II
JOURNAL
juillet 166/1. roy dans le cabinet des bains. Le roy le reçut sur le pas de la porte, en dedans la chambre. Le légat le salua fort bas, et le roy à demy baissé. Puis le roy s’estant reculé, le légat avança, faisant de profondes révérences. Le roy ayant dit qu’on apportast une chaire, se mit dans la sienne, qui estoit adossée contre la muraille vis-à-vis la porte. La chaire du légat fut mise vis-à-vis celle du roy, en sorte qu’elle n’estoit ny à droite ny à gauche. Après un quart d’heure de conversation, tous deux couverts, ils se levèrent, et le légat se retira en reculant, faisant de grandes révérences. Le roy le conduisit à la porte, et là, le prenant par le bras, de la main droite, il passa le premier dans l’antichambre un pas et demeura ferme juscjues à ce que le légat se fust retiré. Voilà les circonstances qui me furent dites par M. le duc de Chaulnes et confirmées par d’autres.
Le légat disna chez Mme de Montausier, et sortit sur les cinq heures sans aucune cérémonie dans un carrosse à six chevaux, avec un habit brun et sans calotte rouge, ainsy qu’il estoit venu; mais il avoit pris son habit de cardinal pour saluer le roy. Il alla coucher à la Maison- Rouge pour aller le lendemain au bois de Vincennes.
Le vendredy 4 juillet1, M. Catinat rapporta un appel cl’une récusation du subdélégué de Mantes et du procureur du roy par le nommé Dureau. Le juge demeura récusé pour s’estre taxé des frais des procédures du procès criminel et les avoir fait payer à Dureau. Le procureur du roy ne le fut pas, bien qu’il parust fort animé, parcequ’il est partie publique et la seule qui poursuivoit. Cette affaire consomma toute la matinée.
M. le chancelier ayant remis la chambre à lundy, je pris aussylost la résolution d’aller à Amboille, et ayant dit à M. Foucault que j’allois luy faire une confidence, il répliqua : «Elle ne sera donc pas grande; car, Dieu mercy, vous ne m’en faites point. » Je ne luy répliquai rien sur cela, et luy dis mon voyage. Je partis à deux heures et
dédiée la fameuse Guirlande de Julie. Elle 1 Cf. le Journal de Foucault, t. III,
mourut en 1671, et son oraison funèbre f° 245 v°, sqq. Plusieurs autres rapports tut prononcée par Fléchier. remplirent cette séance.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
demye sur mon bidet, et un laquais sur un cheval de M. Barillon; et Juillet 1664.
j’arrivai à neuf heures à Amboille, où je trouvai ma femme, mon
fds et Mllc Doublet. La surprise et la joye furent grandes. J’y passai
le samedy, et ma femme s’estant mise au lit pour une fièvre, elle ne
put venir en l’abbaye du Jard1, où je fus le dimanche matin avec mon
fils, et fus fort satisfait de mes enfans, et déclarai au père supérieur
ma résolution de retirer le cadet.
Ap rès le disner, estant partis, mon fils pour Amboille et moy pour Fontainebleau, je souffris une très grande chaleur, et, me trouvant bien avant dans la forest, vint un grand orage avec tonnerre, pluye et grêle. Pour me mettre à couvert, je me jetai dans un petit cabaret couvert de feuillée où des soldats buvoient. Je leur fis tirer du vin et demeurai jusques à ce que l’orage fust passé, sans estre mouillé, et ainsy j’arrivai heureusement à Fontainebleau et vis aussytost Boucherat, Besnard, Brillac, Catinat et Regnard, qui estoient ensemble.
Le soir, Mrae Fouquet m’apporta une requeste de M. Fouquet, qui demandoit à communiquer avec son conseil en la manière accoustumée, sur ce que, par ordre du roy, il estoit réduit à deux matinées la semaine, le mardy et le vendredy, en présence de M. d’Artagnan.
J’en donnai avis à M. Foucault, qui vint avecM. Chamillart, et laissai la requeste à M. Foucault, qui l’emporta.
Le lundy 7 juillet, M. Foucault me rapporta la requeste; et, luv ayant dit qu’il falloit ordonner le soit monstre , il me dit qu’elle prendrait un autre tour; que M. le chancelier prendroit la parole et dirait qu’il la faut renvoyer au roy, et que je le laissasse faire. Je fus surpris de cette belle instruction et ne répliquai rien.
Le matin, à la chambre de justice, je parlai de cette requeste2.
M. le chancelier me dit de la lire; ce que je fis. Elle est longue et bien faite. Après il me dit que, puisqu’il estoit question d’un ordre du roy, il ne croyoit pas que la chambre voulust opiner, et qu’il falloit
1 Lieu-Dieu en Jard, abbaye de Pré- 2 V oy. Journal de Foucault , t. IX , f° 2 h~j
monlrés, près de Melun. v° el 248, et t. III, f05 247-260.
juillet ï 664. que MM. les rapporteurs portassent la requeste au roy pour sçavoir ses intentions. Je luy dis que j’avois cru que l’on pouvoit communiquer la requeste au procureur général, qui ne manqueroit pas de la porter au roy et rapporteroit à la chambre ses intentions. Il me répliqua qu’il estoit mieux que les rapporteurs y allassent, et que le roy le désiroit ainsy. M. de Nesmond ayant dit qu’il le falloit faire, puisque le roy le vouloit, M. le chancelier dit qu’il estoit du devoir de la chambre de rendre ce respect au roy; et la chose demeura ainsy, sans qu’aucun parlast.
Après, on continua le procès de Belier.
A la levée de la chambre, je fus avec M. de Sainte-Hélène trouver M. le chancelier, pour le prier de nous faire sçavoir l’heure que le roy auroit agréable que nous l’allassions trouver. Il dit que nous pouvions y aller, et qu’il avoit dit au roy que nous luy porterions la requeste. Je luy répliquai que je croyois qu’il estoit mieux que le roy en fust averty, et que, s’il l’avoit agréable, nous verrions M. Le Tellier pour cela. Il me dit : « Non; je vais y envoyer Foucault, m Et, en effet, il luy donna ordre d’aller dire au roy la résolution de la chambre et à quelle heure il désiroit que nous fussions le trouver. Je remarquai qu’il aima mieux envoyer Foucault que nous nous adressassions à M. Le Tellier, de peur de se mesprendre.
A midy, M. Foucault m’ayant dit que le roy avoit donné l’heure de trois heures, je m’y rendis avec M. de Sainte-Hélène. Le roy nous ayant fait entrer dans son cabinet, où estoient MM. Le Tellier et de Lyonne, il quitta M. Le Tellier et s’avança vers nous. Après l’avoir salué fort bas, je luy dis ces propres mots : «Sire, la chambre de justice, ayant ce matin entendu la lecture d’une requeste de M. Fouquet, par laquelle il demande qu’il luy soit permis de continuer à conférer avec le conseil à luy donné, ainsy qu’il a accoustumé, et ayant vu qu’il parloit d’un ordre du roy, la chambre avoit cru qu’il estoit de son devoir de renvoyer la requeste à sa majesté, et nous avoit ordonné de la remettre entre les mains de sa majesté pour recevoir ses intentions et en faire rapport à la chambre. » En mesme
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
temps, ayant présenté la requeste au roy, il la prit et nous dit qu’il Juillet 1664. la trouvoit longue; qu’il se la feroit lire et qu’il nous feroit sçavoir ses intentions le lendemain, à pareille heure. Sur quoy, nous nous retirasmes avec de grandes révérences.
Je fus visiter MM. Poncet, Fayet et du Verdier, que je n’avois point vus chez eux. M. de Massenau me vint voir ensuite, et me parut fort irrité de cette conduite par ordre du roy. M. Foucault vint ensuite, que je fis entrer avec M. de Massenau pour monstrer qu’il n’y avoit point de finesse. Après, luy ayant dit ce qui s’estoit passé, il me dit qu’à un quart d’heure près les choses n’auroient pas esté de la sorte, et que le roy auroit sur le champ fait lire la requeste et auroit fait la response. Il me demanda ensuite si Mme Fouquet n’estoit pas venue sçavoir ce qu’elle avoit à faire, et se reprit : sçavoir ce qui s’estoit fait. Je ne voulus pas relever cette sottise, et je me contentai de luy respondre que je luy avois dit ce que la chambre avoit ordonné.
Après, m’ayant parlé des procès-verbaux et de la requeste de M. Chamillart, il me parut n’en estre pas content; et, l’ayant pressé de s’expliquer, il me dit : « Entre nous deux , nous nous entendons d’un clin d’œil. »
Je fus le soir à la promenade avec M. Le Tellier dans son carrosse et M. l’abbé Rocquette, et nous fismes un tour du canal, où toute la cour estoit, hors le roy, qui estoit au bain. Je crois qu’il prit cette route et voulut un tiers pour monstrer qu’il ne se cachoit pas de se promener avec moy. Il ne fut rien dit de sérieux. Au retour, ayant mis pied à terre dans le parterre, il me dit avoir lu la requeste; que nous aurions response, sans dire quelle; mais il me parut quelle seroit favorable. Il me demanda mes sentimens; je luy dis que je croyois qu’un conseil ne devoit pas estre perpétuel; qu’en l’occasion présente , deux fois la semaine n’estoit pas assez et qu’il falloit un tempérament; qu’il estoit inutile, s’il n’estoit libre. Il approuva mon sentiment et me dit quel estoit ce tempérament, et qu’il croyoit qu’il falloit limiter le conseil à un certain temps, après lequel il seroit entièrement retranché. J’ajoutai : si le procureur général ne produisoit rien
juillet i6<i4. de nouveau; car alors il faudrait un conseil pour respondre. Il me dit que le lendemain, le soir, il falloit que nous nous vissions; qu’il ne falloit pas que je fisse rien contre ma conscience; mais aussy qu’il falloit me conduire de sorte que je ne me gastasse pas.
Le mardy 8 juillet1, le matin à la chambre, où je fis le rapport, en un mot, comme j’avois mis la requeste de M. Fouquet entre les mains du roy, et que sa majesté nous avoit ordonné de retourner le lendemain à pareille heure pour entendre ses intentions.
Cette matinée, on continua la visite du procès de Belier.
A midy, M. Foucault vint disner avec nous.
A trois heures, je fus avec M. de Sainte-Hélène au chasteau. Nous trouvasmes le roy dans son cabinet avec MM. Colbert et de Lyonne, et, s’estant, avancé près de la fenestre, il nous dit ces mesmes paroles, autant que j’ay pu m’én souvenir : « Lorsque je trouvai bon que Fouquet eust un conseil libre, j’ay cru que son procès dureroit peu de temps; mais il y a plus de deux ans qu’il est commencé et je souhaite extresmement qu’il finisse. U y va de ma réputation. Ce n’est pas que ce soit une affaire de grande conséquence; au contraire, je la considère comme une affaire de rien; mais dans les pays estrangers, où j’ay intérest que ma puissance soit bien establie, l’on croiroit qu’elle ne seroit pas grande , si je ne pouvois venir à bout de faire terminer une affaire de celte qualité contre un misérable. Je ne veux néanlmoins que la justice; mais je souhaite voir la fin de cette affaire, de quelque manière que ce soit. Quand la chambre a cessé d’entrer et qu’il a fallu transférer M. Fouquet à Moret, j’ai dit à d’Artagnan de ne plus luy laisser parler les avocats, pareeque je ne voulois pas qu’il fust averti du jour de son despart. Depuis qu’il a esté à Moret, je luy ay dit de ne les laisser communiquer avec luy que deux fois la semaine et en sa présence, pareeque je ne veux pas que ce conseil soit éternel, et j’ay sçu que les avocats avoient excédé leur fonction, avoient porté et reporté des paquets et tenu un autre conseil au dehors, quoiqu'ils
Cf. 1 e Journal de Foucault , t. IX, f" 248, et t. III, f° 25o.
s’en deffendent fort; et puis dans ce projet1, par lequel il vouloit juillet 1664. bouleverser l’Estat , il doit faire enlever le procès et les rapporteurs.
C’est ce qui m’a fait donner cet ordre, et je crois que la chambre y ajoutera. Je m’en remets néantmoins à ce qu’elle fera sur la requeste de M. Fouquet et si elle voudra y mettre quelqu’un de sa part. Je ne veux néantmoins que la justice; et, sur tout cela, je prends garde à tout ce que je vous dis; car, quand il est question de la vie d’un homme, je ne veux pas dire une parole de trop. La chambre, donc, ordonnera ce qu’elle trouvera à propos. J’aurois pu vous dire mes intentions dès hyer; mais j’ay voulu voir la requeste, et je me la suis fait lire avec application; on est bien ayse de sçavoir ce qu’on a à dire. Je vous ay dit mes intentions, et je vous rends la requeste, afin que la chambre y délibère. »
Ap rès ce discours, le roy m’ayant donné la requeste, je luy dis que nous ferions rapport à la chambre de ce qu’il avoit plu à sa majesté de nous dire, et nous nous retirasmes.
Je ne veux pas omettre une circonstance qui me parut fort belle au roy : c’est qu’estant demeuré tout court au milieu de son discours, il demeura quelque temps à songer pour se reprendre, et nous dit : « J’ay perdu ce que je voulois dire. » Et songea encore assez de temps, et ne retrouvant point ce qu’il avoit médité, il nous dit :
« Cela est fascheux, quand cela arrive; car, en ces affaires, il est bon de ne rien dire que ce qu’on a pensé. »
Le soir, je fus chez M. Le Tellier, qui sçavoit ce que le roy nous avoit dit; et, discutant l’affaire au fond, je luy dis que la seule difficulté n’estoit que pour le conseil libre, et néantmoins que, si l’arrest n’ avoit esté donné, il seroit donné en présence, suivant tous les exemples des autres procès; et il me conseilla de ne jamais rien faire contre mon honneur et ma conscience aux choses principales; mais qu’aux indifférentes il falloit estre facile et sçavoir se conduire.
Le mercredy 9 juillet, le matin, avant la chambre, M. le chancelier estant dans sa chambre , j’ouys qu’il discutoit fort avec les procureurs Le projet trouvé à Saint-Mandé.
JOURNAL
Juillet k 664 . généraux et le greffier les récusations de MM. Pussort et Voisin. Je fis ensuite à la chambre 1 le rapport de ce que le roy nous avoit fait l’honneur de nous dire, fort exactement. J’en retranchai seulement deux petits mots qui me paroissoient trop durs et inutiles, et chacun tesmoigna en estre satisfait. Ensuite j’opinai à mettre sur la requeste le soit monstre ; ce qui fut ordonné.
Ce jour, j’appris que Mme de Navailles avoit reçu ordre de se retirer; que la reyne mère avoit fait tout ce qu’elle avoit pu; que le roy avoit dit de M. de Navailles tout le bien qu’on peut dire, mais avoit conclu : « Je ne le puis souffrir. » On donne de la charge de dame d’honneur de la reyne cent cinquante mille livres, de celle de lieutenant des chevaux-légers quatre cent cinquante [mille], et du gouvernement du Havre trois cent mille livres. M. de Navailles est plaint de toute la cour; sa femme est très vertueuse; mais elle passe pour trop altière.
Le jeudy î o juillet 2, dans la chambre , M. Chamillart estant mandé , dit que, sur la requeste de M. Fouquet, il avoit esté mandé de la part du roy; reprit tout ce que le roy luy avoit dit, qui estoit presque la mesme chose que ce qui est cy-dessus, sinon que le roy luy avoit dit qu’il ne demandoit que justice à la chambre, et néantmoins ne f avoit encore pu obtenir; ce qui donna peine à Messieurs; et après, parlant sur la requeste, il s’estendit sur le droit romain pour le conseil aux accusés, mais qu’on ne le donnoit point ny en crime d’Estat ny de larcin des deniers publics. Il passa aux exemples de nos jours, aux procès du chancelier Poyet3, de M. de Chenailles4, de Bonnesson au grand conseil, et conclut à ce qu’il fust permis à M. Fouquet de
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f0! 248-à5o.
1 Id. ibid. f05 260260.
Guillaume Poyet, chancelier de France sous François Ier, de i538 à i54i, auteur de la célèbre ordonnance de Villers-Cotterels , fut accusé d’abus et malversations, arrêté le 2 août i54i, mis en ju¬
gement en î 542 , et condamné par sentence du 2 3 avril 1 545 • Il fut dégradé de son office, puni d’une amende de cent mille livres et d’un emprisonnement de cinq ans. Il mourut en i548.
4 Voy. plus haut, sur le procès de M. de Chenailles, p. 1 4, note 1.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
communiquer avec son conseil le mardy et le vendredy au matin, et juillet 166 en présence de M. d’Artagnan et du greffier de la chambre.
S’estant retiré, je lus la requeste, et après je dis que cette délibération esloit grande dans le fond, mais encore plus considérable dans la forme et ses circonstances. Ayant, dit que le roy, ayant renvoyé cette requeste, faisoit connoistre qu’il préféroit les règles de la justice à ses ordres qu’il soumettoit à ceux de la chambre, et ayant déclaré qu’il ne vouloit que la justice, j’ajoutai que M. Fouquet avoit pourluy l’arrest, l’exécution et la faveur des accusés; qu’il avoit contre luy l’ordonnance, l’usage du parlement et les exemples. Sur quoy m’estant estendu, je fus d’avis de suivre l’ordre du r'oy pour le temps, y ajoutant que, le lendemain de chaque signification, il auroit un jour cle conseil, et que ce fust en présence de M. d’Artagnan seulement et non du greffier.
MM. de Sainte-Hélène et Gizaucour prirent le mesme avis. M. Pussort dit que la justice du roy estoit si connue, qu’il ne falloil point faire d’antithèses entre ses ordres et sa justice, parceque ce n’estoit que la mesme chose, et que pas un de ses sujets n’en devoit douter, si ce n’estoit par quelque intérest particulier, et continua ainsy avec un emportement fort grand, et néantmoins fut de mon avis. Ferriol,
Nogués et Hérault, de mesme. Rocquesante fut d’avis que l’arrest n’estoit pas une loy; mais qu’il falloit donner le conseil tous les jours, en présence du sieur d’Artagnan. M. de la Toison, de mander les avocats et leur faire deffenses et exécuter l’arrest; La Baulme, de mon avis; du Verdier, exécuter l’arrest; Massenau, faire des remonstrances au roy.
Sur quoy, M. le chancelier l’a interrompu et luy a dit qu’il ne falloit point de remonstrances, puisque le roy trouvoit bon que la chambre ordonnast ce quelle jugeroit à propos, et mesme n’avoit pas désiré qu’on luy portast les avis. Ainsy M. Massenau quitta son sentiment et prit celuy de M. de la Toison.
M. Catinat s’estendit qu’il n’y avoit pas de cause de changer, puisque le conseil n’avoit point fait de faute; qu’il estoit nécessaire,
JOURNAL
Juillet ititii. parce qu’il avoit donné des avis utiles; par exemple, on avoit cru que l'affaire des six millions estoit un grand crime, et cependant quelle estoit esclaircie. Sur cela M. le chancelier l’interrompit, disant que cela n’estoit pas de l’avis; il s’expliqua et conclut à l’avis de M. de la Toison.
M. Poncet fut d’avis de continuer le conseil tous les jours en présence de M. cl’Artagnan. M. Le Féron, de mon avis; M. de Moussy, conseil libre; M. Fayet, de mon avis. M. de Brillac dit qu’avant l’ordonnance de 103g1 l’on deffendoit par avocat; depuis ce fut par la bouche, et le conseil donné seulement après l’instruction; mais que ce conseil n’eslolt point libre, mais tousjours en présence; fut de l’avis de M. Poncet. M. Regnard fut de l’avis des remonstrances et l’arrest exécuté. M. Besnard, d’avis du conseil en présence, mais bien entendu que M. d’Artagnan n’entreroit pas en tiers et se tiendroit esearté. j 11] fut répliqué par M. Pussort qu’il seroit inutile de cette sorte.
M. Voisin dit d’abord que la chambre n’avoit esté establie que pour M. Fouquet, et que cependant on pouvoit dire qu’elle n’avoit encore rien fait; que ce conseil avoit esloigné [le jugement] et fait des abus; que le roy sçavoit que M. Fouquet estoit un homme d’intrigues; qu’il connoissoit son génie; que le temps présent luy estoit bon à cause des rentes; s’estendit sur les six millions, disant qu’il estoit certain que ç’avoit esté une mauvaise consommation, et enfin opina avec un tel emportement que M. le chancelier en avoit de la peine. 11 fut cl’avis du conseil en présence; M. de Pontchartrain, idem. M. de Nesmond s’estendit fort pour monstre r qu’il n’y avoit aucun retardement de la part des juges, et fut de mon avis. AL le chancelier, après avoir expliqué que l’ordre du roy valoit, une requeste civile contre l’arrest de la chambre; qu’il ne falloit pas s’inquiéter si cet avis accourciroit les affaires, et qu’il valoit mieux suivre les sentimens du roy, fut de mon avis, auquel il passa de dix-sept.
1 II s’agit de l’ordonnance de Villers- accusé ne pourrait être condamné sans Cotlerels, qui déclara, en effet, qu’aucun avoir été entendu personnellement.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Ce jour, l’on m’a dit que M. de Chaulnes avoit la charge de M. de juillet )6«4 Navailles de lieutenant des chevaux-légers, moyennant quatre cent cinquante mille livres.
Le soir, je fus à la promenade avec M. Le Tellier dans les jardins, et seul. Nous discourusmes fort de ce qui s’estôit passé le matin, avec de belles moralités sur les emportemens et les imprudences. Il me tesmoigna cpi’on avoit esté satisfait de moy.
Foucault m’a dit aussy que le roy m’ avoit obligation de cet arrest; mais je rejetai cela comme une badinerie.
Le vendredy [i 1 juillet1], l’arrest fut lu à la chambre et signé, et encore un autre de forclusion. Après, on continua le procès de Bélier, receveur d’Alençon.
Le samedy 12 juillet2, je rapportai une requeste de M. Fouquet, qui se plaignoit de l’arrest de forclusion, attendu qu’il n’avoit pu communiquer avec son conseil, et je lus les responses qu’il avoit faites aux signilications de ces deux arrests, où il avoit relevé tout ce qu’il pouvoit dire. Je fus cl’avis de luy donner un nouveau délai de trois jours, et il passa d’une voix.
Après, je commençai la lecture de la requeste de M. Chamiilarl sur les procès-verbaux, après avoir dit que je la croyois inutile, si l’on ne voyoit. les procès-verbaux auparavant. La matinée se passa à cette lecture.
Après le disner, M. de Chaulnes me vint dire comme le roy l’avoit nommé le plus obligeamment du monde pour la charge de lieutenant des chevaux-légers, moyennant cinq cent cinquante-quatre mille livres. Il me dit que le gouvernement du Havre seroit pour M. de Saint-Aignan pour trois cent quarante-six mille livres, et que la charge de dame d’honneur de la reyne estoit pour Mme de Montausier, sans aucune rescompense.
Le soir, on tira un feu d’artifice dans la cour du Cheval blanc.
Le dimanche i3 juillet, je fus le matin chez le roy et chez la
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f° 260.
2 Id. ibid. f° 260 v°, sqq.
JOURNAL
juillet 166/1. reyne mère faire ma cour, sans quil s y passas! rien de remarquable.
M. Le Tellier me pria, à la vue de plusieurs personnes de la cour, à disner avec luy, où je fus avec M. l’abbé de Montaigu; il n’y fut rien dit de considérable.
Le soir, passant' par occasion chez Foucault, il me dit que la lecture de la requeste de M. le procureur général avoit esté inutile et avoit chagriné toute la chambre; que c’estoit à moy à donner l’ordre de ce qui estoit à voir et à me rendre maistre de la conduite de ce procès. Je luy dis que je n’avois point de volonté sur cela et que je ne voulois agir que passivement; car c’estoit à M. le procureur général à conduire. I! me marqua n’estre pas fort satisfait de M. Chanlillart, et que j’entendois, sans qu’il parlast, ce qu’il pensoit. Je luy répliquai que je fcrois tout ce qu’on voudroit dans la manière du rapport; mais que je n’y voulois rien du mien.
Le lundy i4 juillet, M. Pussort s’estant trouvé incommodé d’une colique néphrétique, je 11e pus parler du procès de M. Fouquet, ayant porté les procès-verbaux.
Le soir, j’appris de M. Boucberat que M. Voisin estoit parti en diligence pour Paris, à cause que M. le Prince se portoit mieux et que l’entrée du légat seroit le vendredy.
Le mardy 1 5 juillet, je fus chez Foucault luy proposer que l’on pouvoit profiter de l’absence de M. Voisin et aller à Paris. 11 l’alla demander à M. Colbert, et obtint congé pour toute la chambre jusques au dimanche. M. le chancelier, ayant dit cette bonne nouvelle à Messieurs à l’entrée de la chambre, il ne fut jamais plus gay et passa une heure à rire; et chacun se retira.
Ap rès le disner, MM. Besnard, Brillac et moy prismes un basteau à Valvins 1 pour aller à Paris par eau, et estant partis à deux heures, nous ne pusmes arriver qu’à Corbeil à nuit fermée, et le lendemain à huit heures à Paris.
Le mercredy 1 6 juillet, disner chez M. de Fourcy. Après le disner,
1 Petit village sur la Seine, près de Fontainebleau: c’est encore aujourd’hui le port de cette ville.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
chez Mme de Nogent, qui avoit esté attaquée d’une apoplexie, et pa- Juillet 1664. roissoit fort changée. Elle me parla de testament1.
Je sçus que l’on se plaignoit fort de nostre arrest du changement du conseil libre, et que l’on croyoit que l’air de Fontainebleau donnoit d’autres sentimens que celuy de Paris. Je sçus que M. Colbert, parlant de la récusation de VI. Pussort, disoit que j’en voulois à l’honneur de sa famille , et tesmoignoit beaucoup de chaleur pour cette affaire, sur quelque faux rapport; car je n’en avois point parlé.
Le jeudy 17 juillet, disner avec mon père à Ormesson. L’entrée estoit remise au lundy à cause de l’indisposition de M. le Prince, qui continuoit.
Le vendredy 18 juillet, le matin, chez M. de Sainte-Hélène et aux Minimes; l’apresdisnée, à Amboille avec M. Le Pelletier, où nous discourusmes de belles maximes pour ma conduite dans l’estât où je me trouve.
Le samedy i g juillet, revenant d’ Amboille, je vis M. le légat à la promenade dans le carrosse du roy. 11 est fort noir de poil, le teint blanc et de bonne mine.
Arrivant , j’appris de M. de Brillac que lVl. Chamillart avoit dit à M. de Nesmond, de la part de M. Colbert, qu’il falloit entrer lundy à la chambre.
Le dimanche 20 juillet, MM. Besnard, de Brillac et moy nous partîmes de Paris et vinsmes coucher à Essonne, où arriva M. le grand prévost2, qui venoit de Fontainebleau pour se rendre auprès du légat pour la cérémonie de l’entrée, ses gardes devant estre dans le chœur de Nostre-Dame. Il nous confirma que, le mercredy 16 juillet, Madame estoit accouchée d’un fils, avec une extresme joye de toute la cour; qu’il avoit le nom de duc de Valois3, et que le roy avoit
' Il sera question plus loin de ce testament. (Voy. le Journal d’Olivier d’ Ormesson à la claie du 5 janvier 1668.)
2 Le grand prévôt était le marquis de Sourches, dont il a été question dans la
première partie du Journal d'Olivier d' Ormesson. (Voy. p. i32, 236, etc.)
; Philippe -Charles d’Orléans, duc de Valois , mort peu de temps après sa nais¬
sance.
JOURNAL
nillet 1 664 . donné à Monsieur cinquante mille escus pour la despense de sa maison.
Le lundy 21 juillet, nous arrivasmes le matin avant huit heures à Fontainebleau. Nous fusmes à la chambre, où l’on ne fit rien, manque d’affaires; et beaucoup de Messieurs estoient encore absens. Je fus bien ayse d’estre revenu, afin qu’on ne nous imputast aucun retardement.
Je sçus que M. Pussort, vendredy dernier, avoit presté le serment de conseiller d’Estat ordinaire et avoit pris sa place au conseil.
L’on parle que le séjour ne sera pas icy fort long, et que l’on retournera à Paris sytost que Madame pourra estre transportée; que Besmot a ordre de ne rien changer aux logemens des prisonniers transférés à Moret. L’on dit que l’on fera tenir le grand conseil à l’Arsenal; que l’on fera un garde des sceaux, si M. le chancelier estoit trop incommodé, et l’on nomme M. Pussort. Voilà les discours de ce jour, auxquels il y a peu d’apparence.
Le mardy 22 juillet, Mmes Fouquet, avec MM. Auzanet et Lhoste, m’apportèrent deux requestes, l’une pour faire venir M. Le Bossu, l’autre pour expliquer la présence de M. d’Artagnan, qui veut tout voir et tout entendre, et oste toute liberté.
Ce jour, la nouvelle fut débitée de la prise du fort du comte de Serin1 par assaut, et que tout avoit esté passé au fil de l’espée. L’on disoit que les François avoient esté accueillis par l’empereur fort gravement, dont ils estoient mal satisfaits.
Le mercredy 2 3 juillet, le matin, à la chambre, où l’on me pria de ne point parler de ces deux requestes et de les remettre à lundy, dont je demeurai d’accorcl. Celte matinée, il ne se fit que petites affaires2.
Ce j our, M. Poucet partit pour aller à Paris entendre un nommé Philippe Lehardy, accusé de faux sceaux, qu’on dit avoir parlé contre M. Fouquet.
1 Nicolas Zriny ou Zrini avait fait cons- * On trouve clans le Journal de Foucault
truire sur la Muer la forteresse de Zrine- (t. III, f0,258-259) les détails relatifs à ces war, cjui fut prise par les Turcs. petites affaires.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
L’on dit qu’il y avoit difficulté sur la cérémonie du compliment de juillet 1664. Messieurs du parlement avec le légat; ce dernier, sur un certificat de M. le cardinal Barberin , prétendant qu’il devoit demeurer assis et couvert lorsque Messieurs du parlement le harangueroient; le parlement, au contraire, qu’il devoit se lever, avancer trois pas et entendre la harangue debout et nue teste. Le fait de ce qui s’estoit pratiqué lors de la légation de M. le cardinal Barberin estoit assez différent sur les registres. Le roy s’est arresté à celui de M. de Saint- Chaumont, qui estoit lors de sa part auprès du légat, comme est M. de Montausier à l’esgard de celuy-cy. Ce registre porte que le légat reçut le parlement debout et nue teste, et, après le premier mot de harangue, s’assit et [se couvrit]1; et, lorsqu’il respondit, se leva, dit les premières paroles debout et s’assit. Le légat, estant demeuré ferme à vouloir que le certificat de M. le cardinal Barberin fust suivi, il a pris le parti de ne point faire d’entrée, joint la maladie de M. le Prince, qui continue. Il est vray qu’il [M. le Prince] a offert de se faire porter en chaire.
Le jeudy 24 juillet2, le matin, à la chambre. J’y rapportai une requeste de Mme Fouquet pour la terre d’Auvers en Anjou, et fut mis le soit monstre. L’on rapporta une opposition de Desbordes3 à la vente . de sa maison4; il disoit ne devoir cpie peu, et que le roy estoit plus que payé par le fonds de ses rentes et du fonds qu’il avoit aux gabelles, et demandoit la compensation. M. Ferriol, rapporteur, opina à le débouter. M. de Massenau fut d’avis que le roy prist tout le bien de ces gens-là sans procédure et leur laissast quatre ou cinq mille livres de rente. M. de Gizaucour dit qu’il leur falloit faire justice comme aux autres, et dit qu’il [Desbordes] estoit mal fondé. M. Pus-
1 Dans le manuscrit, il y a s’assit et, avec un blanc. Il me semble évident qu'il faut ajouter les mots se couvrit, indiqués par le sens général de la phrase.
2 Cf. le Journal cle Foucault, t. III ,
f° 260. Il ne parle pas du l’apport d’Oliv.
d’Ormesson sur la requête de Mme Fouquet.
3 Charles Gruyn Desbordes, secrétaire du roi.
4 Maison située dans l'ile Notre-Dame et saisie sur Boylève. ( Journal de Foucault , t. III, F 261 v°.)
JOURNAL
Juillet .664. sort opina avec fureur qu’il ne falloit pas escouter ces sortes de genslà, qui estoient assez impudens de dire qu’ils avoient avancé aux gabelles treize cent mille livres depuis la chambre de justice; qu’il ne falloit plus parler de compensation; que la chambre n’en faisoit point; que tout ce que ces gens-là prétendoient leur estre dû par le roy, c’estoit toute volerie que le roy devoit reprendre, et qu’en vérité il y avoit de la pudeur de les escouter, et qu’il falloit le débouter. En un mot, il opina sur des maximes à la turque. Personne ne voulut contester, sinon M. Besnard, qui opina fortement pour monstrer que la compensation qu’il [Desbordes] demandoit estoit juste. M. le chancelier fut d’avis de débouter avec despens pour marquer son zèle, quoiqu’il n’y en eschut point, n’y ayant que deux requestes respectives sans procédure.
Le vendredy 2 5 juillet, leste de Sl-Jacques, j’appris que M. le chancelier avoit esté saigné pour quelques douleurs de colique. La nouvelle qu’il n’y auroit point d’entrée du légat fuL confirmée.
Le soir, je fus promener avec M. Le Tellier et MM. de Besons, abbé Le Camus et chevalier de la Hillière. M. Le Pelletier vint le soir et m’apporta lettres de l’indisposition de mon père d’un tlux d’urine avec sable et sang, et qu’il avoit esté saigné. Ce mal me donne de l’inquiétude.
Le samedy 26 juillet, je fus consulter M. Guénaud sur la maladie de mon père, M. Valot estant allé à Paris.
Je fus chez le roy et ensuite chez la reyne mère, où l’on confirma qu’il n’y auroit point entrée à Paris, sur la difficulté de la cérémonie entre le parlement et M. le légat.
Après le disner, M. Le P. (Pelletier) me dit qu’il ne falloit . b etc.
et qu’il me disoit ce mot avec peine, mais qu’il me devoit le dire. Je luy répliquai que je n’estois point prévenu, et qu’il falloit voir auparavant ce qui seroit allégué, et faire justice selon les règles.
1 Le mol a été effacé dans le manuscrit avec tant de soin, qu’il esl impossible d’en rien déchiffrer. Il est probable qu'il
indiquait un de ces avis donnés à Olivier d’Ormesson pour qu’il se tîntsurses gardes, connue nous l’avons vu antérieurement.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le dimanche 27 juillet, le matin, dire adieu à M. Le Teliier, qui juillet 166,. alloit à Paris pour l’acte de M. l’abbé, son fds. Je trouvai M. d’Artagnan dans la cour, qui me dit la manière de sa présence dans les conférences de M. Fouquet avec ses avocats; qu’il luy avoit dit qu’il garderoit le secret de tout ce qui regarderoit son affaire; mais [que], s’il parloit d’autres affaires, il en avertiroit le roy; que M. Fouquet luy marquoit avoir toute confiance, car il chsoit tout sans réserve, et qu’il luy tiendroit parole, et qu’un royaume ne le tenteroit pas d’v manquer.
Je disnai chez M. le chancelier, qui me parla fort contre la requeste de M. Fouquet sur l’absence de M. Le Bossu. Après le disner, je vis mon fils venu de Paris, qui m’assura de la meilleure santé de mon père.
Le lundy 28 juillet1, je rapportai deux requestes de M. Fouquet: l’une pour régler la manière de la présence de M. d’Artagnan, en sorte qu’il pust dire son secret avec confiance à ses avocats, alléguant plusieurs inconvéniens fort exactement expliqués par la requeste.
Je fus d’avis de mettre le soit monstré. M. Pussort dit qu’011 pouvoit rebuter la requeste, attendu l’arrest rendu; et néantmoins les autres furent cl’avis de communiquer, et la requeste respondue aussytost et envoyée au parquet.
La seconde, concernant l’absence de M. Le Bossu, ayant esté lue,
M. le chancelier prit la parole, dit que cette requeste n’estoit. pas recevable, estant inouy qu’un accusé pust demander un juge; que M. F ouquet ne reconnoissoit point la chambre et qu’il ne falloit pas escouter cette requeste. Je luy dis ensuite que cette affaire estoit toute de la discipline de la chambre, parcequ’il y avoit une déclaration vérifiée qui régioit cette difficulté, et que la règle vouloit que M. Le Bossu vinst dire à la chambre les causes de son absence; que peut-estre M. le procureur général en avoit connoissance , et que je croyois qu’il luy falloit communiquer la requeste. M. de Sainte-Hé-
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, f° 2 6/1 v°, sqq.
JOURNAL
Juillet 1664. lène ayant opiné ensuite, fut d’avis de rejeter cette requeste, dit les mesmes raisons que M. le chancelier. M. Pussort dit que M. Fouquet, ne reconnoissant point la chambre, ne pouvoit demander un juge sans affectation; que l’affaire estoit. engagée, et néantmoins fut d’avis de communiquer; et toute la chambre suivit.
Après, la requeste concernant le conseil [de M. Fouquet] ayant esté rapportée avec des conclusions, je dis que, dans le dernier arrest, on avoit suivi l’usage, qui estahlissoit la présence l Il; mais que ce inesme usage laissoit les accusés conférer avec liberté; qu’au procès de M. de Marillac2, on luy avoit donné deux avocats pour conseds, Mollet et Rouhier, en présence des gardes; mais qu’il conféroit avec eux librement, recevoit et escrivoit des billets; qu’au procès de M. de Chenailles3, les sieurs Auzanet et Lhoste luy avoient esté donnés pour conseils en présence d’un greffier commis, et qu’ils avoient conféré librement; que le dernier arrest ordonnoit bien la présence; mais qu’il estoit question de régler la manière, et que je croyois que ce mot de présence ne devoit point estre entendu si exactement qu’il ne restast quelque liberté à l’accusé; que je n’eslois pas d’avis de changer l’arrest, mais seulement qu’il plust à M. le chancelier dire à M. d’Artagnan qu’il en usast de sorte qu’il laissas! à l’accusé la liberté de parler quelquefois en secret avec son conseil.
M. de Sainte-Hélène dit que la question estoit jugée par l’arrest; que tous les inconvéniens avoient esté allégués, et fut d’avis de débouter. MM. Pussort, Gizaucour, Ferriol, Nogués, Hérault, Rocquesante et la Toison [furent du même avis4]. Du Verdier fut de mon avis; MM. de la Baume, de Massenau, Catinat, Poncet , Le Féron,
1 Pour l’intelligence de celte phrase, il faut sous entendre, après la présence , un membre de phrase comme celui-ci : d’un gardien chargé de surveiller les conférences de l’accusé avec son conseil.
Il a déjà été question plus haut du procès du maréchal de Marillac, qui fut décapitéle îomai i632. (Voy. p. 53, n. 2.)
3 Voy. sur ce procès de Chenailles, p. i4 , note î .
4 11 y a ici une omission dans le manuscrit. Il n’indique pas de quel avis furent ces sept juges; mais le résultat prouve qu’ils furent de l’avis de M. de Sain te -Hélène. (Voy. aussi le Journal de Foucault , t. IX, fos 266-267.)
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Moussy, Fayet, de Brillac, presque de mon avis1; MM. Regnard el juillet 1664. Besnard en furent. M. Voisin, au contraire, et dit que la présence n’estoit ordonnée qu’afin de sçavoir tout ce qui se passoit, et que M. d’Artagnan devoit tout dire.
M. de Nesmoncl releva fort cela, et dit qu’il [d’Artagnan] estoit obligé au secret et qu’il en abuseroit s’il disoit une parole, pourvu qu’on ne parlast que de l’affaire; mais que l’usage du conseil estoit qu’il y falloit agir honnestement et non pas avec cette exactitude qu’un accusé ne pust pas dire une parole qui ne fust entendue, et que c’estoit son avis. M. le chancelier, au contraire, et s’estendit fort. Ainsv il passa à débouter M. Fouquet de sa requeste, et que l’arrest seroil exécuté.
Après, je fis le rapport de la procédure sur les procès-verbaux pour en commencer la lecture. Après lequel M. Pussort me loua publiquement, et dit qu’il ne se pouvoit pas mieux rapporter.
Le mesme jour, lundy après midy, M. le légat arriva à Fontainebleau. Monsieur le fut recevoir dans le carrosse du roy, qui estoit celuy de la reyne lors de son entrée, accompagné de MM. les marescliaux de Villeroy et du Plessis, duc de Retz et autres seigneurs.
11 le rencontra à l’entrée de la forest, au-dessus du pavé. Les carrosses s’estant approchés, ils mirent pied à terre. Monsieur dit à M. le légat que le roy luy a voi t commandé de luy venir rendre ses respects; et M. le légat salua Monsieur par deux fois fort bas; Monsieur un peu plus fièrement; et, après des cérémonies pour monter en carrosse, M. le légat monta le premier, se mit au fond à la droite, et Monsieur auprès de luy; M. de Villeroy et le comte d’Harcourt, au devant; le maréchal du Plessis et le duc de Pietz, à une portière, el
MM. de Montausier et . . à l’autre. Je les vis entrer dans la
cour des Fontaines. Les gardes suisses estoient en bataillon dans la cour du Cheval blanc, et les gardes françoises dans l’autre cour. Je
1 Le Journal de Foucault (t. IX, 1° 267 r°) que l’on pourroit expliquer l’arrest et faire explique ces mots d’Olivier d’Ormesson entendre à M. d’Artagnan d’apporter un presque de mon avis : « M. de Brillac a dit peu de facilité à celte communication. »
JOURNAL
vis vingt-quatre pages des livrées du légat, a cheval, et trente-six valets de pied devant le carrosse du roy, suivi de plusieurs autres où estaient les gentilshommes et prélats de la suite du légat.
Le légal fut conduit dans la chambre qui est par delà la petite chapelle, où on le laissa seul. Ayant dessein de le voir, je demeurai quelque temps dans la salle des Suisses, avec M. de Thon. Je vis force gens de la livrée du légat; c’cstoit un drap gris avec des galons or et veloutés1 de rose sèche; elles sont plus riches quelles ne sont esclatantes : c’est la livrée de campagne. M. le comte du Lude2 estant venu pour luy faire les complimens de la part du roy, je le suivis et j’entrai dans la chambre du légat. Ayant reçu M. du Lude fort civilement, on leur donna à chacun un siège pliant, M. le légat ayant la bonne place et le costé du lit; M. du Lude estoit vis-à-vis et tournoit le dos à la porte.
Après quelque conversation, M. du Lude s’estant levé, M. le légat sortit le premier de sa chambre, passa son antichambre et alla jusques à une autre pièce, où il demeura à la porte, et salua fort bas M. le comte du Lude. Je vis toute la mesme cérémonie avec M. de Brancas, qui luy fit les complimens de la reyne mère. M. le comte de Béthune3 y alla ensuite, de la part de la reyne.
Je vis des jeunes gentilshommes bien faits de la suite du légat : l’un s’appeioit Piccolomini, petit et d’un beau visage, neveu du légat. Le légat n’est pas grand, le visage beau, le teint noir, mais poli, les cheveux noirs et ayant assez bonne mine.
Je fus, au sortir, à la comédie italienne, où j’entretins M. de Turenne. A l’issue, il y eut un feu fort médiocre.
Le mardy 29 juillet, le matin4, à la chambre, on me dit qu’on ne parleroit pas de la requeste sur l’absence de M. Le Bossu. M. le chan-
' Galons couleur de rose sèche. la noie de Sainl-Simon sur le duc du Lude ,
Henri de Daillon, comte du Lude, Journal de Dangeau, avec les additions de était, depuis 1 66 r , premier gentilhomme Sainl-Simon, à la date du 3o août 1 685. ) de la chambre du roi; il devint, en 1669, 3 Hippolyle de Béthune, né à Rome
grand maître de l’artillerie, duc à brevet en i6o3, mourut en i665. en 1675, et mourut le 3o août 1 6 8 5 . (Voy. 4 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f° 273.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
celier m’ayant dit de parler des procès-verbaux, je ltiy dis que je ne juillet 1 604. croyois pas que ce travail fust une fin de non-recevoir en cas (pie la chambre jugeast que M. Le Bossu dust revenir.
Après, on travailla et l’on discuta fort la difficulté relevée par M. Fouquet sur la déposition de Baron alléguée dans le procès-verval. Cela consomma toute la matinée.
Cette apresdisnée, M. le légat alla saluer le roy. J’ay sçu qu’estant précédé par lous ses gens de livrée et de sa suite, il avoit esté accueilli dans la salle des gardes par M. le marquis de (iesvres, capitaine des gardes en quartier; que les huissiers ayant ouvert les portes de la chambre, le roy s’estoit avancé sur le pas de la porte, où le légat l’ayant salué fort bas, il l’avoit accueilli fort agréablement, et, le prenant de sa main gauche, il l’avoit mené dans son cabinet, où, s’estant assis, il avoit fait apporter un fauteuil pour M. le légat, lequel, s’estant assis et couvert, avoit esté un quart d’heure en conversation; et puis s’estant retiré, le roy passant devant luy l’avoit reconduit jusques à la porte de sa chambre; que, dans le cabinet du roy, il n’y avoit que les ducs et les officiers de la couronne; que les princes s’en estoient retirés pour ne pas demeurer descouverts; (pie le roy estoit fort paré, et qu’il avoit une espée et un baudrier ornés de diamans, qui valoient neuf cent mille livres; que le légat estoit allé ensuite chez les reynes et chez monseigneur le dauphin1, et qu’il avoit sa croix dans l’antichambre du roy. Sa livrée de ce jour-là estoit de velours violet pour les pages et de drap de Hollande pour les valets de pied; les pourpoints et les doublures de toile d’or à fleurs noires avec des galons d’or et des veloutés violet. Assurément l’on ne peut voir de plus belles livrées.
Le iuercredy 3o juillet2, à la chambre de justice. M. Chamillart entra, qui dit que M. Fouquet ayant présenté requeste alin que M. Le Bossu fust tenu de venir rendre son service à la chambre, la chambre
1 Louis, dauphin, désigné ordinaire- 2 Cl. le Journal de Foucault, I. IX,
ment sous le nom de Monseigneur, né le 1’“ 27 3 v°, sqq.
1'“ novembre 1661, mort le 1 4 avril 1711.
JOURNAL
juillet 1664. avoit ordonné qu’elle luy seroil communiquée; qu’il avoit donné ses conclusions par escnt; mais qu’il estoit entré pour dire à la chambre que le roy l’avoit envoyé hyer quérir par un valet de pied; (|ue , s’estant rendu dans son appartement, sa majesté luy avoit dit que, lorsqu’il avoit nommé M. Le Bossu pour commissaire dans sa chambre de justice, il avoit cru qu’il estoit gradué; mais qu’ayant sçu qu’il 11e l’estoit pas, il ne désiroit pas qu’il fust juge des procès criminels qui seraient jugés à la chambre, mais seulement des procès civils. Après quoy il se retira.
Lecture ayant esté faite de la requeste de M. Fouquet, je dis que la forme rendoit cette affaire très considérable; car il n’estoit pas important que M. Fouquet eusl vingt-cinq ou vingt-six juges; que, bien que M. Le Bossu fust homme de probité, les autres juges feraient aussy bonne justice; mais que le roy voulust décider tous les inciclens du procès, cela estoit fort important; qu’après ce qui avoit esté dit de sa pari par le procureur général, je n’avois plus rien à dire; car la question estoit jugée; cpie la difficulté n’estoit pas de sçavoir si M. Le Bossu estoit gradué; c’estoit un fait constant; mais qu’elle estoit s’il devoit demeurer juge, estant non gradué, qui estoit ce que le roy avoit décidé; qu’il estoit inutile de traiter la question au fond, sur laquelle je trouvois qu’il y aurait beaucoup à dire, et que j’estois d’avis de rendre la requeste de M. Fouquet.
M. de Sainte-Hélène dit qu’il estoit du mesme avis que le jour précédent; que M. Fouquet estoit non recevable en sa requeste; que, ne reconnoissant point la chambre, il ne pouvoit demander un juge; que c’estoit une affectation; que, s’il falloit opiner au fond, il y aurai! beaucoup de difficulté; mais que c’estoit assez que M. Fouquet fust non recevable, et qu’après six semaines d’absence il n’y avoit pas d’apparence. M. Pussort, reprenant sur mon avis, comme il a accouslumé, dit que la volonté du roy estoit fort juste; car il estoit inouy qu’un homme non gradué fust juge d’un procès criminel; que ce qu’il [le roi] avoit dit à M. le procureur général estoit dans les règles et qu’il n’y avoit rien de plus raisonnable; que, dans le fait parti-
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
ailier, M. Fouquet ne reconnoissant pas les juges, ne pouvoit pas juillet .664. en réclamer un seul; que cette seule requeste sulTiroit pour exclure M. Le Bossu; car cela ne se pouvoit l'aire sans affectation, et il fut d avis de le déclarer non recevable. M. de Gizaucour de mesme, ayant ajouté que c’estoit la raison que toute la chambre avoit alléguée contre Cbarmolue dans le procès de Dumont, de ce qu’il n’estoit pas gradué. M. de Ferriol, idem, du bonnet; M. de Nogués, idem, disant qu’il falloit sçavoir les lois et le droit pour juger des procès criminels, et que la volonté du roy estoit conforme à toutes les ordonnances. M. Hérault, idem, du bonnet. M. de Rocquesante, idem, à rendre la requeste, disant qu’après la décision faite par le roy de cette question il n’y avoit plus à opiner. M. de la Toison, idem. M. de la Baume, idem, du bonnet. M. du Verdier et M. de Massenau, se plaignant de la procédure, opinèrent à rendre la requeste; M. Catinat, à faire des remonstrances, parceque, si le roy avoit esté bien informé de toutes les raisons qu’il y avoit au contraire, il n’auroit pas dit ce qu’il a dit; qu’il en falloit faire registre et dire : En conséquence de l'ordre du roy , [il est] déclaré non recevable.
M. Poncet dit qu’il n’y avoit point à délibérer sur le fond après la décision faite par le roy; mais qu’il y auroit bien des questions ; sçavoir, si les officiers de la chambre non gradués pouvoient estre juges criminels; si, hors de la chambre, ils avoient ce pouvoir; si la commission du roy suppléoit à ce défaut; mais qu’il estoit d’avis de déclarer M. Fouquet non recevable. M. Le Féron opina à rendre la requeste et faire registre; M. de Moussy, à débouter, sans dire un mot en faveur de la chambre; M. Fayet, idem; M. de Brillac, à prononcer par débouté; car, en disant non recevable, c’estoit. donner occasion d’annuler toute la procédure précédente; M. Pmgnard, à faire registre et prononcer : en conséquence de l’ordre du roy; M. Besnarcl, idem, s’estant estendu sur la difficulté qu il y avoit à rappeler un juge qui s’estoit absenté longtemps. M. Voisin dit qu’il n’y avoit point d’ordonnance qui déclare que les non gradués pouvoient estre juges criminels; ainsy, qu’il en falloit suivre l’esprit, qui estoit de n’admettre
JOURNAL
juillet 1 6 G /, . que (les juges capables; que l’ordonnance, lorsqu’elle donnojt pouvoir aux prévosts des mareschaux1, c’estoit avec des juges gradués, de mesine pour les commissions de MM. les intendans2; que Messieurs de la chambre ne pouvoient estre juges criminels, etc.; il fut d’avis de débouter; M. le président Pontchartrain, idem, sans dire un mot pour maintenir le privilège de la chambre.
M. de Nesmond dit qu’il ne trouvoit nulle difficulté qu’à la manière de prononcer; car, pour le fond, il n’en faisoit aucune, non seulement après la décision du roy, mais quand il seroit à juger; car il ne eroyoit pas que les officiers de la chambre des comptes pussent estre juges criminels; que c’estoil un abus; qu’il fa 11 oit estre gradué; (jue le parlement avoit, tousjours réclamé contre; que, si le roy envoyoit une déclaration pour cela au parlement, elle seroit vérifiée tout d’une voix, et, après s’estre estendu, fut d’avis de prononcer, sans s’arrester à la requeste, qu’il seroit passé outre. M. le chancelier dit qu’il n’avoit rien vu de plus extraordinaire qu’un accusé demandast un juge; iJ pouvoit [en] récuser, mais non pas en demander; que M. Fouquet ne reconnoissoit point la chambre; que, sur le fait, il estoit vray que le roy avoit cru que M. Le Bossu estoit gradué lorsqu’il l’avoit commis; que, luy, fut surpris quand il apprit qu’il ne l’estoit. pas; qu’il le luy demanda, et que M. Le Bossu luy ayant avoué | qu’il n’était point gradué], il luy avoit dit qu’il ne luy conseilloit pas de venir à la chambre jusques à ce qu’il eust sçu la volonté du roy, et qu’ayant parlé au roy, sa majesté luy avoit dit que son intention avoit esté qu’il fusl gradué, et, après s’estre estendu sur la difficulté faite par la chambre pour la procédure faite par Charmoluc et avoir repris toutes les raisons contenues dans le mémoire donné
1 Les prévôts des maréchaux étaient à la fois juges et chefs militaires. Comme juges, ils étaient chargés défaire le procès aux vagabonds, déserteurs, etc. Comme chefs militaires, ils commandaient une sort*' de gendarmerie départementale, appelée maréchaussée. Les sentences pré-
vôlales ne pouvaient être rendues qu’avec le concours de plusieurs juges gradués; il en falloit ordinairement sept.
2 Les intendants présidaient quelquefois des commissions judiciaires. (Voy. le Journal d'Olivier d’Ormesson, à la date du 29 mars 1 665.)
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
par Berryer à tous Messieurs ce matin, il conclut à déclarer M. Fou- juillet 1664. quet non recevable suivant les conclusions, et qu’il seroit fait registre séparé de l’intention du roy rapportée par le procureur général. Ainsy s’est terminée cette affaire.
Il a esté lu ensuite une autre requeste de M. Fouquet pour avoir permission d’informer contre M. Colbert de la soustraction de ses papiers, et une de récusation de M. Pussort sur la délibération de cette requeste. Il a esté mis le soit monstre, M. le chancelier ayant tesmoigné que c’estoit perdre du temps à lire une grande requeste, qu’il falloit joindre.
Ce jour, j’ay sçu que les affaires du. légat estoient bien raccommodées; qu’il iroit à Paris faire son entrée; que ce seroit pour de demain en huit jours; que jusque là il demeureroit icy, et qu’ayant fait son entrée à Paris il reprendroit le chemin de Rome, sans revenir icy; que la cérémonie avec le parlement estoit accommodée; qu’il se leveroit, le parlement arrivant; osteroit son bonnet, donnant la bénédiction; se rasseoiroit et demeureroit descouvert durant la harangue; puis se releveroit et osteroit son bonnet en donnant la bénédiction.
Le jeudy 3 1 juillet, avant la séance de la chambre, M. Cbamillart m’a dit qu’il estoit bien ayse de me dire les raisons qui l’avoient obligé de requérir par ses conclusions que M. Fouquet fust débouté de sa requeste, avec deffense d’en présenter de pareilles, qui estoien qu’il estoit injurieux, à l’honneur du roy qu’on vist qu’on accusast par une requeste M. Colbert de faits fort durs et de soustraction de papiers, luy qui estoit dans la confidence du roy et entroit dans tous ses conseils, principalement durant qu’il y avoit tant d’estrangers à la cour, et qu’en vérité i! falloit empescher que M. Fouquet ne présentast de pareilles requestes.
M. le chancelier estant venu, me dit de parler de la requeste.
L’ayant voulu lire, il me demanda si je voulois perdre du temps. Je luy respondis que mon intention n’estoit pas d’en perdre, puisque liyer j’avois proposé de lire seulement les conclusions pour mettre le soit monstre et réserver la lecture entière à ce matin pour délibérer.
JOURNAL
Il me demanda si je ne l’avois pas lue; je dis que ouy et que j’en estois satisfait. Pas un de Messieurs n’ayant parlé, il me dit de lire les conclusions de la requeste et du procureur général. Ce qui estant fait, je dis que M. Fouquet n’estoit pas bien fondé en ses conclusions 1 ; que ce seroit le recevoir en ses faits justificatifs avant son procès achevé; que je ne croyois pas aussy qu’il fallust procéder par débouté , suivant les conclusions, parceque ce n’estoit pas la forme dans les procès criminels, et que peut-estre, après que le procès seroit vu, les faits paroistroient si considérables qu’il seroit nécessaire de les relever; peut-estre aussy qu’ils seroient si peu considérables qu’on les rejetteroit; et ainsy je croyois qu’il estoit mieux et du style ordinaire de joindre la requeste au procès.
M. de Sainte-Hélène, qui m’avoit dit le jour précédent qu’il falloit joindre cette requeste, dit qu’elle estoit considérable; qu’il n’y avoit aucune apparence de la recevoir; que la joindre au procès c’estoit la recevoir en quelque sorte, et que la forme de prononcer du parlement de Piouen c’estoit de la mettre dans un sac à part; et c’estoit son avis. M, Pussort s’estoit retiré, estant parent de M. Colbert, contre qui la requeste estoit donnée. MM. de Gizaucour, Ferriol, Nogués, Hérault, Piocquesante, La Toison, du Verdier, La Baume et Massenau furent de mon avis, sans parler. M. Catinat dit qu’il n’estoit point d’avis de joindre cette requeste, parceque dans la suite elle feroit un embarras; car il y faudroit prononcer, comme faisant partie du procès, et qu’il estoit d’avis de dire, sans s’arrester à la requeste, qu’il seroit passé outre. MM. Poncet, Le Féron, Moussy, Briîlac, Begnard et Besnard [furent] de mon avis.
M. Voisin dit que M. Fouquet n’estoit pas recevable à présenter cette requeste; qu’il avoit desjà esté débouté de toutes les mesmes demandes; que c’estoit pour venir à des récusations, dont il avoit esté débouté; que c’estoit toutes finesses, et qu’il estoit d’avis de le débouter. MM. de Pontcliartrain et de Nesmond, de mon avis. M. le chancelier dit que M. Fouquet n’estoit pas recevable à cette requeste 1 Voy. le Journal de Foucault , t. IX, f°’ 279 v° et 280.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
contre M. Colbert; qu’il estoittrès mal fondé; car de dire que M. Col- Août 1664. bert luy eust osté ses papiers, il n’y avoit aucune apparence; et qu’en vérité l’avancer estoit injurieux à l’honneur du roy, qui se servoit de luy en toutes ses affaires les plus importantes; que ce n’estoit pas pour le louer, mais qu’il estoit vray qu’il ne se pouvoit mieux agir que luy en toutes choses ny avec un plus bel ordre clans les finances; que ce que disoit VL Fouquet estoit de bons contredits contre les pièces qui estoient produites, qu’il pouvoit proposer; mais que d’attaquer M. Colbert, il n’y avoit pas d’apparence; et ainsy estoit cl’avis de débouter M. Fouquet suivant les conclusions, mais non pas de luy faire cleffense de présenter pareilles requestes; car il luy falloit tousjours laisser la liberté de présenter des requestes comme il voudroit; et fut d’avis de débouter. Il lit relire les avis par Pollart (car le gref fier s’estoit retiré) jusques à trois fois, excitant doucement à revenir; mais pas un ne revint, et [il] passa à joindre la requeste au procès.
J’ay sçu que M. le légat avoit esté, le mercredy apresdisnée, à la chasse avec le roy, et qu’il avoit tué trois lièvres en courant et une perdrix .
Le vendrecly Ier aoust, à la chambre. M. Massenau se trouva malade, ayant esté saigné. M. le chancelier dit qu’il ne falloit pas laisser de continuer la lecture des procès-verbaux, et l’on dit que cela n’excluroit pas M. Massenau. En effet, on lut le procès-verbal des octroys presque entièrement, sans qu’il s’y passast rien de considérable.
Après le clisner, nous fusmes, MM. de Brillac, Besnard et moy, voir la revue des troupes que le roy faisoit pour M. le légat, j’y menai mon fils François1, qui m’estoit venu voir du Jarcl; mon fils aisné2 y estoit allé dès le matin à cheval. Si la pluye n’eust point gasté cette journée, il n’y avoit rien de plus magnifique. Les grands mousquetaires faisoient trois escadrons, ayant des casaques fort riches, qui estoient celles de l’entrée du roy après son mariage; les gardes du
1 Claude-François-de-Paule Lefèvre cathédrale de Beauvais, mort en 1717. d’Ormesson, plus tard docteur en Sor- 2 André Lefèvre d’Ormesson , deuxième
bonne, puis doyen du chapitre de la du nom.
JOURNAL
Août 1 664. corps, trois escadrons; les gens d’armes, un escadron, ayant tous des buffl es U Après, trois bataillons des gardes françoises et autant de Suisses. Les chevaux-légers formoient un escadron; à la teste estoit M. de Cbaulnes, qui ce jour-là presta le serment. Le régiment-dauphin formoit trois escadrons, et les petits mousquetaires trois escadrons; tous les officiers, à la teste de leurs corps, fort richement vestus. Le roy y estoit allé à dix heures pour mettre toutes ses troupes en ordre. Le légat y vint à trois heures et la reyne mère avec Monsieur. Le roy alla à son carrosse, et le légat monta à cheval et marcha le long des troupes entre le roy et Monsieur, tous trois couverts. Nous suivismes leur marche en carrosse avec tous ceux qui estoient à Fontainebleau. Après, les troupes firent trois descharges avec grand bruit, et le roy les fit deffiler devant luy. Pour nous, nous revinsmes, sans les voir deffiler, pour éviter la confusion du retour.
Le soir, il y eut comédie françoise, où le légat fut; c’estoit X O thon de Corneille. Au retour de la revue, je vis M. Le Tellier, qui estoit revenu de Paris, où il avoit esté pour l’acte de M. l’abbé son fils.
J’ay oublié à escrire que le jeudy, après midy, il y eut conseil de grande direction1 2, durant lequel le roy envoya quérir M. le chancelier, qui revint peu après et dit que le roy l’avoit mandé pour luy dire qu’il affectionnoit fort la compagnie pour le commerce des Indes- Orientales, et qu’il désiroit que tous Messieurs du conseil3 y entrassent; et, après s’estre estenclu sur les louanges de ce grand dessein, M. Berryer tira de son portefeuille le rôle de ceux qui s’y engageoient, et M. le chancelier s’y mit pour quarante mille livres, M. le mareschal de Vdleroy et tous Messieurs des finances.
Après, on le présenta à Messieurs du conseil, qui furent surpris :
1 Cuir de buffle préparé pour porter à la guerre. (Voy. sur cette revue la Gazette de France, à la date du 8 août 1 664- )
2 C’ était le nom du conseil des finances qui se tenait sous la présidence du chancelier. (Voy. l’Introduction en tète du t. I
du Journal d’Olivier d’Ormesson.)
3 11 esL évident qu’il s’agit ici du conseil des finances, dont Olivier d’Ormesson vient de parler, et non de la chambre de justice, comme l’a dit M. Pierre Clément dans son Histoire de Colbert, p. î 75 , ouvrage rempli d’ailleurs d’utiles et savantes recherches.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
M. cle Vertamont signa pour dix mille livres. M. des Hameaux1 refusa Août 1664. d’abord; dit que le traitement qu’on faisoit à ceux qui avoient fait des establissemens2 et que l’on despossédoit, ne donnoit pas grande espérance. M. le chancelier le regarda de travers, et on luy dit à l’oreille de signer; et il signa en grondant. MM. les maistres des requestes signèrent après pour des sommes différentes. M. de Bercy signa pour mille livres. M. Colbert s’en moqua, et dit que cela ne se faisoit pas par la considération de l’argent, de sorte qu’il mit trois mille livres.
M. Besnard3 y mit trois mille livres; ainsy chacun des autres. Ces sommes sont pay ables en trois ans. Je fus heureux de ne m’y pas trouver; car je suis persuadé que le commerce des Indes-Orientales ne réussira pas.
Le samedy 2 aoust, M. le chancelier se purgea; mon fils partit avec son frère pour le Jard et Amboille. Je lus voir M. de Turenne, avec lequel je fus chez le roy, et le suivis par curiosité à la visite qu’il fit à M. le légat, qui le vint recevoir dans l’antichambre et le vint reconduire à la dernière porte de la première antichambre. Il me dit choses, considérables4.
Le légat alla, après le disner, à la chasse du daim avec le roy.
Le dimanche 3 aoust, j’assistai à la messe du légat dans la grande chapelle. Le roy ny les reynes n’y assistèrent point, à cause qu’à la fin de la messe il ne vouloit pas leur faire la révérence. Il y avoit grande foule de monde. Sa messe fut basse, sans cérémonie, ayant seulement deux aumosniers à le servir. Il la dit fort promptement, et à la fin, sa croix devant luy, il donna trois bénédictions à tout le
1 Jean Dyel, seigneur des Hameaux, conseiller du roi en ses conseils. Ce personnage ne faisait pas partie de la chambre de justice, non plus que MM. de Vertamont et de Bercy, cités, dans le même paragraphe, comme membres du conseil.
2 II faut entendre ici, par établissemens , des placements de fonds sur l’Etat.
3 Quelques-uns des membres de la
chambre de justice, étant conseillers d’état ou maîtres des requêtes , assistaient au conseil royal des finances. C’est comme maître des requêtes que M. Besnard y siégeait et qu’Oliv. d’Ormesson aurait pu s’y trouver.
4 Les Œuvres de Louis XIV prouvent que le roi consultait Turenne sur les questions les plus importantes. (Voy. entre autres t. II, p. 399, 437, 443, 447-)
JOURNAL
Août .664. peuple, et l’un des aumosniers dit en italien que M. le légat, au nom de Sa Sainteté, donnoit pour dix années d’indulgences plénières.
Après la messe, je suivis M. le mareschal d’Aumont et le comte de Charost pour entrer avec eux en la salle du festin, qui estoit gardée fort exactement. Nous allasmes chez la reyne mère, où estoit Monsieur, paré avec des pierreries. Le roy y vint et la reyne pour aller ensemble à la messe.
Estant entré, avec M. le mareschal d’Aumont et le comte de Charost, dans la salle du festin, qui est celle des Suisses vers la chapelle, je passai derrière la table du costé de la cheminée pour éviter d’estre pressé. Je me trouvai auprès de M. le premier médecin, derrière la chaire du roy. Sur la table, il n’y avoit que deux couverts, celuy du roy à la bonne place, et celuy pour le légat quatre places au-dessous du mesme costé. Le cadenas1 au bout, du costé du roy.
Le premier service de potages estant sur la table, composé de six grands plats et de quatorze assiettes, le roy vint, précédé de dix maistres d’hostel ordinaires et du premier maistre d’hostel, ayant à sa gauche M. le légat.
Estant arrivé au bout de la table, M. le duc d’Anguien, comme grand maistre de la maison, présenta la serviette au roy, et M. de Beliefonds, premier maistre d’hostel, la présenta à M. le légat. Après, M. le légat ayant passé à sa place, le roy s’assit et le légat, chacun dans un fauteuil. Le roy estoit servi par M. de Crenan, grand eschanson, M. le comte de Cossé , grand pannelier, et M. de Mesgrigny- Vandeuvre, grand-tranchant. Ils estoient en cet ordre debout devant le roy et ils mettoient les plats sur la table devant le roy, après que le grand-tranchant en avoit fait l’essay. Le légat estoit servi par le contrôleur Parfait, qui luy présenloit à boire, et les plats estoient mis sur la table devant luy par un autre Parfait et le jeune Chamoy.
Derrière la chaire du roy estoit M. de Gcsvres, capitaine des gardes en quartier; à costé, M. le duc de Saint- Aignan, M. l’abbé de
' Il était encore d’usage, à la table des les couteaux et autres uslensiles de table, grands, de tenir dans un coffret sous clef On appelait ce coffret cadenas.
D OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Coaslin, premier aumosnier, et au bout de la table les maistres d’hos- Août 1664. tel. Pour chaque service les maistres d’hostel alloient à la viande et rentraient précédés de l’huissier de la salle, les maistres d’hostel deux à deux, le baston à la main, et le premier maistre d’hostel le dernier. Après, les plats et assiettes estoient portés par les valets de pied du roy, qui remportoient. ceux qui estoient desservis. 11 y eut quatre services et le fruit, qui estoit de grandes pyramides de vingtquatre ass’ettes de porcelines de toutes sortes de fruits, et quatorze assiettes de citronades et autres services.
Le roy ne but que deux fois de la main du grand eschanson, et le légat autant de la main du contrôleur Parfait.
Le disner achevé, le roy se leva et en mesme temps M. le légat, qui, s’estant approché avec une grande révérence, M. le duc [d’Anguien] présenta la serviette au roy, et le premier maistre d’hostel à AL le légat. Les reynes estoient à la tribune pour voir cette cérémonie : les violons estoient dans la salle et les trompettes et timballes.
M. le légat estoit en camail, rochel et bonnet, carré rouge. Il mangea de bon appétit et le roy mangea beaucoup. Le ray sortit ayant M. le légat à sa gauche, comme il estoit entré1.
Ce mesme jour au matin, le roy tint conseil pour la marine et les affaires du commerce, où estoit M. le chancelier, qui s’y trouva mal.
Après le disner, Al. le légat envoya ses présens au roy : quatre tabl eaux, deux grands modernes de batailles, l’un del Bourguignone, et l’autre del Salvator Rosa; un de Léonard Dalvins2, qui est une Aierge, et un du Titian, qui est le portrait de sa maistresse3, et quan-
1 Loret parle de ce repas dans sa Muze historique (lettre du 9 août 1 6 6 4 ) ; niais avec le regret de n’y avoir pas assisté :
Dimanche, le roy nostre sire (Je le sçais par ouy-dire;
Car, hélas, je n’estois pas là)
Le légat susdit régala
D’un festin vrayment admirable ,
N’estant qu’eux deux seuls à la table,
Où servirent avec respect,
Et dans un ordre circonspect ,
Non des officiers bas et minces,
Mais des grands seigneurs et des princes.
2 Le nom est ainsi écrit dans le manuscrit d’Oliv. d’Ormesson. Je présume qu’il s’agit de Léonard de Vinci.
3 Le musée du Louvre possède encore une Vierge de Léonard de Vinci et le portrait de la maîtresse du Titien.
JOURNAL
Août 1664. tité d’essences et de ganls. Il vit tous les appartenons du roy et des reynes et tous les meubles, sans y rencontrer personne, et puis le roy le mena voir son escurie, où le roy luy présenta douze coursiers de Naples, qu’il Fit monter par trois de ses escuyers. Le roy Fit sortir trois chevaux de son escurie, qui Furent montés par le Plessis.
Le soir, il fut à la comédie d 'Œdipe, Françoise; et, entre les actes, il y avoit des concerts et des entrées de ballets, qui furent fort agréables.
Le lundy 4 aoust, il n’y a point eu de chambre à cause de la maladie de M. le chancelier, qui souffre des douleurs qu’on dit estre la colique néphrétique. Mais son principal mal est que les sueurs sont cessées, et que cette humeur se jette sur tous ses membres et luy fait de grandes douleurs. Ces rechutes fréquentes font juger qu’il ne durera pas longtemps et qu’il ne verra pas la Fin du procès de M. Fouquet.
L’on dit une nouvelle d’une grande défaite des Espagnols par les Portugais1; qu’il y a eu quatre mille hommes tués sur la place; que, de ce mauvais succès, Don Juan2 est disgracié et renvoyé en une abbaye, et que le conseil est changé; les ducs d’Ossonne et de Medina- Las-Torres envoyés en employ hors d’Espagne, et des nouveaux appelés.
Le roy traite parfaitement bien le légat, et l’on dit qu’il se forme grande liaison, et que les affaires de l’empereur allant fort mal, l’on parle d’appeler le roy pour la protection de l’Allemagne et pour s’opposer aux Turcs.
Le soir, je vis la collation que la reyne mère clonnoit à M. le légat, de vingt-quatre bassins de fruits et de confitures sur des petites corbeilles d’osier regarnies de rubans satinés de toutes couleurs; ce qui faisoit une beauté surprenante. Elle donna le bal ensuite, où il y avoit seize dames et seize hommes parés pour danser.
1 Bataille de Castel -Rodrigo, gagnée lippe IV et d’une comédienne, nommée
par les Portugais sur les Espagnols. Marie Calderona; né à Madrid en 1629,
5 Don Juan était fds naturel de Phi- il mourut en 1679.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le mardy 5 aoust, il n’y eut point de chambre, à cause de la maladie de M. le chancelier. Je le vis le matin debout, mais très loible et se contraignant pour ne pas paroistre malade.
Ce jour, j’entendis la messe que M. le légat entendoit dans la grande chapelle. La musique du roy estoit excellente. J’estois proche son marchepied, et je l’observai fort; il a le visage rond, le nez bien tiré, les joues grosses, les yeux beaux, le menton un peu coupé en dessous, la peau brune, mais unie, et le poil fort noir et frisé. 11 est bel homme et bien fait, entre deux tailles. 11 estoit suivi de plusieurs prélats italiens, qui ne firent que rire durant la messe, sans aucune attention ni décence. Le prestre, en disant Y Introït de la messe, est tourné en sorte qu’il ne monstre le dos ny à l’autel ny à M. le légat. Un prélat iuy apporta l’espistre à baiser.
Ce jour, le roy fut visiter le légat pour iuy dire adieu. La conversation fut d’un quart d’heure, et debout. Le roy Iuy envoya ses présens : à Iuy, une croix de six diamans (pie j’ay vue; ils sont fort gros, et on les estime à cinquante mille escus; à chacun des autres seigneurs, des boetes de portraits [ornées] de diamans de différens prix. Les présens ont esté magnifiques et ont surpris M. le légat, qui a tesmoigné qu’il n’y avoit qu’un roy de France assez puissant pour faire de si grands présens. L’apresdisnée, le roy Iuy lit voir les courses des testes f où le roy courut avec les principaux de sa cour.
Le soir, je fus à la promenade avec M. Le Tellier dans le jardin des Terrasses. Le roy y passa avec sa maistresse, comme il fait tous les jours, suivi des seigneurs de sa cour. 11 appela M. Le Tellier pour Iuy parler.
Le mercredy 6 aoust, il y eut chambre; mais on ne travailla pas
au procès de M. Fouquet, à cause de la maladie de M. le chancelier. •
1 Ce jeu était probablement semblable cà celui qu’on appelait la course des bagues, où les cavaliers s’efforcaient d’enlever, avec la pointe de leurs lances, la bague suspendue à l’extrémité de la carrière. La course des bagues était très-usitée à l’é-
poque de Louis XIV. Il y en eut une solennelle en 1 656 ; le roi lui-même y ligura à la tête d’une des troupes qui y disputèrent le prix. (Voy. la description de cette course dans un journal inédit de celte •époque, Bibl. imp. ms. 1288 bis.)
Août 1 664.
JOURNAL
Août 1 664. M. le légat partit ce matin, alla disner à Vaux et coucher à Soisy, pour aller le lendemain à Paris, au palais Mazarin1.
Le jeudy 7 aoust, il y eut chambre, où présida M. de Nesmond, M. le chancelier estant encore indisposé, quoyqu’il se porte bien mieux. J’ay pris congé de luy pour aller à Paris voir mon père. M. l’abbé de Coaslin nous a dit que le roy avoit dit que la cour partiroit d’icy le 20 ou 26 de ce mois pour aller à Vincennes, et que le ier septembre le roy iroit à Calais et Dunkerque sur la frontière. Cette nouvelle est publique. Quelques-uns disent que la chambre de justice demeurera icy; mais il n’y a aucune apparence. L’ apresdisnée , je fus en poste à Paris par la phiye : je trouvai mon père en bonne santé.
Le vendredy 8 aousl, le matin, je fus faire des visites : M. de Marillac, qui me tesmoigna que l’on avoit parlé fort avantageusement pour moy sur tout ce qui s’estoit passe è Fontainebleau sur les requestes de M. Fouquet2. Je fus ensuite disner avec M. le premier président.
Le samedy 9 aoust, ]e fus chez M. Le Noir, apothicaire dans la rue Saint-Antoine, pour l’entrée de M. le légat. L’on vit d’abord passer les compagnies du prévost de J’Isle et du lieutenant criminel de robe courte3. Après, les archers de la ville et M. le prévost des marchands en robe de velours my-partie, puis quarante-huit mulets, seize avec des housses de drap rouge avec les armes du légat et un grand feuillage jaune tout à l’entour, seize avec des housses à fond de damas rouge et seize avec des housses de velours cramoisi, avec les mesmes armes et feuillage de broderie d’or. 11 y avoit quelques palfreniers de livrée qui les menoient, mais peu; et ce deffaut diminuoit beaucoup la beauté. Après, les pages à cheval des seigneurs de la suite de Al. le
1 Aujourd’hui Bibliothèque impériale.
(Voy. Y Histoire du palais Muzarin, par M. le comle Léon deL aborde.)
Celle phrase irrégulière est reproduite exactement d’après le manuscrit.
Lieulenant du prévôt de Paris, qu’on appelait, de robe courte, parce que, au lieu.
de la longue robe des magistrats , il portail l’épée et le vêlement des hommes de guerre. 11 commandait une troupe d’archers et avait pour fonctions de veiller à la sûreté de Paris , d’arrêter les meurtriers , vagabonds et autres gens de mauvaise vie, sur lesquels s’exerçait sa juridiction.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
légat. Après, dix-huit pages de ses livrées de campagne; ensuite, les Août 1664. seigneurs de la suite accompagnés de seigneurs et gentilshommes françois. Il y avoit MM. les ducs de Retz et de Luynes, MM. de Gamaches, de Cossé et de Montausier, chevaliers de l’ordre. Il y avoit aussy, devant, quelques abbés de la suite de M. le légat; puis, sous le dais de satin blanc aux armes de M. le légat, porté par six marchands des six corps1, marchoit M. le légat sur une mide blanche, vestu de rouge avec le chapeau de cardinal renoué sous le menton. A sa droite,
M. le Prince, et, à sa gauche, M. le duc d’Anguien; le dais entouré de grand nombre d’estafliers de M. le légat, de M. le Prince et de son fds. Après, suivoient quelques gentilshommes de M. le Prince.
Puis marchoient les prélats italiens, au milieu de deux prélats françois, ayant tous les chapeaux verts avec les cordons renoués sous le menton; puis le carrosse du légat à six chevaux d’Italie avec des harnois magnifiques, le carrosse fort grand, tout de velours cramoisi, par dehors, brodé fort richement, doublé de drap d’or. Le carrosse est plus beau que celuy de l’entrée de la reyne. Après, on portoit la chaire du légat, aussy de velours rouge, brodée fort richement. Après, tout le peuple suivoit avec une foule extraordinaire, et assurément il ne se peut voir plus de monde ensemble2.
Le dimanche 10 aoust, je partis du matin avec ma femme pour aller à Amboille. A une heure, je montai à cheval. pour venir à Fontainebleau, où j’arrivai à huit heures, bien mouillé. J’appris aussytost de M. Brillac que la cour parloit mercredy, et que la chambre n’entreroit que le lundy et le mardy, et après que l’on iroit à Paris; que le sujet de ce prompt despart venoit de ce que le roy vouloit aller sur la frontière de Picardie, à cause de la maladie du roy d’Espagne, et qu’auparavant il vouloit prendre les eaux de Saint-Mion, où l’on envoyé un courrier pour les faire apporter; que M. le dauphin s’estoit un peu trouvé mal et que les reynes demeureroient à Vmcennes.
1 Les six corps de métiers de Paris orfèvres. — 4 Voy. la Gazette de France,
étaient les drapiers, les épiciers, les mer- à la date du 16 août 1 664-
ciers , les pelletiers , les bonnetiers et les
JOURNAL
Août i ()(j
Le luncly 1 1 aoust, le matin, à la chambre1, où l’on continua la lecture des procès-verbaux, sans que M. le chancelier dist un mot; et falloit qu’on luy eust parlé; car, les jours précédens, il avoit consommé beaucoup de temps à dire et redire; et Foucault me dit que M. le procureur général et luy, [lui] ayant insinué de laisser lire sans interrompre, il leur avoit répliqué que luy, procureur général, list la charge de procureur général, Foucault celle de greffier, et que luy il feroit celle de chancelier, et qu’ils n’avoient rien à luy dire. M. Foucault me tesmoigna que le chagrin de M. le chancelier venoit de plus haut et qu’ils en souffroient.
Le marcly 1 2 aoust, à la chambre2, on continua la lecture du procès-verbal des six millions, et après on lut les lettres de translation; et ainsy la chambre fut remise à Paris. Après, j’allai prendre congé de la rcyne et du roy, et disner avec M. de Turenne.
Le mercredy i3 aoust, MM. Besnard, Brillac et moy, nous partismes ensemble de Fontainebleau dans mon carrosse, disnasmes à Essonne et arrivasmes à quatre heures à Paris. Toute la cour partit aussy ce mesme jour et vint coucher à Corbeil et le jeudy au bois de Vincennes.
Le jeucly 1 4 aoust, tous les prisonniers furent transférés de Morel et ramenés à la Bastille. J’ay sçu depuis que Mme Fouquet, avec ses enfans, alla voir passer son mary au-dessous de Charenton, vint aborder la portière du carrosse, où elle embrassa son mary, sans que le carrosse s’arrestast, M. d’Artagnan le faisant aller doucement; et il en usa avec toute la civilité et facilité possibles. Il y eut aussy beaucoup d’autres personnes de condition qui y furent, tant pour M. Fouquet que pour les autres prisonniers, qui les virent en passant, sans néantmoins qu’ils arrestassent.
Ce mesme jour, je fus chez M. le premier président, où je vis M. Lboste, cpii me tesmoigna que, dans leurs conférences, M. d’Artagnan, cpii y estoit présent, en usoit avec toute l’bonnesté possible.
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, fos 281-282.
a Id. ibid. f° 282.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 205
Le lundy 18 aoust, entrant le matin à la chambre de justice1, IVjmes Fouquet me dirent que, crainte de me manquer, elles m’attendoient. là pour me donner deux requestes de M. Fouquet; et, en effet, Mrac Fouquet, la femme, me donna deux requestes fort grosses, que je pris. Leur dessein de me les donner en entrant dans la chambre estoit pour faire qu’elles fussent présentées à la chambre à l’heure mesme, et que l’on n’eust pas le temps de conférer auparavant [sur] ce qui seroit à faire. Car M. Fouquet se plaint qu’ayant reçu ses requestes, je les renvoyé aussytost à Foucault pour en parler à M. le chancelier, et ainsy ses ennemis ont le temps de les voir et de les consulter; et Mme Fouquet m’a dit à Fontainebleau que M; Fouquet vouloit présenter sur cela requeste à la chambre. Pour moy, je ne compris point cette raison et je mis ces requestes dans mon sac poulies voir à loisir; et, en ayant parlé à M. Pussort et à M. Voisin, je laissai, sans y faire réflexion, ces requestes ès mains de M. Chamillart.
M. le chancelier estant entré, je dis que ces deux requestes m’avoient esté données et que M. le procureur général les avoit. M. le chancelier dit que M. Fouquet prenoit avantage de ce que M. le procureur général avoit donné des contredits contre les moyens de faux et qu’il y respondoit par une des deux requestes, et que ce pendant l’inscription en faux estoit jointe et il falloit auparavant que M. Fouquet y fu st reçu, et s’expliqua fort et dit que l’on ne pouvoit s’empescher de mettre le soit monstre. Ainsy, ayant fait rapporter les deux requestes sans autre délibération, je mis le soit monstre au procureur
Après, on acheva la lecture du procès-verbal des six millions.
Le mardy 1 9 aoust'2, l’on lut à la chambre les deux procès-verbaux de Dumesnil et des quatre prests, M. Pussort se justifiant tousjours des omissions faites comme estant par inadvertance, et que, pour fonder la récusation, il falloit qu’il l’eust fait dolo malo. Ayant encore relevé ce que j’avois dit sur le procès-verbal de Dumesnil,
1 Cf. Journal de Foucault, t. IX, f° 282.
s ht. ibid. f° 283.
Août 1 6(i/i.
JOURNAL
Août 166/4. que le procureur général prétendoit que M. Fouquet en avoit profité, parceqne les billets estoient cotés M. Bruant, et soustenant que le procureur général ne le disoit pas, il lut luy-mesme la requeste, et se trouva confondu par ce qu’il lut. En un mot, c’est une préoccupation extresme sur toutes choses.
Ce jour, j’appris la mort de M. Goret, maistre des comptes, et elle me fut confirmée par M. Godefroy, aussy maistre des comptes, qui estoit avec luy à l’acte de mes deux cousins d’Eaubonne au collège d’Harcourt1. Estant avec autres chez Monnerot à Sèvres, et prest à monter en carrosse, Goret avec M. L’Espagnol, sur une terrasse où ii y avoit une statue, voulut monter sur le piédestal près la statue par plaisanterie; il entraisna et le piédestal et la statue, qui tomba sur luy, le creva et luy rompit la jambe en deux endroits, dont il mourut deux heures après.
L’on parle de la descente des troupes du roy en Afrique, qui ont pris une ville nommée Gergily2, où ils se sont retranchés. 11 y a eu grand combat contre les Maures, et l’on dit qu’il y a eu plus de quatre cens hommes des nostres tués , cinq ou six chevaliers de Malthe et plus de vingt de blessés, dont plusieurs officiers des gardes. M. Pussort fait valoir cette action comme le plus grand establissement que
1 André Lefèvre , seigneur d’Eaubonne, plus tard maître des comptes, et Gervais Lefèvre, seigneur d’Eaubonne, avocat du roi au parlement en 1694. Le collège d’IIarcourt était situé rue de la Harpe; l’emplacement et les bâtiments de ce collège sont maintenant compris dans le lycée Saint-Louis.
Gigéri. Le duc de Béaufort s’en empara le 22 juillet i664. On trouve dans le Recueil de Maurepas la preuve que l’on calomniait Colbert dès celte époque, et qu’on l’attaquait à 1 occasion d’expéditions entreprises dans l’intérêt du commerce.
Ces satires, d’ailleurs fort plates, parlent tout à la fois de la compagnie des Indes,
de la prise de Gigéri et de la disgrâce de Fouquet :
Colbert n’a pas assez, de tout l’or de la France;
Il veut y joindre encor celuy des Indiens.
Pour ce vaste projet, le reste de nos biens Sert à luy faire avoir des places d’importance. Voilà ce qui s’appelle avoir de l’industrie;
Voila ce qu'on appelle un adroit favori.
S’il achète Tanger et reprend Gigéri,
Il n’aura point un jour d’esgal en Barbarie.
Vous ne méritez pas riostre surintendance. Déplorable jouet du sort et de la cour;
Quand vous l’aviez, Fouquet, on 11e parloiten France Que de paix, que de ris, quedejeux, que d’amour, etc.
( Recueil de Maurepas, ms. B. I., t. Il , f” 46i et 463. )
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
le roy puisse faire pour estre le maistre .du commerce. L’on parle Août 1 664 encore d’une grande bataille gagnée sur les Turcs 1, où l’on dit qu’il y a eu quantité de François tués; qu’ils avoient le premier poste et qu’ils onl fait le plus grand effet. L’on n’en sçait le détail que fort incertainement; mais l’on dit que tous les généraux, de part et d’autre, ont esté tués ou bien blessés.
Le mercredy 20 aoust2, à la chambre, l’on continua la lecture des procès-verbaux, sans qu’il se passast rien d’extraordinaire.
Le jeudy 2 1 aoust, avant la chambre, ayant demandé à Foucault la copie des requestes pour travailler, il me demanda si Mme Fouquet ne m’avoit pas donné une copie, je luy dis que ouy, mais qu’un de mes amis avoit souhaité la voir et que je ne l’avois plus. Il me proposa de commencer la lecture de ces requestes le lendemain. Je luy dis que je ne le pouvois pas, ne les ayant pas vues. A l’issue de la chambre, il me pressa encore; je persistai. M. Chamillart vint me dire de belles raisons. Ayant persévéré, nous montasmes chez M. le chancelier, auquel ayant dit la proposition de M. Chamillart et que je ne le pouvois pas, n’ayant pas encore vu les requestes, il ne manqua pas de se disculper et de dire qu’il estoit prest; et M. Chamillart ayant insisté, il luy dit qu’il n’avoit qu’à me persuader, et, puisque je prenois sur moy ce retardement, il n’y avoit plus rien à dire, el qu’il ressembloit au valet de Pantalon, qui demandoit response d’une lettre avant de l’avoir lue. L’apresdisnée, je fis lecture de cette requeste.
Ce jour, la nouvelle fut confirmée de la bataille contre les Turcs, et que les François seuls avoient défait les Turcs après que les Allemands s’en estoient tous fuis, et qu’il y avoit plus de huit mille Turcs absolument défaits, peu de seigneurs tués, beaucoup de blessés.
1 Le i'r août 166/1, Montecuculli , général de l’empereur Léopold, secondé par les généraux fiançais, la Feuillade et Coligny, remporta sur les Turcs une victoire décisive près du Raab et du village de
Saint Gothard. (Voy. les Mémoires de Coligny-Suligny , publiés par la Société de Thistoire de France, p. 83 et suiv.)
2 Cf. le Journal de Foucault, t. IX.
JOURNAL
Août 166/1.
Le vcndredy 22 aoustf, à la chambre, où la lecture des procèsverbaux fut achevée. M. Poncet rapporta une contestation concernant Mme de Guénégaud pour le transport de tous les acquits de l’espargne de 1657 au greffe, à cause de la dénonciation d’un valet, qui prétend que, sur les voyages, il y a bien des acquits faux. Mme de Guénégaud m’avoit dit que M. Poncet seroit pour elle, selon qu il luy avoit parlé; et néantmoins il conclut contre1 2. Je fus pour elle. Mais M. le chancelier, qui luy avoit promis, tourna contre avec sa soumission ordinaire à tout ce que la cour désire.
L’apresdisnée, je fus à Amboille, où je portai les requestes.
Le dimanche soir 2 4 aoust, estant revenu d’ Amboille, M. Le Pelletier me vint voir; il me dit que M. Le Tellier, qui estoit venu icy exprès, l’avoit chargé de me dire qu’il avoit descouvert que M. Colbert avoit dit au roy que M. d’Ormesson attaquoit sa famille à l’honneur; qu’il 11e pouvoit plus servir, ny son oncle, qui avoit vescu avec réputation depuis trente ans; que je le voulois traiter de faussaire; et, en un mot, qu’il portoit toutes choses aux dernières extresmités contre moy, ma famille et ma race; et que sur cela d estoit furieux; que M. le prévost des marchands3 avoit esté demander au roy permission de se deffendre contre moy, parceque je voulois l’attaquer
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX,
2 Oliv. d'Ormesson a déjà parlé plus faut (p. 107) de l’inimitié que l’on montrait contre Mme de Guénégaud, et en même temps de la capacité qu’elle déployait dans des circonstances difficiles. Arnauld d’ Andilly fait aussi l’éloge de cette dame : «Son esprit, son cœur, sa vertu, semblent disputer à qui doit avoir l’avantage. Son esprit est capable de tout, sans que son application pour les plus grandes choses l’empesche d’en avoir en mesme
temps pour les moindres. Son cœur luy auroit, dans un autre sexe, fait faire des actions de courage tout héroïques; et sa
vertu est si eslevée au dessus de la bonne et de la mauvaise fortune, que ce ne seroit pas la connoislre que de la croire capable de se laisser esblouir par l’une et abattre par l’autre. Enfin , pour le dire en un mol . c’est l’une de ces grandes âmes dont j’ay parlé dans un autre endroit de ces Mémoires. » ( Mémoires d’ Arnauld d’ Andilly, édit. Petitot, l. XXXIV, p. 92.)
3 O11 a déjà vu que le prévôt des marchands était, à cette époque, Voisin, un des membres de la chambre de justice; il était accusé par Fouquet d’avoir falsifié les pièces du procès, de concert avec Pussort , oncle de Colbert. D’Ormesson était d’avis qu’ils devaient être récusés.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
en son honneur, et que cette conjoncture estoit fort importante pour Août use moy; qu’il avoit vu la requeste; qu’il ne se pouvoit voir rien de plus cleffectueux et de plus mal que ce que MM. Voisin et Pussort avoient fait; mais qu’il estoit question de sçavoir s’ils l’ avoient fait de mauvaise foy, et si, l’ayant fait par trop de facilité, ils estoient récusables; que j’y fisse réflexion, et qu’il seroit bon que j’eusse la confiance de dire mes sentimens à M. Le Tellier, quels qu’ils fussent. Je luy dis que je n’avois pas encore formé cl’avis et que je n’estois pas prévenu.
Le lundy 2 5 aoust, je travaillai toute la journée sur ces deux requestes, et M. Foucault m’apporta les minutes des procès-verbaux.
Je trouvai celle des six millions escrite de trois mains, et que, sur la remise de Berryer, elle estoit escrite et que depuis elle estoit rayée, et avoient escrit en interligne que M. de la Bazinière ne l’ avoit pu trouver; et outre [je trouvai] que la cote M. d’Ormesson estoit escrite et avoit esté effacée.
Le mardy 26 aoust1, le matin, on m’apporta une production de M. Fouquet pour la preuve des faits mentionnés en ses requestes de récusation. Je l’apportai à la chambre et la mis ès mains du greffier par ordre de la chambre pour estre communiquée au procureur général.
Le mercredy 27 aoust, on acheva la lecture des requestes2.
Le jeudy 28 aoust3, en voyant la production de M. Fouquet, examinant un fait de l’article de Berryer, on demanda à voir la minute du procès-verbal des six millions, dont je fus bien ayse, ayant remarqué qu’il y avoit des ratures de conséquence sur cet article. En effet,
M. de Sainte-Hélène, ayant pris la minute, lut l’article, et il fut reconnu que d’abord on avoit escrit quatre billets d’une remise de i8i,5oo livres, cotés Berryer; qu’on les avoit effacés et qu’on avoit escrit en interligne ces mots : pour laquelle ledit sieur de la Bazinière a déclaré n avoir rien trouvé, dont il fera une plus ample perquisition.
Cette fausseté surprit toute la compagnie, n’y ayant rien de plus hon-
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, 2 Journal de Foucault , t. IX, f° 284.
f° 284. 3 Id. ibid. fos 284-285.
ir.
JOURNAL
w,t , 66 i. leux que de faire une déclaration si fort contraire à la vérité. 11 se trouva que M. de la Bazinière n’avoit point signé la déclaration. M. Fouquet soustenoit qu’il n’y estoit pas, et, selon toutes les apparences, il n’y estoit pas; car il n’avoit pas signé le procès-verbal. Ces messieurs demeurèrent fort honteux de ce travail si mal fait1.
Ce jour-là, M. Le Tellier me vint dire que M. Le Pelletier estoit arrivé de Vincennes, et luy avoit dit qu’il avoit ordre du roy de voir MM. de Nesmond, Catinat et moy, sur la récusation de MM. Voisin et Pussort; qu’il avoit parlé sur ces affaires au roy en présence de M. Colbert, blasmant fort Berryer et la mauvaise procédure; mais qu’il ne eroyoit pas qu’il y eust lieu à la récusation; que M. Colbert
1 Foucault cherche à expliquer dans une note (t. IX, f° 286 v°, de son Journal) les irrégularités des inventaires. Voici cette note : « Pour entendre la difficulté de cet article, il est nécessaire d’estre informé que le roy, ayant fait arresler M. Fouquet à Nantes, donna ordre d’apposer scellé dans toutes ses maisons et [dans] celles de ses principaux commis; qu’en exécution de cet ordre, le scellé fut mis en l’appartement qu’occupoit M. Fouquet dans le chasteau de Fontainebleau, au lieu appelé la Surintendance; qu’après le retour de sa majesté, MM d’Aligre, Barin, Colbert et Poncet furent commis pour lever ledit scellé et faire description et inventaire des effets qui se trouveroient sous iceluy; qu’en procédant à cet inventaire, il se trouva plusieurs estats et autres mémoires et papiers concernant les finances , mesme les estats des pensions secrètes qui se donnoient aux estrangers et instructions pour négociations d’Estat. De quoy avis ayant esté donné à sa majesté par MM. les commissaires, le roy leur ordonna de luy apporter ces papiers, qui furent déposés dans le cabinet de sa majesté, ran¬
gés par liasses et étiquetés par son ordre.
« Il est arrivé que, lorsqu’on présentoit au roy des placets, S. M. faisoit mettre ceux qui concernoient les finances dans les liasses de papiers retirés de chez M. Fouquet; et, suivant cet ordre, les fermiers des aydes ayant présenté au roy un placet concernant leur bail avec un arrest du conseil de l’année 1662, justificatif de leurs prétentions, il fut mis au cabinet dans la liasse des papiers des aydes. Cependant M. Fouquet ayant demandé communication des papiers retirés de ses inventaires, du moins de ceux qui ne .concernoient point les négociations et affaires d’Estat, prétendant qu’il y trouveroil sa justification, le roy trouva bon, suivant l’arresté de la chambre, qu’ils luy fussent communiqués, et qu’à cet effet ils fussent préalablement paraphés par MM. d’Aligre , de Sève et Poncet. Ce qui ayant esté exécuté, M. Fouquet trouva entre ses papiers ce placet des fermiers des aydes, avec l’arrest du conseil de 1662 y joint, dont il veut tirer les conséquences de supposition de papiers, suivant qu’il est porté par l’article de sa production. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
avoit dit qu’il croyoit son nombre assuré, niais qu’il estoit bon de Août 1 664. voir MM. de Nesmond, Catinat et d’Ormesson; que le roy avoit chargé M. Le Tellier d’y venir et qu’il avoit accepté cette commission, ne la pouvant refuser; qu’à mon esgarcl il désiroit sçavoir si je voulois qu’il me vinst voir, parceque, si j’estois d’avis de la récusation , il valoit mieux qu’il ne me vist pas, afin de ne me point, charger d’un refus à une visite d’un secrétaire d’Estat par l’ordre du roy. Sur quoy je dis que, vu l’estât de l’affaire, je ne pouvois me persuader que MM. Voisin et Pussort pussent estre juges de M. Fouquet.
Le vendredy 29 aoust1, on acheva la lecture de la production et des requestes, et l’on mit au samedy à entendre MM. Voisin et Pussort. M. Voisin s’eschaulfa un peu contre moy; dit que j’omettois tout ce qui ailoit à leur descharge, et qu’on le sçavoit bien. Sans m’esmouvoir, je luy dis que je ne pouvois rapporter que ce qui m’estoit donné, et que n’ayant aucunes responses de la part de M. le procureur général, je ne pouvois pas les suppléer. M. Pussort s’esleva un peu, disant bas qu’il y avoit plus de dix mois que cela se conduisoit.
Je ne respondis rien.
Je sçus que M. Colbert, ayant appris la fausseté qui avoit esté descouverte, avoit dit à M. Le Tellier qu’il n’entendoit l’affaire que depuis vingt-quatre heures, et que Berryer est un coquin.
Le samedy 3o aoust2, en la chambre de justice, MM. Voisin et Pussort furent entendus sur leur récusation derrière le bureau.
M. Voisin, qui devoit parler le premier par toutes sortes de raisons, et par sa charge et comme le premier commissaire, laissa parler M. Pussort, qui parla longtemps et respondit à tous les faits fort doucement et honnestement, avouant qu’ils n’a voient rien entendu à ce qu’ils avoient fait, et avoient signé ce que le sieur Berryer avoit apporté. M. Voisin parla ensuite, mais avec moins d'ordre et de modération, répétant ce que M. Pussort avoit dit, et, lorsqu’ils finirent, il estoit près d’onze heures. M. le chancelier dit qu’il ne falloit pas
1 Cf. le Journal de Foucault , t. IX, f05 285-287.
2 Id. ibid. f05 287-299.
JOURNAL
Septemb. 1664. commencer, si l’on n’achevoit; quil estoit tard. J en fus fort ayse, et je dis que j’avois à parler longtemps, et enfin la délibération fut remise à lundy.
Le dimanche 3 1 aoust, je travaillai tout le jour à mettre mon avis en ordre, et fus souper chez M. de Fourcy. L’on me confirma que M. Colbert avoit fort gourmandé Berryer. Ce jour, M. Cliamillart me vint solliciter de la part du roy, ayant reçu ordre de voir tous Messieurs, me disant ses raisons, et, entre autres, sur la rature de la remise dans le procès-verbal des six millions, que cette rature avoit esté faite parceque, de cinq billets, on n’en avoit trouvé que quatre. L’ayant regardé, il me répliqua : « Je vois bien que vous ne trouvez pas ma raison bonne, ny moy non plus; mais je n’en ay point de meilleure cà dire; » et ainsy il me parla honnestement.
Le lundy ier septembre, à huit heures et demie, commença la délibération sur la récusation1. J’expliquai toute l’affaire assez exactement. Mon discours dura cinq cpiarts d’heure. Je fus d’avis que MM. Voisin et Pussort s’abstiendroient M. de Sainte-Hélène parla après encore plus longuement, en sorte qu’il n’avoit pas fini à onze heures et demye. M. le chancelier voyant qu’il estoit tard, luy proposa de ne pas achever, afin de recommencer le lendemain. C’estoit afin que, parlant le premier, il disposast bien les esprits. Néantmoins, M. de Sainte-Hélène ayant dit qu’il estoit près de finir, on prit la résolution d’achever. Sur quoy chacun se leva pour aller manger un morceau. M. le chancelier ne quitta point, ny M. de Sainte-Hélène, ny moy. Après, M. de Sainte-Hélène acheva, conclut à débouter de la récusation; que les termes injurieux de la requeste seroient rayés avec deffenses à M. Fouquet de plus présenter de requestes, si elles n’estoient. signées de ses avocats.
MM. de Gizaucour, Ferriol, Nogués, Hérault, Rocquesante, La Toison et La Baume furent du mesme avis, sinon avec quelque différence pour rayer les termes et faire deffenses. MM. du Verdier et
1 Cf. Journal de Foucau lt> t- IX, f°s 299-325.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Massenau furent de mon avis; Catinat, Poncet, Le Féron et Moussy, Septemb. 1664. de Lavis de M. de Sainte-Hélène; M. Fayet, du mien; M. de Brillac et M. Regnard, de mon avis; M. Besnard, de joindre le tout; MM. de Pontchartrain, Nesmond et le chancelier pour M. de Sainte-Hélène.
Ainsy, il y en eut cinq de mon avis et quinze du grand avis. Chacun s’estendit assez, et la délibération dura jusques à trois heures. 11 passa à débouter de la récusation, sans ordonner que les mots injurieux seroient rayés ny faire delîenses, comme il estoit porté par les conclusions. Ainsy a fini cette grande délibération, que l’on regarde comme un préjugé de l’événement du procès. La sollicitation a esté forte, et M. Chamillart a sollicité tous Messieurs de la part du roy, sans les sollicitations cachées, qui sont les plus effectives.
Depuis le lundy ier septembre jusques à ce jour i3 septembre1, il ne s’est passé rien de remarquable dans la chambre de justice. L’on a recommencé la lecture des procès-verbaux sur le fonds2. J’observerai néantmoins quelques particularités qui me reviennent en la mémoire : l’apresdisnée du mesme jour que j’opinai sur la récusation,
M. Chamillart me vint voir pour la production de M. Fouquet sur le crime d’Estat, qui m’avoit esté apportée le matin. Il me tesmoigna beaucoup de satisfaction de l’ordre et de la force de mon avis, rejetant toutes les fautes sur Berry er; que, pour la conclusion, il 11’en parloit point; car chacun la prenoit selon sa conscience. Je luy dis que j’estois habitué de jeunesse à dire mon sentiment tel que je le pensois. Foucault me vint voir aussy le soir, qui me dit n’avoir jamais rien ouy de mieux, et que, si je n’avois pas conclu à la récusation, mon action estoit admirable. Je luy dis que j’avois l’esprit libertin; qu’il ne pouvoit s’assujétir à parler selon les sentimens des autres.
Mon discours, qui estoit tout entier contre Berryer, luy avoit fort plu; car il le hayt et a tousjours blasmé sa conduite.
Je vis le soir M. le président, oii je trouvai Foucault qui sortoit de
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f01 325-329-
2 On lit, dans les copies du Journal,
sur les fonds. Je crois qu’il s’agit ici du fonds de six millions dont il a été plusieurs fois question.
JOURNAL
Septemb. » 66/j. son cabinet. M. le premier président me dit qu’il luy avoit parlé de mon action très avantageusement, si je n’eusse point conclu cà la récusation; que cela estoit fascheux que le roy vist que c’estoit pour la seconde fois que je m’opiniastrasse à vouloir récuser M. Pussort. Après il m’embrassa, me tesmoignant mille satisfactions de mon action, et que tout le monde l’approuvoit.
Le mardy 2 septembre, durant la séance de la chambre, MM. Chamillart, Hotman et Foucault me demandèrent mon sentiment sur le travail qui estoit à faire, et M. Chamillart tesmoignoit fort qu’il falloit revoir les procès-verbaux sur le fonds, et que cela presserait M. Fouquet de donner sa production sur les procès-verbaux. Je dis librement que je croyois ce travail inutile; que M. Fouquet n’en donneroit pas plus tost sa production et qu’il attendroit que celle sur le crime d’Eslat fust lue. MM. Hotman et Foucault convinrent de mon sentiment et quittèrent leur résolution. Dans la chambre, M. le chancelier, qui avoit esté instruit du matin et ne sçavoit pas ce cpii avoit esté dit depuis, me proposa de rapporter les procès-verbaux sur le fonds, dont je demeurai d’accord en donnant deux jours pour y travailler. Ainsy, il remit les rapports au vendredy.
Je ne puis omettre que mon opinion est approuvée généralement de tous les honnestes gens et de la cour et de Paris; ce que l’on m’a tesmoigné de tous costés, l’ordre, la netteté, la fermeté et la conclusion de mon avis ayant fort satisfait. Je sçais aussy que Berryer estoit derrière la porte de la chambre, et ne perdit pas une parole de tout ce que je dis, et qu’il tesmoigne une grande colère contre moy; et c’est une des raisons qui fait approuver mon action. Car, comme il passe dans Paris pour un fripon hartly et capable de toutes sortes de malices, tout le monde est ravi que je ne l’aye pas mesnagé et que j’aye fait connoislre les faussetés qu’il a faites dans les procès-verbaux. L’on m’a assuré aussy que M. Colbert, faisant le rapport au roy de tout ce qui s’esloit passé, traita Berryer de coquin et de fripon, et que le roy avoit dit que, si je n’eusse point conclu à la récusation, mon avis estoit dans l’ordre.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le vendredy 5 septembre, je commençai mon rapport par l’affaire Septemb. ibt>4. des six millions, pour éviter l’affaire des octroys, où l’on ne peut éviter la discussion des faussetés; et l’on auroit dit que j’aurois encore voulu insulter aux commissaires. M. le chancelier voulut qu’on revist les preuves du fond du procès. Ainsy, il me fallut faire un travail nouveau. M. le chancelier est prévenu, de sorte qu’il tourne tout contre M. Fouquet, et, sur la déposition de Tabouret, voulant faire connoistre qu’il semhloit quelle se contredisoit, M. Pussort dit à demy-haut que je faisois des observations que M. Fouquet ne faisoit pas; mais que j’estois bien assuré qu’il les feroit. MM. Voisin et Pussort paraissent fort abattus, souspirent et font paroistre beaucoup de chagrin contre moy.
Le samedy 6 septembre, l’on continua à travailler, et je fus après le disner à Amboille, d’ou je revins le lundy matin, feste de la Vierge, pour travailler.
Le mardy 9 septembre, l’on continua à la chambre, et, sur ce que l’on parla, dans le procès-verbal, de Berryer, il [M. le chancelier] dit qu’il ne sçavoit pas comme cela s’estoit passé; mais que Berryer luy avoit dit qu’il n’avoit aucune part à ces procès-verbaux et qu’il n’avoit point eu les copies des registres., MM. Voisin et Pussort ne répliquèrent pas un mot.
Le mercredy 10 septembre, on acheva le procès-verbal des six millions. Après le disner, M. Le Pelletier m’ayant averti que M. Le Tellier estoit à Paris, je fus pour le voir deux fois et ne pus luy parler. M. Boucherat me dit qu’il l’avoit vu à Vincennes, et [qu’il] luy avoit parlé fort honnestement de moy sur cette dernière affaire.
Je fus voir M. Joly1, qui me dit toutes choses sur le fait de sa cure et la chaleur qu’on avoit pour y establir M. Duhamel.
Le jeudy 1 1 septembre, je commençai le rapport de l’affaire des octroys, et M. le chancelier voulut encore revoir les preuves du fonds.
Ap rès le disner, je fus à la Bastille pour l’affaire de M. de Guéné-
1 Curé de Saint-Nicolas-des-Champs. (Voy. plus loin, p. 217, n. 2.)
JOURNAL
Septemb. ,664. gaud avec M. Poncet, où M. Chamillaït forma des difficultés fort peu fondées.
Au sortir de la Bastille, je passai chez M. de Turenne, que je trouvai par hasard. Il me tesmoigna beaucoup de satisfaction, et me dit beaucoup de choses que je ne puis escrire.
L’on me dit encore ce jour-là que M. Fouquet l’escuyer avoit ordre de se défaire de sa charge, et Foucault me parla, allant à la Bastille, de la difficulté qui se trouvoit entre M. de Montlouet et M. Fouquet, parceque le prix en esloit dû à M. de Montlouet, mais, par un contrat de constitution passé avec M. Fouquet le surintendant, à la prière de Mme de Bullion; et l’escuver en a payé le prix à son frère, et il soustient que la charge est à luy, sauf à M. de Montlouet à se faire payer par son frère. Au contraire, Montlouet prétend rentrer dans sa charge, puisque le prix luy en est dû. La raison que l’on dit de cet ordre du roy est que , l’escuyer trouvant M. de Nogués à la porte de M. Pussort, luy dit qu’il faisoit sa cour à leurs despens, et que parlant à M. de Samte-Hélène , il luy avoit dit qu’il avoit tasché de se rendre agréable à la faveur présente, mais que ce temps-cy ne dureroit peut-estre pas tousjours et qu’on s’en souvienclroit. Le sujet de cet ordre paroist un peu trop recherché et sans apparence à l’esgard de beaucoup de gens.
Le venclredy 12 septembre, l’on continua à la chambre l’affaire des octroys, et, sur une difficulté, disant à M. le chancelier que je ferois toutes les observations nécessaires pour les dire, quand il seroit temps, il reprit : «Il sera trop tard, quand vous direz vostre avis; il faut que je les sçache auparavant et que j’en sois bien instruit, si Dieu nous fait jamais la grâce de dire nostre avis sur cette affaire-là. »
Le soir, je fus chez M. de Fourcy, revenu de Chessy, et de là dire adieu au premier président, qui me tesmoigna tousjours grande satisfaction, et que M. de Morangis luy avoit dit mille biens de mon action; que l’on parloit différemment de la fortune de Berryer; que M. Colbert l’ avoit fort maltraité, et que les uns le disoient perdu, les autres qu’il se raccommodoit; mais tout le monde [convenoit] que
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
M. Colbert ne se pouvoit justifier ny son oncle1 de cette conduite Septemb. 1 664 . honteuse, sans sacrifier Berryer au public. L’on m’a dit que l’on fait grandes plaintes contre luy, et que depuis dix-huit mois il a fait pour dix-huit cent mille livres d’acquisitions, et que Colbert l’en avoit fort
Le samedy i3 septembre, l’on continua l’affaire des octroys et tout ce travail fort inutilement. Après le disner, je fus avec M. de Montmort et M. Joly chez M. le nonce Roberti, pour déposer en son information pour son évesché d’Agen2. M. Roger, notaire apostolique, dit que , s’estant trouvé avec M. l’archevesque et quantité de personnes illustres, l’on avoit parlé de moy fort avantageusement.
Le soir, Mme de Guénégaud me vint voir, par ordre de M. de Turenne, pour me dire encore sa satisfaction; qu’il sçavoit que M. Colbert avoit parlé au roy de Berryer comme cl’un fripon, et que l’on croyoit qu’il seroit chassé; que M. Le Tellier en parloit librement comme d’un faussaire et cl’un fripon, et que c’estoit un homme perdu.
Elle me dit que Berryer travailloit sur l’affaire des six millions pour y trouver de nouvelles lumières. Je luy dis que peut-estre c’estoit par cette raison que M. le chancelier m’avoit demandé copie d’une table que j’ay faite sur la consommation des billets provenant de cette ordonnance.
Elle me dit encore une histoire de M. de Charost3; qu’un homme s’estoit adressé à luy, à Vincennes, et luy avoit dit qu’il sçavoit le moyen de faire sauver M. Fouquet du bois de Vincennes; que M. de Charost, l'ayant fait monter dans la salle des gardes, l’avoit fait arrester par des gardes, et qu’estant entré chez le roy il luy avoit dit fort galamment ce qu’il avoit fait; et que, tandis qu’il pourroit servir M. Fouquet par les voyes de la justice, il le feroit; il y estoit obligé, et sa majesté f avoit trouvé bon; mais qu’il ne le serviroit jamais par une conduite mauvaise et désagréable à sa majesté; que le roy avoit
1 Pussort. 1 665 , dans l’église de Saint-Martin-des-
î Claude Joly fut nommé évêque d’Agen Champs,
le ?.5 avril 1 664 , et consacré, le i5 mars 3 Gendre de Fouquet.
JOURNAL
«ptemb. 1664. fort bien reçu cela et avoit dit beaucoup de bien de M. de Cbarost, et qu’il avoit fait conduire cet homme prisonnier dans la Bastille.
Le dimanche i4 septembre, M. de Bar me confirma l’histoire de. M. de Charost, et que c’estoit au marquis quelle estoit arrivée; que c’estoit un colonel italien qui luy avoit esté faire la proposition chez luy.
M. Foucault me vint voir pour me proposer de rapporter .le lendemain la production sur le crime d’Estat. Je luy dis que ne l’ayant pas vue, je ne pouvois que la mettre sur le bureau et la lire pour m’en instruire avec Messieurs. Me parlant de Berryer, il me dit que M. le chancelier avoit fait son panégyrique de son chef, et que cela n’avoit pas agréé; qu’il avoit fait injure à messieurs les commissaires et que le fait des procès-verbaux estoit certain.
Après le disner, M. Chamillart me vint trouver pour me prier de continuer le lendemain l’affaire des octroys et remettre après la production de M. Fouquet. 11 me parla d’un arrest rendu par le roy sur la requeste de M. Fouquet pour informer contre M. Colbert de la soustraction des papiers, parcequ’il ne vouloit pas qu’on crust que M. Colbert fust déféré à la chambre de justice, et que l’ arrest seroit v par luy apporté à la chambre et me seroit mis en main pour y dé¬
libérer, et qu’il ne doutoit pas que je ne me conformasse à la volonté du roy. Je luy dis que, puisque le roy avoit jugé, il ne restoit qu’à obéir et enregistrer l’arrest; et sa visite me parut estre pour connoistre si je ne serois point capable de dire quelque chose contre cet arrest. M. Joly me vint voir pour me prier de voir M. le président de Mesmes et M. de Montmignon pour entendre leurs propositions sur le fait de sa cure, m’ayant dit la visite et les sentimens de M. l’arehevesque. Je vis le soir M. de Mesmes, qui me proposa, comme il avoit fait à M. l’abbé de Colanges, un bénéfice de trois mille livres et cinq cens escus de pension.
Le lundy i5 septembre, le matin, à la chambre, l’on continua l'affaire des octroys. A la fin, ayant demandé à M. le chancelier quelle affaire suivroit celle-là, il me demanda si j’estois prest à parler de la
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 219
production sur le crime d’Estat. Je luy dis que, ne m’ayant esté apportée que le samedy au soir, je n’en pouvois estre instruit, mais que je la verrois sur le bureau, dont il convint.
Au sortir, je fus chez M. Joly luy dire ma conférence du jour précédent. Il me proposa trois mille [livres] de pension, dont cinq cens escus pour les pauvres de la paroisse, et qu’il donneroit mesme les autres cinq cens. Je vis M. de Mesmes, qui demeura ferme à la première proposition; et [il] avoit raison. M. Joly me vint voir encore, qui insista et me pria de persuader M. de Montmignon, que j’envoyai quérir; mais je le trouvai ferme et avec fondement.
Le mardy 16 septembre, le matin, à la chambre, où, au lieu d’achever l’affaire des octroys, M. le chancelier voulut qu’on parlast de la production sur le crime d’Estat; et elle fut commencée par la lecture du préambule de M. Talon et des responses de M. Fouquet.
A midy, chez M. Joly, qui me proposa beaucoup de choses; mais il revint à se contenter de la proposition de M. de Montmignon et donner la pension aux pauvres. Il avoit quelque pensée pour le cadet Chamillart, docteur, fort homme de bien et sçavant; mais il n’y trouva aucune disposition.
Le mercredy 17 septembre, l’on continua à la chambre la lecture des préambules1. A la fin, M. Chamdlart, procureur général, estant entré, dit que M. Fouquet avoit cy- devant présenté requeste pour informer de la soustraction de ses papiers contre MM. Colbert, Berryer et Foucault; que la chambre ayant joint cette requeste, M. Fouquet avoit prétendu que M. Colbert estoit devenu partie, et sur ce fondement avoit donné une requeste de récusation contre M. Pussort; que le roy en ayant esté informé, luy avoit donné ordre de luy porter cette requeste. Ce qu’ayant fait, le roy l’avoit fait lire dans son conseil, et l’ avoit jugée, et en avoit débouté M. Fouquet; que l’arrest luy en avoit esté envoyé pour l’apporter à la chambre et y estre registré; ce qu’il requéroit.
Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f° 33o v°, sqcj.
Septeinb. i6Gj.
JOURNAL
Septo
Sur ce, M. le chancelier dit que le roy avoit rendu cet arrest pour deux raisons: la première, que M. Fouquet ayant présenté requeste au parlement, par laquelle il s’estoit plaint de la soustraction de ses papiers, contre M. Colbert, le roy avoit déclaré aux députés du parlement qu’il avouoit tout ce qu avoit fait M. Colbert et qu’il n’avoit pris les papiers que par son ordre. Car il y avoit eu des papiers portés de Saint-Mandé dans une cassette, et que MM. les commissaires le sçavoient bien; car, comme M. Fouquet avoit eu part du secret de F Estât., le roy n’avoit pas voulu qu’on vist beaucoup de papiers importans; que depuis M. Fouquet avoit présenté la mesme requeste à la chambre, laquelle l’avoit jointe , quoyqu’elie eust mieux fait de l’envoyer au roy pour en ordonner; qu’il avoit mesme fondé une récusation contre M. Pussort sur cette jonction, et, par un inventaire, avoit dit qu’il espéroit que la chambre décréterait contre le sieur Colbert; or, que le roy ayant desjà jugé cette requeste présentée au parlement, il avoit voulu aussy juger celle présentée à la chambre, et avoit rendu son arrest, qu’il vouloit estre enregistré, sans que la chambre y délibérast; que M. le chancelier Duprat1, ayant apporté au parlement un règlement fait par le roy, il l’avoit donné au greffier pour l’enregistrer, lequel ayant esté sçavoir du premier président s’il le ferait, il iuy dit de le faire sans difficulté. Après, s’estant avisé qu’il avoit oublié la seconde raison, il dit que la seconde raison du roy estoit qu’il sembloit dans le monde que M. Colbert fust déféré à la chambre, et que le roy ne vouloit pas qu’un homme auquel il confioit ses plus secrètes et importantes affaires fust accusé dans une chambre de justice.
Après, l’arrest fut lu par le greffier, et, sans délibération, M. le chancelier se leva et personne ne parla.
Cette conduite paroist à beaucoup de gens fort extraordinaire et mutile et qui ne sert qu’à descrier tout ce procès. J’ay sçu que cette affaire avoit esté mise samedy dernier après midy en délibération
: Antoine Duprat, né en i/»63, chancelier le 7 janvier i5i4, cardinal en 1527, mort le g juillet 1 535.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
devant le roy, où esloient MM. le chancelier, de Villeroy, Le Tellier, Haligre et de Sève, et l’on dit que M. de Villeroy fut d’avis que le roy laissast faire la chambre sans s’en mesler.
Le joudy 18 et le vendrcdy ig x, l’on continua la lecture des escritures sur le crime d’Estat, sans qu’il s’y passast rien de remarquable. L’apresdisnée, je fus à Amboille et je vis, passant à Champigny, M. et Mme de Champigny. J’en revins le lundy au soir 22 septembre, M. le chancelier ayant pris ce jour-là pour sa santé.
Le mardy 2 3 septembre, estant entré à la chambre, j’appris qu’il n’y en avoit point, à cause de la maladie de M. le président de Nesmond.
Au sortir, je fus avec MM. Besnard et Brillac le voir, et nous sçusmes de luy qu’il avoit eu deux accès de lièvre quarte, et que la nuit dernière il avoit eu un petit accès qui faisoit craindre la double quarte.
Le mercredy 2 4 septembre, point de chambre. Je fus aux collèges du Plessis 1 2 et des Jésuites pour mes enfans. Le père Cossart 3 me dit encore des choses obligeantes qu’il entendoit dire de ma dernière action, et que toute la famille de M. Colbert avoit fait de grandes instances contre Rerryer.
De là, chez M. de Nesmond, que je vis assez bien, ayant eu la lièvre quarte la nuit et avoit esté purgé à l’issue de l’accès. De là chez M. Boucherai, où je vis M. Barillon4, maistre des requestes, qui me fit mille amitiés sur ma dernière action, disant que de tous costés il en
Septemb. it>6â.
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f 334 v°, sqq.
2 Le collège du Plessis élail situé rue Saint-Jacques; il avait été fondé, en i32 2, par Geoffroy du Plessis, notaire ou protonotaire apostolique et secrétaire du roi
Philippe le Long. En 1647, il fut réuni à la Sorbonne et prit le nom de collège de Plessis-Sorbonne. Pendant la Révolution, il fut transformé en prison. Dans la suite , il servit d’amphithéâtre pour les cours de
la Faculté des lettres. En 1826, on y
établit l’École normale. Depuis 1847, collège du Plessis a été réuni au lycée Louis-le-Grand.
3 Jésuite, né en 16 15, mort en 1674.
Le père Cossart avait une réputation méritée de science et de vertu. Il a travaillé à l’édition des Conciles de Labbe et a laissé un recueil de pièces latines.
4 Paul Barillon d’Amoncourt , seigneur de Mancy et de Châtilion-sur-Marne, reçu maître des requêtes le 8 mai 1657.
JOURNAL
Septemb. 1 664 -
avoit ouv bien parler, et que j’estois heureux de trouver une occasion si belle.
Le jeudy 2 5 septembre, M. Pecquot m’apporta mes mille livres pour deux mois d’appointemens, et m’a dit, parlant de ma dernière action, que M. Colbert ne s’en estoit expliqué à qui que ce soit, et que, lorsque Pecquot luy dit ce qui s’estoit passé, entendant quel avoit esté mon avis, il dit seulement : «Diable! cela est fort, » sans dire plus; que jamais action n’avoit esté si bien reçue; que Berryer avoit reçu un coup à ne s’en relever jamais, ny dans le monde, ny à l’esgard de M. Colbert, auprès duquel il estoit desjà mal; qu’il croyoil néantmoins qu’à cause de cette dernière attaque, il [Colbert] le soustiendroit quelque temps par politique; mais qu’il estoit tombé.
A la chambre, où je fus sans qu’on parlast encore du procès de M. Fouquet, il me dit que Foucault et Hotmail estoient. fort mal; que Hotmail se rebutoit et souvent ne sçavoit plus où il en estoit; que M. Chamillart estoit sans considération; que Foucault se faisoit de feste, mais que cela ne dureroit guère et que chacun avoit son opinion différente, et qu’il avoit vu M. Colbert à Fontainebleau tout près de rompre la chambre, rebuté de voir tout aller mal; que M. le chancelier avoit souvent des chagrins, et qu’il s’en expliquoit quelquefois avec confiance à luy; et par son discours il 111e paroist qu’ils sont bien empescliés et que leur division leur fait faire des fautes. A la chambre, après avoir expédié de petites affaires, M. le chancelier nous a donné congé jusques à mardy prochain.
Après le disner, M. de Bar m’a dit le détail de l’histoire du marquis de Charost, et qu’un capitaine italien, ayant porté à M. le comte de Charost père des lettres de M. de Saint-Aignan pour obtenir quelque employ pour luy, et ayant eu quelques entretiens avec le marquis de Charost, enfin luy avoit dit qu’il sçavoit le moyen de sortir M. Fouquet de la Bastille; et que, le marquis ayant respondu qu’il en vouloit communiquer à son père, qui estoit à Vincennes, cet homme l’ avoit suivi, et ayant monté dans la salle des gardes, le marquis de Charost l’avoit fait arrester par deux gardes, l’avoit dit à
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
IVL de Saint-Aignan , qu’il avoit prié de n’en parler au roy qu’en sa Septemb. i6t>4. présence; que M. de Saint-Aignan avoit néantmoins parlé au roy avant luy, et que le marquis de Charost ayant abordé le roy luy avoit dit la chose; que le roy l’avoit fort bien reçue et en avoit parlé depuis avec beaucoup de satisfaction; que le lieutenant criminel avoit interrogé cet homme, et que l’on se deffioit que ce fust un piège.
11 m’a dit que l’affaire de Gigéry alloit mal 1 : grande division entre les chefs, plaintes réciproques, pertes fréquentes d’hommes; que ceux d’Alger avoient pris une dépesche du roy au grand seigneur contre l’empereur; que le pape l’avoit sçu; que nous estions fort mal à Rome, et que l’on murmure; qu’il se fait une ligue contre nous; que le bruit de la maladie du roy d’Espagne a esté une feinte pour connoistre nostre sentiment, et qu’on avoit vu que le roy avoit aussytost pris la résolution d’aller en Flandre; qu’il y avoit un homme qui avoit descouvert une entreprise contre la personne du roy et qui cherchoit celuy qui luy en avoit parlé; qu’on disoit que M. d’Estrade 2 en avoit escrit.
Le vendredy 26 septembre, je fus après le disner à Amboille, et le satnecly matin au Jard retirer Fanchon 3. L’infirme me parut assez raisonnable sur cette séparation; et elle se passa bien, vu les lettres qui m’avoient esté escrites pour me faire changer ma résolution.
Le dimanche 28 septembre, M. et Mme de Fourcy me vinrent voir à Amboille, et retournèrent à Cliessy le lundy; et moy je revins à Paris.
Le mardy 3o septembre4, M. le chancelier entra incontinent après huit heures, et aussytost fit parler de la production de M. Fouquet, sans attendre M. le président de Nesmond ny en parler. Celuy-cy entra un quart d’heure après. 11 me parut qu’on eust esté aussy ayse
1 Le cluc de Beaufort abandonna Gigéri te 3o octobre 1664.
2 Le comte d’Estrade était ambassadeur
en Hollande. Ses dépêches ont été. pu¬
bliées. Il mourut en 168G.
3 II s’agit probablement ici d’Anloine- François-de-Paule Lefèvre d'Ormesson , né en i65a, mort en 1712.
4 Cf. le Journal de Foucault, t. IX , f° 336, sqq.
JOURNAL
Octobre 166/1. cru il ne fust pas venu. J’oubliois que, sy tost que M. le chancelier fut entré, il dit que le roy vouloit que l’on entrast tous les jours à huit heures précises, et que l’on ne cessast pas mesme les sameclys. L’on crut que c’esloit pour exclure M. de Nesmond à cause de sa fièvre, parcequ’il 11c scroit pas capable de porter ce travail.
A la fin de la chambre, parceque M. de Nesmond n’avoit pas esté présent à cette déclaration, M. Pussort pria M. le chancelier de s’expliquer encore sur cela, et M. le chancelier répéta ce qu’il avoit dit; mais il ajouta avec chagrin que l’on mettoit sa santé à bout, et qu’il la falloil sacrifier pour contenter le roy. Quelqu’un de la chambre me dit cpie le roy avoit dit à M. Guénaut qu’il falloit que M. de Nesmond se conservast; qu’il 11e se pressas! pas de travailler, parcequ’il valoit mieux ne se pas liaster que de tomber après tout-à-fait.
Le mercredy ier octobre, le jeudy 2 elle vendredy 3 , on continua la lecture de cette procédure avec le mesme empressement, commen- . çant incontinent après huit heures, sans qu’il se passas! rien de remarquable 1.
Le vendredy au soir, M. Foucault me vint voir pour sçavoir mes sentimens sur ce qui estoit à faire à la chambre, après que la production sur le crime d’Estat seroit achevée. Je luy dis que M. le chancelier avoit marqué ce qui devoit estre fait ayant fait commencer la lecture des procès-verbaux et qu’il falloit l’achever. 11 me parloit des longues escritures que M. Fouquet devoit donner, et [demandoit] si M. le rapporteur ne devoit pas faire connoistre celles qui seroient inutiles. Je luy dis que ce qui seroit inutile seroit traité comme inutile; mais que, pour juger s’il estoit inutile, il falloit le lire et avoir du temps pour cela. 11 en convint.
J’appris que le jour précédent la chambre des vacations avoit condamné un gentilhomme 4 avoir la teste tranchée, luy appelant d’une sentence de Chartres qui ne le condamnoit qu’à estre hlasmé et en trois mille livres de réparation. Il s’estoit remis volontairement prisonnier et n’avoit esté ouy que derrière le barreau, sans qu’il y Cf. le Journal de Foucault , t. IX, f°* 338-33g.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 225
eust appel a minimci du procureur général ny de la partie civile, qui Octobre 1664. ne sollicitoit pas, et que le rapporteur ayant esté d’avis de confirmer la sentence, M. de Petit-Marets avoit le premier opiné au bannissement et un autre ensuite à la mort, qui avoit esté suivi, et qu’il avoit passé pour maxime que Messieurs pouvoient suppléer un appel a minima; que l’action de ce gentilhomme estoit d’avoir voulu, avec plusieurs autres, enfumer un homme dans sa cave, et que, [cet homme] en estant sorti, ils l’avoient maltraité de coups, dont néantmoins il n’ estoit pas mort.
Le samedy 4 octobre, la lecture de la production de M. Fouquet sur le crime d’Estat fut achevée avec celle de la requeste de contredit de M. Chamillart fort sommaire1.
Ap rès le disner, je fus mener mes enfans, l’un au collège du Plessis, et Fanchon aux Jésuites, entre les mains du père Cossart, qui y agit avec plus d’affection que si c’estoit son neveu.
Le soir, MM. d’Aligre et de Sève me vinrent voir dans mon cabinet, et me demandèrent un imprimé de la production de M. Fouquet, que je leur preslai.
M. de Saint- Martin2, conseiller, me dit qu’il y avoit une déclaration pour la révocation de la chambre de justice à l’esgard des condamnations civiles, que l’on convertiroit en taxes, qui seroient faites eu esgarcl aux affaires et aux biens et facultés des taxables, et que l’on parloit encore d’une autre déclaration, qui réduiroit le procès de M. Fouquet au crime d’Estat. A quoy il n’y a aucune apparence. Il s’en alla à cause de ces messieurs.
Le dimanche 5 octobre, M. Chamillart me vint voir, qui me parla
1 Cf. le Journal de Foucault , t. IX, f° 34o.
2 M. de Saint-Martin était conseiller à la troisième chambre des enquêtes du parlement de Paris. Le Tableau du parlement en parle en ces termes : « A de l’esprit, savant en jurisprudence et en belles-lettres, retient néanmoins un peu de l’école, est
estimé dans sa chambre; il est de la religion [réformée]; a espousé une nièce de M. Delorme (le financier) , despendant de M. le mareschal de la Force, dont il a lousjours fait les affaires, et par le crédit duquel on croit qu’il a esté fait conseiller, est fort attaché à M. de Turenne. »
JOURNAL
Octobre 166/1. d’abord de ses requestes : l’une de contredit sur la production de M. Fouquet, l’autre de réduction des procès-verbaux à trois, et me tesmoigna fort que c’estoit son ouvrage, sans qu’aucun autre y eust part. Il m’expliqua ensuite sa conduite à l’esgard de Berryer, dont il est fort mal satisfait, le traitant de coquin et de fripon, me dit toutes ses intrigues pour se rendre nécessaire, ses faux rapports de tout le monde ; qu’il avoit ouy mon rapport sur les récusations et qu’il avoit dit : ce coquin d’Ormesson; [il] m’a dit qu’il en avoit parlé à M. Colbert comme d’un fripon qui trompoit tout le monde, et que M. Colbert luy avoit dit qu’il le connoissoit pour tel, mais qu’il [Berryer] n’osoit le tromper, et ainsy qu’il s’en servoit; que, pour moy, on disoit que j’estois contraire aux intérests du roy en toutes choses; qu’il avoit souvent ouy dire à M. Colbert qu’il ne le comprenoit pas; car il me croyoit homme de bien, et qu’il falloit que je crusse que le roy eust tort et que M. Fouquet avoit raison, et que ce qui avoit donné plus de peine estoit ce que j’avois fait à la Bastille à l’esgard des registres de l’espargne de M. de Guénégaud, lorsqu’il les avoit voulu faire retenir; que Berryer disoit tousjours que j’estois contre le roy, parce qu’estant fort maltraité par M. Pussort il vouloit le mettre mal auprès de M. Colbert, disant que c’estoit M. Pussort qui me donnoit tousjours du chagrin et estoit cause que je prenois des avis contraires.
Voyant M. Chamillart me disant toutes choses franchement et sans linesse, je luy dis que je ne sçavois pas le détail de ces choses, mais que j’avois tousjours cru que Berryer faisoit des rapports, et que c’estoit luy qui avoit obligé M. Colbert à venir parler à mon père. Il me dit qu’il estoit vray, et qu’il disoit qu’il voyoit souvent mon père, lequel se plaignoit de mes sentimens et en tesmoignoit bien du desplaisir; et luy ayant responclu qu’il y avoit plus d’un an que Berryer n’avoit mis les pieds céans, il se prit à rire disant : « Voilà des fourbes du personnage. » Il me dit comme M. Hotman le hayssoit à mort; cjue Foucault et luy, Chamillart, avoient tousjours esté bons amis; enfin, il me dit bien des choses.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le lundy G octobre, le matin, à la chambre, où il ne se passa rien Octobre 1 664. de considérable b
Le mardy 7 octobre, voulant rapporter deux recpiestes de M. Fouquet, l’une pour avoir une copie en forme du testament de M. le «
cardinal, M. le chancelier s’emporta d’abord, disant qu’il ne falloit point recevoir ces requestes; quelle apparence que ce testament fust à la chambre de justice? et s’eschaulïa fort, s’en prenant1 2 quasy à moy, et comme un homme qui esloit en garde contre tout ce que je disois, comme si j’estois l’avocat de M. Fouquet : ce sont des instructions de Berryer. Ce chagrin m’obligea de luy dire que je ne croyois pas pouvoir me dispenser de recevoir des requestes, et, les ayant reçues, d’en parler. Cela le fît revenir et dire que je faisois bien; mais que M. Fouquet, etc. Enfin, pour l’apaiser (car il n’osoit pas me demander mon avis), je dis que je ne croyois pas cette requeste juste, mais qu’il falloit la communiquer au procureur général avant que de la juger. Il en lit mesme difficulté. Néantmoins mon avis ayant esté du soit monstre , fut suivi. Aucuns ayant dit qu’il falloit mettre néant , et M. le chancelier y ayant insisté, j’y revins3 * * * * 8.
Je parlai ensuite d’une requeste de M. Fouquet par laquelle il demandoit que M. le procureur général se désistast des accusations
1 Cf. le Journal de Foucault, I. IX,
P 34o, sqq.
2 Celte phrase a été altérée dans plu¬
sieurs des copies du Journal d'Olivier d'Or-
messon, entre autres dans celle que con¬
serve la famille d’Orinesson. On y lit :
(i S’en prenant fort à moy, comme si j’es¬
tois l’avocat de M. Fouquet; il parloit suivant les intentions de Berryer. »
8 Ce passage est assez obscur, et il semble étrange qu’Oliv. d’Ormesson ait abandonné son avis que suivait la chambre.
J’ai fidèlement reproduit le texte autographe. La copie déjà citée a une leçon toute différente. Voici la phrase : « Aucuns
ayant dit qu’il falloit mettre néant, et M. le chancelier ayant hésité, il revint à mon avis. » Le résumé de Foucault (t. IX,f°32) prouve que le manuscrit autographe, malgré la forme étrange de la phrase, exprime la vérité : « M. le chancelier a dit qu’il ne falloit point escouter de semblables requesles pleines d’artifices et de mauvais dessein; que le soit monstré seroit inutile, puisque, quand le procureur général le consentirait, il ne souffrirait jamais que la chose passast sans en avoir parlé au roy. Chacun est revenu à l’avis de mettre néant , à l’exception de M. du Verdier, qui a persisté au soit monstre. »
JOURNAL
Membre i664. comme des procès-verbaux. M. le chancelier harangua fort sur cela et prévint, disant son avis. Après, ayant pris l’avis de joindre la requeste et ayant raisonné selon les règles, il me parut estre persuadé • que son discours m’avoit redressé, et je fus suivi de tous. Enfin, je
remarquai qu’on remplit M. le chancelier d’instructions fausses sur le procès et contre nioy, et que c’est l’ouvrage de Berryer. Ce qui 11e m’estonne point du tout, et je luy dis la vérité des choses sans m’embarrasser, en sorte qu’au sortir M. de Brillac me vint dire que j’estois bien sage, et qu’il auroit bourré M. le chancelier et que je faisons fort bien.
Au sortir de la chambre, M. le chancelier dit que tous les procèsverbaux estant lus, on iroille lendemain à l’Arsenal entendre M. Fouquet, s’il 11c donnoit une production. Ayant dit, comme par histoire, que le frère de M. Fouquet m’avoit dit que l’on donneroit une production le jour mesme, Foucault me dit : «Vous avez bien envie d’empescher qu’on aille à l’Arsenal. » Je luy répliquay : « Voilà mal prendre ce que je dis fort simplement h » Ce qui me fait observer que ces gens-là sont si prévenus qu’ils empoisonnent tout ce qu’on dit, et il ne faut plus parler.
Après disner, MM. Cliamillart et Foucault vinrent me demander les conclusions de M. Talon, pareequ’il falloit en donner de nouvelles. Je les tirai en leur présence de mon tiroir fermant à clef et je les leur rendis cachetées, comme on me les avoit données. Foucault se récria, disant que cela estoit fort beau de ne les avoir pas ouvertes2; et Chamillart, que j’avois agi en homme de bien et comme il auroit fait.
1 II n’y a pas un mot de ces observations dans le Journal de Foucault.
1 Journal de Foucault, t. IX , f° 343 r° : <1 Ces conclusions, qui avoient esté mises es mains de M. le rapporteur depuis dixhuit mois, ayant esté par luy représentées en ma présence, elles ont esté trouvées closes et cachetées du cachet de M. Talon; et sur ce que j’en lis l’observation
comme d’une chose singulière que M. le rapporteur n’eust pas lu des conclusions qui ne luy avoient esté déposées que pour les voir et en faire le rapport, il dit qu’il n’avoit aucun désir prématuré en cette affaire; qu’il faisoil ce qui luy estoit possible pour ne se point prévenir, et qu’il ne vouloil voir les choses qu’en leur lieu et en leur temps. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Il m’est, revenu depuis que cette exactitude avoit esté dite à M. Colbert Octobre ,6<î'i. et fort approuvée.
Le soir, Mme Fouquet vint; et le clerc cl’Auzanet m’apporta une production sur les octroys, dont je donnai avis aussytost.
Le mercredy 8 octobre, le matin à l’Arsenal, où on lut la production sur les octroys. D’abord ayant commencé à lire une pièce, je vis que M. le chancelier m’escoutoit impatiemment, croyant que je lisois des pièces inutiles pour gagner du temps L Cela fit que je donnai toutes les pièces à lire à M. de Sainte-Hélène, qui les traisnoit bien plus que moy, lisant tout, ne sçachant pas ce qui estoit nécessaire.
Après le disner, à Amboille avec de Bourges pour toiser, d’où je revins le lendemain, feste de saint Denys.
Le venclredy 10 octobre2, à l’Arsenal, je rapportai deux autres requestes de M. Fouquet. D’abord M. le chancelier se chagrina à l’ordinaire, prévenant toute la compagnie de ses sentimens. L’une estoit de contredits; l’autre pour faire compulser une pièce; je fus d’avis de la joindre. Ce matin, je parlai beaucoup pour expliquer les billets de la consommation des octroys, que personne n’entendoit. Le clerc d’Auzanet me fit appeler pour me remettre la production sur les six millions; mais de l’inventaire, il n’y avoit que moitié, à cause de sa précipitation; car l’on avoit donné des ordres à M. d’Artagnan pour conduire M. Fouquet à la chambre. Ce qui avoit esté fait pour !e presser de produire.
Le samedy 1 1 octobre 3, à la chambre , chez M. le chancelier. Après que la lecture fut achevée de la production sur les octroys et d’une requeste de salvation de M. Fouquet contre celle du procureur général, M. le chancelier me demanda ce qu’il y avoit à faire. Je luy dis que j’avois apporté la production sur les six millions et l’inventaire, comme il m’avoit esté donné. Ayant demandé s’il estoit signé,
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, Foucault garde toujours le silence sur la
f° 343 r°. Il ne parle pas de l'impatience mauvaise humeur du chancelier, témoignée par le chancelier. 3 Cf. le Journal de Foucault, t. IX,
2 Id. ibid. F1 343-344. Le Journal de f°344.
JOURNAL
Octobre 1 664 . je luy dis que non, et qu’il paroissoit que cette première partie avoit esté séparée d’une autre. Il répliqua: «N’estant, pas signé, ce n’est qu’une paperasse sujette à désaveu1; » et il se leva disant: « S’il ne fournit son inventaire, nous irons à l’Arsenal. »
Foucault m’ayant prié d’en faire avertir les avocats de M. Fouquet, je luy dis que je ne le ferois pas sans ordre de la chambre ou de M. le chancelier, et que j’avois raison de ne le pas faire, et que je voyois fort bien que M. le chancelier avoit grande peine quand je parlois des requestes de M. Fouquet et qu’il luy sembloit que je les sollicitois. Sur ce Foucault me dit : « Je vous prie de croire que M. le chancelier n’est pas avoué de tout ce qu’il dit et de ce qu’il fait. » Et ensuite M. Chamillart me pria de faire avertir les avocats.
M. de Nesmond n’entra pas cette matinée, ayant la fièvre, et M. le chancelier dit au sortir à un de Messieurs, qu’ayant manqué il ne pouvoit plus revenir, et il tesmoigna joye qu’il fust exclus.
Le soir, MM. Auzanet et Llioste me vinrent voir au sortir de la Bastille. Je leur dis la résolution de la chambre. Ils me dirent qu’ils fourniroient le lendemain le surplus de l’inventaire; qu’ils n’avoient plus que deux ou trois productions à donner, et que ce procès fîniroit bientost.
Le dimanche 12 octobre, à midy, l’on m’apporta la production entière des six millions, dont je donnai avis à Foucault.
Le soir, je vis Mme de Sévigny, qui estoit revenue de Bourgogne en bonne santé.
Le lundy i3 octobre2, l’on commença la lecture de la production sur les six millions; et M. le chancelier m’ayant interpellé d’expliquer quelque chose, je luy dis que, n’ayant pas vu les escritures, je ne pouvois en parler.
Le mardy i4 octobre3 et le mercredy 1 5, l’on continua cette lec-
1 Tout cela est fort adouci dans le Journal de Foucault. 11 se borne à écrire : « MBr le chancelier a dit que l’on ne considérait point en justice des actes de cette qualité, et que si l’accusé ne signoit et ne
donnoit sa production complète dans demain , la chambre prendrait sa séance lundy à l’Arsenal.» (T. IX, f° 345 r°.)
2 CL Journ. de Foucault , t. IX, f° 344 v°. Id. ibid f° 345 r°, sqq.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
ture, sans qu’il se passast rien à remarquer, sinon que M. Pussort Octobre 1 664. donne les contredits sur-le-champ à toutes les pièces, et fait plus que le procureur général, contredisant tous ceux qui forment la moindre difficulté l, et M. le chancelier ne trouva aucune raison bonne et dit son avis à toutes les inductions.
Le jeudy 16 octobre2, chez M. le chancelier. M. le chancelier, après quelque lecture, commença à dire et répéter tout ce qu’il sçait sur cette affaire. M. Pussort luy répliqua, et cela forma une contestation assez longue. Après quelque autre induction lue, M. le chancelier reprit encore, et je le relevai pour faire entendre quelle estoit l’induction. Après, ayant repris sur mon discours, il acheva disant le sentiment de M . le rapporteur. Après qu’il eut achevé, je luy dis que je n’avois pas dit mon sentiment, mais l’induction. Il crut que je luy reprochois de dire le sien; il répliqua que quand il parloit, il ne disoit pas son avis; mais qu’il estoit obligé de relever les difficultés, et pour me piquer il me dit que c’estoit le Saint-Esprit qui m’inspiroit.
Je luy répliquai que jusqu’à présent je n’avois eu aucune communication avec le Saint-Esprit, voulant marquer que j’avois la teste bonne.
Il reprit qu’il ne le disoit pas pour blesser, et, adressant la parole à M. de Sainte-Hélène : « Voilà M. de Sainte-Hélène qui ne dit mot. »
Celuy-cy ayant respondu qu’il n’estoit pas nécessaire qu’il parlast,
M. le chancelier répliqua : « Pourquoy? N’estes-vous pas aussi rapporteur? Que ne parlez-vous3? » M. de Sainte-Hélène dit: « Si vous me voulez dispenser d’estre rapporteur, vous me ferez plaisir. »
1 Cf. le Journal de Foucault, l. IX, f° 346 r°.
2 Id. ibid f0’ 346, 347, 648, 34g, 35o,
3 On lit dans \e Journal de Foucault, t. IX, f° 34 Q r° : « MBr le chancelier a dit assez sèchement à M. de Sainte-Hélène: «qu’il « gardoit un bien profond silence ; que tout «le monde avoit sujet de s’en eslonner. » Foucault ajoute en note : « Peu de temps
après, MBrle chancelier m’a fait venir pour me dire tout bas quej’eusseà faire entendre à M. de Sainte-Hélène qu’il ne clevoit pas prendre en mauvaise part ce qu’il vcnoit de luy dire; que ce n’esloit que pour luy donner occasion de demander à M. d’Ormesson la communication du procès el qu’il n’eusl point de prétexte de le refuser. Ce qui ayant esté rapporté à M. de Sainte-Hélène, il l’a fort bien reçu. >,
JOURNAL
re i 664.
M. Regnard, offensé de tout ce procédé, dit: «C’est une chose estrange que l’on voye une production que les rapporteurs n’ont pas vue. » M. Pussort luy respondit avec chaleur: « Il vaut autant que vous disiez qu’il ne faut jamais juger ce procès. » M. le chancelier ajoutant : «Est-ce que vous y trouvez à redire?» M. Regnard luy répliqua : « Pour rnoy, je ne le ferois pas. » M. le chancelier reprit : « Eh! bien, si vous ne le vouliez pas faire, on vous prieroit de vous retirer1. » A quoy M. Regnard ne répliqua rien et fut fort sage. Ainsy il parut assez de chaleur de la part de M. le chancelier et de M. Pussort. Je ne sçais si c’est pour faire querelle. A onze heures et demye, M. de Massenau ayant demandé permission de se retirer, M. le chancelier luy a dit qu’il le pouvoit; et, au lieu de faire cesser, n’y ayant qu’un demy-quart d’heure de travail, il a fait continuer.
Le vendredy 17 octobre2, l’on continua la lecture sans que M. le chancelier dist une seule parole durant toute la matinée. Je ne parlai pas non plus, et M. le chancelier, en se levant, dit : « On n’a rien dit; mais on n’en est pas mieux instruit. »
Le soir, voir M. le premier président.
Le samedy 18 octobre, feste de Saint-Luc, je fus à Amboille avec mon frère le minime, et je revins le dimanche, mon carrosse ayant rompu à la montagne. Mon frère me dit qu’il sçavoit de bonne part que Berryer, m’entendant opiner sur ses faussetés, disoit : « Comme ce coquin d’Ormesson opine pour ce fripon de Fouquet! »
Le lundy 20 octobre3, on acheva la lecture de la production sur les six millions, et je portai la production sur le marc d’or, qui fut reçue.
Le mardy 2 1 octobre4, je parlai de la requeste pour faire reconnoistre à M. le procureur général les lettres de M. le cardinal produites sur l’affaire des six millions. M. le chancelier ayant insisté qu’il ne falloit pas s’engager à ceL ’ ^1» que je ne sçavois pas pourquoy
1 €f. le Journal de Foucault, t. IX, 2 Journal de Foucault , ibid. f° 35 1.
P 35o. Il rapporte les mêmes choses en ld. ibid. f° 35 1 v°.
les atténuant. 4 ld. ibid f 01 35 1 -354-
M. le procureur général donnoit des conclusions à débouter, et qu’il Octobre 1 6(3 4. n’avouoit l’escriture que sauf à en tirer des conclusions contraires à cell es de M. Fouquet; qu’il n’estoit question que de la forme, et que, pour demeurer dans les règles, j’estois d’avis de permettre à M. Fouquet de les vérifier.
M. de Sainte-Hélène disant que ces pièces, estant produites par l’accusé, n’avoient point besoin d’estre vérifiées si le procureur général ne les désavouoit, conclut à joindre. A son avis se rangèrent MM. Pussort, Ferriol, Nogués, Gizaucour, Hérault, Rocquesante.
M. de la Toison fut d’avis que, dans trois heures, le procureur général seroit tenu de reconnoistrc, sinon permis de vérifier. MM. du Verdier, La Baume, Massenau, Catmat, Le Féron, Moussy, Fayet,
Brillac, Regnard, Besnard, Pontcbartrain , furent de mon avis;
MM. Poncet et Voisin, au contraire. M. le chancelier, voyant qu’il passoit à mon avis, dit : « Il faut mander le procureur général, et qu’il fasse sa déclaration. » Et en effet, le procureur général, mandé, dit qu’il n’avoit pas encore donné ses contredits; qu’il les donneroit et parleroit sur ces pièces; et, s’estant retiré, M. le chancelier proposa d’attendre à délibérer sur cette requeste, en voyant les contredits. Je me rendis à cet expédient, et il fut suivi. Après, on commença la lecture de la production sur le marc d’or, et M. le chancelier fit lire les pièces produites par le procureur général pour insinuer et faire valoir cette accusation.
Le mercredy 22 octobre1, M. le chancelier commença par expliquer l’affaire du marc d’or et redire mille choses mutiles. Foucault estoit derrière moy, qui me disoit : « Ne dites mot. » Enfin, je voulus parler d’un travail que j’avois fait pour expliquer cette affaire et faire voir la difficulté. M. le chancelier, persuadé que je ne puis jamais parler que contre le procureur général, ne voulut jamais le souffrir.
Je le proposai trois fois exprès, et tousjours il l’empescha2. Cepen-
1 Cf. le Journul de Foucault, l. IX, lant parler de son mémoire à diverses
f° 354 v° et 355. reprises, Mfr le chancelier l’a interrompu
2 Ibid. f° 354 v° : « M. d’Ormesson vou- autant de fois pour parler, en sorte que
JOURNAL
Octobre «664. dant M. Pussort avoit lu mon mémoire et l’avoit fort approuvé, disant qu’il estoit fort net, et s’estonnoit comme cela n’ avoit point esté relevé par le procureur général. 11 me fallut expliquer plusieurs choses de l’espargne, et M. le chancelier recommençoit tousjours ce qu’il sçavoii , sans s’arrester à la véritable difficulté.
M. Fayct se trouva mal cette matinée; il eut une grande foiblesse chez M. le chancelier; estant sorti de la chambre, il perdit mesme connoissance et ne put estre saigné1. Néantmoins, estant revenu, il s’en alla chez luy. M. Pussort disoit bas : « Il faudroit cesser et l’attendre; car un homme qui a esté absent demy-heure ne peut plus estre juge. » Ce qui marque son envie qu’il ne soit plus juge.
Mon hls revint de son voyage.
Le jeudy 2 3 octobre2, l’on acheva la lecture de la production sur le marc d’or, sans que personne parlast. A l’entrée, ayant monstré , une production nouvelle qui m’ avoit esté apportée sur le chef des vingt mille livres de la pension des gabelles, M. le chancelier voulut empescher qu’elle ne fust reçue, disant que M. Fouquet en clonneroit encore d’autres, et que cela estoit de conséquence. Ayant insisté, il me dit qu’il failoit que je la visse auparavant pour sçavoir ce que c’estoit, et que j’en parlerois samecly. Je luy respondis que je ne me chargerois pas de dire si elle seroit bonne ou mauvaise; que je voulois bien la voir; mais que, dès à présent, j’estois d'avis de la recevoir, quelle quelle fust., le chef d’accusation me paroissant très important3.
A la fin de la lecture de l’inventaire du marc d’or, deux lettres de M. le cardinal ayant esté lues4 sur les neuf cent mille livres envoyées à la Fère après l’affaire de Valenciennes, il m’a paru que Messieurs
M. d’Ormesson, lassé de ces fréquentes interruptions, a esté obligé de se réduire à la lecture de la production. »
1 Foucault raconte le même incident (t. IX, f° 354 v° de son Journal).
2 Cf . Journ.de Fouc. ibid. f°5355v°el356.
3 Même discussion dans le Journal de Foucault , ibid. f° 355 v°.
4 Ibid. f° 356 r° : « Lecture a esté faite de quatre lettres de feu M. le cardinal à M. Fouquet. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
en estoient touchés L En se levant, un de Messieurs ayant dit : « M. le Octobre 1664. cardinal donnoit là de bonnes paroles à M. Fouquet; » M. Pussort répliqua : « Si l’on sçavoit celles que le roy luy dit la veille qu’il fut arresté, elles estoient bien plus fortes. » Ce discours m’a paru fort indiscret.
A la sortie, Piocquesante m’a dit que cette lettre l’avoit attendri, et que Ferriol luy avoit dit qu’il en avoit senti des larmes, quoyqu’il ne fust pas fort tendre. Ferriol m’a dit ensuite la mesme chose, et m’a paru, ainsy que M. de la Toison, estre tourné assez bien pour M. Fouquet.
Le vendredy 'il\ octobre1 2, on commença la lecture de la production nouvelle de M. Fouquet sur la pension des six vingt mille livres des gabelles; il fallut que j’expliquasse les moyens.
Le samedy 2 5 octobre3, on commença les salvations de M. Fouquet contre les contredits de M. Talon sur la pension des six vingt mille livres.
Les dimanche, lundy et mardy feste de saint Simon4, je travaillai dans mon cabinet sur la production de M. Fouquet sur les six millions, pour avancer.
Le mercredy 29 octobre5, M. Fouquet présenta à la chambre une requeste, par laquelle, sur l’absence de M. Fayet, il déclaroit que, estant le seul intéressé, n’ayant esté lu que de ses escritures, i! déclaroit qu’il consentoit qu’il continuast à entrer. M. le chancelier, qui en estoit averti (car j’avois envoyé cette requeste à Foucault), commença par dire qu’il avoit envoyé sçavoir des nouvelles de M. Fayet; qu’il luy avoit mandé sa santé n’estre pas encore bien forte6; et, après
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, f° 356 r° : «M. Regnard a tesmoigné par des signes de main , à chaque article , qu’il prenoit plaisir à la lecture de ces lettres. »
2 Ibid. fos 356-357- Le procès-verbal de Foucault, pour celte séance, est trèsétendu.
3 Ibid, f05 357 v° à 358.
4 C’était un des jours fériés où ne siégeaient pas les cours de justice.
5 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, fos 358-363.
6 Ibid. f° 358 r° : « Ce jour, M. le chancelier a dit qu’il envoya le jour d’hyer visiter M. Fayet pour apprendre des nouvelles de sa santé; que ledit sieur Fayet
JOURNAL
Octobre i S6/1 . la lecture de la requeste, il remonstra qu’il estoit extraordinaire qu’un accusé demandast un juge; que, s’il falloit attendre, on ne finiroit jamais, et prévint toute la compagnie de son sentiment. Il n’osoit me demander mon avis. Enfin je dis que cette requeste ne convenoit pas à une partie; qu’il estoit de la discipline de la compagnie déjuger si M. Fayet devoit rentrer; qu’il faudroit sçavoir s’il le désiroit; mais qu’après quatre jours d’absence je n’estimois pas qu’il dust revenir; et je fus d’avis de rendre la requeste. M. Pussort, quoyque du mesme sentiment, ne put s’empescher de parler avec emportement1. Le seul M. Catinat fut d’avis de mander M. Fayet.
Le jeudy 3o octobre2 et le vendredy 3 1 3, veille de la Teste des Saints, contrairement à l’usage, on acheva la lecture des salvations sur toutes les pensions. Après, M. le chancelier m’ayant demandé ce que j’avois encore, je luy dis n’avoir plus rien, mais qu’il falloit que je visse les productions qui avoient esté lues, pour en rendre compte.
L’apresdisnée, M. Chamillart me vint proposer de reprendre par récapitulation tous les chefs et commencer par les octroys, et qu’il donneroit, le lendemain des Testes, sa requeste de contredit sur cette alfaire. Je luy ch s que je ne pouvois pas parler d’une affaire sans l’avoir vue, et que, pour l’ordre de ce qui estoit à faire, il clespendoit de M. le chancelier. Ainsy il s’en retourna sans aucune résolution. Il me dit avoir deux mille livres d’appointemens par mois; et luy ayant dit que je n’avois que cinq cens livres et que je clisois quelquefois à M. de Pontchartrain qu’il estoit injuste qu’il eust le double de moy pour ne rien dire, à mesme temps il m’offrit de m’en faire donner davantage et d’en parlera M. Colbert. Je me récriai et le priai instamment de n’en pas parler; il me le promit.
Le soir, Foucault me vint encore parler pour rapporter le mercrecly. Je luy dis que je ne perdrois point de temps, mais qu’il fal-
dit à celuy qui le visita de sa part, qu’il se 1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX,
trouvoit assez bien; mais qu’il n’y avoit pas f°s 36o-36i. moyen de tenir avec Mgr le chancelier , qui 2 Ibid. fos 363-364. estoit infuticjuble. a 1 Ibid. fos 364-366.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
loit que je lusse les escritures auparavant. Je luy promis de me dis- Novemb. 166 poser à parler sur les octroys le mardy.
Le samedy ier novembre, M. Chamillart me vint dire qu’il avoit le matin assemblé son conseil et résolu qu’il donneroit sa requeste de contredit tout à la fois, pour mettre ensuite M. Fouquet sur la sellette, et après qu’on me donneroit tout le temps que je voudrois pour me préparer à faire mon rapport.
Le dimanche 2 novembre, au matin, je vis M. Le Tellier, avec lequel j’eus une conversation fort honneste sur les affaires de la chambre.
Le mardy 4 novembre1, à la chambre de justice, on commença la lecture d’une production de M. Fouquet sur les quatre prests2.
Le jeudy 6 novembre3, on commença la lecture des salvations de M. Fouquet sur le fait des sucres et cires; sur quoy, M. le chancelier estant instruit, discourut beaucoup à son ordinaire.
Le vendredy 7 novembre4, M. Auzanet me vint voir le soir pour ajouter quelques pièces sur les sucres et cires. Il me dit que M. Fouquet ne donneroit plus qu’une production sur la nullité des inventaires, et après ne produiroit plus; que jamais il n’avoit eu l’esprit si libre ny si ferme, et qu’il admiroit sa force.
Le lundy 1 o novembre 5, à la chambre. La lecture des salvations des sucres estant achevée, M. le chancelier me demanda si je n’avois plus rien. Je luy dis ce que M. Auzanet m’avoit dit. Il me répliqua :
« Cela est si vray, que M. Fouquet dit avant hyer à M. d’Arlagnan qu’il avoit achevé sa dernière production, et que, si M. le procureur général ne donnoit rien de nouveau, il n’escriroit plus. Sur quoy M. d'Artagnan luy ayant demandé s’il luy disoit pour le dire au roy (car autrement il estoit obligé au secret), il luy répliqua qu’il le prioit
1 Cf. le Journal de Foucault , t. IX, fos 366-371. Les procès-verbaux de Foucault sont très-étendus pour ces séances, et attestent que les discussions y furent Irès-vives.
2 La lecture de cette production est
placée au 5 novembre par Foucault [ibid f° 367 v°).
3 Cf. le Journal de Foucault, ibid.
4 Ibid, f01 376-377.
Ibid, f0’ 379-380.
JOURNAL
Novemh. 1664. de le dire au roy; qu’il ne pretendoit point fuir le jugement, et qu’il estoit prest à respondre, quand on voudroit l’interroger.
M. le chancelier dit que ce seroit pour la semaine prochaine, et paroist craindre beaucoup cet interrogatoire; car, M. de Rocquesante luy ayant dit qu’il faudroit faire esclaircir M. Fouquet sur un fait, M. le chancelier luy répliqua avec chagrin : « Vous luy demanderez donc vous-mesme; car je ne prétends pas entrer dans ce détail; » et dit assez bas : « Il en sera quitte à bon marché pour moy. »
M. de Sainte-Hélène me dit qu’on avoit résolu que M. Fouquet ne seroit interrogé qu’une heure par jour pour ne pas fatiguer M. le chancelier et éviter qu’il ne tombe malade.
Ce jour, l’air de la chambre m’a paru assez favorable à M. Fouquet, et M. de Rocquesante, lisant, dit qu’il faudroit esclaircir un fait; car ce n’estoit pas un crime de se faire rembourser de toute sa finance, bien qu’elle ne fust pas effective. Chacun attend l’événement de cette grande affaire.
Le mercrecly 12 novembre1, l’on commença la lecture de la dernière production de M. Fouquet sur la nullité des inventaires, et, lorsqu’on eut lu des pièces de date postérieure aux inventaires, M. Pussort expliqua que c’estoient des pièces présentées au roy depuis les papiers mis dans son cabinet, et qu’il les avoit mises avec les autres.
Le jeudy 1 3 novembre2, M. le chancelier m’a mandé à sept heures du matin de porter le procès tout entier; ce que j’ay fait, et, ayant monté dans le cabinet, je l’ay trouvé avec MM. Hotmail, Chamillart, Foucault et Berryer, qui, me voyant entrer, s’est retiré près la cheminée , derrière M. Hotman. Je ne Pavois point rencontré depuis la requeste de récusation. Ayant dit à M. le chancelier que j’avois apporté le procès, suivant ses ordres, et [demandé] où il désiroit que je le
1 Cf. le Journal de Foucault, t. IX, S. M. de luy accorder une abolition avec
l05 38i-382. 11 a ajouté en note : « M. d’Ar- clause de demeurer dans une prison per-
tagnan dit au roy, de la part de M. Fou- pétuelle. » quel, qu il supplioil très humblement 2 Ibid. t. IX, fos 38a-383.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
fisse porter, il m’a dit que c’estoit pour voir quelques pièces sur la Novemh. 1664. pension des six vingt mille livres, et que je le fisse mettre dans la chambre; ce que j’ay fait.
La lecture ayant esté achevée de la production de M. Fouquet,
M. le chancelier a demandé à voir les pièces sur les six vingt mille livres, et, dans la discussion des pièces, appuyant fortement contre M. Fouquet, je fay interrompu soustenant les raisons de M. Fouquet.
Sur ce, voyant qu’il se cléclaroit trop, il a fait une déclaration générale, qu’il ne prétencloit point dire son avis et qu’il prioit Messieurs de croire que ce qu’il en faisoit estoit pour l’esclaircissement de la vérité1. J’ay dit ensuite que je priois aussy Messieurs d’estre persuadés que, lorsque je contesterois, ce seroit pour faire entendre la vérité. Sur cela, M. le chancelier a dit que mon père luy avoit dit qu’il ne devoit pas trouver mauvais si je le conlredisois, parcequ’il falloit que quelqu’un parlast en faveur de l’accusé, et que je faisois bien. Sur ce, je luy répliquai cpie j’avois appris, parmy MM, les* maistres des requestes, qu’il falloit tousjours estre plus exact ex parte laborantis.
En sortant, M. le chancelier allant marcher dans les sacs de ce procès, on luy dit : « Monsieur, prenez garde. » Je luy ay dit : « Monsieur, ce procès-là m’a desjà bien fait faire des faux pas; il faut que je prenne garde qu’il ne me fasse pas tomber à la fin. » Il m’a répliqué :
«Vous ne tomberez pas; vous avez la teste trop bonne. » Il nous dit de nous trouver demain à l'Arsenal. Ainsy demain commencera l’interrogatoire de M. Fouquet. On m’a dit cpi’il [Fouquet] avoit fait [demander] au roy en quelle manière il désiroit qu’il fust ouy, parce qu’ayant eu l’honneur d’estre de ses conseils, d ne vouloit rien faire qui pust diminuer l’honneur qu’il avoit reçu, et que le roy n’avoit rien respondu.
Ce vendredy 1 4 novembre2, je suis arrivé avant neuf heures à F A 1 -
1 II n’y a rien de semblable dans le observations du rapporteur. — 2 Cl. le
procès-verbal de Foucault; il ne men- Journal de Foucault, t. X, f0’ 1-20.
lionne ni les paroles du chancelier, ni les
JOURNAL
Novemb
,664. senal. J’ay trouvé la première porte gardée de douze mousquetaires, laissant néantmoins entrer tout le monde. M. le chancelier estoit à sa place. Avant que de m’asseoir, le greffier m’a dit que M. le procureur général souhaitoit me parler et à M. de Sainte-Hélène. En effet, ayant passé dans la chambre proche, il m’a mis en main un paquet cacheté qu’il m’a dit estre ses conclusions, qu’il avoit mises au pied de celles cy-devant données par M. Talon, et qu’il me prioit de lire les unes et les autres. Ayant pris ma place, M. le chancelier m’a demandé quelques esclaircissemens sur les comptes de Bernard, et ensuite des promesses trouvées chez Bruant, sur la pension de cent quarante mille livres des aydes; et iuy ayant dit que je ne croyois pas qu’il dust parler de cette affaire aujourd’huy, il m’a dit qu’d n’en parleroit pas et qu’il n’avoit pas tant de provision devant luy.
Après, le greffier l’ayant averti, il m’a dit de dire les conclusions: ce que j’ay fait, ayant ouvert le paquet sur le bureau, et par les conclusions de M. Talon et de M. Chamillart il est requis que M. Fouquet soit déclaré atteint et convaincu du crime de péculat1 Il et condamné à estre pendu. Après cette lecture, M. le chancelier m’a demandé mon avis sur la forme de l’entendre, et si [ce seroit] sur la sellette. Je luy ay dit que je ne croyois pas que ce fust une matière à délibération, et qu’il n’y avoit qu’à suivre l’usage ordinaire des compagnies, il a dit que les conclusions cngageoient à la sellette; M. de Brillac [a ajouté] que c’estoit l’usage. Après, il a dit qu’on apportast une sellette, laquelle placée, il a ajouté qu’il estoit obligé de dire que M. Fouquet s’estoit plaint avec raison des lettres infâmes qui avoient couru lors de sa capture; quelles estoient supposées et que l’on n’en avoit publié aucune, le roy n’ayant pas voulu commettre la réputation des dames de qualité2.
1 Chamillart demandait de plus, dans ses conclusions, que l’accusé fût « déclaré atteint et convaincu du crime de lèse-majesté. » ( Journal de Foucault , t. X, f° i v°.)
Il n’est pas question de cette observation du chancelier dans le Journal de Fou¬
cault, ibid. f° 2 r°. Les lettres trouvées dans les papiers de Fouquet ont été conservées, pour la plupart, par Baluze, bibliothécaire de Colbert, et sont à la Bibliothèque impériale (mss. fonds Baluze). Ces lettres sont authentiques et quelques-unes portent
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
M. Fouquet est entré vestu d’un habit court de drap d’Espagne Novemb. i664. noir, tout uni, un petit colet uni propre, ayant son manteau. Ayant
même la signature des commissaires qui firent l’inventaire des papiers de Fouquet. Mais on fit circuler dans le même temps beaucoup de prétendues lettres attribuées à des dames de la cour, et dont on trouve des copies dans les papiers Conrart (bibl. de F Arsenal, mss. in-f°, t. XI, f05 1 5 1 , i52,
1 53, etc.). C’est probablement à ces lettres apocryphes que le chancelier faisait allusion. Voici quelques-unes des copies de Conrart : «Je ne vous ayme point; mais je crains encore plus la nécessité : c’est pourquoy venez lantost me voir. » Conrart a mis en note : « On tient pour certain qu’elle (cette lettre) est de la marquise de la Baulme » (ms. Conrart , ibid. f° i 6i *). Il y a dans le même recueil une autre lettre attribuée à M,ne de la Baulme; ce n’est qu’une variante de celle que nous venons de donner; elle prouve avec quelle facilité on multipliait ces copies plus ou moins altérées : « Je hay le péché ; mais je hay encore davantage la pauvreté. J’ai reçu de vous dix mille escus; si vous voulez encore en apporter dix mille dans deux jours, je verrai ce que j’aurai à faire; je ne vous défends pas d’espérer. » Voici une autre lettre que les manuscrits Conrart [ibid. f° i5i) attribuent à Mme de Valentinois : «Je ne sçais plus de quel prétexte me servir pour vous voir; j’ay passé encore aujourd’huy deux fois inutilement audessous de vostre feneslre. Donnez-moy un rendez-vous ; je sçaurai me défaire de tout le monde pour m’y rendre. J’ay parlé à M11' . ** de la
bonne sorte, et je vous puis respondre d’elle. Je vous ay mesnagé une entrevue pour après-demain, etc. » 1! suffit de parcourir cette prétendue lettre de Mnlc de Valentinois pour se convaincre que , si jamais elle a été écrite, on doit l’attribuer à quelque entremetteuse de bas étage, et non à une personne célèbre par sa beauté et par sa naissance.
Quoique ces pièces soient apocryphes, on y trouve cependant quelques souvenirs des lettres authentiques. Pour s’en convaincre, il suffit de rapprocher les originaux, conservés par Baluze, des copies de Conrart. Voici , entre autres , une lettre attribuée par Conrart *** à Mlle de Menneville. Elle aurait écrit à Fouquet partant pour la Bretagne et souffrant d’une fièvre intermittente :
« Je compastis à la douleur que vous me tesmoignez d’estre allé au voyage de Bretagne, sans que nous ayons pu nous voir en particulier; mais je m’en console aysément, lorsque je pense qu’une semblable visite eusl pu nuire à vostre santé, et crains raesme que , pour vous estre emporté avec trop de violence la dernière fois, cela n’ayl contribué à vostre maladie. »
Baluze a conservé la lettre autographe de Mu° de Menneville à Fouquet. Je la donne avec la curieuse orthographe de cette noble demoiselle, une des filles de la reine. J’ai placé en regard la traduction ; car l’orthographe de l’original pourrait rendre la lettre inintelligible :
* On a publié cette prétendue lettre dans les Mémoires de Conrart.
** l.e nom est en blanc.
*** Mémoires de Conrart , P i 5 1 .
JOURNAL
Kovem b. Itib'u salué fort civilement M. le chancelier et Messieurs à droite et à gauche, sans que personne lui ostast le bonnet, M. le chancelier luy a dit de s’asseoir; ce qu’il a fait sur la sellette, sans en lestnoigner de la peine. M. le chancelier luy ayant dit de lever la main, il a dit qu’il le supplioit, et Messieurs, de ne point trouver mauvais s’il ne le pouvoit faire, pour ne pas déroger à son privilège; et, au contraire.
« Rien ne me peut consoler de ne vous avoir point vu, si ce n’est quand je songe ijue cela vous auroit pu faire mal. Ce seroit la chose du monde qui me seroil la plus sensible. Je trouverai le temps fort long de vostre absence. Vous me feriez un fort grand plaisir de me faire savoir de vos nouvelles, j’aurai bien de l’inquiétude de vostre santé. Pour mes affaires , elles sont tousjours en mesme estât. Il * n’a point voulu dire quand, à leurs majestés, disant tousjours qu’il le feroit. A moy il me fait tous les jours les plus grands sermons du monde. Je n’ai point pris de résolution de rompre ou d’attendre que je n’aie su vostre avis; c’est le seul que je suivrai. 4dieu, je suis tout à vous. Je vous prie que l’absence ne diminue point l’amitié que vous m’avez promise. Pour moi, je vous assure que la mienne durera toute ma vie. Adieu, croyez que je vous aime de tout mon cœur el que je n’aimerai jamais que vous. »
« Rien ne me peut consolé de ne vous avoier poienl vu , si se net quant je chonge que se la vous auret peu fere malle [ce] se raies la chose du monde qui me se raies la plus sansible Je trouveré le tant fort Ion de vostre apesance. Vous me fériés un for gran plesier de me fere savoier de vos nouvelles Joré bien de lin quiestude de vostre santé, pour mes afaiere il sont tousjours en maiesme estât il " na poienl voulu dire quant a leurs majestés disants tous jours quil le feroict A moie il me laid tous jours les plus grans sermans du monde Je né poient pris de resolusion de rompre ou datandre que je ne sue vostre avie. Saies le seulle que je suivré. Adieu je suis tout à vous je vous prie que la pesance ne diminue poient la initié que vous mavés promis Pour moie je vous assure que la mienne dura toute ma vie Adieu croiés que je vous esme de tout mon ceur et que je ne me ré jamaies que vous. »
Un voit que ceux qui ont fabriqué la lettre reproduite par Conrart avaient à peine connaissance de la première phrase de la pièce authentique. Ce n’est pas seulement pour montrer ces altérations que j’ai publié cette lettre; elle prouve encore que Mmc de Motteville a été beaucoup trop indulgente lorsqu’elle a dit, en parlant de
MUc de Menneville (à l’année x 66 1 ) : «11 arriva pour son bonheur (de MUe de -Menneville) que l’on trouva de ses lettres dans les cassettes du prisonnier (Fouquet) , qui justifièrent sa vertu. » Je ne pense pas que la lettre qu’on vient de lire soit précisément de cette nature.
Il s agit probablement du duc de Danville, cjni avait lait une promesse de mariage a M"' de Menneville, ruais <jui ne voulait pas en fixer l’époque.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 243
demandoit acte de ce qu’il persévéroit en ses protestations. M. le Novemb. i66/i. chancelier luy a remonstré que la chambre avoit desjà jugé son déclinatoire; qu’ayant présenté requeste au parlement, le roy avoit donné arrest en son conseil; qu’il avoit bien reconnu la chambre ayant présenté plusieurs requestes et mesme réclamé des juges. Luy, au contraire, ayant insisté et dit que son privilège n’ayant point esté jugé par ses juges, et l’arrest du conseil ayant esté donné sans l’entendre, contre toutes les formes de la justice, qu’il n’ avoit pas mesme dil toutes les raisons de son privilège, il supplioit la chambre de ne pas trouver mauvais s’il ne pouvoit déférer à ses ordres; qu’il leur faisoit mesme des excuses, s’il se présentoit en l’habit qu’il estoit; qu’il y avoit plus d’un an qu’il avoit demandé une soutane et une robe; mais qu’on ne luy en avoit pas voulu donner, et ainsy qu’il estoit nécessité de paroistre en habit indécent, mais qu’il croyoit que son privilège ne despendoit pas de son habit.
M. le chancelier l’ayant interpellé plusieurs fois de lever la main, il a tousjours persévéré en son refus, offrant néantmoins de donner tous les esclaircissemens que l’on pourroit souhaiter de luy. Enfin.
M. le chancelier luy ayant dit que, puisqu’il ne vouloitpas reconnoistre la chambre, il pouvoit se retirer (j’ay remarqué que M. le chancelier l’appeloit monsieur1) , il s’est levé, et, après avoir fait une profonde révérence à M. le chancelier et à toute la compagnie, il s’est retiré.
M. le chancelier m’ayant demandé mon avis et quid agendum, j’ay dit que cette difficulté avoit esté jugée plusieurs fois dans la chambre, et j’ay repris la procédure. M. le chancelier m’a interrompu plusieurs fois2, disant tousjours qu’il y avoit icy différence des autres procédures, et que, puisqu’il ne reconnoissoit pas la chambre, il ne falloit pas l’interroger s’il ne prestoit le serment. Enfin, j’ay esté d’avis de luy ordonner de prester le serment sans préjudice de ses protestations, sinon procédé au jugement, comme à l’encontre d’un muet;
1 La même remarque se trouve à la constatées dans le Journal de Foucault
marge du Journal de Foucault, t. X, f° 5 v°. ( ibid . f° 7 r°). Il en signale trois consécu-
2 Ces interruptions du chancelier sont tives.
JOURNAL
Novemb. 1 664. M. de Sainte Hélène , idem, sans parler de protestations; M. Pussort, idem, alléguant l’exemple de Dumont; MM. de Gizaucour, Ferriol, Nogués, Hérault, idem. M. de Rocquesante, qu’il estoit d’obligation au juge de demander le serment, mais qu’on ne pouvoit contraindre l’accusé de le prester; mais qu’en ce cas on ne laissoit pas de l’interroger; car la juridiction du juge ne despendoit. pas de l’accusé, et que, s’il respondoit, on l’escoutoit; et il a bien parlé et conclu de luy déclarer que, s’il ne prestoit le serment, on procéderoit au jugement en la manière accoustumée, c'est-à-dire qu’on l’interrogeroit. La Toison a suivi, et tous les autres de mesme, chacun convenant qu’il n’v avoit point de diversité de sentimens.
M. Fouquet rentré, et ayant salué fort humblement, comme la première fois, s’est assis, et M. le chancelier luy a dit que la chambre, ayant délibéré sur son refus, avoit arresté qu’il feroit le serment, sinon qu’il seroit passé outre au jugement de son procès en la manière accoustumée. Ayant esté quelque temps à respondre, il m’a paru surpris. Néantmoins, il a dit qu’il ne pouvoit se despartir de son privilège, et aussyiost. M. le chancelier luy a dit que le procureur général l’accusoit1, etc.
Après quelques lignes, M. Poncet s’est approché de M. le chancelier et luy a dit bas qu’il avoit oublié de demander à l’accusé le serment et son nom. M. le chancelier, cessant son discours, luy a dit qu’il ne luy avoit pas dit de lever la main après son refus; mais qu’il eust à dire son nom et sa qualité. Sur quoy M. Fouquet a répliqué qu’il le supplioit de l’en dispenser et que cela n’estoit pas nécessaire à l’affaire et préjudicioit à son privilège. M. le chancelier luy a dit qu’on sçavoit bien qu’il s’appeioit Nicolas Fouquet, et ensuite a repris son interrogatoire, luy faisant un rapport de toute l’affaire de la pension. Après, M. Fouquet a commencé à respondre sur tout et à redire les
1 Voici te résumé du premier chef de l’acte d’accusation ( Journal de Foucault, t. X, f01 îo v°, îi r°) : «Le premier fait dont il estoit accusé par le procureur gé¬
néral estoit d’avoir pris une pension de six vingt mille livres sur la ferme des gabelles de France adjugées, en i655, à feu Girai din sous le nom de Simon Le Noir. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
raisons qui sont dans ses escritures1, parlant fort bien, fort respec- Novemb. .664 tueusement à M. le chancelier, ne poussant pas mesme trop contre M. Colbert, disant qu’il estoit assuré qu’on avoit mis ce papier dans son cabinet, qu’d ne pouvoit pas dire précisément si c’estoit M. Colbert ou quelque autre de sa suite.
Après, M. le chancelier a recommencé un second discours encore plus long que le premier, confondant les dires des interrogatoires et des escritures et parlant comme un homme qu’on avoit instruit.
M. Fouquet a dit qu’il le prioit de ne pas tant assembler de faits ensemble, afin qu’il pust mieux satisfaire à tout ce qu’il luy objectoit.
A ce mot, M. le chancelier s’est senti offensé. Luy aussytost a dit :
« Monsieur, je vous fais excuse; ce mot n’est pas propre. Je sçais que ce n’est pas vous qui m’objectez; c’est M. le procureur général. «
Parlant ensuite de l’union des deux compagnies2, il dit que cela ne pouvoit pas retarder le voyage du roy. « Car, monsieur, vous sçavez qu’au moindre mot que M. le cardinal en auroit dit, ce n’estoit pas une affaire, ou bien, si [la regardant] comme une chose trop audessous de vous et indigne que vous en prissiez le soin, vous l’eussiez renvoyée à des subalternes et à moy, comme estant plus proche de mon employ, je l’aurois aysément terminée, etc. » Ainsy parlant fort honnestement à M le chancelier; enfin, après avoir parlé longtemps fort à propos, sans que M. le chancelier ayt pris aucun avantage de ses responses ny luy ayt répliqué, il [le chancelier] a replié ses papiers et a dit à M. Fouquet qu’il pouvoit se retirer, et qu’il parlerait encore au premier jour de cette affaire. M. Fouquet s’est levé, et, après de grandes révérences, il s’est retiré. La compagnie paroist avoir entendu assez favorablement M. Fouquet, et les zélés sont mal satisfaits de M. le chancelier.
1 Fouquet prétendait sejustifier sur ce point eu disant que le cardinal Mazarin lui avait accordé cette pension en payement de ce qui lui était dû ( Journ . de Foucault , t. X, f° î iv°). Dans toute cette partie de son
interrogatoire, Fouquet rejeta les marchés avec les traitants sur le cardinal Mazarin.
2 II était question de l’union des deux compagnies pour la ferme des gabelles.
( Journal de Foucault, t. X, f° 17 v”.}
JOURNAL
L’on m’a dit ce soir que la cour paroist assez alarmée de cette conduite; que la braveure 1 de Mme Fouquet et la tranquillité que Mmt' Fouquet, la mère, fait paroistre les estonnent; car ils ne sçavent à quoy attribuer cette fermeté, sinon qu’ds croient que M. Fouquet est assuré de son monde el qu’il a pris des mesures.
Le dimanche ib novembre, M. Le Pelletier m’a dit h la Mercy <pie nouvelles estoient arrivées que, les Turcs et les Maures ayant fait une redoute à Gigery, nos gens, se trouvant hors d’estat de résister, s’estoient mis dans les vaisseaux du chevalier Martel2, avoient abandonné les malades, bagages et canon, et laissé quatre cens hommes pour soustenir [résister!, et estoient arrivés en Provence.
Ce mesme jour, j’appris que la reyne, prise d’une lièvre tierce avec de grandes douleurs, estoit accouchée d’une fille3, dans son huitième mois.
Le lundy 17 novembre4, à l’Arsenal. M. Fouquet est entré à l’ordinaire et s’est assis sur la sellette. M. le chancelier luv ayant dit de lever la main, et luy s’en excusant, M. le chancelier a commencé à redire les raisons pourquoy il devoit reconnoistre la chambre. A quoy M. Fouquet a respondu qu’il ne pouvoit faire préjudice à son privilège, et M. le chancelier ayant dit que, puisqu’il estoit sur la sellette, il falloit qu’il erust estre devant sesjuges, M. Fouquet a répliqué que, après les services qu’il avoit rendus et les charges qu’il avoit eues, il 11e méritoit pas d’estre traité de la sorte; que c’estoit une mortification qu’il recevoit de la main de Dieu.
Après, M. le chancelier luy ayant encore dit que le roy, par arrest
1 Le mot est ainsi écrit et a sans doute le même sens que bravoure (fermeté d’âme, énergie).
2 Le marquis de Martel, parti de Toulon le 18 octobre, était arrivé à Gigery le
22, selon la Gazette, et le il\ , selon une relation anonyme qui se trouve dans le
manuscrit U 34 1, Bibl. imp. mss. Le marquis de Martel avait amené avec lui quatre
vaisseaux chargés de cavalerie, Lun desquels était la Lune, dont il sera parlé plus bas. (Je dois cette note à l'obligeance de M. A. Jal, connu par ses savants travaux sur la marine française.)
3 Cette fille fut nommée Marie- Anne de France; elle mourut le 26 décembre 1 6t>4 -
4 Cf. le Journal de Foucault, t. X , f0> 20-32.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
émané de son autorité souveraine, avoit jugé qu’il estoit justiciable Novemh. 1 664. de la chambre et que toutes les pièces avoient esté vues très exactement, M. Fouquet luy dit que si le roy avoit laissé juger sa requeste au parlement, il auroit espéré qu’il luy eust conservé son privilège; mais que l’arrest du conseil estoit extraordinaire; que les roys jugeoient ou selon les lois ou contre les lois; qu’au dernier cas leurs arrests n’estoient pas arrests. Sur ce M. le chancelier répartit : « Vous dites donc que le roy n’a pas pu juger, et qu’il a abusé de son autorité. « M. Fouquet, piqué de ce discours, luy a répliqué : « C’est vous qui le dites; je ne l’ay pas dit : a te ipso hoc dicis1; ce sont vos paroles. Quoyque l’on se plaigne des arrests [du roy], ce n’est pas à dire qu’ils sont donnés contre son pouvoir et par abus de son autorité.
Vous en rendez tous les jours, parceque vous les croyez justes. Vous les cassez le lendemain, ayant connu la surprise. Ce n’est pas à dire que vous ayez abusé de vostre autorité par ce premier arrest; car vous avez cru faire justice et aviez le .pouvoir de donner l’ arrest. Je dis donc que je n’ay pas esté entendu, et que cet arrest, qui m’a débouté de mon déclinatoire sans que j’aye dit mes raisons, n’est pas arrest à mon esgard. »
Ap rès cela, M. le chancelier a repris l’interrogatoire sur la pension des six vingt mille livres2. J’ay lu quelques pièces, et la matinée s’est passée à cela, M. Fouquet s’estant retiré après onze heures et demye.
M. Fouquet m’a paru, au commencement, plus abattu que la dernière fois3, et ses premières paroles n’estoient pas fermes. Néantmoins, il s’est, remis et a fort bien respondu et honnestement, sur ce qui luy a esté demandé.
Le marcly 18 novembre4, à l’Arsenal. M. Fouquet estant entré et ayant salué Messieurs à l’ordinaire, s’est tenu debout; et M. le chan-
' Cf. le Journal de Foucault , t. X , f° 2 2 , « ajoutant l’accusé ces termes de la Passion : a temet ipso dicis. »
' Voy. plus haut, p. 244, note î.
Foucault, partial contre Fouquet, dit au contraire (t. X, f° 32 r°) qu’il «avoit
le visage riant et paroissoit fort content de soy-mesme. » Le greffier parle, il est vrai , dans ce passage, de la lin de la séance du 17 novembre.
4 Cf. le Journal de Foucault, t. X,
fos 33-44-
Novemb. , 66/,. celier luy ayant dit de s’asseoir, il en a fait refus, disant que le jour précédent M. le chancelier Juy avoit dit que, se présentant sur la sellette, e’estoit une approbation de la juridiction de la chambre, et comme il ne vouloit rien faire qui pust préjudicier à son privilège, il supplioit la chambre de ne rien faire qui pust luy préjudicier. M. le chancelier, surpris de ce refus, luy a dit de se retirer, et que la chambre y délibéreroit h
Luy, ayant fait un pas comme pour se retirer, a dit que son refus n’estoit pas pour retarder l’interrogatoire, et qu’il ne vouloit pas faire perdre un moment de temps; mais qu’il supplioit la chambre de luy donner acte de ses protestations, et qu’après il estoit prest de respondre, et qu’il ne vouloit pas chicaner. M. le chancelier luy a dit qu’il pouvoit faire telles protestations qu’il voudroit, mais que la chambre ne pouvoit pas douter de son pouvoir. Il a respondu que les juges ne doutoient pas de leur pouvoir; mais que, de sa part, il faisoit ce qu’il pouvoit pour la conservation de son privilège, et qu’il demandoit que ses protestations fussent escrites.
AP rès cela, il s’est assis, et M. le chancelier fa interrogé sur la pension de cent quarante mille livres des aydes2 et ensuite sur celle du convoy de Bordeaux3. A quoy M. Bouquet a respondu avec beau-
d’impôt (voy. le Journal de Foucault, ibid. L 42) : « Mgr le chancelier luy a dit qu’il esloit encore accusé d’avoir pris des pensions sur le convoy de Bordeaux; sçavoir : 4 0000 livres sur le bail de la Perelle , qu’il prenoit pour luy, 20000 livres pour la dame Duplessis -Bellière, et 5oooo livres sur le bail de Lemoine, qu’il avoit distribués, sçavoir ; 12000 livres à la dame Duplessis-Bellière , dix autres mille livres au marquis de Créquy, pareille somme à M. de la Rochefoucauld, mesme somme à M. de Brancas , et à la dame marquise de Charost 10000 livres. »
On appelait convoi de Bordeaux la ferme d’un impôt qui se levait principale-
' Ce passage détermine la date d’une lettre de Mme cle Sévigné que les anciens éditeurs avoient placée au mardi 3 décembre 1664. Cette lettre porte simplement l’indication de mardy soir, et, comme elle relate les faits dont Oliv. cl’Ormesson donne la date précise, il est évident qu’elle doit se rapporter au mardi 18 novembre. M. de Monmerqué avait déjà fait cette correction, en s’appuyant sur le texte de M de Sévigné.
■ Cette pension avait été exigée des fermiers des aides ( Journal de Foucault, t. X, 1° 33 r°). Elle était au nom de Gourville cl Bruant, commis de Fouquet.
Pour la pension prise sur cette ferme
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
coup de présence d’esprit et d’honnesteté, et M. le chancelier de Novemb. lôni. raesme l’a interrogé mieux qu’il n’avoit encore fait. Cet interrogatoire a duré jusques à onze heures et demye. Après quoy M. Fouquet s’est retiré saluant la compagnie, quelques-uns de Messieurs luy ostant le bonnet, quelques autres non, M. le chancelier n’ostant pas le sien.
Au sortir, M. le chancelier m’a paru fort satisfait de sa matinée, et je luv ay dit qu’il n’avoit pas omis une circonstance des pièces. Il m’a respondu qu’il n’escrivoit rien; et chacun s’est retiré.
J’ay sçu de ceux qui ont vu entrer et sortir M. Fouquet, qu’il pa • roissoit fort gay; que, se promenant dans une chambre, il paroissoit de temps en temps à la fenestre et saluoit ceux de sa connoissance, et particulièrement son frère, cy-devant escuyer.
Ce jourd’huy, M. le chancelier a dit que la reyne se portoit mieux; mais quelle avoit esté fort malade la nuit. J'av sçu, après le disner, quelle estoit très mal, et que le soir on devoit luy porter le saint Sacrement.
Le mercredv 19 novembre, allant à la chambre, j’appris qu’il n’v en avoit point, à cause de la maladie de la reyne.
Je fus chez M. le chancelier, qui nous dit que M. Colbert luy avoit mandé que le roy désiroit que la chambre ne travaillast point tandis que partout on estoit en prières pour la reyne, qui avoit hver reçu le saint Sacrement, à huit heures au soir, Monsieur et M. le prince de Conty estant allés le quérir à Saint-Germain; que le roy l’avoit reçu dans l’entrée du bastiment neuf accompagné de toute la cour, avec grand nombre de flambeaux blancs1. M. le chancelier nous dit en-
menl sur les vins, eaux-de-vie et autres denrées transportées par mer. Le nom de convoi, donné à cet impôt , venait de ce que primitivement les bourgeois et marchands de Bordeaux faisaient escorter leurs navires par des vaisseaux de guerre, et s’imposaient une taxe pour payer les frais de ce convoi. Dans la suite, les rois, disposant seuls de la marine militaire, se chargèrent de faire escorter les navires de com¬
merce, et établirent, pour subvenir aux frais de convoi, un droit de douane permanent, qui était affermé et s’appelait convoi île Bordeaux. Le même nom servait à désigner le bureau établi pour la perception de cet impôt.
1 Ce passage prouve qu'on doit dater du mercredi 19 novembre la lettre de Mme de Sévigné où se lit la phrase suivante . « On n’est point entré aujourd’huv
Novemb. 1664. suite qu’il inlerrogeroit M. Fouquet le lendemain sur le marc d’or.
Après vinrent MM. Poncet, Voisin et les procureurs généraux. M. Hotman dit que M. l’abbé de Gordes estoit tombé en foiblesse sur les pieds de M. le Prince, et l’on tourna cela en raillerie, comme ayant bien joué. L’on parla de la contestation entre M. l’archevesque et M. le curé de Saint-Germain à cause de l’estole, M. l’archevesque prétendant que le curé ne la pouvoit porter en sa présence.
J’appris qu’un vaisseau, la Lune, chargé de sept cens hommes, dont dix compagnies de Picardie avec la Guillotière, avoit péri à la vue de Marseille, où il estoit demeuré pour faire la quarantaine à cause de la peste, le vaisseau estant vieux et s’estant ouvert. C’est une perte grande, et [surtout] après celle de Gigeri1, où il a péri quatre cens hommes, qu’on laissa pour garder le camp, tandis que les troupes s’embarquèrent, lesquelles virent ces pauvres malheureux se jeter à la mer plustost que de tomber vivans es mains des Maures.
Le jeudy 20 novembre2, nous sommes entrés à la chambre, où M. Fouquet a esté interrogé sur le marc d’or3, sans qu’il se soit rien passé de considérable. 11 a parlé avec un peu plus de chaleur que les jours précédens, ayant renouvelé ses protestations avant que de s’asseoir.
A l’entrée et au sortir, quelques uns de Messieurs luy ayant osté un peu le bonnet, M. le chancelier a dit à M. Hérault que c’estoit à
en ta chambre, à cause de la maladie de la reyne , etc. » Les éditeurs n’ont pas toujoui’s distingué cette lettre de celle du mardi.
1 Voy. plus haut, p. 2 46, note 2. — La Gazette de France, en rendant compte de ces événements, déguise la vérité et finit par dire : «De sorte que cette retraite (la retraite de Gigéri) auroit esté esgalemenl honorable et heureuse, si l’un de nos vaisseaux, appelé la Lune, sur lequel estoit une partie du régiment de Picardie , ne se fust perdu par la rencontre des bancs de
sable entre Toulon et Hières. >> Les bancs de sable n’y étaient pour rien; mais le vaisseau était vieux et avait été mal radoubé.
2 Cf. le Journal de Foucault, t. X, fos 45-55.
3 On accusait Fouquet de s’estre fait adjuger la ferme du marc d’or sous le nom de Duché, et d’avoir détourné à son profit les fonds qui en provenaient. Le marc d’or était, comme on l’a vu, un impôt que les nouveaux titulaires d’un olfice payaient au roi avant d’en obtenir les provisions.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
cause de la province de Bretagne1, et ensuite il a dit qu’il n’avoit Novemb. 16M jamais vu que les juges saluassent les accusés à la Tournelle. Pour moy, je n’avois pas touché à mon bonnet, et je ne l’ay fait qu’une fois, à l’imitation de quelques uns.
J’ay appris que la reyne esloil bien mieux; que le roy avoit fort pleuré de la maladie de la reyne. Mon frère2 m’a dit qu’hyer il porta le bonnet de saint François de Paule3 à la reyne, à sa prière; qu’elle le baisa avec beaucoup d’affection et tesmoigna avoir grande confiance aux prières de saint François de Paule; que le roy, l’ayant trouvé dans l’antichambre, s’estoit mis à genoux et avoit baisé cette relique avec dévotion. L’on a descendu la châsse de sainte Geneviève. La reyne mère y a esté ce matin faire ses dévotions, et le roy entendre la messe.
J’ay sçu que Mmes Fouquet et Charost4 se sont jetées au pied du roy demandant miséricorde, et que le roy a passé avec une grande fierté; que Mme de Charost fut hyer porter à la reyne mère un emplastre admirable pour les femmes après leurs couches; que la reyne [mère] le reçut avec joye, et le porta à la reyne, qui dit : « Je le veux mettre; Mme Fouquet est une sainte; » et qu’en effet cet emplastre luy a fait vider deux caillaux de sang, gros comme la main, et que, dans
1 Fouquet était né en Bretagne, et Hérault était conseiller au parlement de Rennes. Le journal de d’Ormesson explique un passage de Mme de Sévigné (lettre du 20 novembre î 664), où le chancelier fait la même observation , sans que personne soit nommé. Les paroles que Mme de Sévigné lui prête : « C’est à cause que vous estes de Bretagne que vous saluez si bas M. Fouquet,» sont inintelligibles, si l’on ne sait pas qu elles s’adressent à M. Hérault. Tout ce passage a été altéré, et au lieu de ces mots : « M. le chancelier en a fait reproche, et a dit que ce n’estoit point la coustume, estant conseiller breton;» il faut lire : « et au conseiller breton : C’est à cause que vous estes de Bretagne cjue
vous saluez si bas M. Fouquet. » Cette correction , indiquée par le sens général de la phrase, est conforme à un manuscrit des lettres de Mmo de Sévigné, qu’a consulté M. de Monmerqué. — Le Journal de Foucault ne parle pas de ces circonstances.
2 Nicolas Lefèvre d’Ormesson, de l’ordre des Minimes.
3 Le bonnet de saint François de Paule était conservé au couvent des Minimes. La famille d’Ormesson, qui se rattachait à celle de saint François de Paule par la branche d’Alesso, avait un grand crédit dans l’ordre des minimes, fondé par ce saint.
4 Fille de Nicolas Fouquet et de sa première femme, Marie Fourché.
JOURNAL
Novtin
1664. le Louvre, on dit tout haut que c’est MU1C Fouquet qui a guéri la reyne. Il est vray quelle [ la reyne] a eu une bonne nuit et se porte bien mieux.
Le vendredy 2 1 novembre 1, à la chambre de justice. M. le chancelier demanda la lecture des pièces sur les sucres et les cires, sur lesquelles M. Pussort prist à tasche de faire voir toutes les inductions contre M. Fouquet avec sa chaleur ordinaire; ce qui me parut donner peine à beaucoup2.
Après, M. Fouquet fut mandé un peu tard, et fut interrogé sur les sucres, sans que M. le chancelier relevast les véritables difficultés, ce qui donnoit peine à M. Pussort. Il ne se passa rien de remarquable.
Après, M. Fouquet se retira, sans que personne mist la main au bonnet. Le soir, l’on m’a dit que M. le chancelier avoit traité Berryer de fripon et de coquin.
Le samedy 22 novembre3, à la chambre de justice. M. le chancelier fit lire les pièces sur les octroys. M. Fouquet fut mandé de meilleure heure, fit ses protestations, fut interrogé sur les sucres et cires et sur ce qui regarde M. de Montrésor dans le marc d’or4, et, après, sur les octroys. Il parla fort honnestement et avec moins de chaleur. A onze heures et demye, il se retira; et la continuation des octroys fut remise à mercredy, à cause de la feste de sainte Catherine.
J’ay sçu la dévotion de M. le chancelier pour M. de Genève5, et
1 Cf. le Journal de Foucault, t. X, f05 55-65.
2 Voici ce que dit Foucault à ce sujet ( ibid . f° 56) : «Pendant l’examen des pièces , M. Pussort a fait ses difficultés et fait quantité d’instances à M. d’Ormesson, rapporteur, auquel il donnoit les responses que les pièces luy fournissoient et les raisonnemens des escritures de part et d’au¬
tre. Ce qui s’est fait avec tant d’applica¬
tion et de contention d’esprit que, l’un
attaquant l’accusé et l’autre le soustenant, cela a donné sujet de dire à quelques uns
de MM. les commissaires que M. Pussort avoit tenu M. d’Ormesson sur la sellette bien plus fortement que M. Fouquet n’y seroit tenu. »
3 Cf. le Journal de Foucault, t. X, fos 65-75.
4 II s’agissait d’une pension de 6,000 livres donnée à Montrésor sur la ferme du marc d’or. [Ibid. f° 65 r°.)
5 Saint François de Sales. Le Journal d’Olivier d’Ormesson explique encore ici un passage des lettres de Mm' de Sévigné.
Elle parle avec détail, dans sa lettre du
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
les quatre visites faites à Sainte-Marie du faubourg, auxquelles il porta mille escus la première fois, et les responses honnestes qu'il fait sur l’affaire de M. Fouquet.
Le mercredy 26 novembre1, à la chambre de justice, M. le chancelier arrivé, je fis rapport d’une requeste de Mrac Fouquet pour avoir permission de faire imprimer et se plaindre de l’enlèvement d’une presse et de l’emprisonnement d’un de ses domestiques. M. le chancelier ne voulut pas escouter cette requeste, disant qu’elle estoit de la juridiction de M. le lieutenant civil; que c’estoit un fait de police. Et luy ayant répliqué quelle se plaignoit que, dans ce mesme temps, on imprimoit de la part de M. le procureur général, il dit qu’il y avoit bien de la différence, et que le roy pouvoit. faire imprimer2. Enfin, je ne voulus pas insister davantage.
Après, il me dit qu’il avoit vu les escritures et remarqué ce que M. Fouquet avoit dit, et, prenant son papier, il commença à lire et establir deux faits qui n’estoient pas vrays. Je le contredis : il insista sur une somme et voulut que j’en fisse le calcul, et il se trouva que le mien estoit bon. Il fallut qu’il achevast son travail et consommast la matinée, en sorte que M. Fouquet n’entra qu’à onze heures et un quart. 11 fit ses protestations ordinaires avant que de s’asseoir, et M. le chancelier ayant commencé son interrogatoire sans l’avoir interpellé de lever la main, quelques uns taschèrent de l’en avertir en luy faisant signe, et moy je levois la main pour luy faire entendre de la faire lever à M. Fouquet. Luy me demanda tout haut ce que je
2 5 novembre 1 664 > des visites faites au couvent de Sainte-Mariedu faubourg Saint- Antoine par un personnage qu’elle ne désigne que par des initiales. Les anciens éditeurs avaient cru qu’il s’agissait de Pussort. M. de Monmerqué avait reconnu, par le rapprochement des textes de M"’“ de Sévigné, qu elle parlait du chancelier.
Le Journal d'Olivier d’Ormesson ne laisse aucun doute sur ce point.
1 Cf. le Journal de Foucault, t. X, f°* 75-8o.
2 « M. Massenau a dit que, quoy que l’on pust faire, l’on n’empescheroil pas le débit de ces ouvrages; mais que ce qui arriveroit estoit que les colporteurs les vendroient un peu plus cher escrils à la main , qu’ils ne feroient leurs imprimés. » (Ibid. f° 75 v°.)
Novijmb. i(iti/i
JOURNAL
Noveinb.
1664. voulois dire; je luy respondis : Rien. Enfin, les plus proches [le] luy dirent, et il fit les interpellations ordinaires à M. Fouquet, qui fit refus; et après il parla et s’engagea à establir la date de la procuration donnée en blanc; ce qui estoit fort contre luy. Mais, comme M. le chancelier ne sçait pas l’affaire, il ne releva pas la difficulté; et, midy estant sonné, M. Fouquet se retira.
L’on m’a dit que, dimanche, M. le chancelier chassa Berryer1 et Foucault, qui alloient à l’ordinaire pour l’instruire.
Le jeudy 27 novembre2, Je matin à la chambre, où M. le chancelier fit lire plusieurs pièces concernant les octroys, et après il fit entrer M. Fouquet, lequel, après ses protestations ordinaires, s’estant assis, fut interrogé sur les octroys jusques à midy, sans qu’il se passast rien d’extraordinaire. J’omettois un mot que je dis sans dessein d’abord et dont je connus l’application qu’on en pouvoit faire : M. le chancelier faisant des observations contre M. Fouquet, et moy luy disant à chacune les responses de M. Fouquet; enfin il dit : « Que peut dire M. Fouquet à cela? » A quoy je répliquai : « En voilà i’emplastre. » Dont je vis qu’on rit, faisant allusion à l’emplastre donné par Mme Fouquet à la reyne, et dont elle est persuadée avoir reçu un grand soulagement3. J’omettois encore que M. Fouquet s’estant engagé en un long discours, M. le chancelier parut s’endormir4, et l’heure estant sonnée, il se leva.
1 Dans l’édition des lettres de Mms de Sévigné, donnée par Grouvelle, on lit, à la date du 2I1 novembre 1664 : « 11 semble qu’il (le chancelier) soit honteux de recevoir tous les jours sa leçon par Boucherat. » C’est une erreur évidente; il est probable que le manuscrit de Mm° de Sévigné ne donne que l’initiale B, qui désigne Berryer. Boucherai s’était récusé dès le commencement du procès et n’y joua pas le rôle odieux qu’on lui prête. La plupart de ces erreurs ont déjà été relevées par M. de Monmerqué; mais les corrections de ce
savant éditeur reçoivent une confirmation décisive du Journal d’Olivier d’Ormesson.
2 Cf. le Journal de Foucault, t. X, f0! 80-87.
3 «M. d’Ormesson a dit que, jusqu’à ce qu’il parlast tout de bon, il donneroit tousjours des emplaslres à tout ce qui luy seroit proposé, etc.» (Ibid. f° 80 v°.) — Voy. aussi la lettre de Mmc de Sévigné du 27 novembre 1 664 -
4 « M. le chancelier sommeilloit doucement. » ( Lettre de Mmc de Sévigné, ibidem.)
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le vendredy 28 novembre1, le matin à la chambre. M. le chan- Novemb. 1 6t>4 celier fit lire les pièces des quatre prests2; et comme il donnoit une disposition à cette affaire contre M. Fouquet et contre le vray sens de la pièce, je pris la parole, luy répliquai plusieurs fois, et enfin me déclarai, disant que je m’estois déjà assez expliqué, sur cet article, de mes sentimens, et je dis tous les moyens contre cet article. M. Pussort voulut insister. Je luy répliquai, et enfin il convint que ce n’estoit pas l’article le plus fort du procès.
Après, M. Fouquet entra, estant onze heures; et, M. le chancelier voulant l’interroger sur les quatre prests, il dit que l’affaire des octroys n’estoit pas consommée et recommença à en parler; en sorte que toute la matinée se passa sur cette affaire, et M. Fouquet se leva, se réservant encore d’en parler.
M. le chancelier luy parlant de descharges de l’espargne, il [M. Fouquet] , pour monstrer que le roy pouvoit estre quitte, bien que les descharges ne fussent pas à l’espargne, prit l’exemple des appointemens qu’il avoit payés à luy, M. le chancelier, et dont il avoit le billet3, bien qu’il 11e fust pas encore à l’espargne. M. le chancelier parut s’offenser de cet exemple, et luy dit qu’il luy avoit obligation de l’avoir fait payer ainsy par avance. Après, l’interrogatoire continua jusques après midy, et M. Fouquet se retira.
Par la conduite que j’observe de M. le chancelier, il ne presse pas cette affaire; car il ne fait entrer M. Fouquet qu’à onze heures et 11e l’interroge que trois quarts d’heure. Ainsy il semble qu’il retarde. Je 11e sçais si c’est de l’agrément des conducteurs de l’affaire, ou si c’est qu’il ne puisse s’instruire que lentement. Ce que l’on dit, c’est que l’on est fort mal satisfait de luy à la cour, et que sa foiblesse augmente
1 Cf. le Journal de Foucault, t. X, f05 87-94.
2 II s’agit de prêts faits à l’Etat par Fouquet sous les noms de quatre traitants, Le Blanc, du Tôt, Francfort et Ancillon.
3 Fouquet dit «qu’il avoit, dans ses
inventaires, un billet pour M. le chancelier, dont il avoit fait acquitter le comptant; que cela ne pouvoit conclure, en aucun cas , qu’il en ayt les deniers par devers luy, et que cela signifioit tout le contraire. » ( Journal de Foucault, ibidem, f° 92 r°.)
JOURNAL
\o\omb. i 664.
de jour en jour. J’ay ouy dire que la famille de M. Fouquet espère; qu’elle se flatte d’une abolition; mais je n’en serai persuadé que je ue l’aye vue. M. de Brillac m’a dit qu’un de ses amis, qui n’a aucune relation avec cette famille, luy a dit qu’on avoit cherché l’abolition de M. de la Vieuville.
Le samedy 29 novembre, la chambre n’entra point, M. le chancelier ayant pris ce jour pour sa santé. Je fus le matin à Amboille et revins l’apresdisnée.
Le dimanche 3o novembre, feste de saint André, entrant à Saint- Nicolas pour entendre le sfermon de M. Joly, M. le président de Mesmes me dit que M. le président de Nesmond estoit mort la nuit1; dont je fus fort surpris, ayant sçu le vendredy qu’il estoit mieux.
Au sortir du sermon, je fus chez M. le premier président, que je trouvai fort sensiblement touché2. J’appris de M. Boucherat que, le samedy matin, toute la famille de M. de Nesmond le croyoit mieux, mais que l’apresdisnée les médecins, ayant reconnu que la gangrène estoit à la jambe, où l’érésipèle avoit paru, et qu’elle estoit montée jusques à l’aisne, dirent qu’on songeast promptement à luy, et qu’il pouvoit mourir en peu d’heures. L’on courut chez M. le premier président, qui vint. On alla quérir le saint Sacrement; il reçut les saintes huiles et mourut le soir mesme à onze heures, âgé de soixante-cinq ans. Il est fort regretté, et sa mort surprend tout le monde, d’autant plus qu’on le croyoit pour vivre cent ans3.
Après le disner, M. Chamillart me vint parler d’un acte d’opposition de Baron sur l’affaire des octroys, et ensuite me dit que l’interrogatoire de M. Fouquet iroit vite et qu’il avoit esté résolu de le
1 Cf. tes Mémoires de Conrart sur la mort du président de Nesmond.
2 Le premier président était beau-frère du président de Nesmond.
3 D’après tes Mémoires de Conrarl, te président de Nesmond, « ayant fait son testament pendant le cours de sa maladie,
y avoit chargé ses héritiers de demander pardon pour luy à la famille de Fouquet, de ce qu’estant un de ses juges à la chambre de justice, il avoit esté d’avis que MM. Voisin et Pussort demeurassent aussy juges de Fouquet et opinassent en la délibération, etc. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
finir mercrecly; qu’il me prioit, de n’en point parler; car il n’y avoit Décemb. 1664. que le roy, M. Colbert et luy, qui le sçussent.
J’appris d’une autre personne que l’on me faisoit discourir dans le monde, et qu’on disoit que je conclurois à la mort de M. Fouquet, pour me raccommoder à la cour, et parceque j’avois dit que M. Fouquet estoit fort coupable et qu’il n’y avoit que les formes qui fussent pour luy. Le soir, M. Besnard m’avertit d’aller au Palais.
Le lundy ier décembre, je fus entre trois et quatre heures du matin au Palais1. J’entrai par la porte des escuries, toutes les autres
Tournelle, où le président Le Coigneux présida , et le président de Mesmes , qui y présidoit auparavant , alla prendre sa place à la grand’chambre. Tout cela se faisoit avec tant de précaution, parceque le président de Longueil, de Maisons, quiesloil reçu en survivance de son père, longtemps avant celuy [le fils] du président de Nesmond, prétendoit prendre sa place le premier, en vertu d’un acte que son père avoit mis, depuis la maladie du président de Nesmond le père, entre les mains de Boileau, le greffier de la grand’cliambre, par lequel il se désisloil de sa charge en faveur de son fils, lequel estant allé de très grand matin au Palais, et en trouvant toutes les portes fermées, n’y put entrer qu’ après que le jeune président de Nesmond y eust esté installé. Comme il alla en la chambre de la Tournelle, il l’y trouva assis, et luy dit que ce n’estoit pas là sa place, et qu’elle luy appartenoit. L’autre luy dit qu’il avoit pris possession de sa charge en la grand’chambre, et qu’ ensuite il estoit venu en la Tournelle, où il s’estoit rendu des arrêts, auxquels il avoit opiné; et qu’ainsy il estoit en possession, et qu’il ne croyoit pas qu’il dust y avoir aucune contestation entre eux. M. de Mai-
1 Voy. Mémoires de Conrart, à l’article du président de Nesmond. Conrart confirme les détails rappelés par Olivier d’Ormesson, et donne l’explication des précautions qui furent prises par le premier président : « [Le président de Nesmond] estant mort sur les onze heures du soir, le premier président, frère de sa femme, reçut les visites de la pluspart de Messieurs de la grand’chambre, et particulièrement des présidens au mortier, durant tout le dimanche, et leur tesmoigna qu’il avoit dessein de faire prendre place le lendemain de grand matin à son neveu, fils aisné du défunt , reçu depuis quelques années en survivance, les priant de s’y trouver de bonne heure pour favoriser cette installation. H envoya mesmejusques à dix heures du soir chez ceux qu’il crut estre plus de ses amis , leur recommander de se rendre au Palais dès quatre heures du matin et d’y entrer par chez luy. Ensuite, il fit fermer toutes les portes du Palais; et, son neveu s’estant rendu auprès de luy à deux ou trois heures du matin , il le mena à la grand’chambre, où il se trouva jusqu’à quinze juges qui rendirent des arrests, où il opina. Après cela, il alla prendre sa place en la chambre de la
JOURNAL
Déceiub. .664. portes du Palais estant, fermées. Je trouvai M. ie premier président assis à sa place, et M. de Nesmond1 assis près de luy; tous les amis avoient esté mandés, et avant quatre heures nous estions en nombre, et on commença à travailler. Y estoient MM. Boucherat, Besnard, Lottin2, Brillac, Benoist.3, Gaudart, M. le premier président, M. de Nesmond et moy. Après arrivèrent MM. Regnard, Fayel, Gatinat et les autres conseillers. Un peu devant cinq heures, M. le président de Mesmes estant à la Tournelle, M. le premier président y alla installer M. de Nesmond, et fut suivi des conseillers du service de la Tournelle; il l’y laissa et revint avec M. le président de Mesmes, qui prit possession de la grand1 chambre.
M. le président de Maisons passa après dans la grand’chambre sans s’arrester, et son fils alla à la Tournelle et se présenta pour se mettre audessus de M. de Nesmond, qui y estoit seul président. Sur le refus,
sons allégua sa réception en survivance, beaucoup plus ancienne que celle de M. de Nesmond; l’acte de démission de son père en sa faveur antérieur à la prétendue prise de possession qu’on luy alléguoit. Il se plaignit de la violence du premier président, qui avoit fait fermer les portes du Palais ; ce qui l’avoil empesché de prendre sa place le premier, comme il eust fait sans cela , et il protesta de se pourvoir pour la conservation de son droit. Leurs amis s’entremirent incontinent pour les accommoder; et le président de Novion mesme, qui avoit intérest que le président de Maisons quittas! sa place de second président, parcequ’il y fust monté, ne laissa pas de l’aller trouver à Maisons pour luy tesmoigner que, s’il la vouioit garder, il oublieroit volontiers la démission qu’il avoit faite en faveur de son fils. A quoy le président de Maisons se rendit assez a y sèment; de sorte que la chose demeura arrestée que M. de Maisons garderoit sa place de second pré¬
sident, et que M. de Nesmond le fils de meureroit en possession de la sienne. »
1 Le lils du président de Nesmond, dont il est ici question, s’appeloit de Nesmond-Courberon.
2 Conseiller- clerc à la grand’chambre a Parent de M. le premier président, auquel il donne entier pouvoir sur luy, sans vigueur et sans crédit, aimant ses intérests et déférant à la cour. M. Sevin, conseiller, le gouverne. » ( Talleau du parlement. )
3 Conseiller-clerc delà grand’chambre.
Il est ainsi caractérisé dans le Tableau du parlement : «Homme de bien, sans intérest, estimé dans sa compagnie et parti culièrement de M. le premier président, sur et ferme; ayme sa famille et est très particulièrement lié avec M. de Brillac, son beau-frère ; n’a nulle déférence pour la cour; au contraire, s’oppose presque tousjours à ce qui en a paru. Son clerc a quelque pouvoir auprès de luy. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
après quelques paroles, il demanda acte de son opposition et se retira Décemb. 1664. à la buvette, où ds verbalisèrent sur les portes fermées, l’heure indue, etc. La prétention de M. de Maisons est fondée sur ce qu’il a fait sa déclaration au dernier jour du parlement, la veille de la S1- Simon, entre les mains de Boileau; mais il l’a tenue secrète, et, depuis la S^Martin, il est venu au Palais à son ordinaire, sans avoir parlé de sa déclaration; il prétend y estre venu comme président honoraire. Mais comme son fils ne s’est point présenté et que M. de Mesmes, qui devoit monter à la grand’chambre, n’a bougé de la Tournelle, on trouve que sa prétention est mauvaise.
Sur les huit heures, je me retirai et fus à la chambre de justice1, où M. le chancelier fit voir quelques pièces sur les quatre prests, et, après onze heures, il fît entrer M. Fouquet, qui continua tousjours ses protestations et respondit sur les quatre prests et ensuite sur d’autres petits chefs, M. le chancelier lisant chaque article sur des mémoires, qui lu y avoient esté donnés, sans rien dire de luv et répliquer sur les responses de M. Fouquet. Il ne s’y passa rien de remarquable, sinon que M. Fouquet pria M. le chancelier qu’il fust interrogé sur toutes les accusations sur lesquelles on le voudroit juger; car il semhloit qu’on voulus! ne pas luv donner lieu d’esclaircir toutes les difficultés. Car, au commencement, on le faisoit entrer devant neuf heures, et à présent après onze heures.
Le mardy 2 décembre2, à la chambre de justice, M. le chancelier fit entrer M. Fouquet à neuf heures et demye, prit occasion du discours qu’il avoit fait le jour précédent, qu’on ne le faisoit entrer qu’à onze heures , et, sans avoir fait voir aucunes pièces ny dit sur quoy il vouloit interroger M. Fouquet, il l’interrogea sur les commissions des tailles3,
1 Cf. le Journal de Foucault, lome X , f05 94-101.
2 Ibid, f0’ 101-116.
3 D après le Journal de Foucault, t. X, f° 101 v°, Fouquet fut d’abord interrogé sur les créations d’offices. « MRr le chance¬
lier luy a dit que le procureur général luy imputoit d’avoir fait des aliénations pour plus de vingt millions de livres, dont il estoit entré peu de chose au profit du roy; qu’entre autres, en l’année i655, il avoit esté créé par édict huit offices de surin-
JOURNAL
Décemb. 1664. sur l’emprunt.1 et ensuite sur les six millions2, lisant son mémoire sans y dire un mot du sien. M. Fouquet respondit, et, n’ayant esté interrompu qu’une fois, il parla deux heures et un quart sans s’esmouvoir, ny s’embarrasser, ny perdre une raison à son avantage; et, après onze heures et trois quarts, il se retira n’ayant pas achevé.
Avant la chambre, M. Hotman me disant que l’interrogatoire liniroit bientost, je luy dis que M. le chancelier (iniroit quand il voudroit, mais que je ne parlerois pas de la semaine, et que, quand on comptoit sans son hoste, on comptoit deux fois; il me répliqua qu’il seroit fascheux qu’il y eust interruption. Je luy dis que j’en serois fasché, mais cpie je ne pouvois eslre en estât de parler que la semaine prochaine. 11 me demanda si l’on n’avoit pas concerté avec moy; je luy dis cpie non. 11 parut en estre surpris, me demanda si je trouvois bon qu’il en parlast. Je le priai de n’en rien dire; car peut-estre la chose se feroit d’elle-mesme et l’interrogatoire ne pourroit finir devant la semaine.
L’on dit que M. de Nesmond a tesmoigné, à la mort, avoir regret de son avis sur les récusations3. Chacun attend l’événement de cette grande affaire, et l’on observe tout ce qui s’y passe, et chacun en discourt selon sa passion.
tendant des chartres et d’un commis en chacune généralité. » — C’est seulement après ce chef d’accusation que le chancelier passe aux tailles ( Journal de Voue. t. X , f° io3) , et qu’il reproche à l’accusé d’en avoir détourné une partie à son profit.
1 II s’agissait d’ordonnances de comptant pour intérêts de prêts supposés. ( Ibidem , f° io5 r°.) — Voy. l’Introduction sur les ordonnances de comptant.
J Cette ordonnance de six millions avait, comme les précédentes, été rendue pour servir les intérêts de prêts supposés., [Ibidem.) La principale réponse de Fouquet était la nécessité de trouver des fonds pour
subvenir aux dépenses publiques sous le ministère de Mazarin. « Dans l’empressement des affaires publiques , disait-il, alors que M. le cardinal demandoit de tous costés dans les plus grands besoins de l’Estat, il n’y avoit que deux voyes à tenir, ou que luy, qui parle, empruntasl pour faire des avances, comme il a fait lorsqu’il n’y avoit point d’argent cà l’espargne, ou que les deniers se prissent sur les fonds du roy; qu’en cela l’on n’a point observé les formes; mais que c’est la réalité qui fait le crime, et non pas l’interversion d’une formalité. » [Ibid. f° ii5 r°.)
3 Voy. plu$ haut, p. a56, note 3.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Le mercredy 3 décembre1, à la chambre de justice. M. le chance- Décemb. ! 664. lier lit entrer M. Fouquet avant neufheures et demye, et l’interrogea sur l’emprunt des comptables. Luy, après avoir réitéré ses protestations ordinaires, et pour s’asseoir et pour le serment, respondit à l’interrogatoire et puis reprit deux ou trois raisons, qu’il avoit réservé à dire sur l’affaire des six millions.
Après, il fut interrogé sur d’autres chefs et puis sur ses grandes despenses2. Il avoua avoir trop despensé, mais que ce n’estoit pas des deniers du roy, et prétendit qu’il justilioit autant de despenses pour le roy qu’il y avoit de recette; dit qu’il avoit lousjours tasché à faire plaisir, et qu’il n’estoit pas de l’humeur de ses ennemis, qui estoient durs et n’obligeoient jamais personne. Il parla jusques après midy et se retira. En sortant, M. le chancelier me dit de l’aller trouver après le disner.
Ap rès le disner, je trouvai dans le cabinet de M. le chancelier M. Berryer, qui baissa les yeux aussytost qu’il me vit, et ne les leva pas de terre, tant qu’il y demeura, en attendant l’expédition de quelques lettres, que M. le chancelier faisoit sceller. Après, il sortit saluant M. le chancelier et moy en passant; je le saluai aussy.
M. le chancelier me dit après que le roy l’avoit envoyé quérir dimanche, luy avoit dit de ne plus faire voir des pièces, comme il faisoit, avant que M. Fouquet fust entré; que ses parens s’estoient plaints de la longueur, et qu’il vouloit qu’il le fist entrer de bonne heure, le laissast dire tout ce qu’il voudroit sans répliquer. M. le chancelier me dit encore que la manière qu’il avoit observée de faire lire les pièces estoit la meilleure; mais qu’il aimoit mieux faire tout ce qu’on luy disoit, afin de n’estre pas garant de l’événement.
11 me demanda ensuite si je ne pouvois commencer à parler ven-
1 Cf. ie Journal de Foucault , Ionie X, tique, el des sommes données par Bruant 1'°’ 1 1 6- 1 3 1 . à Vatel, son maistre d’hostel, qui mon-
? « Mgr le chancelier luy a dit qu’il eust . toient, pour la seule despense de sa table, à respondre aux despenses faites dans ses à quatre cent mille livres par mois. « maisons, en sa table et en son dômes- [Ibid. f° 128 v°.)
JOURNAL
Décemb. 1Ç6 4. dredy. Je le priai de m’en dispenser, et que je ne serois en estai que mardy prochain. 11 insista; sur quoy je luy dis que je croyois qu’il y avoit de quoy employer la matinée du vendredy par la lecture des requestes qui avoient esté jointes. Ce qu’il approuva, me demandant ensuite quel ordre je tiendrois. Je luy dis que nous estions convenus, M. de Sainte-Hélène et moy, qu’après que j’aurois parlé sur un article il diroit ce qu’il trouveroit à propos, et ainsy d’article en article, parcequ’il ne seroit pas juste que, si j’omettois quelque chose, je ne fusse pas relevé aussytost. 11 l’approuva fort et me dit que ce seroit comme cela; mais que je me souvinsse que c’estoit moy qui le proposois. Après cela, je me retirai, M. le chancelier m’ayant fait beaucoup d’amitié. Je demeurai estonné de la foiblesse d’un chancelier, qui n’oseroit rien faire de luy.
Le jeudy 4 décembre, à la chambre de justice1, M. le chancelier me dit bas, en entrant, qu’on luy avoit fait dire qu’on n’agréoit pas la proposition que j’avois faite, et que je parlerois tout d’une suite, et M. de Sainte-Hélène après. Je luy dis que je le ferois volontiers ainsy.
M. Fouquet ayant esté mandé, M. le chancelier l’interrogea sur le projet2, et luy en fit faire lecture par le greffier. M. Fouquet en fut surpris, et tesmoigna que c’estoit contre l’ordre et qu’il falloit donc faire lire ses deffenses3, [et] dit qu’il estoit bien extraordinaire qu’on l’eust lait imprimer. M. le chancelier, qui en avoit un devant luy, dit que Messieurs pouvoient dire qu’on ne leur en avoit point donné. M. bouquet répliqua qu’il en apporteroit un, le lendemain, qu’il avoit depuis plus de six mois. Enfin, M. le chancelier ayant cht à Foucault de lire, il le fit, mais si mal, que M. le chancelier estoit obligé de l’ayder de ligne en ligne sur son imprimé, qu’il avoit devant luy. J’ay
' Cf. le Journal de Foucault, tome X, f° 1 3 1 - 1 4 6 .
Il s agit du projet formé par Fouquet pour résister en cas d’arrestation, projet trouvé cà Saint-Mandé et dont il a été question plusieurs fois. M. Pierre Clément a
publié cette pièce, dans son Histoire de Colbert, d’après le fac-similé que donne le Journal de Foucault.
3 II a été publié un Recueil des défenses de Fouquet (Hollande, i665-i668, i5vol.
in- 12).
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
sçu de M. Pecot1 que M. Fouquet, durant toute celte lecture, eut Décemb. 1 664. tousjours les yeux attachés sur le crucifix2, sans les bransler.
Après la lecture faite, M. Fouquet dit qu’il croyoit que cette pièce avoit fait tout l’effet que ses ennemis vouloient, qui estoit de luy donner de la honte et de la confusion d’une pièce aussy ridicule el extravagante que celle-là; mais qu’elle ne pouvoit. servir au procès, prétendit cpie la chambre n’en estoit point compétente3, etc.
Après, M. le chancelier luy ayant demandé comment il pouvoit accorder le zèle et l’affection qu’il avoit dit avoir pour l’Estat avec ce dessein de troubler l’Estat pour sa conservation, M. Fouquet, piqué de ce discours, luy répliqua qu’il estoit vray qu’il avoit tousjours servi l’Estat, et que d’avoir eu une pensée extravagante, qui n’estoil pas sortie de son cabinet, n’estoit pas desservir l’Estat, mais bien de se trouver à la teste du conseil des ennemis du roy et de faire livrer des passages par son gendre et ouvrir des portes à une armée estrangère pour la faire passer au milieu du royaume; que c’estoit cela qui estoit desservir l’Estat et le troubler; et dit cela avec plus de chaleur qu’il n’avoit encore fait4. M. le chancelier ne répliqua pas.
1 Ce nom est quelquefois écrit Pecquot.
2 « Mgr le chancelier m’ayant encore une lois dit de lire ce projet, la lecture en a esté faite, pendant laquelle l’accusé a esté remarqué avoir tousjours les yeux sur un crucifix qu’il avoit devant luy. » ( Journal de Foucault , t. X, f° i33 r0.)- — Voy. aussi la lettre de M™' de Sévigné à M. de Pomponne, en date du 4 décembre 1 664.
3 Fouquet ne nia pas avoir écrit ce projet. Dans le .Journal de Foucault (ibid. P 1 35), il dit que « ce n’esloil qu’une fumée, une composition mal digérée, une pensée imparfaite, qu’il avoit désavouée aussytost qu elle esloil sortie de son esprit. »
4 Foucault (ibid.) confirme cette partie du Journal d’Olivier d’Ormesson et l’allaque dirigée par Fouquet contre le chan
celier et son gendre, le duc de Sully. Fouquet dit : «qu’il avoit bien servi le roy dans tous ses employs; qu’il rendoit les services les plus considérables, lorsque les premiers officiers de son Estât estoient à la teste de ses ennemis el présidoient dans leurs conseils ; qu’il estoit à Pontoise pour des négociations importantes et de telle conséquence, qu'elles ont enfin ramené le calme et la tranquillité dans le royaume, cependant qu’un gendre et les plus proches de ces mesmes officiers ouvroient les portes des villes que le roy leur avoit confiées, pour y recevoir les Espagnols et les faire [pénétrer] dans le cœur de l’Estat; que c’estoit cela que l’on pouvoit dire mettre un royaume en proye et attaquer la couronne du roy; que cela se pouvoit appeler
JOURNAL
Après, il [Fouquet] dit les services qu’il avoit rendus à M. le cardinal; que c’estoit luy qui luy avoit conseillé, contre tout le conseil, de se retirer, et s’estoit engagé à le faire revenir et l’avoit fait; qu’il l’avoit par escrit signé de M. le cardinal; qu’il en avoit mesme voulu une descharge signée de la reyne mère1; qu’il l’avoit dans ses papiers. 11 parla ensuite sur le projet pour justifier qu’il favoit abandonné.
M. le chancelier ne l’ayant point interrogé sur les preuves pour justifier l’exécution du projet2, et M. Fouquet ayant Uni ce qu’il avoit à dire, il demanda si c’estoit la dernière fois qu’il seroit mandé. M. le chancelier luy ayant dit qu’il croyoit que ouy, il dit un mot sur le fait de ses despenses, et qu’il justifieroit avoir plus dans ses revenus qu’il ne se trouveroit de despenses et d’effets. Il demanda ensuite justice des subornations et faussetés des tesmoins, et parla avec assez de véhémence sur les choses extraordinaires qu’il prétend qu’on a faites contre luy, et enfin il se retira à midy. Je fis remarquer à M. le chancelier3 qu’il y avoit encore des faits, pour l’exécution du projet,
un grand crime et un crime d’Estat. .... que Colbert avoit poussé le roy à cette extresmilé [à l’accuser de crime d’Estat] par ses calomnies. » Foucault a ajouté en note : « Cv-devant il disoit M. Colbert ; mais , poussé par Mgr le chancelier, il a perdu respect envers luy et envers les antres. » (Voyez plus haut, p. i 52 , note, la lettre du chancelier Seguier à Anne d’Autriche, pour se justifier du reproche qu’on luv avait adressé à l’occasion du passage des troupes espagnoles à Mantes. Voyez aussi la lettre de Mme de Sévigné, en date du 4 décembre 1 664 ) Les faits rappelés sont les mêmes ; mais le style les anime. Dans la lettre de ,M""‘ de Sévigné, Fouquet attaque directement le chancelier : « Dans ce temps-là vous estiez, monsieur, le chef du conseil de ses ennemis , et vos proches donnoient passage à l’armée qui esloit contre luy. » Tout cela est vif et drama¬
tique, mais moins vraisemblable que le récit d’Olivier d’Ormesson , confirmé pleinement par celui de Foucault. D’ailleurs, l’attaque contre le chancelier n’était pas moins vive pour être indirecte. (On peut encore comparer la lettre de Mme de Sévigné, en date du g décembre.)
1 Ces détails sont confirmés par le Journal de Foucault, t. X, f‘s 1 36 v°, 1 3 7 r°. (Voy l’Introduction en tête de ce volume sur les services que Fouquet avait rendus au cardinal Mazarin pendant la Fronde.)
2 Foucault dit seulement [ibid. f° i3 7 v°) a que le chancelier luy demanda s’il n’avoil pas eu cet escrit pendant deux ans dans son cabinet, et que Fouquet en convint. »
3 M"'s de Sévigné (lettre du 4 décembre) prête cette remarque à Poncet; mais on ne peut opposer son témoignage à celui du Joimial d Olivier d'Ormesson.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
dont il n’avoit point parlé à M. Fouquet. 11 me dit : « Quoy? de l’en- Décemb. 1664. gagement de Deslandes, de Maridor1? quoy? de cette négociation de Rome2? Voilà de belles preuves 1 » et il marqua qu’il les trouvoit ridicules. Sur cela, j’entendis M. Pussort qui disoit bas : «Tout le monde n’est pas de vostre sentiment3. »
11 faut encore que je dise que, durant tout cet interrogatoire,
M. Pussort n’a jamais pu se contenir, et qu’il secouoit la teste ou faisoit des sourires de moquerie, lorsque M. Fouquet disoit quelque chose qu’il n’approuvoit pas; et Pecquot me l’a dit avoir remarqué avec peine.
Ce mesme jour, j’ay sçu que M. le président de Maisons4 estoit retourné au Palais et avoit esté à l’audience; qui estoit le meilleur parti qu’il pouvoit prendre, chacun disant que sa conduite ny sa cause n’estoient pas bonnes.
Le vendredy 5 décembre5, à la chanfibre de justice, où l’on lut les requestes de M. Fouquet qui avoient esté jointes pour s’en instruire. M. le chancelier vouloit qu’on opinast. Mais M. Pussort luy ayant dit que c’estoit contre l’ordre, il s’est contenté de les faire lire, et sur chacune j’ay expliqué la cause et l’effet que M. Fouquet prétendoit en tirer. L’on a fini de bonne heure, et j’ay reçu l’ordre de parler mardy prochain.
Le samedy 6 décembre , feste de S^Nicolas, j’achevai d’escrire mon opinion sur le procès de M. Fouquet, et le soir ayant vu M. Joly6, il me dit que c’estoit une observation bien favorable à M. Fouquet que j’eusse résolu mon avis le jour de S^lNicolas, son patron. Il me dit que la famille de M. Fouquet craignoit que cette affaire ne se
1 II est question de ces engagements
dans le projet trouvé à Saint-Mandé.
3 Négociation dont Maucroix avait été chargé ; on en trouve les détails dans le Journal de Foucault. Elle n’a pas d’impor¬
tance.
3 Le procès-verbal de Foucault ne fait pas mention de cet incident.
4 Voy. plus haut, p. 257, la lutte entre les présidents de Nesmond et de Maisons.
5 Cf. le Journal de Foucault, tome X , fos 1 46 v° et i47 r°. On y trouve l’énumération des requêtes de Fouquet.
6 Curé de Saint- Nicolas-des-Champs , nommé à l’évêché d’Agen. (Voyez plus haut, p. 217, note 2.)
JOURNAL
Décemb. 1664. poitast après les festes, el qu’on souhaitoit que je ne m’engageasse pas à une récapitulation fort longue, à cause que j’avois dit qu’il me l'alloit huit, jours.
lie dimanche 7 décembre, ma femme me dit, au retour de l’église, que Mme de Fouquerolles luy avoit dit que Berryer s’en estoit fuy, et que cette nouvelle estoit fort assurée.
Ap rès le disner, je fus chez M. le chancelier, qui m’avoit mandé. Il me dit que l’on désiroit finir devant les festes, et que l’on me donneroit deux jours pour la récapitulation et un jour pour opiner. Je luy tesmoignai que c’estoitpeu, etenlinjeluy demandai la semaine. Il me dit que je dirois tout de suite tout ce que j’aurois à dire.
Au sortir, je fus faire une visite à M. Joly1.
J’oubliois que Foucault m’estoit venu voir à midy pour pressentir mon sentiment sur ma manière de récapituler et le temps, et que je luy dis tousjours que je ferois sur cela tout ce qu’on voudroit, sans m’expliquer. 11 ne me dit rien de Berryer. Ainsy, je crus que la nouvelle qui en couroit n’estoit pas vraye.
Le lundy 8 décembre, jour de la Nostre-Dame, je travaillai tout le jour pour me mettre en estât de parler le lendemain.
Le marcly 9 décembre, je commençai la récapitulation du procès, et je parlai deux heures et demye2, n’ayant pris qu’une lois de l’eau
1 Oa voit par les lettres de Mmc de Sévigné qu’Olivier d’Orniesson ne voulait plus recevoir de visites, pour échapper à toute influence étrangère. Elle écrivait , dès le 5 décembre, à M. de Pomponne:
« M. d’Ormesson m’a priée de ne le plus voir que l’affaire ne soit jugée; il est dans le conclave, et ne veut plus avoir de commerce avec le monde. »
2 Voy. la lettre de Mm° de Sévigné en date du q décembre. — Je donne, d’après le Journal de Foucault (t. X, f° 1^7, sqq.),
1 analyse de l’opinion d’Oliv. d’Ormesson :
« M. Lefèvre d’O rmesson , convié par
Ms‘ le chancelier de faire la récapitulation du procès, a dit que, par le premier rapport qu’il avoit eu l’honneur de faire, ayant fait une réduction assez simple de la procédure el instruction du procès du sieur Fouquet, et ayant depuis rendu compte à la chambre de la procédure et conduite qu’il avoit tenue dans la vérification des procès-verbaux, il estimoit inutile de la retoucher et croyoit qu’il estoit plus à propos d’entrer tout d’un temps dans le fond;
« Que les faits esloient grands et les raisons avancées de part el d’autre fort
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
près de la cheminée. Il ne s’y passa rien d’extraordinaire, chascun Décemb. 166.4. ayant escouté avec attention. La famille de M. Fouquet estoit à l’entrée de Messienrs. •
Le mercredy 10 décembre, je continuai la récapitulation et je parlai deux heures et trois quarts1.
nombreuses et fort estendues; qu’il se voyoit. néantmoins obligé de se retrancher ou plustost de se réduire en deux matinées ;
« Qu’il pensoit que le meilleur ordre seroit de passer sur les raisons inutiles et d’expliquer amplement les preuves et les deffenses, et qu’ainsy il diroit les chefs d’accusation et les preuves. 4
« Mais d’autant que, dans une affaire aussy vaste et d’aussy grande estendue qu’est celle qui se présente à juger, il est difficile que quelque chose n’eschappe, et que l’on ne sçauroit faire de légères fautes dans une affaire si importante, qu’il supplioit M. le chancelier et toute la compagnie de ne faire point de difficulté de l’interrompre et de le relever, son intention n’estant pas d’affoiblir ni d’obscurcir la vérité, mais de la mettre au jour et de la faire connoislre à la chambre avec le plus de netteté qu’il luy seroit possible.
« Qu’après cette supplication , il cominenceroit par la pension des six vingt mille livres sur les gabelles du bail de Simon Le Noir, et, après avoir expliqué sommairement les preuves de ce fait et les deffenses de l’accusé, il a demandé si quelqu’un avoit quelque chose à dire.
M. Pussort a respondu que chacun l’elevera ce qu’il croira estre considérable et avoir esté omis.
« Le second fait expliqué par M. d’Ormesson a esté celuy de cent quarante mille livres de pension sur les aydes.
«Le troisième, de dix mille livres sur le sol de Charente;
« Le quatrième, de dix mille livres sur le pied fourché;
«Le cinquième, de vingt mille livres sur les gabelles de Languedoc;
«Le sixième, de vingt mille livres sur la pesclie des baleines;
« Le septième, de douze mille livres sur les entrées;
«Le huitième, de dix mille livres sur les gabelles de Dauphiné;
«Le neuvième, de neuf mille livres pour M. de Beaufort;
« Le dixième, de vingt mille livres pour la dame Duplessis- Bellière ;
« Le onzième, de cinquante mille livres sur le convoy de Bordeaux.
« Ce fait, M. le rapporteur a dit que c’estoit ce qu’il avoit pu recueillir de part et d’autre sur le fait des pensions.
«De Là il a passé aux prests prétendus faits par l’accusé, et en a discuté et examiné les raisons.
« Midy sonné, la continuation de cette récapitulation a été renvoyée au lendemain. »
1 Journal de Foucault , t. X, f° i48 v° : « M. Lefèvre d’Orinesson a dit que l’ordre du présent procès l’obligeoit de parler des sucres et des cires, et en a expliqué le fait, les preuves de M. le procureur général et les deffenses de l’accusé;
« Plus, a expliqué le fait des parisis des péages ;
JOURNAL
Déeemb. 1 664. Ce jour, M. le duc d’Orléans est allé à la chambre des comptes
porter une déclaration pour les rentes, et à midy le roy fit response à M. le prévost des marchands, suivant sa déclaration.
Le jeudy 1 i décembre, je continuai encore, et je croyois finir; mais M. le chancelier s’engagea à discourir, et il me parut qu’il ne vouloit pas que j’achevasse. Au sortir, il me dit que je finirois demain de bonne heure, et que M. de Sainte-Hélène parleroit deux jours, et que j’opinerois après1.
«Celuy des commissaires des tailles;
« Celuy des oclroys;
« Et celuy des regrats de Languedoc. » (On appelait regrats les ventes de sel à petite mesure.)
Cf. la leLLre de Mm” de Sévigné en date du 10 décembre : « M. d’Ormesson a continué la récapitulation du procès; il a fait des merveilles, c’est-à-dire, il a parlé avec une netteté, une intelligence et une capacité extraordinaires. Pussort l’a interrompu cinq ou six fois sans autre dessein que de l’empescher de si bien dire; il luy a dit, sur un endroit, qui paroissoit fort pour M. Fouquet : Monsieur, nous parlerons après vous; nous parlerons après vous. »
1 Voici le résumé de cette séance dans te Journal de Foucault , t. X, f° 1 4 9 , sqq.
« MBr le chancelier, proposant d’opiner sur le procès, a dit qu’il esloit véritablement grand: mais que, MM. les rapporteurs l'ayant rapporté à diverses fois avec beaucoup d’exactitude , les opinions pouvoient estre abrégées et que ce seroit un grand bien pour l’affaire et un grand soulagement pour la compagnie, si, après leurs avis, l’on pouvoit achever d’opiner en un mesme jour; que, pour cet effet, l’on pourroil entrer à six heures du matin et demeurer enfermés tant que la délibération fust finie, et que l’on pourroit donner
ordre qu’il y eust dans la buvette des raffraischissemens. M. Le Féron a respondu que cpla seroit bien difficile, le procès de M. de Marillac, qui ne consistoit qu'en un ou deux chefs , ayant esté délibéré pendant trois jours entiers.
« M. I,efèvre [d’Ormesson] , rapporteur, continuant sa récapitulation, a dit que, selon l’ordre des inventaires, le chef qui suivoit estait celuy du marc d’or, et en a expliqué le fait avec les circonstances de part et d’autre. Dans le cours du rapport, M. d’Ormesson ayant dit qu’il n’y avoit aucune preuve des sept cent soixante et tant de mille livres que M. le procureur général avoit mis en fait avoir esté payées par les officiers du marc d’or, M." Pussort a soustenu que ce fait avoit esté vérifié; que ce qui pouvoit avoir esté payé par le sieur Fouquet esloit certain, el qu’ils en avoient, fait le calcul ensemble. 11 ^ esté répliqué par M. d’Ormesson que cet esclaircissement estait suivant la prétention du procureur général, mais non pas sur les preuves qui estaient au procès. M. Pussort a dit qu'il estait inutile de faire le calcul, si la preuve n’estoit certaine. M. d’Ormesson a respondu que la preuve ne le pouvoit estre, Bousselin, Damon et les autres officiers du sceau n’ayant point esté entendus. M. Pussort a répliqué qu’un fait
D OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
Le soir, M. Chamillart me vint voir et me parla comme si j’eusse Décemb. ititu dû opiner le lendemain, et il fut surpris du discours de M. le chancelier.
Le vendredy 12 décembre, je finis la récapitulation par falïaire des six millions1. Sur le projet, M. le chancelier fit ce qu’il put
de la qualité de celuy-cy, avancé par le procureur général , non contredit par l’accusé, devoit passer pour constant. 11 a esté dit par M. d’Ormesson que la condition d’un accusé estant tousjours favorable, l’on ne tiroit jamais à conséquence son silence contre luy, mais l’on s’en rapportoil aux preuves*.
«De ce fait, M. d’Ormesson a passé à celuy de l’emprunt des comptables , qu’il a pareillement expliqué, et ensuite à celuy des dissipations de l’accusé, des despenses faites à Vaux, à Belle-Isle et à S‘-Mandé, en sa table et en ses domestiques. »
1 Le Journal de Foucault (t. X, f° i5o) résume ainsi la séance du 1 2 décembre : « Mgr le chancelier a demandé à M. Lefèvre [d’Ormesson], rapporteur, s’il pouvoit finir sa récapitulation et d’une mesme suite son avis aujourd’huy. A quoy il a respondu qu’hyer M. le chancelier a eu agréable de luy faire entendre qu’avant que d’entrer en son avis, M de Sainte-Hélène feroit sa récapitulation, et qu’à présent l’on prenoit d’autres mesures; néanlmoins, qu’il s’accommoderoit volontiers à ce que l’on voudroit luy prescrire. i\lgr le chancelier luy a dit qu’il feroit comme il l’entendroit.
« M. d’Ormesson a continué la récapitulation du procès, et a examiné les preuves résultant du procès-verbal des six millions et les deffenses de l’accusé. Il a fini sa ré¬
capitulation par le crime d’Eslat fondé sur le projet, et a dit sommairement les preuves et les deffenses de part et d’autre.
« La récapitulation achevée, Mgr le chancelier a dit à M. le rapporteur qu’il n’estoit qu’onze heures, qu’il pouvoit commencer son avis , et que l’on continueroit la séance jusques à trois heures après midy. M. d’Ormesson a respondu qu’il n’avoit pas prévu qu’il dust opiner aujourd’huy, qu’il s’estoit fondé sur l’ordre qu’il avoit plu liyer à Mgl le chancelier de luy donner, et à M. de Sainte-Hélène, de faire leurs récapitulations avant que d’opiner; que d’ailleurs il venoit de parler et luy seroit bien difficile de parler encore trois heures; que, dans une affaire moins importante , il s’avanceroit davantage et feroit les choses avec moins de préparation .
mais qu’il falloil tascher de prendre des mesures justes , et qu’il ne le pouvoit qu après avoir repassé sur quelques articles du procès. Mgr le chancelier a dit qu’il falloit tout souffrir de M. le rapporteur; et par M. d’Ormesson a esté répliqué qu’il avoit tousjours obéi à tous les ordres qui luy avoient esté donnés; mais que, comme l’on changeoit ceux qui luy avoient esté
donnés le jour d’hyer, il falloit nécessairement qu’il prisl de sa part d’autres mesures, et a esté convenu qu’il tascheroil de consommer son avis dans demain. »
* Voy. la lettre de M”1' de Sévigné en date du 1 1 décembre 166/1.
JOURNAL
jécemh. u>66. pour m’empescher de parler des preuves. Néantmoins, j’en fis la récapitulation, comme des nullités des inventaires. Après, M. le chancelier proposa de commcricer mon avis. Je fus surpris, et luy dis que je crovois que M. de Sainte-Hélène devoit parler, comme il nous avoit dit la veille, et que je ne m’estois pas mis en estât d’opiner. Il eut assez de foiblesse pour désavouer de me l’avoir dit, quoyque toute la chambre l’eust entendu. Je luy répliquai qu’il falloit que je me fusse mespris, et qu’estant près de midy il estoit trop tard. Il me répliqua qu’il me donneroit jusqu’à trois heures. Je luy dis qu’il y avoit trois heures que je parlois, et que c’estoit assez.
Il se leva disant qu’il falloit souffrir ce que MM. les rapporteurs vouloient, et en passant au bureau il me dit, riant, qu’il me feroit chastier par mon père. Je luy répliquai que j’aymois mieux recevoir la correction de sa main que de celle de mon père; que celle de mon père estoit trop rude et que la sienne estoit douce et ne pouvoit faire que du bien. Après le disner, je disposai tous mes papiers pour opiner le lendemain.
Le samedy 1 3 décembre, je commençai mon opinion à neuf heures et un quart et je la finis à midy et demy sonné1. J’ay esté assez heureux pour dire ce que j’avois escrit et mesme ajouter beaucoup de choses selon l’occasion , et enfin il me semble en estre sorti assez bien, la voix ne m’ayant point manqué et m’estant trouvé aussy frais à la fin qu’au commencement et avec autant de présence d’esprit; et j’attribue cette force à une grâce extraordinaire de Dieu par les prières des gens de bien. Car jamais il ne s’est fait tant de jarières que pour cette alîaire-là; et la conjoncture des rentes et autres, 011 tout le monde se trouve blessé, fait qu’il n’est personne qui ne souhaite le salut de M. Fouquet. Mon avis a esté au bannissement à perpétuité, les biens confisqués, cent mille livres moitié au roy, moitié en œuvres pies2, i’oubliois que le bruit est public que Berryer esl
1 Foucaull. a donné une analyse éten- de ce magistrat, j’ai donné à l’Appendice
due de 1 avis d Oliv. d Ormesson. Connue cet extrait du Journul de Foueciult .
c’est le fait le plus important dans la vie 2 Voy. la lettre de Mmc de Sévigné en
D OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
devenu foi et que dimanche il s’estoit caché, et enfin que son esprit Décemb. 1664. est renversé.
Le dimanche 1 4 décembre, je fus au sermon de JVL Joly et de là à la messe à Nostre-Dame , pour éviter de rencontrer du monde dans nostre chapelle; car tout le monde tesmoigne tant de satisfaction de mon opinion, que j’ay cru fort à propos d’en éviter l’esclat. Je fus chez, M. de Marillac, où M. le premier président de Bretagne1 me dit qu’il y avoit deux jours qu’on avoit dit au Louvre que j’avois conclu à la mort, et que le roy avoit dit : « Si cela est, Fouquet est perdu. »
M. Isalis me dit que M. Gaumont l’avocat, la veille, luy avoit dit mon avis, et que l'on ne croyoit pas que je dusse estre si sévère, et que l’on avoit fait entendre au roy que je serois d’avis d’un plus amplement informé et que je justilierois M. Fouquet. Il me tesmoigna que j’estois dans l’estime générale pour cette action2.
Après le disner, mon cousin de Lezeau3 me dit que M. le chancelier avoit bien parlé de moy et avec estime. L’on parle fort estrangement de ce qu’un nommé Lamothe, accusé de faux sceaux, avoit dit aux requestes de l’Hostel, sur la sellette, des intimidations et su-
dalc du 1 3 décembre : « M. d’Ormesson a donc opiné au bannissement perpétuel et à la confiscation de ses biens au roy. M. d'O rmesson a couronné par là sa réputation. »
1 François d’Argouges du Plessis-Palé lut premier président du parlement de Bretagne, de 1661 k 1677.
’ Voy. la lettre de Mmc de Sévigné du 17 décembre 1 664 : «Je vous mandai samedy comme M. d’Ormesson avoit rapporté l’affaire et opiné; mais je ne vous parlai point assez de l’estime extraordinaire qu’il s’est acquise par cette action. J’ay ouy dire à des gens du meslier que c’est un chef d’œuvre que ce qu’il a l'ait, pour s’ estre expliqué si nettement et avoir
appuyé son avis sur des raisons aussy fortes; il y mesla de l'éloquence et mcsme de l’agrément. Enfin, jamais homme de sa profession n’a eu une plus belle occasion de paroistre, et ne s’en est jamais mieux servi. S’il avoit voulu ouvrir la porte aux louanges , sa maison n’auroit pas désempli; mais il a voulu estre modeste et s’est caché avec soin. «
3 Nicolas Lefèvre, sieur de Lezeau, oncle d’Olivier d’Ormesson, avait deux (ils, Pierre Lefèvre, sieur de Lezeau, né le 26 juillet 1 6 1 4 , conseiller en la cour des aides, et Nicolas Lefèvre, né le i"aoùt 1623, chanoine de l’église de Paris. Je présume qu’il s’agit du conseiller en la cour des aides. *
JOURNAL
Déceml
. i gg 4. bornations qui luy avoieut esté faites pour l’obliger de déposer contre le sieur Delorme et contre M. Fouquet, pour raison d’une certaine affaire de fausse monnoye avec un nommé Montgommery; que M. Hotman avoit esté à la Bastille, et d’autres, dont je ne veux rien dire, n’en sçachant pas le vray.
Le soir, je vis M. le premier président, qui me tesmoigna mille amitiés, et me dit que M. de Brillac luy venoit de faire la relation et à M. de Turenne de mon action.
Le lundy i5 décembre1, le matin, à l’Arsenal, où je me resjouis fort avec Messieurs de me voir deschargé d’un pesant fardeau, disant que je m’estois sauvé à la nage du vaisseau de la Lune 2; que j’estois à terre et que je verrois les autres nager et ceux qui feroient le plongeon. La Baume me dit : « Vous ne serez pas le seul qui arriverez heureusement à terre. » Hérault me dit, en particulier, estre convaincu. Enfin, il m’a paru que les esprits estoient fort adoucis. Foucault m’a fait une protestation de reconnoissance de la manière dont j’avois parlé de luy, avec tous les termes les plus forts qu’il a pu, me disant que luy, ses enfans et tous les siens le reconnoistroient toute leur vie.
M. de Sainte-Hélène a commencé à parler, et a repris fort au long tous les moyens des accusations, tournant les choses du mauvais costé contre M. Fouquet3, parlant languidement; et il m’a paru que Messieurs n’en tesmoignoient pas grande satisfaction.
M. de Massenau s’est trouvé mal de la colique néphrétique, s’est retiré un quart d’heure et a vuidé une pierre, et il est revenu4. M. de Sainte-Hélène a continué jusques à midy, et M. le chancelier a dit qu’on entreroit demain à sept heures, afin qu’il finist.
1 Cf. le Journal de Foucault, tome X, f01 171 et suiv.
1 Voy. plus haut la nouvelle du naufrage de ce vaisseau, p. 200.
On trouvera le résumé de l’avis de Sai nte-Hélène dans le Journal de Foucault , où il occupe six folios rectf» et verso (t. X ,
fos' 171-177.) — Voyez aussi la lettre de Mm0 de Sévigné en date du 1 7 décembre.
4 Voy. M"10 de Sévigné, lettre du 1 7 décembre 1 664 : « H faut que je vous raconte une action héroïque de Masnau (Massenau) : il estoit malade à mourir, il y a huit jours, d’une colique néphrétique, etc. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
Au sortir, j ay passé chez Mme de Nogent sur le mariage de sa fille Décemb. 166 avec M. de Rannes1. M. le duc de Chaulnes, M. de Serran2 m’ont voulu dire des douceurs; je les ay fait taire et changer de discours.
M. le chancelier m’a dit que le roy ne disoit mot.
Après le disner, l’on m’a dit sur la folie de Berryer que, le samedy devant la feste de Nostre-Dame, ayant esté maltraité par M. Colbert, il estoit revenu chez luy persuadé qu’il vouloit le faire arrester et le faire pendre; et, l’esprit agité de cette frayeur, il mit tous ses papiers à part et partit de chez luy dès cinq heures, le dimanche matin, sans qu’on pust sçavoir où il estoit allé; qu’après vingt- quatre heures ayant esté ramené chez luy, on l’avoit obligé de retourner le mardy et le mercredy chez M. le chancelier, travailler à l’ordinaire; mais que, le jeudy, estant allé aux Petits-Pères3 faire ses dévotions, où son beau-frère l’avoit engagé d’aller, des archers des pauvres ayant fait du bruit en prenant quelques pauvres, il avoit cru que c’estoit luy qu’on venoit prendre, et la fureur l’avoit. pris, en sorte qu’il avoit fallu le remmener; que depuis sa folie estoit augmentée et qu’il avoit esté saigné déjà deux fois du pied pour cela. Voilà l’histoire de Berryer4, que tout le inonde dit estre une punition de Dieu visible, pour les faussetés faites dans le procès de M. Fouquet.
Le mardy 16 décembre5, estant allé à l’Arsenal à sept heures,
M. Câlinât me voyant seul, m’embrassa, me tesmoignant beaucoup de satisfaction de mon avis. M. de Sainte-Hélène m’a fort parlé de l’affaire, et j’ay bien vu que c’estoit pour me marquer sa disposition à la rigueur. M. le chancelier n’est venu qu’après neuf heures. Foucault a dit que c’estoit une petite indisposition; mais, par la suite, on a bien vu que c’estoit pour qu’il n’y eust de temps que pour M. de
1 Nicolas d’Argouges, marquis de Rannes, colonel général des dragons. (Voy.
plus haut, p. 1 58, note 3.)
2 Guillaume Bautru , comte de Serran
ou Serrant, mort le 7 mars 1 66 5. 11 était
beau-frère de Marie Coulon, veuve de Ni¬
colas Bautru, comte de Nogent.
3 On appelait ainsi les Augustins déchaussés, dont l’église est aujourd’hui Notre- Dame- des- Victoires.
4 Voy. Mme de Sévigné, lettre du 1 7 décembre 1 664-
5 Cf. le Journal de Foucault, tome X , f° 177, sqq.
JOURNAL
Décemb. ,664. Sainte-Hélène et que M. Rassort ne fust pas obligé de commencer.
\T. de Sainte-Hélène a continué comme il avoit commencé, c’est-àdire foiblement et languidement; et enfin, après avoir parlé des six millions et commencé à marquer son avis, il s’est jeté sur des généralités da crime d’Estat1; et, après avoir pris l’affaire par des considérations générales et traité quelques maximes des crimes d’Estat, sans rien marquer en particulier, il a conclu à condamner M. Fouquet à avoir la teste tranchée, à la restitution des sommes mal prises au roy, suivant liquidation qui en sera faite par les commissaires à ce députés, et le surplus comme les conclusions. 11 me semble que son discours ne peut pas passer pour estre bien solidement raisonné ny capable de persuader, et en un mot qu’il n’a pas satisfait2.
M. le chancelier, en sortant, a dit qu’on entreroit demain à sept heures précises pour continuer.
L'on parle fort du jugement d’un nommé Lamothe-le-Hardy, accusé pour faux sceaux, lequel sur la sellette a déclaré que M. Poncet et ensuite M. Hotmail, et après, M. de Besmot, l’avoient fort pressé et sollicité de parler contre M. Fouquet et M. Delorme, et qu’on lu v avoit promis la vie et la liberté, s’il parloit3. 11 a esté condamné à faire amende honorable et aux galères perpétuelles. L’on dit que M. le chancelier est fort mal content de ce qu’il n’a pas esté condamné à la mort.
Je veux aussy escrire une histoire véritable de M. le duc de Mazarin4, lequel, ayant formé le dessein d’avertir le roy du scandale que
1 Voy. le Journal de Foucault , tome X, f° 181. Le rapporteur dit que «le crime de lèse-majesté est si odieux et d’une si grande conséquence, que la pensée mesme en est punissable; que l’on a l’exemple de gentilhomme qui fut puni de mort pour s’estre déclaré qu’il avoit, en dormant, attenté sur la personne du roy François I". La loy unique au code De famosis libellis, parlant d un homme qni auroit trouvé un libelle contre le prince ou contre l’Estat,
dit que, si statim non in ignem immisent, capitali snpplicio subjiciatur, etc. »
' Voy. la lettre de Mmo de Sévigné du 1 7 décembre i664:«Son camarade très indigne, Sainte-Hélène, parla lundy et mardy; il reprit l’affaire pauvrement et misérablement, etc. »
3 Voy. la lettre de Mm' de Sévigné en date du 17 décembre; il y est question de ce Lamothe.
1 On trouve la même anecdote dans les
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 275
sa conduite avec M]le de la Vallière cause dans son royaume, coin- Décemb. 166/1 . munia il y eut dimanche huit jours et alla au Louvre au lever du roy, et, luy ayant dit qu’il souhaitoit parler à sa majesté en son particulier, le roy le fit entrer dans son cabinet. Là il dit au roy, après bien des excuses de la liberté qu’il prenoit , qu’il avoit senti un mouvement dans sa conscience depuis quelque temps; qu’il venoit de communier et qu’il se sentoit plus pressé qu’auparavant de dire à sa majesté le scandale qu’il donnoit à toute la France par sa conduite avec MIle de la Vallière, etc. Le roy luy ayant laissé dire tout ce qu’il avoit à dire, luy demanda : «Avez-vous tout dit? 11 y a longtemps que je sçais que vous estes blessé là, » mettant la main sur son front; et se retira1. Chacun blasme le zèle de M, de Mazarin, n’ayant ny autorité ny caractère pour donner ces sortes d’avis.
Le mercredy 17 décembre2, estant arrivé à sept heures à l’Arsenal, j’ay trouvé M. le chancelier en sa place. MM. du Verdier et Hérault s’estant fait attendre, M. le chancelier a dit qu’il falloit passer outre, comme voulant les exclure, et, M. Hérault arrivant, il l’a grondé, comme il a fait plusieurs fois, à cause qu’il a tousjours esté des avis doux.
A huit heures, M. Pussort a commencé à opiner, a débuté par l’affaire des six millions, par les prests, a suivi par les pensions, les octroys, les sucres, les parisis, et a fini par le projet, et il a parlé jusques à près d’une heure, c’est-à-dire cinq heures d’horloge5, mais avec toute la passion et la chaleur dont une partie très animée est
Mémoires de Conrart; il la place au 8 décembre 1664, jour de la Noire-Dame. Il Y a. quelques différences que j’ai notées.
1 La réponse prêtée au roi n’est pas la. même dans Conrart : « Le roy, ayant entendu cela, s’approcha de son oreille et luy dit d’une manière douce et favorable : « M. Mazarin , je vous conseille de ne parti 1er jamais de cela à personne; car vous « feriez faire un fort mauvais jugement sur « vous. Pour moy, je vous promets de n’en
« rien dire. » La version d’Olivier d’Ormesson est plus vraisemblable et plus spirituelle.
2 Cf. le Journal de Foucault , lomeX, f° i84, sqq.
3 L’avis de Pussort , qui paraît reproduit avec grand soin dans le Journal de Foucault, y remplit soixante-six folios recto et verso (t. X, du f° 184 au f° 2 5o). On y trouve réunies toutes les charges contre Fouquet.
Déceint).
276 JOURNAL
l6«4 capable, ayant pris à tasche de condamner toutes choses comme une partie, sans garder aucune modération de juge; il me paroist qu’il a donné peine à plusieurs, ayant avancé des faits contraires aux pièces, ayant allégué comme une tromperie de M. Fouquet les tuilles sur sa maison de Saint-Mandé du costé du chasteau de Vincennes et les ardoises de l’autre, quoyque ce fust le mauvais vent. Enfin, après avoir dit que la peine estoit la potence pour retenir par l’infamie du supplice ceux qui estoient capables du péculat, néantmoins, par la considération de la famille, il s’est réduit à la teste tranchée, suivant l’avis de M. de Sainte-Hélène. Après cette opinion, M. le chancelier s’est levé et a continué la délibération à demain, sept heures du matin.
Ap rès le disner, M. le duc de Chaulnes m’est venu voir par curiosité et m’a montré quatre pistolles que Rocquelaure luy avoit envoyées, ayant gagé que M. de Sainte -Hélène et moy ne serions pas de inesme avis. Il m’a dit que le roy n’avoit point parlé sur mon sujet, avoit paru triste le jour de mon avis, et plus gay après avoir sçu celuy de M. de Sainte-Hélène.
Le soir, une autre personne m’a dit que M. Colbert n’avoit rien dit, sinon que, le matin que j’opinois, quelqu’un luy ayant demandé si je serois d’avis de sauver M. Fouquet, il respondit que j’en sauverois bien d’autres. Quelques-uns de mes amis de la cour m’estant venu voir, je leur ay imposé silence, et je les ay priés de ne me point parler; car j’ay rompu jusques à présent tout discours sur cela. L’on attend fort la décision de cette affaire, et la famille de Al. Fouquet a bonne opinion de l’issue. Quelqu’un m’a dit, pourvu qu’elle ne se fist point demain; car l’on prétend que la constellation de ce jour n’est pas favorable.
Le jeudy 18 décembre, estant arrivé à sept heures à l’Arsenal, j’ay trouvé M. le chancelier à sa place. En entrant, il y avoit grand nombre de parens de M. Fouquet. Le jeune Fouquet, cy-devant premier escuyer du roy, m’a dit comme à tous Messieurs que l’on avoit apporté au greffe de la chambre la déclaration de La Mothe-le-Hardy laite sur la sellette aux requestes de l’Hostel , par laquelle il char-
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
geoit, M. Poncet et M. Hotman de l’avoir sollicité de parler contre Décemb. uio , VL Fouquet, et qu’il auroit la vie et la liberté. Néantmoins, il ne m’a donné aucune requeste. J’ay vu dans la chambre que MM. Poncet et Hotman s’intriguoient fort avec M. le chancelier pour cela.
Lorsque tous Messieurs ont esté entrés, M. le chancelier a dit que l’on avoit parlé d’une affaire de la Motte1, et m’a demandé sij’avois la requeste. Je luy ay dit que non. Sur cela, le greffier a dit qu’on luy avoit apporté un sac clos et scellé, et qu’il l’avoit apporté. M. le chancelier a dit qu’il le gardast2. M. de Gizaucour a commencé ensuite son opinion par l’affaire du marc d’or, les pensions et le crime d’Estat, et a conclu à l’avis de M. de Sainte-Hélène. Il a parlé mal, sans ordre et sans force ny raisonnement. M. de Ferriol a opiné ensuite et prononcé un discours bien composé, rempli de doctrine et de citations, et, sur la fin, fort pathétique, disant luy-mesme que l’on luy pouvoit dire que c’estoit une déclamation plustost qu’une opinion. En effet, il n’a traité que des généralités, et enfin il a conclu à la mort, suivant l’avis de M. de Sainte-Hélène. M. de Nogués a opiné ensuite longuement, foiblement et misérablement, et a conclu à la mort comme les autres. M. Hérault a parlé peu et mal, et conclu à la mort, suivant l’avis de M. de Sainte-Hélène. M. de Rocquesante a opiné ensuite fort bien, sur de bonnes maximes, avec de belles citations, et il a parlé une heure aussy bien, aussy fortement et aussy sçavamment qu’il se puisse, et a conclu au bannissement, suivant mon avis3. Il a esté entendu avec très grande attention et grande satisfaction, et il a parfaitement bien opiné. L’opinion est demeurée à M. de La Toison. M. le chancelier s’est levé, estant près de rnidy; il entend fort paisiblement et n’interrompt point, chacun disant tout ce qu’il a envie de dire.
1 Olivier d’Omiesson écrit ce nom de diverses manières : Lamotte, La Mothe, La Motte ou Lamotte.
2 11 n’est pas question de cet incident dans le Journ. de Fouc. qui consacre à celte séance
quarante-sept folios, du f° p.5o au f° 297.
3 Voy. la lettre de Mm0 de Sévigné en date du 19 décembre 1 664 : « Rocquesante linit la matinée; et, après avoir parlé une heure admirablement bien, il reprit l’avis de M. d’Ormesson. »
JOURNAL
Décemb. » 664. Chacun raisonne sur l’événement de cette affaire, et l’on compte
sur ceux qui restent à opiner. L’on croit que La Toison, du Verdier, Massenau, Le Féron, Moussy, Brillac, Regnard et Besnard ne concluront point à la mort; mais ils ne font que dix avec M. de Rocquesante et moy. Ceux que l’on croit assurément contre cet avis sont MM. Poncet, Voisin et M. le chancelier, lesquels, avec les six qui ont opiné, ne font que neuf. Il y en a trois incertains : La Baume, Catinat et le président Pontchartrain. Si l’un des trois conclut pour M. Fouquet, il est sauvé; sinon, il est perdu; car, selon toutes les apparences, il ne doit point espérer de grâce.
Depuis lundy dernier, il paroist une comète du costé du faubourg Saint-Marceau, qu’on dit qui regarde la Bastille. Plusieurs personnes disent l’avoir vue. Ces choses extraordinaires, au moment du jugement du procès de M. Fouquet, sont fort à remarquer : la folie de Berryer, la comète, la déclaration de Lamothe sur la sellette. La famille de M. Fouquet paroist avoir bonne espérance. Je ne sçais si elle est bien fondée; car l’on dit que l’on n’omet rien pour acquérir des juges.
M . 1 m’a dit que .... luy avoit dit qu’auparavant mon opi¬
nion, M. Colbert, persuadé que je devois me descbaisner contre luy sur la soustraction de papiers, a demandé plusieurs fois au roy justice contre moy, et [dit] qu’il me falloit pousser, et que le roy luy avoit dit ces mesmes mots : « Colbert, ne me rompez plus la teste de cela. Quoy? parceque d’Ormesson ne veut pas pendre Fouquet, est-ce qu’il faut que je le fasse pendre P » Voilà l’estât de cette journée. Je ne puis omettre que l’approbation publique de mon opinion et de ma conduite est si grande, qu’il n’y a personne qui n’en parle fort bien, et je commence à en recevoir des lettres de mes amis dehors de Paris. Dieu en soit béni !
Le vendredy î 9 décembre, arrivant à l’Arsenal, je trouvai Mrae Fouquet la mère et sa famille à la porte; et M. Fouquet l’escuyer me dit
Les deux noms sont en blanc dans le manuscrit.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
([lie l’on ne le voulolt pas laisser entrer ny aucun cle leurs parens. Décemb. 1 1>64. Estant entré, je trouvai dans la salle Mme Fouquet la femme, qui esloit seule et se plaignoit de la violence qu’on leur faisoit. Je pris ma place dans la chambre et ne voulus point aller à la buvette, pour éviter les rapports et qu’on me fasse parler. J’ai vu M. Voisin parler avec grande affection 1 avec M. de la Baume; et le président de Pontchartrain, qui s’esloit approché de moy et m’avoit dit qu’il seroit de mon avis, ajouta : «La Baume demeure ferme, nonobstant tout ce qu’on luy dit; car il m’a sousri sur ce qu’on luy venoit de parler. »
M. Catinat s’approcha aussy de moy, et me sousrit pour me faire entendre qu’d seroit de mon avis. M. le chancelier arrivant, je fus audevant de luy. Mme Fouquet l’aborda et se plaignit du refus qu’on avoit fait de laisser entrer sa belle-mère, tandis que tous les partisans de M. Colbert entroient. Sur cela, je m’avançai pour n’estre pas tesmoin de tout ce qui se diroit.
Dans la chambre2, M. le chancelier ayant demandé l’avis à M. de la Toison, il reprit fort bien les principaux chefs, fit voir qu’il n’y avoit point de preuves, étayant parlé durant demye-heurc fort bien, rapportant de belles citations de lois, il conclut à mon avis. M. du Verdier3 opina ensuite fort sçavamment et avec un bel ordre, et il conclut à cinq ans de prison seulement avec cent mille livres d’amende. M. de la Baume fit un discours plus court et général , et conclut à mon avis. M. de Massenau dit d’abord à M. le chancelier qu’il avoit à luy porter une plainte et luy demander justice; que les Hébreux avoient une loy qui obligeoit les moissonneurs de laisser quelques espis de blé pour les glaneurs; mais que Messieurs qui avoient opiné devant luy avoient tout enlevé et ne luy avoient pas
1 Ce mot paraît avoir ici le sens cle zèle , passion. Le mot ajfectation avait quelquefois cette signification. Bossuet a dit : «Je me conienle d’estre presl à exposer mes sentimens sans ajfectation de qui que ce soit. » Et Fléchier : « Estant accusé d'affectation (cle passion).» ( Mémoires sur les
Grands Jours de Clermont, édit. Hachette, p 55.)
2 Cf. le Journal de Foucault, tome X, f° 297 v% sqq.
3 Dans le Journal de Foucault, du Verdier ne parle qu’après La Baume ( ihid .
JOURNAL
i trrcuili. » 6 6 4
laissé un espi de blé à glaner. 11 commença ensuite par le crime d’Estat et traita la question si ce projet n’estoit qu’une pensée et estoit punissable, et conclut que ce n’estoit qu’une pensée qui n’estoit pas punissable, hors le crime de lèse-majesté au premier chef, et qu’il falloil voir non seulement si volaerit, mais si potuerit, et traita ce projet de folie et d’extravagance.
Il parla ensuite de la manière extraordinaire dont toute cette affaire avoit esté conduite, des nullités des inventaires, des mains suspectes par où tous les papiers avoient passé, des faussetés qu’on a voit vues sur le bureau; qu’il laissoit celuy qui les avoit faites en l’estât qu’il estoit; mais que, dès le commencement de la chambre, on avoit donné des requestes contre luy pour ses voleries, et que jamais le procureur général ne les avoit voulu escouter ny les poursuivre; ([ne c’estoit une honte; fut d’avis de desmolir Vaux pour laisser une marque à la postérité, et, au surplus, fut de mon avis.
IY1. Catinat opina ensuite, dit qu’il n’avoit jamais considéré le crime d’Estat; qu’il croyoit la pension de six-vingt mille pour M. Fouquet1, et passa aux autres accusations, disant qu’il ne croyoit pas qu’elles méritassent le dernier supplice; qu’il considéroit le temps. Car à présent une condamnation sévère ne seroit plus un exemple; que cela eust esté bon au commencement; que luy-mesme il se sentoit bien plus porté à la rigueur en ce temps-là qu’à présent, et enfin, après s’estre ainsy expliqué, il conclut à mon avis.
M. le chancelier ayant demandé l’avis de M. Poncet, il dit qu’il estoit trop tard2. M. Pussort répliqua qu’il n’estoit qu’onze heures;
' Celle phrase manque de clarté, et, dans quelques copies du Journal d'Olivier d'Ormesson, on l’a corrigée ainsi : «qu’il croyoit [que] la pension de six-vingt mille livres pour M. Fouquet [étoit une illusion].!) Mais, d’après le Journal de Foucault, le commissaire dit qu’il croyoit à la réalité de celle pension , quoique la preuve ne fut pas décisive; mais que les autres
accusations ne lui paraissaient pas fondées. Voici le texte de Foucault : «11 dit que, hors la pension des six-vingt mille livres, dont la preuve n’est pas parfaite, aucune des autres ne sçauroit estre imputée à l’accusé. » [Ibid. t. X , 1° 3i 5 r°.)
2 Le Journal de Foucault ne parle pas de cette discussion. (Voy. la lettre de M”’ de Sévigné en date du 19 décembre 1 664 )
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
et fjourc/iioy finir? M. Poncet dit qu’il seroit long. IV1. Pussorl insista , Déccmli. 166/1. et dit qu’on attendroit jusques à une heure et demye. M. le chancelier dit à M. Poncet de commencer et qu’il liniroit quand il voudroit.
Mais M. Poncet ayant persévéré, M. le chancelier se leva, chacun estant fort cstonné de cette conduite si affectée. Pour moy, je fus persuadé que la raison de M. Poncet estoit qu’opinant le sixième, après que les cinq premiers avoient esté d’un avis moins sévère, il seroit honteux de conclure à la mort, et qu’il vouloit avoir le temps de consulter les puissances pour tascher d’obtenir l’agrément pour un avis doux, puisqu’on voyoit bien qu’il 11e passeroit pas à la mort1; ou bien pour conférer s’il ne prendroit point un avis interlocutoire.
Après le disner, je sçus que M. Poncet avoit fait tout son possible pour 11e pas opiner en celle affaire, et mcsme avoit proposé de rompre la délibération. Je sçus encore que M. Bailly, avocat général, ayant dit à M. de Gizaucour qu’il conservast l’honneur du grand conseil, qui avoit esté gasté par l’avis (le M. Pussorl, M. de Gizaucour l’avoil esté dire à M. Colbert, et qu’on avoit expédié une lettre de cachet à M. Bailly pour se retirer à son abbaye de Saint-Thierry2.
Le samedy 20 décembre3, à l'entrée, nous trouvasmes dans la salle Mmc Fouquet la mère et la fille, M. Bouquet l’escuyer, M. de Charosl et sa femme, à l’ordinaire, sans autres païens. La compagnie assemblée, M. Poncet opina fort bien, en beaux termes cl assez fortement sur l'affaire, et conclut à la mort, mais osta la restitution pour 11e pas ruyner les créanciers. M. Le Féron opina après fort bien, avec un bel ordre et avec doctrine, et conclut à mon avis. M. de Moussy opina après, reprit tous les chefs, disant les raisons de part cl d’autre, parla assez longtemps et conclut à la restitution de quelques sommes particulières seulement, et à tenir prison pendant neuf ans. M. de Brillac parla après, assez en général des choses, et, pour satisfaire le
1 La même opinion est exprimée dans les lettres de M‘"° de Sévigné. On voit, en général, que les informations viennent de la même source.
2 Voy. la lettre de M"'“ de Sévigné en date du lundi 22 décembre.
3 Cf. le Journal de Foucault, tome X , f° 3i 5 v°, sqq.
JOURNAL
Décmib.
166/1. public, fut d’avis de condamner M. Fouquet à une amende honorable et à un bannissement pendant quelque temps. M. le chancelier l’obligea de dire le temps précisément, et il dit neuf ans.
M. Regnard opina après, dit que toutes ces grandes accusations se terminoient à rien; néantmoins qu’il y avoit eu des abus en général, mais que M. Fouquet n’en estoit pas seul coupable, et fut de l’avis de M. du Verdier. M. Besnarc! opina après, [et] reprenant toutes les accusations, s’estendit fort sur toutes. M. le chancelier l’interrompit deux fois sur quelques faits du chef des six millions1; luy, insista, et, après avoir opiné longtemps et fortement, il conclut à mon avis.
M. Voisin opina après, dit qu’il trouvoit M. Fouquet très convaincu sur toutes les accusations; que, quand il considéroit les chefs des pensions et des acquisitions de droits du roy, c’estoit soye sur soye; que M. Fouquet estoit amplissimement convaincu ; qu’il voyoit bien que ce qu’il clisoit ne servoit plus de rien; car il passoit à l’avis opposé; mais qu’il 11e pouvoit s’empescher de dire que M. Fouquet estoit amplissimement criminel, et que ce 11’estoit que par cabale qu’on l’excusoit; que c’estoit la France qui clemeuroit condamnée, et non pas M. Fouquet; qu’on s’amusoit à un applaudissement public, aura popularis 2; et enfin, après avoir parlé avec fureur et emportement, sans sçavoir ce qu’il vouloit dire, il conclut à l’avis de M. de Sainte-Hélène. M. le président Pontchartrain opina ensuite, reprit les principaux chefs, sur lesquels ne trouvant aucune preuve, il conclut à mon avis.
M. le chancelier parla après et du péculat et du crime d’Estat, ne dit que des choses fort générales, et conclut à l’avis de M. de Sainte- Hélène. Après, faisant lire les avis, il reprit la parole, dit qu’il avoit dit son avis selon sa conscience, et que, quand il auroit esté tout seul, il auroit esté du mesme avis, et qu’il l’avoit dit ainsy pour satisfaire au roy, à la justice et à sa conscience.
1 Voy. les interruptions du chancelier 3 Cf. ibid. f° 368 v° : « qu’il est honteux
dans le Journal de Foucault, t. X , f" 365 v° de chercher un applaudissement populaire et 366 r°. contre son honneur et son devoir, etc. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Tous les avis ayant esté lus, M. le chancelier fit revenir les moindres, Décemb. iGG/i commença par M. de Moussy, qui revint à l’avis de M. du Verdier; il continua par M. de Brillac, qui revint à mon avis, et enfin tous les autres, et. ainsy il n’y eut plus que deux avis : le mien, qui estoit le bannissement, etc. qui fut suivi de MM. de Rocquesante, La Toison, du Verdier, La Baume, Massenau, Catinat, Le Féron, Moussy,
Brillac, Regnard, Bcsnard, Pontcliartrain et moy, en tout treize; et à l’avis de la mort: MM. de Sainte-Hélène, Pussort, Gizaucour, Ferriol, Nogués, Hérault, Poncet, Voisin et M. le chancelier; en tout neuf.
La lecture des avis ayant esté faite trois fois et personne n’ayant parlé, M. le chancelier se leva. L’on dressa en mesme temps le dispositif de l’arresl f et il fut porté à M. le chancelier dans une chambre où il s’estoit retiré, et, M. de Sainte-Hélène et moy, nous le signasmes en sa présence, et après il le signa sans dire autre chose, sinon qu’il y avoit six mois que les parens de M. Fouquet avoient demandé au roy, pour grâce, ]a mesme chose qui estoit ordonnée par cet arrest.
Après quoy je me retirai.
Tout Paris attendoit cette nouvelle avec impatience; elle fut respandue en mesme temps partout et reçue avec une joye extresme, mesme par les plus petites gens des boutiques, chacun donnant mille bénédictions à mon nom, sans me connoistre. Ainsy M. Fouquet, qui avoit esté en horreur lors de sa prison, et que tout Paris eust vu exécuté avec joye incontinent après son procès commencé, est devenu le sujet de la douleur et de la commisération publiques par la hayne
1 Voy. cet arrêt clans le Journal de Foucault , l. X, f° 3/6 v°. Après les considérants, il se termine ainsi : « La chambre a déclaré et déclare ledit Fouquet duement atteint et convaincu d’abus et malversations par luy commises au fait des linances et en la fonction de la commission de surintendant; pour réparation de quoy, ensemble pour les autres cas résullans du
procès, l’a banni et le bannit à perpétuité hors du royaume, enjoint à luy de garder son ban à peine de la vie; a déclaré et déclare tous et chacun de ses biens acquis et confisqués au roy, sur iceux préalablement prise la somme de 100,000 livres, applicable moitié au roy, et l’autre moitié en œuvres pies. »
JOURNAL
Dt'tvml). 1 664. que tout le monde a dans le cœur contre le gouvernement, présent , et c’est la véritable cause de l’applaudissement général pour mon avis et [de ce] que j’ay eu assez de fermeté pour maintenir la justice contre la faveur présente, et que mon avis ayt esté si juridique qu’il ayt esté suivi d’un grand nombre et des plus honnestes gens de la chambre de justice.
Quelques-uns de mes meilleurs amis me vinrent voir à l’heure mesme; mais je lis fermer ma porte aux autres, afin d’éviter les complimens sur cela.
Le soir, je fus chez Mme de Nogent, aux fiançailles de Mlle de Nogent avec M. de Rannes. L’on m’y voulut faire de grands complimens, MM. de Serran, Fourilles1 et autres; mais je les priai de changer ce discours et de n’en point parler. Jamais l’on n’a tesmoigné autant de joye d’aucune affaire particulière comme de celle-là. L’on fut pour la cérémonie à Saint-Nicolas, où je vis M. Joly, qui me dit que la reyne mère avoit tesmoigné très grande satisfaction, et qu’elle seroit fort ayse d’avoir occasion de me faire plaisir, et quelle le feroit de bon cœur.
Le dimanche 2 i décembre, Parent me vint voir, qui me dit que la joye estoit si grande dans son quartier du cimetière de Saint-Jean, que peu s’en fallut qu’on ne fist des feux de joye, et que, dans les auberges, tout le monde buvoit à ma santé. Pour éviter quelque sottise de cette qualité, je ne voulus pas aller au sermon de M. Joly, j’allai entendre la messe à Sainte-Geneviève, et de là aux Jésuites, où je trouvai le père de Champneuf et autres, qui me tirent bien des complimens. Le père Cossart m’en tesmoigna bien de la joye.
Au sortir, il y eut un homme que je ne connois point, qui me dit que le prévost de l’Isle avoit ce matin apporté un ordre à
1 Thomas Le Lièvre, marquis de Fourilles, baron d’Huriel, seigneur de la Grange, président au grand conseil. 11 mourut le 10 août 1669. Il est ainsi caractérisé dans le Portrait des maîtres des
îvquesles : «Fin, adroit, avec beaucoup de suffisance et de capacité; faisant bien ses affaires et capable de celles des autres, s’il vouloit s’en charger; bon juge, mais formaliste au dernier point. »
Mmes Fouquet la mère et la femme d’aller à Montluçon1, à M. Fou- Wccmb. 1664. quel l’escuyer de se rendre à Joinville, et que l’on mèneroit M. Fouquet à Pignerol. Je ne respondis rien à cet homme. J’allai au Plessis voir mon fils, et j’entretins fort le principal en sa présence.
A onze heures et demye, je fus à Saint-Nicolas pour la célébration du mariage2; et, au retour, je vis Mmo de Sévigné, qui me confirma la nouvelle de l’esloignement de Mmes Fouquet, et que M. le marquis de Charost alloit avec sa femme à Ancenis.
Le soir, je fus chez M. le procureur général de la cour des aydes, qui me dit que M. Hotman luy avoit fait voir les raisons de mon avis, qu’il avoit escrites lorsque je le prononçai, et qu’il luy avoit avoué que mon avis estoit solide, moelleux et tiré du procès, et qu’on n’y pouvoit rien trouver à redire.
De là chez Mmc de Nogent, pour souper à la noce. M. l’archevesque de Paris m’y fit bien de l’amitié, me tesmoigna satisfaction, et me dit que tout ce que je devois éviter, c’estoit l’esclat. Je luy dis que je n’avois reçu aucun compliment de qui que ce soit, et que ma porte avoit esté fermée. 11 me dit que le discours qu’on avoit débité de luy à M. le président de Pontchartrain estoit faux, et que non seulement il n’avoit, pas parlé à luy, mais qu’il ne le connoissoit pas. Mme la mareschale de Villeroy, qui ne me connoissoit pas auparavant, me fit bien des civilités. Après le souper, il y eut la comédie de Molière de XEstourdi.
Cette mesme nuit, je vis de mon grenier la comète, qui me parut assez esclatante, grande comme quatre estoiles, ayant une longue queue assez large et esclatante. Sa course est du levant au couchant, et elle paroist aller fort viste. C’est la matière de plusieurs discours.
Le Pont-Neuf et les grandes places sont pleines, toutes les nuits, de personnes qui la voient. Sa descouverte, au moment du procès de M. Fouquet, est une chose fort extraordinaire.
Le lundy 22 décembre, Raveneau me vint avertir que M. Foucault
1 Voy. la lettre de M"" de Sévigné en 2 II s’agit du mariage de M"e de Nogent
date du 21 décembre. avec le marquis de Rannes.
JOURNAL
Dé.remh. 1 664 me viendroit prendre à huit heures pour aller à la Bastille1. En effet, Foucault estant venu à huit heures, me dit que e’estoit pour descharger M. d’Artagnan de la garde des registres de l’espargne. Estant allé devant, je me rendis à la Bastdle peu après. M. d’Artagnan, estant revenu de chez M. Le Tellier et m’ayant vu seul, m’embrassa et me dit à l’oreille que j’estois un illustre; qu’il n’entendoit rien à toute cette affaire icy, et que , sytost qu’il seroit de retour, il me viendroit entretenir. Il me parut chagrin du voyage qu’on luy faisoit faire à Pignerol, dont on le pouvoit dispenser. J’attendis quelque temps dans le pavillon, tandis que Foucault alla faire lecture de l’arrest à M. Fouquet.
Cela estant fait, et m’ayant fait avertir d’aller où estoient les papiers, il me dit ce qui s’estoit passé; qu’il avoit fait descendre M. Fouquet dans la chapelle; que d’abord il luy avoit demandé son nom; que M. Fouquet luy avoit respondu qu’il n’avoit point droit de luy demander son nom, et qu’il ne l’avoit point dit à la chambre; au contraire, déclaroit qu’il protes toit, comme il avoit fait, contre tout ce qui avoit esté fait contre luy; que luy, Foucault, luy avoit répliqué qu’il estoit nécessaire qu’il dist son nom pour sçavoir à qui il parloit; qu’il n’estoit pas là pour recevoir des protestations, mais pour luy faire lecture de l’arrest, et ensuite qu’il avoit pris l’arrest sur la petite table, et ayant mis son bonnet, et M. Fouquet estant demeuré nue teste, d luy avoit lu i’arrest; que M. Fouquet luy avoit parlé après civilement, et l’avoit prié de croire qu’il avoit esté et qu’il estoit son serviteur; qu’ensiute il avoit esté conduit dans la chambre de M. d’Artagnan, et qu’aussytost M. de Besmot avoit fait sortir Pecquet, médecin, et Lavallée, valet de chambre de M. Fouquet, et les avoit fait conduire dans une autre chambre de la Bastille; que ces deux domestiques affectionnés fondoient en larmes de se voir séparés de leur maistre, et ne sçachant ce que l’on vouloit faire de luy ny si on alloit
1 On trouve dans le Journal de Foucuull C’est par cette pièce que’ se termine te (t. X, t 377, sqq.) te procès-verbal de la Journal Je Foucaall. signification de l’arrêt faite à Fouquet.
le faire mourir, ils se tiroient aux cheveux; que M. d’Artagnan avoit Déeemb. 1664. eu Fliumanité de leur envoyer dire qu’ils ne se missent point en peine, et qu’il n’estoit question que du bannissement h
Après cette relation, je fis dresser un procès-verbal pour descharger M. d’Artagnan des papiers de l’espargne en présence des commis, et en charger M. de Besmot; et ensuite j’entrai dans la chambre de M. Fouquet et fis prendre tous les papiers de M. Fouquet, qui ne sont que des copies des pièces de son procès, et je les fis mettre dans quatre coffres, et sur iceux apposer mon scellé, dont je chargeai M. Foucault. En me retirant, M. Fouquet, qui estoit à la fenestre de la chambre de M. d’Artagnan, me fit mille signes de civilité par la fenestre, et cria mesme qu’il estoit mon serviteur, et moy je le saluai en passant sans rien dire2. Je fus ensuite à la messe aux Minimes et pour voir M. de Turenne.
Ap rès le disner, Drouet me dit avoir vu partir M. Fouquet sur le midy, seul au fond de son carrosse et trois hommes dedans, paroissant le visage fort gay, et tout le peuple luy donnant des bénédictions.
Il sortit par la porte Saint-Antoine pour aller coucher à Villeneuve- Saint-Georges, et de là prendre le grand chemin de Lyon. On le mène sans aucun domestique à luy; ce qui paroist fort dur de luy oster son médecin et son valet de chambre. Il doit estre gardé par le sieur de Saint-Mars, l’un des mareschaux des logis des mousquetaires, avec quatre mousquetaires et une compagnie d’infanterie qui sera levée à cet effet, dans le donjon de la citadelle de Pignerol, sans qu’il puisse sortir de sa chambre. M. F’ouquet est heureux que ce soit ce sieur de Saint-Mars qui le garde; car il est honneste homme et n’a point d’aversion pour luy.
M. de Turenne me vint voir le soir, qui me tesmoigna grande sa-
1 Voy. ta lettre de M,ne de Sévigné en date du lundi 22 décembre; on y trouve tes mêmes faits exprimés dans un style beaucoup plus animé, mais sans la même précision de détails.
2 Cf. Mme de Sévigné ( ibid .); on y trouve la preuve que les renseignements lui venaient quelquefois d’Olivier d’Ormesson : « M. d’Ormesson s’en est venu, le cœur serré, me conter ce qu’il avoit vu »
JOURNAL
J)écemb. 1 664 . tisfaclion , el me dit que le roy avoit voulu que M. d’Arlagnan luv donnast un homme pour garder M. Fouquet, dont il luy respondist; ce qui surprend, et [prouve] que le roy ne veut pas le mettre dans la despendance de M. Le Tellier ny de M. Colbert. Tous ceux de la maison qui vont par la ville disent que, parmy les moindres gens,
I on me donne des bénédictions, et il est incroyable jusqu’oit va la folie du peuple sur cela. Par cette raison, . je ne sors point el ne vois presque personne.
Le dernier décembre î 664, je rendis le procès de M. Fouquet au sieur Foucault, après que toutes les pièces eurent esté vérifiées sur l’inventaire avec grande exactitude , et il ne s’en trouva pas une seule perdue. Ce procès emplissoit quatre grands coffres. Il est à remarquer qu’il a esté rendu après deux ans, jour pour jour, qu’il avoit esté apporté céans.
Ainsy voilà ce grand procès fini, qui a esté l’entretien de toute la France clu jour qu’il a commencé jusques au jour qu’il a esté terminé.
II a esté grand bien moins par la qualité de l’accusé et l’importance de l’affaire que par l’intérest des subalternes, et principalement de Berrver, qui y a fait entrer mille choses inutiles et tous les procèsverbaux de l’espargne pour se rendre nécessaire, le maistre de toute cette intrigue et avoir le temps d’establir sa fortune; et comme par cette conduite il agissoit contre les intérêts de M. Colbert, qui ne demandoit que la fin et la conclusion, et qu’il trompoit dans le détail de tout ce qui se faisoit, il ne manquoit pas de rejeter les fautes sur quelqu’un de la chambre : d’abord ce fut sur les plus honnestes gens de la chambre, qu’il rendit tous suspects, et il les fit maltraiter par des reproches publics du roy. Ensuite il attaqua M. le premier président et le fit retirer de la chambre f et mettre en sa place M. le chancelier. Après, il fit imputer toute la mauvaise conduite de cette affaire à M. Talon, qu’on osta de la place de procureur général avec injure2; et enfin, La mauvaise conduite augmentant, les longueurs
m 1 Voy. plus haut, p. 26, 27 et 29.
5 Ibid. p. 55, 60 et 61 .
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 289
affectées par luy continuant, il en rejeta tout le mal sur moy; il me Jan fit oster l’intendance de Soissons1; il obligea M. Colbert à venir faire à mon père des plaintes de ma conduite2; et enfin, l’expérience ayant fait connoistre qu’il estoit la véritable cause de toutes les fautes; et, les récusations ayant fait voir ses faussetés, les procureurs généraux Hotman et Chamillart luy firent osier insensiblement tout le soin de cette affaire, et, dans les derniers six mois, il ne s’en mesloit plus, et, pour conclusion, il est devenu fol3.
Ainsy le procès s’est terminé, et je puis dire que les fautes importantes dans les inventaires, les coups de hayne et d’autorité qui onl paru dans tous les incidens du procès, les faussetés de Berryer et le mauvais traitement que tout le monde et mesrne les juges recevoient dans leur fortune particulière, ont esté de grands motifs pour sauver M. Fouquet de la peine capitale; et la disposition des esprits sur cette affaire a paru, par la joye publique que les plus grands et les plus petits ont fait paroistre du salut de M. Fouquet, jusques à un tel excès qu’on ne le peut exprimer, tout le monde donnant des bénédictions aux juges qui font sauvé, et à tous les autres des malédictions et toutes les marques de hayne et de mespris, les chansons contre eux commençant à paroistre4; et je suis surpris que, y ayant quinze jours passés que cette histoire est finie, le discours n’en finit point encore, et l’on en parle par toutes les compagnies comme le premier jour.
1 Voy. plus haut, p. i33.
3 Ibid. p. 1 36 et suiv.
3 Ibid. p. 273.
4 On trouve un grand nombre de ces couplets dans les recueils manuscrits de cette époque. Ils sont, pour la plupart, aussi mauvais que grossiers. En voici un spécimen tiré des papiers de Conrart (bibl. de l’Arsenal, ms.in-fol. t. XI, p. 225) :
Malgré les juges courtisans,
Le cordeau de fouquet, filé depuis trois ans.
Est maintenant à vendre ;
Mais nous avons Colbert, S'*-Hélène et Berryer;
C’est assez de quoy l’employer;
C’est assez de voleurs à pendre;
C’est assez de fous à lier.
Conrart a ajouté la note suivante après ce couplet : « C’est ainsy qu’il a esté corrigé; car d’abord il parut de cette manière :
La corde de Fouquet est maintenant à vendre;
Mais nous avons Colbert, Mazarin et Berryer;
Sl0-Hélène , Pussort , Poncet , le chancelier :
Voilà bien des gens pour la prendre;
Voilà bien des voleurs à pendre;
Voilà bien des fous à lier.
vicr 1 665
JOURNAL
Je ne puis finir cette matinée sans escrire icy quelques circonstances considérables. Le fils de Al. de Pontchartrain , ayant vu les différens sentimens du public sur mon avis et celuy de M. de Sainte-Hélène et de M. Pussort, se mit à genoux devant son père pour le conjurer de ne se pas déshonorer et toute sa famille par un avis de mort, et luy dit qu’il estoit résolu de quitter sa robe, si ce desplaisir luy venoit. M. Hérault, qui avoit dit à plusieurs qu’il ne retourneroit point dans sa province les mains sanglantes, et qu’après avoir entendu mon avis il en estoit convaincu, changea néantmoins et conclut à la mort, parceque M. cl’Arbon, commis de M. Le Tellier, y fut quatre fois, la veille, le presser et l’intimider, de sorte qu’il ne le quitta pas qu’il ne luy eust donné parole de suivre l’avis de M. de Sainte-Hélène.
L’on impute à M. le Prince l’avis de M. de la Toison; on dit qu’il luy envoya Guitaut et l’obligea de luy donner sa parole pour M. Fouquet. Je ne sçais si cette sollicitation est véritable; mais je sçais fort certainement d’une personne sure, qui me l’a dit depuis le procès jugé, que, dès le voyage à Fontainebleau, M. le Prince avoit tesmoigné des sentimens très favorables pour M. Fouquet. Je sçais encore que, dans la Bourgogne, tous les bons juges de M. de Marillac sont en estime, et que les autres, mesme leurs enfans, sont en horreur, et que M. de la Toison ne vouloit pas se déshonorer dans sa province.
If on dit que M. de Lesdiguières avoit gagné M. de la Baume et mesme M. de Besmot, chez qui il loge, parceque, du vivant de M. le cardinal, il estoit le confident de M. Fouquet. A quoy je ne vois pas d’apparence, Besmot estant desvoué au siècle présent. L’on dit aussy que les enfans de M. Catinat luy avoient parlé fort honnestement; et il s’estoit conduit sur cette affaire avec tant de réserve, qu’il estoit mis au nombre des douteux.
L’on dit que, le jour de farrest de M. Fouquet, M. le chancelier estoit si en colère, que M. de la Guillaumie luy ayant présenté des arrests à signer, il en jeta par colère cent soixante-douze dans le feu et les brusla, en sorte que maintenant les parties sollicitent pour en
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
faire signer d’autres. Cette histoire est très véritable. Il n’y a que le jour que je ne sçais pas, et. si ce fut à l’occasion de l’affaire de M. Fouquet ou de quelque autre chagrin.
L’on dit que le cardinal Impériale1, qui est le plus habile homme de la cour romaine et grand astrologue, se promenant, au mois de septembre dernier, à Vaux, dit que l’on faisoit le procès au maistre de cette maison; qu’il courreroit grande fortune; qu’il y auroit des voix à la mort, mais qu’il n’en mourroit pas; qu’il seroit gardé trois ans en prison et qu’il reviendroit ensuite dans les affaires2. L’on dit que le chagrin de la cour tourne principalement contre M. de Rocquesante, que l’on dit avoir esté corrompu; à quoy il n’y a nulle apparence. L’on parle de changemens dans la chambre de justice : on dit que l’on y veut mettre M. le président de Novion, en retirer quatre ou cinq des plus incommodes et faire une nouvelle compagnie qui s’appellera chambre royale.
Le samedy 3 janvier, feste de Ste-Geneviève, le matin aux Jésuites et au Plessis voir mes enfans. Après le disner, j’allai voir M. Briçonnet, qui me tesmoigna beaucoup de satisfaction; de là chez M. de Turenne et chez M. de la Baume, qui me dit toutes les sollicitations qu’on luy avoit faites, qui n’avoient commencé que depuis que j’avois opiné; qu’on avoit employé M. de Besrnot; puis Foucault avoit paru, promettant charges, dignités, bénéfices, commissions, et enfin disant qu’il demandas! et qu’on luy donneroit; que M. Chamillart avoit aussy t.asché de le persuader; qu’on luy avoit dit qu’il se per-
1 Ce cardinal avait été reçu par Louis XIV le 18 août 1 664 , comme nous l’apprend le passage suivant de la Gazette : « Le 1 8 , le cardinal Impériale fut conduit [au cfiasteau de Vincennes] par le sieur de Lyonne , ministre et secrétaire d’Estat, à une audience particulière du roy, en laquelle son éminence ayant fait connoistre qu elle n’avoit jamais manqué au respect dû à sa majesté, ny mesme en la personne de ses
ministres, sadite majesté luy tesmoigna de la joye d’en estre esclaircie, alin qu’elle luy pust continuer son amitié et l’estime qu’elle a tousjours fait de son mérite. « ( Gazette . n° 102.)
2 II n’est pas nécessaire de relever la fausseté de cette prédiction. Tout le monde sait que Fouquet resta enferme à Pignerol presque jusqu’à la fin de sa vie. Il mourut le 23 mars 1680.
Jan
JOURNAL
Janvier
,665. droit inutilement; car l’on estoit assuré du nombre nécessaire; que M. de la Toison avoit donné sa parole d’estre de l’avis de M. de Sainte-Hélène; que M. Colbert avoit offert de luy faire voir les preuves indubitables sur les difficultés qui luy resteroient dans l’esprit, et qu’enfin on ne l’auroit point laissé en repos jusqu’au jour de son opinion; mais qu’il estoit demeuré ferme, indigné de toute la mauvaise procédure qu’il avoit vu tenir dans toute cette affaire.
Je vis ensuite M. du Verdier, que l’on n’avoit point tenté. Il me dit deux réflexions qu’il avoit faites sur la conduite du ciel pour cette affaire, et que M. Fouquet avoit trouvé son salut par deux actions qu’il croyoit estre sa perte : la première, par le choix qui avoit esté fait de moy pour rapporteur; car, si je n’eusse eu la santé, la force et l’intelligence pour pénétrer ce procès et le faire entendre, on eust fait croire ce qu’on auroit voulu; l’autre, d’avoir esté débouté des récusations; car, si elles eussent eu lieu, l’on auroit changé la chambre et pris des mesures assurées pour la perte de M. Fouquet.
Le dimanche 4 janvier, au sermon de M. Joly, [puis] disner chez M. Le Pelletier. J’ay sçu que, le jour que M. Poncet rompit la délibération et fit refus d’opiner, il en avoit esté prié par Foucault, de la part de M. Colbert, en cas que les avis ne fussent pas bons, et que, sur la difficulté qu’il avoit faite de le promettre, Foucault luy avoit dit que, s il le désiroit, le roy le luy feroit dire; que néantmoins, après le disner, le roy avoit tesmoigné estre malcontent de cette conduite et avoit parlé fort désavantageusement de Poncet. M. Le Tellier avoit dit qu’il croyoit estre obligé de dire à sa majesté que M. Poncet avoit passé chez luy au sortir de la chambre, et luy avoit dit que ce qu’il avoit fait estoit par l’ordre de M. Colbert, et qu’il n’estoit pas juste qu’il souffrist pour avoir obéi, et que M. Colbert avoit dit qu’il avoit cru qu’il estoit bon de rompre cette délibération. J’av sçu encore que M. Poncet, qui se croyoit assuré d’une dispense en faveur de celuy qui achéteroit sa charge, et qui l’avoit mise en vente avec cette condition dès auparavant le jugement du procès de M. Fouquet, et qui, en effet, en avoit fait le marché avec un M. de
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Gastines pour quarante-six mille escus, l’avoit fait demander au roy janvier 166 contre l’avis de M. Le Tcllier, et que le roy avoit dit que, si c’estoit en faveur du fils de M. Poncet, on verroit; mais que de la demander pour la vendre, c’estoit se moquer, et l’avoit ainsy refusée. Voilà un beau commencement de rescompense, et qui marque qu’on a bien offert des choses à l’insçu du roy.
Le soir de ce mesme jour, chez M. le premier président, où je sçus que Pecot luy avoit dit, comme de la part de M. Colbert, qu’il le voudrait bien servir, mais qu’il survenoit lousjours de nouvelles affaires qui l’empeschoient; que l’on luy avoit dit que M. d’Ormesson avoit concerté son avis avec luy, M. le premier président; et que le roy l’avoit sçu, et que cela estoit fort fascheux; que M. le premier président avoit respondu à Pécot qu’il trouvoit fort fascheux que M. Colbert escoutast des discours de cette qualité, et encore plus qu’on les dist au roy.
Le lundy 5 janvier, le matin, au Palais. Après le disner, M. le président de Pontchartrain me vint voir, qui me dit les persécutions qui luy avoient esté faites, depuis que M. Fouquet estoit sur la sellette, et qu’il ne s’estoit passé jour qu’on ne luy eust fait des menaces ou de grandes offres, jusques à luy parler de luy faire son procès suides discours qu’on luy imputoit du repentir de M. de Nesmond à la mort; qu’on y avoit employé plusieurs fois le nom du roy; que M. de la Vrillière y avoit esté, et qu’enfin M. le chancelier luy avoit dit, le jour de devant qu’il opinast, que le roy s’attendoit qu’il luy rendrait un grand service dans cette occasion, et qu’il avoit ordre de [le] luy dire; que le président de Pontchartrain ayant respondu salva conscientia, M. le chancelier avoit répliqué : «En estes-vous là? Venez me voir tantost, et nous accorderons cela ensemble; » que l’on luy avoit offert cinq années de ses appointemens, depuis 1660, à raison de 6000 livres par an, et en outre de le rembourser de 8000 livres qu’il avoit perdues à un rachat de rentes; que, depuis le procès, on luy avoit osté les gages du conseil, et à M. de Moussy; que l’on avoit donné à tous les provinciaux, durant la chambre de justice, leur
JOURNAL
Janvier i6G5. quittance du droit annuel1, sans argent; mais que, depuis le procès jugé, on f avoit pris de ceux qui n’avoient pas opiné à la mort; que MM. de Massenau et du Verdier avoient payé.
Le lundy 12 janvier, la chambre de justice a commencé à s’assembler chez M. le chancelier, en la manière accoustumée, sans aucun changement, bien qu’on eust fort parlé d’y faire présider M. le président de Novion ou M. Poncet. Ce jour, M. de Gizaucour commença le rapport d’un procès criminel pour un sergent des tailles de Brives, appelé Joushert, dit Laponsque, appelant des galères, et M. le procureur général appelant a minima.
Ce jour, je soupai chez M. Boucherat avec MM. Le Pelletier, Besnard, Brillac. L’on me dit qu’il avoit esté tenu un conseil chez le roy, où M. Colbert avoit proposé de faire finir la chambre; que le roy iroit au parlement porter la révocation avec une déclaration pour réunir tous les biens des gens d’affaires, meubles ou immeubles, à la couronne, à la charge de payer leurs dettes et de leur laisser de quoy faire subsister leurs familles; que M. de Sève avoit dit qu’il ne croyoit pas cette déclaration juste, avoit bien parlé, et que le roy avoit remis la déclaration à huitaine sur ce que M. de Sève avoit dit que cette affaire méritoit bien d’estre examinée.
Le mardy i3 janvier, au conseil, l’affaire de M. d’Albret contre Mme cle Meckelbourg2 fut jugée, et elle perdit sa cause. L’avocat de M. d’Albret, Billard, fil fort bien l’application d’un passage que Montauban avoit dit contre lui : Pes non illndit pedi nec rnanus capiti , nisi spiritas immundus habilet.
Le mercredy 1 4 janvier, M. le duc d’Orléans fut à la chambre des comptes porter une déclaration pour restablir les rentes des tailles, supprimées par la dernière déclaration, en retranchant les deux cinquièmes de ce qui se paye actuellement, et que le fonds en seroit
Le droit annuel était la même chose que la paulette, dont il a été souvent question dans la première partie du tournai d'Oliviei d’Ormesson.
2 Élisabeth-Angélique de Montmorency- Boutteville, veuve de Gaspard de Châtillon , mariée en secondes noces à Christian- Louis, duc de Mecklenbourg.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
fait à l’avenir sur la ferme des entrées. Mon père eut l’honneur d’y Janvier 1 665. porter la parole, accompagné de M. de la Fosse. Il ne s’y passa rien d’extraordinaire, sinon que le premier président de la chambre1 se plaignoit de n’en avoir esté averti que vingt-quatre heures d’avance, et il est vray aussy que M. le chancelier envoya un huissier en avertir mon père, contre l’ordinaire, et depuis M. Bossuet2 luy en vint parler.
Le vendredy 16 janvier, je fus chez M. Le Tellier, qui me reçut fort civilement; mais il ne me parla de rien. Le commandeur de Jars y vint, auquel il lit raillerie de ce qu’il ne voulut pas s’asseoir audessus de moy, et [le commandeur de Jars] luy respondit que j’estois un trop galant homme. En sortant, M. le commandeur me dit que j’estois un honneste homme, mais que personne n’osoit me le dire. Après le disner, au conseil, M. d’Avaugour perdit son évocation contre ses sœurs.
Les mesmes sentimens continuent sur l’affaire de M. Fouquet. Les chansons et les vers se débitent3, et l’aversion ne diminue pas.
1 Nicolas de Nicolaï fut premier président de la chambre des comptes de 1 656 à 1 686.
2 11 s’agit sans doute ici de François Bossuet, secrétaire du conseil des finances. Il avait été longtemps un des principaux traitants de la France; il fut enveloppé dans la ruine de Fouquet. Il était parent de Jacques-Bénigne Bossuet. (Voy. Etudes sur lu vie de Bossuet, par M. Floquet, l. II , p. x 45 , note i .)
3 J’ai cité plus haut, p. 289, note 4, des vers contre Colbert et les juges de Fouquet. Voici une chanson en l’honneur d’Olivier d’Ormesson, que j’ai trouvée aux Archives de l’Empire, section judiciaire, liasse Z 600, collection Bondonneau. Cette chanson est datée du 20 décembre x 664- Elle est fort médiocre, comme les couplets cités plus haut. C’esL une espèce de complainte ou de Noël :
A la venue de Noël Chacun se doit bien resjouir,
Car Fouquet n’est point criminel :
On n’a pu le faire mourir.
Quand , par ses malices , Berryer Dedans fabisme l’attira;
11 estoit dans un grand bourbier; Mais d’Ormesson l’en retira.
Sainte-Hélène fort s’emporta Quand il se mit à rapporter.
Et le premier il prolesLa Qu'il le falloit décapiter.
«J’ay, dit-il, un double argument, Messieurs, pour fonder mon avis :
L’un est je serai président,
L'autre est dedans la loi si ijuis.»
«Dieux! s’escria M. Pussorl,
Qu’il est profond! qu’il est sçavaut!
JOURNAL
Janvier 1660.
Le mardy 20 janvier, il n’y eut point de chambre de justice, plustost par le peu d’affaires que pour autre motif; car jusques à ce jour on n’a travaillé qu’au procès de ce sergent, et il n’estoit pas achevé.
En peut-on trouver un plus fort Disant : «Messieurs, une autre foy
Pour régir le sénat normand? Apprenez mieux vostre leçon.»