d’Ormesson a reparti qu’il n’a voit point donné ny reçu de parole. »
Avril 1 664. Câlinât, Le Féron, Le Bossu, Moussy, Brillac, Regnard, Besnard, à mon avis; M. Voisin, à joindre, ayant opiné avec une chaleur et un emportement fort grands, traitant M. Fouquet comme un homme très coupable, qui ne cherchoit que des fuites et des illusions. MM. de Pontchartrain et de Nesmond, de mon avis. M. le chancelier, après avoir parlé pour mon avis1, tournant tout d’un coup et ne sçachant ce qu’il vouloit dire, proposant que dans huitaine M. Fouquet seroittenu de donner ses inductions, enfin fut de l’avis de M. Pussort, de joindre.
L’apresdisnée, je fus à la Bastille, où M. Pussort vint pour retirer quelques papiers. Après, le conseil de M. Fouquet ne venant point, MM. Chamillart et Foucault me pressèrent de donner défaut contre le conseil et de procéder à la vérification tant en présence qu’absence. Je ne le voulus pas faire; mais j’ordonnai que M. Fouquet seroit de rechef sommé, etc. sinon procédé tant en présence qu’absence.
Après, j’entrai en la chambre de M. Fouquet, je luy fis entendre l’arrest rendu le matin et je commençai à travailler pour l’exécuter. M. Fouquet dit qu’il remercioit la chambre du temps qu’elle luy avoit donné et qu’il feroit voir ce qu’il avoit mis en fait. M. Chamillart n’y entra pas et me pria de le dispenser de se trouver à l’exécution de cet arrest, y estant inutile. M. Fouquet dit qu’il feroit une réquisition à la chambre contre l’usage que M. Chamillart introduisoit de parler à la chambre et d’avancer des faits contre la vérité, parcequ’il n’y avoit personne pour le contredire; que c’estoit l’effet de la conférence qu’il avoit eue en cachette avec M. Berryer. Pourquoy se cacher et conférer en secret, s’il ne vouloit que justice? Qu’il avoit vu Berryer à Saint-Nicolas-du-Chardonnet, et que cette conduite estoit fort vilaine.
Estant sorti de sa chambre, Foucault me dit qu’il estoit vray que M. Chamillart avoit conféré avec M. Berryer, et qu’il estoit surpris comme M. Fouquet l’avoit sçu; car ils s’estoient cachés avec toutes
1 « M. le chancelier ayant repris les rai- suivant l’avis de M. le rapporteur. » (Prosons de part et d’autre, a esté de l’avis de cès verbal de Foucault.) — Foucault donne M. de Cuissolte; et l’arrest a esté rédigé ensuite l’arrêt de la chambre.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 117
les précautions imaginables, et que jamais homme n’avoit esté si bien Avril it>64. servi que M. Fouquet et qu’il estoit averti à point nommé de toutes choses; que les dévots estoient pour luy et que mon curé1 sollicitoil pour luy. Je luy respondis avec négligence qu’il ne m’en a voit jamais parlé que deux fois, me recommandant néantmoins la justice sur toutes choses.
Le vendredy 4 avril, le matin, à la chambre, je fis le rapport de l’affaire de M. de Guénégaud pour les rôles2. Après discussion, il passa à mon avis, qu’il seroit trop long d’expliquer. L’arrest en fait mention3.
L’apresdisnée, à la Bastille, où après quelque temps MM. Auzanet et Llioste vinrent, qui entrèrent d’abord dans la chambre de M. Fouquet, d’où estant ressortis, ils me donnèrent leur remonstrance, par escrit, que je dictai; à laquelle M. Chamillart respondit, et vouloit ensuite que , nonobstant leur opposition , je procédasse à la vérification.
Mais j’ordonnai un référé , ne voulant point m’exposer à un appel ny prise à partie.
Le samedy 5 avril, je fus le matin à la Bastille, où je travaillai jusques à midy, sans qu’il s’y passast rien d’extraordinaire.
L’on me dit que l’on avoit fait une chanson contre le roy, dont il estoit fort offensé, etoffroit bien de l’argent à celuy qui luy en descouvriroit l’auteur, par laquelle on luy reprochoit qu’il n’aimoit que luy, opprimoit grands et petits et ne considéroit que Colbert. L’on en a fait aussy une fort sanglante contre M. le chancelier, sur son injustice, et qu’il veut estre juge de M. Fouquet pour le condamner.
J’ay sçu que M. Colbert avoit fait de grandes plaintes du dernier arrest au roy, et avoit dit qu’il falloit révoquer la chambre de justice,
' Claude Joly, curé de Saint -Nicolasdes-Champs. 11 avait de la réputation comme prédicateur, et devint dans la suite évêque d’Agen.
2 Cf. Journal de Foucault, t. IX, f° 24o v®, sqq.
3 L’arrêt cité dans le Journal de Foucault^. IX, f° 24 1 r°, dit que « le sieur de Guénégaud, trésorier de l’espargne, sera tenu de représenter dans quinzaine les minutes des rôles de l’année de son exercice 1657, dont il n’a compté. »
JOURNAL
Avril 1 664. qui esloit mal disposée; que M. Le Tellier avoit dit qu’il falloit sçavoir ce qui estoit ordonné.
Le lundy, 7 avril, de la semaine sainte, je fus le matin travailler à la Bastille, sans qu’il s’y passast rien d’extraordinaire. Je disnai chez M. de Besmot, où M. d’Artagnan ne voulut pas venir et donna à disner aux commis, comme fasclié que je m’estois engagé à M. de Besmot. M. de la Baulme disna avec nous, estant logé avec ledit sieur Besmot, comme son parent ou son amy. Cet engagement est assez à observer. Pendant le disner, je dis l’histoire de M. Joly pour la cure.
L’apresdisnée, je retournai à la Bastille, où je continuai l’exécution de l’arrest. Ce jour, Foucault me parla du dessein du voyage à Fontainebleau et qu’il s’y trouvoit beaucoup de difficultés; que M. le chancelier vouloit y aller, croyant estre disgracié s’il estoit séparé de la cour, bien que, quoyqu’il y fust, il- n’y eust pas grand crédit; qu’il estoit fascbeux que le roy traisnast après luy des prisonniers dans un lieu qui n’estoit que pour la douceur et le plaisir; qu’il s’y trouveroit mille difficultés; qu’on avoit proposé Saint-Germain et le bois de Vincennes; mais que le roy vouloit aller à Fontainebleau, et M. le chancelier vouloit le suivre; et le reste estoit une suite nécessaire.
Jeudy 1 7 avril, après Pasques, je retournai travailler le matin à la Bastille et disnai avec M. d’Artagnan, qui nous lit très grande chère. Il ne s’y passa rien de considérable.
Le soir précédent, Mme de Guénégaud me vint voir pour m’entretenir sur les affaires des rôles de l’espargne; elle me dit que M. de Turenne luy estoit venu dire ma response à M. Pussort; qu’il l’approuvoit fort et en estoit fort ayse; qu’il estoit important que je finisse cette affaire devant que la chambre rentra st; que cet arrangement avoit donné du chagrin.
Le vendredy 18 avril, je travaillai encore, matin et apresdisnée, à la Bastille, et le soir je déclarai à M. Fouquet que je linirois le lendemain matin. Il s’en esloigna fort, prétendant que les huit jours n’estoient pas complets et je luy dis que j’aurois fait dix séances, qui estoit plus. Je disnai encore avec M. d’Artagnan.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le samedy 19 avril , j’allai à la Bastille le matin, où je finis avec Avril 1664. M. Fouquet le travail, le dit sieur Fouquet prétendant que les huit jours n’estoient pas remplis, la chambre ayant accordé huit jours et non pas huit séances; dont il a fait sa réquisition.
Ce jour, Foucault m’a dit que le voyage de Fontainebleau estoit résolu, et qu’il alloit avec M. d’Artagnan et M. Berryer à Moret pour visiter le chasteau et voir tout ce qui estoit à faire ; il nre dit que la santé de M. le chancelier n’estoit point bonne; qu’il estoit incommodé de sa jambe et qu’il ne parloit que de sa mort. Je sçus que depuis deux jours Mmc de la Bazinière voyoit M. son mari et y passoit les journées et que l’on ne vouloit pas accorder la mesme grâce à Mmede Guénégaud.
J’ay encore connu par les discours de Foucault que l’on empoisonne tout ce que les prisonniers font : les trésoriers de l’espargne accusés d’imprudence de se plaindre de leur nourriture et de manquer de glace et de leurs délicatesses; M. Fouquet, de finesse de paroistre dévot et mortifié1.
Et, sur cela, je dois remarquer que M. d’Artagnan m’a dit que, durant le caresme, il ne luy a servi que hareng, morue et saumon salé, et pas un poisson frais; depuis Pasques, du bœuf et du mouton sans un seul poulet et gibier; qu’il jeusne au pain et à l’eau tous les samedys, et que, depuis qu’il est prisonnier, il ne l’a jamais trouvé qu’à genoux priant Dieu ou escrivant sur sa table ; qu’il ne l’a vu qu’une seule fois en colère à Angers pour une cheminée qu’il (d’Artagnan) fit griller, et dit ensuite à un des gardes : « M. d’Artagnan croit-il que la cheminée soit le chemin de monter à mareschal de France ? »
1 Un écrivain moderne, qui a fait précéder i 'Histoire de Colbert d’une remarquable étude sur Fouquet, a sans doute été trompé ici par une copie défectueuse du Journal d’Olivier d’Ormesson. M. P. Clément ( Idist . de Colbert, p. 181, note 2) s’exprime ainsi : « On lit dans le Journal
de M. d’Ormesson, mois d’avril 1664, que ces messieurs (les traitants enfermés à la Bastille) se plaignaient vivement de ne pouvoir boire à la glace dans leur prison. » Oliv. d’Ormesson présente, au contraire, comme une calomnie ce bruit répandu contre les prisonniers.
JOURNAL
Avril 166/1. Je dois encore icy observer qu’il ne se peut avoir l’esprit plus libre qu’il fait paroistre dans toute cette affaire, n’y omettant rien et la traitant comme celle d’un autre, parlant souvent gaiement et en riant.
En sortant, Foucault me dit une chose du roy très admirable, qu’il escrit tous les jours son histoire de sa main, avec les raisons de toutes les résolutions b
Le dimanche 20 avril, je fus voir M. de Turenne, qui 111e parla de ma response à M. Pussort1 2 et me dit que les honnestes gens l’avoient fort approuvée, parcequ’elle marquoit le fond de mon cœur; me dit que l’on avoit fort pesté contre la chambre de justice en présence du roy; qu’il couroit un bruit que l’on enverroit M. Fouquet à Pignerol, et qu’une personne de M. Le Tellier avoit dit que M. Fouquet n’en pouvoit plus mourir; qu’on avoit fait la corde si grosse qu’on ne pouvoit plus la serrer pour l’estrangler et qu’il ne falloit d’abord qu’une cordelette. Je fus voir ensuite M. Boucherat; nous parlasmes de nostre establissement à Fontainebleau dans sa maison avec Besnard etBrillac.
Je vis le père d’Ormesson3 sur ce que, le jour du disner de MM. Berryer, Foucault et Pecot aux Minimes, frère Charles avoit dit que Mme de Sévigné me gouvernoit en faveur de M. Fouquet contre le sentiment de mon père, et des sottises de cette force; et l’on m’en avoit averti du costé de La cour. Je luy parlai de cela avec mespris, et néantmoins qu’il ne falloit plus tenir tels discours.
Le lundy 2 1 avril, M. Le Pelletier me vint dire que M. de Pienne avoit dit à M. Le Tellier que M. de Charost le père4 5, aux Minimes,
1 Les mémoires publiés dans les Œuvres de Louis XIV sur les premières années de son gouvernement personnel sont probablement le journal dont parle Olivier d’Or¬
messon. (Voy. l’édition des Œuvres de
Louis XIV, publiée en 1806 ; Paris , Treut-
tel et Würlz, 6 vol. in-8°.)
5 Voy. plus baut, à la date du 3 avril
Nicolas Lefèvre d’Ormesson, de
l’ordre des Minimes , frère d’Olivier d’Ormesson. Il en a été question dans la première partie du Journal d’Olivier d’ Ormesson. Ce religieux mourut en 1679.
4 Louis de Béthune, comte, puis duc de Charost, né en i6o5, mort en 1681.
Son fds , Armand de Béthune , marquis de Charost, avait épousé Marie Fouquet, fille unique du premier mariage de Nicolas Fouquet.
avoit parlé de moy à mon frère en présence de plusieurs personnes et Avril 1604. dit que toute la famille m’avoit de grandes obligations, et force discours de la sorte. Je luy dis que cela estoit vray; que mon frère me l’avoit dit; que c’estoit M. de Charost qui parloit.
Ce mesme jour, je fus à Amboille avec ma femme.
Le mardy 2 2 avril, au Palais, où M. Bailly1 dit qu’il ne pouvoit pas consentir que M. du Coudray-Genies fust surarbitre , disant qu’il avoit des affaires à la chambre de justice ; ce qui n’estoit qu’un prétexte pour rompre.
Le mercredy 2 3 avril, nous rentrasmes à la chambre de justice, qui ne s’estoit point tenue ni le lundy ni le mardy, à cause que MM. d’Artagnan, Berryer et Foucault estoient allés à Moret, voir ce qui estoit à faire au chasteau pour mettre les prisonniers. M. le chancelier, ayant pris sa place, s’endormit peu après et me parut n’avoir plus d’application. Je fis lecture du procès-verbal fait avec les avocats 2, durant laquelle M. Chamillart donna des conclusions pour consentir que la vérification se fist avec M. Fouquet, revenant à mon premier avis.
Ayant dit ensuite qu’il y avoit un autre procès-verbal sur l’exécution du dernier arrest, M. le chancelier, secouant la teste, dit : « Ce sont de belles affaires. Cet arrest en donne pour un an3. » Je répliquai que le procès-verbal estoit achevé. Il ajouta : « Il faut que M. de Sainte- Hélène l’examine. »
Estant ensuite sorti dans le cabinet, où vinrent M. de Sainte-Hélène et Foucault et où estoient MM. Hotman et Chamillart, Foucault me demanda quand je voulois aller à la Bastille. Je dis quand l’on vou-
1 Thomas Bailly, maître des comptes, avait épousé Anne Le Mairat, veuve de Simon Lefèvre , seigneur d’Estrelles , frère cadet d’Olivier d’Ormesson. (Voyez, sur cette affaire, p. 122, note 2.)
2 Le procès-verbal, d’après le Journal de Foucault, t. IX, f° 2/u v°, contenait « les
remonstrances des avocats donnés pour
conseils au sieur Fouquet et tendant à ce que quinzaine leur fust accordée pour faire recherche d’un homme intelligent dans les finances pour assister à la vérification du procès-verbal du marc d’or, etc. »
3 Le Journal de Foucault passe toujours sous silence ces discussions de la chambre de justice.
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Avril ,66/i. droit, mais que je n’irois pas seul, et, puisqu’il falloit examiner mon travail, j’estois bien ayse d’avoir un contrôleur.
L’on parla de faire descendre M. Fouquet,, si M. de Sainte-Hélène ne pouvoit monter. Je fis connoistre que j’estois piqué du discours de M. le chancelier. Foucault apporta ensuite l’arresl à signer, et il avoit compris les procès-verbaux en général, au lieu qu’il n’estoit question (pie de celuy du marc d’or 1 ; et ayant dit qu’il n’ avoit esté parlé que de celuy du marc d’or, et le procureur général l’ayant dit aussy, f oucault soustint qu’il esloil mieux de comprendre tous les procèsverbaux , et en lit assez d’instance. Ce qui me surprit; et le procureur général et luy se picotèrent ensuite; et de là il me paroist qu’ils ne sont pas d’accord.
Je parlai ensuite à Foucault du logement de Fontainebleau, et que ma première pensée avoil esté de m’acconnnoder avec M. Boucberat; mais comme rapporteur, je c.royois devoir agir avec plus de précaution et qu’il falloit songer à la seureté du procès, et, de plus, que j’estois bien ayse d’oster tout prétexte de discourir; que, quand je n’en donnois point d’occasion, je ne m’en souciois guère; mais que j’estois bien ayse qu’il me dist son sentiment; car M. Boucherat n’estoit pas amy de la maison Fouquet.
Ce jour fut donné l’exploit de M. Bailly aux requestes de l’hostel2 pour le prévenir, pareequ’il vouloit m’engager en un procès par escrit et ainsy éviter l’audience de la grand’ chambre, et, pour cet effet, durant nos conférences pour le compromis, il avoit fait rendre une sentence aux requestes du Palais avec un créancier de deux cents livres, par laquelle le tuteur seroit assigné pour prendre communication de l’instance.
Le jeudy il\ avril, le matin , à la chambre, où je fis le rapport de
1 Le mare cl’or était un droit qui se percevait sur tous les titulaires d’oflices à chaque mutation. « Ce droit est considéré, dit Cl. de Ferrière ( Dict . de droit, au mot Marc d‘or), connue une espèce d’hommage
que les nouveaux officiers rendent au roi lorsqu’ils sont pourvus de leurs offices. » 2 II a été question de cette juridiction dans le tome I du Journal d'Olivier d’Ormesson, p. 12, note 1. Le procès dont il
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
mon procès-verbal sur les demandes de M. Fouquet1, et je fus d’avis Avril 1664. de les joindre au procès. Ayant expliqué pourquoy je ne les trouvois pas justes, il y eut différens avis : les uns voulant que M. Fouquet eust les huit jours entiers, et disant que le travail du matin et de l’apresdisnée ne devoit estre compté que pour un jour; néantmoins il passa de beaucoup2; et M. Pussort tesmoigna qu’il auroit aisément travaillé encore deux jours3.
L’apresdisnée, je fus à la Bastille avec M. de Sainte-Hélène et M. Cliamillart, où l’on travailla au procès-verbal du marc d’or.
M. Cliamillart ayant dit qu’il travailloit pour Dieu et pour le monde,
M. Fouquet luy dit qu’il pouvoit faire l’opposition plus juste; et, sans l’expliquer, se prit fort à rire. Rien de fort extraordinaire au surplus.
Vendredy matin 25 avril, il faut que j’escrive icy les différens bruits sur le voyage de Fontainebleau. L’on dit que la face des affaires changera sur la chambre de justice et qu’elle ne peut demeurer comme elle est. A l’esgard des trésoriers de l’espargne, l’on dit que la résolution est prise de supprimer leurs charges et que le roy demeure quitte de ce qu’il leur doit; pour le procès de M. Fouquet, que l’on séparera la chambre et l’on retiendra des gens assurés, excluant les conseillers de la grand’ chambre et les officiers des comptes; que l’on destine les sceaux à M. Poncet pour y présider. L’on ne croit pas que M. le chancelier ayt assez de santé pour terminer cette affaire.
M. Pecot4, m’avant trouvé revenant de chez M. Marchand, me dit
s’agit ici avait pour cause les droits des mineurs nés du mariage d’Anne Le Mairat avec Simon Lefèvre d’Estrelles , frère d’Olivier d’Ormesson. Thomas Bailly était, comme on l’a vu , le second mari d’Anne Le Mairat.
1 Cf. le Journal de Foucault , t. IX, f° 242 v°, sqq. Fouquet demandait qu’on lui communiquât le procès-verbal des déclarations faites par les propriétaires des contrats sur les 1 ,200,000 livres de rente.
2 Cette phrase elliptique est assez
obscure. Oliv. d’Ormesson veut dire que son avis fut adopté à une grande majorité, contrairement à l’avis de ceux qui voulaient accorder les huit jours entiers à Fouquet pour achever les extraits des procès-verbaux de l’épargne.
1 II y a travaillé dans le manuscrit du Journal d’Olivier d’Ormesson; je crois qu’il faudrait y substituer accordé.
4 Receveur des deniers provenant des confiscations prononcées par la chambre de justice.
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Avril 1 664. qu’il ne voyoit pas la chose encore bien résolue sur l’establissement à Fontainebleau et qu’il prévoyoit encore quelque changement. 11 me parla ensuite des richesses des trésoriers de l’espargne, et que M. de la Bazinière estoit riche d’onze millions, et qu’ils seroient heureux (ju’on leur en laissast une partie.
Je fus ce mesme matin chez M. Le Pelletier, qui me dit que mon frère le minime avoit encore parlé; qu’il avoit parlé à M. Berryerchez M. le chancelier, après que le comte de Charost luy eust parlé, et que, depuis que je l’avois entretenu, il estoit encore retourné chez M. Berryer, et qu’il n’y avoit rien de plus extraordinaire que sa conduite ; que toutes les plaintes de M. Colbert tournoient contre moy; qu’il disoit qu’ayant travaillé deux fois par jour avec M. Fouquet, j’avois marqué mon empressement pour les choses qui estoient pour luy; que M. Le Tellier faisoit son devoir sur cela, et avoit dit qu’il falloit examiner tous mes avis et qu’ils se trouveroient tous bons, et qu’il en auroit esté s’d avoit esté des juges; que le roy avoit dit qu’on me choyoit trop; qu’il estoit obligé de me donner cet avis, afin que je prisse garde à ma conduite; que c’estoit un grand malheur pour moy; mais qu’il falloit aller tousjours droit, sans m’inquiéter de cet orage, qui passeroit.
Je luy dis que j’estois fort surpris de la conduite de mon frère et que je ne pouvois croire ce qu’il me disoit. 11 m’assura qu’il me disoit vray. A l’esgard de mon travail du matin et de l’apresdisnée, M. Foucault m’en avoit prié et tesmoigné que je ne pouvois faire un plus grand plaisir; que cette mauvaise foyme faisoit voir qu’on cherchoit à faire querelle, et qu’il falloit prendre patience.
Ce mesme matin, MM. Boucherat, Besnard et Brillac vinrent régler tout ce qui estoit à faire pour nostre société de Fontainebleau.
L’apresdisnée, à Auteuil, avec MM. P. et B. [Le Pelletier et Boucherat], voir M. le premier président, où M. Pelletier me dit que M. Colbert pourroit peut-estre venir voir mon père pour faire ses plaintes contre moy, et qu’il l’avoit proposé au roy et s’estoit offert d’y venir; que néantmoins la résolution n’en avoit pas esté prise; mais
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
qu’il estoit bon que mon père en fust averti, et que, si M. Colbert Avril 1664. venoit, il devoit parler un peu ferme, sans entrer en esclaircissement du détail. Il me dit ensuite que je devois avoir cette satisfaction que ma capacité estoit reconnue; que l’on avouoit qu’il ne se pouvoit ny mieux rapporter ny mieux entendre un procès, et que, pour les affaires de finances, je les sçavois mieux qu’aucun de la chambre.
Il me dit aussy que M. Colbert avoit esté prest. à consentir à une abolition, mais que le roy ne le vouloit pas, et que l’on ne sçavoit comment finir cette affaire; car on luy voyoit de tous costés des em- , barras invincibles, et qu’il croyoit que l’on seroit capable de séparer la chambre, et que ce seroit là une grande infamie.
Le samedy 26 avril, je fus le matin avec M. de Sainte-IIélène travailler à la Bastille. M. Fouquetnous fit des remonstrances et s’opposa à l’exécution du dernier arrest, nous mit sa requeste entre les mains pour demander que tous les autres procès-verbaux fussent faits avec luy, contesta toute la matinée et la fit passer en escritures; il consentit à la fin de travailler lundy après midy, et nous continuasmes l’assignation.
L’apresdisnée mon père alla au Louvre, où il avoit esté mandé pour assister à un conseil que le roy assembloit pour décider l’affaire des ducs et des présidens de la cour1. Le soir, il nous dit que, dans ce conseil estoient le roy et la reyne mère assis au bout d’une table ;
M. le duc d’Orléans, sur le retour, du costé droit, et, d’une suite,
1 Cette querelle occupe une large place dans les Mémoires de Saint-Simon. La copie du Journal d’Olivier d’Ormesson conservée aux Archives de l’Empire sous le n° U 96, fol. 199 et suivants, donne quelques renseignements sur ce procès, qui se renouvela à la fin du règne de Louis XIV et pendant la minorité de Louis XV. « Les mémoires des ducs furent communiqués aux présidens; et, après que la matière eust esté amplement discutée par plusieurs arrests imprimés de part et d’autre,
et alors remis entre les mains de M. le chancelier, le 26 avril 1664, le roy, par un arrest de son conseil d’Estat, où il estoit présent en personne, décida cette contestation, maintint et garda les pairs au droit d’opiner et dire leurs avis avant les présidens du parlement de Paris, lorsque sa majesté y tiendroit son lit de justice, sans qu’ils y puissent estre troublés pour quelque cause et occasion que ce soit. Cet arrest fut enregistré au parlement, le roy séant en son lit de jus-
JOURNAL
Avril ,664. M. le prince de Conty, M. d’Ormesson el M. Haligre. De l’autre costé, M. le Prince, M. le chancelier, M. le comte de Brienne et
tice, le mardy 29 avril 1 664 , et exécuté le inesme jour par M. le chancelier, qui prit l’avis de MM. les pairs avant que de le prendre de MM. les présidens :
«ARREST Dü CONSEIL D’ESTAT PORTANT RÈ- (I CLEMENT ENTRE LES DUCS ET PAIRS ET « LES PRÉSIDENS DU PARLEMENT DE PARIS 11 SUR LEUR DROIT D’OPINER LORSQUE LE « ROY TIENT SON LIT DE JUSTICE.
126 avril i664. — Enregistré au parlement le 29 dudit mois et an. — Extrait des registres du conseil d’Eslat.)
« Le roy s’estant fait représenter en son « conseil les mémoires mis entre les mains « de M. le chancelier tant par les officiers « de la cour du parlement de Paris que par « les pairs de France, suivant le comman- « dement qu’ils en avoient reçu de sa ma- « iesté , et ayant vu par lesdits mémoires les « raisons par lesquelles le parlement pré- « tend que les présidens en iceluy doivent .1 opiner avant les pairs, lorsque sa majesté « y tient son lit de justice, comme aussy « les moyens dont les pairs se servent pour K appuyer le droit par eux prétendu de dire « leurs avis en de pareilles séances avant les « présidens , sa majesté voulant terminer ce « différend et prévenir les difficultés qui « pourroient naistre en de semblables occa- « sions, estant en son. conseil, a maintenu « et gardé, maintient et garde les pairs de « F rance au droit d’opiner et dire leurs avis avant les présidens au parlement de Paris, « lorsque sa majesté y tiendra son lit de « justice, sans qu’ils puissent estre troublés « pour quelque cause et occasion que ce
« soit; veut pour cette fin sa majesté que le « présent arrest soit enregistré ès registres « de ladite cour. Fait au conseil d’Estat du «roy, sa majesté y estant, tenu le 26 avril « iG64. Signé de Guénégaud. »
« Et attendu que depuis l’arrest du conseil du 26 avril 1 664 il y a de nouvelles contestations entre les ducs et les présidens, il est à propos de rapporter en cet endroit les conclusions des requesles qui sont à juger au conseil entre les ducs et les présidens à l’occasion de leurs séances et opinions aux lits de justice où ces contestations ont esté formées :
« Extrait des conclusions des requestes pré- « sentées par MM. les ducs au roy Louis XV « et à M. le régent, au sujet de nouvelles « contestations formées par MM. les prési- « dens à mortier contre MM. les ducs , de- « puis l’arrest de règlement du 26 avril
«Première requeste.
« Les ducs demandent, par leur pre- « mière requeste qu’ils ont présentée au roy « et à M. le régent, et par leurs mémoires « imprimés chezUrbainCoustelier, libraire, « et par les conclusions de ladite requeste, « qu’il soit ordonné : 1 ° que le premier pré- « sidentsera tenu, aux séances de rapport , « de prendre l’avis des pairs en les saluant; « 2° qu’à ces mesmes séances de rapport et « aux audiences des bas sièges l’ordre de « séance des pairs ne pourra , sous quelque « prétexte que ce soit , estre interrompu par « des conseillers placés à l’extrémité des «bancs remplis par les pairs; 3° que les
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 127
M. Colbert, tous assis sur des sièges plians et nue teste. MM. Le Avril 1664. Tellier et de Lyonne, secrétaires d’Estat, estoient debout , qui lurent l’un après l’autre les mémoires donnés au roy par les ducs et par les présidons. Cette lecture dura plus de deux heures. Après, le roy demanda l’avis à M. Colbert, qui s’estendit fort sur les raisons des uns et des autres, et fit valoir beaucoup celles des présidens, en sorte qu’il sembloit vouloir conclure pour eux, disant mesme que leur autorité n’estoit que celle du roy, mais qu’ils en avoient abusé dans les derniers temps ; car, au lieu de s’en servir pour le service du roy, durant sa minorité, ils l’avoient employée contre luy; et il parla fort contre eux et conclut en faveur des ducs. MM. de Brienne et Haligre, de mesme.
M. d’Ormesson ayant dit que la contestation estoit en soy très considérable et les raisons fort grandes de part et d’autre, il croyoit
« réceptions des pairs se feront doresnavant « aux lits de justice ou bien aux audiences « des hauts sièges , suivant l’usage constam- « ment pratiqué avant l’année 1 643 ; 4° que « dans toutes les affaires où les pairs auront « esté invités , leur présence sera exprimée « dans le prononcé de l’arfest par l’an- « cienne formule : la cour suffisamment gar- « nie de pairs.
«Seconde reqneste.
« Les pairs demandent, par les conclu- « sions de leur requeste et mémoires , qu’en « attendant son jugement sur les contesta- « tions avec les présidens, S. M. ordonne « que l’arrest du a septembre 1715 rendu « avant l’arrivée des pairs pour leur oster «voix délibérative dans cette séance, au « cas qu’ils voulussent, en opinant, inter- « rompre l’usurpation des présidens , sera « déclaré attentatoire à l’autorité de V. M., «contraire à toutes les lois, et, en con-
* Louise de Savoie.
« séquence , comme tel , il sera dès à pré- « sent rayé et biffé des registres du par- « lement et cancellé. »
« L’arrest du 2 septembre 1715 portoit que si les pairs persistoient à demander le salut, c’est-à-dire que le premier président ostast son bonnet en leur demandant leur opinion , ou donnoient leurs avis le chapeau sur la teste , leurs voix ne seraient point comptées. François Ier, par édict du 24 juillet i523, avoit ordonné d’oster et cancelier des registres du parlement tout ce qu’il avoit fait tant contre le pouvoir de M,nela régente sa mère*, que contre la personne du chancelier**, n’ayant juridiction sur eux, cassant et annulant tout ce qui a esté fait et attenté contre eux, et enjoignoit au greffier, sous peine de privation de son office, d’apporter les registres cancellés en ce qui touche l’un et l’autre cas. «
Antoine Duprat.
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Avril 1 66 i. mieux que les parties contestassent plus amplement, et ce pendant donner la provision en faveur des ducs. M. le chancelier, qui sçavoit l’intention, dit qu’il falloit décider, et conclut pour les ducs. Tous les autres de mesme , en peu de paroles , et le roy aussy. C’estoit luy qui demandoit les voix, et non pas M. le chancelier. Après le conseil , la reyne mère lit caresse à mon père et luy amena M. le Dauphin pour le saluer.
Le dimanche 27 avril, je fus le matin à Amboille et revins le soir avec ma femme et M. Carpentier. Le soir, Foucault me manda qu’il y auroit le lendemain chambre pour rapporter le procès-verbal et la requeste de M. Fouquet.
Le luncly 28 avril, M. d’Artagnan m’envoya la requeste de M. Fouquet, et je fus ensuite à la chambre1. M. le chancelier y vint fort tard, ayant dit qu’il venoit de sceller les édicts pour le lendemain. Je rapportai le procès-verbal et la requeste et fus d’avis de la joindre à la vérification des autres procès-verbaux, m’estant néantmoins expliqué que la vérification de voit se faire en présence de M. Fouquet, et pour la justice et pour ne point perdre cle temps. Mon avis fut suivi tout d’une voix.
Je vis M. P. 2, qui me parut fort irrité de la séance de M. Colbert au conseil, tandis que M. Le Tellier estoit debout; que M. Le Tellier n’avoit rien sçu de cette résolution , et en parloit comme d’une mauvaise conduite de M. Colbert. Il ajouta que le roy donnoit ordre à Berryer d’agir ouvertement dans les affaires de la chambre de justice et qu’il assistait au parquet avec les gens du roy, et qu’il ne sçavoit pas s’il n’agiroit pas en présence de M. Fouquet, et qu’il sembloit que M. Colbert eust perdu l’esprit, tant il faisoit de fautes !
L’apresdinée , à la Bastille, où M. de Sainte-Hélène ne put se trou-
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, f° 243, sqq.
" Le personnage désigné par P est certainement Claude Pelletier ou Le Pelletier, qui a été contrôleur général des finances
après la mort de Colbert, en 1 683. Il était étroitement uni à la famille Le Tellier, comme le prouve la suite du Journal d’Olivier d’Ormesson. On l’a déjà vu plus haut désigné par cette initiale.
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ver à cause de son indisposition. M. Fouquet contesta quelque temps Avril 16(3/1. contre M. Chamillart, et nous commençasmes à entrer en matière.
Le mardy 29 avril, je fus le matin en robe rouge au Parlement pour voir ce qui s’y passeroit. Durant que chacun s’assembloit, à l’ordinaire , j’entretins M. Declaurens de l’arbitrage et du procès commencé avec M. Bailly1.
Toute la compagnie assemblée, et M. le chancelier sur le banc des présidens, qui y estoient tous à la réserve de M. de Novion , il y eut contestation entre M. d’Humières, gouverneur du Bourbonnois, el M. le marquis de Cœuvres 2, gouverneur reçu en survivance de l’Isle de France, avec pouvoir d’exercer conjointement avec M. le mareschal d’Estrées son père , pour sçavoir qui précéderoit du titulaire ou du survivancier plus ancien , et avec celte clause. M. de Montausier alla faire rapport au roy de cette difficulté, qui la jugea en faveur du titulaire, se servant de l’exemple du comte de Noailles, qui précède M. de Gesvres plus ancien que luy, mais qui n’a que la survivance.
Le roy ayant ouy la messe , quatre anciens présidens et six conseillers furent le recevoir. Le roy arriva et prit sa place à l’ordinaire, ayant au costé droit M. le duc d’Orléans, M. le Prince, le duc d’Anguien et le prince de Conty, et de suite MM. les ducs de Guise, cl’Uzès, d’Elbeuf, de Luynes, de Lesdiguières , de Chaulnes, de Retz, de Saint-Simon, de Richelieu, de Grammont et de Villeroy, et, sur un petit banc au devant, les ducs de Mortemart, de Randan, de Coaslin et le mareschal du Plessis; au costé gauche, M. le duc de Langres. M. le duc de Saint-Aignan estoit aux pieds du roy faisant la charge de grand chambellan. Les quatre capitaines des gardes, de Noailles, de Villequier, de Gesvres et Charost, et M. de Vardes, capitaine des Cent-Suisses, assis sur un petit banc au pied des pairs ecclésiastiques; M. Séguier, prévost de Paris, sur le premier pas du degré.
' Voy. plus haut, sur ce procès, p. 122, note 2.
2 Le marquis de Cœuvres était Jean d’EsIrées, qui devint maréchal de France
en 1 68 x , et mourut en 1707. 11 se distingua dans la marine. (Voy. sur ce personnage les Mémoires de Saint-Simon, t. VI, p. 3y et suiv. de l’édit. Hachette, in-8°.)
JOURNAL
Avril 1 6 G 4 -
M. le chancelier estant monté au roy pour recevoir ses ordres et
s’estant mis à genoux, puis relevé et retourné en sa place, prononça
sa harangue d’une voix assez haute, mais tremblante à son ordinaire, b , ...
parla sur les désordres que les divisions dans l’Eglise apportoient aux Estats, biasma la conduite des Jansénistes, et en sortit assez bien pour une personne de soixante-seize ans passés.
M. le premier président parla ensuite fort bien et d’une voix forte, louant la piété et le zèle du roy, remonstrant qu’il estoit important
de prendre garde de ne pas donner atteinte aux libertés de l’Eglise gallicane. 11 parla ensuite de la misère des peuples; il supplia le roy de préférer la qualité de père de ses sujets à toutes les autres qualités; et son discours satisfit fort toute la compagnie.
Après, du Tdlet, greffier du Parlement, lut la déclaration contre les Jansénistes fort longue1; ensuite celle de la suppression des secrétaires du roy; une autre de la suppression des quatriennaux et une de la suppression des offices des eaux et forests, créés depuis î 635. La lecture achevée , M. le chancelier ayant dit : Gens du roy, M. Talon commença sa harangue par l’exemple de cet empereur romain qui, ayant trouvé les affaires de l’empire fort en désordre, sçut, par sa force et sa prudence, les restablir, et en fit l’application au roy avec une extresme flatterie; il passa ensuite à la déclaration des Jansénistes, sur laquelle il s’estendit fort ayant appris toute l’histoire des conciles pour justifier la signature ordonnée; dit ensuite qu’il ne falloit pas craindre que ce fust estabhr l’inquisition en France; car l’on sçauroit tousjours bien distinguer le successeur de Saint- Pierre de la cour de Rome ; que l’on ne changerait jamais les an-
cienncs maximes et les libertés de l’Eglise de France; que l’on tenoit
1 Celte déclaration ordonnait à tous les ecclésiastiques , séculiers et réguliers , de signer le formulaire contre les cinq propositions extraites du livre de Jansénius. Cette matière a été amplement traitée dans un grand nombre d’ouvrages. (Voyez
entre autres l’ Histoire des cinq propositions de Jansénius [par Hilaire Dumas] ; Y Abrégé de l’histoire de Port-Royal, par Jean Racine; Y Histoire des persécutions des religieuses de Port- Royal écrite par ellesmêmes, etc.)
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
pour une vérité constante que le pape estoit autant au-dessous des Avril i6t>4. conciles qu’il estoit eslevé au-dessus des évesques ; que non seulement iln’estoit pas infaillible en question de fait, mais mesme qu’il ne l’estoit pas en question de droit et de doctrine. Il dit encore qu’il falloit distinguer ceux qui considéroient cette déclaration comme un remède nécessaire contre un abus, de ceux qui ne la désiraient que par esprit de vengeance pour insulter leurs ennemis et s’en venger, et parla contre les Jésuites sans les nommer; et , après avoir esté fort long, en sorte que toute la compagnie en estoit fatiguée, il conclut.
Après, M. le chancelier monta au roy et prit son avis et des princes du sang conjointement, puis alla à M. le duc de Langres , puis aux ducs les uns après les autres le long de leur banc, revint le long du petit banc aux autres et au mareschal du Plessis, et après descendit aux présidens de la cour, puis aux conseillers d’Estat et maistres des requestes , et après à tous les conseillers , et estant ensuite remonté au roy, mis à genoux et redescendu , il prononça : « Le roy séant en son lit de justice a ordonné que, sur le reply des lettres, il sera mis : Lu, publié et enregistré, ouy et ce requérant son procureur général ; que copies collationnées en seront envoyées dans les provinces pour estre aussy publiées et registrées; enjoint aux substituts d’y tenir la main et d’en certifier la cour au mois. »
'Après, le roy se leva et passa par le parquet, nue teste, saluant M. le premier président et les autres en passant, et parla à M. Le Tellier et à M. de Lyonne, et j’ay sçu depuis qu’il luy avoit dit qu’il estoit très content du discours de M. Talon.
Il est remarquable que, dans la lanterne du greffe, estoient les pères Annat et Férier, jésuites, avec le sieur Rospigliosi, envoyé du pape, et le cardinal Maldachini , incognito, qui entendirent les maximes de M. Talon sur l’infaillibilité du pape. Dans l’autre lanterne estoient Mme la Comtesse, Mme de Saint-Simon1, sa fille de
1 Diane-Henriette de Budos, morte le de l’auteur des Mémoires. (Voy. Mémoires 2 décembre 1670. C’était la première de Suint-Simon, t. I, p. 72 et 78, éd. Halemme de Claude de Saint-Simon, père chette, in-8°.)
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Mai .664. Brissac1, Mme de Crussol 2 et autres. Au-dessous estoit le prince de Meehelbourg 3 debout avec plusieurs gentilshommes.
L’apresdisnée, je fus travailler à la Bastille, où M. Fouquet s’emporta avec chaleur contre M. Chamillart, parlant de surprise. M. Chamillart s’en piqua; mais, à la fm de la séance, M. Fouquet le radoucit.
Le mercredy 3o avrd, M. le duc d’Orléans, mon père portant la parole, et M. d’Aligre, furent à la chambre des comptes pour la suppression des offices des trésoriers de l’espargne et des parties casuelles, et les commissions en furent données en mesme temps à M. de Bertillac et à M. de Beaumont-Chassepot pour deux ans, sous le nom de receveurs du trésor royal et des revenus casuels. Monsieur attendit long-temps , parce que Berryer avoit oublié de faire expédier les lettres de cachet, et M. Le Tellier les signa dans son carrosse, ayant esté trouvé par hasard dans la rue S'-Idonoré. M. de Castille avoit acheté cette charge pour deux millions de livres , et en doit encore quinze cent mille livres à M. de Fieubet; de plus, il a payé sa part de quinze cent mille livres pour la suppression du quatriennal. M. Dejean me dit que M. de Guénégaud en devoit douze cent mille livres; et l’on croit que, perdant leurs charges et les grandes sommes que le roy leur doit, ils sont ruynés.
Ce mesme jour, je fus, dès le matin, travailler avec M. Fouquet et encore l’apresdisnée; ce qui lui donna du chagrin, disant qu’il ne pouvoit résister au travail, et que c’estoit le moyen le plus sur pour en venir à bout et l’opprimer.
Le jeudy icr mai, M. Le Pelletier me dit que M. Colbert ayant proposé au roy, depuis quelques jours, d’envoyer des commissaires dans les provinces qui estoient remplies par des personnes qui ne
1 Gabrielle-Louise de Saint-Simon , mariée le 17 avril i663 à Henri- Albert de Cossé, duc de Brissac. (Voyez sur Mme de Brissac et son mari les Mémoires de Saint- Simon, t. I,p. 76 et suiv. édit. Hacbelle, n-8°.)
2 Julie-Marie de Sainte-Maure , femme
d’Emmanuel de Crussol, duc d’Uzès.
3 Christian - Louis , duc de Mecklenbourg; il avait épousé Elisabeth-Angélique de Monlmorency-Bouteville, veuve du duc de Châtillon ; il a été souvent question de cette dame dans la première partie du Journal d’Olivier d'Ormesson.
D’OLIVIER LEFÈVRE D'ORMESSON
pouvoient y servir à cause qu’ils estoient occupés ailleurs, comme Mai 1 664. JVL Hotman pour la "romaine et M. d’Ormesson pour Soissons, M. Le Tellier n’avoit rien dit; mais que- depuis il avoit fait connoistre au roy que son intérest s’opposoit à cette résolution à mon esgard , parcequ’estant rapporteur de M. Fouquet, l’on cliroit mille choses; que le roy en estoit convenu; et néantmoins qu’hyer M. Colbert luy avoit escrit que le roy luy avoit ordonné de luy dire de faire les expéditions nécessaires pour donner à M. Courtin l’employ du Soissonnois avec la Picardie et à M. Pelot celuy de Touraine avec le Poitou, et que M. Le Tellier luy avoit monstré hyer ce billet; et que sur cela il me conseilloit de ne dire pas un mot et de ne pas tesmoigner sentir ce coup. Je suis obligé de remarquer icy qu’ayant dit celte nouvelle à ma femme, il ne se peut la recevoir plus sagement qu’elle fait et avec plus de force, et que mon fds m’a fait paroistre en cela des sentimcns fort sages et fort prudens.
Le vendredy 2 mai, M. Boucherat me vint dire qu’hyer au retour de la promenade que nous avions faite ensemble à Vincennes avec M. Le Pelletier, et sur les neuf heures, M. Colbert l’estoit venu voir et luy avoit dit que le roy luy avoit commandé de luy dire qu’il luy revenoit de tous costés qu’il estoit le conseil de M. de Guénégaud, et qu’il ne clésiroit plus qu’il entrast dans la chambre de justice ; que sur cela luy ayant répliqué qu’il obéiroit sans peine aux ordres du roy et qu’il n’avoit autre desplaisir, sinon que le roy doutast de son zèle à son service, et qu’il luy demandoit cette grâce de faire entendre au roy qu’en toutes les affaires, mesme de la chambre de justice, il n’av.oit eu autre sentiment, et qu’il l’obligeroit de l’avertir en quoy il pouvoit manquer, parce que, ayant bonne intention, il estoit prest à quitter son sentiment et se corriger ; que M. Colbert luy avoit répliqué que, puisqu’il vouloit entrer dans le détail, il luy avoit fait connoistre que l’imputation, qui avoit esté le coup de salut de l’Estat, estoit fort nécessaire et que cependant il n’avoit pas changé; qu’à cela il avoit respondu que ses sentimens avoient toujours été justes et que de toute sa conduite il ne vouloit que luy pour juge; mais que ceux
134 JOURNAL
vj.,1 , r,r,/| qui l’approchoient luy rendoient ces mauvais offices (voulant parler de Berryer) ; qu’il le reconnoistroit un jour; qu’il luy avoit parlé de Fontainebleau et de nostre logement ; que M. Colbert luy avoit dit que cela ne regardoit point le conseil ny son logement, et qu’il n’y avoit rien de mieux, et qu’après quelques autres discours il s’estoit retiré.
Je fus fort surpris de cette conduite et que M. Colbert voulust Iny-mesme se charger de ces messages, vu qu’ils se pouvoient faire dire.
Ce mesme matin, je fus dire adieu à M. Le Tellier, qui me fit entrer dans son jardin; et luy ayant tesmoigné obligation de la manière donl je sçavois qu’il avoit parlé , il me dit mille civilités ; que tout cecy ne scroit rien et qu’il ne falloit pas que j’en tesmoignasse aucun ressentiment; mais que j’allasse tousjours le mesme chemin, sans faire ny plus ny moins, afin que l’on ne crust pas que je fisse rien par crainte ny aussy que je me voulusse venger.
11 me parla ensuite du procès, des fautes qu’on y avoit faites, entra dans le détail, dit qu’on avoit fait la corde trop grosse; qu’on ne pouvoit plus la serrer; qu’il ne falloit qu’une chanterelle1; me parla fort que M. le card inal n’avoil jamais pris un quart d’escu par le moyen de M. Fouquet; mais qu’il avoit des prests2; et, pour son remboursement, avoit pris des recettes, sur lesquelles on lui donnoit la remise comme aux traitans, et luy n’en donnoit que peu, et ainsy gagnoit beaucoup.
Il me dit encore que M. le premier président avoit parlé au roy sur ce qu’on avoit expliqué un mot qu’il avoit dit du premier président de la Vacquerie, que le roy Louis XI appeloit souverain du parlement. Il cstoit vray que le roy avoit tourné en raillerie ce mot souverain, et disoit que le premier président prétendoit estre souverain à l’esgard de sa harangue.
1 Corde de lulli ou de violon la plus comme Fouquet , faisait des avances à l’Edéliéc. tat et se remboursait sur les deniers pu-
On voit par ce passage que Mazarin , blics.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 135
M. Le Tellier ajouta que M. le premier président avoit parlé au Mai 1664. roy de sa famille; qu’il devoit cent mille escus; mais qu’il avoit deux créanciers plus rudes, son fds1 et sa fille2, et qu’il avoit besoin pour les establir des grâces de Sa Majesté; que, selon que le roy en avoit parlé , il avoit bien reçu ce discours3, et que l’importance seroit lorsqu’il faudroit venir aux effets. Il me marqua les bonnes qualités du premier président; mais qu’il n’avoit pas celles du monde; qu’il ne falloit pas se persuader amener tout le monde à sa règle, mais qu’il falloit, s’accommoder aux autres, qu’il n’avoit jamais que des difficultés sur les affaires et point d’expédient pour les terminer; que ses intentions estoient bonnes et qu’il faisoil. plaisir à ses amis. Il me parla des emportemcns de M. Pussort, que je devois les souffrir et ne les pas relever. Enfin, après une longue conversation, il me fit de grandes protestations de service.
L’apresdisnée , à la Bastille, à l’ordinaire, avec M. de Sainte-Hélène.
M, Cbamillart, à la sortie, ayant proposé qu’il vouloit le lendemain demander la vérification du procès-verbal d’une ordonnance d’un million à du Mesnil, pour de vieux billets réformés, M. de Sainte- Hélène dit qu’y ayant arrest de la chambre, qui ordonnoit avec le conseil, il en falloit un autre pour changer. Je fus bien ayse de luy laisser faire cette difficulté que je ne voulois pas dire , attendu la conjoncture. M. Chamillart ayant dit qu’il avoit raison et qu’il ne falloit faire rien qui donnast peine à Messieurs , Foucault répliqua avec fierté :
« 11 faut bien que Messieurs se dcffassent de toutes ces difficultés et qu’ils changent de sentiment. » Je ne dis rien sur tout cela et priai M. de Sainte-Hélène de venir le lendemain.
1 Le lits aîné du premier président était Chrétien-François de Lamoignon, qui devint célèbre par son intendance dans le Languedoc. Il est connu sous le nom de marquis de Bâville.
a Marie de Lamoignon épousa dans la suite Victor- Maurice, marquis de Broglie, qui devint maréchal de France. Ma¬
rie de Lamoignon était âgée de dix-neuf ans en 1 6 64 .
' Oliv. d’Ormesson a ajouté en marge : « J’ay sçu que le roy disoit que c’estoit une prédication sur les mémoires de M11' de Lamoignon, et qu’il croyoit voir un homme à un tronc qui demandoit pour les pauvres et preschoit leurs misères. »
JOURNAL
Mai 166 4. Le samedy 3 mai, le matin, à la Bastille, à l’ordinaire, où vint M. de Sainte-Hélène. A l’entrée, M. Chamillart ayant dit ce ({u’il vouloit faire sur son procès-verbal, je dis à M. de Sainte-Hélène qu’il feroil une faute, et j’entrai en mesme temps pour empescher un esclaircissement, et je finis le procès-verbal du marc d’or.
Aussytost M. Chamillart ayant tiré de son sac un procès-verbal pour une ordonnance d’un million cinquante mille livres pour de vieux billets, il nous demanda acte de la présentation et de son consentement pour procéder présentement à la vérification. M. Fouquet luy ayant fait reproche de cette surprise et ne voulant pas procéder, il s’avisa de dire que le procès-verbal du marc d’or n’estoil pas consommé et qu’il falloit collationner toutes les ordonnances, dont nous luy avions donné copie, et, après quelques discours, M. Chamillart consentant de faire cette collation , je dis que , pour éviter cette difficulté et attendu qu’il estoit tard, il estoit mieux de remettre ce nouveau procès-verbal à un autre jour, et que , ce faisant, toutes les copies se trouveroient bien collationnées; si, au contraire, il persistoit, toutes ces copies estoient mal faites et mal copiées. Sur cela M. Fouquet s’esclata de rire et dit que j’avois raison; et ainsy nous nous séparasmes, et, à la sortie, je fis avouer à M. Chamillart qu’il avoit fait une faute et en avoil trop demandé, et qu’il pouvoit se contenter de luy faire sa déclaration.
Le mesme jour samedy, estant après le disner avec mon père dans son cabinet et le père d’Ormesson, auquel je faisois entendre qu’il 11e devoit plus avoir aucun commerce avec Berryer, pareequ’il abusoit de sa franchise et luy faisoit dire bien des choses au delà de celles qu’il avoit dites et en prenoit avantage, et ayant fait entendre à mon père l’injustice de leur conduite, l’on nous vint dire que M. Colbert entroit. Nous estant retirés, il demeura seul avec mon père près d’une demy-heure.
Estant sorti avec un visage fort sérieux, mon père nous dit qu’après les premières civilités, il luy avoit dit qu’il avoit ordre du roy de luy venir dire qu’il reconnoissoit que je n’apportois pas toutes les facilités
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
que je pouvois pour terminer le procès cle M. Fouquet et qu’il sem- Mai 1 664. bloit que j’affectois la longueur; que le roy estoit persuadé que je ferois justice au fond et ne prétendoit pas contraindre mes sentimens ; mais qu’il vouloit faire finir ce procès; que la chambre de justice ruynoit toutes les affaires, et qu’il estoit fort extraordinaire qu’un grand roy, craint et le plus puissant de toute l’Europe , ne pust pas faire achever le procès à un de ses sujets, comme M. Fouquet. Qu’à cela il luy avoit respondu qu’il estoit bien fasché que le roy ne fust pas satisfait de ma conduite; qu’il sçavoit que je n’avois que de bonnes intentions; qu’il m’avoit tousjours recommandé la crainte de Dieu, le service du roy et la justice sans acception de personne ; que la longueur du procès ne venoit pas de moy, mais parce qu’il estoit fort grand et qu’on l’avoit rempli de trente ou quarante chefs d’accusation, où il n’en falloit que deux ou trois ; qu’un prédicateur qui preschoit la passion n’estoit pas trop long parlant pendant trois heures , et quoyque les autres sermons ne fussent que cl’une heure ; qu’il faudroit que j’eusse perdu le sens de chercher à plaire à M. Fouquet, dont la fortune estoit abysmée, et desplaire au roy, qui avoit toutes les grâces en ses mains; mais que je ne cherchois que la justice; que tous mes avis estoient suivis dans la chambre; que ceux mesmes qui ne l’avoient pas esté d’abord, l’avoient esté depuis ; que mesme il apprenoit de tous costés que je me conduisois de sorte que l’on ne pouvoit descouvrir mes sentimens. Que, sur cela, M. Colbert luy avoit dit que l’on remarquoit pourtant que je disois plus fortement et plus gayement les raisons de M. Fouquet que celles du procureur général. Qu’il luy avoit répliqué qu’un rapporteur estoit obligé de faire valoir toutes les raisons; que l’on m’avoit osté l’intendance de Soissons; mais que je ne m’en plaindrois pas et que cela ne m’empescheroit pas de faire justice; qu’il avoit peu de biens, et moy aussy; mais que nous les avions de nos pères1 et que nous estions contens ;
1 Voy. l’Introduction en tête du tome I du Journal d'Olivier d'Ormesson. On y trouve la preuve que la fortune d’André
d’Ormesson venait de son père, dont il a retracé la vie, et que celle d’Olivier d’Ormesson avait été en grande partie acquise
Mai 1 664. qu’il m’avoit tous] ours conseillé de faire justice sans acception de personne et sans considération d’intérests et de fortune ; et qu’ayant parlé des personnes qui me faisoient visite, M. Colbert avoit dit qu’on n’esloit pas en peine de cela et qu’on sçavoit bien que je ferois justice, mais qu’on ne désiroit que l’expédition ; qu’il luy avoit répliqué que je faisois tout ce qui despendoit de moy, travaillant soir et matin et ne faisant autre chose ; et ainsy, après plusieurs discours de cette qualité, s’estoit retiré.
Je fus ravy que mon père luy eust parlé si bien et si généreusement, et j’en allai faire aussytost la relation à M. Le Pelletier pour en informer M. Le Tellier, afin qu’il prist garde à la manière dont M. Colbert en parleroit. Nous fusmes le soir voir M. le premier président, qui estoit avec M. Colbert et entretint M. le mareschal de Villeroy. Il fut fort surpris d’apprendre cette visite, qui est contre toutes les règles de la prudence. Là, j’appris que M. Bcrryer estoit conseiller d’Estat ordinaire; que le roy lui avoit donné une abbaye de 6,ooo liv. et vouloit qu’il donnast le nom de ses enfans pour obtenir de Rome une dispense de tenir des bénéfices avant l’âge, et qu’il avoit mandé les procureurs généraux de la chambre pour leur dire qu’il vouloit que M. Berryer eust connoissance de toutes les affaires de la chambre de justice et qu’ils ne prissent aucune conclusion que par son avis, et qu’il sollicitast tous les juges de la chambre de justice pour ses intérests.
Une conduite si bizarre et si extraordinaire m’oblige à dire icy les sentimens qu’on en a : tout le monde blasme M. Colbert de se charger luy-mesme des messages désagréables; d’avoir voulu voir luy-mesme M. Boucherat pour faire plus d’esclat et augmenter l’injure, vu que la mesme chose se pou voit faire doucement, sans bruit, et M. Le Tellier s’estant offert de luy parler; d’avoir voulu venir encore luy-mesme parler à mon père , par le mesme principe ; que d’oster M. Boucherat, homme de bien et de réputation, c’estoit faire con-
par son beau-père, Nicolas Le Prévost, par André d’Ormesson et publiée dans dont la biographie a été également écrite notre Introduction.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
noistre que ses intentions estoient mauvaises ; que de m’avoir osté Mai it>64. l’intendance de Soissons, estant rapporteur, c’estoit me faire honneur et se charger de honte et faire croire qu’il désiroit de moy des choses injustes et que j’avois assez d’honneur pour y résister ; que c’estoit achever de gaster le procès en faisant injure au rapporteur en me mettant hors d’eslat de leur estre favorable, quand j’en aurois le dessein ; car l’on attribueroit mes sentimens à crainte ou à intérest et non pas à justice; et, pour comble, d’eslever Berryer et le faire conducteur public de toutes les affaires de la chambre de justice, c’estoit faire gloire d’infamie et de honte; car Berryer est le plus descrié des hommes. L’on dit qu’il acquiert du bien par tous moyens; il a traité de la cure de Saint-Paul pour son beau-frère, a acheté le prieuré de Saint-Martin cinquante mille escus, qu’il a donnés à l’abbé de Richelieu pour se mettre en esquipage et faire son voyage d’Allemagne, où il est allé servir avec dispense contre les Turcs. Enfin, l’on conclut que M. Colbert ne sçait plus ce qu’il fait.
Pour moy, je veux mettre icy une resverie que j’ay eue sur cette conduite, qui est que M. Colbert voyant qu’il ne peut plus soustenir la chambre de justice ny terminer le procès de M. Fouquet qu’avec des longueurs très-grandes, veut en rejeter la faute sur plusieurs pour sa descharge, et que de s’en prendre au rapporteur tout seul feroit trop peu d’effet. Il veut eslever Berryer et le charger de tout le soin de la chambre publiquement et avec toute puissance pour s’en descharger absolument sur luy, et dans la suite luy en rejeter tout le mal.
Le lundy 5 mai, à la chambre, où je rapportai une affaire de Mme Fouquet sur le revenu de Vaux1. Ayant dit un mot pour redresser ce que disoit M. Pussort, il s’esleva avec fureur contre moy, disant que je l’interrompois tousjours; que je laissasse opiner; qu’il me laissoit dire tout ce que je voulois; qu’il sçavoit bien ce qu’il disoit, et cela avec une chaleur et un emportement si grand, que chacun en demeura estonné.
1 Château de Vaux-le-Vicomte (Seine- Le Journal de Foucault ne donne aucun
et Marne) , dont il a déjà été question. — détail sur cette séance.
JOURNAL
M. de Sainte-Hélène estant d’avis de donner six mille livres de provision à la veuve La Forest, dont tout le bien estoit saisi, et personne ne contredisant, il dit qu’il n’estoit pas de cet avis; qu’il estoit estrange qu’on donnast ainsy le bien du roy à des canailles qui n’avoient rien de naissance; que, par son contrat de mariage, elle n’avoit pas tant eu, et que c’estoit se moquer de traiter ainsy ces gens-là; fut d’avis de deux mille livres seulement, suivant les conclusions, et dit ensuite bas à M. de Gizaucour : «Cette femme eut l’insolence, sortant de ma chambre, de faire porter sa robe. »
Après, M. le chancelier dit que le roy vouloit que le sieur Berryer fust le solliciteur des affaires près de Messieurs de la chambre de justice.
L’apresdisnée, à la Bastille avec M. de Sainte-Hélène, à l’ordinaire. Il y a eu un référé à la chambre.
Le mardy 6 mai1, à la chambre de justice, je fis rapport du référé; et ne croyant pas que le procureur général, ayant produit des pièces, fust reçu à s’en désister quant à présent, mais qu’il devoit déclarer s’il s’en désistoit purement et simplement, je fus d’avis de l’obliger à faire cette déclaration. M. de Sainte-Hélène fut d’avis contraire; et toute la chambre le suivit, à l’exception de M. du Verdier, qui fut du mien2. Je sentis quelque peine de me voir seul et de m’estre trompé dans mon sentiment. Néantmoins, je fus bien ayse' d’avoir pris ce party pour faire connoistre que j’estois aussy ferme après les menaces et le mauvais traitement qu’ auparavant.
L apresdisnée, à la Bastille, où nous travaillasmes au procès-verbal de Dumesnil, sans contestation. Je fus ce jour chez M. de Harlay, procureur général, qui me parla fort avantageusement de mon fils3,
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, f°! 245-
2 Ibid. f° 246. «M. le Cornier (de Sainte- Hélène) et tous les commissaires
ont esté d’avis de débouter l’accusé de ses demandes , suivant et ainsy qu’il est porté par l’arrest dont la teneur ensuit, auquel
avis M. le rapporteur est revenu. » Ce dernier membre de phrase ne s’accorde pas avec le Journal d’Olivier d' Ormesson.
3 André Lefèvre d’Ormesson, dont le nom reviendra plusieurs fois dans la suite. 11 fut nommé maître des requêtes en 1676, et mourut avant son père. (Voyez l’Intro-
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
et me proposa de le mettre au parquet avec les offres les plus obli- Mai 1664. géantes pour son instruction de toutes choses.
Le soir, chez M. le premier président.
Je dois mettre icy les sentimens publics du traitement qui m’est fait; tous mes amis m’en félicitent, et on en parle avec tout l’honneur et toute l’estime possible, comme aussy de la response de mon père à M. Colbert. Elle a esté publique dès le mesme jour, et tout le monde en tesmoigne une grande joye. Ce qui marque la hayne contre M. Colbert et sa suite.
Le mercredy 7 mai, le matin, à la chambre de justice, où M. le chancelier dit que M. Boucherat n’estoit plus de la chambre de justice, parceque s’estant récusé du procès de M. Fouquet, et ceux des trésoriers de l’espargne ayant grande connexité avec celuy-là, il n’en pouvoit estre juge, parceque c’estoit, jugeant l’un, dire son avis de l’autre; que ce n’estoit pas que le roy distinguas! aucun de Messieurs de la chambre ny qu’il considérast les uns plus que les autres.
Personne ne dit pas un mot. Le reste de la matinée, affaires communes1, et celle du baron de Sénéga au rapport de M. Besnard2.
L’apresdisnée à la Bastille, à l’ordinaire, avec M. de Sainte-Hélène, où l’on continua le procès-verbal sans qu’il se passast rien d’extraordinaire.
Je dois encore remarquer que l’applaudissement et la joye de tous les honnestes gens, de la response de mon père à M. Colbert, augmentent et sont si grands, que j’en suis surpris, plusieurs de ses amis l’estant venus féliciter.
J’oubliois que le matin je vis M. Pelletier, qui estoit revenu de
duction en têle du premier volume du Journal d’Olivier d’Ormesson. )
1 Voy. le Journal de Foucault , t. III, f° 1 56, sqq.
2 Dans le Journal de Foucault, ibid.
P 1 58 v°, il est question d’un rapport de M. Besnard relatif à Perreau, receveur des finances de la généralité de Paris. Le même
journal , à la séance du 8 mai ( t. III, f° 1 60 r° et v°) , parle des informations contre Charles Durand , baron de Sénégas , et du rapport de M. Besnard à ce sujet. (Cf. sur le baron de Sénégas les Mém. de Flécher sur les grands jours tenus à Clermont en 1665 , p. 210-21 1 ; édit. Hachette.)
JOURNAL
Mai ifi64. Chaville1, qui me dit que M. Le Tellier avoit parlé au roy de moy et luy avoit fait entendre la mauvaise foy de l’interprétation du travail du matin et du soir; et que je l’a vois fait à la prière de Foucault, qui m’en avoit parlé de la part de M. Colbert; et que le roy avoit bien reçu cela, et que je ne me devois pas inquiéter et qu’il feroit son devoir.
Rien à remarquer jusques au mardy 1 3 mai 2, le travail à la Bastille ayant tousjours continué de mesme. Ce jour, au matin, à la chambre, où l’on travailloit au procès d’un receveur des tailles de Crespy, nommé Dumont, qui est grand et que l’on veut finir avant le voyage de Fontainebleau. Foucault ayant dit à M. le chancelier que l’on pouvoit commencer à neuf heures et donner une demy-beure auparavant aux petites affaires, M. le chancelier repartit avec chaleur : *< J’entrerai à neuf heures, et, pour la demy-heure, il faut que vous présidiez à la chambre3. » Chacun trouva la repartie bonne pour réprimer la hardiesse d’un greffier, qui, en pleine chambre, veut régler la conduite d’un chancelier. Mais la générosité de M. le chancelier ne dura guère; car un moment après il dit qu’il estoit mieux de venir dès huit heures; et de ce jour il a esté en sa place à huit heures, et le lendemain il souffrit que Foucault fist des plaisanteries tout haut sur cette qualité de président.
Ce mesme jour, Mme de Sévigné nous conta les divertissemens de Versailles, qui avoient duré depuis le mercredy jusques au dimanche, en courses de bague, ballets, comédies, feux d’artifices et autres inventions fort belles4; que tous les courtisans estoient enragés; car le
1 Le secrétaire d’état Le Tellier avait sa maison de campagne à Chaville.
2 Le Journal de Foucault ( t. III, f°5 171-
175) donne le procès-verbal des séances des 9 et 12 mai.
Foucault a bien soin d’omettre ces incidents.
Voy. la Relation desfestes que le roy a données aux reynes dans le parc de Ver¬
sailles (mai 1664), par Marigny, dans le recueil des Œuvres de Marigny. Le décorateur Vigarani appela ces fêles Les plaisirs de l’iJle enchantée ( 1 vol. in-fol. accompagné de neuf planches publiées par Israël Sylvestre). Benserade composa des vers en l’honneur du roi et des personnages qui figurèrent dans ces fêtes. (Voy. Œuvres de Benserade , l. Il, p. 3ig et suiv.) Enfin
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
roy ne prenoit soin d’aucun d’eux, et MM. de Guise, d’Elbeul n’a- Mai 1664. voient pas quasy un trou pour se mettre à couvert.
Le mercredy i4 mai, le matin, à la chambre, dès huit heures; l’apresdisnée, à la Bastille, où Foucault m’ayant voulu féliciter de ce que j’avois mis le procès-verbal en bon train et retranché les longueurs que M. Fouquet y vouloit apporter, je rejetai ce compliment comme n’en faisant pas grande considération, disant que les grands hommes ne jugeoient pas des choses par les événemens, et que, quand on alloit son grand chemin, l’on ne se soucioit pas du reste, disant cela pour 'me moquer de luy, parcequ’un jour il est consterné, un autre jour il est resjouy, avec une foihlesse pitoyable. Par cette conduite égale, ne changeant point ny pour leurs menaces ny pour leurs complimens, je les embarrasse, et je dois remarquer que ny Foucault, ny M. Chamillart, ny M. de Sainte-Hélène n’ont encore osé me dire un mot de ce qui s’est passé; et aussy je n’en ay pas dit un seul qui pust y estre appliqué.
Depuis le 1 4 niai jusques à ce jour (vendredy 2 3 mai) \ il ne s’est passé rien de considérable, ayant tous les jours travaillé le matin à la chambre et les apresdisnées à la Bastille, continuant la vérification des procès-verbaux. Je dirai seulement un mot de M. Chamillart, qui, parlant à M. de Sainte-Hélène de ses lectures, dit qu’il avoit remarqué un beau mot de Cassiodore, qui clisoit, parlant qu’il falloit oster les combats de gladiateurs : Oportet imperatorem non solum regnare, sed etiam spectare clenienter. Sur ce, M. Fouquet, qui ne faisoit pas semblant d’escouter, ostant son chapeau, luy dit : « Monsieur, vous ne pouvez inspirer de plus belles maximes au roy; mais, en vérité, vostre conduite en est bien opposée. » Foucault, en mesme temps me poussant, me dit bas : « Voilà un homme qui n’a guère de jugement, » parlant du procureur général.
on représenta à celte occasion deux pièces de Molière : La Princesse d’Elide et Le Mariage forcé.
1 Voy. dans le Journal de Foucault
(tom. III, fol. 178-186) les procès-verbaux des séances des 1 4 , i5, 16, 19, 20, 21, 2 3 mai. Ils ne présentent aucun intérêt.
JOURNAL
Mai 1 664. Depuis quelques jours, ayant dit en riant à Foucault un mot du Catholicon, que l’on disoit à M. du Maine1 : «Vous befRez2 tout le monde, et tout le monde vous belïle. » Il crut que cela estoit mystérieux, et y ayant pensé, estant descendus, il me dit : «Si tout le monde me belïle, vous estes du nombre. » Je luy répliquai : « 11 faut donc que vous me belfliez auparavant. » Après cela il me dit : « Si vous vouliez estre honneste homme, je vous dirois de grandes choses. J’aurois bien à vous entretenir. » Il en demeura là , et nous nous séparasmes. Depuis il ne m’a rien dit.
Le venclredy 2 3 mai, Mme Fouquet m’ayant donné deux requestes, l’une pour avoir des meubles pour Fontainebleau, et moy ayant mis le soit monstre à M. Chamillart , il me la rendit sans conclusions, n’ayant osé ny consentir ny refuser, parceque M. Colbert n’est plus icy. Mais Foucault m’ayant dit que cela ne méritoit pas en faire une affaire et qu’il en parleroit, il me dit que l’on le consentoit; et ainsy l’affaire fut terminée sans en faire rapport, et M. le chancelier me dit dans la chambre qu’il falloit donner à M. Fouquet les meubles qu’il demandoit.
J’oubliois que M. Fouquet sollicita M. le procureur général pour ses meubles d’une manière si modeste, que je demeurai touché de voir à quoy estoit réduit celuy qui commandoit à toute la France 3.
Le mardy 27 mai4, je fis rapport à la chambre de la deuxième requeste de Mme Fouquet pour avoir cent mille livres. Les conclusions estoient : parties ouyes au parquet, etc. parceque le procureur général n’osoit refuser ny consentir. Je fus d’avis de donner quinze mille livres par provision. D’abord M. le chancelier ht difficulté; néantmoins il y donna les mains, voyant le consentement de toute la chambre, sinon de M. Pussort seul, qui fut d’avis . d’entendre les créanciers. C’estoit refuser. En quoy il fit connoistre peu de pru-
1 Charles de Lorraine, duc de Mayenne et chef de la ligue , mort en 1611.
' Vieux mot qui signifiait mener un homme par le nez comme un buffle,
et, par extension, se moquer de lui.
3 Voy. dans le Journal de Foucault (t. III, f° 188) la séance du 26 mai.
4 Ibid. f° 190 r°.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
dence, parcequ’il devroit estre facile en ces petits incidens, qui ne Mai 1664. changent rien à l’affaire principale.
Le mercredy 28 mai, point de chambre, par l’indisposition de M. le chancelier, cpii a un rhumatisme avec douleur. L’on dit chez luy cpie ce n’est rien; mais Foucault m’a dit qu’il sentoit beaucoup de douleur. Je ne sçais si cette maladie est mystérieuse. Il a reçu ordre de partir lundy prochain pour Fontainebleau. M. B. (Boucherat) m’a dit que la lettre de M. Colbert à M. Berryer porte de dire à M. le chancelier que, comme son amy, il luy mande qu’il est nécessaire qu’il vienne sans retardement, et qu’il ne pourra le garantir d’une mauvaise réception du roy, s’il tarde.
L’on discourt fort sur les affaires de Fontainebleau, sur la fortune de M. Le Tellier et de Colbert, et l’on croit qu’ils sont fort opposés, et que M. Le Tellier ne se soustiendra pas; et l’on fait les mesmes discours qu’en 1661, lors de la fortune de M. Fouquet. Je 11e sçais si l’événement sera pareil.
M. Berryer est allé à Fontainebleau mener des marchands pour cette grande compagnie qui s’unit pour le commerce1. C’est une des affaires que M. Colbert entreprend pour faire valoir ses soins et sa conduite auprès du roy. Car toute son application ne va qu’à descrier tout le monde et se faire voir seul capable et fidèle 2.
M. le chancelier fait poursuivre avec ardeur l’affaire des faux sceaux; mais l’on dit qu’elle n’aura point de succès, parceque le nommé Bontemps a nommé beaucoup de complices, entre autres M. Berault, garde des rôles, et Bouchard, son commis, qui a esté arresté prisonnier à la Bastille.
L’apresdisnée , à la Bastille, à L’ordinaire, sans qu’il s’y passast rien de considérable.
1 II s’agissait de former, à l imitation des Hollandais, une compagnie de commerce pour les Indes orientales. (Voy. le Journal d’Olivier d’Ormesson à la date du 1" août i664, du 20 et 21 mars 1 665. )
2 II n'est pas nécessaire de faire ressortir la partialité de l’auteur contre Colbert; il ne cherche pas à la dissimuler. J’ai insisté , dans l’Introduction, sur les services que Colbert avait rendus la France.
uin 1 664.
J^e jeudy matin 29 mai, il n’y eut point de chambre, à cause de l’indisposition de M. le chancelier, qui continuoit. Je fus chez M. le chancelier, ou je vis M. le duc de Coaslin, qui me dit que M. le chancelier, qui avoit fait estât de partir le lundy, lendemain de la l'este , seroit obligé de différer son voyage.
Je fus au Palais, où je trouvai MM. les maistres des requestes travaillant au procès de Boritemps pour les faux sceaux.
L’apresclisnée, à la Bastille, travailler à l’ordinaire. Je fus au sortir coucher à Amboille, et je revins le lendemain matin.
Le vendredy 3o mai, après avoir clisné avec M. le premier président, qui m’avoit parlé de l’affaire de M. de Querrieu contre M. de Longueval, lieutenant de la citadelle d’Amiens, je fus à la Bastille, où j’attendis que M. Piegnard eust achevé une confrontation avec M. Fouquet. Ensuite je travaillai avec luy, et je finis le dernier procèsverbal des quatre prests, et j’achevai tout le travail des procès-verbaux.
Ce mesme jour, les maistres des requestes jugèrent Bontemps, qui fut pendu l’apresdisnée , et l’on décréta contre beaucoup de gens.
Le matin, M. Besnard me dit que M. Pussort avoit vendu sa charge à M. Petit; ce qui fait raisonner tout le monde.
Le samedy 3 1 mai , veille de la Pentecoste , je fus voir M. Rouauit 1 (de Picardie, frère du curé cl’Olnon, près Saint-Quentin), qui enseigne la philosophie de Descartes, les expériences de la pierre d’aimant, où il nous expliqua tous ses différens effets, sur les principes de la philosophie de M. Descartes, et nous fit voir des choses fort singulières.
Le dimanche ier juin, feste de la Pentecoste, le matin au sermon de M. de Saint-Nicolas2; l’apresdisnée, à la Mercv. M. de Guise estoit à fextresmité et reçut l’extresme onction.
Le lundy 2 juin, à quatre heures du matin, M. de Guise mourut,
' Jacques Rouaull ou Rohault, né à nal d’Olivier d’Ormesson, de Claude Joly, Amiens en 1620, mort en 1674. curé de Saint-Nicolas-des-Champs , qui de-
2 II est souvent question , dans le Jour- vint évêque d’Agen.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
ayant commencé sa cinquantième année, fort regretté de tout Paris, juin 1664. estant fort honneste et civil, et le seul qui vécust en prince et fist despense en chevaux et en suite, ayant trente-six pages fort bien eslevés et mieux qu’à l’académie \ douze Mores, et sa maison estant la retraite de tout le monde2.
M. Pecot, estant entré céans au retour de la messe, me parla fortement contre la conduite misérable de M. Colbert et de Berryer à J’esgard de la chambre; que tout le monde estoit au désespoir et maltraité, sans aucune distinction. Je ne luy dis rien qu’en général, quoyqu’il dit me parler fort en conbdence.
Ce mesme matin, je fus à Ormesson disner avec mon père.
Le mardy 3 juin, je revins pour entrer le lendemain à la chambre; mais je trouvai qu elle estoit remise au jeudy.
Le mercredy 4 juin, je fus le matin chez M. le chancelier, que je trouvai en bonne santé dans son cabinet. Il me fit mille amitiés, me dit qu’on le pressoit de partir lundy, mais qu’il ne partiroit que le vendredy, lendemain de la Feste-Dieu.
Je vis ensuite M. Le Pelletier, revenu de Fontainebleau, qui me dit avoir vu deux fois M. Colbert, et qu’il l’avoit trouvé dans les derniers emportemens contre Messieurs de la chambre de justice de Paris, disant qu’il ne les espargneroit pas où il les trouveroit, et mille extravagances ; que M. de Brillac s’estoit mis au bureau au procès de Dumont, etc. en sorte qu’il semble qu’il ait perdu l’esprit; que toute la cour est dans une mélancolie, le roy seul se divertissant à la chasse avec sa maistresse 3, à la vue des reynes, sans aucune réserve; qu’il
1 On appeloit alors académies des écoles d’équitation destinées à la jeune noblesse. 11 y avoit ordinairement des cours de mathématiques annexés à ces académies. On trouve quelquefois, dans les écrivains de cette époque, et entre autres dans les Mémoires de Mme de Mottevilïe, le mot académistes servant à désigner les jeunes gens qui fréquentaient ces écoles.
2 II a été souvent question de ce duc de Guise (Henri de Lorraine) dans la première partie du Journal d’ Olivier d‘ Ormesson. On a publié sous son nom des Mémoires qui traitent surtout de son expédition de Naples (Paris, 1668, in-4°, et 1681, in- 12
3 MUe de la Vallière, dont Olivier d’Ormesson a parlé plus haut, p. 69.
JOURNAL
juin 1 664. n’avoit point fait ses dévotions à la feste, et que Monsieur luy ayant demandé s’il les feroit, il luy avoit dit que non et qu’il ne feroit pas l’hypocrite comme luy, qui alloit à confesse parce que la reyne mère le vouloit.
M. Le Pelletier me dit encore le retour de M,le d’Orléans1, et que le roy luy avoit escrit de sa main pour luy permettre de revenir, sans en avoir rien dit à la reyne mère; que c’estoit dans la vue du mariage de Savoye2; que l’on parloit de Mllc de Nemours3, avec le rov de Portugal; que M. le cardinal de Retz devoit saluer le roy à Fontainebleau et venir ensuite à Paris; que M. Poncet estoit, selon les apparences, pour succéder à M. le chancelier, s’il venoit à mourir durant le procès de M. Fouquet.
Le jeudy 5 juin4, le matin, à la chambre de justice, pour le procès de Dumont, receveur des tailles de Crespy. M. le chancelier demanda à M. de Ferriol, rapporteur, si son procès seroit vu pour estre jugé samedy. A quoy ayant dit qu’il le croyoit, il parut que cela ne plaisoit pas à M. le chancelier; et il dit que l’on disoit qu’il ne vouloit pas partir, et cependant on l’en empeschoit. Il dit aussy tout bas à M. le président de Nesmond que M. Le Bossu, n’estant pas gradué, n’iroit pas à Fontainebleau, ne pouvant estre juge d’un procès criminel. Voilà une adresse pour l’exclure du procès de M. Fouquet, parcequ’il est du nombre des réprouvés qui sont bien intentionnés pour la justice5.
A la fin de la séance, M. le rapporteur fit mieux sa cour; car il
1 II s’agit probablement ici de Mu° de Montpensier, fille du premier lit de Gaslon d’Orléans. On voit, parles Mémoires de cette princesse , qu’elle était alors exilée à Saint-Fargeau. Elle fut en effet rappelée
à la cour en i664, et le roi lui proposa
de la marier au duc de Savoie. (Voy. les Mémoires de Mllc de Montpensier, à l’année
1 6GZ». )
5 Charles-Emmanuel II , duc de Savoie,
venait de perdre (janvier i664) sa première femme, Françoise d’Orléans.
3 Marie-Françoise-Elisabeth de Savoie- Nemours épousa le roi de Portugal, Alphonse VI, le 25 juin 1666.
* Cf. le Journal de Foucault, t. 111, f° 191 v°, sqq.
5 Ces détails et ceux qui suivent sont omis dans le Journal du greffier Foucault.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
dit que son procès occuperoit bien encore le lundy et le mardy de la juin j 664. semaine prochaine; et M. le chancelier dit qu’il le jugeoit ainsy.
Tous les gens de M. Colbert tesmoignent grande passion de faire pendre ce Dumont pour faire un exemple et avoir un préjugé contre M. Fouquet.
Au sortir de la chambre, je fus avec Besnard chez le premier président, qui nous mena disner à Auteuil. Il nous monstra un arrest imprimé, qui avoit esté le jour précédent signifié aux payeurs des rentes et affiché par les rues, par lequel le roy, voulant faire le remboursement de toutes les rentes de la ville sur le pied de leur valeur depuis vingt-cinq ans, ordonnoit à tous les rentiers de porter, dans un mois, leurs titres pardevant MM. d’Aligre, de Sève et Colbert, conseillers au conseil royal, et Marin, intendant des finances; et pendant ce temps le fonds en seroit fait. Cet arrest est daté du 2 4 mai1.
Nous discourusmes sur toute cette conduite, qui semble fort imprudente. c
Le soir, je sçus que tous les rentiers, avertis de cet arrest, avoient couru à l’Hostel-de-Ville 2, et que la consternation et le désespoir estoient dans le cœur de tout le mondé.
Le vendredy 6 juin, le matin, à la chambre de justice pour l’affaire de Dumont, à l’ordinaire. M. de Pontchartrain me dit avoir vu M. Le Bossu; qu’il luy avoit dit qu’ayant vu M. le chancelier pour une affaire, M. le chancelier luy avoit demandé s’il estoit gradué 3 ; et, luy,
1 C est à ce remboursement des rentes sur le pied de la valeur primitive que Boileau fait allusion dans les premiers vers de sa satire m :
Quel sujet inconnu vous trouble et vous altère P D’où vous vient aujourd’hui cet air sombre etsévère , Et ce visage enfin plus pâle qu’un rentier A l’aspect d’un arrêt qui retranche un quartier?
2 C’était à l’Hôtel - de - Ville que se payaient les rentes. De là les épigrammes qu’on fil à cette époque, et où l’on rap¬
proche l’Hôtel-de-Ville et l’Hôtel-Dieu. En voici une souvent citée, d’après le recueil de Maurepas, t. Il, p. 45g :
De nos rentes , pour nos péchés ,
Si les quartiers sont retranchés,
Pourquoy nous esmouvoir la bile ?
Nous n’avons qu’à changer de lieu :
Nous allions à l’Hostel-de-Ville,
Eh! nous irons à l’Hostel-Dieu.
J S’il avoit pris ses grades (bachelier, licencié, docteur) dans une faculté de droit.
JOURNAL
juin .604. ayant dit que non, il avoit changé de discours; qu’il avoit répliqué qu’en la chambre de justice de 1 62 5, de quatre maistres des comptes il y en avoit deux non gradués, qui avoient esté juges de tous les procès, et que c’estoit l’usage.
Le chagrin paroist sur le visage de chacun , n’y ayant personne qui ne soit intéressé à cette suppression [des rentes] , soit par la perte de son revenu, soit parcequ’il ne reste plus où placer son argent, n’y ayant plus aucun commerce et chacun gardant son argent.
Le samedv 7 juin \ à la chambre de justice. M. Voisin me dit que, le jour précédent, il y avoit eu une foule de rentiers à l’Hostel-de- Viile, qui avoient fait bien du bruit; qu’il leur avoit parlé2, et qu’il iroit à Fontainebleau.
Je vois que le chagrin augmente fort sur le fait des rentes; mais personne n’ose parler. Je ne sçais quel sera le succès de cette affaire; mais il y a à craindre de fascheux événemens; car il y a bien des gens au désespoir qui se croient ruynés, n’ayant autres biens.
Dimanche 8 juin, je fus le matin à Amboille avec M. l’abbé de Bar et M. de Longueval, et je revins le soir.
Le lundy 9 juin3, le matirî, chez M. le chancelier pour l’affaire de Dumont. Sur une affaire que M. Catinat rapporta, pour, sur la requeste du procureur général, débouter un homme de son appel d’un jugement de récusation rendu par un subdélégué4, il fut d’avis de débouter cet appelant; les autres, qu’il falloit luy permettre de vérifier ces faits dans trois jours; les autres, qu’il falloit commettre un autre subdélégué.
M. Pussort dit qu’il estoit estrange que les formalités empeschassent la justice , et que présentement le roy ne pouvoit faire faire le procès à un homme qui auroit de l’argent; qu’il falloit pourvoir à ce
1 Cf. le Journal de Foucault, t. III, 1° 196. Il ne parle que de procès sans intérêt; rien sur les rentes.
Voisin était prévôt des marchands de Paris.
' Cf. le Journal de Foucault, t. III , f" 196 v°, sqq.
4 La chambre avait établi des juges suhdélégués dans les provinces. Aucun de ces détails ne se trouve dans Foucault.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 151
désordre, et, après s’estre estendn sur des généralités avec chaleur, juin 166/1 . il conclut à débouter de l’appel.
Je dis, en opinant, que la forme me donnoit plus de peine que le fond; car je ne croyois pas les causes de récusation fort considérables; mais que débouter un appelant sans l’entendre, après qu’il avoit présenté requeste, qui poursuivoit peut-estre des conclusions au parquet, me sembloit injuste. Je fus d’avis d’ordonner que, dans trois jours, il bailleroit ses moyens d’appel.
M. le chancelier prit cet avis; et il passa par là, M. Pussort en tesmoignant son chagrin, estant persuadé que la belle justice est de condamner les gens sans les ouyr.
M. Voisin me dit qu’il avoit esté à Fontainebleau; que le roy vouloit que l’arrest fust exécuté; mais qu’il apporteroit toutes les facilités dans l’exécution, et que le payement des rentes ne cesseroit point.
Après le disner, je fis vérifier tous les inventaires du procès de M. Fouquet pour y restablir toutes les pièces qui en avoient esté tirées et les remettre au greffe pour estre portées à Fontainebleau. M. Chamillart, procureur général, y fut présent.
Le matin de ce jour, M. Pecot m’apporta mille livres; me dit la brusquerie de M. Hotman, qui avoit monstré aux provinciaux1 deux estats : l’un de mille livres, l’autre de deux mille, disant qu’ils toucheroient trois mille livres, dont mille pour des meubles; et que cela n’estoit point et leur avoit donné du chagrin; et il se mit à pester contre cette conduite, comme un homme malcontent.
Le mardy 10 juin, le matin2, à la chambre, achever la visite de. l’affaire de Dumont. Je sçus de M. Voisin que, le jour précédent, il y avoit eu grand bruit à l’Hostel-de-Ville de gens qui demandoient à s’assembler; qu’il y avoit bien des gens qui n’estoient pas rentiers et qu’il y en devoit avoir plus grand nombre aujourd’huy.
[M. Voisin] estant sorti, M. le chancelier dit que les desseins du roy sur le fait des rentes estoient fort justes; que c’estoit un prince
1 C’est-à-dire aux commissaires tirés 2 Cf. le Journal de Foucault , t. 111,
des parlements de province. f°s 198 v° et 199.
JOURNAL
Juin .664. qui ne prétendent que la raison; mais que de s’assembler et faire du bruit estoit une chose fort estrange; qu’il falloit respecter la majesté des roys; que les tumultes se brisoient contre comme les flots de la mer qui s’arresloient contre le sable; que c’estoit le mesme esprit que celuy des derniers troubles; qu’il y avoit des gens qui n’estoient pas rentiers qui s’y mesloient, comme le diable dans l’orage; qu’on sçavoit qu’on avoit envoyé des courriers dans les provinces; qu’il falloit bien prendre garde de ne pas offenser la majesté royale; qu’il ne pouvoit se souvenir sans estonnement de deux choses : lune, d avoir vu les piques des bourgeois baissées contre celles des soldats des gardes, et l’autre, les députés des princes du costé d’une table traiter avec les députés du roy, des sujets contre leur prince; et ainsy des paroles fort grandes, mais fort inutiles et imprudentes à M. le chancelier, qui avoit esté du party des princes contre le roy, et dont le gendre, M. de Sully, avoit fait passer l’armée espagnole par Mantes1.
1 Ce fut le 3 mars 1662 que le duc de Sully livra passage aux troupes que le duc de Nemours amenait des Pays-Bas espagnols. Le chancelier, accusé dès cette époque d’avoir secondé ce mouvement, s’empressa d écrire à la reine Anne d’Autriche pour se justifier. Voici la lettre qu’il adressa à celle princesse (Archiv. des alf. étrang. France, t. i4o, pièce 4o) :
« 18 mars .652.
« Madame ,
« J’ai eu avis que mes ennemis n’ont oublié aucun artifice pour persuader vostre majesté que le passage de l’armée commandée par M. de Nemours par la ville de Mantes a esté non-seulement conduit par mes conseils, mais que j’ay envoyé des gens de guerre avec mes domestiques et le marquis de Coeslin k la teste de cinquante gentishommes pour servir M. de Sully en cette occasion. Ce fait est
bien spécieux, et, si mon innocence n’estoitbien assurée, j’aurois sujet de craindre que cette calomnie artificieuse fist une forte impression sur l’esprit de vostre majesté. Mais, madame, je puis dire avec vérité que je n’ay jamais eu la pensée de m’engager à soustenir le dessein de ce passage ; et , si j’en eusse eu connoissance , je m'y serois opposé pour l'empescher.
C’est un fait bien coloré que M. de Sully m’estant si proche, il m’a communiqué son dessein. Je n’ay point d’autre response à faire , sinon que ce sont des apparences qui ne sont fondées sur aucune vérité. Il est mon gendre; mais je ne dois pas respondre de toutes ses actions, ny luy n’est pas obligé de me faire part de sa conduite. L’expérience a fait assez connoistre que, dans les guerres civiles, les pères et les enfans sont souvent de party contraire, et que l’on n’a jamais imputé aux uns la conduite des autres. Si mes domestiques
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
M. Pussort dit aussy que c’estoit la Fronde; mais que tout iroit juin 1 664. bien et que seroit bien hardy qui voudroit attacher la sonnette. A tout cela personne ne respondit.
Au sortir, je fus voir M. de Marillac, marié avec Mlle de Champigny-Sarron, fille de l’intendant de Lyonnois 1 et nièce de Mme d’Aligre2, qui luy donnoit beaucoup par contrat.
Le soir, chez Mme de Rambouillet3, avec M. et Mme Pradel.
ont esté à Mantes , ce n’a pas esté par mon commandement. J’ay appris que deux y avoient esté par curiosité pour voir passer cette armée. Vostre majesté jugera si ce petit nombre pouvoit donner des forces à M. de Sully pour se rendre maistre des habitans, que l’on a sçu avoir eu commandement de l’arrester prisonnier.
« Je ne dis rien de l’envoy des gens de guerre ny du marquis de Coeslin , estant une supposition sy grande et sy hardie qu’elle se destruit elle-mesme. Je m’estonne que mes ennemis ayent eu le front d’advancer celte faulseté. Si les artifices de ceux qui travaillent il y a si longtemps à ma ruyne ont plus de force que la vérité, si mes services rendus pendant dixhuit ans, avec la fidélité et dévotion que doibt un premier officier de la couronne , ne me mettent à couvert et hors des atteintes de leurs impostures, je ne sçay ce que les gens de bien ne peuvent craindre; ils devroient estre contens d’avoir obligé vostre majesté de m’esloigner de la cour deux fois et de me priver de la fonction de la première charge de la couronne, sans avoir fait aucune action qui pust mériter ce traitement. J’ose le dire ainsy après que vostre majesté me faisant porter le commandement de me retirer et de remettre les sceaux, elle donna ordre de me dire que le roy et vostre majesté
avoient entière satisfaction de mes ser vices, et que l’on me conserveroit tousjours et à mes enfans leur bienveillance. Mes ennemis ont peine de voir qu’il demeure encore quelque souvenir de mes services ; ils travaillent pour en effacer toutes les marques et me ravir la rescompense qui m’est la plus précieuse, un jugement honorable de mon roy; c’est le trésor que je veux laisser à ma famille, avec la réputation de n’avoir pas tenu les voyes d’iniquité pour arracher des mains de mon maistre les grâces que je n’aurois pas méritées. Ainsy, madame, j’espère que vostre majesté aura cette bonté de donner cette protection à mon innocence contre les suppositions et les impostures dont on m’a voulu charger; elle ajoutera cette action de justice à un nombre d’autres qui m’obligent à demeurer,
«De vostre majesté le très humble, très obéissant et fidèle subject,
« Següier. »
1 René de Marillac, seigneur d’Ollainville, d’Attichy et de la Ferté-sur-Perron , épousa Marie Bochart, fille de François Bochart , seigneur de Sarron et de Champigny, intendant de Lyon.
2 Élisabeth Luillier, femme d’Étienne d’Aligre; elle mourut le 8 février i685.
3 Catherine de Vivonne, marquise de
JOURNAL
uin 1 6 64-
Mercredy î i juin, le matin, chez M. Le Pelletier, qui me dit la manière dont l’arrest des rentes avoit esté donné : il avoit esté résolu et dressé pour les rentes des huit millions seulement, mais M. Colbert, ayant la minute, s’avisa que, si l’on ne parloit cpie des huit millions, les autres rentes enehériroient et cousteroient. plus au roy à rembourser, et qu’il estoit mieux que l’arrest fust pour toutes les rentes, afin de les mettre dans le descry; et que, sur ce principe, il avoit de sa main recorrigé la minute de l’arrest et en avoit dit un mot au roy pour [le] luy faire agréer; et que M. Haligre ayant dit à M. Colbert en particulier que cet arrest feroit bien du bruit, et que c’estoit beaucoup faire de choses tout ensemble, M. Colbert avoit répliqué qu’il ne s’en inquiétoit pas et que c’estoit sa grandeur.
Je fus ensuite voir M. Boucherai, où je trouvai M. Ladvocat1, maistre des requestes et conseiller de ville, qui me dit que, le jour précédent, il y avoit eu assemblée de ville ou il s’estoit trouvé grand nombre de rentiers, hommes et femmes; qu’il ne s’y estoit pas dit une mauvaise parole; qu’ils avoient conféré dans une petite salle, parceque les assemblées dans la grande salle ne se peuvent faire qu’avec la permission du parlement; qu’il avoit esté résolu que M. le prévost des marchands retourneroit à Fontainebleau pour supplier le roy de vouloir révoquer cet arrest, ou, en cas qu’il y persévérast, qu’il voulust faire le remboursement sur les matricules sans obliger à représenter les titres; donner des commissaires des compagnies souveraines dans l’Hostel-de-Ville pour y travailler et faire distinction dans le prix des rachats entre ceux qui avoient acheté ou qui les avoient de la première constitution; car ces derniers les avoient pour remboursement de droit, et elles leur coustoient plus que le denier douze de la constitution2, suivant les liquidations qui en avoient esté faites; que cette conférence s’estoit passée assez doucement, et que
Rambouillet, mourut le 2 7 décembre 1 665 1 Antoine Ladvocat avait été reçu
a l’âge de soixante et dix-huit ans. Son hô- maître des requêtes le 3 février 1660.
tel était le rendez-vous des beaux esprits 2 8 33 p. o/o.
dans la première moitié du xvne siècle.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
l’on attendoit la response de la cour. M. le procureur général de la Juin 1664. cour des aydes1 me vint voir. „
Après le disner, je fus avec mon père saluer le cardinal de Retz, logé à l’hostel de Retz, près les Capucins. Nous y trouvasmes beaucoup de monde. Il est fort gaillard, faisant de grandes civilités, ayant le visage bon, les cheveux fort gris. Il doit partir demain pour aller à Saint-Denys, y demeurer un jour et retourner à Commercy2, ne voulant pas séjourner icy, afin de ne point donner de jalousie, évitant mesme de voir beaucoup de monde.
M. de Nesmond me dit avoir reçu son billet de logement pour Fontainebleau, et que M. Berryer luy avoit dit que la translation se vérifieroit samedy, et que la chambre s’assembleroit le vendredy après la petite Feste-Dieu.
Le soir, je fus chez M. le premier président, où M. du P. M.3 me dit que l’on luy avoit dit de bonne part que M. le cardinal avoit laissé , par ses Mémoires, que le roy d’Angleterre n’estoit péri que parceque ses sujets estoient trop riches, et qu’il falloit que le roy, pour sa seureté , appauvrist tous ses peuples ; que le roy se railloit de la misère des gens, et [de ce] que les calèches n’estoient plus si belles; et que sa conduite causeroit une révolte générale. M. le premier président nous dit, à M. Boucherat et à moy, la conversation de Foucault, qui l’avoit félicité sur le bon succès de l’assemblée de l’Hostel-de-Ville, comme y ayant contribué, premièrement ayant dit qu’il n’assembleroit point les chambres, le roy le luy ayant cleffendu par une lettre de cachet, et encore par ses soins particuliers; et ensuite luy avoit parlé comme si toute l’affaire estoit consommée et qu’il n’y eust plus rien à craindre; qu’il falloit prendre garde à ne pas offenser le roy; car il seroit bien ayse qu’il se fist quelque bruit pour luy donner occasion à quelque
1 Nicolas Le Camus fut procureur général de la cour des aides du 27 novembre 1648 au 28 février 1672.
2 Le cardinal de Retz était seigneur, ou ,
comme on disait dans ce temps-là, damoi¬
seau de Commercy en Lorraine (Meuse), 3 II s’agit probablement de Godard du Petit-Marest, conseiller au parlement de Paris, dont il a été question plus haut dans le Journal d’Olivier d’Ormesson.
juin i (i64. grand exemple. A quoy il avolt répliqué que, si l’on vouloit le bruit, il n’avoit rien à dire. •
A juger do la disposition des affaires, il y a beaucoup à craindre de mauvais succès, si ce n’est que les rentiers souffrent tout sans faire bruit. Car sans doute, au moindre bruit, la cour portera tout aux extresmités rigoureuses, le génie estant à la sévérité. Mais, si la chaleur augmente, le désespoir est si universel qu’il y a tout à craindre, et il est mieux de souffrir sa ruyne sans résister. Ce n’est pas que ce coup ne produise à la fin quelques suites fascheuses. Si !a cour vouloit s’adoucir, voyant la soumission des rentiers, ce seroit un grand bien; mais le caractère de M. Colbert est trop dur pour profiter de cette occasion.
Le jeudy 12 juin, jour de la Feste-Dieu, le matin, à la procession du Saint-Sacrement, où il n’y avoit que MM. de Montmort le cadet, Briçonnet et moy en robes rouges. Le soir, M. Berryer me vint voir pour l’affaire de Dumont.
Le vendredy 1 3 juin, je fus averty qu’il n’y auroit point de chambre. Je fus chez M. Le Pelletier, qui me dit qu’il devoit partir pour aller à Fontainebleau, mais qu’il avoit reçu une lettre de M. Le Tellier qui luy marquoit de ne bouger; que M. le prévost des marchands rapportoit un arrest par lequel le roy donnoif trois mois pour représenter les titres aux commissaires, qui rendroient les originaux et ne retiendroient que des copies; que le remboursement se feroit avec les prévost des marchands et eschevins, et que les arrérages seroient payés jusqu’au remboursement actuel; que cet arrest sembloit estre un adoucissement en ce qu’il donnoit du temps, pendant lequel les affaires pourroient s’accommoder.
Je fus voir M. le chancelier, que je trouvai dans son cabinet avec M. IJoncet; il me parut en bonne santé; il me dit avoir un peu mal à la jambe, et me fit beaucoup d’amitié. De là au Palais, où je trouvai madame la première présidente1 en meilleure santé, n’ayant point eu de fièvre.
2 Madeleine Potier, fille de Nicolas Potier, seigneur d’Ocquerre.
Le samedy 1 4 juin1, estant assemblés à l’Arsenal, l’on fit entrer Juin 1664. Dumont, lequel, estant sur la sellette, demanda conseil, disant que, depuis la confrontation, il avoit esté renfermé et n’avoit vu personne.
M. le chancelier l’ayant pressé de respondre et Dumont ne l’ayant pas voulu, il luy fit tous les interrogatoires sur tous les points du procès, en lisant un cahier où tous les interrogatoires estoient escrits article par article.
Ces articles lus, Dumont se retira. M. le chancelier voulant faire opiner, M. Catinat dit quelque chose sur la procédure; enfin, il dit qu’il falloit faire entrer Dumont pour luy déclarer qu’on l’alloit juger.
Sur quoy M. le chancelier ayant fait entrer Dumont, il se remit sur la sellette et refusa encore de respondre, quelque interpellation que M. le chancelier luy fist. Sortant encore hors des barreaux pour se retirer, quelques-uns de Messieurs luy ayant dit qu’on l’alloit juger, il se ravisa et revint sur la sellette pour respondre. M. le chancelier luy ayant dit de dire ce qu’il vou droit pour sa deffense, il demanda à estre interrogé par articles. M. le chancelier ne le voulant pas, chacun se chagrina; et M. de Nesmond luy dit qu’il falloit recommencer l’interrogatoire sur tous les articles2. Ce qu’il fit, lisant les propres articles; mais comme il avoit dessein que l’affaire fust jugée ce j ourla, il ne vouloit pas luy donner le loisir de s’expliquer; ce qui fit murmurer beaucoup de Messieurs. Enfin, de despit, il jeta son cahier à M. de Nesmond et luy dit qu’il interrogeast; qu’il n’en pouvoit plus.
M. de Nesmond luy rendit son papier et dit que c’estoit à luy. Mais, au lieu de continuer, il envoya son cahier à M. le rapporteur, qui fit l’interrogatoire suivant son extrait, et Dumont se delfendit assez bien et consomma le reste de la matinée; et, s’il y eust eu assez de temps pour opiner, les esprits paroissoient fort bien disposés pour luy. Mais, l’interrogatoire achevé, M. le chancelier se leva piqué, et,
1 Cf. le Journal de Foucault, t. III,
2 11 n’est question , dans le Journal de Foucault , d’aucun de ces incidents. Il ne
dit rien de l’impatience du chancelier ni des paroles qu’il adresse au président de Nesmond. Il se borne à relater les questions et les réponses.
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juin sans dire mot à personne ny si l’on continueroit lundy, parceque, n’ayant pas parlé à Foucault, il ne sçavoit si l’on vouloit différer ou continuer; mais, après luy avoir parlé, il dit que l’on viendroit lundy.
Beaucoup de Messieurs me parurent fort indignés de la conduite de M. le chancelier, qui faisoit connoistre son empressement pour plaire à la cour, et qu’il ne songeoit qu’à faire condamner promptement cet homme, sans garder la bienséance d’un juge qui doit escoute-r favorablement un accusé et chercher plustost à le soulager qu’à l’accabler.
L’apresdisnée, je fus à Amboille avec M. l’abbé de Collanges1 et M. Le Pelletier. Nous parlasmes des rentes et s’il estoit expédient au roy de les racheter, l’expérience ayant fait connoistre que, si les rentiers ont esté des premiers à crier ou des retranchemens ou des retardemens, et ainsy ont donné lieu aux désordres, ils ont aussy restabli le roy dans Paris, et lors de la Ligue et lors des derniers troubles, ayant reconnu que leur intérest estoit inséparable de celuy du roy, du repos et de la tranquillité de l’Estat; et il semble qu’il soit important d’attacher Paris (car les rentiers y sont très considérables) à ne se despartir jamais de l’obéissance due au roy.
Le dimanche i5 juin, Mme de Nogent2 avec sa fille3, MM. d’Harouys4 et cl’Espeisses vinrent à Amboille et tesmoignèrent en estre fort satisfaits.
1 II a été question, dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson, de Christophe de Coulanges , abbé de Livry. Il était oncle de Mme de Sévigné , qui en parle fort souvent dans ses lettres et le désigne ordinairement par le nom de bien Ion.
: Marie Coulon, dont il a été question dans l’Introduction en tête du premier volume. Elle avait épousé en premières noces Nicolas Le Prévost, oncle d’Olivier d’Ormesson.
3 Marie Coulon eut deux tilles de son
mariage avec Nicolas Bautru, comte de Nogent : i° Marie, qui épousa René, marquis de Rambures ; 2° Charlotte, qui épousa successivement Nicolas d’Argouges, marquis de Rannes, et Jean- Baptiste- Armand de Rohan, prince de Montauban. Il s’agit probablement ici de Charlotte de Bautru , qui était la bienaimée de MD‘° de Nogent, comme on le verra dans la suite du Journal d’Olivier d’Ormesson , à la date du 5 janvier 1668.
4 D’Harouis était un trésorier des états
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
Le lundy 16 juin1, à l’Arsenal. La chambre de justice estant as- Juin 1664. semblée, M. Ferriol remit le fait du procès et destruisit tous les moyens et les raisons de Dumont, traita ensuite la question du péculat, rapporta les lois et les ordonnances, et prouva que la peine estoit la mort, et conclut, suivant les conclusions, à déclarer Dumont atteint et convaincu du crime de péculat et de concussion, et, pour réparation, à faire amende honorable et à estre pendu. M. le chancelier, contre l’usage ordinaire, demanda l’avis à M. de Gizaucour avant M. Pussort, afin de prendre ensuite le costé des provinciaux, parceque, s’il avoit fait opiner M. le Féron et les officiers de Paris les premiers, aucuns des provinciaux auroient suivi leur avis. Ainsy M. de Gizaucour opina le second, establit fortement que la mort estoit la peine du péculat; que la chambre l’avoit jugé en la personne de Gourville2, et que, quoyque l’arrest fust par défaut, cela n’empescboit pas que la question ne fust jugée; que l’on ne pouvoit douter que Dumont ne fust convaincu de péculat, et conclut comme le rapporteur. M. Pussort soustint ensuite la mesme proposition, que la question estoit jugée, s’estendit sur les faits du procès et conclut à l’avis du rapporteur, sinon qu’il ne fut pas d’avis de l’amende honorable avant l’exécution. M. de Noguès fut du mesme avis, après avoir opiné assez longuement; M. Hérault, idem, du bonnet,
M. de Rocquesante establit fortement que la peine du péculat n’estoit point la mort, rapporta les ordonnances qu’il lut, mais dit que
de Bretagne, sur lequel Mmc de Sévigné donne beaucoup de détails dans ses Lettres. Il mourut à la Bastille, en 1699, comme nous l’apprenons parles Mémoires de Saint-Simon (t. I, p. 336-33y, édition Hachette, in-8°) : « Le pauvre d’Harouis mourut en ce temps -cy à la Bastille, où il estoit depuis dix ou douze ans; il avoit esté longtemps trésorier des estats de Bretagne. C’estoit le meilleur homme du monde et le plus obligeant ; il ne sçavoit que prester de l’argent et point presser
pour se faire payer; avec celte conduite il s’obéra si bien, que, quand il fallut compter, il ne put jamais se tirer d'affaire. » Saint-Simon écrit son nom d’Arrouy ; Olivier d’Ormesson, d’Idarouys.
1 Cf. le Journal de Foucault, t. III, f° 210, sqq.
2 Jean Hérault ou Airault, sieur de Gourville, né en 1626, mort en iyo3. 11 a laissé des Mémoires qui se trouvent dans toutes les collections de Mémoires relatifs à l’histoire de France.
juin i<)6/i. les exactions sur le peuple estoient capitales; il cita les textes, et, ayant tourné tout son avis sur les exactions faites par Dumont, il conclut cà la mort. M. de Sainte-Hélène laissa la question douteuse, parla de la nécessité de faire un exemple, fit entendre qu’il ne seroit pas si sévère en d’autres affaires, et conclut à la mort. M. de la Toison fut du mesme avis, sans s’expliquer. M. du Verdier dit que la procédure luy donnoit peine, s’estendit à en monstrer le défaut et prit un avis interlocutoire à entendre de nouveau les tesmoins. M. de Massenau dit qu’il falloit qu’il avouast sa foiblesse, parceque d’abord il avoit esté persuadé que cet homme estoit criminel; depuis, après l’avoir ouy, il ne le trouvoit plus si coupable; et s’estant énsuite estendu sur la peine du péculat, il dit qu’elle n’estoit pas capitale, mais estoit laissée à l’arbitrage des juges, parcequ’il trouvoit grande différence entre un péculat de cent escus et un de cent mille escus; qu’il falloit expliquer la loy par la raison , è troppo dura legge che la natura offende, et, après avoir estendu ses maximes, qui alloient à la douceur, il conclut qu’il trouvoit cet homme très coupable et conclut à la mort. Ce qui surprit beaucoup, parceque, suivant son raisonnement, il devoit conclure à la douceur.
M. Catinat reprit les défauts de la procédure et conclut à l’amende honorable, au bannissement pour neuf ans hors du ressort du parlement, 2 4 oo livres d’amende et déclaré indigne de tenir charge royale; M. Le Féron, idem, et à la peine du quadruple des fausses reprises; M. de Moussy, idem, s’estant assez estendu; M. de Brillac, sans parler, fut de l’avis de M. Catinat; M. Besnard, s’estant assez expliqué, idem.
M. Voisin, après s’eslre longtemps expliqué et avoir dit qu’il ne falloit pas dire ses sentimens avec mollesse, conclut à la mort; et moy, sans parler, je fus de l’avis de M. Catinat. M. le président Pontchartrain, sans parler aussy, fut de l’avis de M. le rapporteur; ce qui me surprit, m’ayant tousjours parlé autrement. M. de Nesmond dit que cet homme n’estoit point coupable du péculat et s’estendit assez, et lut de l’avis de M. Le Féron. M. le chancelier s’estendit sur des
considérations générales et conclut à la mort; et ainsy l’affaire fut Juin i 664. jugée, et il passa à la mort de treize contre huit, après que les avis eurent esté relus trois fois. L’arrest fut escrit à l’instant et signé1.
Ensuite on lut les lettres-patentes pour la translation de la chambre de justice à Fontainebleau2, et la première séance fut indiquée par M. le chancelier au mercredy 2 5 juin , lendemain de la feste de SVJean.
La condamnation de cet homme surprit beaucoup et a donné grande douleur particulièrement à ceux qui prennent intérest aux prisonniers, crainte de la conséquence. L’exécution fut faite, après l^e disner, dans la place devant la Bastille3.
Ce jour, mon père estant revenu d’Ormesson, continua à saigner du nez, ayant commencé jeudy, jour de la Feste-Dieu, au matin, ayant eu auparavant une petite foiblesse. Cela a continué depuis chaque jour deux ou trois fois. Ce qui obligea de le faire saigner d’une palette de sang; il est sans mauvais accident. Néantmoins l’on craint que cela ne vienne de foiblesse de nature.
Le rnardy 1 7 juin, je fus le matin à la Bastille avec M. de Sainte- Hélène et M. Fo. (Foucault), pour délivrer à M. d’Artagnan les coffres de l’espargne et les transporter à Moret. M. Fou. (Foucault) me dit le chagrin de M. F. (Fouquet) contre M. Poncet lors de la dernière confrontation ; qu’il luy avoit dit qu’il avoit fait des faussetés dans son inventaire; qu’il les expliqueroit en temps et lieu, et autres paroles de chaleur et de fierté; que M. Poncet, avant de sortir, luy avoit fait des civilités et qu’il trouvoit cela assez extraordinaire , estant mieux de s’abstenir des complimens.
J’ay sçu que M. Colbert avoit fort exagéré ce chagrin au roy, et, parceque cela estoit arrivé durant la chaleur des rentiers à l’Hostelde-Ville, il faisoit crçire que M. F. (Fouquet) espéroit beaucoup aux troubles, et que ses émissaires avoient fait plus de bruit à l’Hostelde-Ville que les rentiers.
1 Cf. l’arrêl dans le Journal de Fou- 3 Voy. clans le même Journal, ibid.
cault, t. III, f0! 111, 217 v°, sqq. f° 223 v°, sqq. le procès-verbal de l’exé-
2 Voy. ces lettres, ibid. f° 228 v°, sqq. culion de Dumont.
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înin
1 Le lundy 2 3 juin, MM. Besnard, de Briüac et moy, nous parlismes dans mon carrosse de Paris, arrivasmes à Essonne après huit heures, vismes la maison d’Essehn1 2 et nous arrivasmes à Fontainebleau de fort bonne heure, où la maison de Gourville nous avoit esté marquée, assez commode pour nous trois.
Le mardy 2 4 juin, je vis M. le Premier3, qui me parla de nos affaires, et je trouvai que l’on estoit aussy persuadé que la condamnation de Dumont estoit injuste à Fontainebleau qu’à Paris. Je vis M. de Turenne, qui me fit beaucoup d’amitié. Là j’appris qu’il avoit reçu nouvelles de la levée du siège de Canise4, et que le grand visir marchoit avec soixante mille hommes.
Chez le roy, j’appris que M. le légat5 arriveroit jeudy à Nemours; qu’il estoit encore incertain s’il feroit son entrée à Fontainebleau et à Paris, et de quelle manière il y seroit reçu, et que cela despencloit de ce qui seroit accordé sur la demande que le roy faisoit de l’induit6 sur les trois éveschés de Metz, Toul et Verdun, et que le légat
1 On saute, dans le ms. d’Olivier d’Ormesson, du f° 43 au f° 5 1 , et du 17 juin au 28. Cependant il n’est pas probable qu’il y ait lacune. Les feuillets enlevés paraissent être restés en blanc, comme on le voit au verso du f° 43. L’ajournement de la chambre explique l’interruption du journal.
2 Esselin ou Ilesselin était un maître de la chambre-aux-deniers, qui avoit dans l’île Saint-Louis un hôtel construit sur les des¬
sins de Louis le Vau. On appelait chambre-
aux-deniers une juridiction spéciale chargée de vérifier les comptes de la maison du roi.
Ce mot désigne ordinairement le premier écuyer. C’était alors Henri de Beringhen, qui mourut le 3o avril 1692, à l’âge de quatre-vingt-neuf ans.
Canise, Canisa ou Kaniska, dans la
basse Hongrie, sur la rive droite de la Drave.
5 Le cardinal Chigi , neveu d’Alexandre VII, venait faire réparation de l’insulte qu’avait essuyée à Rome, deux ans auparavant, l’ambassadeur français, duc de Créqui. Le droit d’asile accordé aux ambassadeurs et l’inviolabilité de l’hôtel de l’ambassade française n’avaient pas été respectés. Le pape refusa d’abord la réparation demandée par Louis XIV. Le roi rappela alors son ambassadeur et fit sortir le nonce de France. Effrayé des menaces de Louis XIV, le pape accorda au roi ce qu’il demandait, et, entre autres choses, l’envoi d'un légal qui devait faire des excuses publiques. Ce légat fut le cardinal Chigi, dont Oliv. d’Ormesson parle souvent dans la suite de son Journal.
6 On appelait ainsi un bref par lequel
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
ayant dit qu’il n’avoit pas ce pouvoir, il avoit envoyé à Rome et qu’on Juin 166 attencloit le retour de son courrier, et cpie c’estoit la véritable raison de son retardement. L’on disoit encore partout une badinerie : qu’il avoit pris du mal à Marseille et qu’il se faisoit traiter. Je saluai le roy sortant de son conseil pour aller à la messe, sans qu’il me parlast ny à M. Besnard.
Après le disner, je vis M. le chancelier, MM. Haligre et de Sève; et, parlant d’affaires, j’appris que, lorsqu’on parloit de faire les choses dans les règles et avec les formes ordinaires, l’on disoit que c’estoit du vieux temps; et c’est ce qui me paroist plus fascheux, que pour faire ce qui est juste l’on ne veuille ny formes ny règles; car les conséquences en sont dangereuses.
Le soir, je vis M. Colbert, qui me fit entrer dans son cabinet; il me reçut fort civilement, et nostre entretien ne fut que de choses indifférentes, de l’âge et de la santé de mon père, du grand travail du roy, des beautés nouvelles de Fontainebleau, sans parler de la chambre de justice ny du procès.
Le mercredy 2 5 juin, je vis, avec MM. Besnard et Brillac, M. le mareschal de Villeroy, qui nous parla du fonds de dix-huit millions effectifs que le roy avoit fait pour le remboursement des rentes, et le projet de vingt-deux millions pour l’année prochaine; que le point essentiel estoit le pied du remboursement; et, chacun disant des raisons contre cette résolution, je dis que l’on tiroit onze millions du commerce, et que je ne voyois pas par où ils pourroient y rentrer.
Il me dit que c’estoit la raison la plus importante, et que, pour luy, il croyoit que c’estoit assez de rembourser les rentes sur les tailles, pareeque le roy avoit donné les meilleures élections; qu’il en coustoit au roy par an plus que les rentiers n’en recevoient, pareequ’ils donnoient trois sols de remise pour assurer et régler les payemens, et le roy ne donnoit que neuf deniers1.
le pape donnait à un prince ou à un corps ( 1. 1 , p. 1 1 2 ) : « Pour les traites des recettes le droit de nommer aux bénéfices vacants. générales , au lieu de cinq sols de remise
1 On lit dans les Mémoires de Louis XIV qui se donnoient auparavant, je ne laissai
JOURNAL
Juin 1 664-
Après une assez longue conversation où estoit M. l’archevesque de Lyon1, après avoir parlé de la fortune de M. de Lesdiguières 2, et que luy, mareschal de Villeroy, avoit espousé sa fille3 à conditionquelle seroit catholique, et que c’estoit une clause de son contrat de mariage, je me retirai.
Nous fusmes ensuite chez M. le chancelier, où la chambre estoit assemblée4. La salle est assez longue : tous Messieurs ont des chaires à bras de maroquin noir; il n’y avoit d’absens que MM. Poncet, Voisin et Le Bossu. Les deux premiers doivent venir demain; mais M. Le Bossu ne viendra pas, et l’on m’a dit que M. le chancelier luy ayant demandé s’il estoit gradué, et [M. Le Bossu] ayant respondu que non et dit ensuite les raisons qui ne luy ostoient pas le pouvoir d’estre juge des procès criminels et les exemples des chambres de justice et de celle de 1624, où il y avoit quatre maistres des comptes, dont trois non gradués, et que M. Lescuyer avoit rapporté un procès criminel et que l’accusé fut pendu; que depuis, et après le jugement de Dumont, dont il n’avoit pas esté juge à cause de son indisposition, ayant envoyé demander à M. le chancelier s’il viendroit à Fontainebleau, il (M. le chancelier) luy avoit dit qu’il ne le luy conseilloit pas; et en effet on ne luy a pas marqué de logis.
J’appris que M. Fouquet, les trois trésoriers d'e l’espargne et M. Delorme, avoient esté transférés le jour précédent à Moret, en cinq carrosses, avec deux chariots de papiers et de bagage , et qu’ils avoient disné au Plessis en cinq chambres différentes.
Le 26 juin, M. Besnard et moy fusmes voir M. de . 5, qui
nous entretint de l’estât présent de la cour; que le roy agissoit d’une
plus que quinze deniers pour livre; climinution qui, sur le total du royaume, monloit à une somme si notable, qu elle me donna lieu , dans le grand épuisement où j’étois , de rabaisser les tailles de quatre millions. » 1 Camille de Neufville, né en 1606.
5 Charles de Créqui, duc de Lesdiguières.
3 Madeleine de Créqui, seconde fdle de Charles de Créqui et de Madeleine de Bonne, sa première femme.
4 Cf. le Journal de Foucault, l. III, f° 2 3o.
6 Le nom est en blanc dans le manuscrit.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
manière si eslevée au-dessus de tous ceux qui estoient de son con- juin 1 664. seil, qu’il ne falloit pas se persuader qu’ils pussent toutes choses; qu’ils estoient bien ayses qu’on le crust; mais que, dans le cabinet, ils estoient petits et bas; que les événemens avantageux des choses qu’ils avoient conseillées les resjouissoient fort; que l’on l’avoit vu en l’affaire de Dumont, et que visiblement l’on avoit reconnu la satisfaction de M. Colbert, qui se croyoit plus fort et plus autorisé; que la conduite estoit fort sévère; que le roy vouloit la justice; mais qu’on luy conseilloit tousjours la sévérité; qu’il n’y avoit autre conduite que de bien faire et laisser les événemens à la fortune, et n’y avoit aucunes mesures seures à prendre avec qui que ce soit ny sur quoy que ce soit.
Ce mesme matin1, M. Le Féron commença le rapport d’un procès criminel contre deux sergens de Dourdan, nommés Coulbault et Gauldry; il rapporte fort exactement et fort nettement.
Le soir, je fus chez M. Le Tellier, où estoit M. le prévost des marchands; y arriva Mme de Navailles2. Ce qui m’obligea de me retirer; il me pria d’aller disner avec luy.
Le vendredy 27 juin3, à la chambre de justice; l’on continua la visite du procès des deux sergens, sans qu’il s’y passast rien de considérable.
Je fus disner avec M. Le Tellier, et me trouvai seul entre M. de Louvois et luy. Après le disner, nous parlasmes de plusieurs choses sur la conduite de M* le premier président. Il y eut conseil, où les maistres des requestes de janvier4 opinèrent.
Le samedy 28 juin5, à la chambre de justice, l’on continua le procès des deux sergens. Le reste du jour, faire des visites. Ce mesme
1 Voy. le procès-verbal de la séance du 26 juin dans le Journal de Foucault , t. III, f° 23o v°, sqq.
2 Suzanne de Baudéan, qui avait épousé,
en 1 65 1, Philippe de Montault-Bénac, duc
de Navailles.
3 Journal de Foucault, t. III, f°‘ 232 et
4 C’est-à-dire du quartier qui commençait en janvier.
5 Journal de Foucault, t. III, f° 233 verso.
JOURNAL
,664. jour je sçus la disgrâce de Mme de Navailles, et que, mercredy dernier, le roy, estant chez la reyne mère, envoya quérir M. Le Tellier et luy commanda de dire à M. de Navailles qu’il eust à se défaire et de sa charge de lieutenant des chevaux-légers et de son gouvernement du Havre, et que M. Le Tellier luy ayant dit que sa majesté ayant pris cette résolution, il croyoit qu’il la devoit tenir secrète durant huit jours, jusques à ce qu’il eust choisi des successeurs, afin de se délivrer de beaucoup d’importunités, son dessein estoit de gagner du temps et empescher l’esclat pour donner moyen à quelque accommodement. Mais le roy luy respondit qu’il n’y avoit point à différer, et que l’on verroit ceux qui se présenteroient. Chacun raisonne sur les causes de cette disgrâce. On dit l’esclat que fit Mme de Navailles à Saint-Germain pour fermer au roy l’entrée de la chambre des filles de la reyne1. On dit que depuis quinze jours le roy, ayant voulu assembler toutes les troupes de sa maison, à cause de la venue du légat, M. de Navailles demanda au roy un quartier pour les chevaux-légers; et le roy luy ayant dit qu’il n’en donneroit point et qu’ils se logeassent pour leur argent, M. de Navailles répliqua : « Ceux qui sont à Y. M. sont bien malheureux d’estre ainsy traités. »
A quoy le roy ne respondit mot, mais estant monté à la chambre de Mllc de la Yallière, se tournant à ceux qui l’avoient suivi, il dit : « Il n’a tenu qu’à moy d’avoir une querelle avec M. de Navailles, si j’avois esté si chaud que luy. « Les amis en ayant averti M. de Navailles, il vint attendre le roy et luy fit des excuses de ce qu’il luy avoit dit; mais le roy luy dit qu’il estoit né d’un pays chaud et trop colère; que, pour luy, il estoit plus froid; qu’il avoit un ton et qu’il disoit les choses d’une manière si haute, qu’il avoit tousjours raison, et que c’estoit son air qu’il ne pouvoit changer. On ajoute une troisième cause, et peut-estre la plus forte, qui est que le roy a sçu que
1 Cf. les Mémoires de Mme de Motteville, à l’année 1 664 , et les Mémoires de MIU de Montpensier, même date. — Saint-Simon, à l’occasion de la mort de Mn" de Navailles ,
arrivée le i4 février 1700, revient sur l’histoire de celte dame et sur les causes de sa disgrâce. (Voy. Mémoires, t. Il, p. 371-370; édit. Hachette', in-8‘.)
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
Mme de Navailles avoit eu part à l’affaire que la reyne mère avoit faite juiijet ,664. à Mme de Brancas1, pour avoir esté à la promenade avec Mlle de la Vallière, et qu’il en avoit esté fort piqué.
Ce mesme jour, le roy envoya M. le duc de Saint-Aignan faire ses complimens à M. le légat, qui estoit arrivé de Nemours dès le mercredy, et il avoit différé jusques à ce qu’il eust quelques assurances de ce qu’il avoit demandé pour l’induit des trois évescliés, et que le légat avoit mandé qu’il n’en avoit pas le pouvoir, mais qu’il prioit le roy de se fier à sa parole; qu’il se mettoit sous sa protection, ne demandoit que l’honneur de ses bonnes grâces, et que sa sainteté feroit tout ce que S. M. désireroit sytost qu’il seroit retourné. Le pape, estant fort malcontent d’Espagne, vouloit se lier entièrement avec le roy. Les reynes et Monsieur et Madame envoyèrent aussy faire leurs complimens.
Le dimanche 29 juin, je fus le matin chez M. Le Tellier, auquel je parlai de l’affaire de Mme de Navailles. Il me la confirma, et s’estendit fort sur la conduite qu’il falloit avoir avec le roy, qui estoit très fin et très habile. De là je fus faire ma cour chez le roy et ensuite chez la reyne mère, où je remarquai une grande consternation sur le visage de tous les courtisans, espouvantés de l’exemple de M. de Navailles.
Le lundy 3o juin2, en la chambre de justice, on acheva la visite du procès des deux sergens, et on entendit le nommé Coulbault sur la sellette, sans qu’il s’y passast rien de remarquable.
Le mardy ier juillet3, à la chambre de justice, Gauldry, sergent, fut entendu sur la sellette, et l’on opina. M. Le Féron fut d’avis suivant les conclusions, qui estoient pour les galères perpétuelles', d’y ajouter l’amende honorable et réduire les galères à neuf ans.
1 Suzanne Garnier, fille de Mathieu Garnier, trésorier des parties casuelles, mariée à Charles , comte de Brancas , chevalier d’honneur de la reine Anne d’Autriche. (Voyez ce que Mme de Motteville
dit de Mme de Brancas, à l’année 1 664 - ) 2 Cf. le Journal de Foucault , l. III, f01 a33 v° et 2 34.
J Id. ibid. f° 2 34 v°, sqq
JOURNAL
juillet 1664. MM. de Gizaucour et Pussort, ayant fort exagéré l’énormité de leurs crimes, dirent que, s’ils n’estoient retenus par la considération des conclusions, au delà desquelles on n’opine point à la mort, ils y auroient conclu, et furent d’avis des conclusions. Ce dernier demanda souvent l’usage de la Tournelle du parlement de Paris sur ce point. M. de Nesmond disoit que les conclusions n’obligeoient pas; mais néantmoins les juges n’estoient pas plus sévères. M. le chancelier, au contraire; et que souvent il avoil vu aller au delà des conclusions; ce qu’il disoit pour faire sa cour1.
Après cette belle instruction, M. Ferriol conclut fortement à la mort; M. de Noguès le suivit et M. Hérault. M. de Rocquesante conclut après aux conclusions; et tous Messieurs furent quasy différens en opinion sur le temps des galères, du bannissement et de l’amende honorable. Il passa à condamner Coulbault à l’amende honorable et à cinq ans de galères, et Gauldry à neuf ans de bannissement hors le ressort du parlement, leurs charges confisquées, et le temps fut limité, pareeque les galères perpétuelles et le bannissement hors du royaume emportent confiscation de biens2.
Le soir, on me dit que le roy avoit fait l’accommodement de Mme de Brancas avec la reyne mère; que, pour cet effet, il avoit mandé Mme de Brancas chez Mme la Comtesse3, et luy avoit tesmoigné que cet accommodement estoit son affaire, et que jamais il n’abandonneroit ses amis, et, après vingt ans, seroit ferme pour eux comme le premier jour; qu’il sçavoit que c’estoit Mme de Fleix qui avoit fait cette pièce et Mme de Navailles; qu’il s’en souviendroit; qu’il avoit tasché de gagner la première par mille honnestetés; qu’il avoit fait pour cela beaucoup de caresses à son fils4, mais qu’il ne l’avoit sçu vaincre; que, si les ducs estoient à faire, son fils ne le seroit pas, et
' Foucault ne dit rien des remarques de M. de Nesmond ni de celles du chancelier.
2 Voy. l’arrêt dans le Journal de Foucault, t. III, f°‘ 2/10-242.
3 Cf. les Mémoires de Mmc de Motteville, à l’année 1 664-
4 Gaston de Foix; il avait été nommé duc de Randan en i663. (Voy. plus haut,
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
enfin convint cle parler luy-mesme à la reyne mère, dit à Mme de juillet 1664 Brancas que cela ne gasteroit pas ses affaires et qu’il en vouloit luymesme prendre le soin, et luy dit mille choses obligeantes. Sur cela, les uns disent que c’est par pure générosité; les autres, que sa fille est fort belle et qu’il ne la hayt pas.
Le mercredy 2 juillet, à la chambre de justice1. M. de Sainte- Hélène commença le rapport d’un procès criminel contre le nommé Belier, receveur des tailles cl’Alençon, qui doit durer quinze jours sur le bureau.
Le soir, M. Berryer et M. Foucault m’apportèrent la requeste de M. le procureur général; et M. Berryer me dit que M. Fouquet présenteroit requeste pour avoir son conseil; mais qu’il croyoit qu’il n’y avoit qu’à la renvoyer au roy.
Le jeudy 3 juillet2, à la chambre de justice, je fis rapport de la requeste de M. le procureur général sur les procès-verbaux de l’espargne, dont il demandoit la jonction, et que, pour response à ce qui avoit esté dit par M. Fouquet, il employoit ladite requeste. Les conclusions estaient ainsy tournées, afin qu’on mist seulement acte et soit signifié. J’en fis, avant la chambre, difficulté à M. de Sainte- Hélène et à M. Chamillart, à cause que c’estoit une production nouvelle qu’il falloit communiquer et donner du temps pour contredire. Néantmoins, ils convinrent qu’il falloit du temps, mais ne le pas faire sur la requeste. Parlant à la chambre, j’en formai la difficulté, les uns soustenant que c’estoit production nouvelle, les autres requeste de contredit. Il passa à dire qu’elle seroit communiquée pour y respondre dans trois jours. M. le chancelier voulut qu’on ajoutast sans retardation de la visite et jugement du procès.
Ce mesme jour, M. le légat arriva incognito, alla descendre chez M. le dauphin et fut reçu par Mme de Montausier3. Il alla trouver le
1 Cf. le Journal de Foucault, t. III, f° 243.
2 Le Journal de Foucault (t. IX , f° 247 ) place ce rapport au vendredi 4 juillet.
3 Julie d’Angennes , fille de la marquise de Rambouillet, et célèbre, entre toutes les précieuses , sous le nom de mademoiselle de Piambouillet. C’est à elle que fut