iS
«Mais, messieurs, ajoutons encor La Toison , sytost cpi’il finit,
Un troisième raisonnement En faveur de Fouquet parla,
Par où je conclus à la mort. Et ne voulut pas qu’on punist
Et non pas au bannissement. En luy les crimes de Sylla.
Quand d’ardoise il couvrit un toit . La Baume vint à son secours
L’autre de tuiles seulement , Et suivit le grand d’Ormesson ;
Fût-ce pour tromper le roy *? Quelqu’un m’a dit que son discours
Respondez à cet argument.» Fut très petit, mais qu’il fut bon.
«11 est fort bon,» dit Gizaucour, Verdier s’emporta là dessus,
Et Ferriol pareillement : Et par maint auteur allégué,
« Messieurs , admirons son discours II leur prouva que tout au plus
Et le suivons aveuglément.» Devoit estre relégué.
Hérault dit : «Vous n’avez pas tort, «Mais pour ces messieurs contenter,
Et quand il n’auroit fait que Vaux, Dit raillant le grand Macfiaut,
N’est-il pas bien digne de mort Si l’on faisoit décapiter
D’avoir tant despensé en eaux?» Les mirmidons qui sont à Vaux?»
«Pour moy, je n'y répugne pas, «Je ne leur ferai point de mal,
Ajouta le petit Noguès; Non plus qu’à Fouquet,» (fit Moussy.
Car je prétends l’évescfié de Dax. — - «Ny moy,» dit M. de Câlinât;
Pour mon frère le Béarnès.» — «Ny moy,» dit Le Féron aussv.
Rocquesante, assuré Provençal, «Je sais, dit Brillac, par où
Se mit alors en grand csmoy, Nous mettre, messieurs, tous d’accord;
Et dit : «Messieurs , vous faites mal , Qu’on luy mette la corde au cou ,
Quand vous tronquez ainsy la loy. » Mais que l’on ne serre pas fort.»
il leur expliqua donc la loy «La corde au cou, cria Renard;
D’une très sçavante façon, Je crois que vous n’y pensez point.»
* Voyez, p. 376, ^accusation de Pussort , à laquelle on fait ici allusion.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 297
Le . \ la chambre fut à l’Arsenal, où ce sergent fut jugé et Février 1 6 6 5 .
condamné à faire amende honorable sur les lieux, et aux galères pour neuf ans, suivant l’avis de M. de Gizau.cour, le rapporteur.
Le mardy 3 février, je fus en la maison de M. Fouquet, cy-devant à M. d’Emery, commencer les premières procédures pour la vente des meubles. Il ne s’y passa rien à remarquer. Le lundy précédent,
M. de Jouy m’estant venu voir, me dit l’histoire de Mlle Loisel, que j’avois ouy dire, qui est que Mme de Monta usier estoil allée chez Mme d’Herbault2, où elle demeure, la demander par ordre du roy pour la mener en religion aux Filles-de-Saint-Thomas3. Les parens, s’estant assemblés, estoient allés, avec Mme de Montausier et la demoiselle, au Louvre pour parler au roy; que le roy, après les avoir entendus, avoit dit qu’il vouloit que ses ordres fussent exécutés, et
— «Dieu nous préserve, dit Besnard, D’un ministre la torche au poing. »
Je l’honore et révère fort;
C’est pourquoy je n’en parle point.
Poncet ne monstra point de fiel Comme avoit fait M. Pussort;
Mais, par un discours tout de miel, Conclut doucement à la mort.
Monsieur le prévost des marchands *
Ne parut pas si modéré.
Ce n’est pas qu’il soit trop méchant; Mais Fouquet l’avoit ulcéré.
En raisonnemens superflus
Je ne veux point perdre de temps,
Ni combattre des corrompus ,
Des lasches et des ignorans.
Pontchartrain dit : < Ces nouveaux noms Nous conviennent bien mieux (qu’a toy ; Nos rentes et nos pensions.
Tes procès-verbaux en font foy.»
Si Séguier eut raison ou tort ,
Je ne déclarerai pas ce point.
Mais , pour finir nostre chanson ,
Que chacun se mette à crier :
« Gloire soit au grand d’Ormesson ,
Et le diable emporte Berryer.»
1 La date est restée en blanc dans le manuscrit.
2 Anne Loisel, femme de François Phelypeaux , seigneur d’Herbault ou Herbaut, conseiller au parlement.
3 Le couvent des Filles-Saint-Thomas était situé dans la rue qui porte encore ce nom. Le portail faisait face à la rue Vivienne, qui s’arrêtait, à cette époque, à la rue des Filles-Saint-Thomas. Il occupait, par conséquent, une partie de la place actuelle de la Bourse. Le couvent des Filles -Saint -Thomas, qui avait été bâti vers 1662 , a été détruit pendant la Révolution.
* Le prévôt des marchands était alors Vo'sin , comme on 1 a vu plus haut.
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cvrier > 6fi5.
s’estoit retiré; néantmoins, qu’il leur avoitfait dire qu’il trouvoitbon qu’ils remmenassent Mlle Loisel, pourvu que le lendemain ils la remissent à Mrae de Montausier pour la mener en religion. En effet, que, le lendemain, x¥me de Montausier l’estoit allée prendre chez Mme d’IIerbault et l’avoit menée aux Filles-Saint-Thomas; mais que, le mesme jour, elle l’avoit remmenée, par ordre du roy, au lieu où elle l’avoit prise.
M. de Jouy y ajouta une chose qui ne s’est pas trouvée véritable; que M. Colbert, le capitaine des mousquetaires1, l’estoit allée visiter aux Filles-Saint-Thomas; mais que la hile ne l’ayant pas bien reçu, on l’a voit renvoyé. Cela n’est pas vray. Au contraire, on dit que cette action n’a esté faite qu’en faveur du hls de M. le marquis de Monglat2.
M. de Jouy me parla ensuite d’un discours qu’un de ses amis luy avoit fait touchant Mlle de Fourcy pour mariage. Je luy répliquai qu’elle estoit encore à la bavette, n’ayant qu’onze ans. Le mardy, j’en parlai à M. de Fourcy, et, le soir, tous deux ensemble à M. Le Pelletier. En voilà assez pour me faire souvenir de ce qui fut dit de part et d’autre.
L’on parle d’un mémoire qui a esté donné pour délibérer devant le roy sur une proposition de réunir, par^une déclaration, les biens des gens d’affaires, tant meubles qu’immeubles, à la couronne, à la charge par le roy de payer les dettes légitimes et de laisser quelque chose aux autres pour vivre. L’on dit qu’il est fondé sur ce que le roy ne peut plus rien espérer de la chambre de justice; car les treize qui s’y sont rendus les plus forts sont contre les intérests du roy et ont pour maxime que la potence n’est faite que pour les coquins. Ce mémoire a esté donné à MM. de Villeroy, d’Aligre, de Sève; et l’on croit qu’on y délibérera demain et que M. le chancelier y sera.
1 Edouard-François Colbert, comte de Maulevrier, seigneur de Vendières, était capitaine-lieutenant de la première compagnie des mousquetaires. C’était un frère cadet du ministre. Il mourut en i6q3.
2 11 a déjà été question, dans le Journal d’Olivier d’ Qrmesson , du marquis de
Monglat, maître de la garde-robe, qui a laissé de curieux mémoires sur les règnes de Louis XIII et de Louis XIV. Son fds, Louis de Clermont, fut dans la suite gouverneur du duc de Chartres; né en 1 645, il mourut en 1722. Il est question de lui dans les Mémoires de Saint-Simon.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
Le vendrecly 6 février, à la chambre de justice, pour continuer Février 166 l’affaire de Lempereur, receveur des tailles de Gisors, appelant de mort, au rapport de M. de Ferriol, commencée il y a huit ou dix jours; mais il ne s’y est rien passé de considérable.
Il y eut jeudy huit jours que Fargues, de Hesdin, fut arresté prisonnier, sur un décret des subdélégués de la chambre de justice, à Abbeville, à cause des abus par luy commis dans le pain de munition, lorsqu’il estoit. major d’Hesdin, du vivant de M. de Bellebrune.
Deux jours après, il fut conduit à Abbeville par une brigade de mousquetaires du roy, pour luy estre son procès instruit et jugé par les subdélégués, à la charge de l’appel. Chacun en parle comme d’un homme perdu, et qui devoit se tenir fort caché, et se retirer mesme hors du royaume pendant quelque temps. Foucault me dit, avant-hyer, que l’on ne le rechercheroit pas de ce qui estoit contenu dans son abolition, mais seulement du fait des vivres1.
L’on dit que le roy envoyé beaucoup de troupes en Italie, sur un différend entre le duc de Savoye et la république de Gesnes, et que le roy prend cette occasion pour faire retenir dans le duché de Milan les troupes destinées pour servir contre le Portugal, et ainsy faire diversion. L’on dit encore que l’on envoyé [des troupes] sur la frontière de Picardie , parceque l’empereur y a desjà fait passer sept mille hommes.
M. Hotman m’a raconté ce matin que M. Colbert estoit, byer au matin, allé à l’assemblée du commerce, et avoit dit que la compagnie2 ne se rnist plus en peine de trouver des fonds, parceque, des quinze millions, le roy en fournissoit trois millions, et, des douze
1 L’arrestation et la condamnation de Fargues ont été racontées par Saint-Simon avec la verve qui anime ses Mémoires et qui en fait un des monuments de la langue française. Mais c’est en même temps un des passages qui prouvent combien le témoignage de cet auteur est suspect, au moins pour les événements qu’il n’a connus que par tradition. Il fait du premier
président Guillaume de Lamoignon le juge de Fargues, tandis que ce fut l’intendant de Picardie qui, comme on le verra plus loin, prononça la condamnation. (Cf. les Mémoires de Saint-Simon , édit. Hachette, in-8°, t. V, p. 58 et suiv.)
2 Voyez plus haut, sur la compagnie pour le commerce des Indes orientales , p. 1 45, note 1 .
Février i 665.
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restant, il y en avoit d’assurés huit, et que le surplus le roy le fournirent, et qu’ils pouvoient former leur compagnie; que l’on va encore establir clés académies pour les arts \ et quelles auront relation à celles qui sont establies en Angleterre et en Danemark. Enfin, voilà de beaux desseins pour la paix. Cependant tout le monde se plaint, et la nécessité augmente par les pertes que chacun fait dans son bien ; ce qui fait que l’on se retranche et les pauvres artisans souffrent.
Mon père commença à se sentir d’une douleur en urinant le jeudy 5 février, et ayant envoyé chercher M. Vezou, celuy-cy le fit saigner. La douleur ayant continué sans relasche, il le fit saigner encore le dimanche et encore le mardy. Enfin, les douleurs augmentant tousjours, le mercrecly î î février, mon père n’ayant pas dormi et ne sentant aucun souslagement d’un petit grain que M. Vezou luy avoit donné, il m’envoya quérir à quatre heures du matin. Il me dit qu’il voyoit bien que Dieu vouloit l’appeler à luy; qu’il avoit tousjours cru que ce seroit par quelque foiblesse et doucement; mais qu’il voyoit bien que ce seroit par un chemin fort raboteux et rude, et qu’il me prioit d’envoyer quérir M. le curé pour luy donner les sacremens et l’extresme-onction , ne pouvant plus supporter les douleurs qu’il souffroit. Je luy dis qu’estant sans fièvre et sans aucun mauvais accident, il n’y avoit rien à craindre, et que j’allois envoyer quérir M. Vezou, pour tascher de faire cesser la douleur.
En effet, M. Vezou vint incontinent après, et ayant jugé que ce pouvoit estre une pierre dans la vessie, nous envoyasmes quérir M. Collot, qui vint aussytost, et, sur les six heures du matin, ayant
1 Un mémoire autographe de Colbert, conservé à la Bibliothèque impériale (ms. Suppl, franç. n° 3C g 5 ) , prouve que, dès cette époque, les fonds étaient préparés pour cette institution. Voici les paroles mêmes de Colbert : « Pour les arts libéraux, elle (S. M.) aestabli, formé et donné le fonds nécessaire pour l’académie de
peinture et de sculpture, dans laquelle tous les jeunes gens seront instruits par les plus excellens maistres en ces deux arts , et non seulement elle donne des appoinlcmens, pour cet effet, aux directeurs et professeurs , mais encore elle donne divers prix de temps en temps pour exciter les jeunes gens. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
sondé mon père presque sans douleur, il trouva la pierre. Cette nou- Février 1 665. velle fut un sujet de joye pour mon père, qui fut bien ayse que la cause de son mal fust connue, et il déclara aussytost qu’il vouloit estre taillé, et pria que ce pust estre après le disner. Nous voulusmes consulter M. Valot, premier médecin; mais, comme il avoit esté saigné, M. Vezou le fut voir; et, comme il revint dire à mon père que M. Valot concluoit à la taille, il me dit, entrant dans son cabinet d’un visage fort gay : « Allégresse, mon fils; ce sera pour demain à huit heures. »
M. Joly estant venu, il luy demanda à recevoir tous les sacremens et mesme l’extresme-onction, parlant de la mort avec une constance admirable, souhaitant la taille non point dans l’espérance de guérir, mais afin de faire cesser sa douleur et de mourir en paix. Sur les neuf heures et demye, MM. de Colanges1, de Sancé2, de Fourcy3 et moy, nous fusmes quérir le S-Sacrement à la paroisse; il luy fut apporté par M. Joly, qui avoit reçu cette mesme matinée scs bulles de l’évesché d’Agen. M. de Montmignon se joignit à nous, et mon père reçut le Sl-Sacrement dans sa chaire, avec toute la piété possible.
Au retour de l’église, il me dit qu’il vouloit me parler seid, après le disner; et demeura, le reste de la matinée, avec tous les siens, parlant de sa mort et des grandes douleurs qu’il soulfroit avec une force surprenante. Après le disner, il me fit appeler, et ayant fait retirer tout son monde, il me fit prendre son testament, me le fit lire tout haut et ensuite me dicta les sommes qu’il vouloit donner aux siens, parlant de toutes choses comme s’il eust parlé d’aller le lendemain à la campagne. 11 passa le reste de la journée sentant tonsjours de grandes douleurs et disant qu’il les souffroit sans peine,
1 Philippe de Colanges ou Coulanges, maître des comptes, avait épousé Marie Lefèvre d’Ormesson , fille d’André Lefèvre d’Ormesson. Il est probablement question ici de leur fils, Philippe-Emmanuel, marquis de Coulanges. Il était petit-fils d’André d’Ormesson.
* Louis Turpin de Cressé, comte de Sancé ou Sansay, avait épousé Anne-Marie de Coulanges, petite- fille d’André d’Ormesson.
1 Henry de Fourcy, président en la chambre des comptes, était beau-père d’Olivier d’Ormesson.
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vrier i6li5.
parcequ’il estoit assuré quelles liniroient le lendemain par la taille, et il comptoit les heures avec impatience. Mon fils et Drouet passèrent une partie de la nuit auprès de luy, iuy lisant des chapitres de Rodriguez : De la conformité à la volonté de Dieu, et De la mort1.
Le jeudy 12 février, MM. le premier médecin, Vezou et Coliot, estant venus à huit heures, virent mon père dans son cabinet et s’entretinrent quelque temps de bons discours, mon père disant des passages de l’Escriture, de Sénèque et d’autres sur le mespris de la mort, sans faire paroistre aucune peine. Il vit préparer la table et la chaire, sur laquelle il devoit. estre taillé, sans tesmoigner aucune crainte. Nous estant tous retirés dans la petite salle, n’ayant laissé auprès de luy que M. Joly, MM. le premier médecin, Vezou, son lils, frère Isaac, minime, Coliot et deux de ses garçons et Lapierre, peu de temps après M. Joly me vint dire que l’opération estoit faite fort heureusement, et nous dit que l’ouverture ayant esté faite fort adroitement et le dilatatoire estant retiré, Coliot y avoit porté la tenette et avoit pris la pierre; mais, la voulant serrer, elle s’estoit cassée, estant molle, et il n’avoit rapporté que de petits morceaux; qu’il l’y avoit remise [la tenette] une seconde fois, et enfin y avoit porté quatre fois une petite cuillier pour amener le sable; que cet accident avoit rendu l’opération un peu longue et avoit duré la longueur de plus de deux miserere ; que mon père, se mettant sur la table où il devoit estre taillé, avoit dit : Paratum est cormeum, Deas; et que, pendant toute cette opération, il n’avoit pas fait une plainte, sinon que, la dernière fois que Coliot y avoit mis la cuillier, sentant une grande douleur, il avoit dit : Benedicam Dominum in omni tempore; semper laus ejus in ore meo ; et, après la taille achevée, il avoit dit à ColloL : « Est-ce fait? Je vous remercie du mal que vous m’avez fait. » MM. le premier médecin, Vezou et Coliot nous dirent qu’ils n’avoient jamais vu une fermeté et une force d’esprit pareilles. Ainsy cette
1 Ces chapitres sont tirés du traité du à Séville en 1 6 1 4 , a été plusieurs fois tra père Rodriguez inLitulé : Pratique de la duit en français, et, entre autres, par les oerfeclion chrétienne. Cet ouvrage, publié solitaires de Port-Royal.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
opération fut faite, et mon père demeura dans son lit en repos, fort Février j ntvs. abattu, ayant perdu plus de deux palettes de sang.
M. Le Pelletier me vint voir, me dit qu’il avoit vu M. Le Tellier, qui estoit d’avis que je devois aller trouver le roy et luy demander fort respectueusement la place qu’il m’avoit accordée de mon père1.
11 ajouta qu’il croyoit que je devois aussy faire parler à M. Colbert, et qu'il croyoit que Foucault, greffier de la chambre de justice, seroit fort propre, et qu’il me conseilloit. d’aller voir M. Le Tellier. Je fus voir aussytost M. Le Tellier, qui me reçut fort bien dans son cabinet.
Après luy avoir parlé de l’opération, je luy dis ce que M. Le Pelletier m’avoit dit. Il me confirma que je devois aller trouver le roy; qu’il estoit bon de faire parler à M. Colbert, mais que Foucault n’y estoit pas propre, y ayant peu de seureté qu’il dist les choses comme on les luy diroit, et qu’il rapportast les responses avec fidélité; que c’estoit, outre ce, faire une amende honorable à Foucault. Luy ayant ensuite demandé ceux qui avoient accès auprès de M. Colbert propres pour agir en cette occasion, il me nomma M. Joly, et, après, le père Rapm, jésuite2: et, après avoir fort discuté cela, et luy m’ayant tesmoigné amitié particulière, je me retirai.
Ayant fait ce récit à Boucherat au logis, il me proposa d’aller voir moy-mesme M. Colbert, et cela avoit ses raisons. Néantmoins, j’y trouvois de grands inconvéniens. Je fus voir M. le premier président, qui approuva le conseil de voir moy-mesme le roy et de faire parler à M. Colbert par M. Joly, les jésuites n’y estant pas propres, comme trop recherchés. De là, je fus à Saint-Nicolas, chez M. Joly, où je trouvai M. le curé de Saint-Nicolas-du-Chardonnet; et là, ayant discuté toutes choses, nous convinsmes qu’il n’y avoit personne plus propre pour parler à M. Colbert que M. Joly; mais qu’il falloit qu’il parlast au nom de mon père, et qu’il luy dist cpie j’aurois l’honneur de l’aller voir et que je verrois, après, le roy.
1 Olivier d’Ormesson avait obtenu de- 2 René Rapin, né à Tours en 1621,
puis longtemps la survivance de la place mort en 1687. Il est surtout connu par de conseiller d’état qu’avait son père. son poëme latin sur les jardins.
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Février 1 665. Après le disner, je reçus beaucoup de complimens. M. Besnard me
dit c[ue le jour précédent M. le chancelier avoit dit à la chambre que M. de Rocquesante avoit reçu ordre de se retirer c4 Quimper-Corentin1, en Bretagne, et qu’il avoit fait beaucoup de choses qui pouvoient obliger le roy à le traiter plus sévèrement, et que le roy lui avoit fait grâce. M. Besnard ajouta qu’il avoit ouy dire que le sujet de plainte contre luy estoit qu’il avoit demandé une place de commis dans les gabelles en faveur de Mrae du Ru, sa parente; que les fermiers l’ayant refusé, il avoit tant fait qu’ils avoient donné deux mille livres de pension à cette dame , et que M. de Rocquesante les en avoit remerciés; que de ce fait l’on avoit informé. M. de Brissac me dit aussy qu’on avoit expédié une commission pour juger Fargues souverainement au présidial d’Abbeville2. Une autre personne me dit que ces deux actions estonnoient tout le monde.
Le vendredy i 3 février, mon père se trouva assez bien, ayant eu le soir précédent un assoupissement fascheux avec quelque petite resverie. M. le premier médecin le vint voir. M. 1 <c Tellier m’envoya quérir chez M. le président Le Pelletier, me dit comme le roy avoit parlé fort bi en de mon père sur ses services, sa vigueur et la fermeté de son esprit et sa force dans cette dernière action, et que chacun de ceux qui estoient au conseil en avoient bien parlé; que, pour mon affaire, il n’y falloit point perdre de temps. Il approuva que M. de Saint-Nicolas parlast, me dit qu’il falloit faire agir lareyne mère; je luy dis qu elle m’ avoit fait faire compliment, depuis le jugement de M. Fouquet, et fait assurer qu’elle me feroit plaisir où elle pourroit, et ce par Mrac de Motteville 3. Il me dit qu’il falloit faire dire par Mrae de Motteville à la reyne mère qu’elle dist au roy que toute la cour attendoit ce qu’il feroit en cette occasion, et s’il manqueroit à la parole qu’il avoit donnée
1 Cf. Lettre cle Gui Patin , en date du i3 février i665 : «Voilà ce qui ne s’est jamais vu, un commissaire exilé. »
* Voy. plus haut, p. 299, note 1.
3 Françoise Berlaut, née en i6i5, épousa Langlois de Motteville, premier
président de la chambre des comptes de Normandie , s’attacha , après la mort de son mari, à la reine Anne d’Autriche, et mourut en 168g. Elle a laissé des Mémoires, qui se trouvent dans toutes les collections de Mémoires relatifs à l’histoire de France.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
au bonhomme d’Ormesson en faveur de son fils, parcequ’il n’a pas Février 1 665. opiné à la mort d’un homme. Je tesmoignai ensuite que M. de Turenne avoit dit à M. Boucherat qu’il parleroit à la reyne mère en ma faveur.
Il me dit que cela seroit fort bon, pourvu que M. de Turenne le voulust faire, et il me tesmoigna beaucoup de bonne volonté.
Je fus ensuite voir M. d’Agen1, et nous convinsmes qu’il parleroit au roy et à M. Colbert, de la part de mon père, et qu’il commenceroit par M. Colbert, et encore que nous ferions prier M. le premier médecin d’en dire un mot aussy, à la prière de mon père. Je revins dire nostre résolution à M. Le Pelletier, que j’allai trouver chez M. Boucherat. M. Le Pelletier vouloit que M. Joly commençast à parler au roy, puis à M. Colbert; et moy, au contraire, estant certain que le roy ne diroit rien qu’ après avoir parlé à M. Colbert.
De là chez M. de Turenne, qui approuva tout et me promit de parler à la reyne mère. Mon père passa toute cette journée assez doucement et sans aucun mauvais accident.
Le samedy 1 4 février, M. d’Agen parla à mon père, et le disposa de dire ses desseins à M. le premier médecin. En effet, après qu’il l’eut vu panser, il le pria de parler au roy en ma faveur, et M. le premier médecin m’en parla fort honnestement.
Après le midy, M. d’Agen alla chez M. Colbert, et luy parla, de la part de mon père. D’abord, il luy dit qu’il n’y pouvoit rien. Sur quoy M. d’Agen ayant insisté, il luy dit qu’il estoit des amis de M. le doyen du conseil2, et qu’en tout ce qui regardoit son service, il luy feroit connoistre qu’il estoit son serviteur. M. d’Agen ayant voulu ensuite justifier mes intentions dans la dernière affaire, il luy répartit aussytost avec chagrin : « Pourquoy me parlez-vous de cela? Je n’y prends aucune part, » et il le répéta deux fois.
M. d’Agen fut ensuite chez le roy, qu’il aborda allant disner, menant M&r le dauphin par la main, la reyne mère le suivant, avec la reyne et Monsieur. 11 me dit que le roy l’avoit escouté favorablement,
1 Claude Joly, évêque d'Agen , dont il 2 André d’Onnesson, père d’Olivier,
a été question plus haut. (Voy. sa biographie dans l’Introduction.)
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Février 1 66 f>.
nvoit pris plaisir à entendre le detail de ce cjm s esloit, passe dans l’opération de la taille de mon père, sa piété, sa force, ses paroles; que lu y ayant fait ensuite la prière de mon père en ma faveur, le roy luy avoit dit : « Le bonhomme ne mourra peut-estre pas; » et qu’ayant répliqué qu’il souhaitoit avoir la consolation de me voir establi de son vivant , le roy luy avoit dit : « J’y aurai esgard ; » et qu’ayant encore insisté, le roy avoit dit: « Dites-luy que je reçois fort agréablement son compliment, et je l’assure que j’y auray très grand esgard; » et il avoit passé; que la reyne mère luy avoit dit à l’oreille : «Vous venez parler pour M. d’Ormesson. » 11 luy avoit respondu : « Je suis un foible interprète; mais V. M. peut tout, et on espère tout d’elle; » et qu’elle avoit répliqué : «J’y ferai de mon mieux.» M. d’Agen m’ayant fait cette relation, je fus aussytost en informer M. LeTellicr; mais ilvenoit de sortir. De là le dire à M. Le Pelletier et à M. Boucherat, où je vis la marquise d’Asserac1.
Le dimanche i5 février, mon père a passé la nuit avec quelques inquiétudes. Néantmoins, MM. Vezou et Collot font trouvé assez bien ce matin et sans aucun mauvais accident. Sur les onze heures, l'inquiétude l’a repris, disant qu’il voyoit bien qu’il alloit mourir et qu’il ne pouvoit plus résister au mal qu’il soulfroit à cause de quelques escorcbureS que l’âcreté de l’urine luy avoit faites. 11 m’a envoyé quérir et M. d’Agen, et c’est cette inquiétude qui me donne le plus de peine; car, hors cela, la playe va fort bien. M. Le Pelletier m’a dit que M. Courlin2 alloit ambassadeur en Angleterre, avec M. le duc de Verneuil, pour la paix avec la Hollande3.
Après midy, j’ay esté chez M. de Turenne, que j’ay trouvé à table avec MM. de Ruvigny, Duras, de Roye et Courtin. Il m’a dit qu’il avoit esté hier au conseil, où estoient MM. Le Teliier, de Lyonne,
1 Celle marquise d’Asserac avait été mêlée à toutes les intrigues de Fouquet. Elle avait des domaines considérables en Bretagne. 11 est souvent question de la marquise d’Asserac dans les Mémoires assez, étranges de l’abbé Blache.
s Honoré Courtin, seigneur des Menus el de Chanteraines , avait été reçu maître des requêtes le b février 1 65 i .
' Il s’agissait de négocier la paix entre l’Angleterre et la Hollande. Elle ne fut signée qu’en 1667.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Colbert et luy; que le roy n’avoit rien dit de mon affaire, mais que Février i605,
M. Le Tellier luy avoit dit qu’après qu’il avoit esté sorti et M. de
Lyonne , n’y ayant plus que M. Colbert et luy, le roy avoit fait la relation
de ce que M. d’Agen luy avoit dit, et qu’il avoit [ajouté] qu’il verroit,
et que M. Colbert ny luy n’avoient pas dit un mot et que le discours
estoit demeuré là, sans que le roy se fust expliqué davantage. M. le
premier médecin m’a dit avoir parlé honnestement au roy de mon
père et de sa famille , et qu’il avoit trouvé que le roy avoit bien reçu
ce qu’il luy avoit dit.
Le lundy 16 février, mon père a passé la nuit avec inquiétude, disant tousjours qu’il ne vouloit penser qu’à mourir. L’ayant vu, il m’a dit qu’il vouloit dire à ces MM. Vezou et Collot de le laisser là; qu’aussy bien ce n’estoit que luy prolonger une vie misérable, et qu’il ne vouloit plus songer qu’à aller à Dieu. Il m’a demandé comment le roy avoit reçu ce que M. d’Agen luy avoit dit. Je luy ay dit : « Fort bien; mais néantmoins que mon avantage estoit qu’il vescust, et que je le priois de vivre pour l’amour de moy. » Il m’a dit qu’d falloit mourir et ne songer qu’à Dieu. Je luy ay dit que j’espérois le voir encore au bout de la table du conseil. 11 m’a respondu qu’il ne falloit espérer qu’à nous voir au bout du jugement. Je luy ay encore dit que M. le chancelier luy tesmoignoit beaucoup d’amitié et qu’il envoyoit tous les jours trois foys sçavoir de ses nouvelles. 11 m’a respondu : «Je prie Dieu qu’il le guérisse; c’est qu’il craint d’en avoir autant. » Sur ce, je l’ay quitté, le priant de demeurer en repos et admirant sa force d’esprit et ses responses.
Sur le midy, il fut assez paisible; mais, à trois heures, ses inquiétudes recommencèrent plus fortes encore, en sorte que, nonobstant tout ce que M. Vezou luy put dire , il demandoit incessamment l’extresme-onction , s’abandonnant entièrement et ne voulant plus guérir. Enfin, je fus obligé d’aller quérir, à septhéures au soir, M. d’Agen pour luy parler. Il le fortifia autant qu’il put, et luy promit de luy donner le lendemain l’extresme-onction.
Le mardy 17 février, mon père a fort mal passé la nuit, avec de
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Février i665. grandes inquiétudes, refusant la nourriture, afin de ne pas languir si longtemps, ne désirant que mourir pour estre avec Dieu. Les médecins trouvèrent sa playe sèche, et je commençai à perdre quasy espérance. M. Le Pelletier m’escrivit qu’il estoit bon d’aller voir le roy et M. Colbert. M. de Mesmes fut assez longtemps avec moy, me parlant de l’estât pareil où avoit esté son père, et de sa fermeté, ayant quasy les mesmes sentimens que mon père. M. Joly le vint voir, qui le trouvant tousjours désirant l’extresme-onction, promit de le voir, après le disner, et de la luy porter à cinq heures.
A midy, je montai en carrosse pour aller voir M. Colbert; je ne le trouvai pas, et l’on me dit qu’il disneroit au Louvre. Je fis escrire mon nom. De là je fus au Louvre. Estant monté par la petite montée, à cause que la reyne loge dans l’appartement du roy, je demeurai quelque temps dans un petit cabinet par où le roy devoit passer, sortant du conseil; mais, ayant pensé que M. Colbert me verroit en sortant, je descendis dans l’appariement de la reyne mère, où je reçus accueil de tous ses officiers; et, l’huissier ayant dit mon nom, Mme de Beauvais1 me vint quérir où j’estois, pour me présenter à la reyne mère. J’entrai dans sa chambre et luy fis une profonde révérence; elle me fit bon visage, me demanda des nouvelles de mon père, me dit quelle se souvenoit tousjours de Calais quand elle me voyoit; que j’y servois fort bien 2; me parla du feu des halles, et enfin me tesmoigna beaucoup de bonté. M. le Prince estoit au coin de la cheminée, qui me fit des yeux bien de l’amitié et enfin coula le long du paravent pour s’approcher de moy, et me dit : « Je vous ay fait faire compliment de ma part, et je suis bien ayse de vous assurer moy-mesme de mes services et de l’estime que j’ay pour vous. » Je luy respondis par une profonde révérence.
Je sortis incontinent, crainte de perdre l’occasion de parler au roy.
’ Catherine-Henriette Belier, première femme de chambre d’Anne d’Autriche. Il en a été question dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson.
2 11 s’agit de l’époque où Olivier d’Or messon était intendant. (Voy. sa biogra phie dans l’Introduction en tête de la pre mière partie de son Journal.)
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Estant dans le cabinet, le roy vint; je me présentai à Iny. Il me de- Février if>65. manda : «Comment se porte vostre père?» Je Juy dis qu’il n’avoit point de mauvais accident; mais son grand âge et son mal nous donnoient bien de la crainte. Il me demanda encore, marchant tousjours, s’il avoit de la fièvre; luy ayant dit qu’il en avoit peu, voyant que je suivois, il s’arresta sur la porte de la chambre de la reyne mère. Je luy dis que mon père m’avoit commandé d’avoir l’honneur de remercier sa majesté de la bonté avec laquelle il avoit reçu la très humble prière , qui luy avoit esté faite par M. Lévesque d’Agen, de me conserver la grâce qu’il m’avoit accordée et dont il avoit trouvé bon qu’il le remerciast; que je suppliois, en mon particulier, sa majesté de me continuer l’honneur de ses bonnes grâces. Le roy me répliqua :
« Quand vous les mériterez, je vous les accorderai volontiers; » et aussytost entra dans la chambre; et moy je me retirai et repassai chez M. Colbert, pour scavoir précisément l’heure que je pourrais le voir.
Je trouvai à sa porte M. Hotman, qui se mit dans mon carrosse pour revenir chez luy. Il me parla de la place de mon père, et me demanda si j’avois lettres ou brevet. Je luy dis que le roy avoit trouvé bon que mon père l’en remerciast, et qu’il luy avoit dit qu’il ne vouloit point donner de brevet, pour la conséquence; mais que sa parole valoit mieux que du parchemin. 11 me parla ensuite des grandes affaires qu’il alloit poursuivre a la chambre de justice : les procès contre les trésoriers de l’espargne, l’inscription en faux contre les rôles de M. de Guénégaud, le testament de Lambert, les vieux billets réformés.
De tous ces grands préparatifs, je jugeai que peut-estre la response du roy estoil pour me marquer que l’on agirait selon que je me conduirais à l’avenir. Je passai chez M. Le Pelletier, et luy dis mes aventures pour en informer M. Le Tellier.
Ap rès le disner, M. Joly vint voir mon père pour le contenter sur le désir qu’il avoit de recevoir l’extresme-onction; mais il le trouva tout changé; car il luy dit qu’il se remetloit à la providence de Dieu et s’abandonnoit à sa volonté, soit pour la mort, soit pour la vie; qu’il
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’évrier 1 665. ne vouloit plus rien désirer; que, pour les sacremens, il s’en remettoit à luy, et qu’il les luy donneroit, lorsqu’il le jugeroit à propos; qu’il vouloit bien guérir et mener une vie douloureuse, si Dieu le vouloit, et qu’il prendroit tous les remèdes que les médecins luy ordonneroient et qu’il demeureroit fort calme. Ce changement me resjouit fort, me faisant mieux espérer de sa guérison, et, dès le soir, sa playe parut plus belle et moins sèche que le matin.
Ayant dit à M. Joly ce que j’avois fait à midy, et comme j’avois passé chez M. Colbert pour le voir, il me dit qu’il me feroit sçavoir sur cela quelque chose qu’il n’avoit pas cm me devoir dire; et, après avoir ajouté qu’il avoit voulu me mesnager, il me dit que parlant à M. Colbert et l’asseurant que toute la famille luy rendroit service, il répliqua qu’il pouvoit asseurer M. le doyen qu’il estoit son serviteur; mais que, pour M. d’Ormesson le maistrc des requestes, il ne vouloit jamais avoir ny communication ny participation avec luy. Sur cela, je dis à M. Joly qu’il m’auroit fait plaisir de ne me point cacher cette circonstance, parceque je n’aurois point esté chez M. Colbert le matin, comme j’avois fait; et que, si j’eusse parlé à luy, il m’avoit exposé à quelque insulte ou extravagance fascheuse; que j’estois très fasché qu’il eust mesme cet avantage que j’eusse esté moy-mesme le rechercher, après ces paroles.
Le mercredy i 8 février, mon père a passé assez bien la nuit, ayant dormi deux heures. Le matin sa playe s’est trouvée fort 'belle, et M. Collot a commencé de luy faire des injections par une sonde dans la vessie. Ce qui luy a fait sortir du sang caillé et du gravier, et des ordures si puantes qu’on ne pouvoit les souffrir, et mon père s’est senti fort soulagé. On luy a ordonné du pain dans ses bouillons pour commencer à le nourrir davantage. Le reste de la matinée a esté fort calme.
M. Le Pelletier m’est venu voir, auquel j’ay appris les belles paroles de M. Colbert, et que je n’y retournerois plus. Il m’a dit que la reyne mère estoit instruite pour parler fortement au roy sur mon sujet; qu’il ne m’en pouvoit pas dire le détail, mais qu’il croyoit que cela
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
estoit lait, et que le roy avoit de quoy y faire réflexion; qu’il ne sça- Février liais, voit pas si cela opéreroit.
A midy, mon père a esté, sur un petit lit devant le feu, fort bien ^ parlant fort sagement de l’estât où d estoit; qu’il se sentoit mieux, mais qu’il falloit renoncer aux affaires et ne songer plus qu’à mourir, s’il revenoit en quelque santé. 11 a voulu voir la pierre en morceaux dont il a esté taillé.
Le jeudy 19 février, mon père n’a pas eu une nuit fort bonne, ayant bien des inquiétudes; néantmoins, la playe a paru fort belle et sans aucun mauvais accident. La goutte luy est venue aux deux pieds, et l’on a jugé que c’estoit une bonne marque, la nature paroissant forte et bien desgagée. J’ay esté le matin à la chambre de justice.
Arrivant, Foucault m’a demandé pourquoy je venois. Luy ayant dit pour remercier M. le chancelier, de la part de mon père; car je n’estois plus du procès de Lempereur, et [que] je me retirerois après qo’on auroit rapporté les requestes, il m’a dit: «Ce n’est que bagatelle; vous pouviez vous dispenser de venir pour cela. » J’ay cru que peutestre l’on souhaiteroit qu’à l’occasion du procès de Lempereur je n’allasse de longtemps à la chambre et que petit à petit j’en sortisse.
Ayant pris ma place à l’ordinaire, M. le chancelier, qui estoit entré, me demanda des nouvelles de mon père avec beaucoup d’affection. Les requestes rapportées, je me suis retiré. En passant, Brillac m’a dit que M. le chancelier estoit en peine de ce que je venois, et craignoit que je voulusse estre du procès de Lempereur; que cela estoit de conséquence, et qu’il avoit parlé de M. Fayet; qu’il l’avoù asseuré que je ne voulois pas estre du procès de Lempereur et ne venois que pour le saluer. Cela m’a fait croire qu’on luy en avoit
De la chambre j’allai au Palais, où M. Défila me dit l’histoire de M. d’Orbussan, conseiller au parlement de Toulouse, qui ayant fait maltraiter deux huissiers qui levoient la taille, pour les perdre les avoit fait accuser de viol et condamner; que M. Pellol avoit pris connoissance de cette affaire; qu’elle estoit renvoyée aux requestes de
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Février »665. l’Hostel; que d’Orbussan n’y vouloit pas comparoistre et demandoit son renvoy au parlement de Toulouse; que c’estoit la difficulté; que le roy affectionnoit cette affaire et la vouloit pousser à bout.
Je disnai chez M. le premier président, avec M. Le Pelletier, etluy contai mes histoires. Rentrant au logis, l’on me dit que M. de Turenne y avoit passé. Je fus aussytost chez luy. Il me dit en particulier que IVL Le Tellier agissoit de bon pied; qu’il avoit parlé à la reyne mère de la manière qu’il devoit parler; qu’hyer au soir elle avoit parlé au rov, et luy avoit dit qu’elle devoit prendre garde à ce qu’il feroit, si le bonhomme d’Ormesson venoit à mourir, pour la place qu’il avoit promise à son fds; quelle ne le connoissoit pas beaucoup, mais qu’elle en avoit ouy dire du bien, et que cela regardoit sa réputation, s’il la refusoit à cause de ce qui estoit survenu depuis; que le roy avoit bien pris cela, et luy avoit dit qu’il ne se plaignoit pas du jugement du procès; que mon avis avoit esté assez juste, mais que c’estoit à cause de la récusation, parce qu’il sembloit que j’avois pris à tasche de blesser ces deux juges1; que la reyne mère avoit répliqué qu’elle ne sçavoit ce que c’estoit que cette récusation , mais qu’elle n’en parloit que pour son intérest; que le roy luy avoit demandé qui luy avoit dit d’en parler, afin qu’il jugeast de la chose par la personne qui luy auroit parlé ; quelle luy avoit dit que c’estoit M. de Turenne; que le roy avoit répliqué : « M. de Turenne m’ayme; mais il considère beaucoup les gens de la robe; » qu’il y songeroit; et que l’affaire en estoit demeurée là; que la reyne mère luy en avoit fait le récit, et que, luy, il estoit allé ce matin au lever du roy, pour observer ce qu’il diroit; que le roy luy avoit fait aussy bon visage qu’à l’ordinaire, mais qu’il ne luy avoit rien dit; qu’il falloit voir ce que cela devienclroit, et qu’il parleroit à M. Le Tellier. Il me tesmoigna l’amitié la plus obligeante du monde, parlant de sa manière d’agir sincère, et qu’il s’estoit seul maintenu en estât de dire au roy bien des vérités que les autres n’oseroient dire, estant rampans misérablement.
1 Pussort et Voisin, dont Fonquet avait demandé la récusation, comme on l’a vu plus haut
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Il m’a dit encore que M. de Machault1, intendant de Champagne, Février i665. venoit de sortir de chez luy, qui luy avoit dit qu’il partoit pour la Picardie, ayant la place de M. Courtin. Cela me surprit, parceque le roy avoit assuré M. Courtin qu’il luy conserverait son intendance de Picardie. M. de Turenne me dit que M. Colbert estoit. un compère qui ne perdoit aucune occasion d’establir les siens. L’affaire de Fargues est l’occasion de ce changement; car M. de Machault va pour le juger souverainement, et M. Courtin l’avoit refusé. Il me semble que M. Le Tellier doit en ressentir de la peine; car M. Courtin est de ses amis, et il l’avoit maintenu dans son employ de Picardie.
Le vendredy 20 février, mon père a passé la nuit avec des inquiétudes et sans dormir, bien qu’il eust pris un julep pour dormir.
Le reste de la journée, il a esté assez bien, m’ayant envoyé dire, après le disner, qu’il croyoit estre guéri. M. de Bar m’a dit que M. de Machault avoit la mesme commission que M. Courtin, n’y ayant que les noms changés, et qu’il alloit juger Fargues; que M. de Mazarin avoit vendu au roy des meubles le quart de ce qu’ils valent, et que, s’il ne se conduisoit mieux , il se laisserait clespouiller.
Je fus ce jour-là, au sortir de chez M. le chancelier, voir M. de Pomponne2, qui me dit avoir vu un horoscope pour M. Fouquet; qu’il estoit à Saint-Mandé, et qu’il marquoit précisément tout ce qui estoit arrivé , et qu'il reviendrait un jour aussy puissant qu’il avoit esté.
Le samedy 2 1 février, mon père a passé la nuit fort mal, avec de très grandes inquiétudes, s’estant fait lever et recoucher plusieurs fois, ayant eu de grandes resveries, et son julep n’ayant rien fait que de luy embarrasser la teste, en sorte qu’il a tesmoigné un abandonnement extraordinaire et une impatience jusques à ne vouloir plus souffrir d’estre pansé, disant tousjours qu’il estoit mieux de le laisser mourir en repos que de le tourmenter inutilement. A midy, son ventre commença à s’ouvrir et continua quatre fois jusques au soir, sans di-
! Louis de Machault, reçu maître des taire d’état en 1671, disgracié en x 0 7 g ,
requêtes le 3o décembre 1649. mort en 1699. Il était un des amis les
2 Simon Arnauld de Pomponne, secré- plus dévoués de Fouquet.
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ininution de la fièvre. Au contraire, elle s’alluma et les inquiétudes augmentèrent beaucoup.
Le soir, M. Courtin me vint voir, qui me confirma que l’on avoit donné à M. de Machault la commission de Picardie aux mesmes tenues que la sienne, nonobstant que le roy luy eust dit quelle luy seroit conservée. Luy ayant parlé de l’ambassade ordinaire d’Angleterre, il me respondit qu’on ne luy en avoit rien dit, quoyque M. de Comminges demandast à revenir; mais qu’il n’avoit pas assez de bien pour la soustenir, et que le premier article de despense estoit dix mille livres pour le loyer d’une maison; que M. d’Estrades, par mesnage, s’estoit logé hors la ville et qu’il luy en coustoit six mille livres; il parle sur tout cela fort bien.
Cette conduite me surprend : que M. Colbert ne garde aucune mesure avec M. Le Tellier, et que ce changement se soit fait sans en parler à M. Courtin. Le procès de Fargues en est l’occasion; mais je crois que la cause essentielle est que M. Courtin a obtenu l’employ de Picardie malgré M. Colbert, et qu’il est des intimes amis de M. Le Tellier.
M. Le Pelletier nous dit ensuite, à M. Boucherai et à moy, que M. de Turenne avoit rapporté à M. Le Tellier ce que la reyne avoit dit au roy, sur la place du conseil de mon père; et ensuite il dit que le roy, le vendredy, après le disner, avoit rapporté, en présence de MM. Colbert, Le Tellier et de Lyonne , comme je l’avois abordé dans le grand cabinet de la reyne mère; qu’il m’avoit demandé des nouvelles de la santé de mon père, et qu’ayant vu que je le suivois pour luy parler, il avoit d’abord eu envie de me dire que peut-estre mon père n’en mourroit pas, et qu’il le souhaitoit; mais qu’il avoit trouvé mieux de s’expliquer et qu’il m’avoit dit que, quand je mériterois ses bonnes (jrâces, il me les accorderoit ; que M. Le Tellier avoit dit que c’estoit une alfa ire à y penser et que l’on disoit, dans le monde, que l’on jugeroit de la véritable cause de l’esloignement de Piocquesante par cette afiaire-cy.
M. Boucherai parut surpris des termes de la response du roy; car
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je ne les iuy avois pas dits, comme M. Le Pelletier [parut surpris], Février 1 665. que je ne iuy eusse pas dit ce que M. de Turenne avoit dit. Je dis que nous nous devions cette fidélité les uns aux autres, quand on avoit exigé le secret, de le garder exactement; que M. de Turenne i’avoit exigé de moy, et que je ne favois pas dit à Boucherat, quoyque je sçusse que M. de Turenne le Iuy eust dit, comme M. Le Pelletier me F avoit dit, pour la response du roy.
Le dimanche 22 février, mon père a très mal passé la nuit, son flux de ventre ayant augmenté avec beaucoup de fièvre et d’inquiétude. Sa playe néantmoins se trouva assez belle; mais, cet accident nous faisant tout craindre , nous envoyasmes quérir M. le curé de Saint- Nicolas, cpii, le trouvant fort mal, convint de Iuy donner l’extresmeonction. Ce qu’il fit, l’ayant envoyé quérir en carrosse pour faire moins d’esclat. Mon frère le minime, MM. de Colanges, de Sancé et d’tfarouis1, se trouvèrent heureusement, en sorte que ce sacrement Iuy fut administré en présence de toute sa famille. Il le reçut avec beaucoup de dévotion, faisant luy-mesme toutes les responses; et après, il nous donna à tous sa bénédiction, nous recommandant la paix entre nous, la crainte de Dieu, et de préférer tousjours la justice à toutes sortes de raisons du monde. Toute sa famille estoit en larmes à cette action; et, Iuy, monstra beaucoup de courage. Après avoir reçu ce sacrement, il pria M. le curé de dire à ses médecins de ne le plus panser; que c’estoit renouveler ses douleurs inutilement. Néantmoins,
M. le curé Iuy dit qu’il falloit s’abandonner à la providence de Dieu, et le fortifia.
Le soir, MM. Vezou et Collot trouvèrent sa playe fort belle et que la vessie se nettoyoit fortbien, et, nonobstantle devoiement, M. Vezou donnoit espérance; M. Collot, au contraire. Il faut que j’observe icy que jamais toutes les personnes de condition de Paris n’ont tesmoigné prendre tant d’intérest à la santé d’une personne qu’à celle de mon père. Deux ou trois cents personnes y envoient tous les jours et
1 Guillaume cl’Harouis, seigneur de Marie-Madeleine de Coulanges , petite-fille l’Épinay et autres lieux, avait épousé d’André d’Ormesson.
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Février 1 665. beaucoup y viennent eux-mesmes à la porte. Les autres entrent et nous voient, et la considération de mon intérest, à cause de la place de mon père, fait que tous les gens d’honneur s’y intéressent.
Le lundy 2 3 février, mon père passa un peu mieux la nuit. Toutes ses douleurs cessèrent, et il sentoit avoir envie de dormir. Sa playe estoit fort belle et tout concourt à nous donner beaucoup d’espérance; son devoiement estoit presque cessé. Le soir nos amis vinrent s’en resjouir, et M. Le Pelletier m’en tesmoigna beaucoup de joye, à cause de mes affaires. Il me dit qu’il croyoit que, non-seulement on ne me donneroit pas la place de mon père, mais qu’on la donneroit à M. Poncet.
Le mardy 2 4 février, mon père a passé la nuit assez doucement. VI. Collot a repassé son bouton dans la vessie pour s’asseurer s’il n’y avoit rien, et, après l’avoir nettoyée pour la dernière fois, il n’y a plus mis qu’un emplastre pour la laisser se refermer. Ainsy le mal n’est plus de la playe, mais du flux de ventre, qui a recommencé toute la nuit; ce qui abat fort mon père. Le père de Harlay me dit qu’il avoit vu M. de Villeroy, qui luy avoit dit qu’il croyoit qu’on m’osteroit la place de mon père et qu’on la donneroit à M. Poncet; mais que je devois me consoler d’estre dans l’estime de tout le monde, et que, dans peu, on reviendroit à moy, et qu’il estoit impossible que les choses durassent dans l’estât quelles estoient.
Ap rès le disner, M. le premier médecin vint voir mon père. Il le trouva assez bien, et nous dit que la veille la reyne mère s’estoit trouvée mal d’une colique; qu’elle avoit vomi, et il me parla comme n’approuvant pas les remèdes de M. Gendron, qui en donne à la reyne mère, à cause de son cancer à la mamelle. M. de Massenau me dit, sur l’affaire de M. de Rocquesante, que l’on avoit donné un arrest à la chambre de justice sans avoir esté deslibéré, par lequel M. de Gizaucour avoit esté commis pour informer sur la plainte du procureur général; quelle consistoit en trois chefs : le premier qu’un des amis de M1111' du Ru, parente de M. Rocquesante, l’ayant prié de demander pour luy un employ dans les gabelles, et M. de Piocquesante l’ayant obtenu de
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M. Berryer, il avoit esté donné de l’argent à cette dame, et que M. de Février 1 665. Rocquesante avoit remercié celuy qui l’avoit donné; le second, qu’estant rapporteur de l’affaire de Vassor contre Nègre, Nègre avoit employé cette dame pour se le rendre favorable, et que, pour ce, i! avoit donné de l’argent; le troisième, qu’estant dû à un gouverneur de Picardie i 2,000 livres, il avoit employé le crédit de M. de Rocquesante auprès de M. Berryer, et que, son affaire ayant réussi, il avoit donné mille escus à cette dame.
Le soir, mon père se trouva plus mal et fort abattu, le flux de ventre ne discontinuant point et les éjections estant toujours plus mauvaises.
Le mercredy 2 5 février, mon père a passé mal la nuit, avec inquiétude, sans dormir, son flux de ventre continuant tousjours, en sorte qu’il ne nous laisse presque plus d’espérance. On luy a donné un remède pour arrester ce flux. Il n’y a point de chambre, M. le chancelier s’estant trouvé un peu mal. Le soir, le remède a paru avoir fait un bon effet, et M. Vezou nous a voulu faire croire qu’il y avoit disposition à mieux.
Le jeudy 26 février, mon père a fort mal passé la nuit, sans dormir et avec inquiétude, le flux de ventre augmentant et avec des humeurs plus mauvaises, mon père s’abattant fort et commençant à avoir peine à avaler le bouillon, à cause des flegmes qui s’amassent dans la poitrine. Son visage m’a paru tout changé et tout retiré. Enfin, il est fort mal et sans espérance, à cause que son estomac ne digère plus.
J’ay esté chez M. le chancelier luy parler d’une affaire du chapitre d’Uzès, de religieux de Sainte-Geneviève. Il m’a fait beaucoup de complimens, marquant estime pour moy. En sortant de la chambre, j’ay trouvé M. Pussort, qui n’a pas fait semblant de me connoistre, passant près de moy avec une fierté qui m’a paru affectée. M. Le Tellier m’a fait, hyer, proposer de faire parler au roy par quelque valet de chambre, disant seulement les sentimens et les discours de tout Paris dans cette affaire, afin que cela paroisse moins suspect. Je
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Mars if>65. reçus bien cette proposition; mais elle me fit pitié, et que M. Le Tellier fust réduit à un remède de cette qualité pour une affaire qu’il affectionne fort et qui le regarde en quelque sorte, et que le roy ne souffre pas qu’on luy donne un avis important et qu’il faille se cacher et le tromper pour luy faire entendre des choses aussy importantes à son service.
Le vendredy 2 7 février, mon père a passé la nuit avec la fièvre et beaucoup d’inquiétude, le flux de ventre continuant tousjours.
A neuf heures du matin, il a reçu le S^Sacrement par les mains de M. le curé, évesque d’Agen. Les médecins croient qu’il ira jusqu’au dix-septième ou dix-huitième jour de sa taille, c’est-à-dire à demain ou dimanche. J’ai vu M. Le Laboureur pour M. de Guitry, Mme de Nogent pour son fils, Mme la duchesse de Chaulnes pour Mme de Choisy f afin que ces personnes, estant bien persuadées que le roy, pour sa réputation, ne doit pas manquer à sa parole sur la place de mon père, puissent en dire un mot, s’ils en trouvent l’occasion, sans parler de moy ny de mes intérests.
Le samedy 28 février, mon père a encore plus mal passé la nuit avec la fièvre et des inquiétudes, se plaignant de beaucoup de douleurs. MM. Vezou et Collot l’ont trouvé plus foible, et néantmoms sa playe belle. Il a refusé de prendre une troisième médecine, disant que cela n’estoit que pour le faire durer et souffrir davantage. Il a passé la journée assez doucement, avec beaucoup de connoissance, et estant bien ayse qu’on luy parlast de Dieu. J’ay envoyé avertir de cette extresmité M. Bailly2, qui v est venu, après le disner, avec des protestations de civilité.
Le dimanche ier mars, mon père a passé trois heures de la nuit assez doucement; mais, après, til a eu beaucoup d’inquiétudes et de douleurs, ayant toute connoissance, offrant tousjours toutes ses peines
1 Jeanne Olympe Hurault de l’Hospital , ! Il a été question plus haut de cet
née en i6o4, morte en 1670. Elle avait avocat général à la chambre des comptes, épousé Jean de Choisy, qui avait été chan- qui avoit épousé une belle-sœur d’Olivier celier de Gaston d’Orléans. ’ d’Ormesson
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à Dieu, ne pouvant presque plus prendre de nourriture. Il a passé Mars ,605. ainsy toute la journée, s’affoiblissant tousjours, mais priant tousjours Dieu et recevant tousjours bien ce que luy disoient de temps en temps, ou M. d’Agen, ou mon frère le minime, ou M. le chapelain.
Ces deux derniers ont passé la nuit auprès de luy.
Le lundy 2 mars, mon frère le minime est entré dans ma chambre, après cinq heures, et m’a dit que mon père venoit d’expirer; qu’il avoit beaucoup souffert toute la nuit, se plaignant de douleurs et disant qu’il n’en pouvoit plus, mais ayant tousjours sa connoissance entière et prononçant des sentences des psaumes, plein de confiance et de résignation en Dieu, disant : In te, Domine, conjido; non confundar in œternum; ad Dominum, cum tribularer, clamavi ; te Deum laudamus; magnificat anima mea Dominum; et qu’environ cinq heures, iJ avoit cessé de se plaindre; avoit dit qu’on luy ostast la bougie, qui luy donnoit dans les yeux, et qu’un moment après Novion avoit vu que ses yeux, qu’il tenoit tousjours fermés, se renversoient; qu’ils avoient aussytost commencé les prières de la mort, et qu’il avoit rendu l’âme peu ajirès, sans effort.
Ayant aussytost envoyé par toutes les religions1, pour faire dire des messes, j’ay esté prier Dieu pour luy à la Mercy. Cette nouvelle ayant esté respandue partout, les visites ont commencé, dès dix heures, et elles ont continué jusqu’à la nuit avec une foule extraordinaire. Toutes les personnes, et de la cour, et de la robe, et du commun, tesmoignant un regret véritable de sa perte, avec une estime toute particulière de sa vertu, la conduite de toute sa vie et celle qu’il a tenue dans cette dernière occasion du procès, et la fermeté avec laquelle il a souffert l’opération de la taille, et considéré , ou plustost souhaité la mort, estant en admiration de tout le monde, en sorte que chacun se pressoit de venir tesmoigner sa douleur de sa perte. L’on y ajoutoit encore la considération de mes intérests et le désir que le roy me conservast sa place dans le conseil, me l’ayant promise, et la
' Dans tous les couvents.
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M«n\s i «i 6 5 . crainle que l’on ne prist cette occasion pour se venger contre moy de l’affaire de M. Fouquet.
Le soir, M. le premier président me vint voir avec mille tesmoignages d’amitié, et il me dit qu’il viendroit à l’enterrement, et que je prisse mes mesures afin qu’il n’y eust aucun embarras. Je ne dois pas omettre qu’il ne se peut donner plus de marques d’affection que j’en ay reçu de luy, de M. son fils et de toute sa famille dans cette dernière occasion. Il me dit comme M. Colbert le faisoit rechercher d’amitié, à cause d’une visite qu’il avoit faite au roy sur la suppression des augmentations de gages du parlement, et sur ce qu’il ne pouvoit donner aucun argent au commerce sans emprunter; mais il ne m’en put dire le détail. Je pris la résolution de ne point prier les ducs du service, afin d’éviter la contestation, et de faire que MM. les évesques se missent dans le chœur.
Le mardy 3 mars, M. du Petit-Marais, conseiller de la grand’ chamhre, et M. l'abbé de Lezeau l, furent le matin faire les complimens à M. le chancelier, qui tesmoigna toute l’estime et l’amitié possibles pour mon père, ne pouvant se lasser d’en dire du bien, faisant pour moy toutes les offres de bonne volonté et de services, et, en effet, il m’avoit envoyé les faire par M. Picot, son exempt. Ensuite, ils furent chez tous MM. les présidens à mortier; et, au retour, ils me demandèrent si l’on pouvoit faire que le corps se trouvast à Saint- Nicolas, pour éviter la longueur du chemin, et combien il y auroit de personnes de deuil, afin qu’il y vins! autant de présidens. Avant dit que nous serions cinq, et que l’on ne pouvoit changer 1 ordre résolu, ils se chargèrent de le dire à M. le premier président. Ce jour, les visites continuèrent avec une foule estonnante et de la cour et de la ville, chacun tesmoignant une douleur véritable de la mort de mon père.
Le mercredy 4 mars, mon fils fut le matin chez M. l’archevesque pour le prier du service, et il convenoit de se mettre près du chœur
Nicolas-Lefèvre de Lezeau, chanoine 11 était neveu d’André d’Ormesson et coude 1 église de Paris, né le i“r août i6ad. sin d’Olivier
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
avec les autres évesques qui avoient promis d’y estre; mais M. l’é- Mars 1665 vesque de Seez1 l’en destourna. Beaucoup de personnes et des parens et des amis, s’estant rendus céans à onze heures pour le convoy, je fus surpris que l’on m’avertist que les prestres marchoient, sans vouloir attendre. Je descendis, et j’obtins avec peine de M. le curé qu’il attendroit que M. le premier président fust venu; ce qu’il lit.
Arriva peu de temps après M. le premier président, avec MM. les présidens de Maisons, de Mesmes, Champlastreux et de Nesmond. L’on marcha aussytost, M. le premier président marchant avec moy, M. de Maisons avec mon fils, M. de Mesmes avec mon neveu de Colanges2,
M. de Champlastreux avec M. de Sancé, et M. de Nesmond avec M. d’Harouis. La suite estoit fort grande. Le peuple estoit en foule par les rues pour voir passer ce convoy, et chascun tesmoignoit douleur de cette mort. Dans l’église, toute la nef estoit pleine de peuple, et le chœur estoit si rempli de personnes de condition de la cour et de la robe, que l’on n’y pouvoit entrer. M. le président Le Bailleui3 y estoit, et M. le président de Novion y arriva, en sorte que, de tous les présidens à mortier, il n'y manqua que M. Le Coigneux; presque tous Messieurs du conseil, les maistres des requestes et les conseillers de la cour y estoient, avec un sentiment de desplaisir de cette perte. Enfin, chacun avoua que l’on n’avoit point vu un concours plus grand de personnes de condition, ny plus d’affection. L’honneur,
1 Pierre Rouxel de Medavy fut évêque
de Seez de 1 65 1 à 1670.
3 Philippe -Emmanuel de Coulanges, tils de Philippe de Coulanges et de Marie Lefèvre d’Ormesson, tille d’André d’Ormesson et sœur d’Olivier. Il avait été reçu conseiller au parlement de Paris en i65g, dans la première chambre des enquêtes.
Voici comment le caractérise le Tableau du pai-lement : «Est spirituel, mais jeune, de nulle application et de nulle capacité, petit-fds de M. d’Ormesson, conseiller d’état. » Plus bas sont écrits ces mots d’une
autre main : « M,n0 de Sévigny, sa tante, a beaucoup de pouvoir sur luy. » Le petit Coulanges, comme on l’appelait, est surtout connu par les lettres de Mn,c de Sévigné et par des couplets ingénieux.
3 Louis-Dominique Le Bailleui, marquis de Château-Gontier, fds du surintendant des finances, avait été reçu président à mortier le 20 août i6Ù2. D’après le Tableau du parlement, il était « doux et d’humeur facile, s’acquérant beaucoup d’amis dans le Palais et à la cour, où il en cherche volontiers. »
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Mars 1 665. que M. le premier président noils fit estoit grand; car il ne va à aucun service, et n’a voit pas mesme esté à celuy de M. de Nesmond.
MM, les évesques de Laon1, dœ Saintes2, d’Amiens3, d’Angoulesme4 et de Bayeux5 s’y trouvèrent auprès du chœur. Je me dispensai d’y convier MM. les ducs et pairs, pour éviter la contestation avec les présidens de la cour. Le service fut achevé à une heure et demye.
Après le disner, les visites continuèrent avec une très grande foule. M. de Turenne me vint voir, qui me dit une particularité considérable d’une lettre interceptée, qui fut lue devant le roy, par laquelle on marquoit combien l’exil de Rocquesante estoit mal reçu et passoit pour une action et de violence et d’injustice, et l’on parloit de la faveur de M. Colbert, qui estait le maistre et tout puissant; que ces sortes de choses pouvoient faire connoistre au roy la vérité, que personne ne luy osoit dire.
D’autres me dirent que M. de Saint- Aulnays 6 avoit prié, par une lettre, M. de la Vrillière d’en présenter une au roy et une à la reyne mère; que celle du roy avoit esté lue, en sa présence, par M. de Louvois; quelle portoit une déclaration des injustices et persécutions qu’il avoit reçues, nonobstant les services qu’il avoit rendus; qu’il alloit chercher un autre maistre, qui sçust rescompenser le mérite; qu’il renonçoit à estre jamais François; que le roy d’Espagne luy donnoit douze mille escus de pension; que, tant que le roy suivroit les sentimens de ceux de qui il prenoit conseil et dont la conduite mettait toute la France au désespoir, il auroit autant d’ennemis que de
’ César d’Estrées, évêque de Laon de 1 653 à 1681.
2 Louis de Bassompierre, évêque de Saintes de i648 à 1675.
Jean Faure, évêque d’Amiens de 1 653 a 1687.
François de Péricard, évêque d’Angoulème de 1 646 à 1689.
François de Nesmond, évêque de Bayeux de 1661 à 1715.
6 Voy. sur ce personnage les Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 193, dans les Œuvres de Louis XIV (édit, de Paris, 1806, Treutlel et Würtz). Le nom y est écrit Saint- Aunay . — Gui Patin parle de Saint-Aulnays dans sa lettre du der nier mars 1 66 5 ; mais le nom a été altéré par les éditeurs, qui ont écrit Saint- Annés. Il est probable que le manuscrit portait Saint-Aunés.
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sujets; qu’il laissoit ses enfans en France. S’ils avoient du cœur, ils Mars ! 665. en feroient autant que luy; s’ils estoient des lasches, ils demeureroienl, et qu’il déclaroit au roy qu’il ne seroit jamais son serviteur ny son sujet.
Un autre me dit que M. le Prince, avec Chamilly1, avoit eu la curiosité de voir un homme logé dans l’isle, qui faisoit paroistre le diable; que d’abord un lion estoit venu à luy; puis un squelette, puis trois potences, trois roues, et avec les hommes pendus et roués.
Le jeudy 5 et le vendredy 6 mars, les visites ont continué de toutes les personnes de la plus haute condition de la cour et de la ville, avec des sentimens très obligeans pour la mémoire de mon père, qui a l’estime et l’affection de tout le monde2.
Le lundy 9 mars, je fus le matin à la chambre de justice, ayant, le dimanche précédent, esté avec mon fds faire mes complimens à M. le chancelier, qui me tesmoigna beaucoup de desplaisir de la mort de mon père. Je trouvai que l’on estoit assis; je rapportai deux petites affaires pour les créanciers de M. Fouquet, et puis je me retirai à cause du procès de Lempereur, dont je ne suis plus. L’on m’a dit que mon entrée fut regardée par Foucault, et qu’il sembloit qu’on eust voulu que je me fusse retiré moy-mesme de la chambre.
Je crois avoir omis de dire que, outre M. Dejean mis à la Bastille pour l’affaire de M. de Guénégaud, on a encore arresté l’escuyer de Mme de Guénégaud et beaucoup de ses domestiques, mesme à la campagne, et il paroist que toute la colère tombe sur luy.
Ce mesme jour, ma nièce de Sancé 3 accoucha d’un garçon.
1 Erarcl Bouton, comte de Chamilly, né en 1 63o, devint maréchal de camp en 1668. Il avait été page, puis compagnon d’armes du grand Condé.
2 Gui Patin exprime , dans ses lettres , qu’on ne saurait accuser d’excès de bienveillance, une opinion très-favorable à André d’Ormesson. 11 écrivait, le i3 février
i665, à son ami Falconet: « Le bonhomme
M. d’Ormesson, âgé de quatre-vingt-neuf ans, fut hier taillé pour la pierre ; il a dormi toute la nuit, et on espère qu’il en guérira encore; il le mérite par son extrême probité et sainteté de vie. » (Voy. encore la lettre du 3 mars i665.)
3 Anne-Marie de Coulanges , fille de Philippe de Coulanges et de Marie Lefèvre d’Ormesson, sœur d’Olivier
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Mars i fu»5. Le mardy î o mars, je retournai encore à la chambre de justice et parlai d’une petite affaire, et je sortis aussytost.
Au retour, M. l’archevesque de Sens1, qui ne me connoissoit que de nom, me vint voir. Il me fit mille civilités et tesmoignages d’estime sur ma conduite et ma vertu extraordinaire dans l’affaire de M. Fouquet, me demandant mon amitié et enfin me disant beaucoup de choses très obligeantes.
De là, je fus aux Minimes, à un service de mon père que les religieux firent fort honnestement; mon oncle de Lezeau et sa famille, et beaucoup deparens, s’y trouvèrent, ainsy que MM. de Vertamont et Boucherat. Minc de Sévigné me dit qu’elle iroit, l’apresdisnée , voir M""’ de Montausier, qui s’esLoit expliquée fort avantageusement pour moy, et avoit dit que le roy se feroit tort de manquer à sa parole. Mme Martel me dit que, le jour précédent, la reyne mère avoit parlé très bien de mon père et de moy, et qu’il ne se peut rien dire de plus avantageux pour sa mémoire et pour ma réputation que ce qui avoit esté dit sur cela.
Je ne puis omettre que tout le monde s’intéresse en ce qui me regarde, que l’on compastit à l’injustice qu’on me fait pour la place de mon père; que chacun eu tesmoigne du desplaisir. Car l’on dit que M. Toiicet y a bonne part; d’autres qu’on n’en disposera pas, à cause que M. Pussort est supernuméraire.
Je disnai aux Minimes avec MM. de Colanges, Sancé, d’Harouis, Chezières et M. Le Laboureur2. Je fus ensuite au conseil. Le roy envoya quérir M. le chancelier pour assister au conseil de commerce,
qui est un nouveau conseil composé de 3 . . et de MM. Voisin
et Pelletier-Ia-lïoussaye 4, maistre des requestes.
1 Louis Henri de Gondrin lut arche¬
vêque de Sens de 1646 à 1 6 7 4 -
3 11 s’agit probablement ici de Jean Le Laboureur, né en i6'i3 et mort en 167b. On lui doit beaucoup d’ouvrages histo¬
riques, et, entre autres, un commentaire sur les Mémoires de Michel de Castelnau.
3 Les premiers noms 11e sont pas indiqués dans le manuscrit.
4 Nicolas Le Pelletier, seigneur de la Itoussaye, reçu maître des requêtes le 19 décembre 1660 : «A l’esprit porté au bien, fort attaché à sa famille et bon juge. » (Portrait des maîtres des requêtes.)
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Le mercredy 1 1 mars, le matin à la chambre; de là, au Louvre, où je trouvai que le roy avoit entendu la messe et qu’il alloit à la chasse. Je vis M. l’archevesque de Paris, qui me dit comme il avoit esté, en sa jeunesse, guéri de la sciatique avec un fer chaud, qu’on luy enfonça dans la cuisse. Il me dit qu’on luy avoit raconté que la reyne mère avoit dit au roy, sur mon sujet, qu’il se faisoit plus de tort qu’à moy.
Au retour, je trouvai au logis M. de Guitaut1, qui m’attendoit. 11 me dit (pie M. le Prince luy avoit ordonné de me venir tesmoigner la part qu’il prenoil à la perle que j’avois faite; qu’il n’y avoit pas envoyé plus tost par des raisons que j’entendois bien; que, par ces mesmes raisons, il n’y estoit pas venu luy-mesme; qu’il me prioit de croire qu’il me serviroit en toutes occasions comme une personne pour qui il avoit beaucoup d’estime; que, pour luy [Guitaut], en son particulier, il avoit esté bien ayse d’estre chargé de celle commission pour m’asseurer de ses services. Je luy dis que je recevois, avec le respect que je devois, l’honneur que M. le Prince me faisoit de se souvenir de moy; que j’entendois bien les raisons dont il me parloit; que, par ces mesmes raisons, je n’irois pas sytost remercier M. le Prince, et que, depuis que j’avois esté chargé de la dernière affaire qu’il sçavoit, j’avois cru que je ne pouvois mieux faire ma cour à des personnes de très haute condition qu’en ne*les voyant point, et qu’ils l’avoient fort approuvé. Je l’accompagnai jusques à son carrosse.
Après le disner, je fus chez M. bouquet pour faire un recollement de certains meubles estant dans un grand coffre de la Chine.
Le jeudy 1 2 mars, je fus à sept heures du soir voir M. le cardinal de Retz, logé depuis trois jours aux Jacobins réformés2, ayant esté mandé par le roy pour l’obliger d’aller à Rome, sans néantmoins
1 II s’agit ici probablement de celui qu’on appelait le petit Guitaut ou Guitaut de Peichpeyrou , ou Puypeyroux. Le petit Guitaut était fils de François de Comminges, capitaine des gardes de la reine, dont il a été souvent question dans la pre¬
mière partie du Journal d’Olivier d’Ormesson.
s Le dernier couvent des Jacobins avait été construit, en 1 G 1 1 , rue Saint-Honoré. Ce tut là que se réunit le club des Jacobins.
Mars 1 6(
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Mars 1 665. autre qualité que celle de cardinal. 11 estoit avec M. le mareschal de Villeroy. Après, il nous reçut fort civilement, M. de Petit-Marais et moy, et, me conduisant, il me fit beaucoup de complimens sur la dernière affaire. J’ay sçu qu’il avoit esté mal reçu du roy; qu’il avoit esté voir M. Colbert, qui ne l’avoit pas encore visité; que M. Le Tellier ne l’avoit esté voir que cinq jours après son arrivée; qu’on vouloit qu’il allast à Rome, et qu’on ne luy en parloit pas; enfin, qu’il crevoit dans son cœur de ce traitement; que l’on rappeloit M. de Créquy 1 et qu’on parloit d’y envoyer M. de Vitry.
Je vis ensuite M. de Sève, qui me dit que M. de Caumartin 2 avoit demandé au roy la place de mon père, et que pour luy, qui la pouvoil demander, il ne le feroit jamais, n’y ayant aucun homme d’honneur qui la pust prétendre à mon exclusion. Je vis après M. d’Aligre, qui me parla fort bonnestement, et me dit que c’estoit une honte qu’on me fist l’injustice de m’oster la place de mon père qui m’estoit donnée. Je fus au Louvre visiter M. de Villeroy, qui me fit beaucoup d’amitié, me tesmoigna le dessein de me servir, et me dit qu’il en avoit parlé avec M. Le Tellier; qu'il estoit bien difficile à présent de parler; néantmoins qu’il le feroit aux occasions, me tesmoignant que jamais homme de la robe n’avoit acquis plus d’estime et de réputation que moy. Je vis aussy Mme de Villeroy, qui me fit bien des civilités.
Je vis après M. le premier médecin, qui me tesmoigna bien du desplaisir que mes affaires n’alloient pas comme il le souhaiteroit. De là, visiter Mmc la mareschale de la Mothe 3, qui m’avoit fait faire complimens sur ma perte, et qui me reçut fort civilement.
1 François de Créquy, maréchal de France en 1 668 , mort en 1687. 11 avait été ambassadeur à llome.
2 Louis-François Le Fèvre, seigneur de Caumartin, reçu maître des requêtes le
1 4 juin 1 653. 1 A de la probité et avoit de grands desseins, qui sont échoués par l’attachement qu’il a avec M. le cardinal
*de Retz. » ( Portrait des maîtres de requêtes.) Ces notes, comme on l’a déjà remarqué, ont été rédigées entre les années 1657 et
3 Louise de Prie , mariée à Philippe de la Mothe-Houdancourt , gouvernante des enfants de France , morte en 1709. (Voy. les Mémoires de Saint-Simon , à cette date.)
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J’entrai ensuite chez le roy avec M. de la Salle, dans la première Mars .66 salle où sont les coffres arrangés comme des barrières, pour empescher qu’on ne bouche la porte. M. de Turenne me dit de ne me point mettre en lieu où le roy crust que je voulusse luy parler. L’on m’appela des premiers, et, m’approchant pour me présenter devant le roy, M. de la Salle et M. de Coaslin me donnèrent leurs places, afin que je pusse estre vu. Le roy me vit et me regarda deux ou trois fois. L’on m’offrit de me faire passer au premier rang; mais je ne voulus pas, pour ne point monstrer d’affectation.
J’entrai ensuite dans la petite chambre, où le roy va prier Dieu et où peu de gens entrent. M’y trouvant trop seul et craignant que le roy n’y vinsl , je passai dans le grand cabinet, où il n’y avoit que M. le Comte1, MM. de Turenne, de Villeroy, Mortemart2, Vivonne3 et de Verneuil. Ce dernier me dit son chagrin sur ce qu’on ne luy donnoit que quarante mille livres pour son emmeublement pour aller en Angleterre, et qu’on luy avoit envoyé son ordonnance par un laquais.
Dans ce temps entra M. Colbert, qui, m’ayant vu, me salua assez honnestement, et moy luy. Passant auprès de moy pour aller à quelqu’un, il me dit, « Je suis vostre serviteur, » et moy je le saluai sans parler, et après j’entrai en conversation en quart avec luy, M. de Turenne et M. de Grammont, disant mon mot, sans tesmoigner l’éviter ny le fuir. Pendant ce temps, le roy ayant passé pour aller à la messe, sans qu’on l’eust vu, je sortis pour m’en aller et suivis M. de Turenne, qui approuva ce qui s’estoit passé, et me dit que c’estoit assez.
Je suis obligé de remarquer qu’il n’y eut aucune personne de qualité qui ne me fist grand accueil, et chacun contribuoit à faciliter que le roy me vist.
De là, je fus chez la reyne mère, où tous les siens me firent beau-
1 Thomas de Savoie, pour lequel on avait fait revivre le titre de comte de Soissons.
1 Louis de Rochechouart, duc de Mor-
lemart, mort le 3 avril 1688. — 3 Louis- Victor de Rochechouart, comte, puis duc de Vivonne, amiral des galères de France en 1669.
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coup d’accueil. Après la messe, m’estant présenté devant elle, elle rue fit sicnc de la teste avec bonté. Monsieur le duc d’Orléans s’a-
vança à moy, pour me dire qu’il estoit fasclié de la perte que j’avois faite. Après, la reyne m’appela et me dit quelle avoit regret à la mort de mon père; qu’elle sçavoit qu’il vouloit. mourir. Je luv respondis que je recevois avec grand respect l’honneur qu’elle me faisoit; que mon père avoit tesmoigné grande fermeté, à la mort, et beaucoup de piété. Elle me dit qu’elle souhaitoit fort me pouvoir servir et quelle le feroit tousjours. Je me retirai. Mme de Motteville me lit. bien des civilités, et ceux qui estoient là.
Ainsy se passa ma première visite chez le roy, où je reçus toute l’amitié qu’on peut rendre à un homme de ma condition, chacun me faisant enlendre qu’il compastissoit à l’injustice qu’on me faisoit, et cependant aucun n’osant parler, le roy seul et M. Colbert se faisant craindre de telle sorte qu’aucun n’oseroit rien dire, mesme de ses propres intérests, quoyqu’il n’y en ayt aucun qui ne souffre et qui ne soit au désespoir dans le cœur; et il n’y a personne qui ne dise qu’il est impossible que cela dure, la conduite estant trop injuste et trop violente.
Le vendredy i3 mars, le matin à la chambre de justice, où M. de Pontchartrain me dit que, par arrest donné sur la requeste du procureur général, il sçavoit que M. de Nogués avoit esté commis pour informer contre luy; qu’il avoit informé et qu’il n’avoit esté rien trouvé; qu’on avoit ordonné la mesme chose contre M. Le Féron: qu’on avoit dit que cela feroit son effet pour les tenir en crainte.
L’on parle d’une boule de feu en forme de dragon tombée près du village de la Chapelle, qui a fait un trou dans terre jusques à l’eau, et qu’on n’en trouve point le fond. Le trou est véritable et il est fort creux; mais c’est une carrière, et le surplus est imagination.
Après le clisner, je fus à l’acte de M. Le Maistre de Ferrière, où estoit M. le chancelier. De là, à l’inventaire de M. Fouquet, où je trouvai M. le commandeur de Souvré, qui veut louer cette maison. De là chez mon oncle de Lezeau et chez M. Le Pelletier, qui me
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paroist fort plein de mauvais desseins de M. Colbert. Il avoit esté à Mars 1 665 Chaville avec M. Le Tellier. Il demeura satisfait de ma visite au Louvre, se plaignit fort du peu de fermeté de M. le premier président, qui avoit emprunté pour mettre au commerce; que l’on avoit donné un billet au roy qui portoit que c’estoit luy (Le Pelletier) et M. Boucherat qui avoient destourné M. le premier président d’y mettre; que l’arrest des augmentations estoit signé, et que M. le premier président vouloit s’engager dans une négociation, avec M. Colbert, pour en souffrir une réduction, comme des rentes.
Le dimanche 1 5 mars , je fus le matin à Saint-Martin au sacre de M. l’évesque d’Agen. Le sacre se fit par M. l’archevesque de Paris; MM. les évesques de Saintes1 et d’Angoulesme 2 estoient les assistans. Y estoient présens MM. les évesques de Chartres3, de Condom4, de Coutances 5, de Laon6, de Meaux7, d’Acqs8 et de Bayeux9.
Cette cérémonie se fit avec Beaucoup de dignité et de piété. Les particularités seroient trop longues à observer.
Ap rès le disner, je fus au salut à Saint-Nicolas, où M. l’évesque d’Agen mit en possession de la cure M. de Montmignon, et, après les vespres, il monta en chaire, dit funion qui devoit estre entre le curé et les paroissiens; que les ouailles luy dévoient cinq choses : leur esprit, soumission et obéissance dans les choses spirituelles; leur cœur, l’affection ; leur langue , bien parler et avec estime ; leurs oreilles, disposition à recevoir l’instruction; leurs mains, coopérer et l’assister dans les choses temporelles par leur crédit et leur autorité.
1 Louis de Bassompierre, de 1 648 à
2 François de Péricard, de 1 646 à 1689.
3 Ferdinand de Neuville, évêque de Chartres de 1657 à 1690.
4 Charles-Louis de Lorraine , évêque de Condom de 1 65g à 1668.
5 Eustache Le Clerc de Lesseville , évêque de Coutances de 1 65g à 1 66 5.
6 César d’Estrées, évêque-duc de Laon
de i653 a 1681. — ' Dominique de Ligni, évêque de Meaux de 1660 à 1681.
8 Guillaume Le Boulls fut évêque d’Acqs (aujourd’hui Dax) de i658 à 1666. Le nom de cet évêque est Le Boults ou Le Boultz , et non Le Boux, comme écrit le Galba christiana, d’après la prononciation généralement adoptée.
2 François de Nesmond, évêque de Bayeux de 1661 à 1715.
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Mars 1 665. Il parla ensuite de la nécessité de les quitter par obéissance au roy et au pape, expliqua le passage, Consammatum est, et inclinato capite emisit spiritam; trois raisons pourquoy inclinato , et, après un bon quart d’heure, il finit, ne pouvant plus parler, à cause d’un grand rhume. Il ne parla pas de son successeur, et chacun jugea de ce sermon assez différemment , d’autant plus qu’on est persuadé qu’il a fort souhaité cet évesché.
M. de Bar nous dit une intrigue descouverte à la cour fi et, comme je l’ay sçue aussy d’autres personnes et qu’elle peut avoir des suites, je la veux escrire tout entière, comme je l’ay apprise. Il y a quelques années que l’intelligence de Madame avec M. le comte de Guiche2 fit un grand esclat; M. le comte de Guiche fut envoyé en Lorraine, et, après l’accommodement de Lorraine, il fit le voyage de Pologne. M. de Varcles3 fut commis pour retirer les lettres des mains de Mlle de Montalais , et estoit le confident entre les deux ; mais il ne rendit pas toutes les lettres et en retint deux, qu’il mit ès mains de Mme la Comtesse, pour s’en servir contre Madame, en cas de besoin4.
Dans ce mesme temps, les amours du roy et de M1,e de La Vallière
« Le comte de Guiche, dit- elle, ne trouvoit rien de plus beau que de tout hasarder, et Madame et luy, sans avoir de véritable passion l’un pour l’autre, s’exposèrent au plus grand danger où l’on se soit jamais exposé. Madame estoit malade
et environnée de toutes ses femmes .
Elle faisoit entrer le comte de Guiche, quelquefois en plein jour, déguisé en femme qui dit la bonne aventure, et il la disoit mesme aux femmes de Madame, qui le voyoient tous les jours et qui ne le reconnoissoient pas; d’autres fois, par d’autres inventions, mais tousjours avec beaucoup de hasard ; et ces entrevues si périlleuses se passoient à se moquer de Monsieur. »
1 Voy. les Mémoires de Mme de Motteville, collect. Petitot, 2e série, t. XLI, p. 188 et 228; et Y Histoire de Henriette d’ Angleterre , par Mœe de La Fayette, ibid. t. LXIV, p. 4 10.
2 Armand de Grammont, ou Gramont, comte de Guiche, né en 1687, mort en 1 673.
3 François-René du Bec-Crespin, marquis de Vardes, mort en 1688.
4 Cette première intrigue se place en 1661, comme on le voit par les Mémoires de Mme de Motteville. Le petit roman, spirituellement brodé par Mme de La Fayette , présente sous le jour le plus favorable les relations d’Henriette d’Angleterre et du comte de Guiche :
D’OLIVIER LEFEVRE D'ORMESSON
eoinmençoient, et Mme la Comtesse, voulant les rompre, prit une en- Mars .66S. veloppe d’un paquet du roy d’Espagne à la reyne et concerta une lettre avec Vardes, comme du roy d’Espagne à la reyne, pour luy donner avis des amours de Mlle de La Vallière et du roy, et ils la firent traduire en espagnol par le comte de Guiche, la firent escrire par le beau-frère de Gourville V et l’envoyèrent à Gourville, en Flandres, afin qu’il l’envoyast par un courrier.
Cette lettre fut adressée à la senora Molina, Espagnole, pour la rendre à la reyne1 2. Elle la donna au roy, qui jugea que c’estoit une lettre supposée; mais ne put descouvrir d’où elle venoit, et l’on prétend qu’il en soupçonna Mme de Navailles, et que c’est la véritable cause de sa disgrâce 3.
Depuis, M. de Vardes s’estant brouillé avec Madame, pour avoir dit au fils de M. le comte d’Harcourt4 qu’il devoit, s’adresser à Madame, sans s’amuser aux suivantes, le roy l’a envoyé, à la prière de Madame, à Aigues-Mortes5, sans néantmoins luy vouloir de mal, disant qu’il seroit son solliciteur d’affaires.
Mme la Comtesse, ennuyée de ce long exil, a fait prier Madame de s’adoucir, et, pour l’y obliger, luy a fait dire qu’elle avoit des lettres et de quoy luy donner de la peine. Madame s’en est irritée, et sçachant par le comte de Guiche l’histoire de la lettre, elle l’a dite au roy6. Ce fut dans la tribune, le jour du ballet, quelle en fit sortir Mme la Comtesse, et le roy, l’ayant pressée de faire quelques civilités à Mme la Comtesse et luy disant qu’elle la devoit mesnager, ayant des lettres, sur cela Madame luy dit la lettre espagnole. Le comte de Guiche, mandé aussytost par le roy, après avoir obtenu son pardon,
1 Olivier d’Ormesson a ajouté à la marge : Ce fait est incertain.
2 Cet événement est de la fin de l’année 1662 , d’après les Mémoires de Mm‘ de Motteville.
5 Voy. plus haut, p. 166-167.
4 Alphonse-Henri-Charles de Lorraine ,
né en i648, mort en 1719. Il était fils
aîné de F rançois de Lorraine, comte d’Harcourt.
5 Vardes était gouverneur d’Aigues- Mortes depuis 1660.
6 Le dénoûment de cette intrigue, qui remontait à l’année 1661 , n’eut lieu qu’en mars i665.
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Mars 1 665. luy a dit toute l’intrigue et a fort chargé Vardes, et le roy a pris par escrit sa déclaration et la luy a fait signer.
L’on dit que le comte de Guiche a descouvert encore d’autres intrigues sur l’affaire de Dunkerque, et qu’il avoit conseillé à Madame de s’y retirer avec Monsieur, et que, soustenue du roy d’Angleterre1, elle se feroit considérer; et l’on dit que ces lettres ont esté rendues au roy, par lesquelles il mandoit à Madame : « Vostre timide beaufrère n’est qu’un fanfaron et un avare. Quand une fois vous serez dans Dunkerque, nous luy ferons faire, le baston liant, tout ce que nous voudrons. » Le roy a envoyé un exempt à Vardes, avec des gardes, pour l’arrester prisonnier, le conduire dans la citadelle de Montpellier et luy ordonner de se deffaire de sa charge. M. le marescbal de Grammont a eu de longues conférences avec le roy, et l’on dit qu’il a obtenu le pardon pour son fils; mais néantmoins que c’est un homme dont la fortune est perdue.
L’on débite par la ville que l’on veut transférer les parlemens de Rouen à Caen, de Bordeaux à Agen, pour faire deux villes, toutes pour le commerce; que l’on veut partager le parlement de Paris et envoyer les chambres des enquestes dans des provinces; supprimer les chambres de l’esdict2; fixer le prix des charges de maistres des requestes à cinquante mille escus, celles de conseillers à vingt-cinq mille; faire payer mille livres de pauletle et establir que le roy pourra faire retirer tel de ces ollices-là qu’il voudra, en remboursant le prix de l’olfice. La consternation est grande dans la robe; car il paroist qu’on la veut destruire par le souvenir du passé.
Le jeudy 19 mars, je fus le matin au Louvre, pour faire ma cour et pour me faire voir seulement. Je trouvai beaucoup de facilité pour
! Charles II était frère de Madame, Henriette d’Angleterre, duchesse d’Orléans.
*i Les chambres de l’édit étaient ainsi appelées, parce qu’elles avaient été instituées en vertu de l’édit de N antes t et qu'on y avait introduit quelques conseillers protestants. Il y avait des chambres de
l’édit dans les parlements de Paris et de Rouen. On les distinguait des chambres mi-parties , parce que, dans ces dernières, il y avait autant de protestants que de catholiques. Les chambres mi-parties existaient dans les parlements de Bordeaux, Toulouse et Grenoble.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
entrer partout, et les personnes de la plus haute qualité me firent Mars 1 G65 . civilité. Chacun me fit place pour m’approcher du roy et pouvoir estre vu, me faisant compliment et s’intéressant à mon affaire. Lè roy devant entendre la messe aux Feuillans, j’y fus. M. le cardinal de Retz y estoit et M. le mareschal de Grammont. Monsieur y vint, et je me trouvai proche de luy. Le roy y vint à midy, et me vit en sortant. La mode présente est d’avoir des vestes à la turque : M. de La Feuillade et M. le marquis de Villeroy en a voient. En sortant,
M. le comte de Guiche me fit de grandes civilités, ainsy que M. de Montaigu, et tous ceux qui ne m’ont point vu en deuil.
Le soir, M. le duc de Chaulnes me vint voir, qui me dit que Mme de Choisy avoit parlé au roy de mon affaire; que le roy luy avoit dit qu’il n’avoit rien trouvé à redire à mon avis, pour le jugement du procès, mais qu’il n’estoit pas content de ma conduite dans cette affaire. Il me dit que Bontemps1 avoit esté trouver Mlle de Montalais à Fontevrault; que le roy avoit fait prendre deux courriers qui luy portoient des lettres, l’un de M. de Crénan, l’autre du comte de Guiche; qu’il avoit fait déposer Crénan et lu la lettre du comte de Guiche en présence de son père; que Mlle de Montalais venoit; que la supérieure des carmélites de la rue du Bouloy avoit rapporté ce qu’elle avoit ouy dire à la jeune reyne par Mme la Comtesse; que la reyne avoit tout dit. Cette mesme apresdisnée, un valet de garderobe m’a dit que, le soir précédent, Mme la Comtesse avoit parlé seule au roy, dans son cabinet, plus d’une demy-heure; qu’il ne sçavoit ce qui s’y estoit passé.
Le soir, chez M. Le Pelletier, j’appris que M. Talon donnoit des avis pour la chambre de justice, et estoit raccommodé avec M. Colbert, qui avoit à faire de luy et craignoit qu’il ne parlast.
Le vendredy 20 mars, le matin à la chambre de justice, où j’appris qu’il devoit y avoir une assemblée, en présence du roy, de tous les intéressés au commerce, pour la nomination des directeurs.
1 Valet de chambre de Louis XIV. Les Mémoires de Saint-Simon donnent beaucoup de détails sur Bontemps.
JOURNAL
Mur» 1 665. Au service, à l’Annonciade, pour mon père.
Le samedy 21 mars, M. Chamillart m’a dit qu’ii s’estoit trouvé, hyer, à l’assemblée du Louvre, où tous les intéressés pour six mille livres et au-dessus estoient mandés. La liste imprimée portoit indistinctement les noms des princes, ducs, marchands, sans ordre, ayant pris la date que chacun s’estoit inscrit. Le roy s’assit au bout d’une table, sur laquelle estoit un petit coffre. M. le chancelier, derrière sa chaire, fit une harangue en faveur du commerce, louant le roy. Il dit que M. Colbert seroit le chef; qu’en son absence M. de Thou et !V1. Voisin, comme prévost des marchands, y présideroient; le loua des services qu’il avoit rendus à l’Hostel-de-Ville; et après, chacun apporta dans le coffre son billet; mais il y en avoit quantité préparés sur la table et cachetés, que les intéressés prirent et mirent dans le coiffe, ce qui surprit quelques gens. M. le premier président y estoit; et tous ceux de la cour intéressés. Après, le roy se retira.
M. B.1 111’a dit que le courrier estoit arrivé, que Vardes estoit arresté et conduit dans la citadelle de Montpellier; qu’il s’en estoit resjoui , jusques à ce qu’il avoit vu qu’on luv ostoit tous ses gens et ses papiers; qu’alors il avoit fort pleuré; qu’on ne sçavoil si Corbinelli2, qui estoit avec luy et qui estoit de l’intrigue de la Montalais, estoit arresté.
Le mardy 2 4 mars, il y eut conseil des parties, où I on parla de certaines communautés de prestres, dans les paroisses de Normandie, qui subsistent des aumosnes des paroissiens, et dans lesquelles les prestres nés dans la paroisse prétendent estre reçus, sans pouvoir en estre exclus par les curés.
Après, M. Barentin3 rapporta une requeste , en cassation d’un arrest
' Probablement Boucherai.
3 Raphaël Corbinelli, né vers 16 15, mort en 1716, âgé de plus de cent ans. Il est surtout connu par les lettres de Mme de Sévigné.
Jacques-Honoré Barentin , vicomte de
la Motte, baron de Mauriac, reçu maître des requêtes en février i655. D’après le Portrait des maîtres des requêtes : « Bon juge, qui s’applique à sa charge et qui seroil tout-à-fait honneste homme, s il n estoit gendre de Boislève.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
qui renvoyoit aux requestes de l’Hostel, pour donner avis sur une ré- Mars i665. vision demandée contre un arrest de la Tournelle de Paris qui avoit condamné un officier royal à estre interdit, à ne pouvoir jamais tenir des charges de justice particulière , et en une amende , sans que les tesmoins eussent esté confrontés. L’avis des requestes de l’Hostel , pour accorder des lettres de révision, fut reçu, et l’affaire renvoyée devant un autre parlement. Le juge condamné estoit le lieutenant particulier de Stenay et juge de Charny.
J’ay sçu que Corbinelli avoit esté arresté; que la cassette des papiers de M. de Vardes avoit esté apportée au roy cachetée, et qu’il ne s’y estoit trouvé que quelques lettres en chiffres, que l’on faisoit deschiffrer.
Ce mesme jour, le roy partit à huit heures du matin, avec la reyne et Monsieur, pour aller à Chartres s’acquitter de son vœu, le jour de Nostre-Dame, et revenir le lendemain. Il y alloit avec quatre relais de carrosse.
L’on dit que M. de Machault avoit fait mener Fargues à Hesdin *, l’avoit fait mettre dans les prisons, les fers aux pieds, et, pour estre confronté à des personnes malades, l’avoit fait promener par la ville avec les fers, et que son procès s’acheveroit hientost.
Le mercredy 26 mars, feste de la Vierge, le matin, à la Mercy, et ensuite aux Jésuites et au collège du Plessis, voir mes enfans. J’appris que le nom de ce collège n’estoit pas celuy du cardinal de Richelieu2, mais du fondateur ancien qui avoit aussy donné sa maison pour les escoliers de l’abbaye de Marmoustier.
Le jeudy 26 mars, chambre de justice. L’on parla d’un procèsverbal sur les affaires de M. de Guénégaud, M. Poncet rapporteur.
L’on ne parle plus du procès de Lempereur, qui est remis après Pasques, et que l’on traisne, pour occuper la chambre durant l’instruction de l’affaire de M. de Guénégaud, n’y ayant point d’autres procès.
1 Voy. plus haut, p. 29g, note 1. Armand du Plessis. (Voy. sur le collège
i Le cardinal de Richelieu se nommait du Plessis, p. 221, note 2.)
Mars 1 665. Après le clisncr, conseil des linances, où je vis M. Colbert. M. Le Pelletier-la-Houssaye rapporta plusieurs affaires et une de M. le président de Clicvrières pour des francs-alleux de Dauphiné. Durant qu’il parla, il tourna tousjours la teste du costé du mareschal de Villeroy et de M. Colbert, sans adresser la parole à M. le chancelier, sans néantmoins qu’d le list avec affectation. M. le chancelier le vit, mais n’en dit mot.
Le vendredy 27 mars, je lus à la chambre de justice une grande requeste des créanciers de M. Fouquet, sur laquelle fut mis le soit communiqué au procureur général.
Après le disner, je fus au conseil, où M. le chancelier fit reproche à M. Le Pelletier-la-Houssaye qu’il ne l’avoit pas regardé au conseil <les finances et ne luy avoit pas adressé la parole. Il ajouta qu’il n’y avoit que luy de Monsieur au conseil. M. La Houssaye luy ayant lesmoigné que c’estoit par inadvertance, et qu’il n’y avoit personne qui eust plus de respect pour luy ny qui y fust plus obligé, M. le chancelier répliqua : « Ouy, vous y estes obligé, et par plusieurs raisons, et qu’il [le] luy disoit en bonne compagnie. » Enfin, il le poussa fort, et néantmoins M. de La Iloussaye luy parla tousjours fort honnestement.
M. Foulé présenta un arrest entre M. l’archevesque de Paris et M. le duc de Verneuil, abbé de Saint-Germain-des-Prés, qui avoit obtenu arrest pour faire juger au conseil sa prétention pour la juridiction. Par cet arrest, l’affaire est renvoyée au parlement. M. Foulé insista fort pour faire mettre que l’on feroit droit préalablement sur la provision. L’on osta préalablement et l’on mit s’il y escheoit, et fut dit qu’il ne se feroit aucune procédure durant l’absence de M. de Verneuil.
Au sortir, je fus avec M. Besnard voir M. de Verneuil, qui part pour son ambassade d’Angleterre et n’attend pas que son esquipage soit fait. Il nous fit voir, par une lettre d’Angleterre, que le feu s’estoit mis aux poudres d’un grand navire donné par la ville de Londres; qu’il y avoit eu trois cents matelots perdus et plus de quatre-vingls pièces de gros canon, à l’embouchure de la Tamise.
De là, chez M. le premier président; j’appris que le roy avoit trouvé Mars 1 665. mauvaise une assemblée qui s’estoit faite chez M. le premier président, où M. l’archevesque avoit parlé pour les prisonniers, n’aimant pas toutes les assemblées.
Le dimanche 29 mars, je reçus des lettres de M. Pietre de la condamnation de Fargues, et qu’il avoit esté pendu le vendredy à cinq heures du soir, à Abbeville b L’on remarquoit qu’ayant esté conduit à Hesdin, il avoit esté mis dans la prison avec les mesmes fers et dans le mesme lieu où il avoit retenu prisonnier le nommé Philippe- Marie, qui estoit un officier qui avoit voulu souslever la garnison contre luy, lors de sa révolte; qu’un soldat, qu’il avoit obligé d’estre bourreau et de pendre un homme, avoit esté le sien et l’avoit pendu.
L’on convenoit aussy qu’il avoit entendu la lecture de sa condamnation avec beaucoup de fermeté; qu’il avoit baisé trois fois la terre, remerciant Dieu; qu’il avoit aussy baisé trois fois sa potence, et qu’il estoit mort avec courage et fort chrestiennement.
Cette fin extraordinaire m’oblige de dire que Fargues estoit né de petite condition, dans Figeac, en Languedoc1 2; qu’ayant espousé la sœur du sieur de la Pdvière, neveu de M. de Bellebrune, il avoit esté major d’Hesdin tant que M. de Bellebrune estoit gouverneur, et qu’au mois de janvier i658, ledit sieur de Bellebrune estant mort, il forma le dessein de se rendre maistre de celte place. Estant venu à Paris, il offrit à M. de Palaiseau, gendre de M. de Bellebrune, de
1 Voy. ce que Sainl-Simon rapporte de l’arrestation , du procès et de la confiscation des biens de Fargues (t. V, p. 58 et suiv. édit. Hachette, in-8°). On a déjà remarqué que les erreurs de Saint-Simon sont recliliées par ce passage du Journal d’Olivier d’ Ormesson. — Gui Patin parle, dans plusieurs lettres, du procès de Fargues. (Voy. lettres du 6 février et du dernier mars 1 665. Le nom de Fargues y a été changé en celui de F arques.)
2 Fargues est appelé Toulousain dans
la lettre de Gui Patin du dernier mars 1 6 6 5 ; mais Gui Patin, qui n’en parle qu’en passant, est loin d’avoir sur Fargues des renseignements aussi précis qu’Olivier d’Ormesson. Il altère même son nom, comme je l'ai déjà remarqué. Voici le passage : «Le nommé de Farques, Toulousain, cjui s’estoit, il y a six ans, rendu maistre d’Hesdin, a esté pendu dans Abbeville, le vendredy 27 mars, pour divers crimes qui n’estoient point compris dans l’amnistie. »
JOURNAL
Mars 1 665 le servir pour luy conserver le gouvernement, et luy demanda les noms de ses amis dans la place, lesquels M. de Palaiseau luy donna, et en mesme temps Fargues offrit à M. le comte de Moret, auquel ce gouvernement estoit donné, de l’argent et son service; mais, en ayant esté fort peu accueilli, il partit devant, disant que c’estoit pour luy préparer toutes choses, et, estant dans la place, il s’en rendit le maistre, ayant chassé tous les amis de M. de Palaiseau et de M. de Moret, et ayant escrit à M. le inareschal d’Hocquincourt pour luv livrer cette place, M. d’Hocquincourt, avec son régiment, qui estoit en garnison sur la frontière, s’y retira; et je me souviens qu’estant en Picardie \ le colonel de ce régiment vint de la cour m’apportant des ordres, et il tesmoignoit vouloir servir la cour contre le mareschal, et néantmoins, sytost qu’il eust joint son régiment, il le desbaucha et se retira à Hesdin.
Lorsque, par la paix, la ville d’Hesdin fut rendue au roy, je la reçus et y fis entrer le régiment de Picardie. Je parlai à Fargues de toute sa conduite. Il me dit que, sytost qu’il estoit entré dans Hesdin, il avoit escrit en quatre endroits pour négocier : i° à la cour, par l’entremise de Carlier, commis de M. Le Tellier, qui y lit deux voyages, et enfin par sa femme, qui prit cette occasion pour aller à Hesdin et se rendre auprès de son mary; 2° au mareschal d’IIocquincourt, qui ne manqua pas de se venir jeter dans Hesdin; mais Fargues prit si bien ses précautions avec luy, qu’il n’en fut jamais le maistre et ne luy permit jamais ny d’y estre le plus fort, ny de parler à un homme en particulier; 3° à M. le Prince; 4° aux Espagnols, dont il reçut des troupes, qu’il fit camper dans le faubourg de Saint-Leu, sans que jamais il souffrist deux officiers de ces troupes entrer ensemble dans la ville.
Le roy, en avril i658, marchant avec son armée pour taire le siège de Dunkerque, fit semblant de vouloir assiéger Hesdin, et le bruit en couroit. Il passa à la vue de cette place, croyant que sa
Olivier d’Ormesson était, à cette époque, intendant de Picardie.
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présence ferait quelque souslèvement dans la ville. Mais Fargues me Mars i<565. dit que, sçachant qu’il ne seroit point assiégé, il jugea qu’il n’avoit qu’à se deffendre d’une révolte; qu’il avoit assemblé toute sa garnison, et, leur ayant dit que le roy venoit les assiéger, il avoit desclaré que, pour luy, il estoit résolu de se deffendre, et qu’il laissoit, à ceux qui voudraient, la liberté de sortir; que tous luy avoient juré de mourir avec luy, et que, profilant de cette disposition, il avoit mis ses troupes dans les dehors et estoit demeuré dans la place, craignant seulement un coup de main et d’estre assassiné; que M. le mareschal d’IIocquincourt escarmoucha avec la cavalerie, et que depuis il n’avoit songé qu’à ses fortifications, et à maintenir l’ordre et la police dans sa place; que la Rivière et luy estoient dans des chambres séparées, aux deux bouts d’une salle commune, dans laquelle il y avoit un corps de garde de pertuisaniers; que jamais l’un ne dormoit que l’autre ne fust esveillé; qu’ils 11’alloient jamais en un mesme lieu ensemble; et enfin Fargues m’ayant expliqué sa conduite, fait voir ses magasins, me parut homme de teste et de grand ordre, et chacun convient qu’il a soustenu sa révolte avec beaucoup d'habileté, n’ayant ny naissance, ny condition, ny charge, ny considération, qui le distinguas! pour se soustenir.
L’on raconte que, durant son procès, il a dit souvent qu’il n’avoit commis qu’une seule faute, qui estoit de s’estre laissé prendre. Il a desclaré, après son jugement, qu’il entretenoit correspondance avec Saint-Aulnais b cpii le pressoit de se retirer en Espagne. L’on m’a dit aussy que la Rivière, son beau-frère, le luy avoit recommandé en mourant. Cette condamnation porte pour vol, péculat, faussetés et malversations commises au fait du pain de munition1 2 3.
1 Ces aveux prouvent que Fargues ne
vivait pas paisiblement retiré dans ses terres et étranger à toute intrigue politique, comme le prétend Saint-Simon, dans le passage cilé plus haut.
3 Saint-Simon dit que Fargues fut im¬
pliqué dans un meurtre commis à Paris au plus fort des troubles. 11 raconte qu’il fut jugé et condamné par le premier président de Lamoignon. Ces erreurs, que Saint-Simon donne pour d’incontestables vérités s’expliquent par la haine de cet
JOURNAI
Avril )665.
Chacun a renouvelé, à cette occasion, les anciennes histoires de penderie de M. de Machault, et dit que celuy-cy ne desgénérera point d’un nom si illustre.
Le mardy 3 1 mars, le matin au conseil, où je rapportai toutes mes affaires et une instance entre Fonvielle, viguier1 d’Alhy, et Alary, trésorier de France à Toulouse, pour la préséance, dans Alby, aux assemblées publiques et particulières. Le viguier l’emporta, quoyque plusieurs ne voulussent pas luy donner [la préséance] dans les assemblées particulières.
Ce jour, partirent M. le Comte et madame sa femme, pour aller en Champagne. C’est la suite de l’affaire de M. de Vardes. M. le comte de Guiche va en Hollande par la mesme raison.
Le mercredy icr avril, après le disner, chez M. Hébert pour l'arbitrage, avec M. Bailly. S’y trouvèrent MM. Dulaurens et Machault- Saint-Pierre, arbitres, avec MM. Martinet et Isalis. Le compromis pensa se rompre à cause que le temps estoit expiré et que la seureté de M. Bailly estoit la signature de mon père, outre le deffaut du paraphe d’un mot mis en marge; on ne pouvoit le proroger. Enfin je convins de m’obliger en mon nom, tandis que je serois tuteur seulement2, et il fut fait un nouveau compromis.
Au sortir, je fus voir avec M. Isalis la maison qu’il a achetée des héritiers de M. Goret, maistre des comptes, qui fut tué [de la chute] d’une statue. De là, chez M. Bignon l’avocat général.
Le jeudy matin, 2 avril, à Saint-Nicolas; après le disner, aux Minimes.
Le vendredy 3 avril, le matin, à la Passion d’un père capucin, à
auteur contre les Lamoignon. Elles suflisent pour prouver qu’on ne doit accepter ses assertions qu’après un sérieux examen.
’ Le mot viguier [vicarius) était employé dans le Midi comme synonyme de vicomte , et désignait des magistrats chargés d’une juridiction inférieure. La circonscription de leur tribunal s’appelait viguerie.
s On a déjà fait observer qu’il s’agissait des enfants mineurs de Simon Lefèvre d’Ormesson, seigneur d’Estrelles.
Son frère, Olivier d’Ormesson, en avait la tutelle. Anne le Mairat, veuve du sieur d’Estrelles, avait épousé en secondes noces Thomas Bailly.
D’OLIVIER LEFÈVRE D ORMESSON
Saint-Nicolas. Après le disner, à la Mercy. Y vint M. de Novion, qui Avril 1 065. se porte mieux d’une foiblcsse, vapeur ou apoplexie, dont il a esté attaqué depuis huit jours, et on l’a cru en danger.
Au sortir de ténèbres, M. de Fourilles, capitaine au régiment des gardes, me dit qu’il sçavoit de bonne part que le courrier qui avoit esté envoyé pour arrester prisonnier M. de Vardes estoit parti à l’insçu et sans la participation de M. Colbert; que le roy avoit dit à M. d’Artagnan qu’il avoit des ennemis, mais qu’il ne se mist point en peine; qu’il n’avoit à faire qu’à luy, et que, depuis ce mot, le frère de M. Colbert, (pii ne l’avoit point voulu aller voirie premier, l’avoil esté chercher deux fois en trois jours; qu’il y avoit une intrigue nouvelle pour un livre, que l’on dit fait par Bussy Rabutin1, qui est une médisance de toute la cour, et que le roy s’y trouve fort maltraité.
J’ay oublié d’escrire cy-devant que Messieurs les rnaislres des requestes du quartier de janvier ont jugé le procès du baron de Busca et de M. Tallouet, lieutenant des gardes, pour le desmeslé qui s’estoit passé entre eux chez Mlle de la Vallière, le roy y estant. Busca avoit donné un coup d’espée à Tallouet, prétendant cpi’il avoit levé le baston pour le frapper. Tallouet fut renvoyé de l’accusation, n’y ayant aucune preuve qu’il eust levé le baston pour frapper, ny frappé Busca. Mais Busca fut condamné par dclfaut et contumace à estre pendu, suivant l’ordonnance, et fut exécuté par effigie à la Croix du Tirouer2.
J’oubliois encore que M. le comte de Charost a repris le baston et fait son quartier de capitaine des gardes, le roy l’ayant accordé de fort bonne grâce.
Le jour de Pasques 5 avril, nous donnasmes le soir à souper, suivant l’usage de mon père, à toute la famille, et s’y trouvèrent MM. de Colanges, Sancé et d’Harouis, Mmes de Sévignc mère et fille3, de
1 L’ouvrage de Bussy donl ü s’agit ici,
et qui fil un grand scandale, est V Histoire amoureuse des Gaules.
3 Croix du Tiroir ou du Trahoir. Cette
croix était placée à l’intersection des rues de l’ Arbre-Sec et Saint-Honoré.
3 Françoise-Marguerite de Sévigné , née le i o octobre i 6/(6.
JOURNAL
Avril 1 665. Colanges 1 et Sancé2. Les bouchers m’avoient présenté une longe de veau, comme ils faisoient à mon père, en reconnoissance des protections qu’ils avoient reçues pour leurs affaires, lors de la construction du quay clc Gesvres. Ce sont les quatre anciennes familles de bouchers, La Dehors, Dauvergne, Thibert3.
Le lundy 6 avril, nous fusmes à Amboille et revinsmes le mardy.
Le mercredy 8 avril, nous commençasmes la levée du scellé pour travailler à l’inventaire des meubles. MM. de Colanges, Sancé et d’Harouis s’y trouvèrent. M. Palluau, conseiller à Metz, s’y trouva aussy, l’ayant prié de se charger de la procuration de M. de Fortia, pour subrogé tuteur des mineurs, et M. Bailly, pour les intérests de sa femme. Le nommé Papillon, sergent, fit la prisée des meubles; pour les tapisseries et lits, nous prismes deux tapissiers, et M. Langlois pour la vaisselle d’argent. M. le Laboureur fit son procès-verbal, et M. Simonet, notaire, la description. Chacun des intéressés y agit fort honnestement. Nous avons ainsy continué jusques au samedy.
Le dimanche 12 avril, le matin, je fus chez M. Talon luy présenter mon fils4, qui devoit luy communiquer de sa cause. Je fus le soir chez M. le premier président, pour sçavoir précisément si mon fils plaideroit le jeudy suivant. J’y trouvai M. de Buzenval. Je vis les lettres de M. de Lamoignon, qui avoit esté reçu fort bien à Amiens et Arras, allant en Angleterre avec M. Courtin.
Le mardy 1 4 avril, le matin, à la chambre, où on parla de la procédure contre M. de Guénégaud, pour faire servir des paraphes, par luy faits sur des pièces représentées, de pièces de comparaison d’escritures.
L'apresdisnée, au conseil, où l’on traita une question, si le fils de
J Marie - Angélique du Gué-Bagnols, célèbre par son esprit. Elle était nièce par alliance d’Olivier d’Ormesson.
Anne-Marie de Coulanges , nièce d’Olivier d’Ormesson.
Le nom de la quatrième famille n’a pas été indiqué par d’Ormesson. C’était
probablement la famille des Legoix, qui figurent, dès le xve siècle, parmi les chefs de la boucherie de Paris.
4 André Lefèvre d’Ormesson, qui devint avocat du roi au Châtelet et maître des requêtes. C’était le fils aîné d’Olivier d’Ormesson.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
M. le comte d’Harcourt, qui jouissoit d’une abbaye par arrest du Avril i665 grand conseil, sur le refus de luy expédier ses bulles à Rome, pouvoit conférer les bénéfices en despendant, et si l’on renverroit ce procès au grand conseil. Il y eut des sentimens différens; néantmoins l’on renvoya au grand conseil.
Le mercredy i 5 avril, le soir, chez M. le premier président, où il me fut confirmé que mon fils plaideroit le lendemain. Je sçus que M. Le Tellier le venoit de quitter, et qu’il estoit encore incertain si le roy viendroit samedy au parlement, et pour quel sujet; car le bruit estoit qu’il y viendroit pour la déclaration contre les jansénistes, pour le domaine, et pour la chambre de justice, qu’on doit changer pour composer une chambre royale; que, le lendemain, le roy devoit tenir un grand conseil pour prendre sa résolution. En revenant, j’entrai chez M. de Pomponne pour luy dire que mon fils plaideroit, et il le reçut très bien. J’en avertis encore quelques-uns de mes amis.
Le jeudy 16 avril, je fus de bonne heure au Palais, pour prier M. le premier président de faire ouvrir l’audience de bonne heure , et je priai M. Robert d’envoyer faire retarder l’horloge. Mmc la première présidente 1 et Mmcs de Boucherat2, de Neuville, de Fourcy, de Besnard, de Montmort, de Sancé, Le Pelletier, de Bar et ma femme, s’y trouvèrent. L’audience fut ouverte à huit heures. Y estoient M. le premier président, MM. de Maisons et de Mesmes, présidens; M. de Mesgrigny, conseiller d’honneur; MM. de Beljambe, de Montmort,
Pinon et moy. Chacun espéroit beaucoup de mon fils; il plaida fort bien et avec beaucoup d’asseurance, de présence d’esprit et de bonne grâce; en sorte que toute l’assemblée en demeura extraordinairement satisfaite, et tout le barreau parut très content de la composition de la pièce et de la manière de la dire, et l’on admira ma fermeté d’avoir voulu y paroistre dans ma place. 11 est vray que, devant qu’il parlast, je me sentis beaucoup esrnu; mais l’ayant vu commencer, je n’eus plus de peine. Beaucoup de mes amis se trouvèrent dans la
1 Madeleine Potier, femme du premier 2 Anne-Françoise de Loménie, mariée
président Guillaume de Lamoignon. en secondes noces à I.ouis Boucherat.
JOURNAL
Avril 1 g 6 5 . lanterne, MM. Boucherat, Barillon1, d’Herbigny2, Pomponne, Morant, de Bar et autres. Enfin, cette première action se passa aussy heureusement que je le pouvois souhaiter, et fait grand esclat dans le monde. Beaucoup m’en sont venus féliciter.
L’entrée du roy est remise de lundy prochain en huit jours. Il partira [lundy] pour Saint-Germain avec toute la cour, et reviendra pour aller au parlement.
Le dimanche 19 avril, je fus le matin au Louvre, pour faire ma cour avant le despart du roy. Je vis M. de Charost dans sa chambre, qui me dit qu’il faisoit sa charge aussy agréablement que jamais, le roy luy tesmoignant beaucoup de bonté. Ce jour se faisoit le mariage de sa fille avec M. le prince d’Espinoy, auquel le roy donne le tabouret et l’entrée du Louvre pour luy et ses aisnés masles.
Je montai ensuite chez le roy, où l’on attendit longtemps. Toutes les personnes de condition qui me virent me firent grand accueil. Lorsque l’on commença à entrer, aussy tost après les ducs et les marescliaux de France, on m’appela, et ce fut M. le duc de Mortemart et M. le commandeur de Souvré qui prirent la peine de venir euxmesmes à la porte pour le dire à l’huissier, et me tesmoignèrent, en entrant, qu’ils souhaiteroient me rendre d’autres services. Je me présentai des premiers devant le roy, qui me vit, mais ne voulut pas me le faire connoistre. M. le Prince y vint, lequel, pour donner la chemise au roy, se mit devant moy. Peu de temps après, s’estant retourné et m’ayant aperçu, il se rangea à costé et me dit tout bas : « Je me range pour vous faire voir depuis les pieds jusques à la teste. » Et, en effet, il ne se mit plus devant moy.
Le roy ayant passé dans son cabinet, je me retirai et fus chez M. le duc d’Orléans, où l’on m’appela, et je saluai Monsieur. M. le mareschal du Plessis et M. de Varangeville me firent grand accueil. Son
' Paul Barillon cTAmoncourt, seigneur de Mancy et Châtillon-sur-Marne, maître des requêtes depuis le 8 mai 1 6 5 7 . «A 1 esprit du monde et poli, fort bon juge,
travaillant beaucoup, avec succès.» ( Por trait des maîtres des requêtes.)
5 Henri Lambert , seigneur d'Herbigny.
reçu maître des requêtes en 16G0.
aumosnier me voulut mener chez Madame. Luy ayant dit que je n’a- Avril itsù vois pas l’honneur d’estre connu d’elle, il me dit que mon nom estoit assez connu et que j’y serois le très bien reçu. Je n’y voulus pas aller.
AP rès le disner, je fus, avec M. Le Laboureur, chez M. le Prince, qui estoit dans son appartement bas, au-dessous de celuy de feu M. le Prince. Ayant fini un entretien avec un abbé, dans la ruelle de son lit, il vint à moy fort obligeamment et me mena auprès de la fenestre, où il me parla de mon père et puis du procès, me tesmoignant grande satisfaction de ma conduite. Il me parla de la place du conseil, et me dit : « Donnez-vous patience; il faut que cela revienne, et souvenez-vous que je vous dis qu’on vous la rendra avec honneur. »
Il me dit encore : « Je me suis retiré ce matin pour vous faire voir. »
Durant ce temps-là vint M. de Turenne. M. le Prince me dit :
« Voicy un homme qui n’est point de vos amis. » Enfin, il me lit tout l’accueil possible. L’on parla, avec M. de Sourdis, de la cérémonie qui s’estoit faite le matin aux Cordeliers pour la réception de plusieurs chevaliers de Saint-Michel b que l’on remet en honneur, y recevant des personnes de condition. M. de Sancé en est; on réduit le nombre des chevaliers à cent, et l’on oste la canaille. Je vis ensuite Mme de Langeron.
Le lundy 20 avril, je passai le matin chez M. Le Pelletier, qui me dit que M. Colbert avoit fait beaucoup de propositions pour changer la chambre de justice : d’en oster aucuns et en remettre d’autres, de la révoquer et composer une nouvelle chambre royale; mais qu’il n’y avoit point de changement, sinon que l’on joindroit les trois procès des trois trésoriers de l’espargne, et qu’on récuseroit MM. Catinat,
Regnard etBrillac, et M. Voisin, et qu’ainsy, pour un, on en gagneroit trois.
Je fus ensuite dire adieu à M. de Turenne, et après j’allai à la chambre de justice, où M. de Pontchartrain me dit qu’il y auroit
* L’ordre de Saint-Michel avait été dans un tel avilissement, qu’on l’appelait institué par Louis XI, en i46g. Il avait un collier- à toutes lestes. Louis XIV s’effor été prodigué au xvic siècle et était tombé çait alors de le relever.
Avril j 665.
changement dans la chambre, et qu’il le sçavoit d’un homme qui avoit lu le mémoire sur la table de M. Colbert; que l’on devoit oster M. de Moussy et luy, qui estoient de la chambre des comptes, les trois conseillers de la grand’chambre, deux ou trois des provinciaux, comme MM. Massenau et du Verdier, un maistre des requestes, M. Besnard, et y faire entrer M. Colbert le maistre des requestes1, et deux ou trois autres.
Le jeudy 2 3 avril, le matin au parlement, à l’audience, pour suivre la cause où mon fils plaide. Chacun me fit encore civilité de son plaidoyer, et M. Bignon, de la manière dont il avoit communiqué au parquet. L’apresdisnée , au Plessis, entendre disputer mon fils l’abbé ‘2; chez Mme Morel, voir la nouvelle mariée, qui est la fille de de Fleurs, de la chambre des comptes, que M. de Savonnières a espousée. moyennant soixante mille escus.
Le soir, souper chez M. le premier président, qui me monstra une lettre qu’il escrivoit au roy, sur ce qu’ayant parlé au roy de ses intérests dans les remboursemens, le roy, au lieu de luy respondre làdessus, luy avoit dit qu’il luy donnoit une dispense d’âge pour son fils, et qu’il vouloit trouver quelque expédient pour qu’il eust une charge à bon marché. Quelqu’un m’a dit que M. le premier président avoit aussy demandé la survivance de la charge de lieutenant civil en laveur du fils de M. le lieutenant civil3, qui espouseroit. sa fille, s’il obtenoit cette grâce. La response du roy marque bien des choses : au lieu d’une grâce demandée, on veut donner le change et accorder une dispense d’âge. Je soupai avec M. le premier président. J’y vis
1 Charles Colbert , marquis de Croissy, qui devint dans la suite secrétaire d’état pour les affaires étrangères. Il était maître des requêtes depuis i643. (Voy. plus loin, p. 35o, note 2.)
' Claude -François- de -Paule Lefèvre d’Ormesson.
Le lieutenant civil était alors d’Aubray. Son lils était conseiller au parle¬
ment dans la troisième chambre des enquêtes. Voici comment en parle le Tableau du parlement : « Est fort honneste homme , a du mérite. On ne peut raisonnablement luy refuser la charge de lieutenant civil de M. son père, à laquelle il aspire; a l’air du monde et est estimé dans sa chambre; aime la galanterie, et de ce chef peut eslre intéressé. »
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESbON. 347
le fils de M. Briçonnet, que son père envoyoit à Sainl-Malo, avec Avril 166 ordre du roy, pour ses emportemens, estant séparé d’avec sa femme.
Mlle de Lamoignon l’avoit fait revenir, pour tascher de le raccommoder avec son père. C’est une grande affliction dans cette famille.
Le vendredy 24 avril, M. Le Pelletier m’a dit que le roy, parlant de M. Poucet, avoit dit : « Il me fait de grandes révérences; j’entends Rien que c’est pour la place du conseil. Qu’est-il bon de faire? « Que M. Le Tellier avoit dit au roy qu’il sçavoit le fond de son cœur sur cela; que M. Colbert avoit pris la parole et avoit dit : « Soit pour M, d’Ormesson, soit pour M. Poncet, je crois qu’il est bon d’attendre; » que M. Le Tellier avoit répliqué que, pour luy, il croyoit tousjours que c’estoit quelque chose de ne pas donner la place de son père à M. d’Ormesson, qui avoit. servi longtemps; encore plus de la donner à M. Poncet, et dans le temps présent.
M. Le Pelletier m’a dit encore que l’on avoit proposé d’oster M. du Verdier de la chambre; que le roy avoit dit que c’estoit encore un moyen pour déshonorer sa conduite; que M. Colbert avoit répliqué qu’on en parleroit deux ou trois jours; que le roy avoit dit : « On n’en parlera pas; mais on le pensera; il ne le faut pas faire;» que l’on avoit parlé de faire suivre la chambre de justice, et que le roy avoit dit qu’il ne vouloit plus d’une suite pareille, et que peut-estre, par cette disposition, on verroit tout d’un coup la chambré finir. Au Palais, M. d’Aubray me dit à l’oreille qu’hier M. le chancelier avoit mandé M. du Verdier et luy avoit dit que le roy estoit fort satisfait de ses services, mais qu’il croyoit que sa santé n’estoit pas bonne, et qu’il trouvoit bon qu’il se retirast et n’allasl plus à la chambre de justice, et que, le soir mesme, M. Hotman l’estoit allé voir et luy avoit tesmoigné encore que le roy estoit fort satisfait de luy, et, pour marque, vouloit qu’il fust payé de tout ce qui luy estoit dû, et qu’on luy payast son retour.
Cette nouvelle m’a fort surpris, estant bien esloignée de ce que m’avoit dit M. Le Pelletier; d’où je conclus, ou que le roy est fort changeant (ce qui n’est pas vraysemblable) , ou qu’il parle autrement
Avril i 665,
348 JOURNAL
à M. Le Tellier qu’à M. Colbert. L’on croit que ce coup ne sera pas pour M. du Verdier seul, et qu’il tombera sur d’autres. On désigne déjà M. Regnard.
J’oubliois à escrire une histoire qui court, d’un berger sourd et muet de naissance, lequel, gardant son troupeau près de Rome, vit un homme blanc qui luy demanda un de ses moutons. Le berger luy respondit comme s’il avoit tousjours parlé, et, estant allé raconter cette aventure à son maistre, celuy-cy avoit esté si surpris de l’entendre parler, qu’il luy avoit dit de retourner offrir à cet homme non seulement un mouton, mais tout le troupeau. Cet homme luy avoit dit qu’il arriveroit, en i 6 6 6 , une grande mortalité, et qu’il dist à son maistre qu’il jeusnast le samedy suivant, afin d’éviter la mort. [On ajoutoit] que cette nouvelle avoit esté mandée au roy, et qu’il avoit jeusné samedy dernier. Ce fut Mme de Fouquerolles qui me dit cette histoire , et quelle avoit sçu des gens de M. de Créquy qu’elle estoit vraye.
11 paroist encore une comète, soit que ce soit la première, ou une nouvelle. M. Germond m’a dit l’avoir vue à trois heures au matin, et qu’elle paroist plus grande et la queue beaucoup plus longue que l’autre et d’un esclat plus rouge.
Le mal de la reyne mère augmente fort. Elle a esté en basteau à Saint-Cloud, où elle eut une nuit mauvaise; le lendemain, en basteau, à Saint-Germain, où l’on dit qu’elle est encore plus mal, et l’on craint quelle ne dure pas longtemps. Chacun regarde cette perte avec douleur, parceque, quoyque la reyne mère n’ayt pas de crédit pour faire plaisir, elle empesche du mal et retient l’union dans la maison royale. J’y perdrai en mon particulier beaucoup par la bonté quelle m’a tesmoignée, ayant fait tout ce qu’elle a pu pour m’obbger.
Le mercredy 29 avril, le roy vint de Saint-Germain pour faire vérifier au parlement la déclaration contre les jansénistes. J’y fus, le matin, en robe rouge, avec ma femme, Mme de Fourcy et M!1!e de Bar, que Mrae la première présidente devoit faire placer. Je me mis
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
dans le banc des enquestes auprès de M. Canaye1. Je trouvai beau- Avril 1 665 coup d’accueil parmy tous les conseillers, chacun me disant un petit mot avantageux sur les choses passées. Le roy arriva après neuf heures, vestu de noir; en entrant, il osta son chapeau et ne le remit qu’un moment, en passant à sa place.
Estoient sur le banc des ducs, M. le duc d’Orléans, M. le duc d’Anguien, M. le duc d’Elbeuf, MM. les ducs de Sully, de Lesdiguières, de Chaulnes, de Richelieu, de Grammont, de Mazarin, de Villeroy, de Mortemart, de Tresmes, et, sur un petit banc devant, les ducs de Saint-Aignan, de Noailles, de Coaslin, et les mareschaux du Plessis et d’Alhret. Sur le banc des pairs ecclésiastiques, estoient M. d’Estrées, duc de Laon, et M. de la Rivière, duc de Langres.
M. de Bouillon estoit aux pieds du roy, comme grand chambellan;
M. de Charost, comme capitaine des gardes en quartier, et M. de Villequier, aussy avec le baston. M. le marquis de Gesvres n’y estoit pas. M. de Noailles y estoit comme duc. M. Séguier, prévost de Paris, y estoit sur le petit degré. M. le chancelier se plaça d’abord sur le banc des présidens, et, le roy estant [arrivé], dans la chaire de l’encoignure.
Sur le banc des présidens estoient MM. de Lamoignon, de Longueil, de Novion, de Mesmes, Le Coigneux, Le Bailleul, Molé 2 et Nesmond. Les conseillers d’Estat, MM. de Machault, d’Aligre, de Lezeau, d’Estampes, de Sève, Boucherat et Pnssort; MM. les maistres des requestes, en satin; MM. Poncet, Le Lièvre3, Besnard, Fieu-
1 Le conseiller Canaye était de la première chambre des enquêtes. Le Tableau du parlement dit de lui : « Est fort incommodé en ses affaires, intéressé, hardi, va vite, a de la capacité dans le Palais, peut servir, ne manqueroit pas de le faire, s’il l’avoit promis. M. de Harlay, maistre des requestes, l’a poussé. Perruohon l’a soustenu et l’a sauvé, luy prestant de l'argent, et, de ce chef, a tout pouvoir sur luy.» Achille de Harlay, dont il est ici question,
était, depuis 1 66 1 , procureur général du parlement de Paris. Il avait succédé dans cette charge à Nicolas Fouquet.
1 C’est le président désigné ailleurs sous le nom de Champlâtreux. 11 était lils du premier président Mathieu Molé, dont il a été souvent question dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson.
3 Thomas Le Lièvre, seigneur de Grisy, de Fourille et de la Grange, maître des requêtes depuis le mois d’avril i 63A . « Fin ,
JOURNAL
Avril ,665. bet1, Hotmail, Chamillart et Colbert2; les conseillers d’honneur, MM. de Bonnelles et Mesgrigny; quatre maistres des requestes, en rouge; les quatre secrétaires d’Estat, La Vrillière, du Plessis, de Lyonne et Louvois; le greffier du Tillet.
Les quatre anciens présidens, excepté M. deNovion, qui s’en dispensa par foiblesse, avec les six anciens conseillers, quatre laïcs et deux d’église, ayant esté à l’ordinaire recevoir le roy; enfin, chacun estant placé, le roy dit que M. le chancelier feroit entendre les raisons pourquoy il estoit venu dans cette compagnie. M. le chancelier estant monté au roy et redescendu, dit que c’estoit la troisième fois que le roy estoit venu en cette compagnie, pour arrester les entreprises des jansénistes, et continua les traitant d’hérétiques, novateurs, opimastres, et finit par un compliment au roy sur son zèle pour maintenir la religion et la pureté de la foy, et sur la félicité de son règne.
M. le premier président et tous les présidens s’estant levés, saluèrent le roy, et M. le premier président, demeurant debout, un genou sur le banc, dit au roy que les roys, estant comme une portion de la divinité, ne faisoient rien de plus grand, ny qui les réunist plus à leur principe, que lorsqu’ils travailloient pour la gloire de Dieu, et fit l’application au roy sur le sujet qui l’amenoit dans la compagnie, parla du desplaisir que les enfans d’une mesme mère se fussent entrebattus avec tant d’opiniastreté ; que la bulle du pape3
adroit, avec beaucoup de suffisance et de capacité, faisant bien ses affaires et capable de celles des autres, s’il vouloit s’en charger, bon juge, mais formaliste au dernier point.» ( Portraits des maîtres des requêtes.)
' Gaspard de F ieubet , seigneur de Fendras et de Ligny, maître des requêtes depuis le 3o avril i654. « Honneste homme, l’esprit net, faisant facilement sa charge. » ( Ibid. )
2 Charles Colbert, reçu maître des re¬
quêtes le a5 mai i643. Il fut secrétaire d’état en 1679 et mourut en 169G. Il est connu sous le nom de Colbert de Croissy 3 Alexandre VII (Cliigi), pape de i655 à 1667. Il s’agit de la bulle qui imposait à tous les ecclésiastiques la signature d’un formulaire où les propositions extraites de Jansénius étaient formellement condamnées. La bulle d’Alexandre VII est du i5 février 1 665. (Voyez Y Histoire des cinq propositions de Jansénius , par Dumas, Tré voux, 1702, t. I, .et Y Histoire ecclésias-
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
estoit devenue légitime, parcequ’elle estoit nécessaire; que ie parle- Avril 1 665. ment sçauroit, sous l’autorité de sa majesté, en empesclier les conséquences et conserver les droits et libertés de l’église gallicane, et finit très avantageusement par un compliment au roy et des asseurances de service du parlement. Enfin, son discours fut fort beau, en termes très purs et très concertés, fort bien prononcé, et satisfit extresmement toute la compagnie. Le roy mesme en parut fort content.
Après, le greffier ayant commencé la lecture de la bulle du pape,
M. le chancelier luy dit de lire la déclaration. La lecture en lut longue, et, comme on la verra imprimée1, je n’en dirai rien icy.
Après, M. Talon, assisté de M. le procureur général et de M. Bignon , avocat général, commença par dire que le caractère des roys estoit de bien faire à autruy, et soustint longtemps cette proposition, qui ne pouvoit apparemment estre agréable au roy; car c’estoit un reproche de ce qu’il ne fait du bien à personne. Après, il passa à dire que toutes les grandes qualités ne pouvoient presque se trouver en un mesme prince : les uns, la guerre; les autres, les affaires; les autres, la paix, etc. Il rassembla le tout au roy, s’estendit sur toutes ses grandes actions, de la guerre, des troubles, de la paix, de la réforme générale, de la sévérité contre les traitans, du commerce, et se promena sur beaucoup de matières esloignées; enfin, il revint aux affaires des jansénistes, les traita d’hérétiques; parla en mesme temps contre les entreprises de la cour de Rome, contre les privilèges des religieux, contre les vœux qui se faisoient devant vingt-cinq ans;
tique du dix-septième siècle , par Ellies du Pin, t. III, p. 29 et suiv. de l’édition de 1727, in 8°.) — Le formulaire était conçu en ces termes : « Je , soussigné , me soumets « à la constitution apostoliqued’InnocentX, « souverain pontife, du 3i jour de mai « 1 653, et cà celle d’Alexandre VII , son suc- « cesseur, du 1 6 octobre 1 656 , et rejette et « condamne sincèrement les cinq proposi-
« lions extraites du livre de Cornélius Jansé- « nius , intitulé Augustinus , dans le propre a sens du même auteur, comme le siège « apostolique les a condamnées parles mêmes a constitutions. Je le jure ainsi. Ainsi Dieu « me soit en aide et les saints Evangiles. » 1 Voy. les ouvrages cités dans la note précédente, et spécialement l 'Histoire des cinq pivpositions de Jansénius.
JOURNAL
Avril 1 665. passa encore à la réforme de tous les ordres, à l’abondance et à la félicité dont la France jouissoit, l’utilité du commerce. Enfin, après un long discours, il finit par un compliment au roy sur tout ce qu’il faisoit, et conclut. Chacun parut estre fort mal satisfait de ce discours; plusieurs murmuroient contre, et l’on lit paroistre de l’impatience qu’il linist; enfin, il scandalisa toute l’assemblée, n’ayant rien dit du sujet, beaucoup de choses esloignées et offensantes contre le pape et tous les ordres du royaume.
Cette harangue finie, M. le chancelier alla au roy à l’ordinaire, aux pairs ecclésiastiques, aux pairs laïcs et [aux] mareschaux de France; puis, il descendit aux présidens, aux conseillers d’Estat et autres officiers du parlement, et enfin, sans remonter au roy, à cause de la foiblesse de ses jambes, comme je crois, mais l’ayant salué, il prononça de sa chaire : Lu, publié, etc. 1
Après, le roy se leva et parla longtemps à M. le chancelier, et, après, à M. le premier président assez longtemps, et, saluant toute la compagnie civilement en passant, il sortit et alla disner à Versailles, où sa maistresse se devoit rendre de Saint-Germain.
M. le premier président me dit, le soir, que le roy lui avoit dit qu’il luy donnoit douze mille escus pour luy ayder à acheter une charge pour son fils. Sur cela, je veux escrire que M. le premier président, ayant fait connoistre au roy la diminution notable de son revenu par le remboursement des rentes et des augmentations de gages, et qu’il n’estoit en estât de pourvoir ny son fils ny sa fille, sans le secours de sa majesté (quelqu’un m’a dit qu’il avoit demandé la survivance de la charge de lieutenant civil pour M. d’Aubray, qui espouseroit sa fille; mais je ne le sçais pas), le roy, après quelques jours, luy dit qu’il luy donnoit une dispense d’âge pour son fils, et mesme qu’il vouloit luy faire avoir une charge à bon marché. C’estoit la charge de M. Payen, que M. Colbert veut prendre au profit du roy, nonobstant les créanciers, qui ont payé le droit annuel pour luy.
1 Voy. la formule des enregistrements dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson, p. 32.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
Depuis, M. le premier président ayant pressé le roy par une lettre Avril 166 d’expliquer plus précisément ses intentions, il fut conclu par le roy qu’il n’estoit pas bon que M. le premier président prist cette charge; mais qu’il falloit luy donner douze mille escus sur les deniers en provenant, et voilà ce que le roy expliqua à M. le premier président, sortant de sa place.
A la séance du parlement assistèrent dans la lanterne du greffe le nonce, l’ambassadeur d’Espagne et les autres ambassadeurs; au dessous, des dames avec la première présidente; et, dans l’autre lanterne, Mlle d’Alençon, Mmes de Mazarin1, de Bouillon2, de Brancas, de Lyonne, la comtesse d’Estrées, la présidente Le Pelletier, et il fut remarqué que c’estoient des filles de Garnier, de Payen, de Morin et Fleuriau3.
Le jeudy 3o avril, le matin à la chambre de justice, où l’on lut les dépositions des experts contre M. de Guénégaud sur la fausseté prétendue des quittances. Il y en a eu douze entendus : quatre escrivains, quatre notaires, quatre greffiers des requestes de l’hostel, du grand conseil, de la cour des aydes et du Chastelet. Sur la lecture de deux quittances, la chambre décréta contre M. de Gué-
1 Hortense Mancini, nièce du cardinal Mazarin, avait épousé le fds du maréchalduc de la Meilleraye, qui avait pris le litre de duc de Mazarin. Il a été question plus haut de ce personnage.
2 Marie-Anne Mancini, dernière nièce du cardinal Mazarin , avait épousé le duc de Bouillon, grand chambellan.
3 Financiers qui s’étaient enrichis dans les fermes et dans les prêts. Mme de Brancas était Suzanne Garnier, Fille de Mathieu Garnier, trésorier des parties casuelles. — Mme de Lyonne se nommait Paule Payen; elle avait épousé Hugues de Lyonne en i645, et mourut en 1704. Saint-Simon, parlant de sa mort, dit ; «C’étoit une femme de beaucoup d’esprit , de hauteur,
de magnificence et de dépense, et qui se seroit fait compter avec plus de mesure et d’économie; mais elle avoit tout mangé, il y avoit longtemps , et vivoit dans la dernière indigence, dans la même hauteur et l’apparent mépris de tout, mais à la fin dans la piété depuis plusieurs années. » ( Mémoires de Saint-Simon , édit. Hachette, in -8°, t. IV, p. a5o-25i.) — Le même auteur, parlant de la mort de la maréchale d’Estrées , dit : « Elle étoit fille d’un riche financier, nommé Morin , qu’on appeloit Morin le Juif.» Suit un portrait de la maréchale d’Estrées , auquel je me bornerai à renvoyer le lecteur, les Mémoires de Saint-Simon étant fort répandus.
JOURNAL
Mai j 665. négaud et ordonna qu’il seroit interrogé; et, à la levée de la chambre, M. le chancelier nomma M. Pussort et M. Le Féron. Au sortir, remmenant M. Besnard chez luy, je vis le fds de M. du Verdier.
Le vendredy ier mai, je travaillai toute la journée aux papiers pour inventorier.
Le samedy 2 mai, M. du Verdier me vint dire adieu. Il me raconta que, le jeudy de la semaine précédente, retournant de la buvette à la chambre, M. Hotman l’arresta, luy demanda des nouvelles de sa santé et luy dit qu’il pourvoit mesnager son retour. Sur quoy M. du Verdier, surpris, dit qu’il se portoit bien et qu’il ne souhaitoit point se retirer. — Nota : qu’il avoit esté proposé devant le roy par M. Colbert de faire sortir M. du Verdier de la chambre de justice.
A l’issue de la chambre, M. le chancelier fit appeler en haut M. du Verdier, et, en présence de M. Hotman, luy dit qu’il avoit tousjours esté assez incommodé, et que le roy, par bonté, pour le conserver, le dispensoit de plus entrer dans la chambre, comme il avoit souhaité, et assaisonna ce discours de mille lionnestetés. A quoy M. du Verdier luy dit, après les complimens, qu’il s’estoit tousjours laissé conduire, ne voulant rien faire de sa volonté; mais qu’il n’avoit. point demandé son congé et n’en avoit rien tesmoigné. M. le chancelier continua sur le mesme air. Enfin M. du Verdier, se séparant de lu\, luy dit : « Monsieur, je suis bien ayse de vous dire la manière dont je parlerai; car j’assurerai partout que je n’ay pas demandé à 111e retirer; » et à tout cela M. Hotman, présent, ne dit pas un mot.
Le lendemain matin, M. Hotman le fut voir avec nulle civilités, et M. du Verdier luy ayant dit qu’il prendroit congé du roy, il en tesmoigna estre surpris et le pria d’en parler auparavant à M. le chancelier. M. du Verdier, sur le midy, alla chez M. le chancelier et luy demanda conseil s’il prendroit congé du roy. M. le chancelier le luy conseilla et l’assura qu’il seroit bien reçu du roy. Estant encore avec M. le chancelier, M. Hotman arriva, qui tesmoigna estre fasclié que M. du Verdier eust parlé à M. le chancelier devant luy1. M. du Ver-
C’est à-dire avant de lui avoir pardé.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
dier estant retourné chez luy, M. le chancelier luy manda de ne point Mai i66f>. voir le roy qu’il ne luy eust parlé auparavant.
M. du Verdier y retourna le soir, et M. le chancelier luy dit qu’il avoit ordre du roy de luy dire qu’il ne prist point la peine de venir saluer le roy, parceque, luy ayant fait donner de l’argent, il croyoil tout fait et qu’il pouvoit s’en aller.
J’ay remarqué cette histoire exactement pour observer la conduite honneste et la sincérité des gens qui gouvernent la chambre de justice. J’ay sçu que Mme de Guénégaud s’en est plainte au roy, et que, le roy luy ayant dit que M. du Verdier avoit demandé à se retirer, elle luy répliqua : « Sire, on vous le fait entendre, cl je supplie V. M. d’en esclaircir la vérité. »
Le samedy au soir, M. Le Pelletier, estant de retour de Saint-Germain, me dit que M. le premier président du parlement de Dijon1 y estoit, qui avoit esté mandé par une lettre de cachet sur ce qu’on avoit dit à M. Colbert qu’il faisoit travailler à sa maison par corvées, et disoit que les corvées estoient establies par la coustume de Bourgogne, et que ce qu’il faisoit estoit une convention laite judiciairement. M. Le Pelletier ajouta qu’il estoit fascheux, sur un premier mot, sans s’esclaircir, de faire injure à un premier président et (h; le discréditer dans sa compagnie. Voilà l’air du temps.
Il me dit qu’on enverroil des Grands Jours en Auvergne, et que M. de Novion y présideroit2.
Les divertissemens du roy continuent; il chasse tous les jours avec sa maistresse. Le mal de la reyne mère augmente, quoiqu’elle paroisse habillée et fort propre. Toute la suite de la cour s’ennuye fort à Saint-Germain; car chacun ne parle (pie misère. La reyne est grosse.
1 Nicolas Brularl lui premier président du parlement de Dijon, de 1657 à 1693.
2 Voy. sur les Grands Jours d’Auvergne tenus en 1 665, les Mémoires de Fléchier (édit. Hachette, 1 vol. in-8°, Paris, i856).
Le Journal du greffier Dongois, conservé aux Archives de l’Empire, confirme les détails donnés par Fléchier sur les procès que jugèrent les commissaires des Grands Jours.
JOURNAL
1 665. Le jeudy 7 mai, je fus le matin au parlement, où mon fils fit sa
réplique, après que Langlois, Le Brun, Le Masson et Delaunay, avocats, eurent parlé dans cette cause. Il la prononça fort bien; il y ajouta mesme quelque cliose de présence d’esprit pour respondre à ce qui avoit esté dit. Enfin il en sortit fort heureusement, la composition ayant esté trouvée fort bonne et la manière du débit comme d’un ancien avocat, et toute la compagnie en tesmoigna une très grande satisfaction. M. Bignon eut l’amitié de me le venir tesmoigner après le disner.
J’omettois que, mardv dernier, M. Chamillart me vint voir, qui me dit qu’il avoit fait des deffenses contre la grande requeste que les créanciers de M. Fouquet avoient donnée par la vente des effets et dont j’avois fait la lecture, mais qu’il ne croyoit pas que je voulusse en faire le rapport, parceque M. de Lezeau1 estoit un des directeurs des créanciers, et qu’il venoit me voir pour sçavoir comme je voudrois en user. Je luy respondis : comme il voudroit, et que cela m’estoit indifférent. M’ayant demandé si je voulois m’en desporter moymesme, ou s’il donneroit une requeste de récusation, je luy dis que je croyois qu’il estoit mieux que, par les mesmes voyes qu’on m’avoit donné cette affaire, on me l’ostast, et que M. le chancelier n'avoit qu’cà me le dire. M’ayant demandé si j’en parlerois à M. le chancelier, je luy dis que non; mais que M. le chancelier pouvoit me le dire dans la chambre. Après cela, il s’en alla. Je fus, le lendemain mercredy, exprès à la chambre; mais il ne me fut rien dit.
Le venclredy 8 mai, je fus le matin à la chambre de justice et rapportai exprès plusieurs requestes des créanciers de M. Fouquet, qui furent toutes résolues, sans que M. le chancelier me dit rien. Il est vray qu’il dit à M. Catinat, assez bas, que M. de Lezeau, mon oncle, estoit l’un des directeurs des créanciers.
Le samedy 9 mai, au matin, je fus à la Bastille pour faire couper2
rait y avoir compter aussi bien que couper.
1 Oncle d’Olivier d’Ormesson.
2 Ce mot est difficile à lire; il pour-
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
des billets à M. Jeannin, que je vis en bonne santé. Foucault me dit Mai i665. que l’on travailleroit lundy au procès de Lempereur1.
Dimanche to mai, je fus à Amboille, d’où je revins le lundy au soir à Paris2.
Le mardy 12 mai, je fus le matin travailler chez M. de Morangis pour l’affaire des officiers de Tours. Au sortir, M. Boucherat me parla d’une difficulté sur la signature des arrests résolus chez MM. les commissaires conseillers d’Estat, M. le président Le Lièvre ayant voulu signer, et, au contraire, les conseillers d’Estat prétendant qu’eux seuls doivent signer; car pour l’ordre de la séance, elle est sans contestation entre les maistres des requestes et les conseillers d’Estat selon l’antiquité du conseil. 11 me parla des récusations faites à la chambre de justice.
Ap rès le disner, au conseil, oii je terminai l’affaire de M. de Creii, des officiers de Tours, et de Darson pour les huistres à l’écaille.
Le soir, Mme de Guénégaud me vint parler de ses affaires, et me dit sa récusation de MM. de Pontchartrain, Voisin, Catinat et La Toyson. Je fus voir M. de Brillac, qui me dit que lundy, à la chambre de justice, M. Catinat luy dit que M. Chamillart luy avoit parlé de sa récusation sur le procès de M. de Guénégaud, et qu’il avoit dit qu’il en parleroit le premier à la chambre; et, que luy ayant respondu qu’il clevoit attendre qu’on le récusast, M. Catinat en parla à M. de Pontchartrain, auquel VI. Chamillart avoit parlé, et tous deux parlèrent à M. Chamillart; que M, le chancelier ayant pris sa place sans vouloir entendre parler d’aucune requeste, comme il avoit accoustumé, il fit commencer la lecture de l’interrogatoire de M. de Guénégaud, sans attendre M. Besnard; et aussytost le greffier ayant dit
1 Receveur des tailles de Gisors et de Pontoise.
2 La chambre de justice tint une séance le lundi 1 1 mai ( Journal de Foucault , t. IV, f01 1 79~ 1 85 ) . On s’y occupa du procès des trésoriers de l’épargne, de Guénégaud, Jeannin de Castille et La Bazinière. On dé¬
libéra sur la requête de récusation présentée par les accusés contre MM. de Pontchartrain, Voisin, Catinat et La Toyson. (Voy. plus loin, à la date du 12 mai, les détails qu’Olivier d’Ormesson donne sur celle séance, d’après le récit que lui eu avait fait M. de Brillac.)
JOURNAL
,665. que M. ie procureur général demandoit à estre entendu, M. Chamillart estoit entré, avoit dit que, dans le procès de M. de Guénégaud, il y avoit quantité de faits dont MM. de La Bazinière et Jeannin estoient accusés, et que, dans cette conformité de mesmes faits, quoique les procès ne fussent pas joints, néantmoins il y avoit telle liaison, que le jugement de l’un estoit le jugement de l’autre, et qu’il y avoit plusieurs de Messieurs qui estoient parens [des accusés], lesquels il estoit obligé de récuser, et qu’il avoit une requeste pour cela. M. le chancelier luy ayant dit de la mettre ès mains de M. Pussort, qui estoit au bureau, il se retira.
La requeste estant lue, qui ne parloit que de la parenté de M. Voisin, frère de mère de M. de La Bazinière, et de MM. de Pontchartrain, Câlinât et La Toyson, parens de M. Jeannin, M. Voisin se leva le premier et passa au barreau, et fut suivi de M. de Pontchartrain , qui se mil après luy, et puis MM. Oatinat et La Toyson. Voisin ayant dit qu’il estoit frère de M.’ de La Bazinière, et qu’il s’en rapportoit à la chambre; M. de Pontchartrain, qu’il estoit parent de M. Jeannin; M. Catinat, idem; M. de La Toyson, qu’il estoit cousin au quatrième degré, mais que, l’ayant déclaré, par arrest il avoit esté décidé qu’il demeureroit. Eux retirés, M. Pussort fut d’avis de la récusation des quatre, selon sa chaleur ordinaire; M. Le Féron, ayant un peu balancé, néantmoins il suivit; M. de Gizaucour, idem; M. Ferriol, idem, à l’exception de M. de La Toyson, qui demeureroit suivant l’arrest. Noguès, Hérault et Sainte-Ilélène, idem que M. Pussort. MM. La Baulme et Massenau, comme Ferriol. Poncet, comme M. Pussort. Brillac dit que jamais, en procès criminel, on n’avoit allégué les exemples, ny les préjugés, et que ces procès n’estant pas joints, il n’y avoit pas lieu à la récusation. M. Regnard fut d’avis que ces quatre messieurs demeurcroient juges. M. Besnard, qui estoit arrivé après que M. le procureur général avoit commencé à parler, se dispensa d’opiner. M. le chancelier fut d’avis de la récusation, et, aussytost ces quatre messieurs rentrés, il leur prononça l’arrest, et il fit continuer la lecture de l’interrogatoire de M. de Guénégaud.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 359
Le mardy l’on continua, et l’on ordonna la confrontation des tes- Mai 1665. moins b
Le procédé, dans ces récusations, paroist non seulement injuste dans le fond, mais très honteux dans la forme, car il passe pour une surprise affectée pendant l’absence de M. Besnard et de moy, pour nous exclure d’y opiner; mais, dans le fond, il n’est pas juste. Les procès n’estant pas joints, il est inouï qu’on tire conséquence de l’un à l’autre, et tout le monde en parle comme d’une surprise honteuse, et l’on traite M. le chancelier d’infame, d’autoriser une action de cette qualité.
J’ay sçu que M. Tubeuf va intendant de justice en Languedoc, auprès de M. de Besons, pendant un an, qui revient après, et l’on dit qu’on luy destine la première présidence de Rouen. M. Tubeuf a obtenu cet employ par l’entremise de M. de Bouville, son cousin germain, et M. Colbert a dit que sans cela il ne l’auroit pas eu. M. d’Herbigny va intendant de justice en Champagne, et, selon ce que je luy ay ouï dire, M. Colbert, maistre des requestes, l’a obtenu pour luy.
M. de Machault est confirmé intendant de justice en Picardie, nonobstant ce qui avoit esté promis à M. Courtin. M. Barentin va intendant de justice en Poictou et Limoges, au lieu de M. Colbert, maistre des requestes, qui ne s’esloignera plus d’auprès de son frère.
Le mardy 19 mai2, le matin, pour faire l’estimation de la maison de Paris et faire nos partages, MM. Villedo, Lespine et Gobert, experts convenus, vinrent icy, et, après l’avoir visitée, ils l’estimèrent soixante mille livres, qui est trop cher de deux mille escus au moins; ce qui me fait prendre la résolution de ne pas la prendre.
Le soir, je fus promener avec MM. Boucherat et Le Pelletier.
J’appris que le roy avoit deffendu à M. de La Salle de solliciter pour M. de Guénégaud, son beau-frère, qui luy en demandoit la permis-
1 Cf. Journal de Foucault, t. IV, folios 186-188. On trouve dans ce même Journal le récit détaillé de la séance du mardi 12 mai 1 665 . Elle fut remplie
par l’interrogatoire de plusieurs accusés.
2 Voy. dans le Journal de Foucault, t. IV, f°s 188-193, le procès-verbal des séances omises par Olivier d’Ormesson.
Mai .665. sion, et luy auroit [dit] qu’il ne trouvoit pas bon que ceux qui estoient à luy sollicitassent pour ceux auxquels il faisoit faire le procès; que M. de Turenne en ayant aussy parlé au roy, pour luy demander s’il le trouveroit bon, il luy avoit dit : «Vous avez bien fait de m’en parler, car je l’aurois trouvé mauvais. » J’appris encore que M. le président de Novion, avec M. le président Tubeuf, s’estant présentés à Saint-Germain pour remercier le roy de l’employ donné à M. Tubeuf, le maistre des requestes, ayant trouvé que le roy venoit d’entrer dans son conseil, un valet de chambre estant entré pour présenter au roy un mouchoir, il luy dit à l’oreille que M. le président de Novion estoit là. Le roy, levant la parole, dit : « Voilà qui est plaisant! M. le président de Novion me fait dire qu’il m’attend. Oh! qu’il m’attende et ne s’impatiente pas. » Le valet de chambre ayant dit au roy que c’estoit M. Tubeuf qui luy avoit dit de parler, le roy reprit encore : « Soit; M. le président Tubeuf ou M. le président de Novion, cela est esgal, qu’ils attendent. » M. Colbert ne parla pas; mais, à la fin du conseil, s’estant approché pour dire au roy que M. le président de Novion souhaitoit le saluer, il luy dit : «Eh bien! il me verra chez la reyne ma mère, ou me parlera en passant; c’est assez pour luy. »
Ce mesme jour, M. de Fourilles m’avoit dit que douze compagnies des gardes avoient ordre de marcher à Arras. J’ay sçu depuis que c’estoit pour faire cesser le travail commencé par Castel Rodrigo pour changer le canal de la rivière du Lys et Foster à Saint-Venant, et que l’affaire estoit accommodée par l’ambassadeur d’Espagne, et le travail cessé.
Le mercredy 20 mai, revenant des Minimes, n’ayant pas voulu aller à l’Arsenal croyant qu’on jugeoit le procès de Lempereur, M. Tour1 me rencontra, qui mit pied à terre et m’accompagna jusques icy, me disant qu’il venoit de l’Arsenal, où MM. de la chambre de justice avoient opiné sur une affaire de Jacquier; que l’on le poussoit rudement2; qu’il n’y avoit de condamnations contre luy que trois millions
1 Ce nom est difficile à lire, el je ne 5 Voyez le Journal de Foucault, t. IV,
suis pas sûr de l’avoir déchiffré. f° ig3 v°, sqq. M. Hotmail, procureur gé-
de livres; qu’il luy en estoit du par le roy six millions; que M. Col- Mai 1 665. bert ne vouloit point entendre parler, non seulement de compensation, mais mesme de cette dette, et qu’il vouloit de l’argent; que,
Jacquier estant demeuré ferme, on avoit ordonné par des ordres très exprès et réitérés aux subdélégués d’Amiens de décréter contre luy sur des informations faites pour les vivres; qu’ils l’avoient fait, et que Jacquier s’estoit retiré; que pendant ce temps on vouloit vendre ses terres; qu’il s’y estoit opposé; et que pour le juger et les compensations, M. Pussort s’en estoit déporté; que M. de Sainte-Hélène avoit esté commis, et que voulant en faire rapport hyer, Jacquier luy avoit fait signifier qu’il estoit appelant, s'inscrivent en faux, le prenoit à partie, et protestoit contre luy et sa postérité de tous despens, dommages et intérests; que M. de Sainte-Hélène, fort en colère, avoit envoyé cet exploit à M. Hotmail; qu’ils s’estoient assemblés pourvoir ce qui estoit à faire, et que ce matin ils avoient ordonné que demain il viendroit à la chambre avec son procureur, pour dire les moyens de récusation, et que Messieurs avoient passé la matinée à cette affaire, et avoient remis celle de Lempereur. Il me dit encore que l’on préparoit le petit Chastelet pour les prisonniers de la chambre de justice, et qu’on y transféreroit ceux de la Bastille, à l’exception des trésoriers de l’espargne, parceque les autres estoient trop à leur ayse et qu’il falloit les fatiguer; que l’on y avoit estably un exempt pour
néral, mandé, a dit que «les requestes, tant de récusation que d’inscription de faux et appellations faites par Jacquier sont un dernier effort pour empesclier son entière dépossession de ses héritages, mis en criée pour condamnations contre luy intervenues à la chambre; que de la chicane il avoit passé à l’insolence et à la témérité par la récusation qu’il avoit proposée contre M. le rapporteur, et par l’acte qu’il luy avoit fait signifier; que l’audace des gens d’affaires montoit par degrés; qu’il importoit de la réprimer; que l’in¬
dulgence dont on avoit usé jusques icy envers Jacquier, ne l’avoit pas rendu plus traitable; qu’en effet, il y avoit des décrets décernés contre luy pour malversations par luy commises dans les vivres; que cependant pour luy donner la liberté tout entière de se deffendre, il les avoit dissimulées et l’avoit reçu en ses deflfenses; qu’il y avoit lieu de pronon cer, dès à présent, sur toutes ses requestes, l’affaire estant assez connue en ellemesme aussy bien que son intention d'esloigner, etc. »
IT
JOURNAL
Mai .665. geollier, et que l’on disoit que l’on y mettroit bien des gens qui ne s’y attendoient pas.
Le jeudy 2 1 mai, nous fiismes à Ormesson pour l’estimation des bois; mon expert estoil M. Mazilier; celuy des mineurs, M. Bellier; celuy de M. de Colanges, M. Roger, tous marchands de bois de Paris. Y estoient M. du Fay, fds de M. Palluau, pour les mineurs, avec Michon leur tuteur, et MM. de Colanges, de Sanzé, d’Harou/s et l’abbé de Colanges. Il avoit instruit son expert qu’il fallait estimer les bois non seulement selon leur juste valeur, mais encore selon la décoration et l’augmentation que la maison, qui ne tomboit point en partage, en recevoit. Cette exactitude me surprit et me parut injuste, et moy je dis en présence de tous qu’il ne falloit pas estimer les bois selon qu’ils seroient vendus s’ils estoient à couper, parcequ’ils n’estoient pas à vendre, mais selon une estimation honneste entre des partageans de qualité; sinon, qu’il falloit que chacun en prist son morceau et le vendist, parceque je ne voulois pas estre marchand de bois. Les experts entrèrent dans mon sens et dirent qu’il falloit faire cette estimation honnestement. Nous disnasmes tous ensemble gaiement, et le soir ils nous dirent qu’ils estoient convenus d’estimer le bois de fustaye à "]5o livres l’arpent, y compris le fonds, et les taillis à 2 5o livres l’arpent. Nous revinsmes le soir. Je m’expliquai avec mon neveu de Colanges sur la plainte qu’il faisoit sans sujet1.
Le vendredy 22 mai, je fus le matin à la chambre de justice , où M. le procureur général, Chamillart, donna une requeste de récusation contre moy sur l’affaire des créanciers de M. Fouquet contre le procureur général. Il parla et s’expliqua comme prétendant que les créanciers de M. Fouquet ne pouvoient rien espérer, et que le roy estoit créancier de grandes sommes. Les créanciers avoient donné une requeste contre celle du procureur général, prétendant que l’intérest de M. de Lezeau , mon oncle, créancier, ne me pouvoit empescher
1 II y eut, le 2 1 mai 1 665 , une séance deFoucault, t. IV, f° 1 97 v°, sqq.) Jacquier de la chambre de justice, dont ne parle y fut condamné à l’amende pour avoir pas Olivier d’Ormesson. (Voyez le Journal insulté la chambre.
D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON
d’estre rapporteur. Les requestes lues, je passai derrière le barreau, Mai j 665. dis un mot de ce qui s’estoit passé , et tesmoignai désirer d’estre deschargé de cette affaire. Moy retiré , l’on deslibéra et passa à la récusation, et M. le chancelier me prononça que je m’abstiendrois, dont je fus fort ayse1.
L’apresdisnée, voir M. Gaulmin sur la mort de sa femme, mère de M. Foulé.
Le mardy 2 3 mai, au matin, M. Housset fut arresté prisonnier chez luy et mené au petit Chastelet.
AP rès le disner, je fus à Amboille. Le jour de la Pentecoste, au soir, à Cliessy ; le lundy, après midy, au Pont-aux-Dames, où je vis mes deux hiles très gaies , l’aisnée croissant beaucoup et incommodée de son branslement; la petite fort jolye, flatteuse, caressante, mais délicate. Le mardy, je revins disner à Amboille, et le soir à Paris.
Le mercredy 27 mai, M. du Fay et MM. de Colanges et Sanzé, et l’abbé [de Colanges] vinrent icy entendre le rapport de Billouart , fermier de Trianon; de Chartier, fermier de2...., et du Cliauffour, fermier de Livry, sur l’estimation des terres de la ferme de Gonnesse et celle d’Ormesson , où ils avoient esté les festes avec Novion , et ne fut rien résolu sur les estimations, parceque nous attendions celle des terres d’Estrelles en Champagne.
Le samedy 3o mai, je fus à Livry, où estoient l’abbé, Colanges,
Sanzé et Mme de Sévigné. Je parlai avec l’abbé de nos affaires, qui s’avançoient.
Le dimanche 3i mai, M. Boucherat me dit qu’il avoit esté le jour précédent à SMjermain, où tous Messieurs du conseil avoient esté mandés ; qu’ils trouvèrent que la reyne mère estoit fort mal et la cour en larmes; néantmoins qu’à onze heures ils avoient esté chez le roy, qui leur avoit dit que, depuis qu’il avoit pris le soin des affaires de son Estât, il avoit commencé par la réformation des finances, et qu’il croyoit y avoir réussi ; qu’il vouloit à présent travailler à la réforma-
1 Voyez le Journal de Foucault, t. IV, 2 Le nom est en blanc dans le manus-
L 200 v°, sqq. crit.
JOURNAL
Jum 1 665. tion de la justice, et comme il connoissoit tous ceux qui estoient dans son conseil pour fort habiles et qui avoient esté dans tous les employs, il les avoit mandés pour leur dire qu’il souhaitoit que chacun d’eux en particulier fist des mémoires sur les choses qu’il croiroit estre à réformer, et que, dans trois semaines, ils eussent tous à revenir et d’apporter chacun en particulier ces mémoires , afin qu’il examinast et vist ce qui seroit à faire; qu’aussytost il s’estoit retiré et paroissoit fort touché de l'extrémité de la reyne mère; que M. le chancelier estoit présent et M. Colbert, et qu’ils n’avoient rien dit, et que chacun, après le disner, estoit revenu à Paris.
Le lundy ier juin, à l’Arsenal; l’on mit le soit monstre sur la requeste de M. de Guénégaud pour avoir conseil. L’on ordonna aussy la confrontation de Deleudeh
Le mardy 2 juin, l’on dit que la confrontation n’ avoit pas esté achevée1 2. Les nouvelles vinrent que la reyne se portoit bien mieux, et que son érésipèle estoit diminuée.
Le mercredy 3 juin3, je fus dès le matin à l’Arsenal, parceque Mme de Guénégaud craignoit que l’on entrast par surprise de bon matin pour faire juger la requeste de M. de Guénégaud pour avoir conseil. Néantmoins M. le chancelier n’y entra qu’à l’heure ordinaire. M. Chamillart ayant demandé à parler, dit qu’il avoit pris communication d’une requeste présentée par M. de Guénégaud, par laquelle il clemandoit un conseil libre et à son choix; qu’il avoit cru devoir remonstrer à la chambre l’importance de cette demande. [11] commença par le droit romain , où les accusés estoient entendus séparément; que, par le droit françois, il leur estoit donné conseil; mais que, par l’ordonnance de î 53q 4, le conseil avoit esté absolument re-
1 Voyez le Journal de Foucault, t. IV, f° 209 v°, sqq. L'interrogatoire de l’accusé Lempereur remplit la séance du ier juin, e! une partie de celle du 2.
2 Journal de Foucault, ibid. f° 212,
sqq.
3 Journal, ibid. f° 2i£ v°, sqq.
4 Voy. cette ordonnance, datée de Villers-Colterels , dans le Recueil des anciennes lois françaises , par Isambert, etc. t. XII, p. 600.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 365
tranché; allégua l’exemple du chancelier Poyet1, auquel on avoit Juin i665. donné conseil, mais qui ne conféroit point avec luy, ains seulement le nommé Masparault, son domestique ; parla de celuy donné à M. Fouquet; le hlasma, et enfin dit qu’il n’en falloit point donner, ou en cas qu’on en donnast, il ne falloit qu’il fust libre, ny qu’il clioisist des avocats, et les limiter à un temps fort court; convia la chambre de corriger cet abus, et, sur la fin, de faire une règle si importante.
Ap rès il conclut à débouter M. de Guénégaud de sa requeste.
M. Poncet, rapporteur, expliqua l’ordonnance de 1 53 9 autrement; que l’usage l’avoit expliquée, quand elle seroit douteuse, et que c’estoit l’usage de donner conseil libre; car il n’y avoit qu’en crime de leze-majesté qu’on ne le donnoit, pas libre; que le choix n’appartenoit pas à l’accusé , et qu’il estoit d’avis de donner Lambin et Caillard, et pour le temps de le réduire à huit ou dix jours. M. de Gizaucour fut de mesme avis, sinon de le limiter à trois jours la semaine.
M. Pussort dit que l’ordonnance de î 5 3 9 avoit supprimé le conseil, mais qu’elle avoit esté mal observée, et que, puisque l’usage avoit prévalu, il n’estoit pas d’avis que la chambre de justice commençast, sur la fin, à faire ce changement; qu’aussy bien le roy y donneroit bon ordre; qu’il 11e pouvoit plus faire le procès à aucun homme puissant par les formes qu’on avoit establies; que ce n’estoit pas qu’il crust ce conseil nécessaire , car il estoit fort inutile à M. de Guénégaud, et néantmoins fut de l’avis de M. Poncet pour huitaine. M. Le Féron, idem; MM. Brillac, Piegnard, Besnard, d’Ormesson, idem pour quinzaine, et presque tous les autres de mesme, n’y ayant aucune différence que du temps. Enfin chacun convint de quinze jours.
Ce mesme jour, ayant sçu M. de Turenne à Paris, je le fus voir à micly. Je le trouvai se mettant à table avec M. de Ruvigny 2. Il me
1 Guillaume Poyet, né vers fut
nommé chancelier en 1 538 ; arrêté et enfermé à la Bastille le 2 août i542 , il fut mis en jugement en 1 545 , et , par un arrêt du 24 avril de la même année, il fut privé
de la charge de chancelier, condamné à payer une amende de cent mille livres et à tenir prison jusqu’à l’entier acquittement de sa dette. Il mourut en i548.
2 Henri, marquis de Ruvigny, né en
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pria d’y demeurer; ce que je fis. Je luy parlai du dessein de M. le premier président de faire dire un mot à la reyne mère de mes intérests pour en parler au roy, selon l’occasion, et comme en passant, par un exemple, sans rien dire ny demander directement pour moy, et ce par M. l’abbé de Montaigu. Il l’approuva fort, et dit qu’il m’y serviroit; m’expliqua la conduite de M. Le Tellier, qui craignoit M. Colbert et n’osoit parler, et perdoit de grandes occasions d’empesclier bien des fautes, etc.
Le jeudy 4 juin* à la procession du Saint-Sacrement, où il n’y avoit que MM. Tallemant, de Montmort, Forcoal, Amelot, Briçonnet et mov, d’officiers.
xi 1
L’apresdisnée, je travaillai avec MM. de Langlée1 et Le Laboureur pour les titres pour les preuves de Charles '2, que je veux faire recevoir chevalier de Malthe, non pas pour l’y envoyer, car il tesmoigne n’en pas avoir d’envie, mais pour tousjours faire des preuves qui peuvent servir pour d’autres.
Le soir, je fus chez M. le premier président, qui me monstra la lettre de M. de Montaigu, fort obligeante, et je vis M. de La Motte- Fénelon3, qui luy avoit porté cette parole. Il me dit que, lorsque la première fois la reyne mère avoit parlé au roy sur mon sujet, et pressé sur le mauvais effet du manque de sa parole, il dit : « Je sçais qu’on ne m’aime pas; mais je ne m’en soucie pas, car je veux régner par la crainte. »
Le vendredy 5 juin, le matin, à l’Arsenal, où M. Poncet rapporta
1647, quitta ta France à l’époque de la révocation de l’édit de Nantes et se retira en Angleterre, où il reçut le titre de comte de Galloway. Il mourut en 1720.
1 Voy. sur Langlée les Mémoires de Suint-Simon (éd. Hachette, in -8°, t. II, p. 385). « C’étoit , dit-il, un homme de rien, de vers Mortagne au Perche, etc. » Il indique ensuite comment il s’était poussé à la cour et y était devenu un personnage important. On peut comparer les lettres de
M1"' de Sévigné, et particulièrement la lettre du 6 novembre 1676.
2 Charles Lefèvre d’Ormesson, chevalier de Malle, mourut en 1687. Il avait été reçu chevalier le 7 décembre 1667.
3 II n’est pas probable qu’il s’agisse ici de François Salignac de La Motte-Fénelon, qui, né en 1 65 1 , avait à peine quatorze ans à cette époque. C'est sans doute de son père ou de son oncle que parle Olivier d’Ormesson.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
une requeste du procureur général , par laquelle il restreignoit a Juin 1 665. quatre chefs tout le procès de M. de Guénégaud : à la fausseté des rôles et des quittances, aux billets réformés de son auctorité, aux augmentations d’ordonnances à son profit, à la suppression du registre des billets qu’il dit bruslés. On ordonna acte L
Le soir, chez M. le premier président, luy dire ce que j’avois appris d’une affaire de Languedoc portée à la chambre de justice, où M. de Frezal1 2, conseiller, estoit nommé.
La reyne continue à se mieux porter. M. de Mirepoix m’a dit ce matin samedy, que, sytost qu’elle pourroit estre transportée, la cour reviendroit; elle ira au Val-cle-Grace, et le roy au bois de Vincennes.
L’on m’a dit que le roy estoit mal content que la reyne mère eust donné ses bagues à la petite Mademoiselle3, disant quelle le déshéritoit; que Monsieur et Madame n’en estoient pas contens, de ce qu elle ne leur donnoit pas, mais à leur fille. L’on disoit que Monsieur n’estoit pas content; qu’il disoit qu’il n’estoit pas plus considéré qu’un maistre des comptes, et que le roy le mesprisoit fort. Il semble que la division de la maison royale soit fort préparée 4, et chacun regrette la reyne mère, parcequ’elle conserve l’union, et quoyqu’elle n’ayt aucun crédit pour faire du bien, elle empesche à ce qu’on croit beaucoup de mal.
Le samedy 6 juin, je fus, après le disner, à Amboille, avec ma femme, d’ou je revins le dimanche, et j’y laissai ma femme avec MUc Doublet5.
1 Journal de Foucault, t. IV, f° 226, sqq.
* « Conseiller d’église ; a xvm ou xxm tt de rentes en bénéfices; bon sens; habile dans son mestier; affectionné au service du roy; homme d’amy [sic) et de service. Le premier président a pouvoir sur luy. » ( Notes sur le parlement de Toulouse, t. II, p. 1 1 2 , de la Correspondance administrative sous Louis XIV.)
3 Marie-Louise d’Orléans, née le 27
mars 1662; mariée le 3i août 1679 à Charles II, roi d’Espagne; morte à Madrid le 12 février 1689.
4 Voy. sur ces divisions de la maison royale les Mémoires de Mme de Motteville , aux années 1662, 1 663 , 1 664 et 1 665.
5 Olivier d’Ormesson ne parle pas de la séance du 8 juin , dont on trouvera le procès-verbal dans le Journal de Foucault, t. IV, f° 23 1, sqq.
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Juin 1 665. Le mardy 9 juin, M. Poncet rapporta une requeste de M. de Guénégaud, par laquelle il demandoit à estre reçu opposant à l’exécution de l’arrest de la chambre de récusation contre MM. de Pontcliartrain, Voisin, Catinat et La Toyson; et, comme elle n’estoit pas signée de luy, il fut dit qu’il la signeroit, ayant maintenant communication avec son conseil1.
Le jeudy 1 1 juin, cette requeste fut rapportée, pour sçavoir si l’on ordonneroit le soit monstre, et d’une voix il fut dit qu’il n’estoit pas recevable à présenter celte requeste2.
Le mesme jour, l’affaire de Lempereur fut jugée. M. le rapporteur fut d’avis du bannissement perpétuel, et tous ses biens acquis et confisqués au roy. Personne ne conclut à la mort. Il passa à l’avis de condamner le père et le fils au bannissement, pour neuf ans, du ressort des parlemens de Paris et Rouen; à 5o,ooo livres de restitution; 10,000 livres pour l’amende et les frais, et 3, 000 livres d’aumosne; et Nainville, le sergent, à faire amende honorable et aux galères3.
Le vendredy 12 juin, je présentai mon fils Charles, pour estre chevalier de Malthe, au chapitre au Temple. M. le commandeur du Fresnoy4 avoit fait venir pour luy une lettre du grand maistre pour estre page. Les chevaliers de Fleurigny5 et de Vignancour0 furent nommés commissaires pour voir le mémorial. Je leur fis visite le soir.
Ce mesme jour, M. Poncet lit rapport de l’affaire de M. de Guénégaud; il parla une heure et demye fort bien; mais sur la fin il estoit trop languide, et il ne fut pas assez réservé, en sorte qu’il parut
1 Le Journal de Foucault (tome IV, P 202 v°) contient te procès-verbal d’une séance du mercredi 10 juin; il n’y en a pas du jeudi 1 1 .
' Ce rapport ne fut fait qu’à la séance du 12 juin ( Journal de Foucault, ibid. P 235 v°). Voy. le Journal d’Olivier d'Ormesson, à la date du vendredi 12 juin; il place lui -même le rapport à cette séance.
3 Ces arrêts furent rendus le samedi i3 juin ( Journal de Foucault, t. IV, P 238, sqq.).
4 Jean du Fresnoy, chevalier de Malte depuis le i4 août 1627.
5 Jacques de Fleurigny-La-Forest, reçu chevalier de Malte le 3 janvier i63o.
6 Adrien de Vignancour ou Vignacourt avait été reçu chevalier de Malte le 2 1 juillet 1621.
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
appuyer trop les raisons du procureur général, les establissant comme juin 166 des vérités certaines.
Le samedy i3 juin, le matin, l’on commença mon portrait par M. Masson, pour une thèse, à la sollicilation de MM. Le Pioux et Doublet.
Je fus à Auteuil disner avec M. le premier président, qui me lit voir son travail pour la réformation de la justice. 11 en corrigea le style et les termes.
Ces jours passés, il avoit couru un bruit que les Anglois et les Hollandois se battoient en mer, et que les Anglois estaient maltraités.
Enfin les nouvelles vinrent certaines que le combat avoit commencé le matin du i3 de ce mois1, l’amiral Obdam2 ayant reçu ordre des Estats de combattre les Anglois , mesme à vent contraire , parceque Obdam vouloit relascher un peu pour prendre un quart de vent à son avantage; mais il reçut ordre contraire; et j’ay sçu que cet amiral, estant homme de mérite, estoit liai des Estats et qu’ils vouloient le faire périr. Ce qui réussit; car, ayant attaqué avec désavantage les Anglois, il fut tué, et six heures après son vaisseau sauta par le feu, qui prit aux poudres. Le combat dura depuis le samedy matin, que les deux amiraux ayant esté tués, le jeune Tromp, vice-amiral, fit mettre le pavillon. Le vice-amiral de Zélande ne voulut pas luy obéir et se retira sans combattre. Ce vice-amiral rentrant dans le port, les femmes le jetèrent à la mer; mais il en fut retiré et mené prisonnier. Ainsy les Hollandois ont esté bien battus, neuf vaisseaux perdus, et dix-sept pris par les Anglois, qui n’en ont perdu qu’un seul. L’on dit que ceux de Zélande n’ont pas voulu combattre, pareequ’ils sont favorables à l’Angleterre et divisés avec la Hollande.
Le dimanche 21 juin, MM. du conseil allèrent à Saint-Germain porter leurs mémoires pour la réformation de la justice. Le roy les
1 Cette bataille navale fut livrée à la 2 Ce nom est écrit ordinairement Op-
hauteur de Lowestoffe, près de la côte de dam.
Suffolk.
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JOURNAL
reçut sans leur parler. L’on dit qu’ils doivent estre mis dans huit jours ès mains de M. le chancelier.
Le lundv 22 juin, M. Poncet a continué le rapport du procès de M. de Guénégaud L
Le mardy 2 3 juin, M. Poncet continua; il fallut faire expliquer quelques faits, et M. Pussort, en ayant du chagrin contre moy, j’entendis qu’il murmuroit et disoit, difficulté romanesc/ue , parcequ’il ne veut pas qu’on parle pour M. de Guénégaud en esclaircissant la vérité du fait.
Le vendredy 26 juin, à la chambre de justice, où M. Poncet continua l’affaire de M. de Guénégaud. Auparavant M. Ferriol parla d’une difficulté dans î’arrest de Lempereur, où l’on avoit mis, sa charge desclarée vacante et impétrable au profit du roy, et il avoit esté dit par l’opinion : sa charge acguise et confisguée au roy2. Et, sur ce que M. le chancelier luy dit que l’arrest estoit signé, il répliqua qu’il falloit donc tout dire, et que le greffier sçavoit qu’il n’avoit consenti de le signer, que parcequ’on luy avoit dit qu’il le falloit pour faire exécuter l’amende honorable; mais que la difficulté demeureroit tout entière, et seroit décidée par la chambre. M. le chancelier ayant demandé les avis, M. de La Baulme dit qu’il y avoit deux des juges absens; cela l’arresta un moment; mais après il donna l’avis, et Ferriol dit qu’il estoit d’avis de mettre la charge confisquée, et fut assez ferme3; néantmoins M. le chancelier fit passer à dire que l’arrest, puisqu’il estoit signé, seroit deslivré. Les créanciers de M. Jeannin s’estant opposés à la saisie des biens de M. Jeannin, et disant que l'on luy devoit plus de six millions, sur quoy il pouvoit se payer de sept à
1 Voy. dans le Journal de Foucault, t. IV, f0’ 240-260, les procès-verbaux des séances des i5, 16, 17, 18, 19 juin i665. O11 y trouve beaucoup de rapports sur des procès instruits par les subdélégués de la chambre de justice. Le rapport de M. Poncet sur le procès de M. de Guénégaud fut commencé à la séance du 1 9 juin , et con¬
tinué dans les séances suivantes , comme on le voit par le Journal d’Olivier d’Ormesson.
2 Cet arrêt se trouve dans le Journal de Foucault, ibid. fos 2 58-2 68.
1 Voy. le Journal de Foucault , ibidem, f° 267, sqq.
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huit cent mille livres de condamnations, M. le chancelier se récria juin 166 qu’il falloit bien se garder de compensation, et tint des maximes capables de donner de l’horreur à des Turcs.
Ledit jour, après le disner, il y eut conseil de parties, où fut jugée l’affaire de Mmc l’abbesse de Montmartre1 contre le duc de Tresmes2, pour le retraict des dixmes et de la justice de Bourg-la-Reine, acquises par M. de Gesvres en vertu de lettres patentes enregistrées au parlement. Elle vouloit estre renvoyée au grand conseil et faire évoquer du parlement sur les parentés de M. de Tresmes, au nombre de sept; alléguoit la considération de M. le premier président3, président de Novion4, président de Blancmesnil5, etc. Il fut jugé que l’affaire ne pouvoit estre du grand conseil, et qu’il n’y avoit pas assez de parens pour évoquer. Quelques-uns furent d’avis de retenir au conseil. Chacun harangua longtemps, et MM. T alternant et Amelot, rapporteurs.
Le soir, j’appris qu’en Angleterre le peuple, offensé que les ambassadeurs de France ne fissent point de feu de joye devant leurs portes pour la victoire contre les Hollanclois, les avoit barrées et marquées de craie, comme les maisons où est la peste, et outre ce avoit cassé leurs vitres à coups de pierre; que nos ambassadeurs n’en avoient point fait de plainte au roy d’Angleterre , mais avoient envoyé un courrier au roy pour recevoir ses ordres.
Le samedy 27 juin, le matin, à la chambre de justice, où l’on continua l’affaire de M. de Guéné^aud.
! L’abbesse de Montmartre était Françoise-Renée de Lorraine, née en 1621, morte en 1682.
2 René Potier, duc de Tresmes, mourut en 1670, à l’âge de quatre-vingt-onze ans. La famille Potier se divisait en trois branches : 1° Blancmesnil, 20 Novion, 3° Gesvres et Tresmes. Les deux premières appartenaient à la magistrature ; la troisième à la noblesse d’épée.
Le premier président avait épousé Madeleine Potier, fdle de Nicolas Potier, seigneur cl’Ocquerre. Il était parent du duc de Tresmes.
4 Le président de Novion était aussi de la famille Potier; il se nommait Nicolas Potier, seigneur de Novion.
5 René Potier, seigneur de Blancmesnil et du Bourget, était président de la première chambre des enquêtes.
JOURNAL
Juin i665. Après le disner, au conseil, où je rapportai l’affaire de M. d’Entraeues et de Mme Martel.
Le dimanche 28 juin, j’appris qu’il estoit arrivé des nouvelles de Pignerol; que, par une tempcste, le feu s’estoit mis aux poudres, qui avoient fait sauter un bastion, enlevé deux cents soldats, le casteau1 où estoit M. Fouquet, et que luy et son valet s’en estoient sauvés miraculeusement, ayant esté trouvés dans l’embrasure d’une fenestre faisant saillie en dehors, en sorte que le plancher de leur chambre, ayant sauté, ne les avoit pas emportés; que M. Fouquet estoit dedans la ville. La première chose qui a esté dite là dessus a esté que le ciel avoit esté de mon avis pour la conservation de M. Fouquet, et cet accident se tourne à mon avantage.
M. Lhoste m’a confirmé ce (pie j’avois appris, qu’un hermite avoit rendu des visites fréquentes à Mmc Fouquet, et en mesme temps disoit partout qu’il espéroit faire sçavoir de ses nouvelles à M. Fouquet, et qu’il avoit des moyens pour entretenir ce commerce; que M‘v,e Fouquet, en ayant esté informée, l’ avoit escrit à M. Le Tellier pour le dire au roy, afin qu’il luy plust faire arrester cet homme; que M. Le Tellier luy avoit escrit, traitant cela de bagatelle, et que depuis cet hermite ne se trouvoit plus. Ce qui faisoit juger que c’estoit un piège.
Le mardy 3 o juin, le matin, à la chambre de justice, M. de La Baulme me dit que M. le chancelier avoit envoyé quérir dimanche M. de La Toyson, et luy avoit dit qu’estant récusé du procès des trésoriers de l’espargne, et le roy ne voulant plus qu’on traitast d’autres affaires à la chambre, il pouvoit s’abstenir d’y entrer, mesme retourner dans sa province quand d voudroit. Ensuite je vis qu’on dit à M. le président de Pontchartrain et à M. Catinat d’aller trouver M. le chancelier. Là ils reçurent le mesme congé.
M. le chancelier estant entré dans la chambre, M. de Nogués voulant rapporter une requeste, il luy dit que le roy ne vouloit plus qu’on parlast d’autres affaires que de celle des trésoriers de l’es- Ce mol est pris ici dans le sens de tour ou tourelle.
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pargne; que par cette raison Sa Majesté avoit trouvé bon de dispenser Messieurs qui estoient récusés du procès des trésoriers de i’espargne de plus venir à la chambre. Après, on continua l'affaire de M. de Guénégaud.
Après le disner, je rapportai au conseil le procès entre Anne de Lambes, veuve en premières noces du sieur d’Artagnan, se prétendant veuve du comte de Gensac, et Henriette de Salahay, se prétendant aussy veuve du dit sieur de Gensac. Il estoit question d’une évocation du parlement deToulouse. L’on avoit commis plusieurs meurtres de gentilshommes; l’affaire estoit fascheuse. Il passa contre mon avis à évoquer et renvoyer à Tiennes.
Le mercredy icr juillet, le matin, à la chambre de justice, M. Poucet rapporta deux requestes pour M. de Guénégaud. Dans l’une, il se plaignoit que le procureur général agissoit dans cette affaire avec grande aigreur et contestoit les choses les plus justes et les plus triviales. M. Chamillart ayant demandé d’estre entendu, après avoir parlé du fond des requestes, il s’est plaint de la licence de M. de Guénégaud dans ses requestes, et a dit qu’il estoit très important de la réprimer pour l’honneur du roy, de la justice et de la chambre; et, après s’estre assez estendu, il a dit qu’il estoit à propos d’obliger les avocats à signer les requestes et de demeurer responsables en leur nom de ce qui y seroit escrit contre l’ordre. M. Poncet a esté d’avis d’ordonner que M. de Guénégaud en useroit avec plus de modération. M. Pussort, après avoir dit que cette licence estoit soufferte, parcequ’elle resjouissoit ceux qui estoient assurés que les accusés ne parleroient pas contre eux, ajouta que, après avoir souffert ce qui avoit esté escrit contre M. Talon, il ne falloit pas commencer par celle cy, et qu’il falloit attendre que le roy y apportast le remède. J’ay esté d’avis de ne rien ordonner par arrest; qu’il estoit mieux de le faire dire à M. de Guénégaud, et que, dans la première requeste qu’il présenteroit, il parlast avec respect de M. le procureur général. J’ay allégué l’exemple du chancelier Poyet. M. le chancelier a pris le mesme avis , et il a passé.
Juillet ifih
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.Juillet .605. Après le disner, au collège du Plessis, à la sabbatine 1 de mon fils, ou estoient M. Lévesque de Saintes, qui a voulu y venir fort obligeamment, MM. de Lezeau, Besnard, Boucherat, de Fourcy, Lefebvre, maistre des comptes, et le père d’Ormesson. MM. de Basville, de Besnard, de Droup, d’Eaubonne, ont disputé contre luy fort bien, et il a fort bien respondu et mieux que je n’espérois.
Le jeudy 2 juillet, à la chambre de justice, on a continué la visite du procès de M. de Guénégaud. Après le disner, je fus travailler chez AL de Machault au procès des trésoriers de France , de Poitiers , contre les maires et esclievins pour la voierie, et de M. de Thoiras, séneschal de Montpellier, contre iVI. de Mirman , juge-mage 2.
Le vendredy 3 juillet, à la chambre de justice, continuation du procès de M. Guénégaud. M. Lévesque de Saintes me dit que le roy avoit reçu nouvelle d'un grand combat entre les Portugais et les Espagnols; que les derniers avoient esté battus et avoient eu cinq mille hommes prisonniers, et perdu leur canon et leurs bagages3.
Le dimanche 5 juillet, à Navarre4, à facte du fils de M. Dugué, qui avoit desclié ses thèses à M. Le Tellier, qui n’y assista pas. L’abbé Le Tellier y disputa avec chaleur, et fit taire les dames qui, par divertissement, frappoient des mains.
Le luncly 6 juillet, à la chambre de justice, on commença la lecture des dépositions des experts sur les quittances prétendues fausses.
Le mardy 7 juillet, à la chambre de justice, on continua cette lecture. J’appris la mort subite de Mme de Cavoie, qui, estant sortie pour aller se promener, se trouva mal dans son carrosse. Estant retournée chez elle et se mettant dans sa chaise, elle y mourut en un moment.
Le mercredy 8 juillet, après le disner, je rapportai au conseil le procès des trésoriers de France contre les eschevins de Poitiers, et
1 On donnait le nom de sabbatines, ou sabatines , aux thèses qui se soutenaient le samedi sur des questions de logique.
2 Lejugemage (judex major) , ou grand
juge, était le lieutenant de robe du séné¬
chal de Montpellier.
3 Bataille de Villaviciosa , livrée le 17 juin 1 665.
4 Le collège de Navarre tirait son nom de Jeanne de Navarre, femme de Philippe le Bel , qui l’avait fondé en 1 3o4- C’est aujourd’hui l’École, polytechnique.
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celuy de la Girard Du Buisson et de M. le mareschal Du Plessis, pour Juillet 1 665. les bois de Fontainebleau. M. Colbert fut de mon avis sur les deux, et l’on m’a dit que chacun remarqua qu’il me regarda fort, et que l’on l’observoit aussy, et mes amis prétendoient que j’avois sujet de croire qu’il estoit radouci et que j’avois sujet d’en estre content.
Le jeudy 9 juillet, à la chambre de justice, on continua la lecture des dépositions des experts.
Le vendredy 10 juillet, il n’y eut point de chambre, par indisposition de M. le chancelier.
Le lundy 1 3 juillet, à la chambre de justice, j’appris que l’on avoit exclu M. de La Baulme du procès de M. de Guénégaud, sous prétexte de l’envoyer à Vaux faire le recollement des meubles, au lieu que ce travail regardoit M. de Sainte-Hélène, rapporteur. M. le chancelier le dit dans la chambre, et ajouta qu’elle cesseroit jeudy prochain, parceque M. Pussort devoit aller, comme commissaire du roy, avec MM. de Sève, d’Aligre et Colbert, saluer messieurs du clergé à Pontoise. Les gens d’honneur voyoient avec peine cette conduite si peu juste, et dans laquelle on conservoit si peu des apparences honnestes.
Après le disner, M. de La Baulme me vint voir, qui me dit comme dès le vendredy M. Cbamillart l’avoit esté trouver, et luy avoit demandé s’il estoit prest à partir après le disner, pour aller à Vaux, et que M. le chancelier l’avoit commis; qu’il avoit tesmoigné en estre surpris, et avoit dit qu’il verioit M. le chancelier; que M. le chancelier luy avoit dit que Chamillart luy avoit rajiporté que luy, La Baulme, estoit demeuré d’accord d’aller à Vaux. Sur quoy, il luy avoit répliqué que M. Chamillart avançoit cela de iuy-mesme, parcequ’il n’en estoit pas demeuré d’accord; que M. le chancelier luy avoit loue cet employ et demandé si on luy avoit donné de l’argent; qu’il avoit répliqué qu’il n’estoit pas plus pressé d’en recevoir que les autres; qu’ayant quitté M. le chancelier, Chamillart l’estoit allé voir et le presser, et mesmc luy avoit parlé de rélégation; enfin que, se voyant pressé, il estoit convenu d’y aller; que Pecot l’estoit allé voir, luy avoit dit qu’on luy avoit donné le plus bel employ de la chambre.
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Juillet 1 665, et que c’estoit une marque de confiance, et qu’il avoit offert de luy donner de l’argent. Voilà la conduite qu’on a tenue pour oster à M. de Guénégaud un juge suspect au procureur général, parcequ’il n’estoit pas dévoué. Cette conduite fait un scandale grand entre les gens de Rien et d’honneur, et l’on hausse les espaules.
Le mardy i4 juillet, M. Poncet rapporta le procès-verbal de la capture des feuilles des escritures que M. de Guénégaud faisoit imprimer; et, parceque par ces feuilles il paroissoit que Deleude, domestique de M. de Guénégaud, et son dénonciateur, et le sieur....1, auditeur des comptes, qui est chargé de la discussion de ce procès, estoient fort mal traités, M. Poncet se récria fort sur la licence d’escrire et comme un homme qui craignoit qu’on ne parlast de luy; M. Pussort, de mesme , et dit que ce qu’il considéroit le plus estoit l’importance de cette licence, parceque le roy ne trouveroit plus personne qui le voulust servir dans les affaires fascheuses, parceque tout le monde vouloit bien avoir part aux employs pour faire des grâces; mais, lorsqu’il estoit question de punir et d’attaquer les particuliers, personne ne vouloit en estre chargé ny se voir exposé aux médisances, lesquelles estant imprimées, les enfans en ressentoient les injures dans la suite des temps. Enfin il parla comme un homme qui voyoit bien qu’on n’escriroit point avantageusement de sa conduite. Il passa au décret contre l’imprimeur, sans que personne disl mot 2.
Le mercredy î 5 juillet, à la chambre, on continua l’affaire de M. de Guénégaud. L’imprimeur, qui s’estoit retiré dans le Temple et continuoil à y travailler, fut pris par le bailly, et conduit au petit Chastelet.
Le jeudy 16 juillet, point de chambre, à cause que M. Pussort estoit allé à Pontoise.
1 Le nom est en blanc dans le manuscrit.
' Comparez, pour tout ce qui concerne la chambre de justice à celte époque, le
Journal de Foucault, tome V. Je me bor nerai à y renvoyer d’une manière générale pour la suite du procès de M. de Guénégaud.
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Le vendredy 17 juillet, on continua la lecture des interrogatoires Juillet 1 665. des domestiques de M. de Guénégaud. M. Pussorl, avant la chambre, nous dit comme il avoit esté à Pontoise avec MM. d’Aligre, de Sève, de Guénégaud, secrétaire d’Estat, et Colbert; que la forme de la réception estoit que les commissaires du roy enlroient à l’église, et les agens du clargé donnoient avis à l’assemblée de leur arrivée, et qu’à la porte de la sacristie ils trouvoient deux évesques et deux ecclésiastiques de second ordre pour recevoir chaque commissaire; que, aux portes, le premier évesque passoit le premier, le commissaire après, et le second évesque après et les deux du second ordre, et ainsy à chaque commissaire; que dans la salle on leur donnoit place vis-à-vis les présidens; que M. d’Aligre avoit parlé une demy-heure et fort bien , et que M. l’archevesque de Sens avoit respondu en un petit quart d’heure.
La nouvelle de la deffaite des Espagnols par les Portugais, dont on avoit douté, s’est confirmée et est très véritable.
Samedy 18 et dimanche 19 juillet, à Amboille.
Le lundy 20 juillet, à la chambre de justice, 011 a continué l’interrogatoire de M. de Guénégaud.
Le mardy 21 juillet, à la chambre de justice, on a interrompu l’affaire de M. de Guénégaud pour faire lecture d’une information contre M. Lambert de Torigny, sur la suppression cl’un prétendu codicile fait par Lambert, son frère, par lequel on disoit qu’il ordonnoit une restitution de huit cent mille escus au roy. M. de Gizaucour estoit le rapporteur. Le premier tesmoin estoit un procureur huguenot, chassé du Palais comme relaps et fripon, qui parloit d’un ouydire. Laisné, cy-devant payeur des rentes et banqueroutier, déposoil d’un ouy-dire. Patin1, médecin, déposoil d’avoir visité et traité Lambert malade, se plaignoit de n’en avoir pas esté satisfait comme il
1 Guy -Patin, né à Houdan en 1601, mort en 1672, «médecin plus fameux, dit Voltaire, par ses lettres médisantes que par sa médecine. Son recueil de lettres
a été lu avec avidité, parce qu’elles contiennent des nouvelles, des anecdotes que tout le monde aime, et des satires, qu’on aime davantage. »
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juin,., , c>c,5. espéroit, parloit d’un ouy-dire, et que Lambert iuy avoit dit qu’il escriroit pour luy, enfin des bagatelles. Un autre tesmoin disoit avoir vu la copie d’un cscrit du Père Jarie, jésuite. M. de Gizaucour fut d’avis des conclusions à ajournement personnel contre Lambert; M. Pussort, île l’assigner pour estre ouy par sa bouche. M. Brillac, en grondant, dit que cette affaire estoit difficile, et conclut à l’ouyr à fin civile; M. Regnard, idem ; M. Besnard comme M. Pussort. Pour moy, après avoir relevé la qualité des propositions, je conclus à estre ouy à fin civile. Il passa à l’avis de M. Pussort. Cette affaire me paroist fort extraordinaire.
Le mercredy 2 3 juillet, M. de Brillac me dit que la maison de M. Servien estoit louée à M. Benoist 3, 200 livres. Le soir, je fus voir IVl. Boucherai , où vint M. Le Pelletier, qui nous parla d’une bulle du Pape qui eondamnoit deux censures de la Sorbonne qui avoient condamné deux livres : l’un de l’infaillibilité du Pape1, l’autre, Amadœas Guimeneus 2, rempli de mille ordures; que le roy en estoit fort en colère, et que l’on donneroit un arrest du parlement contre. 11 nous monstra la bulle et le projet de l’arrest. Cette affaire est poussée ;i Borne par les jésuites, et peut avoir de très fascheuses suites, si le Pape s’opiniaslre.
Le jeudy matin, 23 juillet, à la chambre de justice, j’appris que Buré, avocat, qui faisoit les escri tures pour M. de Guénégaud, avoit esté mené à la Bastille, et que le scellé estoit chez luy avec garnison. Ce procédé est fort mal reçu. Je ne sçais quelles suites il aura.
Le vendredy il\ piillet, le matin, à la chambre de justice, oùM. île Nogués rapporta son procès-verbal d’interrogatoire fait à Buré , et fit ordonner la levée du scellé apposé en sa maison. L’on dit qu’il falloit rendre les papiers et pièces qui appartiendroient à M. de Guénégaud. M. de Nogués, en signant l’arrest, dit que M. le procureur général
1 La dejl'ense de N. S. P. le Pape , de Nss. les cardinaux, les archevesques et évesques, par le père Vernant, carme îles Billelles.
2 Amadœi Guimenii Lomarensis, ohm primarii sacræ iheologiœ professons , opusculum, singularia universœ fere theoloqiæ moralis cornplectens , etc.
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demandoit que les papiers fussent mis au greffe pour en prendre par juillet i66f>. luy communication. M. de Brillac dit que cela ne regardoit que les papiers qui concernoient Buré; M. de Nogués ayant répliqué que cela despendroit de la prudence du commissaire, M. de Brillac dit qu’il falloit fescrire. M. de Massenau ayant aussy fort murmuré, M. Pussort dit bas, « Il le faut commettre, » et, à l’instant, Foucault l’ayant dit à l’oreille à M. le chancelier, il le commit pour lever ce scellé avec M. de Ferriol. Le reste de la matinée se passa à vérifier quelques observations sur le fait des quittances et des rôles.
J’appris que M. le premier président avoit mandé les gens du roy, et leur avoit dit qu’il avoit esté averti qu’on distribuoit une bulle du Pape qui estoit importante, et qu’ils eussent à s’en informer et à en venir rendre compte à la compagnie au premier jour.
Après le disner, je fus à Amboille, d’où je ne revins que le mardy au soir. MM. Le Pelletier, l’avocat du roy, Le Roy, Cordemoy1, et Fleury2 y vinrent le lundy au soir; ils m’apprirent la mort de M. le mareschal de Clérambault, arrivée le vendredy à trois heures, et que M. Chamillart, à la levée du scellé de Buré, avoit fait bien des cadeaux, et avoit fait arrester prisonnier un prétendu clerc de Buré, de son ordre, en présence de MM. les commissaires, sans leur en avoir parlé, et que l’on avoit dressé des lettres patentes pour renvoyer ce procès de Buré au lieutenant criminel , pour estre jugé souverainement. Ce qui alarmoit fort les avocats.
Le mardy 2 4 juillet, Mme de Guénégaud me vint solliciter, demandant que les papiers de M. de Guénégaud luy fussent rendus sans estre vus; elle me dit les lettres patentes pour renvoyer Buré au lieutenantcriminel, mais que M. le chancelier ne les avoit pas scellées.
Ce mesme jour, M. de Péguillain3 fut mis à la Bastille pour avoir
1 Géraud de Cordemoy, mort en 1684, auteur de travaux sur tes deux premières races de l'histoire de France.
2 Claude Fleury, né en i64i, mort en
1 723 , auteur de plusieurs ouvrages, dont le plus célèbre est l 'Histoire de l’Eglise.
3 Antoine Nompar de Caumont, marquis de Péguillain ou Péguillin , plus tard duc de Lauzun , célèbre par la passion romanesque de Mademoiselle. (Voyez les Mémoires de Saint - Simon , t. XX, p. 44, sur les causes de l’arrestation de Lauzun.)
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juillet iG65. parlé au roy avec une insolence extraordinaire. L’on prétend qu’il estoit piqué de ce que Mmc de Monaco, dont il faisoit le passionné, souffroit les agrémens du roy, et qu’ayant dit à cette dame qu’il avoit de ses lettres pour la perdre, elle crut qu’elle devoit en parler au roy pour l’empescber; et que le roy ayant mandé Péguillain, après une conférence assez longue, et dont personne ne scait le sujet, luy avoit enfin dit qu’il falloit qu’il allast en Guienne. Péguillain avoit respondu qu’il n’en feroit rien; qu’il ne le serviroit jamais ; qu’il ne serviroit pas aussy les ennemis par honneur, et qu’il aimoit sa patrie, et enfin plusieurs extravagances de cette force. A quoy le roy, sans s’esmouvoir, avoit respondu qu’il n’estoit pas sage, et ensuite l’avoit fait arrest.er. Tout le monde blasme Péguillain comme un fol. Aussy dit-on qu’il fait l’enragé et l’homme au désespoir dans la Bastille, ne voulant qu’un cachot sans aucune consolation.
Le mercredy 29 juillet, à la chambre de justice, l’on parla d’abord de l’incident du clerc de Buré et de l’opposition de Mmc de Guénégaud à ce que les pièces à elle appartenant fussent mises au greffe. MM. les commissaires ayant dit qu’ils ne vouloient retenir que celles qui concernoient Buré, il fut ordonné qu’on ne s’arresteroit pas à l’opposition. Après, M. de Brillac n’estant pas encore venu, M. Poncet fit difficulté de commencer la lecture des deffenses de M. de Guénégaud. Néantmoins M. le chancelier luy dit de commencer; M. Pussort en murmura. Néantmoins M. le chancelier persévéra, et, après un bon quart d’heure de lecture, M. de Brillac arriva. Il estoit au parlement, à la deslibération de la bulle.
J’ay sçu que, MM. les gens du roy estant entrés, M. Talon avoit parlé et fait connoistre plus de vingt abus dans la bulle, mais qu’il l’avoit fait avec une chaleur et une aigreur trop grandes; qu’il avoit requis d’estre reçu appelant comme d’abus, et, y faisant droit, deselarer la dite bulle nulle et abusive; que les exemplaires en fussent supprimés, les censures de la Sorbonne registrées, et que tous les docteurs, bacheliers et autres, fussent tenus de les souscrire. Le parlement, par son arrest , donna acte de l’appel comme d’abus, et ordonna
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que dans trois jours le procureur général donnera ses moyens; que juillet 1 665. tous les exemplaires de la bulle seront rapportés au greffe, la faculté de théologie maintenue au droit et possession de censurer les livres et les propositions contraires à la foi, à la pureté des mœurs et aux libertés de l’Eglise gallicane ; que les censures de Vernant 1 et Amadæus seroient registrées à la cour; que MM. Pierre Brillac et Sainctot2 se transporteroient en l’assemblée de la faculté de théologie pour y faire registrer l’arrest en leurs registres; que les supérieurs des Quatre Mendians3, des Bernardins, de Clermont4 et autres, seroient mandés pour leur faire deffenses de souffrir qu’il soit enseigné des opinions et maximes contraires aux dites censures, et que l’arrest sera envoyé dans les bailliages et universités du ressort.
J’ay sçu que dans les opinions il y avoit eu diversité, et que beaucoup vouloient, par adresse, soustenir la bulle sans paroistre l’autoriser directement, et que l’arrest. ne passa que de quatorze contre onze. MM. de Mesmes, de Novion et de Saveuse5 se desclarèrent le plus. Cette bulle est imputée aux jésuites, et l’on prétend qu’elle a esté concertée à Paris; que les jésuites ont vu sous main leurs amis dans le parlement, et que le roy en a fait reproche au père Annat.
Cette affaire peut avoir de fascheuses suites, et elles sont beaucoup a craindre, parcequ’ii parois! que l’on veut querelle de part et d’autre;
1 Voy. plus haut, p. 3y8, noie, le titre des livres censurés par la Sorbonne.
2 Sainlot ou Sainctot était conseillerclerc de la grand'chambre. Le Tableau, du parlement en parle en ces termes :
« A beaucoup de capacité et davantage de probité ; a acquis grande réputation et grande estime dans la compagnie ; est fort suivi en ses avis sur les affaires particulières; a de bons sentimens dans les publiques , mais il n’y parle pas beaucoup ; est fort considéré de M. le premier président et de Messieurs du grand banc. »
3 Les quatre ordres mendiants étaient
les Carmes, les Jacobins ou Dominicains, les Cordeliers ou Franciscains, et les Augustins.
4 Collège de Clermont tenu par les jésuites; c’est aujourd’hui le lycée Louis-le Grand.
5 De Saveuse ou de Saveuze, conseiller-clerc de la grand’chambre. Le Tableau du parlement en trace le portrait suivant : «Fait profession de probité; est néanmoins attaché au sac; a de petits intérests; n’a de divertissement ni d’occupation qu’au Palais; est foible, de peu de crédit et de médiocre suffisance. »
JOURNAL
Août , 665. car les censures ont esté faites avec dessein de choquer le Pape, et présentement il semble que la cour de Rome resveille exprès cette affaire, qui estoit assoupie, et quelle l’entreprend avec beaucoup de chaleur par les termes et la forme de la bulle, qui est extraordinaire et qui blesse.
Après le disner, je fus voir M. de Harlay, qui me dit tout ce qui s’estoit passé, et ensuite M. de Bellièvre, qui avoit, aussy esté à la deslibération du parlement.
Le jeudy 3o juillet, et le veudredy 3 ) , on a continué à la chambre l’affaire de M. de Guénégaud sans aucun incident remarquable, sinon que M. de Massenau dit à M. le chancelier que, chez Buré, recherchant la preuve d’un crime, on en avoit trouvé un autre plus grand, c’est-à-dire la copie de toutes les pièces secrètes du procès, et que c’estoit une infidélité qui méritoit d’estre punie, et que, s’il l’avoit agréable, il en chercheroit les auteurs, s’il ne vouloit en commettre un autre. M. le chancelier, bien instruit, dit qu’il estoit bon qu’il le fist, et qu’il falloit interroger Buré, sans appuyer davantage. Ce qui est surprenant dans cette affaire est que la copie des moyens de faux est escrite de la main du secrétaire de M. Chamillart.
M. Le Pelletier est entre les mains des chirurgiens pour une grosseur qu’il avoit au fondement, et par l’opération il s’est trouvé qu’il avoit une fistule.
Le samedy icr aoust, mon fils me rapporta qu’il avoit accompagné MM. Brillac et Sainctot à la Sorbonne; qu’ayant pris leurs places, dans la grande salle des actes, sur le banc au-dessous du doyen, et M. de Harlay1, comme substitut, estant assis au-dessous d’eux, M. de Brillac avoit parlé pour l’exécution de l’arrest; que M. de Harlay avoit parlé ensuite, assis et couvert, sur le sujet de la bulle, fort bien et fort sagement, et que, le doyen ayant fait un petit compliment, M. de Brillac avoit fait enregistrer l’arrest en sa présence, et que cette action s’es-
Achille de Harlay devint procureur gé- Il mourut le 23 juillet 1712. Saint-Sinéral au parlement le 4 juin 1667, puis mon (Mémoires, 1. 1, p. i4i,sqq.) parle de premier président le 18 novembre 1689. ce magistrat avec une partialité évidente.
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toit bien passée, toute la compagnie estant fort satisfaite du discours Août 1 665 de M. de Harlay. M. Germond , qui demeura dans ladite assemblée comme docteur, après MM. les commissaires retirés, m’a dit qu’ils deslibérèrent sur ce qu’ils avoient à faire; que les protecteurs de la censure estoient fort eschauffés contre la bulle et disoient qu’il falloit se précautionner contre les suites de cette affaire; qu’il fut nommé des commissaires pour la voir et en faire rapport au premier du mois prochain, et qu’il n’en fut choisi que de ceux de la cabale; que les docteurs paroissoientn’estre pas tous du mesrae sentiment, et que les anciens se plaignoient que c’estoit une cabale des jeunes et qu’on alloit trop loin. Il me dit que beaucoup de docteurs se retirèrent sans opiner; car ceux qui ne parloient pas selon l’esprit des eschauffés estoient silïlés. Les mesmes furent d’avis de refuser de recevoir un bachelier fort capable, parcequ’il estoit preffet de la congrégation des jésuites, et sans en alléguer d’autre raison; néantmoins il fut reçu, à condition qu’il quitteroit cette congrégation. Cela marque l’esprit d animosité, et il est fort à craindre que, de part et d’autre, il ne s’en fasse trop.
Ce mesme jour, le roy alla tirer des perdreaux, avec vingt bons tireurs, en volant1, et il fut tué dans la plaine de Saint-Denys plus de neuf cents perdreaux et quarante lièvres. Le roy a tué plus de cent perdreaux.
Le dimanche 2 aoust, après le disner, aux actes de M. de Droup, aux Jésuites; de M. Calande , à Lisieux2, et de M. Lallier, qui avoit desdié sa thèse à M. le premier président, à La Marche3, où il lut fait de belles harangues par le Père Lallemant, chancelier de l’Université, et M. Pioulliard, recteur de l’Université, à l’honneur de M. le premier président, présent.
' A la chasse au vol. rue Saint-Jean-de-Beauvais , dans les bâti-
2 Le collège de Lisieux, fondé en 1 336 ments du collège de Dorrnans. par Guy d’Harcourt, évêque de Lisieux, 3 Le collège de La Marche était situé
était situé primitivement rue des Prêtres- rue de la Montagne-Sàinte-Geneviève. H
Saint-Séverin ; il fut transféré au xve siècle avait été fondé , au xive siècle, par Guürue Saint-Elienne-des Grès, et en 1764 laume de La Marche
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Le lundy 3 aousl, à la chambre de justice, on continua l’affaire de M. de Guénégaud; et, sur une requeste pour la restitution des papiers trouvés sous le scellé de Buré, l’on parla aussy du refus de Buré de reconnoislre ses escritures, et l’on ordonna qu’il les reconnoistroit, sinon qu’elles fussent vérifiées par comparaison d’escriture.
J’appris que dimanche les médecins ayant fait ouvrir une apostume à la reyne mère, il en estoit sorti force pus; mais que les médecins, peu après, luy ayant trouvé le pouls foible et intermittent, crurent qu’elle alloit mourir; qu’elle avoit reçu le Saint-Sacrement comme viatique, et ensuite l’extresme-onction, et quelle avoit donné sa bénédiction au roy et à Monsieur avec une fermeté de courage extraordinaire, sans s’attendrir le moins du monde. Le bruit courut ensuite qu elle estoit morte; mais, au contraire, il vint nouvelle qu’elle se portoit un peu mieux1.
Ce mesme jour, mourut la jeune duchesse de Foix, à quinze ans, après avoir accouché d’une fille, l’héritière de la maison de Chaulnes. Mme la Princesse estoit bien malade de la petite vérole; M. le duc d’Anguien avoit fait une chute fort rude à la chasse du cerf, à Chantilly, sur un cheval qu’il avoit outré. Néantmoins il s’en porte mieux. M. de Nouveau est aussy à la mort d’une chute de cheval. La peste est très-violente en Angleterre. On la craint fort icy, et chacun discourt des grandes mortalités qui doivent arriver et des malheurs de l'année 1666. Je disnai chez M. le premier président.
Le mardy 4 aoust, le matin, à la chambre de justice, où l’on acheva la première production de M. de Guénégaud. J’appris que la reyne mère se portoit un peu mieux. Le reste de cette semaine s’est passé, à la chambre de justice, à la continuation de la lecture des escritures de M. de Guénégaud, sans incident extraordinaire.
Le samedy 8 aoust, M. l’archevesque de Paris vint faire sa visite à Amboille, où j’estois. Il commença par Noiseau2; puis vint à Che-
1 Cf. les Mémoires de M'nc de Motteville, et-Oise, touche au parc d’Ormesson. Une
à l’année i665. branche de la famille d’Ormesson en prit,
2 Ce village, du département de Seine- au xvme siècle, le nom de Noiseau.
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nevières, où il disna. Je le priai de disner à Amboille; mais il s'en Août 1 665. excusa pour éviter les conséquences. Après le disner, il vint à Amboille, confirma bien cinquante personnes, et fit sa visite. Il entra dans la maison et passa une heure avec nous fort agréablement.
Le dimanche 9 aoust, je revins le matin et fus après le disner au collège d’Harcourt, à l’acte du fils de M. Brillac, qui lut reçu maistre ès arts. M. le premier président y vint, bien que la thèse ne luy fust pas desdiée.
Le lundy 10 aoust, au collège de Navarre, à l’acte de M. de Marillac, où estoit aussy M. le premier président. Le respondant fit fort bien et fut reçu maistre ès arts. Le Père Lallemant, religieux de Sainte-Geneviève, chancelier de l’Université, fit toutes ses harangues fort belles.
Le mesme jour, l’on continua la production de M. de Guénégaud, où il se trouve un événement fort extraordinaire. Piaveneau, maistre escrivain, employé contre M. de Guénégaud par le procureur général, et qui a fait tous les mémoires pour vérifier la fausseté par la comparaison des escritures, a fait imprimer dans ce mesme temps un petit livre de la vérification des escritures, desdié à M. le premier président, par lequel il establit l’incertitude de cette preuve. Il est produit par M. de Guénégaud. M. le chancelier en parla et dit fort avoir refusé la permission d’imprimer, qui luy avoit esté demandée au dernier sceau.
L’on a parlé des grandes taxes faites, dont on a signifié dix-sept très grandes : MM. de Richebourg, onze millions; Bernard, onze millions; Betault, quinze cent mille livres; Lafond, un million, etc. Monnerot s’est accommodé à quatre millions cinq cent mille livres en billets, rentes et terres, et il luy reste, à ce qu’on dit, un million.
Le mardy 1 1 aoust, toute la cour est revenue de Saint-Germain.
La reyne mère a esté portée au Val-de-Grace, s’estant trouvée assez forte pour souffrir le transport.
Le mercredy 12 aoust, la reyne mère, s’estant trouvée plus mal, a esté rapportée au Louvre dans une chaise en forme de ht. Là elle
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Août i665. tomba en foiblesse; néantmoins, elle se porte un peu mieux. Ce sont de nouveaux abcès qui paraissent tous les jours; et ainsy cette princesse finira par la pourriture, la masse du sang estant corrompue. Sa force est admirable, et sa tranquillité. Elle est fort regrettée. J'apprends que la bile de Marchand s’est jetée dans les Ursulines pour ne pas espouser le bis de Mme de Beauvais, auquel elle estoit promise avec cent mille escus.
Le jeudy 1 3 aoust, à la chambre de justice, M. le chancelier parla fort contre la longueur de la deffense de M. de Guénégaud; dit qu’il ne iuy falloit pas ostcr sa delfense, mais qu’il falloit finir et trouver des moyens; que, s’il suivoit la nature, il voudrait le deffendre, estant son allié, mais qu’il falloit maintenir l’ordre de la justice; et ainsy de grands discours; que le roy vouloit bnir la chambre de justice; que luy s’en ennuyoit. Sur quoy, M. Pussort dit qu’il y en avoit à qui elle n’ennuyoit pas. Après le disner, M. de Turenne me vint voir.
Le vendredy i4 aoust, la chambre de justice fut tenue à l’Arsenal à cause que les escritures de M. de Guénégaud estoient finies; et, pour l’obliger à n’en pas donner d’autres, M. le chancelier a encore recommencé ses grands discours des longueurs; ce qui paroist fort affecté. M. Poncet a rapporté une requeste de M. de Guénégaud, pour avoir la continuation de son conseil. M. Chamillart, outre ses conclusions qui portoient qu’il l’empeschoit, a demandé d’estre ouy. 11 a fort insisté pour qu’il ne fust plus donné aucune communication avec le conseil; c’estoit contre l’ordonnance, un abus contraire au service du roy et à la gloire de la chambre. Luy retiré, M. Poncet a esté d’avis de continuer la communication pour huitaine, et il y a passé d’une voix. Ces choses opposées me surprennent.
Le dimanche 16 aoust, je fus le matin au Louvre pour laire ma cour. Toutes les personnes de la plus haute qualité me firent grand accueil, mesme M. le Prince. J’entrai des premiers dans la petite chambre du ray. Je me plaçai en sorte cpi’il me vist, mais sans affectation. Il me vit assurément, mais il ne le fit pas connoistre. Il ne
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s’y dit rien de remarquable. Le roy se baigne, sa santé n’estant pas Août 1 665. tout à fait bonne , ayant quelquefois des vapeurs. La reync mère esl tousjours au mesme estât, tantost bien, tantost mal, mais sans espérance de guérison. C’est un mal qui peut traisner longtemps, si les gros vaisseaux ne sont point attaqués. Alliot, qui a esté mandé de Lorraine, y travaille sans aucune espérance. L’on parle d’un grand voyage sytost que cette princesse sera morte.
Ap rès le disner, à l’acte de M. Besnard, aux Jésuites, où il fit fort bien. M. le premier président y vint.
Le lundy 17 aoust, on continua à la chambre de justice la lecture des requestes de M. de Guénégaud. Après le disner, il y eut séance chez M. le chancelier pour des affaires légères. M. le premier président vint voir M. le chancelier pour la dispense d’age de M. son fils, lequel il luy présenta.
Le mardy 18 aoust, le matin à la chambre de justice, ayant dit h Foucault que M. le premier président venoit disner à Amboille, et que je voudrois que la monstre se pust avancer d’un quart d’heure, il le dit à M. le chancelier, lequel se leva à onze heures un quart, et en dit tout haut la raison, de crainte qu’on le luy imputast.
Ce jour, M. le premier président vint disner à Amboille, où estaient Mme sa femme, ses deux filles, Mmcs de Marillac mère, bellefill e et fille, Mrae Hclliot et M. Robert, MM. Boueherat, Fourcy, etc.
Il y eut deux tables servies, de vingt et une personnes. La chère fui bonne et la joye entière. M. le premier président retourna le soir coucher à Paris.
Le mercredy et le jeudy 19 et 20 aoust, la chambre de justice se tint à l’Arsenal sans qu’il se soit rien passé de considérable, n’ayanl esté lu que les escritures de M. de Guénégaud. Gouyn de Lyon , frère de Marchand, a esté mis prisonnier, pareeque la fille de Marchand, qui logeoit avec la femme du dit Gouyn, qui esloit promise au fils de Mmi' de Beauvais avec cent mille escus, s’est jetée dans le couvent des Ursulines pour ne point espouser le dit sieur baron de Gentilly.
Depuis le vendredy 2 1 aoust, il n’y a point eu de chambre jusques
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Août 1 665. au mercredy 26 aoust. Durant ccs Testes, j'ay esté avec mon frère à Amboille, le samedy. Le dimanche, luy à Brie, et ma femme et moy au Jard, voir mon fils, tousjours au mesme estât. J’y vis le second fils de M. de Noirmoustier, sourd et muet de naissance, bien fait de visage, la taille trop bossue et les jambes foibles. 11 paroist vif et avoir bien de l’esprit. Il juge bien de ce qu’il doit faire, et le fait assez bien entendre, et devine, à voir agir les autres, leurs desseins.
A mon retour, j’appris que, le jour de Saint-Barthelemy, à neuf heures du matin, deux hommes estoient entrés chez le lieutenant criminel b et luy avoient demandé cinquante pistoles; et, sur le refus, l’avoient assassiné et sa femme, et qu’au bruit d’un coup de pistolet, les voisins s’estoient assemblés, et que les assassins avoient esté pris, l’un dans la cave, l’autre sur les tuiles; que cet assassinat estoit une punition visible des iniquités du lieutenant criminel et de l’extresme avarice de sa femme, et qu’ayant de très grands biens, iis n’avoient ny valet ny servante, et vivoient tous les jours aux despens des voisins et des cabaretiers. L’on fait cent histoires incroyables de leur avarice, et ils ne sont point regrettés.
Le mercredy 26 aoust, à la chambre de justice, où il 11e se fit rien du tout, M. Pussort estant à l’assemblée du clergé, M. de Sainte- Hélène malade, et le procureur général ayant donné une nouvelle requeste de contredits qu’il falloit communiquer. L’on ne parla que de l’assassinat du lieutenant criminel et de sa femme, et de leur avarice extresme. Foucault me dit qu’il croyoit que le roy feroit exercer cette charge par commission, et j’ay sçu que M. Colbert avoit dit au roy qu’il falloit choisir un fort homme de bien, de cour souveraine, partout le royaulme, et M. Le Tcllier, qu’il ne le falloit prendre que dans Paris.
L’on dit aussy la mort de M. de Nouveau, de la gangrène, à cause de sa chute de cheval; que sa charge de trésorier de l’ordre, qu’il avoit achetée de M. Le Tcllier quatre cent dix mille livres, estoit donnée à
Le lieutenant criminel se nommait rice du lieutenant criminel Tardieu et de Tardieu. (Voy. Boileau, Sat. x, sur l’ava- sa femme.)
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M. Colbert ; que celles de surintendant des postes et des petits chiens Août 166 n’estoient pas encore données; qu’il devoit quinze cent mille livres , et que sa femme demeuroit sans pain. Je fus, au sortir, en une maison où l’on fit le destail des grâces reçues par M. Colbert : la charge de secrétaire des commandemeus de la reyne, vendue par luy à M. Brisacier cinq cent trente mille livres; la charge d’intendant des finances, qu’il possède, de six cent mille livres; celle de surintendant des bastimens, de quatre cent mille livres ; celle de trésorier de l’ordre , de quatre cent mille livres; quatre-vingt-dix mille livres pour payer partie de la maison qu’il a acquise de M. Bautru pour deux cent vingt mille livres; plus de cinquante mille livres de rentes en bénéfices; la charge de capitaine des mousquetaires pour son frère, outre celle de capitaine aux gardes; la charge de maistre des requestes pour son autre frère, pour cinquante mille escus; le prieuré de la Charité qu’il a aussy eu par son crédit, le tout en quatre ans. Sa fortune s’eslève fort, et il est le maistre , faisant tout ce qu’il veut.
Le jeudy 27 aoust, point de chambre. Ce jour, on fit l’ouverture d’une commission chez M. de Machault, pour l’exécution des taxes faites sur les financiers. Les commissaires sont: MM. de Machault et La Marguerie, conseillers d’Estat; Hotman et La Reynie *, maistres des requestes; Colbert et Hervart. C’est une marque que la chambre de justice finira avec M. de Guénégaud.
L’on envoie une chambre de grands jours en Auvergne 1 2.
M. de Novion est le président, M. Talon, avocat général, avec seize conseillers : on m’a nommé MM. Du Tillet3, Le Boultz 4 5, Le
1 On dit de M. de la Reynie dans le
Portrait des maîtres des requêtes: « A toutes les apparences d’un honneste homme , ne
s’est pas encore bien fait connoistre. » Il fut nommé lieutenant de police en 1667, et transforma Paris, «où il n’y avoit, dit
Voltaire, ni clarté, ni sûreté, ni propreté. »
5 Voyez Mémoires de Fléchier sur les
Grands Jours de Clermont, édit. Hachette; Paris, 1 856 , 1 vol. in-8°.
3 Du Tillet , conseiller-clerc de la grand chambre, «très habile, très adroit, très souple, suivi en ses opinions, en qui on se peut assurer; aimant ses intérests, attaché à M. le premier président. » ( Tableau du parlement. )
' «Homme d’esprit, vif, esclairé, ar-
Août , 665, Coq1 et Hervé2 de la grand’chambre. Je ne sçais pas les autres. Ce choix a esté fait sans la participation de M. le premier président, quoyque le roy luy eust dit qu’il n’y feroit rien que par son avis.
L’on dit que les affaires estrangères s’engagent fort à la guerre.
La reyne mère se porte beaucoup mieux des remèdes d’Alliot, et l'on y voit quelque espérance de guérison.
Depuis le 2 y aoust jusques au lundy 3 î aoust, il n’y a point eu de chambre de justice, tantost à cause de l’indisposition de M. de Sainte- Hélène , tantost à cause que les contredits du procureur général n’estoient pas prests entièrement. En effet, ils ne furent signifiés que le samedy au soir, Mme de Guénégaud faisant des plaintes de ce retardement et poussant fort le jugement de son affaire.
Le lundy 3i aoust, la chambre de justice s’assemble chez M. le chancelier, qui dit en y entrant qu’il n’y avoit rien à faire :
Cantabit vacuus coram latrone viator;
et M. Poncet s’estant rescrié sur le mot latrone, la matinée se passa a ne rien faire, sinon que M. Pussort rapporta la requeste de M. Jeannin pour demander conseil. C’estoit la mesme qu’il avoit présentée à Fontainebleau, il y avoit plus d’un an, et le conseil luy fut donné comme à M. de Guénégaud pour quinze jours, et furent donnés pour avocats Gaillard et Le Voyer. M. le chancelier dit que, sytost que le procès de M. de Guénégaud seroit jugé , on mettroit sur le bureau celuy
dent, actif, qui sçai tel ne s’esïoigne jamais des grandes maximes, d’un travail infatigable; homme d’honneur et d’intégrité, qui pour toutes les bonnes qualités qui sont en luy, a esté et seroit aujourd’huy arbitre des plus grandes affaires, s’il les vouloil accepter; est civil, obligeant, quelquefois prompt, prenant feu, mais revenant facilement ; considéré dans sa chambre et dans tout le parlement comme un des premiers conseillers, tout à fait désintéressé. » ( Tableau du parlement.)
1 « Dévot scrupuleux, d’esprit assez sûr, capable néantmoins ; bon juge , mais long à toutes choses ; parleur et ayantquelque opinion de luy-mesme ; est obstiné dans ses opinions , n’est pas homme de grande pratique , aime les intérests du Palais. » (Ibid.)
2 « A beaucoup de capacité et de crédit en sa chambre, est ferme en quelques occasions, peut n’estrc pas tousjours sur; est oncle de M. l’avocat général Talon , et a grande defférence pour luy; est homme de despense et de galanterie. » (Ibid.)
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de M. Jeannin, et après celuy de Catelan. Pour moy, je suis persuadé Septemb. 1 665. et que le rapport de la requeste de M. Jeannin, et que ces discours de M. le chancelier sont choses mystérieuses, ou pour faire avancer les financiers taxés, ou pour maintenir les esprits en vigueur sur l’affaire de M. de Guénégaud.
Après le disner, je fus chez M. de Turenne, qui m’en avoit envoyé prier. Il me monstra des mémoires par luy faits sur les affaires de Hollande et d’Angleterre, et me tesmoigna beaucoup de confiance b
Depuis ce jour jusques au jeudy 3 septembre, la chambre de justice s’est assemblée chez M. le chancelier, sans travailler qu’à de petites affaires.
Le samedy 5 septembre, fut vérifiée au parlement la desciaration pour les grands jours, dont les commissaires estoient M. de Novion, président, M. de Caumartin, maistre des requestes, pour tenir le sceau,
Hébert1 2, conseiller d’église, Le Coq de Courbeville, LeBoultz, Malo3, Tronson4,Boivin-Vaurouy5,Guillard6, Destrapes7, deVassan8,Barillon' ,
1 On trouve dans le tome II des Œuvres de Louis XIV, p. 399 et 443, les réponses de Turenne à plusieurs questions posées par le roi. Mais le mémoire dont il s’agit ici n’est pas de ce nombre. Le premier mémoire de Turenne est de l’année 1662, le second de 1667.
2 1 Est d’esprit fort doux, de beaucoup de probité et de capacité raisonnable. » ( Tableau du parlement.)
3 « A du bon sens, fait bien la justice, est ferme et sûr, démesle bien une affaire, a de l’honneur et de la probité. » (Ibid.)
4 « Bel esprit et de beaucoup de capacité, obligeant, doux envers tous et aimé de tous; vrai homme d’honneur, sans intérest, ferme en ses opinions. » (Ibid.)
5 » A beaucoup d’esprit, fort appliqué
à sa charge, où il acquiert de la capa¬
cité; songe à ses intérests légitimes, est
destrompé de la Fronde, où il estoit engagé. » (Tableau du parlement.)
0 « Fort homme d’honneur, mais nullement de son métier; n’aime pas la peine, est dans le divertissement et d’un naturel assez doux. » (Ibid.)
1 « Fort homme d’honneur et de beaucoup d’esprit, estimé dans sa chambre, y rapportant les affaires fort agréablement, aimant la justice et nullement intéressé , cherche volontiers la société et la douceur de la vie. « (Ibid. )
s a Bon homme, commode, obligeant, mais foible et sans crédit , n’aimant point sa charge, chasseur; est tout à M. de Novion, 11’est point intéressé.» (Ibid.)
9 « Ne manque point d’esprit , peu appliqué au Palais, sans intérests, donnant tout à la cour ; précieux ami des comtesses , ne visitant que les grands; a son frère
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Soptcmb. .665. Barentin \ Bauchard, Le Pelletier2, La Falluëre3, Nau et Joly de Fleury; M. Talon, avocat général; Dongois et Drouet, greffiers civil et criminel; le procureur général y commet deux substituts. Le roy paye neuf cents livres par mois au conseil.
J’oubliois que, M. de Novion ayant donné un mémoire de ceux qu’il croyoit devoir estre nommés pour les grands jours, tous avoient esté rebutés devant le roy, et que M. Colbert avoit lu au roy un mémoire qui luy avoit esté adressé, par lequel on blasmoit le choix de M. de Novion à cause de ses deux gendres, Tubeuf et Ribeyre, la plus puissante famille d’Auvergne 4, parcequ’on n’oseroit se plaindre d’eux, quoyqu’ils eussent pillé la province, et encore le choix de M. Talon, parent de M. Tubeuf, et à cause de sa conduite dans la chambre de justice; que le roy avoit dit que cet avis venoit trop tard. Ce mémoire estoit contre M. Colbert, et néantmoins il fut obligé d’en faire la lecture luy mesme, de crainte qu’il n’en eust esté donné un pareil au roy, et qu’il eust paru qu’il eust voulu favoriser M. de Novion à cause de son alliance.
Le lundy 7 septembre, à la chambre de justice, chez M. le chancelier, M. de Guénégaud présenta sa dernière requeste de salvation, et on la remit à mercredy, avec la requeste de contredits du procureur général. M. de Gizaucour rapporta une requeste du procureur
maislre des requestes, despend de M. de Morangis , son oncle , comme son héritier ; a médiocre crédit dans sa chambre pour un peu de fumée et vanité qu’il a. » (Tableau du parlement.)
1 « Homme rude, revesche et de mauvaisehumeur, glorieux, opiniastre , grand mesnager; a peu de crédit dans sa chambre, a de grands biens, est frère de M. Barentin, maislre des requestes.» (Ibid.)
2 « Habile homme, en estime dans sa compagnie, attaché à M. le premier président , à M. Boucherat, à M. d’Estrades et singulièrementà M. LcTellier, son parent; pensant fort à establir sa fortune; il est sûr. » (Ibid.)
3 Lefebvre de la Faluère, «doux, gracieux, honneste homme, s’appliquant entièrement au métier. » ( Tabl. du parlem.)
4 Antoine Ribeyre, gendre du président de Novion, était beau-frère de Guillaume de Canillac, marquis de Ponl-du- Château et sénéchal de Clermont. Le Tableau du parlement parle de Ribeyre dans les termes suivants : « Est Auvergnac et proche parent de M'”e la présidente Tubeuf; est fort attaché à cette famille; est fds d’un lieutenant général de Riom, qui estoit de tous traités et parties (fermes d’impôts) de la province, et qui a laissé de grands biens. »
D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON
général pour faire interroger M. Delorme sur un procès à luy fait Septemb. 166 autrefois pour la vente du domaine. Le reste de la matinée se passa en petites affaires.
Depuis le mercredy 9 septembre, juscjues à ce jour vendredy 18, l’on a continué à la chambre de justice à travailler au procès de M. de Guénégaud fort lentement, paroissant que, du costé de la cour, on en esloigne la décision, je ne sçais à quel dessein.
Les nouvelles se desbitent que les Anglois et les Hollandois s’accordent sans la participation du roy, et on croit qu’ils font ligue offensive et deffensive. L’on dit que les Suédois arment aussy sous Wrangel contre nous, et que, M. Colbert ayant voulu apporter quelque modification sur le payement de leur pension de cinq cent mille escus, ils ont refusé de la recevoir et veulent attaquer la ville d’Erfurtb contre l’archevesque de Mayence, qui est allié du roy, et en faveur duquel il envoya M. Pradel avec des troupes, pour soumettre cette place en son obéissance. L’on dit encore que tous les princes arment en Allemagne, et l’on ne croit pas que le roy puisse s’empescher d’avoir la guerre dans peu de mois.
Le dimanche 2 o septembre , au Louvre , faire ma cour, où le roy m’a vu. J’y ai encore reçu bien des civilités de M. de Souvré, du commandeur de Jars, et tousjours sur l’affaire passée. Le roy a dit avoir reçu nouvelles que la flotte des Hollandois estoit arrivée au Texel. Il envoie sur toutes les costes visiter les ports et donner les ordres pour empescher quelque descente. Le roy a donné àM. de Navailles le commandement dans la Saintonge , Brouage , la Rochelle , en l’absence de M. de Nevers, et tout le monde s’est fort resjouy de ce choix, nonobstant la disgrâce de M. de Navailles, parcecjue cela fait connoistre que le roy, comme il a dit luy-mesme depuis, n’est pas irréconciliable , et que les gens de mérite seront considérés. L’on m’a dit que M. Colbert avoit contredit ce choix, lorsque le royl’avoit proposé.
La reyne mère se porte de mieux en mieux par le remède d’Alliot, qu’on reconnoist estre fort bon médecin; il est Lorrain et a servi
Septemb. 1 665. près le mareschal de La Ferté. M. de La Baulme a esté congédié de la chambre de justice depuis trois jours, sous prétexte que, n’estant pas du procès de M. de Guénégaud, il estoit inutile à la chambre. J’ay esté voir M. Bailly, l’avocat général du grand conseil , revenu de son exil à Saint-Thierry. J’ay sçu que M. de Vitry, que le roy vouloit envoyer ambassadeur à Rome, est retourné chez iuy l’ayant refusé. L’on dit qu’il a demandé des lettres de duc et le cordon bleu, et que le roy n’a point voulu de stipulation; mais l’on m’a raconté, d’un endroit plus seur, qu’il n’a point parlé de ces marques d’honneur, qu’il a allégué son impuissance d’en soutenir la despense, mais que sa véritable raison est un engagement d’amourette qu’il ne peut quitter. L’on avoit cy-devant proposé M. le duc de Chaulnes; mais il m’a dit qu’il avoit destourné cette affaire depuis qu’il avoit sa charge , parcequ’ ayant tout ce qu’il pouvoit désirer, le surplus estoit un esloignement et une grande despense.
Depuis le mardy 2 2 , jusques à ce jour vendredy 2 5 septembre , la chambre de justice a travaillé au procès de M. de Guénégaud avec un retardement affecté du costé de la cour, quoyque M. le chancelier tesmoigne tous les jours que le roy veut qu’il finisse. Mais quand il dit qu’il faut entrer à huit heures, M. Poncet vient à neuf et demye. L'on m’a dit que le roy loge la reyne d’Angleterre dans la maison de M. de La Bazinière f et que le roy ayant dit à M. Colbert qu’il ne pouvoit prendre pour cela que la maison d’Aubert ou celle de La Bazinière, que celle-là estoit la plus propre, mais que, l’affaire des trésoriers de l’espargne s’accommodant , c’estoit un embarras de la faire desloger sytost; que M. Colbert avoit respondu qu’il y avoit un expédient aisé sur cela; qu’il n’y avoit qu’à demander à M. de La Bazinière deux millions de plus; que cette demande donneroit au roy autant de temps qu’il voudroit.
M. de Massenau m’a dit que l’on avoit donné une desclaration à la chambre des grands jours pour connoistre des affaires du pays de
L’hôtel de la Bazinière était sur le quai Malaquais.
Velay, du ressort de Toulouse, et du Limousin et du Périgord, du Septemb. i665.
ressort du parlement de Bordeaux; que le premier estant sans
exemple, les députés du Languedoc furent en parler à M. Colbert,
qui leur dit que le roy pouvoit faire rendre la justice, dans son
royaume, par quy il luy plaisoit, sans s’arrester au ressort des parle-
mens; que ces mesmes députés en avoient parlé au roy, et avoient
dit que le parlement de Toulouse, qui avoit résisté à celuy de Paris
durant les désordres, et fait deffense d’exécuter l’arrest de la régence
pour M. le duc d’Orléans, seroit fort affligé de voir le parlement de
Paris rendre la justice dans son ressort; que le roy avoit respondu
qu’il y songeroit, et qu’on luy avoit fait plaisir de luy dire cela, et,
en effet, qu’il avoit révoqué cette clesclaration, mais par une lettre
de cachet seulement.
Ce mesme jour, vendredy 2 5 septembre, en travaillant au procès de M. de Guénégaud, M. Poncet proposa d’entendre M. Hervart, pour sçavoir s’il avoit calculé les rôles. M. le chancelier dit qu’il croyoit cela bon, et qu’aussy bien M. Hervart avoit payé sa taxe; il n’en fut pas parlé davantage. Mmc de Guénégaud me vint voir le soir, et me dit que M. le chancelier et M. Poncet avoient signé un arrest pour entendre d’office le sieur Hervart et le confronter; cpie Foucault l’avoit esté trouver, et, après deux heures de conférence, l’avoit mené chez M. Poncet, quy l’avoit ouy, et qu’ après le sieur Foucault l’avoit mené à la Bastille, où M. de Gizaucour l’attendoit pour le confronter à M. de Guénégaud; qu’elle avoit vu depuis le sieur Hervart, qui estoit tout interdit d’avoir desnié avoir calculé les rôles.
Le samedy 26 septembre, le matin, à la chambre, où l’on continua à travailler à l’affaire du sieur de Guénégaud, sans que l’on parlast de la desposition du sieur Hervart. L’apresdisnée, à Amhoille, d’où je revins le mardy 29. J’appris que le roy d’Espagne estoit mort L
Le mercredy matin 3o septembre, à la chambre de justice,
1 Philippe IV étail mort le 17 septembre 1 665 .