‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 29 sur 71 · DO · texte numérisé non relu

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JOURNAL

Septemb. 1 665. M. le chancelier parla de l’arrest donné pour entendre le sieur Hervart, et s’en excusa disant qu’il avoit cru que c’estoit le commun sentiment de la chambre. Ensuite, on lut la requeste de M. de Guénégaud, qui s’en plaint, et la desposition du sieur Ilervart. Cette procédure est tout à fait extraordinaire et affectée.

Ap rès le disner, je sçus que le samedy 26 septembre, au retour de Viliers-Coterets, le roy avoit reçu la nouvelle de la mort du roy d’Espagne; que, par son testament, il avoit ordonne le mariage de l’infante 1 avec l’empereur et formé un conseil pour gouverner durant la minorité du petit prince2, qui n’a que quatre ans, sçavoir : l’archevesque de Tolède, qui est mort trois jours après le roy; le cardinal d’Aragon, un dominicain inquisiteur, le marquis d’Ayetone, le comte de Castrillo et le comte de Pigneranda. Don Juan n’a aucune part à ce gouvernement. L’on remarque qu’il n’y avoit point eu de minorité en Espagne depuis Charles-Quint; et, selon les apparences, la maison d’Autriche est abattue , n’y ayant de ce nom que l’empereur et ce petit prince d’Espagne; et les divisions qui arriveront, sans doute, durant cette minorité la ruyneront. Chacun raisonne sur la conduite que tiendra le roy en celte conjoncture. C’est le sujet d’un long discours.

M. Boucherat me dit que, le dimanche 27 septembre, s’estoit tenu, en présence du roy, le premier conseil pour la réformation de la justice; que dans ce conseil estoient MM. le chancelier, mareschal de Villeroy, cl’Aligre, de Sève, Colbert, Le Tellier, de Lyonne, de Machault, de Vertamont, de Morangis, Poncet, Pussort et luy, conseillers d’Estat; Voisin et IJotman 3, maistres des requestes, debout; que le roy dit ensuite qu’il avoit fait ce choix par l’estime qu’il avoit de

1 L’infanle Marguerite-Thérèse , née le 12 juillet 1 65 1 , épousa, en effet, l’empereur Léopokl.

2 Charles II, né le 6 novembre 1661, dernier roi d’Espagne de la maison d’Autriche.

Les biographes d’Olivier d'Ormesson

ajoutent ce magistrat à la liste des commissaires convoqués par le roi. C’est une erreur que l’on trouve aussi dans quelques histoires de France, entre autres dans des éditions modernes del Abrégé chronologique de l’histoire de France, par le pré-ident Hénault.

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tous ces messieurs; que cette affaire estoit difficile et grande, et que Octobre 1 665.

par cette raison il s’y engageoit, et que ce conseil dureroit longtemps,

et, en un mot, parla fort honnestement. Après, M. le chancelier

commit ces messieurs pour la discussion de quelques matières, et le

roy dit que tous les dimanches, de quinze jours en quinze jours, il

tiendroit ce conseil le matin, depuis dix. heures jusques à midy.

Le soir, chez M. le premier président, où je vis M. Besnard, qui me dit avoir esté nommé pour ce conseil, et qu’il y avoit quatre maistres des requestes. J’ay sçu que M. Hervart, avant que de déposer, avoit eu une conférence de deux heures avec M. Colhert, qui l’avoit mandé pour cela.

Depuis le jeudy icr octobre jusqu’au samedy 3, l’on a achevé l’affaire de M. de Guénégaud, et M. le chancelier dit que l’on iroit le mercredy suivant à l’Arsenal pour l’entendre, à cause que, le mardy estant la feste de saint Michel, il donna le lundy aussy pour se promener.

Le mercredy 7 octobre, allant à l’Arsenal, j’appris qu’il n’y avoit point de chambre, et que M. le chancelier estoit malade de sa néphrétique, et son mal n’ayant pas duré beaucoup, l’on fut averti d’aller le vendredy à l’Arsenal; mais M. Poncet est tombé malade, et, de jour en jour, la chambre a esté remise jusques à demain mardy i3 octobre. Durant ce temps, on a discouru cTe ces retardemens. A i’esgard de la maladie de M. le chancelier, on l’a crue naturelle; mais on a dit que celle de M. Poncet estoit affectée; d’autres, qu’il y avoit une personne qui avoit prédit qu’il n’opineroit point sur le procès de M. de Guénégaud et qu’il mourroit auparavant. Tous ces discours sont ridicules. Sa maladie a esté véritable; mais ce qui est certain, c’est qu’il a une grande peine à se voir obligé d’opiner, souhaitant fort contenter les deux parties, et il s’en est expliqué à un de ses amis. Il aimeroit fort qu’un incident empeschast ce jugement, car il a le fruit de ce procès; il est admis au conseil de justice, et ainsy en possession de sa place; son fils est estably, et il n’y a plus qu’à perdre pour luy, ou sa réputation selon le monde, ou la faveur de la cour.

Le roy envoie M. Pradel, avec une armée de six mille hommes,

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Octobre 1 665. en faveur des Hollandois, contre l’évesque de Munster. L’on croit que ce commencement pourra engager la guerre. Les Suédois ont un corps de quinze mille hommes qui nous donne de l’inquiétude.

M. le duc de Chaulnes1 est nommé pour ambassadeur à Rome, avec beaucoup d’estime et d’agrément de la part du roy. Il m’en a dit tout le destail. C’est un seigneur dont la capacité n’a esté connue que depuis deux ans qu’il s’est attaché à la cour.

Le roy a donné à M. Le Tellier, pour M. l’abbé son fils, la charge de maistre de la chapelle, vacante par la mort de M. l’évesque de Périgueux, cy-devant abbé d’Iacinte. C’est une charge de soixante mille escus.

Mon fils est revenu cl’Amiens, où il a esté reçu fort bien de tous mes amis. J’ay esté à Basville le jour de Saint-Denys (vendredy 9 octobre), et suis revenu le dimanche (i 1 octobre). M. le premier président recevoit un abord de tout le monde, fort grand.

Le lundy 12 octobre, il n’y a point eu de chambre de justice, la santé de M. Poncet n’estant pas encore assez restablie, et M. Foucault me le dit hier, l’ayant trouvé sur le chemin, revenant de Basville. Ce jour, à midy, j’ay appris que M. Hérault, conseiller de Bretagne, esloit mort. Voilà un incident considérable dans falfaire de M. de Guénégaud; car, s’il est vray, comme on le dit, qu’il estoit l’un des huit dont la cour est assurée pour le jugement de cette affaire, il faudra qu elle prenne d’autres mesures. M. Regnard est aussi malade. M. Pradel m’est venu voir, qui va commander l’armée que le roy envoie en Hollande contre l’évesque de Munster. Cette armée est de quatre mille hommes de pied et deux mille chevaux, les plus belles troupes du roy, les deux compagnies des mousquetaires du roy, trois cents gardes du corps, tous les dauphins2, c’est-à-dire tous les officiers réformés 3.

' Charles d’Ailly, duc de Chaulnes.

2 Les gendarmes -dauphins formaient un des corps de la maison du roi.

1 Lorsque Louis XIV avait licencié une

partie de l’armée , après la paix des Pyrénées, il avait fait entrer les officiers réformés dans les compagnies d’élite qui composaient sa maison.

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Le mardy i3 octobre, point de chambre de justice, par la consi- Octobre i665. dération de M. Poncet. Il y a eu conseil des parties, où la récusation de M. de Toiras contre moy, sur les parentés avec la femme du cadet Mirman, lieutenant aux gardes, frère du juge-mage, partie dudit sieur de Toiras, a esté jugée et rebutée.

M. le chancelier, ne demandant favis précisément qu’aux maistres des requestes du quartier, a dit qu’ils ne dévoient pas s’en estonner, parceque le roy luy en avoit renouvelé l’ordre depuis huit jours, en attendant qu’il eustfait un règlement; que messieurs les maistres des requestes voyoient que leurs charges estoient plus relevées que jamais; qu’ils estoient appelés au conseil de la réformation de la justice; qu’on leur donnoit les intendances des provinces; qu’outre ce on en enverroit un dans chacun parlement, et qu’ils feroient, sans doute, comme messieurs des grands jours, qui ne prennent point de vacations; que le roy vouloit connoistre tous messieurs les maistres des requestes par luy-mesme, et souhaitoit que messieurs les doyens des quartiers l’allassent voir en particulier. Je vois bien que le roy veut establir que l’on fasse justice, dans son conseil, sans qu’il en couste aux parties. Cela est beau et se pourroit exécuter, si le roy donne quelque rescompense à ceux qui travailleront, pour les distinguer des autres. Autrement je ne sçais si l’on voudra travailler par le zèle de rendre la justice. Mon père en a vu l’exemple de son temps; mais il ne dura pas une année.

Le conseil pour la réformation de la justice se tint dimanche devant le roy. M. Besnard, ny M. de La Fosse, que M. le chancelier avoit nommés, n’y furent point appelés. Ainsy il y a apparence que ce choix venoit de M. le chancelier seul. L’on dit fort que l’on va envoyer des maistres des requestes dans les parlemens, et M. de Machault m’a dit que je prisse garde si cela me seroit bon; car l’on pourroit bien m’y envoyer, et M. Besnard aussy. Je considère cela comme une manière d’exil pour moy, et néantmoins, si l’on me nomme, je prévois qu’il faudra y aller de bonne grâce.

Le mercredy i4 octobre, il n’y a point eu de chambre de justice.

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Octobre 1 665. A onze heures, j’assistai au service de M. Hérault, à Saint-Jean. L’on disoit qu’il avoit eu peine à se résoudre à la mort. M. le premier président de Bretagne 1 conduisit le deuil et prit la première place dans le chœur. Pour moy, je me tins dans les bancs, hors rang, pour ne point faire de contestation, attendu que j’estois son ancien, et qu’avec les premiers présidens, hors leurs parlemens, nous marchons du rang de conseillers d’Estat.

Je compris, par un discours de M. Idotman à M. Chamillart, que ce dernier estoit appelé au conseil de la réformation de la justice, avec MM. de Caumartin et Pelletier-la-Houssaye , et nulle mention de M. Besnard. Sur la lin du service, je demanday à M. Idotman si M. Besnard n’en estoit pas, pareeque le bruit en avoit couru; il me dit que jamais il n’en avoit ouy parler, et néantmoins je sçavois que c’estoit luy qui luy en avoit fait le premier compliment.

Le jeudy i 5 octobre, je fus à Livry voir Mmc de Sévigné, qui s’estoit blessée à l’œil, et je vis M. le président de Mesmes à Clichy.

Le vendredy 16 octobre, le matin, solliciter, avec M. le chevalier de Fleurigny, MM. Charton2 et Baillet3, présidens de la première des requestes. Après le disner, à Amhoille, d’où je revins le dimanche.

Le dimanche 18 octobre, au retour d’ Amhoille, M. Le Pelletier m’envoya quérir pour aller souper chez M. Boucherat avecM. Briilac. Là j’appris que le traité des taxes de la chambre de justice avoit esté signé , devant le roy, à cent dix millions , sçavoir : deux millions en argent comptant, vingt millions en argent, payables en cinq ans, trente-huit millions en billets, et cinquante millions en rentes, droits ou autres bons effets; qu’il n’y avoit d’exceptés de ce traité que Mar-

1 C’était, comme on l’a vu plus haut, François d’Argouges qui était alors premier président du parlement de Bretagne.

2 D’après le Tableau, du parlement, « esprit inquiet, turbulent, qui se pique d’intelligence, de capacité et de justice, qui veut de grandes defférences et de grands

honneurs, et qui se rend facilement; songe

néantmoins à ses intérests ; a esté grand frondeur; a sa brigue dans la chambre, en laquelle il trouve de l’estime, s’y comportant bien pour l’expédition des affaires. »

3 « Bon homme , facile , de peu de crédit et de peu de vertu , attaché à sa famille. » (Ibid.)

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chand, les deux Monnerot et le duché de Penthièvre; que la diffi- Octobre i665. culté estoit quelle compagnie on formeroit pour juger tous les incidens et faire vendre les immeubles. L’on dit que l’affaire de M. de Guénégaud s’accommoderoit : i 0 il n’estoit point excepté du traité;

2° Mme de Sully avoit envoyé dire citez le mareschal cl’Albret1 que, dans trois jours, l’on verroit combien la famille Guénégaud avoit obligation à M. le chancelier; 3° le roy avoit escouté sur cela, assez favorablement, MM. d’Albret et du Plessis, et dit que l’on dist, de sa part, à Colbert de luy en parler; 4° la mort de M. Hérault, qui rompoit les mesures; 5° le retardement affecté depuis cinq ou six jours, etc.

Je sçus aussy que, dans le conseil de la réformation de la justice, on avoit ajouté MM. Chamillart, Pelletier La Houssaye, La Reynie et Caumartin, et six avocats, Auzanet, Lhoste, Gaumont, Billain, Ragueneau et Foucault, et que, dans le partage des matières, on avoit nommé pour la justice MM. Colbert, Pussort, Pelletier, Gaumont et Foucault. C’est une disposition qui peut tourner pour estre chancelier. J’appris que M. le chancelier avoit nommé M. Besnard; que le roy avoit répliqué qu’il ne l’avoit pas nommé, et que M. le chancelier avoit dit qu’il y avoit un bon moyen à prendre sur cela; que l’on pouvoit attendre, et que, selon qu’il agiroit dans le procès de M. de Guénégaud, le roy verroit ce qu’il feroit, et que le roy luy avoit répliqué : « L’un n’a rien de commun avec l’autre. » Ce discours me fait conjecturer que c’est par cette raison qu’il avoit esté nommé par M. le chancelier, de concert avec M. Colbert; car, i° M. le chancelier seul ne l’auroit pas osé; 2° M. Hotman n’en auroit pas fait compliment à M. Besnard, s’il ne l’eust sçu de M. Colbert. Je sçus aussy que l’on enverroit des maistres des requestes dans les parlemens, et que M. Le Tellier croyoit qu’il estoit bon pour moy que je fusse nommé, pour me remettre dans le train des employs, et que ce seroient des voyages de deux ou trois mois.

Le lundy 19 octobre, il n’y a point eu de chambre de justice. Ce

1 Le maréchal d’Albret était gendre de Guénégaud , trésorier de l’épargne.

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Octobre 1 6G5. retardement marque une disposition à accommodement. Après le disner je fus, par occasion, citez M. le chancelier, qui avoit vidé une pierre. M. Chamillart estoit avec luy. Il ne me parla point de chambre de justice, sinon qu’on avertiroit quand il y en auroit.

Depuis le lundy i 9 octobre, jusques à ce jour samedy 2 4 octobre, point de chambre de justice. Chacun raisonne sur la mort de M. Hérault, comme un coup du ciel pour rendre inutiles les efforts de ceux qui abusent de la chambre de justice, et qui ont esloigné les gens de bien qu’ils ont cru contraires à leurs desseins. J’ay sçu que l’on avoit proposé de mettre M. Foulé en la place de M. Hérault, ou d’oster M. Regnarcl; que iVI. le chancelier y a résisté, et que la proposition en a esté faite devant le roy, et que le roy l’a rebutée. J’ay appris que M. de Guénégaud fut hier resserré et son conseil osté; que l’on prétend ordonner, à son esgard, qu’il avoue le fait par des lettres d’abolition; qu’il se soumette à un bannissement et à la suppression de sa charge. L’on dit cpie l’intention est que le contre-coup tombe sur la charge de secrétaire d’Estat de M. du Plessis, son frère. J’ay sçu que les procureurs généraux de la chambre de justice vouloient faire accompagner le corps de M. Hérault par les hocquetons de la chambre; il est certain que M. Pecquot a fourni deux mille livres pour les frais du service

M. Pradel partit jeudy matin, 22 octobre, pour se rendre à Mézières, où est le rendez-vous de toutes les troupes qu’il commande, pour passer en Hollande. L’on ne sçait si l’on accordera le passage en Flandre. L’on a envoyé en Espagne, et l’ambassadeur d’Espagne a dit qu’on l’accorderoit.

11 y a eu quelque insulte en Luxembourg. Des marchands de Metz ayant esté volés dans le Luxembourg, et raison ne leur en ayant pas esté faite, M. de Choisy, intendant en ce pays, a envoyé de la cavalerie, qui a enlevé beaucoup de bestiaux, qui furent vendus en plein marché à Metz, et l’argent donné à ces marchands. L’on dit que depuis peu ceux de Luxembourg ont rendu la pareille; voilà un petit commencement de guerre. Le roy lève deux cent quatre-vingt-dix com-

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pagnies d’infanterie, qu’il joint aux vieux régimens; il ne donne que Octobre 1 665. cinq et six cents francs pour lever chaque compagnie, et néantmoins chacun a reçu à grâce d’en avoir, et il y a une foule grande pour demander les lieutenances et les enseignes.

Ce mesme jour, jeudy 22 octobre, je fus à la grande direction pour le procès des consuls de Condom contre le sieur de Gohas. Je pris séance au-dessus de Breteuil1. M. Colbert arriva comme je rapportois, et se mit au-dessous de Breteuil.

Ce jour, les doyens des quartiers des maistres des requestes sont mandés par le roy. Je crois que c’est pour leur dire que le roy ne désire plus qu’ils prennent des vacations , et leur tesmoigner qu’il veut les employer.

Le lundy 26 octobre, les quartiers des maistres des requestes assemblés, M. de Montmort nous dit que, s’estant rendu chez le roy avec MM. Le Jay 2, Jassaut3 et Forcoal, sa majesté leur avoit dit qu’il avoit esté bien ayse de leur parler, pour leur dire qu’ayant pris la résolution de travailler à la réformation de la justice, il vouloit y employer la compagnie des maistres des requestes, comme celle qui estoit la plus remplie de personnes capables, et mesme par son inclination, et qu’il vouloit aussy qu’ils travaillassent les premiers à la réformation de leur compagnie, et que pour cet effet ils dressassent des mémoires.

La compagnie résolut d’obéir aux ordres du roy et de revoir des mémoires de règlemens qu’elle avoit cy-devant dressés.

Je fus, après le disner, voir les peintures à fresque de M. Mignard 4, dans la voûte du dosme du Val-de-Grace; elles sont très-belles.

Ce jour, j’appris que M. de Caumartin avoit ordre de faire registrer l’arrest du conseil qui ordonnoit qu’en cas d’absence de M. de

1 Louis Le Tonnelier de Breteuil était un des contrôleurs des finances.

2 Charles Le Jay, baron de Thilly ou

de La Maison-Rouge , reçu maître des requêtes le 28 février 1642. a Homme d’agréable rencontre , qui donne à la faveur. »

(Portraits des maîtres des requêtes.)

3 Nicolas de Jassaut, seigneur de Richebourg, reçu maître des requêtes le 20 juin i64o. « Propre à rien. » ( Poi'traits des maîtres des requêtes.)

4 Pierre Mignard, né à Troyes en 1610, fut le rival de Le Brun pendant quelque temps. Mort en 1695.

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Octobre i665. Novion, il présideront aux. grands jours; qu’il avoit scellé des lettres de remission du petit sceau au sieur La Mothe-Canillac, dont il y avoit eu du bruit aux grands jours; que ce misérable avoit eu la teste tranchée, quoyque l’on ne le tinst pas beaucoup criminel; que l’on avoit pris prisonnier dans Clermont Canillac-Pont-du-Chasteau, beau-frère de M. Ribeyre, gendre de M. de Novion, et que l’on croyoit que c’estoit un mystère, parcequ’il avoit pu estre averti du décret et se sauver, estant d’ailleurs fort criminel1.

L’on disoit que Spinehal2 avoit esté pris et descouvert dans Bordeaux par son valet; c’est le plus scélérat des hommes, ayant voulu estrangler sa femme, ayant chassé son propre enfant, qu’il s’imaginoit n’estre pas à luy, et commis mille autres crimes. Mais ce bruit ne s’est pas trouvé véritable.

Le mercredy 28 octobre, je fus à Ormesson voir M. Le Pelletier. Au retour, j’appris que M. de Turenne estoit parti ce matin pour aller à Mezières voir l’estât des troupes et ce qui estoit à faire sur les avis que l’on a qu’il y a des troupes dans le Luxembourg pour s’opposer à leur passage. Ainsy voilà les dispositions à la guerre.

L’on m’a dit que, dans le dernier conseil devant le roy, travaillant sur les articles de l’ordonnance touchant la justice, on avoit dit, parlant des cours souveraines, qu’il fallait supprimer le mot souverain 3, qui ne devoit estre donné qu’au roy seul, quoyqu’on alléguast l’ancien usage, et que les maistres des requestes prononçoient les juges souverains.

Le jeudy 29 octobre, après midy, je fus voir aux Gobelins les ouvrages de M. Le Brun, qui me reçut fort civilement. M. Fouyn l’en avoit averti.

1 Les détails pour ces événements se trouvent dans les Mémoires de Fléchie ?• sur les Grands Jours de Clermont.

' Gaspard d’Espinclial. [Ibid.)

On voit dans les Œuvres de Louis XIV, t. I, p. 48, que, dès 1661, il était blessé

de ce titre de cours souveraines que prenaient les parlements. Ces compagnies « ayant pris peu à peu le nom de cours souveraines, se regardoient comme autant de souverainetés séparées et indépendantes. »

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Le vendredy 3o octobre, M. le chancelier manda les anciens de Novemb. 1 665. nostre quartier, et nous dit que le roy luy avoit ordonné de nous mander pour nous dire que nous eussions à vérifier une desclaration qui commettoit des maistres des requestes choisis dans les quartiers pour juger les faussetés de sceau. M. de Montmort répliqua sur la nouveauté de cette commission , et M. le chancelier dit qu’il y en avoit mille exemples dans nos registres.

Depuis le lundy 2 novembre, que je fus à Amboille, rien de particulier jusques au jeudy 12, lendemain de la S-Martin, que je revins, sinon que ma sœur, la religieuse de l’Annonciade h eslue supérieure du couvent de la Charité , vint à Amboille pour prendre le carrosse de Dijon à Boissy, et qu’ayant eu la fièvre je la ramenai à Paris.

Le jeudy 1 2 novembre, je revins d’Amboille ; j’appris que l’on commençoit à signifier les taxes excessives qui mettoient beaucoup de familles dans la douleur; que l’on comprenoit dans les taxes toutes sortes de gens, pour peu qu’ils eussent un employ dans les finances , et que l’on avoit considéré seulement ce qu’ils avoient de bien, sans examiner d’autres raisons. Il n’y avoit point encore de changement pour la chambre de justice, sinon qu’elle cessoit.

Le samedy i 4 novembre, M. Le Pelletier me manda, au soir, que MM. les mareschaux du Plessis, d’Aumont et de LaFerté estoient faits ducs et pairs.

Le dimanche 1 5 novembre, le matin, chez M. Le Tellier, sur cette bonne nouvelle. J’y vis des évesques qui estoient fort esmus d’un arrest rendu par les grands jours sur les affaires ecclésiastiques, et qui excédoit en beaucoup de choses leur juridiction.

Je disnai chez M. Le Roux avec M. Le Brun, qui conservoit beaucoup d’estime pour M. Fouquet, et tesmoignoit du chagrin de la dureté du siècle, et, quoyqu’il fust fort bien auprès de M. Colbert, et qu’il eust la conduite des ouvrages des Gobelins, il n’en paroissoit

1 Anne Lefèvre d’Ormesson, née le l’Annonciade céleste de Paris. Olivier d’Or- 2 5 mai 1613, était religieuse aux fdles de messon avait deux autres sœurs religieuses.

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Xovemb.

i665. pas content, disant que plus il faisoit, plus on exigeoit de travail de' luy, sans tesmoignage de satisfaction, et que mesme on avoit de la jalousie de luy, parceque le roy en estoit content. C’est toute la conduite du cardinal Mazarin.

Le soir, chez M. Le Pelletier, où vinrent M. le premier président et M. Le Tellier, pour concerter sur ce qui estoit à faire pour la réception de ces ducs. M. Le Tellier dit que c’estoit la considération de Monsieur, frère du roy, qui avoit demandé pour M. du Plessis, et que personne n’en avoit rien sçu que le samedy au soir, le roy l’ayant desclaré à M. Le Tellier à son disner, et ayant envoyé des valets de pied aux absens, afin qu’ils n’en fussent avertis que par le billet que le roy leur escnvit de sa main; car le roy ayme à surprendre les gens. Cette grâce pour M. d’Aumont fait bien de l’honneur à M. Le Tellier, et le fait paroistre avoir du crédit.

Ce jour, il fut permis à tous les prisonniers de la Bastille, excepté M. de Guénégaud, de voir leurs amis. M. le chancelier avoit ordre de desclarer à Mme de Guénégaud qu’il falloit que son mari prist des lettres d’abolition et avouast avoir commis les faussetés dont il estoit accusé, ou qu’on luy donneroit de nouveaux commissaires. L’on avoit deslibéré devant le roy si l’on donneroit le privilège pour les taxes contre tous les créanciers, du jour que le taxé seroit entré dans les affaires. M. Colbert en fut d’avis, et dit que le traité de cent dix millions seroit inutile sans cette maxime. M. de Sève avoit dit qu’il ne pouvoit estre de cet avis pour le passé; que cette maxime seroit bonne pour l’avenir, si le roy l’ordonnoit; M. d’Aligre, idem; sinon, à l’égard des créanciers, depuis la chambre de justice, qui dévoient estre réputés frauduleux. M. le chancelier demanda ensuite du temps pour y songer, et l’affaire fut remise à mardy prochain. Je sçus que l’on ostoit de la chambre de justice MM. Le Féron, Massenau, Brillac, Regnard et moy, et que M. Besnard y estoit conservé avec les autres. J’ay beaucoup de joie de sortir de cette chambre en si bonne compagnie.

L’on desbite de très fascheuses nouvelles pour M. Courtin; que le

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roy d’Angleterre s’est plaint qu’il soustenoit des gens dans le parle- Novemb. 1 665 ment contre luy, et qu’il luy avoit dit que, s’il cessoit de le considérer comme roy, il oublieroit qu’il estoit ambassadeur 1 ; que le roy avoit fait arrester leur courrier et retenu tous les paquets pendant vingt heures. L’on ajoute qu’il luy a fait donner des gardes; d’autres disent des commissaires, et que les ports d’Angleterre sont fermés.

M. Le Pelletier m’a dit qu’il sçavoit seulement que le secrétaire d’Estat d’Angleterre s’estoit plaint de ce que M. Courtin parloit à tous ceux du parlement de la paix, et que cette conduite n’estoil pas d’un ambassadeur; qu’il craignoit que M. Courtin ne présumast trop de luy, car il mandoit, qu’il feroit la paix.

Le mercredy 18 novembre, j’appris que M. le chancelier avoit, le iundy, parlé à Mme de Guénégaud, et luy avoit dit, par ordre du roy, qu’il falloit que M. de Guénégaud optast, ou de prendre abolition, de reconnoistre avoir commis les faussetés dont il estoit accusé, et dire le fait comme il s’estoit passé , ou que le roy le feroit juger par de nouveaux commissaires; et quelle avoit respondu qu’avant de parler il estoit nécessaire quelle en pust communiquer avec M. de Guénégaud et avec son conseil. Je sçus aussy que le mardy, après midy, la question de l’hypothèque des taxes avoit esté jugée devant le roy ; que MM. de Sève, d’Aligre et de Villeroy avoient esté d’avis que le roy ne pouvoit avoir privilège pour le payement des taxes au préjudice de créanciers antérieurs; que c’estoit une maxime nouvelle qui ne pouvoit estre establie que par une desclaration qui ne pouvoit avoir son effet que pour l’avenir, et non pour le passé; que M. Colbert, après avoir reconnu que c’estoit une maxime nouvelle , avoit conclu qu’elle estoit nécessaire pour le payement des taxes, et qu’ autrement le traité de cent dix millions seroit inutile; que M. le chancelier avoit esté de cet avis, et que le roy avoit suivi l’avis de M. le chancelier.

C’est une résolution qui estonne tout le monde; elle ruine tous les

1 On trouve dans les Œuvres de geois , dit-il , les restes de la faction de Louis XIV, t. II, p. 2o3, la preuve que Cromwell pour exciter par leur crédit Courtin agissait par ses ordres. « Je mena- quelque nouveau trouble dans Londres. »

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Novemb. , 665. créanciers des financiers; elle ruine tout le commerce d’argent avec les gens d’affaires; elle ruine le roy, parceque les financiers, n’ayant plus de crédit, ne pourront plus faire aucune avance au roy, et il est certain qu’après que ces taxes-cy seront payées, il faudra abolir cette maxime et restablir la contraire. L’on signifie tous les jours des taxes qui sont sy extraordinairement grosses, quelles emportent au moins tous les biens des taxés, et il paroist impossible quelles puissent estre acquittées. C’est une plainte générale contre la rigueur de ces taxes.

Ce jour, les preuves de mon fils Charles pour estre chevalier de Maltlie furent rapportées au chapitre par MM. les commandeurs de Berrieu et de Tessancourt h et furent trouvées fort bonnes. MM. les chevaliers de Fleurigny et de Boissy2 les avoient faites, et Fleurigny y a agi avec toute l’honnesteté possible, et avec dessein de m’obliger.

Le jeudy 19 novembre, au matin, je rapportai au conseil des finances l’affaire entre le séneschal et le juge-mage de Montpellier. M. Colbert y cstoit; le rapport fut assez long.

Le dimanche 22 novembre, je fus le matin au lever et à la messe du roy, où je vis les nouveaux ducs. Je fus chez Monsieur, frère du roy, où je saluai M. du Plessis. L’on disoit cpie le roy avoit donné cinquante-cinq compagnies de cavalerie, et que l’on se préparoit à la guerre; car toutes les affaires de l’Angleterre s’aigrissent fort. Je donnai à clisner à M. Le Brun, où estoient MM. Le Roux, Doublet, Fleury, etc. Cette visite se fit fort gaiement et civilement. 11 semble qu’il veuille faire mon portrait par amitié.

J’ay sçu que l’on rappelle M. Courtin d’Angleterre; que M. Colbert fait donner l’intendance de Picardie à son frère, et renvoie M. de Machault en Champagne; que l’on parle de mettre la cavalerie dans les généralités, et cpie M. Le Tellier dit cpie pour cela il faut qu’il choisisse les intendans qu’on y enverra. M. de Turenne estoit revenu de la frontière; je l’avois vu.

1 Charles de Vion de Tessancourt, reçu s Nicolas de Boissy avait, été reçu che-

daps l’ordre de Malle le 18 juin 1 638. valier de Malte le 4 février i643.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

Le lundy 2 3 novembre, le matin, à l’ouverture de l’audience du Novemb. 1 66 5 parlement, où M. Bignon parla, et M. le premier président, très bien, à leur ordinaire. Je suivis à la buvette, et M. de Mesmes se plaignoit de M. le duc de Langres1, qui ne les avoit pas suivis jusques à la buvette, suivant l’usage, pour ne pas marcher après eux.

Le mardy 2 4 novembre, l’on parla, aux requestes de l’Hostel, d’une commission donnée à vingt-deux maistres des requestes pour juger plusieurs faussetés du sceau. Il y eut difficulté, parceque la pluspart de ces procès estoient commencés en vertu cl’une autre commission adressée aux maistres des requestes, et l’adresse de celle-cy n’y estoit pas faite et ne révoquoit pas la première , et il fut dit que l’on prieroit M. le chancelier de la refformer en cela.

Le soir, Mme de Foucquerolles me dit que M. Courtin demandoit à revenir; qu’il n’y avoit pas de sûreté pour luy en Angleterre, et qu’il estoit vray que le roy luy avoit dit qu’il choisist d’estrc espion ou ambassadeur, et qu’après qu’il auroit pris son parti, luy prendroit le sien ; que les affaires avec l’Angleterre se brouilloient fort; que l’on enverroit M. de Pomponne ambassadeur en Suède pour renouveler le traité, et qu’il estoit fort important de conserver cette alliance dans la conjoncture des affaires présentes; que Mmc de La Bazinière avoit reçu ordre de se retirer à Soissons, sous prétexte qu’elle avoit enlevé plusieurs choses de sa maison , où la reyne d’Angleterre loge, mais, en effet, parcequ’elle est bien avec Monsieur et mal avec Madame, et qu’elle avoit fait son possible pour avoir une chambre dans sa propre maison, et que la reyne d’Angleterre ne l’avoit pas voulu, disant qu’elle ne vouloit point avoir d’espion chez elle. M. de La Bazinière est taxé à six millions , quatre pour luy et deux pour la succession de sa mère; M. Jeannin à huit millions. M. de Charost me vint voir; il est fort touché de n’estre pas duc, et me dit qu’il en avoit parlé au roy; qu’on le renvoyoit à Calais.

Le mercrecly 2 5 novembre , feste de Sle-Catherine, je fus le matin voir M. de Pomponne, sur son ambassade en Suède. Il me tesmoigna 1 Louis Barbier de La Rivière, évêque-duc de Langres.

JOURNAL

Novenib. i665. en estre fort content, parcequ’il avoit esté choisi dans le temps qu’il y pensoit le moins. C’estoit M. Le Pelletier qui, ayant sçu que l’on cherchoit un homme pour y envoyer, l’avoit proposé à M. Le Tellier, et le roy l’avoit agréé. On luy donne la qualité d’ambassadeur extraordinaire. J'appris le mariage de MUe Colbert1 avec le comte de Sery, Fils du duc de Saint-Aignan ; que M. Colbert ne luy donne que cent mille livres, mais que le roy luy donnoit la taxe de Monnerot.

Le vendredy 27 novembre, je fus à la mercuriale dans la lanterne, avec M. de Bellièvre, qui n’avoit pas pris sa place à cause de M. l’évesque de Césarée, qui a place comme ayant esté conseiller de la cour, lequel prétend devoir précéder tous les conseillers d’honneur séculiers, et, au contraire, les conseillers d’Estat prétendent que, n’y estant que comme conseiller de la cour, il ne doit pas les précéder. Cependant cet évesque les exclut par sa vigilance , car il prend le premier sa place, et les autres ne veulent pas se commettre. A la mercuriale, M. Bignon parla fort bien sur la parole {sic), et M. le premier président aussy; il lut sa harangue pour Messieurs, et quoiqu’elle fust belle, elle n’eut pas tant de grâce que celle qu’il adressa aux avocats et qu’il avoit prononcée de mémoire. A la lin, Messieurs des enquestes firent instance pour estre appelés à la présentation des lettres et à la réception des ducs. M. le premier président dit que la possession esLoit contre leur prétention, néantmoins qu’il ne se feroit rien qui pust préjudicier à leurs droits.

Ce jour, Messieurs du parlement et autres compagnies furent conviés pour le service du roy d’Espagne; il y avoit les quatre hérauts, les vingt-quatre crieurs et Sainctot, le maistre des cérémonies, à l’ordinaire.

Le samedy 2 4 novembre, je donnai à disner aux chevaliers de Berrieu, Machault, Fleurigny et Boissy, qui avoient agi fort obligeamment à la réception des preuves de mon fils. Ils disnèrent fort gaiement et parurent fort contens. J’appris les nouvelles de la mort

1 Henriette-Louise Colbert ne fut mariée à Paul de Beauvilliers , fils du duc de Saint- Aignan , que le a 1 janvier 1671.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESbON. 411

de M. de Champigny-Saron, qui, s’estant embarqué sur la Saône pour Novemb. i665. aller à Valence, comme il avoit fait tousjours, et son bateau ayant à cinquante pas du bord heurté contre un pieu, et s’estant fendu, il s’esloit noyé. L’on me dit que M. de Villeroy avoit demandé cette commission pour M. de Caumartin ou pour M. Barentin. Voilà encore une place de semestre vacante au conseil. M. de Saron meurt après avoir esté vingt-sept ans intendant à Lyon , avec réputation d’un homme fort, habile, fort honneste , et qui n’est pas riche.

A trois heures, mon fils, qui s’estoit trouvé au service du roy d’Espagne, nous dit que la cérémonie s’estoit passée à l’ordinaire; que le roy et la reyne y est oient incognito sur un échaffaut à la vue de tout le monde; que Monsieur avoit seul représenté le deuil à cause de la distinction qu’il avoit voulu entre luy et M. le Prince : i° que sa queue fust plus longue et portée par deux gentilshommes, et celle de M. le Prince plus courte et portée par un seul gentilhomme;

2° qu’il y eust des chaires vides entre la sienne et celle de M. le Prince; ce que M. le Prince n’avoit pas voulu souffrir, et il s’en estoit allé avec le duc d’Anguien à Chantilly; que les compagnies souveraines y avoient assisté, le parlement à gauche, la chambre des comptes et la ville à la droite, du costé du deuil; que M. l’archevesque de Paris avoit officié, et que M. Lévesque de Maçon, cy -devant le père Le Boultz, évesque d’Acqs, avoit fait l’oraison funèbre, et qu’il avoit fait plustost le panégyrique du roy que celuy du roy d’Espagne; qu’il l’avoit loué de prudence d’avoir retranché une partie de ses Estats pour conserver le reste, et l’avoit comparé à un jardinier qui coupoit les branches superflues de son arbre pour le rendre plus beau 1 ; et ainsy, dans la seconde partie, avoit fort imprudemment loué le roy d’Espagne, et qu’on avoit esté peu satisfait de cette action; et enfin, que la cérémonie avoit duré jusques à deux heures. J’ay appris sur cela que les ornemens de deuil pour ce service estoienl les mesmes

1 Ces louanges, qui semblent un peu Plus on luy oste, plus il est grand. [\oy. Art ironiques, rappellent l’emblème de Phi- de vérifier les dates , rois d’Espagne, Philippe IV. C’était un fossé avec cette devise : lippe IV.)

JOURNAL

Novemb. i665. faits pour celuy de M. le cardinal, et que l’on n’y avoit changé que les armes.

Le dimanche 29 novembre, M. de Pomponne me vint voir; il me parla de son employ, et, raisonnant ensuite sur la fortune de M. Fouquet, il me dit avoir vu l’horoscope dont on a parlé, qui marque tout ce qui luy est arrivé et luy promet un retour fort heureux, et qu’il croyoit que cet horoscope avoit esté trouvé dans les papiers de Saint- Mandé. Le soir, chez M. Le Pelletier; j’y trouvai les présidens de Maupeou1, de Bellejambe, de Bragelonne2, de Fourcy, et je vis qu'ils prétendoient eslre appelés à tout et qu’ils ne se contentoient pas d’estre à la prestation du serment.

Le lundy 3o novembre, feste de Saint-André, je fus disner aux Gobelins avec M. Le Brun, où estoient M. Fouin et toute la famille Le Roux et Doublet, ma femme et mon fds. 11 nous fit grande cbère et de bonne grâce. Je vis un tableau, sur sa cheminée, de l’audience d’un ambassadeur de Venise, à la porte du grand seigneur, qui estoit reçu par le grand visir. Nous vismes les grands bassins et vases d’argent que le roy fait faire, tous d’ornemens différens; il y en aura vingt- quatre. Nous vismes les tableaux admirables des victoires d’Alexandre et des principales actions du roy, dont le roy fait faire de belles tapisseries; enfin, tous les ouvrages qui se font sous la conduite de M. Le Brun. Il me tesmoigna vouloir faire mon portrait en pastel

1 Président de ta cinquième chambre des enquêtes. On dit de lui dans le Tableau du parlement : « Se donne à la profession et n’est pas ignorant du palais et du droit; a du mérite et de l’étude; l’application supplée à ce qui lny rnanqueroit; est civil, defférant, ne s’expose pas inconsidérément; a beaucoup d’intégrité; n’a pas l’esprit de direction nécessaire à la conduite d’une compagnie et d’une chambre forte comme est celle où il préside; aime la justice, et, après tout, n’a pas le crédit nécessaire à un président; a espousé

une Richebourg, dont le père estoit des gabelles, de laquelle il a eu de grands biens. »

2 Président de la deuxième chambre des enquêtes. Voici le portrait qu’en trace le Tableau du parlement : «De médiocre suffisance et de bonne opinion de luymesme, grand parleur et cherchant toujours des nouveautés, amateur de louanges; sans pouvoir; sans suite; donne tout à la faveur et aux ministres; deflère à M. Colbert; n’est point sur, et est, en quelque manière, intéressé. »

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

de pareille grandeur que les portraits de M. le premier président et Décemb. 1 665. de mon père, et me fit dire qu’il n’osoit le faire en huile, l’ayant refusé mesme à M. Colbert.

Le mercredy 2 décembre, le roy vint au parlement pour la réception des ducs et faire cesser la contestation de messieurs des enquestes avec la grand’ chambre. J’y estois le quatrième maistre des requestes. M. le chancelier y vint, et l’on députa deux conseillers de la grand’ chambre à l’ordinaire pour le recevoir, sans qu’il eust des masses devant luy, comme aux lits de justice. Tout le parlement estoit en robe noire. Sur le banc des présidens, MM. le chancelier, le premier président, les présidens de Maisons, de Mesmes, Le Coigneux,

Le Bailleul, Molé et de Nesmond, M. l’évesque de Césarée, qui empescha encore MM. de Morangis, Bellièvre et de Bonnelles de prendre place; au-dessous, MM. de Monmort, Pinon, Jassaut et moy, et audessous M. Courtin1, de la grand’chambre.

Le roy estant à la Sainte - Chapelle , les quatre anciens présidens et les six anciens conseillers de la grand’chambre allèrent au devant.

Le roy entra sans tambours, trompettes ni aucun bruit, à la distinction des lits de justice. M. le duc d’Anguien, M. le Prince, Monsieur, marchant immédiatement devant le roy, passèrent par le milieu du parquet, croisant les présidens. M. le duc d’Anguien n’y auroit pas passé, si le roy n’estoit présent. Le roy estoit en habit et manteau violet, assis sur son trosne ordinaire, à sa droite Monsieur, M. le Prince et M. le duc d’Anguien. MM. les ducs de Chaulnes, de Richelieu , d’Estrée, de Grammont, de Villeroy, Mortemar, de Créquy, de Saint-Aignan, de Noailles, de Coaslain. M. le duc cl’Elbeuf s’y estoit présenté; mais, à cause de la contestation entre M. de Vendosme et luy pour la préséance, le roy leur ordonna de se retirer. Du costé des pairs ecclésiastiques estoient MM. d’Estrée, duc de Laon, et La

1 «Sans suffisance, sans crédit, foible; M. de Saveusc a pouvoir absolu sur luy, le guidant et l’aidant aux affaires qu’il rapporte; gouverné par une demoiselle de

Bragelonne , de la rue des Escouifles ; est beau-frère de M. le président de Mesmes, pour qui il a grand respect. » ( Tableau du parlement.)

JOURNAL

Décemb. >665. Rivière, duc de Langres. Le capitaine des gardes ne suivit le roy que jusques au coin du parquet, et passa entre les conseillers par le coin du banc des présidens, près la lanterne, pour se mettre debout du costé des pairs ecclésiastiques, et cela contre l’ordre; car M. de Villeroy dit, sur cela, qu’il devoit demeurer au coin du parquet, en dehors, et. cita l’exemple de Henry II, qui vint au parlement pour faire arrester plusieurs conseillers pour la religion, Anne du Bourg et autres.

Chacun estant en sa place , le roy osta son chapeau et dit : « Messieurs, je suis venu en mon parlement; M. le chancelier vous dira ma volonté. » M. le chancelier estant ensuite monté au roy, et s’estant mis à genoux pour recevoir ses ordres, puis ayant repris sa place sur le banc des présidens, dit que le roy ayant honoré des personnes illustres par leurs services de la dignité de duc, il venoit au parlement pour leur réception; et ensuite, ayant dit à M. Mesnarcleau de parler, M. Mesnardeau dit que M. de Bouillon présentoit requeste pour estre reçu duc; que par le contrat d’eschange de Bouillon et de Sédan, le roy avoit promis de luy ériger en duché Chasteau- Thierry et Albret, donnés en eschange; que, par l’arrest de vérification de 1662, il estoit dit qu’il n’ avoit. rang que du jour de l’arrest, lut le dispositif de l’arrest et ensuite les lettres d’érection en duché de Chasteau-Thierry et d’AIbret, tant en faveur des enfans masles de M. de Bouillon en ligne directe que des femelles, mesrne des enfans masles et femelles de M. de Turenne. Après, M. le chancelier luy dit : «Le roy vous ordonne de mettre le soit monstrè. » Et, à l’instant, sortirent MM. le procureur général et Bignon, qui estoient à leurs places ordinaires, pour aller donner leurs conclusions. M. Mesnardeau sortit aussy.

Après, M. Tamhonneau parla pour M. le mareschal du Plessis; puis, M. Ferrand, doyen, pour M. le mareschal d’Aumont; M. Brillac, pour M. de LaFerté, et enfin M. Ferrand, pour M. de Montausier. A chacun desquels M. le chancelier dit la mesme chose pour le soit monstre. Ces messieurs les rapporteurs estant revenus, l’un après l’autre, M. Mesnardeau lut le commencement des lettres de M. de Bouillon, et puis le dispositif avec l’adresse, et ensuite la déposition

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du curé et celle d’un lesmoin, et les conclusions. Après, M. le chan- Décemb. 1 665. celier iuy demanda son avis, et ensuite à tous les conseillers de la grand’ chambre, l’un après l’autre, et finit par le costé des maistres des requestes; après, aux présidens des enquestes, qui estoient sur deux bancs en dedans le parquet de la grand’ chambre, et de suite à tous les conseillers, puis aux ducs et pairs laïques, aux ducs et pairs ecclésiastiques et aux présidens de la cour, et ensuite estant monté au roy, Monsieur, M. le Prince et M. le duc d’Anguien s’approchèrent pour dire leurs avis ensemble avec le roy, et M. le chancelier estant redescendu et ayant fait une grande révérence au roy, s’estant assis et ayant fait entrer M. de Bouillon, qui se tint derrière le barreau, et luy teste nue, il prononça :

« Le roy, estant venu en son parlement, a ordonné et ordonne que vous serez reçu en la dignité de duc et pair de France, pour avoir rang et séance conformément à l’arrest de l’année i652, en prestant par vous le serment en tel cas requis et accoustumé. Levez la main; vous jurez et promettez de bien et fidèlement conseiller le roy dans ses très hautes et très importantes affaires, et séant au parlement garder les ordonnances, rendre la justice au pauvre comme au riche , tenir les deslibérations de la cour secrètes, et en tout vous comporter comme un digne, sage, vertueux et magnanime duc et pair, officier de la couronne et conseiller en la cour, doit faire. Ainsy vous le jurez et promettez. » M. de Bouillon ayant respondu, ouy, M. le chancelier dit : « Prenez vostre place. » Le premier huissier, qui tenoit dans le fourreau l’espée de M. de Bouillon, qu’il avoit ostée en entrant au parquet, la luy remit dans la ceinture, et M. de Bouillon monta sur les bancs où estoient les ducs et pairs, et s’assit au-dessus du mareschal d’Estrée, après M. de Richelieu.

La mesme cérémonie fut observée à chacun des autres ducs, et il n’y a rien à remarquer, sinon que M. Courtin, opinant, dit qu’il estoit d’avis de vérifier les lettres, à la charge de reversion du duché à la couronne, en cas de deffaut d’hoirs masles, et répéta la mesme chose à chaque fois que l’on luy demanda son avis, dont l’on rit. Il

JOURNAL

Décemb. i665. se passa une autre plaisanterie. M. le mareschal d’Estrée estoit l’un des tesmoins de M. de La Ferté. M. de Brillac, rapporteur, avoit omis de lire sa déposition. Le roy, qui voulut rire, désira entendre quel âge M. le mareschal d’Estrée s’estoit donné, et, l’ayant fait dire à M. le chancelier, M. le chancelier demanda si aucun des ducs n’estoit tesmoin, afin qu’il ne luy demandast pas son avis. M. de Brillac dit que M. le duc d’Estrée avoit déposé. M. le chancelier luy dit : « Lisez la déposition. » Ce qu’ayant fait et ayant omis l’age, M. le chancelier demanda si l’on n’avoit point mis l’age, et que ce seroit une nullité. Sur ce, M. Brillac lut : âgé de soixante-quinze ans L Aussytost le roy se prit à rire et M. le Prince à esclater, et toute la compagnie, comme à la comédie.

L’ordre des ducs fut : M. de Bouillon, pour avoir rang de 1 6 5 2 , et puis MM. du Plessis, d’Aumont, de La Ferté et de Montausier. Après la réception des ducs faite, M. le chancelier dit : « Messieurs, le roy m’a commandé de vous dire qu’il n’entend pas que Messieurs des enquestes puissent prendre avantage de ce qu’ils sont présens à cette deslibération, ne voulant pas que cette séance serve de règle, jusques à ce qu’il ayt décidé sur leurs prétentions, dont Sa Majesté se réserve la connoissance. » Aussytost le roy s’en alla, sans bruit de tambours ny de trompettes. Les enquestes furent fort estonnés du discours de M. le chancelier, et dirent que c’estoit du conseil de M. le premier président, et l’effet de la visite qu’il avoit faite le jour précédent au Louvre , et tous les présidens dirent n’en avoir point eu de connoissanc'e, et cela a fait un mauvais effet dans l’esprit des enquestes contre M. le premier président.

Je disnai avec M. le premier président, où j’appris que M. Le Tillier, cy-devant intendant des finances, et depuis receveur des consignations, s’estoit absenté, et MM. Brillac et Lotin furent y apposer le scellé.

Le jeudy 3 décembre, au Palais, l’on parla de l’absence de M. Le

1 François-Annibal d’Estrée, dont il a néeni5y3 et avait, en 1 665, quatre-vingt été souvent question dans ce Journal , était douze ans. 11 était frère de Gabr. d’Estrée.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

Tillier, et je fus député, avec M. Le Boulanger \ pour y aller apposer Dëcemb. 1 665 . le scellé, parcequ’il estoit receveur des consignations des requestes de l’hostei, tant à l’ordinaire qu’au souverain. J’en informai auparavant M. le premier président et M. le chancelier, qui n’en estoit pas averti. Nous y fusmes avec le procureur du roy, Délita, et le greffier, et trouvasmes MM. Sanguin et Le Féron, conseillers de la cour des aydes, qui avoient apposé le scellé. Nous y apposasmes celuy des requestes de l’hostel. M. Le Tillier s’estoit absenté dès le dimanche après midy. Voilà une grande affaire et fascheuse, et qui ne surprend personne; car chacun sçavoit que M. Le Tillier estoit ruyné lorsqu’il entra aux consignations, et il fut reçu par l’intrigue de Berryer.

Le second hls de M. Hébert, reçu depuis six mois conseiller, est mort sans avoir payé la paulette. M. Charron, beau-frère de M. Colbert, en a traité avec les héritiers à quatre-vingt mille livres, et sur la résignation il a obtenu des provisions, ayant fait rendre arrest du conseil d’en haut qui reçoit M. Hébert à payer le droit annuel, quoyqu’il ne soit pas dans le temps. C’est un coup de faveur très grande.

L’on parle de M. Colbert comme d’un homme qui ne perd point les occasions, et à qui la fortune fait réussir tout ce qu’il désire, car les deux seules charges de maistre des requestes et de conseiller de la cour qui ont vaqué par mort, il les a eues pour son frère et pour son beau-frère, et dans le temps qu’il le désiroit.

Les ambassadeurs extraordinaires d’Angleterre ont reçu les ordres de revenir, et ils doivent débarquer au Hourdel, à l’embouchure de la Somme, et demeurer quarante jours à Cayeux2, sans avoir aucun commerce, mesme avec les paysans, que l’on en fait retirer; car l’on prend de grandes précautions contre la peste , qui est plus forte que jamais en Angleterre, où il se meurt des quatre à cinq mille personnes par semaine. On la croit à Calais, et, parceque les Anglois ont

1 Louis Le Boulanger, seigneur de Hacqueville, reçu maître des requêtes le 22 novembre 1 6 56 . «Sçaitles affaires, ne manque pas de suffisance, mais a un peu

l’esprit bourgeois.» ( Portraits des maîtres des requêtes.)

2 Petit port du département de la Somme.

JOURNAL

bécenib. 1 665. envoyé des marchandises à Anvers et en Flandre, où la peste commence, l’on veut rompre tout commerce avec la Flandre.

M. de Guénégaud a présenté ses lettres d’abolition à M. le chancelier, qui en a fait rapport au roy comme estant bien dressées. M. Colbert s’esL eslevé et a dit qu’il falloit les communiquer au procureur général. Ainsy l’on ne s’en est pas lié à M. le chancelier, et on les a envoyées à M. Cbamillart; l’on dit que M. le chancelier en est fort offensé. M. de Bussy a donné sa démission de sa charge de mestre de camp de la cavalerie légère, et M. le duc de Coaslain en a la charge pour quatre-vingt-quatre mille escus, qui est le prix qu’elle luy a cousté. L’on m’a dit que M. Defita prétend à la charge de lieutenant criminel par l’entremise de M. Talon, et que M. de Machault, maistre des requestes, y prétend aussy.

Le dimanche 6 décembre, j’appris que, dans le conseil d’en haut, M. le chancelier avoit fait rapport des mémoires de M. Chamillart sur les lettres d’abolition de M. de Guénégaud, et les avoit condamnées, ayant soustenu par beaucoup de raisons son premier avis; que M. Colbert s’estoit emporté contre luy et avoit soustenu les mémoires de M. Chamillart; que le roy avoit dit à M. le chancelier qu’il falloit qu’il desclarast à Mme de Guénégaud qu’il vouloit que son mary refformast ses lettres, et que si, pour mardy, d ne les rendoit refformées, il luy donneroit de nouveaux commissaires1.

Le mercredy 9 décembre, lendemain de la Nostre-Dame, je fus le matin chez M. Le Tillier, pour la levée du scellé, où se trouvoient MM. Ferrand et Lotin pour le parlement, Sanguin et Le Féron pour la cour des aydes. L’on concerta ce qui estoit à faire. L’on convint que chaque compagnie feroit son procès-verbal séparé et leveroit ses scellés; que le parlement feroit la description en présence des commissaires pour leur remettre les papiers de leur juridiction; à l’esgard

1 « J’ay sçu depuis que M. Chamillart avoit esté présent et avoit soustenu son avis; que M. le chancelier y avoit respondu, et que le roy avoit dit qu’il fal -

loil suivre ce que Chamillart avoit corrigé, et que Monsieur l’avoit dit à M" de Guénégaud. » ( Noie marginale d’Olivier d'Ormesson.)

des premiers opposans, que l’on escriroit leur comparution, et qu’ils Décemb. 1665. donneraient au greffier leurs causes et moyens d’opposition par escrit. Le greffier du parlement commença son procès-verbal.

L’apresdisnée , chacun y retourna, et je trouvai les dispositions fort changées, Messieurs du parlement voulant estre seuls maistres de tout, ne pas souffrir la présence des commissaires des autres compagnies, et que, lorsqu’ils trouveraient des papiers de leur juridiction, ils les leur renverraient pour les inventorier en d’autres chambres. Il y eut de grandes contestations entre M. Ferrand et les greffiers qui se présentèrent pour escrire, et avec un avocat nommé par le grand conseil pour substitut, et le greffier, qui avoient charge de lever leur scellé et de faire l’inventaire de leurs papiers. M. Ferrand s’eschauffa fort, et chacun se retira.

Le jeudy 10 décembre, les maistres des requestes arrestèrent que leurs commissaires seraient présens à l’inspection des papiers, apposeraient leurs scellés avec le parlement, et feraient la description de leurs papiers, mais dans un lieu séparé, laissant la première description au parlement, et que nous conférerions ensemble avec M. le premier président, M. le Boulanger et moy. Nous rendant chez M. le premier président, nous allasmes à la cour des aydes pour sçavoir ce qu’ils avoient fait; nous entrasmes dans le parquet, parlasmes à MM. Le Camus et Ravot1, et à MM. Sanguin et Le Féron, et sçusmes qu’ils avoient résolu de conférer avec le parquet du parlement, et ainsy qu’on ne feroit que se présenter après le disner sans travailler. Nostre conférence avec eux se passa fort civilement non point comme députation, mais comme entremise d’amis. De là, chez M. le premier président, qui approuva assez nos propositions, mais ne voulut point se charger de les décider.

Après le disner, allant chez Le Tillier, je passai chez M. le chancelier, pour l’informer de ce qui arrivoit. J’y trouvai M. Poncet, et vis sceller ses lettres de conseiller d’Estat; je ne sçais s’il est escrit au lieu

1 Jean- Baptiste Ravot d Ombreval fut reçu avocat général à la cour des aides le 1 2 décembre 1671.

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Pécemb. i665. de mon père ; l’on m’a dit que cela n’y estoit pas. M. Poncet me parut fort interdit, me voyant présent, et n’osa pas me parler. M. le chancelier me dit qu’il falloit nous commettre pour les consignations du conseil. De là, chez M. Le Tillier, où MM. Sanguin et le Féron dirent que la cour des aydes avoit résolu que les gens du roy conféreroientavec ceux du parlement pour régler cette difficulté, etjusques à ce qu’elle fust réglée, ils ne pouvoient pas travailler. Ainsy l’on se retira sans rien faire; de là, chez Mmc de Fourcy, revenue de Cliessy, et chez M. le premier président, où M. Robert, greffier, se trouva. M. le premier président lit convenir de ce que j’avois proposé, et me convia d’aller le lendemain au parlement. Le soir, je fus chez M. de Montmort; je ne pus luy parler, estant avec M. Colbert et autres. M. Colbert estoit venu luy faire la demande de sa fille pour le bis unique de M. de Bertillac, garde du trésor royal.

Le vendredy i 1 décembre, je fus le matin au parlement. L’on parla de la difficulté pour la levée du scellé chez M. Le Tillier. J’expliquai les propositions d’accommodement; l’on en convint, et l’on me tesmoigna qu’on souhaitoit que je fisse aussy convenir la cour des aydes sans autre conférence. Je fus de là au parquet, et je parlai à M. de Harlay, procureur général. De là, je fus à la cour des aydes, dans le parquet, où je dis à M. Le Camus, procureur général, ce qui s’estoit passé au parlement. 11 me parut en estre fort content, et me dit qu’il le proposeroit à la compagnie après l’audience, et qu’il m’en feroit avertir. Je fus aux requestes de lllostel, où M. Ladvocat avoit expliqué la chose autrement qu’elle n’estoit. Après m’avoir ouy, Messieurs furent très satisfaits. Estant à l’audience, M. le procureur général du parlement m’envoya prier par M. Lefebvre, bailly de Saint- Germain et substitut, d’aller au parquet. J’y fus, et j’y trouvai MM. de Harlay et Bignon avec MM. Le Camus et Ravot. L’on convint de toutes mes propositions ; mais la cour des aydes désira que , dans le procèsverbal du parlement, il fust escrit en présence de tels commissaires de telles compagnies ; ce dont M. de Harlay convint. Ainsy il lut convenu que la levée des scellés se feroit, pour chaque scellé, par

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

ceux qui les ont apposés, en présence des autres; qu’à la description, Décemb. 1 665. le greffier du parlement escriroit seul en présence des commissaires ; que leur présence seroit marquée; que les papiers de leur juridiction seroient délaissés à leurs greffiers, qui signeroient sur le procès-verbal du parlement, et qu’à la sortie chaque compagnie apposeroit son scellé où le parlement apposeroit le sien.

Ap rès le disner, je fus au conseil, où je vis M. Poucet prendre sa place; j’y allai exprès. De là, chez M. d’Aligre, où je trouvai M. de Breteuil, qui me dit que M. Colbert estoit seul controleur général, et qu’on le remboursoit. L’on estoit là fort malcontent.

Le samedy 1 2 décembre, le matin, au Palais. Au sortir, je fus avec M. Le Roux chez M. le premier président, présenter des thèses qui m’estoicnt desdiées par M. Blondel, neveu de M. Le Roux.

Après le disner, je fus chez M. Le Tdlier, où estoient, pour le parlement, MM. Ferrand etLotin, et Robert, greffier, Lefebvre, substitut; des requestes de l’Hostel, MM. d’Ormesson et Le Boulanger, Defita, procureur général, Le Mazier, greffier; MM. Sanguin et Le Féron,

de la cour des aydes, . \ substitut, et Dupuis, greffier; du grand

conseil, un avocat nommé pour substitut, et le greffier. On leva les scellés, et le greffier du parlement escrivit en présence, comme il estoit convenu. J’appris que M. Defita traitoit de la charge de lieutenant criminel, et qu’il n’en estoit pas disconvenu à un commissaire du Chastelet, qui luy en avoit parlé.

Le soir, chez M. Le Pelletier, où l’on me confirma la nouvelle que j’avois apprise du changement quasy général des intendans : M. Colbert en Picardie; M. deMachault, de Picardie en Champagne ; M. d’Herbigny, de Champagne en Berry et Bourbonnois; M. Barin1 2, d’Orléans à Rouen; M. Voisin, de Rouen à Tours; M. du Gué, de Caen à Lyon.

Sur quoy, je dois remarquer l’air du temps : M. de Villeroy avoit proposé pour cette intendance MM. de Caumartin, Barentin ou Bezons.

1 Le nom est resté en blanc dans le ms. «A de l’esprit, sçavant, un peu intéressé,

2 Jacques Barin de La Galissonnière , de la cabale dévote.» (Portrait des maîtres reçu maître des requêtes le 3i octobre. des requêtes.)

D^cemb. i665. Le i’oy luy avoit promis l’un deux; neantmoins, sans sa participation, l’on y envoie M. Du Gué , et mesme sans celle de M. Le Tel lier. Tel est le crédit d’un gouverneur du roy et de Lyon, mareschal, duc et président au conseil des finances. M. de Marie1 va à Caen; M. Favier2 revient d’Alençon, etM. de Pommereul3 du Bourbonnois; M. Courtin, l’ambassadeur d’Angleterre, va à Orléans. Ce qui me paroist un coup fort rude. J’appris que, lors de cette proposition d’intendances, le roy avoit dit : « Et que deviendra Courtin ? sera-t-il sur le pavé ? » M. Colbert avoit respondu : « Il n’est pas nécessaire qu’un homme soit lousjours dans l’employ. » Le roy ayant répliqué qu’il falloit donner une intendance à Courtin, M. Colbert avoit dit : «Il faut donc oster M. d’Aubray4, nommé pour Orléans, et donner cette intendance à M Courtin. » Et que le roy l’ avoit approuvé.

J’appris encore que l’on envoyoit M. Poncet, le fils5, à Bordeaux, pour la réformalion de la justice. Ce choix surprend, car il n’est pas habile et n’a aucune capacité dans les affaires, n’estant reçu maistre des requcstes que depuis six mois. M. Bignon6 est envoyé à Pau; M. Molé7, à Dijon, etc. J’ay sçu que M. Poncet ayant présenté ses lettres de conseiller d’Estat à M. Le Tellier pour les signer, et celuy-cy ayant vu quelles portoient pour et au lieu de M. d’Ormesson , M. Poncet dit qu’il ne l’avoit pas voulu, mais qu’ayant consulté M. Colbert, il luy

1 Bernard-Heptor de Marte, seigneur de Versigny, reçu maître des requêtes le 28 mai 1 665.

2 Jacques Favier, seigneur de Boulay- Tlnerry, vicomte héréditaire de Nogenlle-Roi, reçu maître des requêtes le 3i janvier i636. Le Portrait des maîtres des

requêtes le caractérise ainsi : « Habile , qui donne à la faveur et qui a fait plaisir à bien des gens par la quantité d’arrests bons

et meschans qu’il fait passer. »

1 Robert- Auguste de Pommereu (Pom¬

mereul ou Pommereuil), seigneur de la

Brelèche, reçu maître des requêtes le

3i juillet 1 656. «A l’esprit vif, adroit, et des dispositions à pousser sa fortune ; civil , bienfaisant et bon juge. » [Ibid.)

4 Antoine d’Aubray, seigneur d’Oflremont et de Villiers, reçu maître des requêtes le 22 novembre 1660. «Vaut beaucoup et croit valoir davantage. » [Ibid.)

5 Mathias Poncet, seigneur de la Rivière, comte d’Ablis, reçu maître des requêtes en mai 1 665.

6 Thierry Bignon , reçu maître des requêtes le i5mars 1 663.

7 François Molé, reçu maître des requêtes le 8 mai 1667.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 423

avoit mandé que, s’il ne le mettoit, il n’auroit pas la place. De là, je Décemb. 1 665 . dois juger de la bonne intention.

J’appris encore la résolution prise pour la continuation du droit annuel pour tousjours, et que l’on fixoit le prix de toutes les charges : celle de conseiller au parlement, à cent mille francs; de président aux enquestes, à vingt-cinq mille escus; de maistre des requestes, à cinquante mille escus; de président au mortier, à trois cent cinquante mille livres, et l’age de conseiller à vingt- sept ans; dont tous les officiers sont fort consternés. Cette conjoncture est rude pour moy, par la perte de la place de mon père, par celle sur le prix de ma charge, ayant pu y gagner plus de quarante mille escus, sans pouvoir rien faire pour mon fils. Je prie Dieu qu’il tourne cet estât de malheur pour sa gloire; je suis fort soumis à sa sainte volonté.

Je sçus que le matin M. le premier président avoit fait registrer les lettres de dispense d’age en faveur de M. Charron, heau-frère de M. Colbert; qu’il avoit mis le soit monstre sur ces lettres, jugé l’information et donné la loy, dont tout le monde estoit scandalisé, faisant en mesme jour une chose qui n’ avoit jamais esté faite qu’en trois jours, et l’on imputoit cette grâce à foiblesse, M. le premier président ayant esté tousjours très mal traité et fort indignement par M. Colbert; et ce qui est fascheux, est que cette conduite, au lieu de gagner M. Colbert, luy donne du mespris. L’on me dit que l’on avoit vérifié les lettres de continuation des grands jours, sans rieu dire ; que l’on avoit renvoyé la commission de la chambre de l’édit à M. le chancelier pour la réformer, à cause qu’il y avoit mis M. de Saint-Martin de la religion, et que M. Le Cocq prétendoit que c’estoil son rang. En quoy le parlement faisoit une faute, parceque l’on sçavoil que M. le chancelier avoit dit qu’il ne la changeroit pas, et que l’on casseroit l’arrest du parlement par arrest du conseil, et ainsy c’est se commettre pour estre battu et sans sujet; car il n’est d’aucune conséquence que ce soit M. de Saint-Martin ou M. Le Cocq qui servent en la chambre de l’édit.

J’appris encore que M. le premier président avoit traité de la charge

JOURNAL

Décemb. i665. de conseiller de M. de Verneuil, quoyqu’il fusl averti que M. Colbert et M. Le Tellier ne vouloient pas qu’il la vendist, et qu’il y eust opposition au titre. Je ne sçais pas si le traité s’achèvera; mais c’est se faire des affaires fascheuses, et tous les amis de M. le premier président ont grand desplaisir de cette conduite.

J’ay encore sçu que M. de Caumartin, pressé par les ordres de la cour, avoit présenté un arrest pour présider aux grands jours en l’absence de M. de Novion; que cela avoit fort irrité ces messieurs contre luy, en sorte que personne ne l'alloit plus voir, quoyqu’il fasse très grande despense, et que ces messieurs avoient deslibéré qu’en rapportant par luy une vérification du parlement ils le recevroient; que M. Colbert avoit escrit de son chef pour faire vérifier cet arrest, et qu’estant estonné qu’on n’ eust pas defféré à ses lettres, escrivant par ordre du roy, il avoit envoyé des lettres de cachet, et que, depuis deux jours, il avoit dit sur cela qu’il estoit question de sçavoir s’il estoit roy et s’il se feroit obéir, et qu’il falloit y pourvoir, el qu’il avoit proposé de faire dire à M. le premier président de donner leurs mémoires sur cette affaire, et que le roy décideroit par un arrest qu’il feroit registrer en sa présence, allant tenir un lit de justice pour la desclaration des hypothèques.

Le dimanche i3 décembre, je fus avec M. le président de Fourcy au collège de Beauvais 1, pour un acte de philosophie qui m’estoit desdié par Blondel de Troyes, parent de M. Le Roux et de Mlle Doublet, nos bons amis, qui avoient souhaité cela de moy. La planche où estoit mon portrait a esté gravée par le nommé Masson, qui n’a pas réussi à la ressemblance, estant son coup d’essay pour faire le crayon. Au surplus, de la part de M. Le Roux, toute la despense s’y est faite trop magnifiquement. La compagnie y a esté assez considérable , nonobstant le mauvais temps. Il a esté fait plusieurs, complimens en latin par les disputans, fort bien, entre autres par celuy qui a fait l’ouverture, et puis par MM. de Basville , du Bois, fils

1 Ce collège, qui fut fondé en 1870 vais , était situé dans la rue Saint-Jean-de-

par Jean de Donnans, évêque de Beau- Latran

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 425

du premier commis de l’espargne, par M. Le Mesle, professeur au college du Plessis; et enfin le respondant a esté reçu maistre ès arts par le père Lallemant, religieux de Sainte-Geneviève, chancelier de l’Université, qui a fait une fort belle harangue en l’honneur de la famille, s’estant fort estendu sur les louanges de mon père et peu sur les miennes, comme je l’en avois prié. Enfin, cet acte s’est passé fort honnestement.

J’ay appris que M. Colbert avoit presté le serment de controleur général, et que l’on donnoit à M. de Breteuil une place de conseiller d’Estat ordinaire, qui est la quatorzième. Cette eslévation de M. Colbert fait murmurer tout le monde, et principalement ceux qui souffrent. On parle aussy fort mal de la complaisance de M. le premier président pour la réception de M. Charron, beau-frère de M. Colbert. Les plaintes sont générales, et, ce qui est surprenant, est que tout le monde s’attend à une grande misère et à de grands désastres en 1666, et il semble que toutes choses s’y disposent. Au moins le chagrin de tout le monde est fort grand et général dans toutes les conditions. M. de Foix, duc de Randan, fils de Mme la comtesse de Fleix, fille de Mme de Senecey, est mort de la petite vérole six mois après sa femme, et ne laisse qu’une petite fille; son frère conserve le duché.

Le mercredy 16 décembre, je fus le matin à Saint-Germain-des- Prés parler avec dom Laumer, religieux, sur la proposition d’acheter l’hostel de Saint-Denys. Il me conta tout ce qui avoit esté fait sur cela avec'M. le cardinal de Retz, pour l’acquisition de la terre de M. de Bermont au Tremblay. Je convins d’en donner quatre-vingt mille livres pour tout. Au retour du Palais, je fus voir M. le premier président, qui s’estoit trouvé mal.

Le jeudy 17 décembre, le matin, au Petit Arsenal, où la chambre de justice s’assembla chez M. Clapisson, à cause que M. le cardinal des Ursins estoit logé dans le Grand Arsenal , dans l’appartement du grand maistre. M. le chancelier estant arrivé, l’on discourut de la forme de vérification des abolitions. M. le chancelier demanda à M. Chamillart, qu’on fit entrer pour y estre présent, comme il devoit

Dé

JOURNAL

Décemb. 1 665. en user, disant qu’il en falloit faire deux séances, et ordonner que le procureur général donnerait ses moyens d’obreption et de subreption. M. Brillac dit qu’il y auroit inconvénient, forma des difficultés, prétendant qu’il serait mieux de finir aujourd’buy, et il me semble qu’il ne disoil pas cela à propos; car leurs règles estoient prises, et il n’estoit pas capable de les faire changer. Enfin , M. de Guénégaud , vestu de noir, s’estant avancé au devant du barreau, M. le chancelier luy a fait lever la main et prester le serment de dire vérité. Ensuite, le greffier luy ayant dit de se mettre à genoux, il s’y est mis un genou à terre seulement. M. le chancelier ayant dit qu’il falloit y mettre les deux genoux, il les y a mis; et puis M. le chancelier luy a demandé s’il avoit obtenu des lettres d’abolition ; il a dit que ouy ; si elles contenoient vérité, a dit que ouy; s’il vouloit s’en servir, a dit que ouy. J’oubliois qu’avant de faire entrer M. de Guénégaud , M. Poncet a lu la requeste de M. de Guénégaud, disant que, dans le procès criminel intenté contre luy, il avoit obtenu lettres d’abolition, et qu’il en demandoit l'entérinement; que, sur cette requeste, ayant esté ordonné le soit monstre, le procureur général avoit donné ses conclusions; que, le dit sieur de Guénégaud mandé en la chambre et ouy, il ferait, ce que de raison. Sur quoy, il avoit esté mandé, et, après avoir respondu ce que dessus, M. le chancelier a ordonné la lecture des lettres; ce que Foucault a fait. Elles contiennent la confession de tous les chefs d’accusation; à la fin, il y a : « Sa Majesté se réservant de le taxer à telle somme qu’elle avisera. » La lecture achevée, M. de Guénégaud tousjours à genoux, et luy retiré, le procureur général a requis de bouche la communication des dites lettres pour y donner ses moyens d’obreplion et de subreption. M. le chancelier ayant demandé les avis, les conclusions ont esté suivies. Après, on s’est levé et retiré.

Ap rès le disner, j’ay travaillé au logis avec MM. les maistres des requestes du quartier, sur une affaire de M. Bignon, pour un commis lué à Poissy, et un prisonnier trouvé dans le cachot la gorge coupée.

Le vendredy î 8 décembre , le matin cà la chambre de justice, chez

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

M. Clapisson. M. le chancelier venu, M. Poncet a lu la requeste de Décemb. 1665. M. de Guénégaud, les lettres d’abolition avec les conclusions du procureur général, qui ne les empeschoit estre entérinées, à la charge que Sa Majesté feroit telle taxe qu’elle aviseroit, et de dix mille livres d’aumosne. M. Poncet a dit que le procès de M. de Guénégaud avoit esté instruit, rapporté, vu, et que les juges dévoient juger selon la rigueur des ordonnances et des loys, et ne pouvoient pas s’en despartir; mais que les roys pouvoient les combattre par la clémence; qu’il se souvenoit d’un beau mot d’un grand chancelier d’un grand roy d’Italie, Théodoric, Cassiodore1, Félix querela cum justilia pietate vincil ar ; que le roy avoit fait grâce à M. de Guénégaud par ses lettres d’abolition, et qu’il estoit d’avis de les entériner, à la charge de la taxe et de l’aumosne de dix mille livres. Tous ont esté du mesme avis, sans parler, sinon M. Brillac, qui a dit que l’on ne condamnoit point un accusé à une aumosne sans l’interroger, et qu’il estoit mieux de ne pas parler de la taxe, le roy la pouvant faire, et mesme estant juste qu’il la fist. M. le chancelier a dit que c’estoit M. de Guénégaud qui avoit luy-mesme dressé ses lettres, et les avoit présentées avec cette clause; et ainsy qu’il n’y avoit rien à dire. Après, il a dit que les comédies finissoient par des mariages, et la chambre de justice par la clémence ; quelle ne s’assembleroit plus là, et qu’il falloit attendre à mardy, que la commission seroit vérifiée. On s’est ensuite retiré.

Ce mesme matin, M. Charron de Menars a esté reçu au parlement, où estoient toutes les dames de la famille Colbert. Tout le monde attend le lit de justice qui se doit tenir mardy prochain comme un coup de massue. L’on dit la desclaration des hypothèques , la réduction des rentes constituées au denier vingt (5 p. 0/0), le droit annuel avec le prix fixé des charges et l’age de vingt-sept ans, la révocation de la chambre et une commission nouvelle pour les décrets.

Cette matinée, chez M. de Montmort, le lendemain des noces de Mlle sa fille avec le fils de M. de Bertillac.

1 Cassiodore fut, jusqu’en 5a4, secrétaire de Théodoric, roi des Ostrogoths.

JOURNAL

Wcemb. 1 665. La distribution des maistres des requestes dans les parlemens et le changement d’intendances se confirment tousjours. M. Chamillart va à Caen, et M. de Marie, à Alençon; M. Bignon, à Pau; M. d’Aguesseau1, à Limoges; M. Boulanger d’Hacqueville ou M. de Nesmond 2, à Toulouse.

Le mardy 22 décembre, à sept heures du matin, je fus chez M. le chancelier en robe cle satin, ayant esté mandé pour l’accompagner au parlement. C’est la première fois, depuis vingt ans cpie je suis maistre des requestes. Nous le suivismes au Palais, où il fut reçu sous l’arcade du milieu de la grand’salle, par deux conseillers de la grand’cliambre , et il les attendit. C’estoient MM. Mesnardeau et de Reffuge. Estant entré dans le parquet de la grand’ chambre , M. le chancelier se mit au dessus de M. le premier président, et l’on apporta deux bancs pour Messieurs du conseil ; et y estoient assis sur le premier banc MM. d’Estampes, de Yertamon, Bercy, Foulé, Ydlayer, La Marguerie, Boucherat ; sur le deuxième banc estoient MM. d’Ormesson , du Tremblay3, Yoisin, Le Rebours4, Besnard, Chamillart, Hotman, Potet 5 et Poncet le père, venu le dernier. J’estois fort proche des présidons de la cour, qui me firent tous beaucoup d’amitié. Sur le banc des présidens estoient M. le chancelier, le premier président, les présidons de Longueil, de Mesmes, Le Coigneux, Le Bailleul, Molé et Nesmond. La reyne et Madame montèrent dans la lanterne, du costé de la cheminée; Mlle de la Vallière demeura seule sous cette lanterne avec

1 Henri Daguesseau ou d’Aguesseau , reçu maître des requêtes le 3 septembre 1660. Son fils le chancelier a écrit sa biographie. Le Portrait des maîtres des requêtes n’en dit que quelques mots : a Assez honneste homme , avec un peu de présomption. »

2 Henri de Nesmond , seigneur de Sainl- Disan et de Breuil, reçu maître des re¬

quêtes en i665.

J Henri Le Clerc, seigneur du Trem¬

blay, maître des requêtes depuis le 26 fé¬

vrier 1642. «Foible, inégal, sans beaucoup de malice. » ( Portrait des maîtres des requêtes. )

,l Thierry Le Rebours, seigneur de Ber Irand-Fossé, reçu maître des requêtes le 2 1 août 1 656. « Esprit irrésolu, assez bon juge. » (Ibid.)

5 Philibert Potet, seigneur de Breti nières , reçu maître des requêtes le 2 3 juillet 1 655. « Esprit un peu pesant et mélancolique, assez bien intentionné pour la justice. » (Ibid. )

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

quelques autres damoiselles. Dans la lanterne, du costé du greffe, Décemb. > 665 estoient le cardinal Ursini, l’ambassadeur d’Espagne et autres ambassadeurs.

Le roy estant à la Sainte-Chapelle, les quatre anciens présidens et les six anciens conseillers furent le recevoir. S. M. entra, les tambours et les trompettes sonnant jusque dans la grand’chambre, à l’ordinaire.

Il estoit accompagné de M. le duc d’Anguien seulement. S’estant assis sur son trosne, M. de Bouillon, grand chambellan, s’assit à ses pieds;

M. Séguier, prévost de Paris, avec son baston blanc, sur le premier pas; MM. de Villequier en quartier et Charost père, capitaines des gardes, assis aux pieds des ducs et pairs ecclésiastiques de Laon et de Langres; M. le duc d’Anguien assis à la droite, et au-dessous MM. les ducs de Luynes, de Chaulnes, de Retz, de Piichelieu, de Mazarin, de Grammont, de Villeroy, d’Estrée et autres, que je ne pus voir, estant au second rang derrière. Chacun assis et couvert, le roy, ostant son chapeau, dit : « Messieurs, M. le chancelier vous fera sçavoir mes volontés. » Alors M. le chancelier, qui s’estoit assis au coin, dans la chaire ordinaire, se leva pour aller au roy recevoir son ordre, et montant sur le dernier degré il fit un faux pas, et sans le secours de M. de Villequier, qui le retint, et de M. Sainctot, maistre des cérémonies, qui le soustint par derrière, il tomboit de haut en bas et eust fait une lourde chute. S’estant mis à genoux devant le roy et estant retourné en sa place, et de là encore ayant salué le roy, il prononça sa harangue d’une voix tremblante, à son ordinaire. Il parla contre les financiers et ceux qui avoient eu l’administration des finances, et, sans parler des desclarations, il finit fort promptement, en sorte qu’on crut qu’il s’estoit brouillé. Ainsy sa harangue fut courte et mauvaise.

M. le premier président s’estant ensuite levé avec tous les présidens, et ayant salué le roy profondément, prononça sa harangue d’un ton et d’un poids fort nets et avec beaucoup de dignité. Après les premiers complimens , il loua le roy des poursuites qu’il faisoit contre les financiers, mais ajouta qu’il craignoit que cette guerre ne tombast

JOURNAL

Décemb. <1165. jusque sur les innocens, par cette clesclaration que Sa Majesté apportoit; néantmoins qu’il croyoit que Sa Majesté, estant très juste et fort esclairée, imiteroit ce père qui, voyant son fils enveloppé dans les replis d’un serpent qui l’alloit estoulfer, sçut frapper son coup avec tant d’adresse, qu’il tua le serpent sans blesser son fils; et sur cette pensée il parla fort bien et avec beaucoup de vigueur.

M. le chancelier ayant dit au greffier de lire les desclarations, celle du droit annuel fut lue la première, puis celle de l’abolition pour les financiers moyennant les taxes avec la clause de l’hypothèque, la troisième la réduction des rentes au denier vingt. Je ne parlerai point du destail de ces desclarations, parceque je les auray imprimées. M. Bignon parla ensuite admirablement avec une grande vertu, faisant connoistre en termes fort doux l’injustice de ces trois desclarations, dit que le roy estoit sur son trosne plein de majesté et de terreur, mais qu’il y avoit un autre trosne intérieur et spirituel, qui estoit le cœur de ses sujets, où il devoit régner; que c’estoit le trosne où Dieu mesme prenoit plaisir de demeurer, et enfin, après avoir parlé très fortement et très respectueusement, il finit disant : «Puisque Vostre Majesté veut estre obéie et qu’elle agit avec la plénitude entière de sa puissance, par son très exprès commandement et par le seul respect que nous devons à la présence de Sa Majesté, je requiers qu’il soit mis lu, vu et regisiré. » Cette harangue satisfit extresmement toute la compagnie ; mais le roy me parut l’escouter avec peine et n’y pas prendre plaisir.

Ap rès, M. le chancelier monta au roy, demanda ensuite l’avis aux deux pairs ecclésiastiques, puis aux pairs laïques et mareschaux de France, et après descendit aux présiclens de la cour, qui dirent, l’un après l’autre, que ces trois desclarations contenoient des clauses sy importantes qu’ils n’en pouvoient pas dire leur avis présentement. Ensuite M. le chancelier demanda l’avis au premier banc des conseillers d’Estat et maistres des requestes, sans aller à Messieurs du parlement, soit par paresse ou qu’il jugeast qu’ils luy diroient la mesme chose que les présidens, et après estant remonté au roy et redescendu

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

en sa place, il prononça en la forme ordinaire, sinon qu’il dit seule- Décemb. 1665. ment : « Ce consentant le procureur général, et non ce requérant. » Ensuite le roy se leva, descendit et dit un mot, en passant, au premier président, et après M. le chancelier leur parla et dit que le roy luy avoit, commandé de leur dire qu’il entendoit que sa volonté fust exécutée , et il leur deffendit d’en deslibérer. Ensuite chacun se sépara.

Cette mesme matinée; M. le duc d’Orléans porta les mesmes descîarations à la chambre des comptes, accompagné du mareschal du Plessis, de MM. cl’Aligre et de Sève. J’ay sçu que M. d’Aligre avoit fort bien parlé, et le premier président très fortement. M. le Prince fut aussy à la cour des aydes, accompagné du mareschal d’Estampes, de MM. Pussort et de La Fosse. M. Pussort marcha le premier et porta la parole, quoyqu’il soit bien moins ancien conseiller d’Estat que M. de La Fosse. Tout le monde est surpris de cette entreprise extraordinaire et sans exemple, et qui marque la fierté de M. Pussort, qui prétend en s’eslevant ainsy arriver plus tost aux sceaux; car, dans le conseil de la réformation de la justice, il parle sur tout devant le roy. M. de Vertamon et M. de Morangis luy donnent des louanges de grand mérite, et enfin il fait paroistre son dessein dans toute sa conduite.

Ap rès le disner de cette journée, je fus au Palais pour l’affaire de Poissy, au rapport de M. Bignon. Il y eut beaucoup de chaleur entre luy et M. Boulanger.

Le mercredy 2 3 décembre, je fus le matin chez M. le chancelier, à la chambre de justice, en ayant reçu un billet. Tous Messieurs estant assemblés, M. Poncet lut l’arrest de M. de Guénégaud, après l’arrest pour l’abolition des financiers registré au parlement, et M. le chancelier luy dit de lire seulement à ces causes, etc. M. de Massenau demanda la lecture de l’arrest, n’ayant pas esté au parlement. Ce qui fut fait, et ensuite chacun, sans parler, fut de l’avis de l’enregistrement. Après quelques discours de conversation, M, le chancelier ayant dit que la chambre ne se tiendroit pas tous les jours, que, pour luy, il n’y viendroit pas, chacun jugea que c’estoit pour marquer que

JOURNAL

Décemb, 1 665. M. Poncet y présideroit. Après il se leva, et, s’approchant de moy, il me dit, fort bas, cpie le roy me dispensoit de plus servir dans la chambre. Ne Payant pas entendu d’abord, je le fis répéter, et luy dis que je recevois cet ordre avec respect et que j’y obéirois. Il en dit autant à MM. Regnard et Brillac, et, tournant ensuite de l’autre costé, il alla en dire autant à M. de Massenau, et puis se retira. Le compliment fut aussytost public dans la chambre, et il me parut que les autres en furent surpris; car leur conservation leur est injurieuse. Au sortir, je vins chez M. Le Pelletier, où je trouvai M. Le Tellier avec M. Brillac. Je luy dis, en riant, que j’estois licencié et luy demandois une compagnie de gens de pied; il me respondit fort obligeamment.

J’ay sçu que le roy avoit dit : « L’on m’a dit que Pussort avoit marché devant son ancien et pris la parole au-dessus de luy. Pourquoy cela? Par quelle raison cela se fait-il? » Et que personne ne luy avoit respondu. J’ay sçu aussy, de deux ou trois costés, que, lorsque j’entrai dans le parlement en robe de satin, l’on renouvela les histoires passées et l’on parla de moy fort avantageusement. J’escris cela non par vanité, mais pour me faire souvenir à moy-mesme combien il est important de bien faire et de maintenir cette réputation de probité. J’appris encore qu’une personne, Mme des Brosses, estant taxée à vingt mille escus, alla voir M. Hotman, qui luy promit merveilles; que, y estant retournée, il luy dit qu’il avoit trouvé M. Colbert fort irrité contre elle , parce qu’elle avoit gagné l’esprit de M. de Moussy en faveur de M. Fouquet; néantmoins que, si elle vouloit s’ayder, on luy feroit plaisir; qu’elle sçavoit que le dit sieur de Moussy avoit pris des mtérests dans des traités, et que, si elle vouloit en donner des mémoires, elle pourroit sortir d’affaire; que sur ce discours elle s’estoit retirée, disant ne pouvoir respondre à cette proposition.

.Pay oublié cl’escrire cy-devant que j’ay esté averti que l’on recherchoit à Amiens l’affaire pour l’adjudication par moy faite des octroys, sur les mémoires donnés par Querieu et par le lieutenant général, et que M. de Muyn estoit chargé de l’examiner et qu’il devoit venir icy en informer M. Colbert. Cette conduite me fait connoistre combien

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

je dois rendre grâces à Dieu de m’avoir empesché de tomber en Décemb. 166 beaucoup de fautes par facilité, et de m’avoir inspiré d’avoir mis une clause extraordinaire, dans cette adjudication, de faculté de rachat perpétuel en faveur de la ville, qui ferme la bouche à tous ceux qui voudroient se plaindre.

Le samedy 26 décembre, lendemain de Noël, je fus à Amboille et revins le dimanche. Il faisoit une gelée très rude, et la rivière gela en moins de vingt-quatre heures. J’appris, au retour, que le samedy le roy avoit donné l’audience de congé à l’ambassadeur d’Angleterre, qui s’estoit plaint que le roy eust pris l’alliance des Hollandois contre les intérests de son maistre; que M. de Beaufort eust coulé à fond deux vaisseaux anglois; que le roy ne luy avoit fait aucune justice du mauvais traitement que ses domestiques avoient reçu de ceux de la princesse de Carignan, et enfin qu’il avoit parlé très fièrement et en termes peu respectueux, et, comme il parloit en anglois, il avoit mis par escrit, en françois, son discours, afin que le truchement n’en omist aucune parole; que le roy avoit rougi deux ou trois fois de colère, et néantmoins qu’il avoit respondu fort doucement. Quelqu’un m’a dit qu’il avoit ajouté que les roys de Portugal1, de Danemark2 et cle Suède3, et le prince palatin4, prenoient part à toutes ses injures. Ainsy chacun croit la guerre desclarée. Nos ambassadeurs sont aussy revenus d’Angleterre et sont descendus à Cayeux, et logés à Pandé, près de Saint-Valéry5.

Le mercredy 3o décembre, M. Bouvart6, conseiller de la quatrième, ayant proposé dans sa chambre qu’il seroit bon de s’assembler pour remercier le roy du droit annuel qu’il avoit donné aux

1 Alphonse VI, roi de Portugal depuis

le 6 novembre i656 jusqu’au 23 septem¬

bre 1667, où il fut déposé. Il ne mourut

qu’en i683.

5 Frédéric III, roi de Danemark de 1 648 à 1 670.

* Charles XI, de 1660 à 1697.

* Charles -Louis de Bavière fut élec¬

teur palatin de l’an i648 à l’an 1680.

5 Saint-Valery-sur-Somme.

6 a Se donne entièrement à sa charge, et, bien qu’il soithonneste homme et sans attache à ses intérests, n’a pas néantmoins grand crédit dans sa chambre, estant lousjours singulier en ses avis. » ( Tableau du parlement.)

JOURNAL

Janvier 1666. compagnies souveraines, sa proposition fut deslibérée dans sa chambre et portée aux autres, qui résolurent de demander l’assemblée; mais la proposition fut changée, et il fut dit pour voir ce qui estoit à faire sur les édits. Ce mesme jour, je convins avec M. Le Pelletier, président, d’acheter sa charge d’avocat du roy du Chastelet, pour soixantehuit mille livres la procuration, qui est deux mille livres plus qu’elle 11e luy avoit cousté.

Le jeudy dernier décembre, les députés des enquestes ayant demandé à la grand’ chambre l’assemblée, M. le premier président leur dit les deffenses du roy, et qu’ils dévoient en faire rapport dans leurs chambres. Ce qu’ayant fait, il avoit esté deslibéré de persévérer à demander l’assemblée nonobstant les deffenses. Je sçus que le roy tesmoignoit estre fort ayse de cette résolution pour tesmoigner sa colère contre la compagnie1. Ce mesme jour, M. Le Pelletier passa sa procuration pour résigner, et la porta à M. Faure, aux parties casuelles, pour signer le rôle. L’on me dit, le soir, que M. du Gué-Bagnols, qui avoit acheté la charge de conseiller du Chastelet de M. Sachot, avoit fait sçavoir de M. le chancelier s’il scelleroit les lettres, et que M. le chancelier avoit fait respondre qu’il ne les scelleroit pas si l’officier n’avoit vingt-cinq ans. Ce mesme jour, l’on jugea l’information de M. Le Pelletier, qui avoit obtenu des provisions en survivance de la charge de son frère, et ce pour passer à une autre charge et ne pas attendre à vingt-sept ans.

Le vendredy ier jour de 1666, le matin, chez M. Le Pelletier, avec MM. Boucherat et de Fourcy, pour le mariage de Mlle Boucherat avec M. de Nesmond, où il se trouvoit soy-disant des difficultés. Le bruit court que la paix d’Angleterre est faite et que l’ambassadeur demeurera icy tout le mois de janvier.

Le lundy 4 janvier, j’appris chez M. le premier président que M. le chancelier avoit promis de sceller les lettres de M. de Bagnols,

1 «Je voulois me servir de cetle ren- pagnie, ou de ma juste sévérité à punir contre pour faire un exemple éclatant, ou ses attentats.» ( Mémoires de Louis XIV, de l’entier assujettissement de cette coin- t. II, p. 48.)

D’OLIVIER LEFÈVRE D’GRMESSON.

dont je fus très content, ne pouvant plus y avoir difficulté pour Janvier 1666. mon fils.

Le mardy 5 janvier, je sçus que M. Faure avoit fait signer le rôle à M. Colbert, et que M. Colbert, ayant lu le nom de mon fils, avoit demandé qui c’estoit, et que M. Faure avoit respondu que c’estoit pour le fils de M. d’Ormesson, maistre des requestes, et que M. Colbert avoit signé sans dire mot. Le soir, je fis les Roys chez M. de Fourcy, avec sa seule famille.

Le mercredy 6 janvier, feste des Roys, je fus le matin au Louvre, et j’entendis la messe du roy; de là, disner chez M. le premier président, et avec luy à vespres à Saint-Germain-des-Prés. L’on négocioit fort pour tascher d’esloigner l’assemblée des chambres, de la part des officiers sages, pour esviter les mauvaises suites, si l’on faisoit trop ou trop peu; car, du costé du roy, il vouloit l’assemblée, résolu d’exiler le premier qui parleroit. La gelée, qui a commencé la veille de Noël, continue très rude. Le soir, Mme de Sevigné, Colanges, Sanzé et toute la famille soupèrent au logis.

Le jeudy 7 janvier, le matin, chez M. Bechamel, retirer le rôle; de là payer 2,200 livres à M. Faure, et retirer sa quittance, et ensuite la porter chez M. Sestre pour la faire contrôler à M. Colbert. Il me tesmoigna toute la bonne volonté possible, et ensuite je fus payer le marc d’or.

Le vendredy 8 janvier, M. Jassaut vint au conseil se plaindre à M. le chancelier qu’il avoit signé un arrest pour informer contre luy d’une rébellion prétendue faite à un exempt qui avoit voulu emprisonner M. Masson, son beau-frère. J’ay sçu que l’arrest nommoit M. de La Pieynie pour informer en général, et que M. Jassaut et M. de Flandre estoient condamnés à payer solidairement la taxe et par corps.

Le samedy 9 janvier, le matin, je fus prendre M. Aubourg, garde des rôles, pour présenter à M. le chancelier les provisions de l’office pour mon fils. Il ne fit point de difficulté aux quittances, comme M. Vigneron nous l’avoit fait craindre. Arrivant chez M. le chancelier,

JOURNAL

Janvier 1666. nous y trouvasmes grand désordre, parceque le feu estoit à sa maison, au dessous de la chambre de Mme la chancelière. MM. Le Pelletier y vinrent après que le feu, qui avoit pris par une cheminée de la maison de M. de Rochefort, eust esté esteint. M. le chancelier scella nos lettres et celles de M. Du Gué, que M. Poncet apporta, avec des termes fort obligeans. Il scella mesme des lettres pour la pension, disant que, s’d n’y en avoit point d’attachée à la charge, il en donneroit une très volontiers à mon fils. En un mot, il en usa avec toute fhonnesteté possible, et sans qu’il fist la moindre difficulté sur les quittances, qui estoient différentes de celles de Du Gué, n’ayant point payé le prest à cause que la procuration de M. Le Pelletier estoit du dernier décembre. Au sortir, je fus à Nostre-Dame fort content, pour remercier Dieu; car je craignois fort les difficultés à cause du chagrin qu’on a contre moy à la cour, et le bruit avoit esté respandu partout que j’avois esté refusé. De Nostre-Dame, chez Mme de Neuville et M. le premier président, qui fut fort ayse de ce bon succès, et il approuvoit que j’eusse donné cette charge à mon fds, ne sçachant comment placer le sien, quoyqu’il ait une dispense d’age vérifiée.

Le dimanche 10 janvier, je fus avec mon fils chez M. Aubourg, chez le lieutenant civil, chez M. le procureur général du parlement, qui fit mille amitiés à mon fils; chez M. Brigalier, ancien avocat du roy au Chastelet, voir le père Cossart, etc. Après le disner, à Saint- Nicolas-des-Champs.

Le lundy 1 1 janvier, le matin, au Palais, où j’appris que M. Jassaut avoit reçu ordre d’aller à Brives-la-Gaillarde, quoyqu’il eust remis dans la prison M. Masson, son beau-frère. Cette action de sévérité estonne tout le monde; on en donne le conseil à M. Hotman pour faire réussir l’affaire des taxes. Chacun est dans la consternation et on ne parle que des grands malheurs qui doivent arriver durant cette année 1666. On parle des astrologues qui en ont escrit, il y a longtemps. Enfin les esprits sont fort alarmés. On ne dit plus la paix avec l’Angleterre; au contraire, guerre; voilà l’estât des choses.

Le soir, chez M. le premier président , qui me dit que M. Le Tellier

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 437

luy estoit venu dire, de la part du roy, qu’il donnast le lendemain l’assemblée des chambres, et qu’il vouloil finir cette affaire avant d’aller en Picardie voir les troupes. M. le premier président estoit fort embarrassé quel parti prendre, ou de soustenir la deslibération, ou de l’empescher, voyant le péril de tous costés. Nous le vismes avec M. Boucherat sur leur mariage.

Le mardy 1 2 janvier, il y eut assemblée de chambres au parlement, où M. le premier président fit la relation des deffenses du roy et de l’ordre qu’il avoitreçu d’assembler le parlement. Après qu’il eut fini, toute la compagnie demeura dans le silence; et, après quelque temps, personne n’ouvrant la bouche, M. Le Coigneux, président de la Tournelle, se leva, et chacun le suivit, l’un après l’autre; et ainsy la compagnie se sépara sans qu’il y fust dit une seule parole, la consternation paroissant sur le visage de tous. Il n’y a point d’exemple d’une chose pareille dans le parlement1 II.

Le mercredy i3 janvier, je fus le matin chez M. le chancelier, au conseil. Au sortir, je fus porter les lettres de la pension de mon fds à M. de Guénégaud-du-Plessis, pour les signer; ce qu’il fit de bonne

I Le despotisme qui commençait à s’établir provoqua des chansons satiriques, dont on trouve quelques-unes dans le recueil de Maurepas, à la date de 1666 (t. II, f° 453):

Le peuple, que jadis Dieu gouvernoit luy-mesme, Lassé de son bonheur voulut avoir un roy ;

Eli bien ! dit le Seigneur, peuple ingrat et sans foy , Tu sentiras bientost le joug du diadème.

Celuy que je mettrai dans ce degré suprême, Comme un cruel vautour, viendra fondre sur toy ; Ses seules volontés luy serviront de loy,

Et rien n’assouvira son avarice extreme;

II trouvera tousjours mille nouveaux moyens Pour te ravir l’honneur, la franchise et les biens ; En vain tu le plaindras de sa toute-puissance.

Ce peuple en vit l'effet : il en fut estonné ;

Ainsy règne aujourd'huy par les vœux de la France Le monarque absolu que Dieu nous a donné.

Exerce sans orgueil la puissance suprême ,

Mets ton ame au-dessus de toutes les grandeurs ; Montre-toy revestu de tes propres splendeurs,

Et fais par tes vertus fleurir le diadème.

Que l’estranger te craigne et que ton peuple t’aime ; N’amasse des trésors que dans le fond des cœurs ; Distribue avec choix les biens et les honneurs; Soumets les grands aux loys et t’y soumets loy-mesme ;

Que l’encens des flatteurs ne t’enteste jamais;

De ces pestes de cour deslivre ton palais ;

Que la vérité seule approche Ion oreille.

Prince , tout devant toy par cet art flescliira ;

Des hommes et des roys tu seras la merveille;

Mais ce grand art, hélas! qui te l’enseignera?

Ce roy de gloire environné,

Plus sage que César, plus vaillant qu’ Alexandre , Ou dit que Dieu nous l'a donné ;

Hélas ! s’il vouloit le reprendre.

Janvier

JOURNAL

Janvier 1 6f>6. grâce. Je dois icy remarquer que M. Le Tellier avoit refusé de les signer avant le sceau, quoyqu’on luy eust demandé cette grâce pour en faciliter le sceau, et que depuis quelles avoient esté scellées, il avoit encore refusé de les signer pour ne pas se faire d’affaire avec M. Colbert. Cette action marque sa foiblesse, et qu’il ne faut pas espérer qu’il fasse le moindre office pour ses amis, s’il y connoist un peu de hasard. Cela me paroist d’une grande foiblesse plustost que d’une grande prudence.

Le jeudy i4 janvier, le matin, en l’hostel de Grammont, chez M. Le Brun, qui travailla à mon portrait au pastel, et avec toute l’amitié possible; Mlle Doublet y estoit. Après disner, chez M. Boucherat, où le mariage estoit presque rompu, y ayant beaucoup de chagrin de part et d’autre. Je sçus comme le roy avoit donné audience, le mardy, après-micly, à Messieurs du clergé, sur l’arrest des grands jours, et que M. Lévesque d’Amiens avoit fait les remonstrances, avoit parlé fort bien , mais trop longuement; et que le mercredy, après le disner, ils avoient eu conférence chez M. le chancelier, où il avoit esté fait lecture de leur cahier, par lequel ils demandoient 1 ; restablissement de leur juridiction ecclésiastique , comme elL estoit autrefois.

Le vendredy î 5 janvier, après le disner, au conseil. Le soir, chez M. le premier président, où je fis conclure le mariage et signer les articles, quoyque le jour précédent il semblast tout rompu.

Le samedy i 6 janvier, M. l’archevesque de Vienne me vint parler de son affaire, dont j’estois rapporteur, contre l’abbé de Saint- Antoine pour sa visite. La reyne mère avoit la fièvre et estoit fort mal.

Le lundy î 8 janvier, M. de Turenne alla en Picardie pour la revue des troupes, parceque le roy, à cause de l’extrémité de la reyne mère, n’y pouvoit aller.

Le mardy 19 janvier, je fus le matin au Palais, et vis M. ie procureur général avec M. le curé de Saint-Nicolas, pour l’arrest sur la pension sur sa cure; disner chez M. le chancelier, où M. de La Fosse, en présence de MM. de La Chambre et Maissat, me dit que je per-

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

dois beaucoup à la reyne mère; qu’après la mort de mon père, des Janvier 166G.

dames avoient parlé à la reyne mère en sa faveur pour avoir la place de

mon père, et quelle avoit dit qu’elle ne parleroit que pour M. d'Or-

messon, non pas tant à cause de luy que parcequ’il y alloit de la

gloire de son fds. J’ajouterai sur ce sujet que ma femme ayant acheté

ce mesme jour des glaces pour un carrosse chez un marchand, et

luy ayant dit qu’il falloit les porter chez M. d’Ormesson , ce marchand ,

à ce nom , s’estoit escrié et avoit dit mille choses qui marquoient son

estime extraordinaire, et cela sur l’opinion publique, car il ne me

connoissoit pas. C’est une grâce de Dieu qu’il faut conserver en bien

faisant .

Après le disner, au conseil des parties, où il ne fut rapporté qu’une grande affaire en contrariété d’arrest, par M. d’Auhray. Le soir, avec mon fds, chez le lieutenant civil, qui nous dit avoir esté le matin à Sainte-Geneviève, pour faire descendre la chasse pour la reyne mère.

De là, chez M. le premier président et chez Mme de Neuville, sur le plaidoyer de M. d’Ableiges, son fds, aux requestes du Palais.

Le mercredy 20 janvier, j’appris que la reyne mère estoit morte la nuit, à cinq heures du matin1; elle avoit communié à minuit, et avoit tesmoigné une fermeté et une vertu admirables jusques à la fin. C’est une perte très grande pour la France, et elle est fort regrettée de tout le monde. Le roy est allé à Versailles, et Monsieur à Saint-Cloud.

Le jeudy 21 janvier, chez M. Le Brun, pour la continuation de mon portrait , où il travailla avec plaisir, et la ressemblance y sera admirable.

Le vendredy 22 janvier, conseil; je rapportai une requeste contre un arrest de M. Foulé, qui fut cassé. Il s’agissoit de Mme de Marans et de Dolet.

Le samedy 2 3 janvier, je commençai les sollicitations des officiers du Chastelet, pour la présentation des lettres de mon fils et avoir son soit monstre.

1 Voy. les Mémoires de Mme de Motteville et de Mlu de Montpensier.

JOURNAL

janvier 1666. Le dimanche 24 janvier, je continuai les mesmes sollicitations, et portai les lettres chez M. Marcais; qui avoit esté commis sur requeste par M. le lieutenant civil.

Le lundy 2 5 janvier, au matin, j’achevai cinq visites, afin de voir tous Messieurs chez eux; car ce n’est pas assez d’y avoir esté, il faut les voir. Je fus ensuite au Chastelet, où je trouvai M. Du Gué-Bagnols, qui devoit prendre la loy, et M. Chauvelin, qui sollicitoit son soit monstre pour une charge de conseiller; il y eut un petit incident pour sçavoir de qui Ton parleroit le premier, ou de Chauvelin ou de mon fils. Quoyque ce pas ne servist de rien pour leurs charges, néantmoins, nonobstant la civilité que je leur avois faite la veille chez eux, il y eut quelque négociation. Je priai M. Marcais de leur faire honte de nommer mon fds le dernier; ils prirent cela pour une delférence, et voulurent céder. Ainsy l’on parla de mon fils devant M. Chauvelin, et à cause de cela je fis civilité à sa mère au retour du Chastelet. Ce mesme matin, je fus à la noce de M. Nesmond avec Mlle Boucherat, à Saint-Gervais. M. l’évesque de Bayeux les maria et leur fit un discours fort bien. Il n’y avoit que les plus proches, M. le premier président, le président de Nesmond, etc.

Le soir, nous fusmes, M. et Mme de La Grange, ma femme et moy, à la noce, chez M. Boucherat, où il n’y avoit qu’une table servie de viandes et de fruits, sans autre service. Toute la famille du premier président y estoit hors luy, celle de M. de Nesmond, M. Le Pelletier, le président de La Grange 1, le président de Fourcy, MM. de Thil, Aubier et d’Ormesson , les femmes, Mme et Mlle Souspire fort agréable.

Le mardy 26 janvier, le matin, au conseil; je rapportai plusieurs

1 Président de la deuxième chambre des requêtes. Le Tableau du parlement le caractérise ainsi : « A l’esprit ardent et emporté, opiniaslre, intéressé, affectant néantmoins de rendre la justice et la rendant à des amis et des ennemis dans

sa chambre; sert ceux qui se fient en luy, quand l’occasion s’en présente ; présume de soy et le porte haut; a son frère conseiller d’église. M. de Saint-Pierre, de la première, est fort de ses amis et le gouverne. »

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 441

requestes. M. Pussort y estoit, qui prit à tasche de former des difïi- janvier iGOO. cullés, et M. le chancelier n’osoit décider contre luy. Chacun le remarqua et avec quelque peine. Je rapportai la requeste de Mlle de Pomraereu contre M. son frère, sur leurs différends.

Après le disner, je fus voir le procureur du roy du Chastelet, puis M. de Jouy, qui s’estoit cassé le bras; M. de Nesmond; M. Bignon, pour le prier de vouloir estre le tesmoin de mon fils; il en fut fort ayse, et me dit comme on avoit accoustumé de luy envoyer la quittance du droit annuel , qu’on ne luy avoit point encore envoyée , et il ne sçavoit si c’estoit pour se venger de sa dernière action. De là, chez M. Boucherat, où l’on me dit les difficultés que M. Pussort avoit faites à mes requestes, et que l’on avoit parlé fort bien pour moy.

Le mercredy 27 janvier, je fus avec MM. Boucherat, de Fourcy, de Bermond1, de Paris et de Boissy, et avec les autres députés du parlement, à Saint-Germain, pour faire les complimens au roy sur la mort de la reyne mère. Le carrosse de M. de Montmort le conseiller versa à la montagne. Arrivés à Saint-Germain, Messieurs du parlement furent dans la chambre qui leur estoit préparée. M. Boucherat et moy montasmes en haut chez le roy, que nous saluasmes lorsqu’il passoit de sa petite chambre pour entrer dans sa grande chambre et donner ses audiences. Nous estions assez proches de sa chaire, derrière MM. Turenne, de Villeroy, du Lude, Rose, qui s’ouvroient pour nous faire voir. M. le premier président lit fort bien son compliment; le premier président de la chambre des comptes aussy; le premier président de la cour des aydes hésita et se troubla, et après le président des monnoyes. Les procureurs et avocats généraux font, après chaque cour, leurs complimens séparés. Les complimens finis, M. de Turenne dit au roy que M. Boucherat estoit là et qu’il estoit des amis de M. le premier président, et le roy respondit:

« Et d’Ormesson, qui est aussy de ses bons amis. »

1 Conseiller de la première chambre lemcnl attaché au Palais; est aimé et esdes enquêtes. « A beaucoup d’esprit et très limé dans sa chambre. » ( Tableau du pardélicat, capable de servir ses amis, nul- lement . )

JOURNAL

Janvier 1666. Je fus après à la messe du roy, où estoient la reyne, M. le dauphin, Monsieur et Mlle de La Vallière, que la reyne a prise auprès d’elle par complaisance pour le roy. En quoy elle est fort sage. Cette demoiselle ne me parut point belle; elle a les yeux fort beaux et le teint, mais elle est descharnée, les joues cousues, la bouche1 et les dents laides, le bout du nez gros et le visage fort long. En vérité, je fus surpris de la trouver si peu belle. Après la messe, la reyne reçut les mesmes complimens des compagnies, que le roy entendit dans la foule et incognito. Il n’en fut point fait à M. le dauphin en particulier. Je sçus que le roy avoit trouvé mauvais que M. de Rieux luy eust fait un compliment sur sa perte , disant que cela ne se faisoit qu’entre particuliers, et que luy ne les recevoit que des corps.

Je fus disner avec M. Boucherat, chez M. Le Tellier, qui nous avoit priés; MM. Le Pelletier et de Fourcy y vinrent. Le roy ne donnoit point à disner aux compagnies, ce'qui paroissoit extraordinaire. Mais l’on mena disner les principaux aux tables ordinaires du roy et de la reyne. Je sçus qu’il y avoit eu contestation entre les correcteurs et auditeurs de la chambre des comptes, qui prétendoient estre admis à la députation avec les maistres. Ils n’y avoient point esté lors de la mort de Louis XIII et à la naissance de M. le dauphin, mais à la réception du légat. Les maistres disoient que cette différence venoit de ce que, lorsque la chambre recevoit ordre du roy de faire quelque compliment, les correcteurs et auditeurs y estoient mandés comme faisant partie de la chambre; mais, lorsque les maistres les faisoient d’office, ils n’y estoient point appelés, comme n’estant point de la deslibération. Sur cette difficulté, le roy prononça que les uns et les autres donneroient leurs mémoires, et ce pendant qu’il en seroit usé comme à la mort de Louis XIII , c’est-à-dire les correcteurs exclus. Après le disner, nous fusmes voir M. de Turenne, et de là nous montasmes en carrosse avec M. le premier président. Nous des-

' La chanson reprochée à Bussy, et qui fui une des causes de son exil , parle aussi de

. ce bec amoureux

Qui d’une oreille à l’antre va.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

cendismes à Saint-Cloud, allasmes saluer M. le duc d’Orléans, et re- janvier 1666. vinsmes coucher à Paris.

Ce jour fut publiée la desclaration de la guerre avec l’Angleterre, par le lieutenant civil dans les places, à son de trompe.

Le jeudy 28 janvier, le soir, chez M. Gillot, drapier rue Saint- Honoré, pour voir passer le convoy de la reyne mère, que l’on portoit à Saint- Denys. L’ordre de cette cérémonie estoit que les compagnies des gardes suisses et ffançoises estoient en baye depuis le Louvre jusques à la porte Saint-Denys. La marche estoit de sept ou huit carrosses de deuil à six chevaux blancs, pleins de dames. Après, les deux compagnies de mousquetaires, chacun un flambeau de cire blanche à la main, et un crespe sur le chapeau et sur les tambours et timballes, avec leurs casaques ordinaires; les clievau- légers de mesme; les petits officiers de la maison vestus de deuil, à pied; les autres officiers à cheval, vestus aussy de deuil, leurs chevaux houssés et caparaçonnés de deuil. Après marchoient deux carrosses de deuil , dont les chevaux estoient couverts de drap noir avec une croix de tabis1 blanc; puis le carrosse de M. farchevesque d’Auch, grand aumosnier de la reyne mère. Après venoient cinq carrosses, dans chacun desquels estoit une princesse du sang, remplis de duchesses et princesses estrangères, sans ordre ny préséance entre elles. Les cinq princesses estoient Mlle d’Orléans2, M11e d’Alençon3, Mme la Princesse, Mme de Longueville et Mmc de Carignan. Après estoient les pages à cheval, aussy vestus de deuil; puis tous les valets de pied autour du chariot où estoit le corps. Ce chariot estoit attelé de six chevaux caparaçonnés de velours noir avec des croix de toile chargent; sur le chariot, une représentation fort large et fort haute couverte cl’un grand drap de velours, avec la croix de toile d’argent aux quatre coins, avec les armes, brodé d’un demy-pied d’hermine. Les quatre coins de ce poile estoient portés par quatre aumosniers en surplis et manteau noir à cheval. Venoient ensuite les gardes de la

1 Sorte de gros taffetas. ton. (Voy. tes Mémoirescle cetle princesse.)

J M“e de Monlpensier, fdle aînée de Cas- 3 Elisabeth d’Orléans, duch. d’Alençon.

JOURNAL

Février 1666. reyne, vestus de deuil, leurs chevaux caparaçonnés, leurs carabines renversées et la crosse en haut. Après marchoit la compagnie des gens d’armes du roy, et elle fermoit le convoy. Tous ceux cpii estoient du convoy portoient un flambeau blanc à la main.

L’ordre ne fut pas bien observé; car cette pompe marcha à trois foys, et non pas d’une suite, faute de s’entendre. Le corps de la reyne mère avoit esté gardé dans le Louvre, et tousjours il y avoil eu des évesques et des abbés de la part du clergé, deux duchesses et deux dames de la cour, des religieux capucins et feudlans, et des ecclésiastiques de la paroisse. Le peuple y avoit esté admis pour prier Dieu pour elle, y ayant des gardes pour empesclier la foule. Ainsy a fini la reyne mère, dont la mort est le premier des malheurs que l’on redoute durant cette fascheuse année 1666, dont la crainte est sy extraordinaire que l’on ne parle d’autre chose. La guerre d’Angleterre est le second. Le chagrin est sy universellement respandu que l’on se resjouit des disgrâces, et on les désire comme un remède aux maux présens. Je crains, quoyque le mal soit grand, que le remède ne soyl pire.

Le roy a reflusé aux officiers du Chastelet la descharge du prest, quoyqu’ils l’eussent tousjours obtenue jusques à présent, et, lorsqu’ils alléguèrent leurs arrests à M. Colbert, il leur dit que c’esloient des arrests donnés durant la guerre. Le bruit court que le pape a fait renverser la pyramide1 avec cérémonie, et que c’est une rupture.

Le samedy 3o janvier, le dégel ayant commencé le matin, il tonna le soir trois coups avec de grands esclairs; ce qui surprit beaucoup et donna lieu à croire que cette année 1666 sera remplie de grands malheurs. C’est une opinion sy extraordinairement respandue dans tous les esprits, que l’on ne parle d’autre chose.

Le jeudy 3 février, le soir, M. de Lamoignon me vint dire que M. Du Bois et son fils avoient, le matin, consulté M. Colbert pour sçavoir s’il traiteroit de la charge d’avocat du roy que possédoit

1 Celle pyramide avail été élevée en conlre le marquis de Créqui, ambassaréparalion de l'attentai commis, en i G63 , deur de France à Rome.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

VL Brigalier; que M. Colbert avoit trouvé excessif le prix de soixante- Février 1C66.

quinze mille livres qu’on en demandoit; que le roy fixeroit assurément

le prix des charges du Cliastelet, sans avoir voulu dire à combien;

il dit que ce seroit un avantage, car il seroit bientost le premier,

parceque M. Le Pelletier ne tarderoit pas à vendre. Sur ce, luy ayant

esté respondu qu’il avoit vendu, il demanda à qui, et luy ayant esté

dit que c’estoit à M. d’Ormesson, il demanda s’il estoit reçu et en

parla comme d’une chose nouvelle pour luy, et sur ce M. le premier

président craignoit qu’il ne pust survenir quelque difficulté sy je re-

tarclois la réception de mon fils. Néantmoins nous résolusmes que

mon fils plaideroit sa cause auparavant.

Le vendredy 4 février, je rapportai au conseil les requestes de M. de Pomereu et de mademoiselle sa sœur, lesquels furent entendus, et la demoiselle parla fort bien. On les convia de donner un blanc signé ès mains de M. le chancelier pour les accorder. Au sortir, je fus chez M. l’archevesque de Bordeaux pour l’affaire de VI. Lévesque d’Agen, à cause de l’interdit qu’il avoit jeté sur les cordeliers de Villeneuve, qui n’avoient pas voulu souffrir sa visite, et j’appris que les grands vicaires de Bordeaux avoieni levé l’interdit par provision, et il me parut que la conduite de M. d’Agen n’estoit pas approuvée, n’estant pas assez prudente et modérée.

Le samedy 5 février, M. de Fourcy accompagna M. Marcais, qui alla chez MM. de Machault, doyen du conseil, président de Mesmes, et Bignon, avocat général, pour recevoir leurs dépositions pour la réception de mon fils.

Le dimanche 6 février, je vis, le matin, M. le président de Mesmes pour le prier de faire finir le lendemain une grande affaire commencée à l’audience, afin que mon fils pust plaider le mardy. Je fus chez M. le premier président pour cela; il me retint à. disner avec MM. Ferrand, Regnard, Brillac, Sainctot et du Tillet. Il fit dire à M. de Mesmes d’achever Iç lendemain l’audience, sinon la remettre au mercredy. Le soir, M. et Mme de Bar et M. l’abbé [de Bar] vinrent souper avec nous.

JOURNAL

février i « i 6 G .

Le lundy 7 février, M. de Mesmes fit achever son affaire d audience, et la pressa sy fort quelle finit à onze heures et demye. Le soir, je fus souper chez M. le premier président, qui avoit esté à la chasse. Je vis auparavant M. de Maisons, qui avoit souhaité estre averti de la cause de mon fils.

Le mardy 8 février, le matin, au Palais. L’affaire des consignations entre la grand’ chambre et la chambre de l’édit fut deslibérée, etfarrest de la chambre de l’édit qui avoit retenu la connoissance fut cassé. MM. de Maisons et de Mesmes parurent fort opposés. L’audience ne fut ouverte qu’après neuf heures. Je fis retarder l’horloge. Mon fils plaida sa cause et fort bien. L’audience estoit extraordinairement pleine et de juges et cl’avocats, par curiosité. Il acheva parceque l’heure ne sonna pas, et chacun en parut très content. Y estoient MM. le premier président, présidens de Maisons et de Mesmes, MM. de Bellièvre, d’Orgeval, Pinon, Le Jay et moy. Au sortir, à la buvette, tous Messieurs m’en firent compliment, et ajoutèrent que d’une petite cause il en avoit fait une grande, sans rien dire hors de son sujet. Les anciens avocats Gautier, Lhoste, Lambin et autres m’en tesmoignèrent estre fort satisfaits, et tous prophétisent que mon fils sera un jour capable des plus grandes charges, ayant tous les beaux talens qu’il fait paroistre.

A micly, je commençai mes sollicitations pour le Chastelet.

Le mercredy 9 février, le matin, solliciter; de là au conseil, et à midy achever les sollicitations. A trois heures, Mme de Sévigny m’amena M. Pellisson1 et Mlle de Scudéry2, qui me tesmoignèrent toute

1 Paul Pellisson-Fontanier, né en 1 624, mort en i6g3. Il avait été commis et confident de Fouquet; il fut enfermé à la Bastille en 1661 , et y resta plus de quatre ans. Il composa en faveur du surintendant d’éloquents plaidoyers. On a aussi de lui une histoire de l’Académie française.

2 Madeleine de Scudéry, née au Havre en 1607, morte en 1701. Ses romans de la Clélie et de Cyrus avaient encore, à

cette époque, une grande réputation. Son inclination pour Pellisson, dont la laideur était remarquable, donna lieu au couplet suivant, qui se trouve dans le recueil manuscrit de Maurepas (t. II, p. 5ii) :

u Tout suit l'amoureux empire;

Ce n’est point une chanson ;

L’on dit que Sapho soupire

Pour le docte Pellisson.

— Eh bien ! eh bien ! qu’en voulez-vous dire ?

N’est-il pas joli garçon?»

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

l’amitié possible sur l’histoire du procès de M. Fouquet. Je leur mon- Février 1666 trai mes escrits et mes avis, dont ils furent fort contens.

Le jeudy 10 février, mon bis fut reçu au Chastelet avec toute l’honnesteté possible, Messieurs ne luy ayant pas fait prendre de loy et luy ayant fait prester le serment. Après son information jugée ,

MM. les présidens de Fourcy, de La Grange, de Lezeau, conseiller et abbé de Colanges , d’Eaubonne , nous assistèrent à l’entrée de Messieurs avec bien de l’amitié. Enfin mon fils entre dans cette charge avec toute l’estime et la réputation qu’on y puisse entrer. Je prie Dieu qu’il l’augmente par sa bonne conduite. M. Marcais luy dit ces mots : Hoc solum quœso lit maximam tai expectationem impieas.

Après midy, remercier le dit sieur Marcais et M. le lieutenant civil, et de là chez M. Le Brun pour achever mon portrait, où vint M. Besnard pour le portrait de M. le premier président, et il ne l’obtint pas.

J’ay omis d’escrire en leur lieu deux fascheuses affaires arrivées aux pères Jésuites, l’une du père Le Clerc, procureur général de leur ordre, qui avoit grand crédit parmy eux et qui estoit choisi pour estre confesseur de la duchesse de Savoye, lequel estant mesme averti que sa mauvaise conduite estoit descouverte, ne laissa pas de revenir icy, croyant dissiper par sa présence tout ce qui avoit esté dit; mais il fut retenu prisonnier à Orléans, et l’on a vérifié qu’il avoit consommé plus de quatre à cinq cent mille livres, et qu’il entretenoit une fille desbauchée dans la rue des Escoulïles et se conduisoit mal.

L’autre du père Faverolles, qui estoit un prédicateur fort estimé dans leur maison, lequel, dans des conférences qu’il avoit eues avec Mme Du Tillet, s’estoit clesbauché et faisoit une vie scandaleuse avec elle, et s’estoit retiré des Jésuites. Mais, comme il avoit fait ses vœux, les pères Jésuites le firent prendre prisonnier, il y a environ quinze jours, et il fut pris chez la dite dame, le matin, y ayant passé la nuit, et fut conduit au collège des Jésuites, nonobstant que cette dame voulust donner deux mille escus à l’exempt pour le laisser sauver. Les ennemis des Jésuites font valoir ces accidens fascheux, dont les grandes communautés ne se peuvent pas garantir.

JOURNAL

Février

1666. Le vendredy 1 1 février, ma femme fut, avec M. et Mme de Bar, à Saint-Denys, pour assister au service de la reyne mère. Mon fds y fut avec les officiers du Chastelet. Le soir, j’appris que les compagnies du parlement, en robes rouges, de la chambre des comptes, cour des aydes, hostel de ville, Chastelet et Université, s’estant assemblées dans Saint-Denys et ayant pris leurs places , Mme la duchesse d’Orléans, Mademoiselle et M1Ie d’Alençon, représentant le deuil, arrivèrent menées par Monsieur, M. le Prince et M. le duc d’Anguien; que les dames, toutes couvertes de deuil, s’estoient mises dans les premières chaires du chœur, à la droite du costé du chœur, et le parlement au dessous du mesme costé, quelques chaires vides entre deux. De l’autre costé, à gauche, s’estoient mis les trois princes, et la chambre des comptes au-dessous, plusieurs chaires entre deux. Les évesques, en grand nombre, estoient sur un eschaffaud à la droite, et les ambassadeurs de l’autre costé. M. l’archevesque d’Auch, grand aumosnier de la reyne mère, avoit fait le service, assisté de deux évesques et de grand nombre de prestres revestus. Le sieur Sainctot, maistre des cérémonies, lors de l’offrande, ayant fait révérence pour venir quérir le deuil, après avoir salué l’autel, le corps, le deuil, avoit salué les évesques, puis les ambassadeurs, et ensuite le parlement et les autres cours, dont Messieurs du parlement se tenant offensés, M. le premier président avoit dit fort haut, «Sainctot, la cour ne reçoit point vos révérences, puisque vous ne les faites pas comme il est accoustumé , » et s’estoit retourné et couvert. Le deuil, allant et revenant de l’offrande, avoit suivi le mesme ordre de révérences. M. le premier président les avoit reçues, et avoit salué Monsieur le bonnet à la main. Après l’offerte, M. l’évesque d’Amiens1 avoit fait l’oraison funèbre fort mal, ayant dit mille choses peu judicieuses, et avoit parlé plus de cinq quarts d’heure. Enfin, le service estant fini après quatre heures, Messieurs du parlement avoient marché à la suite du deuil, et MM. les évesques estoient sortis par

1 Le père Faure, ancien cordelicr, qui fut successivement évêque de Glandève et d’Amiens.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 449

la porte à costé du chœur. Toutes les cours avoient esté conduites dans les lieux où elles dévoient manger, mais avec grande confusion, et, comme on n’avoit pas cru quelles dussent disner si tard, n’y ayant point eu de lumières préparées, on avoit esté réduit à les faire esclairer avec des flambeaux de poix, que les laquais avoient portés, et tous ne revinrent qu’à neuf heures au soir. Voilà ce que j’ay appris de plus remarquable; le reste de la cérémonie sera sans doute imprimé fort exactement.

L’ordre de ces révérences, et ce mot, Saindot, ont fait bien discourir depuis. Monsieur mesme s’est plaint que les présidens ne l’avoient pas salué, lorsqu’il avoit salué le parlement; néantmoins il est convenu que M. le premier président l’avoit salué, mais que les autres ne l’avoient pas fait. Le parlement se fonde sur l’exemple du service fait au feu roy Louis XIII. Les évesques allèguent d’autres exemples précédens. Enfin, l’on prétend que cet ordre nouveau est l’ouvrage de M. Le Tellier avec M. l’archevesque de Sens, et par la considération du clergé assemblé, et pour tousjours mortifier MM. les présidens à mortier.

Le dimanche i3 février, je fus le matin, avec mon fils, saluer M. le duc de Verneuil dans l’abbaye de Saint-Germain. De là, chez M. le Prince et M. le Duc, qui nous reçurent très obligeamment.

Il est arrivé, il y a quelques jours, une histoire qui fait du bruit. M. l’abbé Amelot estant, avec des dames de condition, à la comédie des machines, et M. de Vassé y estant arrivé, une femme qu’il entretient luy ayant dit que ces dames l’avoient ostée de sa place, il s’emporta contre M. l’abbé Amelot et luy dit cent sottises, auxquelles l’abbé ne répliqua pas. Ayant laissé passer quelques jours pour attendre sy M. de Vassé luy en feroit satisfaction, il en fit informer sourdement, et ayant obtenu un décret de prise de corps contre un quidam nommé Vassé, il avoit fait arrester Vassé et escrouer au Cliastelet, d’où il avoit esté tiré une heure après par M. le lieutenant particulier. Les plaintes en avoient esté portées au roy, qui avoit

Févi

JOURNAL

Février 1666, renvoyé l’affaire aux juges, et l’on disoit que les amis taschoient de l’accommoder.

Le lundy i4 février, la cause où mon fds avoit plaidé fut jugée au parlement, et il la perdit, tous ayant dit qu’il avoit gagné la sienne, ayant très Lien plaidé. Ce mesme matin, je fus au service de M. de Flamanville, à Saint-Paul; il avoit espousé en secondes noces la lille aisnée du feu président Molé, sœur aisnée de Mme d’Hocquincourt.

Le mardy 1 5 février, je fus, le soir, chez M. le premier président, (jui estoit revenu de Saint-Germain, et il me tesmoigna avoir entretenu le roy trois quarts d’heure fort agréablement. M. le chancelier revint ce jour-là de Saint-Germain coucher à Versailles, et le lendemain à Paris.

Le mercredy 16 février, après midy, travailler chez M. d’Aligre, où j’appris que M. Hotman estoit intendant des finances en place de M. Colbert, qui se contentoit du contrôle général des finances. M. d’Herbigny me vint voir, estant de retour de Champagne; il me dit bien des choses de M. de Machault et de M. Hotman.

Le vendredy 18 février, après midy, conseil des parties, où fut jugée l’instance entre Mme d’Asserac et la dame de Montafilan, prétendue femme du sieur de Rosmadec. Le procès fut évoqué de Paris, renvoyé à Dijon, sans provision pour la fille de la Montafilan, prétendue issue de ce mariage. Le conseil ayant ordonné la communication d’une requeste, dont je suis le rapporteur, à MM. Boucherat et La Marguerie, le premier n’avoit point fait difficulté de venir chez moy, qui suis leur ancien; mais La Marguerie en fit difficulté.

Le lundy . \ les chambres du parlement furent assemblées

1 La date exacte 11’est marquée ni pour ce paragraphe ni pour le suivant. LouisXIV parle , dans ses Mémoires (l. II , p. 53-85) , de ce différend entre le clergé et le parlement. On peut, en comparant ce passage avec la relation des gens du roi, se convaincre qu’ils atténuèrent singulièrement ce que le langage du roi avait de blessant.

Je ne citerai que la fin : « Pour conclusion, respondant cà ce que le parlement m’avoit proposé de ne point aller à la cérémonie, je dis positivement que je voulois qu’on s’y trouvast, et mesme qu’il n’y manquast personne; et je lus obéi ponctuellement, mon dessein estant de faire voir à cette compagnie que je ne prononçois entre

pour résoudre ce qui estoit à faire au service de la reyne mère , qui m ars 1 66G. se devoit faire le lendemain, à cause des révérences. Les gens du roy furent députés pour aller à Saint-Germain représenter au roy les raisons de la compagnie, le supplier qu’il en fust usé en la manière accoustumée, sinon trouver bon qu’ils s’abstinssent d’aller à cette cérémonie. L’on convint que, le lendemain, chacun se trouvcroit à sept heures à la grand’cbambre pour entendre la response et voir ce qui seroit à faire.

Le mardy . , les gens du roy firent rapport au parlement de

la response du roy : qu’il entendoit leurs raisons très volontiers, qu’il leur feroit raison (sic), mais qu’en attendant, il ne pouvoit changer; désiroit que, sans leur faire préjudice, les cérémonies se fissent de mesme qu’à Saint-Denys, et trouvoit bon qu’ils fissent tel registre qu’ils voudroient, et mesme qu’ils ne reçussent point les révérences de Sainctot. Après ces rapports, le parlement fut à Nostre-Dame.

M. l’arc.hevesque de Paris y fit. le service. M. l’archevesque de Rouen 1 y prononça l’oraison funèbre avec l’applaudissement de toute la compagnie. Le clergé fut salué comme à Saint-Denys, mais il n’estoit pas sur un eschaffaut, et le parlement demeura couvert lorsque le maistre des cérémonies luy fit les révérences 2.

Le samedy î 3 mars, le roy partit avec la reyne, Madame et toutes les dames de la cour, pour aller à Mouchy voir la revue de toutes les troupes3. Tout le monde crie fort contre la despense que le roy fait faire aux officiers pour estre braves, voulant des choses fort inutiles pour le service, les compagnies de cavalerie constant plus de vingt mille livres d’argent aux capitaines, outre les deux mille escus donnés par le roy.

elle et le clergé que comme entre deux particuliers, sans autre considération que celle de l’ordre public et de la justice de leur cause. »

1 De Harlay de Clianvalon, qui devint archevêque de Paris après la mort d’Hardouin de Péréfixe.

2 Le journal saute immédiatement au 1 3 mars 1666. L explication de cette lacune se trouve au mois suivant, p. 452.

3 Voy. sur ce camp et les revues passées par le roi, les Mémoires de Louis XI V, t. II, p. 82-84. Ces manœuvres durèrent trois jours.

JOURNAL

Mars 1666. Le lundy 1 5 mars, l’on me dit que le roy avoit donné à M. de Verneuil, pour trois ans1, le gouvernement de J^anguedoc, vacant par la mort de M. le prince de Conty, et que M. de Verneuil ayant esté à Senlis trouver le roy (avec le cardinal Ursin, que M. le commandeur de Souvré y avoit mené, et à Chantilly), il reçut ce présent. L’on me dit que M. le duc d’Orléans avoit demandé ce gouvernement au roy, et avoit tesmoigné mescontentement du refus2, et, en effet, il estoit venu de Saint-Germain à cause de la maladie de sa fille, soit que ce fust la cause véritable ou le prétexte. On dit que M. le duc de Luxembourg3 est soupçonné d’avoir donné ce conseil4 et travaillé à une lettre que Monsieur avoit escrite, et qu’il est renvoyé doucement à Ligny, et que, sans l’assemblée du clergé, M. l’arcbevesque de Sens seroit aussy renvoyé.

Le jeudy 18 mars, au conseil des finances, M. Colbert y estant, je rapportai un procès d’un nommé Billon contre les courtiers de Bordeaux. Il parut qu’il changea trois fois d’avis pour prendre le contraire du mien. M. Hotman y prit place comme intendant des finances, au lieu de M. Colbert. MM. de Breteuil et Hervart s’y trouvèrent aussy, parceque leur remboursement n’estoit pas achevé; car M. Hotman a trouvé moyen de faire avancer les payemens des assignations, afin de les osier l’un et l’autre, parcequ’ils ne s’y doivent plus trouver après leur remboursement. L’on dit que cette charge ne couste rien à M. Hotman, et que le roy rembourse M. Colbert, dont le crédit est plus grand qu’il n’a jamais esté, et qui est le maistre.

J’ay omis durant un mois, à cause de l’occupation de mon quartier, à escrire exactement ce qui est arrivé de remarquable. J’en ay regret. Ainsy je ne remarquerai qu’en gros les choses arrivées.

1 Mémoires de Louis XIV , t. II, p. 97. « L’on peut joindre qu’ayant résolu de ne plus donner les gouvernemens que pour trois uns j etc. »

* Voy. Mémoires Je Louis XIV, t. 11, p. 96 et suiv. Comparez les Mémoires de Mn< de Montpensier, à l’année 1666.

3 François-Henri de Montmorenci Bouleville, duc de Luxembourg, maréchal en 1675, mort en 1695.

“ « Mon frère et ma sœur estant peuteslre encore aigris par les discours de quelques brouillons, etc.» ( Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 97.)

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

Le roy fut avec toute la cour voir la revue des troupes, près de Avril 1666. Mouchy; elle dura trois jours: le premier, à les mettre en bataille, et les deux autres à les faire deffiler. Il y avoit quinze mille hommes.

L’on convient qu’il ne se peut voir des troupes plus belles et plus magnifiques, les officiers ayant fait des despenses extresmes. La compagnie de M. de La Trousse1 fut trouvée l’une des plus belles. Le roy luy a donné cinq cens escus. L’on prend occasion de cette grande despense pour murmurer, et de la foule que les peuples souffrent de cette marche inutile. L’on dit que dans les pays estrangers et ennemis on appelle le roy le cadet de la revue .

Le jeudy, le fils de M. le premier président prit sa loy et la rendit le samedy. Il fit fort bien et fut reçu fort agréablement dans la compagnie. M. le président de Maisons, qui n’estoit pas bien avec M. le premier président depuis la réception de M. de Nesmond , prit cette occasion pour se raccommoder, et en usa de fort bonne grâce.

M. le chancelier n’ayant pu entrer un jour à la chambre de justice , les rapporteurs adressèrent la parole à M. Besnard, qui estoit l’ancien. M. Pussort prétendit qu’il devoit présider. Il y eut quelques paroles, M. Pussort disant qu’il s’estonnoit et qu’aucun de MM. les maistres des requestes ne luy avoit disputé. Besnard répliqua assez fortement, et dit: « Croyez-vous, parceque vous avez porté la parole à la cour des aydes, audessus de vostre ancien, que vous le deviez faire partout? » La possession demeura à M. Besnard; l’affaire n’a pas eu de suites.

Le jeudy 1 5 avril, je donnai à disner à M. de Brillac et à M. Parmentier, pour faire dresser les procès-verbaux de visite de l’hostel de Saint-Denys, que j’achète. J’en avois dressé les lettres patentes, et M. le chancelier me les scella le lundy malin, 12 avril, extraordinairement et fort obligeamment 2. M. Vigneron , secrétaire du roy,

1 Philippe-Auguste Le Hardi, marquis 2 On trouve dans le tome XLII de la

de La Trousse, sous-lieutenant des gen- correspondance du chancelier Séguier, darmes-dauphins. (Cf. Mme de Sévigné. ) f° 1 3, une lettre autographe d’Olivier d’Or-

JOURNAL

Avril 1666. me les signa le lundy après midy; je les portai chez M. de Harlay, qui avoit refusé le matin de me donner des conclusions sur une copie. Le mardy i3 avril, M. de Brillac me donna arrest, et le lendemain je fis entendre les tesmoins et fis faire le procès-verbal de visite.

Le vendredy 16 avril, le sieur Del Campe, maistre d’académie1 fort estimé, accusé de fausse monnoye, et qui avoit esté pris par des compagnies des gardes que le roy avoit commandées (ce qui fut fait fort adroitement), fut exécuté à la Croix-du-Tirouer, par condamnation de la cour des monnoyes, et eut la teste tranchée. Les archers, ayant cru sans raison qu’on vouloit le sauver, tirèrent et firent grand désordre; en sorte qu’il y eut un homme crevé dans la presse, et qui fut porté au Chastelet, et d’autres tués et blessés.

L’on dit que le roy a accepté la médiation entre Espagne et Portugal, pour faire la paix. L’on dit que c’est par honneur, et qu’il la souhaite parcequ’il ne peut l’empescher 2. L’on prétend que la paix de Munster 3 s’avance, et que les Allemands 11e veulent point attirer la guerre chez eux. L’on n’espère pas la paix avec l’Angleterre 4 ; néantmoins l’on ne croit pas que la guerre dure.

M. de Breteuil, ayant reçu son remboursement, ne va plus au conseil.

Sur les plaintes du clergé contre le plaidoyer de M. Talon, le roy

messon au chancelier, pour lui demander d’accorder l’aliénation de cette maison , qui dépendait de l’abbaye de Saint-Denis. Cette lettre, d’une authenticité incontestable, est de la même écriture que le journal.

1 Le mot académie désignait surtout alors le lieu où les jeunes nobles apprenaient à monter à cheval.

2 Les Mémoires de Louis XIV, t. Il, p. g5- 100 , prouvent qu’il mettait peu de loyauté dans cette négociation. Il s’efforçait d’entretenir la guerre entre le Portugal et l’Espagne, en promettant au roi de Portu¬

gal des secours qu’il ne pouvait pas ou ne voulait pas lui fournir. « Je travaillois seulement, dit-il , à l’entretenir d’espérance, sans m’engager à rompre avant le temps les mesures que j’avois prises. » (Cf. les Négociations pour la succession d’Espagne. )

3 II s’agit de la paix avec l’évêque de Munster, van Galen , contre lequel Louis XIV avait envoyé des troupes commandées par Pradel.

4 Voy. sur les négociations avec l’Angleterre les Mémoires de Louis XIV, t II. p. 107-109.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 455

avoit donné des commissaires pour l’examiner : MM. de Morangis, Avril 1 666 Poncet et Boucherai. L’on dit que ces messieurs estant, allés pour conférer avec M. Talon, chez luy, par ordre de M. Colbert, M. Talon s’estoit excusé de les voir, feignant d’avoir pris un remède, et ce, parcequ’il ne vouloit rendre compte de son discours qu’à M. le chancelier, et vouloit. en faire une affaire commune du parquet, et, depuis, il n’a pas fait une visite à aucun de ces messieurs. Chacun censure cette desmarche de trois conseillers d’Estat chez M. Talon; mais l’on dit qu’il faut obéir en toutes choses. M. Talon a donné un escrit qui explique son plaidoyer; j’en ay copie.

L’assemblée du clergé est finie, ayant donné deux millions quatre cent mille livres fort honnestement.

Le dimanche 18 avril, le matin et après le disner, au service à la paroisse, où M. Amelot-Chaillou1, maistre des requestes, fut eslu marguillier, au lieu de M. Tallemant.

Le lundy 19 avril, le matin au Palais, pour retirer des conclusions sur les lettres patentes pour l’acquisition de l’hostcl Saint-Denys 2.

M. le procureur général en fit une grande affaire, avec beaucoup de difficultés, et me donna luy-mesme de sa main ses conclusions, ayant fait rappeler M. de La Fons exprès, pour luy dire qu’il avoit dit à son secrétaire de ne rien prendre, et, en effet, je luy avois présenté deux pistoles qu’il refusa.

Le mardy 20 avril, M. de Brillac me donna arresl, qui fut signé, expédié et deslivré le mesme matin. Je dois icy remarquer, pour m’obliger à la reconnoissance , que, dans cette affaire, j’ay trouvé toutes les honnestetés que je pouvois souhaiter, chacun se pressant de 111e faire plaisir, et ny les experts, nyPerault, le greffier de l’escritoire, ny le sieur Cliarpy, secrétaire de M. de Brillac, ny mesme son copiste, n’ayant pas voulu prendre mon argent, quelque instance que j’aye

1 Jacques Amelot, seigneur de Cliail- sçail mesler ses divertissemens avec scs lou, reçu maître des requêtes en juillet interests.»

1 65 1 . Le Portrait des maîtres des requêtes ~ Cet hôtel était situé rue des Quatre -

le caractérise ainsi : « A bien de l’esprit et

Fils.

JOURNAL

Avril . 666. faite pour les y engager, me faisant tous entendre l’estime qu’ils avoient pour moy depuis l’affaire de M. Fouquet.

Le mercredy 21 avril, je fus voir, avec M. Le Laboureur, M. le Prince. Il me reçut fort obligeamment, et luy ayant parlé de l’affaire que je faisois sous sa protection avec M. le cardinal de Retz1, il me tesmoigna estre fort ayse de m’obliger, et convint de tout ce que je souhaiterois pour ma sûreté, qui est de me donner quittance de l’indemnité et des droits seigneuriaux, comme s’il les avoit reçus de moy.

Cette apresdisnée, j’achevai l’accommodement de M. le président de Ponnnereu avec MUe sa sœur, et il luy fut compté quarante mille livres.

Le jeudy saint 22 avril, je fis mes pasques à la paroisse, à cause que je faisois estât d’aller à Saint-Denys le samedy matin, après le disner, avec MM. Le Laboureur, La Fons, Desnot et Boullard, notaires. Nous nous trouvasmes chez M. Caillet, où nous arrestasmes tous nos contrats pour les signer le samedy.

Le vendredy 2 3 avril, le matin, à la Passion et au service à Saint- Nicolas. Le soir, je fus lire tous les actes que je devois signer pour mon affaire à MM. Auzanet et Isalis, et je les fis rire en leur disant que tous les gens ne vouloient point de mon argent, et que je n’osois leur en présenter, de crainte qu’ils ne fissent de mesme.

Le samedy 24 avril, je fus dès le matin avec M. Le Laboureur, sa femme et M. Desnot, à Saint-Denys. Je fis signer par le supérieur et par le secrétaire tous les actes capitulaires que j’avois corrigés, et j’achevai tout avec dom Laumer, le premier mobile de toute cette affaire. Je fus à cheval à Ormesson, et revins disner à Paris.

Ap rès le disner, je fus chez M. de Bermond, où nous signasmes tous nos contrats, et M. Le Laboureur les emporta pour les faire signer à M. le Prince, à Chantilly. M. de Lomeau, avocat, y estoit, qui trouva toutes mes formalités en bon estât. M. de Bermond me fit voir

Le cardinal de Retz était abbé commendataire de Saint-Denis.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

sa maison, qui estoit fort belle, avec une vue admirable et fort bien Mai 1666. disposée. Ainsy voilà l’acquisition de l’hostel Saint-Denys achevée; chacun trouve que c’est à grand marché. Cela despend des réparations qui sont à faire, et pourvu que la despense n’en soit pas trop grande. Je prie Dieu qu’il agrée etbesnisse cette acquisition, dans laquelle j’ay tasché de prendre toutes les précautions pour la rendre sure.

Le dimanche de Pasques, 2 B avril, le matin, au service de la paroisse; après le disner, à Nostre-Dame et au Temple, à l’ordinaire.

M. dTIeudicourt disna avec nous; il revenoit de Saint-Germain.

Le lundy 26 avril, le matin, chez M. de Lezeau, avec MM. d’Estampes et La Fosse, pour le procès de M. l’archevesque de Bordeaux contre M. le marquis de Sourdis. Là, j’appris que M. le chancelier n’avoit point tenu les rémissions, le vendredy saint, avec les conseillers d’Eslat et raaistres des requestes, comme il avoit accoustumé, dont on se plaignoit, et qu’il avoit donné le sceau le jeudy saint, où il avoit expédié seul toutes les rémissions.

Après le disner, je fus à Amboille avec toute la famille. Le merc.redy 28 avril, Mrae Pradel vint disner avec nous, qui nous dit la paix faite entre les Hollandois et l’évesque de Munster, et que la reyne d’Angleterre travailloit à celle de France et d’Angleterre1.

Le samedy icr mai, MM. Pelletier-Soucy, Cordemoy et Fleury me vinrent voir, et nous revinsmes ensemble, dimanche au soir, à Paris.

Le timon du carrosse rompit à la montagne de Champigny, et MM. de Cordemoy et Fleury, parune besvue, revinrent à Paris à pied.

Le lundy 3 mai, M. Desnot m’apporta tous les contrats de l’hostel de Saint-Denys signés de M. le Prince. Je fus travailler chez M. de Lezeau avec MM. de Mesgrigny et La Marguerie. J’appris les éveschés donnés : Autun, à M. l’abbé Roquette; Périgueux, à M. de Mascon,

(le père Le Boultz, cy- devant évesque d’Acqs; l’on estoit fort scandai isé de ce changement par pur intérest et avarice); Mascon, à M. l’abbé de Saint-Pouanges, et Acqs, à M. l’abbé de Bar.

1 Voy. Mémoires de Louis XIV, t. J I , p. 107-109.

JOURNAL

Mai 1666. J’appris aussy le voyage de M. de La Feuillade, avec le chevalier de Béthune et Mongeorge, à Madrid, pour se battre contre Saint- Aulnays, que l’on accusoit d’avoir mal parlé du roy 1 et d’avoir pris une devise insolente, dans son estendart, contre les lys. M. le chevalier de Béthune, ayant trouvé Saint-Aulnays chez luy, iuy proposa le combat. Saint-Aulnays répliqua que c’estoit une calomnie; qu’il n’avoit jamais parlé du roy qu’avec respect et qu’il n’avoit ny troupes ny estendart, et qu’après cela, sy M. de La Feuillade vouloit se battre, il marcheroit quatre jours de suite sur le pavé., avec une espée et un poignard, et que, sy on l’attaquoit, il se deffendroit. M. le chevalier de Béthune luy ayant demandé ce désaveu par escrit, il le donna de sa main; et M. de La Feuillade luy ayant fait dire encore qu’il sortist de la ville un quart de lieue, Saint-Aulnays demeura ferme à ne point sortir. Après quoy, M. de La Feuillade et sa troupe partirent et revinrent apportant l’escrit; et, à son retour, le roy l’a fort bien reçu, et a donné l’abbaye de Saint-Remy, de Reims, à M. l’archevesque d’Embrun, son frère. L’on croit que ce voyage a esté fait de l’agrément du roy 2.

Le voyage de M. le chancelier et du conseil à Saint-Germain est remis à la semaine prochaine, à cause d’une revue qui se fait cette semaine, et parceque Ruel est occupé par les troupes.

Le roy vint le jeudy3, à Paris, voir la reyne d’Angleterre, les manufactures des Gobelins, l’estât de l’arsenal et un faiseur de glaces de miroirs establi dans le faubourg Saint-Antoine 4, et il disna chez M. le rnareschal de Grammont. M. le duc de Chaulnes a ordre de partir bientost, et partira dans huitaine, ainsy qu’il me le dit hier. La disposition de Rome n’est point agréable pour la France , le pape ne

Voy. Mémoires de Louis XIV, I. il, p 192-194. Il écrit Saint-Aunuy.

' Louis XIV (t. II, p. 192, 193) dit positivement le contraire : «J’avois appris une action assez extraordinaire que La Feuillade avoit faite sans m’en parler. »

3 Le journal n’indique pas si c’est le jeudi 6 mai ou le jeudi i3 mai.

4 Voy. Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 235-238, sur les encouragements donnés à l’industrie. (Cf. la Muze historique, lettre du 22 novembre 1 665. )

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

pouvant oublier les mauvais traitemens qu’il croit avoir reçus. Il a Mai iGG6. lait six cardinaux, et les quatre destinés pour les couronnes n’ont point esté faits.

Le mercredy tg mai, mon fils le chevalier partit pour aller à Lyon, par le bateau d’Auxerre, avec le valet de chambre de M. le chevalier de La Vrilhère, qui a bien voulu le mener avec luy à Malthe. M. DuFerrier, chanoine d’Alby, s’estant trouvé dans le dessein d’aller par la mesme route à Narbonne, il est parti en mesme temps que luy et m’a promis d’en avoir soin jusques à Avignon. M. le commandeur de Souvré et M. de Berrieu m’ont donné des lettres de recommandation pour Malthe, et le père Cossart, pour le père Boucher, jésuite, en cas que mon fils fasse séjour à Rome.

J’oubliois que, le mardy îR mai, je fus à Saint-Germain, pour le conseil, avec MM. Besnard et Boulanger. Je disnai chez M. le chancelier avec MM. de Rocquelaure, Poncet et Boulanger, et je rapportai, après le disner, le procès du sieur de Préfontaines, avocat général à Rouen, contre un nommé Borel, domestique du sieur de Colombières; un autre, entre le nommé Marchand de Lignières, contre le sieur Saint-Martin-La-Goullière, pour une noblesse. M. le chancelier se portoit bien et avoit vidé une pierre la nuit. La chaleur estoit extresme et plus violente qu’au mois de juillet.

Ce jour, le roy revint de Versailles avec la cour, à micly, pour donner audience à Kœnigsmark, ambassadeur extraordinaire de Suède1. Je vis, le soir, M. de Turenne, sans apprendre d’autres nouvelles que celles du despart de l’armée navale des costes de Provence pour passer le destroit, et l’on disoit que les Anglois, qui estoient à la rade de Tanger, s’estoient retirés à Portsmouth, en Angleterre. Je revins le soir avec ces messieurs.

Le vendredy 2 1 mai, je fus coucher à Amboille et revins le lendemain. La sécheresse estoit extresme et tous les foins bruslés.

M. Besnard m’a dit qu’il avoit esté nommé, par M. Colbert, pour

1 Sur les négociations entre, la France et la Suède, voyez Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 19V199.

JOURNAL

Juin 1 6G6. une commission qui s’establissoit à Pans pour juger les appellations des commissaires des provinces sur la recherche des faux nobles. Cette recherche fait crier dans les provinces, parceque l’on oblige tous les nobles, mesme des meilleures familles, de représenter leurs titres. J’ay sçu aussy que le roy a nommé des conseillers d’Estat et des évesques pour voir l’affaire de M. l’évesque d’Aleth1, sur les plaintes qui se font contre luy. L’assemblée se fait chez M. de Vertamon, qui est assis au bout de la table, M. l’archevesque d’Arles d’un costé, M. Boucherat de l’autre; après, MM. les évesques de Chartres, de Mende et de Périgueux, et les abbés Le Camus et Saint-Michel. Ils sont assis selon l’antiquité de conseillers d’Estat.

Le samedy 29 mai, la cour partit de Saint-Germain pour Versailles, y demeurer quatre jours, et de là aller à Fontainebleau avec le conseil et la chambre de justice. Ce jour, sortit de la Bastille M. Dejean, commis de M. de Guénégaud, après avoir satisfait à sa taxe de quatre-vingt mille livres, et avoir payé son séjour à la Bastdle, à raison de huit livres par jour. Le mesme jour, partit Mlle de Nemours2, la cadette, pour estre reyne de Portugal. M. l’évesque de Laon va avec elle; elle doit estre mariée à La Rochelle avant de s’embarquer. L’on dit que le roy retire de cette maison le duché d’Aumale et le donne à M1!e de La Vallière; que c’est un signe de retraite et de changement.

Le dimanche 3o mai, je fus, le matin, travailler avec M. Morin chez M. de Machault. Je vis M. de Turenne.

Le 1 5 juin, les nouvelles arrivèrent d’un grand combat naval entre les Anglois et les Hollandois, et que les premiers avoient esté battus. D’apr ès les relations, le combat avoit commencé le 1 1 juin, continué le 1 2 , et fini le 1 3. Le général Monck commandoit les Anglois, et l’amiral Ruyter les Hollandois. Ce dernier et l’amiral Tromp firent des merveilles. Les Hollandois disent que les Anglois y ont perdu

1 Nicolas Pavillon, évêque d’Aleth. On mours, connue sous le nom de M d'Au-

l'accusail de jansénisme. male, épousa Alphonse Vi le 26 juin

Marie -Françoise- Élisabeth de Ne- 1666.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

plus de trente vaisseaux, et eux quatre seulement, et sur l’un des- Juin 1666. quels, par malheur, se trouvèrent M. le comte de Guiclie et le prince de iVlonaco, qui furent obligés de se jeter à la mer et furent sauvés.

Les Anglois prétendent avoir gagné la bataille, et en ont fait des feux de joye dans Londres. Ce qui est certain, c’est que le combat a esté fort rude, et que les Hollandois y ont eu l’avantage.

La surveille de la Pentecoste [vendredy i4 juin], j’allai à Amboille et y reçus ma sœur, qui revenoit de Langres et de La Charité.

Je la ramenai le samedy [12 juin] dans son couvent, à Paris, où elle rentra et fut reçue avec beaucoup de joye. Je retournai à Amboille passer la feste [1 3 juin]. M. l’évesque d’Olonne, qui estoit chez M. le curé, y prescba et disna avec nous. Le lundy i4 juin, je fus à Chessy. Le mardy i5 juin, à Pont-aux-Dames, où ma femme entra avec Mme de Guémené et Mme la présidente de Bailleul. Je retournai satisfait de ma fille, qui paroissoit fort contente, fort raisonnable et avoir de l’esprit. Le mercredy 16 juin, je passai par Guermantes, vis Mme Violle, et allai coucher à Amboille par une grande pluye, et le lendemain à Paris par une pluye bien plus extraordinaire.

Le samedy 19 juin, Mmc la mareschale de Clérembault a achevé de desmeubler l’bostel de Saint-Denys, estant logée dans l’ancienne maison de M. Fouquet, appartenant à M. Le Tillier, rue du Temple, et les clefs ont esté livrées.

Le lundy 2 1 juin, nous commençasmes à y faire porter nos meubles; mon fils y coucha dès le mercredy. Le jeudy nous fismes le reposoir dans la maison à l’ordinaire. Je portai le dais à la procession avec M. Amelot-Cliaillou faute d’autres, n’y ayant que le seul M. Forcoal en robe rouge.

Le samedy 26 juin, nous coucliasmes pour la première fois dans l’hostel de Saint-Denys, et prismes possession de nostre acquisition.

Je prie Dieu que ce soit avec sa besnédiction.

La cour est à Fontainebleau, d’où l’on croit qu’elle reviendra bientost à cause de la grossesse de la reyne. L’on parle d’une grande revue de troupes dans la prairie de Moret. L’on dit que toutes les

uiiict 1666. dames doivent camper trois jours, et que le roy a fait faire des tentes de toutes couleurs. L’on a ajouté que l’on feroit le siège de Moret dans les formes, pour montrer aux dames la manière de prendre les places. Le chagrin des malcontens, qui est fort général, traite celle revue d’une badinerie pour le roy et d’un jeu d’enfans, et qui n’est pas bien reçu par les estrangers. Il y en a qui croient que toutes les revues se termineront à quelque entreprise sérieuse sur la Flandre.

Je ne puis omettre d’esenre icy une histoire extraordinaire arrivée depuis un mois à Roye, qui peut estre dite un véritable miracle. Un soldat ayant esté contraint de mettre l’espée à la main contre son camarade, nommé La Plume, le tue; il est pris et condamné par les juges de Roye comme s’estant battu en duel. La dame de Cavoie, voisine de Roye, visite ce soldat par charité, le dispose à la mort, luy conseille d’avoir recours à la Sainte- Vierge, et luy met sur le corps un scapulaire. Ce soldat passe la nuit en prières, et, après avoir entendu la lecture de sa condamnation, s’estant encore mis en prières fort affligé , et attendant le lendemain pour estre pendu, il se relève fort gay. Un soldat, prisonnier dans le mesme cachot, luy ayant demandé la cause de ce changement si prompt, il luy dit : « C’est que je suis assuré que je n’en mourrai pas. La Vierge m’est apparue tenant son fils sur son bras gauche et sa robe blanche de la main droite; ayant baissé les yeux à cause de l’esclat, puis les ayant rouverts, je n’ay plus rien vu; mais j’ay senti mon cœur plein de joye, et qu’on me disoit : Tu rien mourras point. »

L’heure de l’exécution arrivée, ce soldat est conduit à la potence. 11 fait reproche au bourreau de ce qu’il trembloit. Il est pendu et secoué fort rudement. La corde ayant esté coupée par le bourreau, qui le croyoit mort, le corps tombe à terre de quinze pieds de haut et la teste frappe rudement le pavé. Le bourreau ayant aperçu qu’il respiroit encore, reprend la corde, la serre longtemps de toute sa force le genou contre l’estomac de ce misérable. Ne doutant pas qu’il fustmort, il le met sur une eschelle, la teste passant entre deux escheions, et, le visage contre terre, il le traisne trois tours sur le pavé

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

dans la grande place, et ensuite le jette sur le chemin, où il le laisse, juillet 1666. Un de ses camarades passant quelque temps après s’approche et le trouve qui respiroit encore. Il le fait saigner et transporter dans un village, où il revient comme d’un sommeil, sans douleur ny connoissance de ce qui s’estoit passé. M. l’abbé de Bar escrit cette histoire, ayant parlé à ce soldat et à Mme de Cavoie, avec MM. les évcsques de Glandève et d’Amiens. L’on en informe comme d’un miracle.

Du 29 juillet. Depuis un mois je n’ay point escrit exactement et. par jour, ne s’estant rien passé de considérable, sinon que M. Colbert vint un jour, assez diligemment, de Fontainebleau icy. Le bruit courut quelques jours après que le dernier des enfans de Mllc de La Vallière estoit mort 1 : c’estoit un garçon cslevé dans les Tuilleries. Elle avoit desjà perdu un autre garçon et une fille. L’on m’a dit que ce dernier ressembloit fort au roy, et que S. M. estant à Paris l’alloit voir souvent; que ceux qui estoient auprès de luy l’appcloient mon prince, et celle qui disoit cela prétendoit le sçavoir de la cousturière qui luy faisoit ses robes.

Les nouvelles de la guerre sont que Ruyter est à l’embouchure de la Tamise avec quatre-vingt-quatre vaisseaux de guerre et vingt bruslots, et l’on dit que les Anglois doivent bientost sortir pour un second combat; d’autres prétendent qu’ils traitent la paix à notre insçu2. Ce qui est certain, c’est que Ruyter a reffusé 2,000 hommes que le roy avoit envoyés à Calais pour mettre sur ses vaisseaux, disant qu’il n’en avoit aucun besoin. M. de Beaufort est dans la rivière de Lisbonne, en Portugal, pour favoriser le passage de la rcyne de Portugal.

Le jeudy et le vendredy de la semaine passée (28 et 24 juillet),

M. de Basville soustint deux actes de philosophie et de mathématiques avec toute la capacité possible. Le fils de M. le président de Maupeou, de mesme; et hyer et avant-hyer (mardy 27 juillet et mercredy 28), le fils de M. Besnard. M. le premier président fut présent aux actes de son lils et du fds de M. Besnard.

1 Louis de Bourbon mourut le i5 juil- 1 La paix de Bréda ne lui signée qu’au

let 1666. mois de juillet 1667.

JOURNAL

Août 1 666. Dimanche dernier (26 juillet), mourut M. le comte d’Harcourt1 subitement. Le bruit courut aussy de la mort de M. le chancelier. Il est vray qu’il a eu une fièvre à cause de son érésipèle; mais il s’en porte bien.

La chaleur a esté extresme, et tout Paris estoit tous les soir et matin au bain, les femmes avec beaucoup de liberté parmy les hommes.

Je donnai hyer (mercredy 28 juillet) à disner à MM. le président de Mauléon, Bornât, Gitard, architectes, abbé de Colanges, Le Pelletier et de Fourcy, pour résoudre le dessin de ma maison.

La revue a esté faite durant trois jours avec toute la magnificence possible, ne se pouvant voir de plus belles troupes de cavalerie2.

J’ay envoyé à Fontainebleau des lettres de confirmation pour en obtenir le sceau. M. Boucherat les présenta à M. le chancelier; M. le Prince les fit recommander, luy ayant escrit pour cela, ces lettres estant en son nom, et M. le chancelier les scella le mesme jour extraordinairement avec des termes fort obligeans pour moy.

Le vendrecly 3o juillet, je fus le soir, avec ma femme, coucher à Amboille. J’en partis à trois heures du matin, à cheval, et. j’arrivai d’une traite à dix heures à Fontainebleau, fort las. Je descendis chez M. Boucherat, qui me dit, à disner, la mort de M. de Bellejambe. Je doutai si je me montrerois, craignant qu’on ne dist que j’estois venu pour demander sa place. Je fus voir, après le disner, M. de Turenne, et nous convinsmes qu’il estoit bon de voir sur cela M. Le Tellier. Ainsy je me dispensai de voir personne le reste du jour.

Le dimanche ier aoust, je vis M. d’Harouis, qui me dit comme on avoit fort bien parlé de luy au roy, et que M. Colbert luy avoit dit qu’il envioit le bonheur de M. Delorme d’avoir un aussy bon ami que luy. Nulles nouvelles à la cour, les choses allant tousjours de mesme pied. Je visM. Le Tellier avec M. Boucherat; il me dit que je devois me montrer et me conduire à l’ordinaire, que le temps n’estoit pas pour moy, mais qu’il reviendroit. Je vis M. le chancelier, le remerciai et me res-

1 Henri de Lorraine, grand écuyer de ! Comparez les Mémoires de M,u de

France. Montpensier à l’année 1666.

jouis de sa meilleure santé. Il estoit assis avec assez bon visage. Après Août 1666. le disner, je vis MM. de Sève, d’Aligre et de Machault. De là, au chasteau, dans la chambre de M. le commandeur de Souvré, où estoient les joueurs. J’y saluai MM. de Villeroy, de Turerme, etc. et, après le jeu, je fus à la promenade avec MM. de Turenne et de Souvré. Ce dernier se plaignoit que M. Colbert vouloit establir que, dans la Méditerranée, les marchandises des Turcs, sous la bannière de France, ne pourvoient estre prises par les chevaliers de Maltlie, et disoit que c’estoit ruiner l’ordre de Malthe, parceque les Turcs ne traffiqueroient plus de leur chef, mais sous le nom des François. Le roy revint le soir du bain, et je vis tirer quelques grenades mises au bout d’une carabine dans un tampon de bois qui y esloit enfoncé.

Le lundy 2 aoust, je vis le matin MM. de La Vrillière et de Lyonne , qui me firent grandes civilités, au lever du roy, où S. M. me regarda deux fois; de là, chez M. le mareschal de Grammont, où l’on joua jusques à midy; disner avec M. de Turenne, auquel je dis que j’avois vu, par une lettre d’Amiens, que M. d’Elbeuf avoit esté, à la teste de deux compagnies de cavalerie, audevant de M. l’intendant, à une lieue d’Amiens, avoit tiré i’espée pour le saluer, et luy avoit fait tirer six volées de canon. Il fut surpris de cette conduite basse et misérable.

Après le disner, je retournai chez M. le mareschal de Grammont voir M. d’Harouis, qui jouoit, et le soir, à six heures, je montai à cheval et revins à Amboille en voyageant toute la nuit. Le temps estoit fort, obscur; je ne m’esgarai pas néantmoins. J’aperçus auclessous de Sucy un grand feu allumé, que je vis naistre et qui brusloit fort clair d’abord; il me parut changer de place; enfin il se fixa. Je crus que c’estoit une maison qui brusloit; néantmoins il estoit fort clair; je le vis durer plus d’une grosse demye-heure. Enfin, descendant de Sucy à Amboille, le vent qui venoit de ce costé-là me porta une odeur de soufre très forte qui dura jusques à l’estang, et la montagne m’ayant caché ce feu, je ne le vis plus et ne sçais combien il dura. Le matin m’estant informé s’il n’y avoit point eu de feu dans une maison, on me

JOURNAL

Août 1666. dit que non, mais que le tuilher de Chenevieres avoit vu ce mesme feu, et je jugeai qu’il faut que ce soit une vapeur enflammée. Ce qui marque une grande corruption de l’air.

Le mardy 3 aoust, je revins à Paris, et j’en donnai avis à ma femme, qui estoit à Chessy. Le soir, M. le procureur général m’envoya les conclusions sur mes lettres patentes fort obligeamment.

Le mercredy 4 aoust, M. le premier président me dit l’affaire de M. de Broglio, terminée le matin avec M. le Prince, pour la terre de Senonche, que M. le Duc retire pour employer l’argent des duchés que la reyne de Pologne a donnés à Mme sa femme1, et qui ont esté vendus à l’empereur, et, ce faisant, M. le premier président me dit le mariage de sa fille avec M. de Broglio. M. le Duc donne quinze cent mille livres pour cette terre.

Le vendredy 6 aoust, je fus avec mon fils, le matin, chez M. le Prince, qui me reçut fort honnestement, me dit avoir entretenu Auzanet avec M. le président Le Pelletier, sur le procès de M. Fouquet. 11 s’estendit fort sur cette matière et durant plus d’un gros quart d’heure.

Le lundy 9 aoust, les nouvelles vinrent du combat naval des Anglois et des Idollandois, et que ces derniers avoient esté battus. On disoit que Ruyter s’estoit retiré en Hollande, après que l’escadre de Zélande se fut retirée à cause de la mort de Jean Leersen, leur amiral; que Tromp avoit pris le large, et que Ruyter, se voyant ainsy sans secours, s’estoit retiré2. Une personne me dit que aussytost les Estats s’estoient assemblés, avoient fait de grandes plaintes du retardement de M. de Beaufort, et avoient fait dire à M. d’Estrades qu’ils voyoient bien que le roy les abusoit et qu’il vouloit les faire consommer avec les Anglois pour profiter de leur ruine , et qu’ils feroient la paix sans luy.

Le mardy 10 aoust, je fus avec M. le premier président à Versailles, où MM. Villedo et Mazières luy firent bonne chère. M. Cou-

1 Le duc d’Enghien avait épousé la nièce 2 Cetle bataille avait été livrée à l’emde Marie de Gonzague, reine de Pologne. boucluire de la Tamise.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

Ion l’escuyer y estoit. L’on parle du procès fait au prévost des mar- Août 1C66. chands de Lyon, pour les coups de baston donnés à Lanchenu, commis envoyé par M. Colbert pour le recouvrement des taxes. Il a esté condamné à avoir la teste tranchée, exécuté par effigie, sa maison rasée et ses biens, de plus de trente mille livres de revenu, confisqués.

M, Charrier a esté mis à la Bastille pour cette affaire. L’on dit quelle a de grandes suites, que beaucoup de gens y ont pris part, et la maison de M. de Villeroy. M. de Bezons a esté joint à M. Du Gué, auquel on avoit offert cent mille livres pour tirer de long. Ce qu’il a reffusé, et l’on en est fort content à la cour.

Le jeudy 1 2 aoust, Mme de Sévigné et l’abbé de Colanges sont partis pour aller en Bretagne.

Le vendredy 1 3 aoust, nous fusmes à Amboiiie, où Mme d’ Amours vint le samedy fort tard, à cause d’un orage extraordinaire arrivé le soir à Paris. Le tonnerre tomba en deux endroits : à Paris et à Vincennes, où il fondit des franges d’or dans un coffre, sans l’ouvrir ny l’endommager. Les garçons cl’ Amboiiie firent une grande feste, où il vint bien du monde.

Le lundy 16 aoust, je revins à Paris. La cour est revenue, le jeudy 1 9, au bois de Vincennes, Mais le conseil n’est revenu de Fontainebleau que le dimanche 22 , ayant voulu juger un procès criminel pour une fausseté d’arrest.

Le lundy 2 3 aoust, je vis M. de Machault, qui me conta ce procès criminel pour un arrest falsifié , l’escriture sur le parchemin ayant esté enlevée et la signature Berryer ayant esté laissée. Il avoit esté d’avis de la mort avec M. de Pommereu, rapporteur, et M. de la Marguerie. Il avoit passé à la condamnation des galères. Béguin, qui est à M. le chancelier, s’estant trouvé meslé en cette affaire, M. le chancelier l’a chassé.

Le mesme jour, j’avois mené clom Laumer à M. le procureur général du parlement, pour l’accommodement concernant les moulins près de Saint- Denys.

Le mercrecly 2 5 aoust, je soupai chez M. le premier président, où

JOURNAL

Sf'ptftnb i 66(5.

soupa M. le comte de Broglic qui espouse M11,! de Basvil le 1 . Il paroisl

gentilhomme sage et honneste.

Ce jeudy 26 aoust, le roy fit une revue des troupes de sa maison dans le bois de Vincennes. Ma femme y fut avec Mmc de Nogent. Il n’y eut jamais rien de sy brave ny de sy magnifique en habits. Tout le monde en murmure; car les troupes sont obligées de faire ces despenses inutiles à leurs frais.

Le samedy 28 aoust, après le disner, à l’acte de M. l’abbé Servien, au collège d’Harcourt; y estoient M. de Lyonne et grande compagnie. La thèse estoit desdiée au roy.

Le dimanche 29 aoust, M. le courte de Broglie espousa Mllc de Basville. M. Lévesque de Bayeux les maria, ctM. le premier président donna le disner. Après le disner, M. Boucherai et moy nous fusmes au collège d’Harcourt, ;i l’acte de M. de Saint-Luc, neveu de M. de Montmort, et de là nous fusmes à Auteuii, où M. le premier président avoit mené toute sa famille. L’on se promena dans le jardin de M. d’Aligre.

Par la gazette de Hollande, j’appris que les Anglois estoient entrés dans le port, où tous les vaisseaux marchands hollandois se retirent derrière l’isle d’Ulie , et en avoient bruslé cent quarante2, et l’on dit la perte très grande; et se disoit encore que l’amiral Tromp avoit esté arresté prisonnier, comme ayant favorisé les Anglois au dernier combat, en s’esloignant de Buyter; que l’on avoit aussy arresté le nommé Le Buat, capitaine, comme ayant intelligence avec les Anglois. Cette division paroist considérable. L’on craint que les Hollandois ne fassent leur accommodement sans la France, comme les Anglois le souhaitent.

Le vendredy A septembre, M. Foucault m’amena son bis3, pourvu île la charge de procureur général aux requestes de l’hostel, au lieu

Mûrie de Lamoignon , fille du premier l’île de Schetling, au nord de lu IIolprésidenl. lande.

Monk , guidé pur le capitaine hollan- ' Nicolas Foucault, {'ils du greffier

dais Ilecmskerk, brûla un grand nombre Jos. Foucault, a laissé un Journal sur ses de maisons et plus de cent navires dans intendances à Monlauban, Pau, etc

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

de M. Dcfita, pourvu de celle de lieutenant criminel pour cin- Septemb. 1666. quante mille escus, le roy donnant, outre ce, cinquante mille livres aux héritiers. Il donne aussy sa charge de procureur général aux requestes de l’hostei pour cinquante mille livres. L’on dit qu’il a donné un escrit que, le roy le remboursant de cinquante mille escus, il quittera cette charge toutes foys que S. M. le voudra.

Ce mesme matin, les quatre quartiers des maistres des requestes estant assemblés, MM. Foulé, d’Orgeval et Morant firent rapport qu’estant le jour précédent à la grand’ chambre , Messieurs s’estant levés pour aller à la Tournelle juger avec les trois chambres le procès du combat de La Feuillade contre le chevalier de Clermont, à cause qu’il y avoit des conclusions à la mort contre des deffaiilans, ils avoient voulu les suivre et entrer à la Tournelle pour juger comme à la grand’chambre; que la difficulté s’estant mue, ils avoient esté obligés de se retirer, dont ils avoient dressé leur procès-verbal. Il fut arresté d’en porter plainte au roy, et auparavant de députer quatre maistres des requestes à M. le premier président pour conférer et tascher d’acconnnocler cette affaire.

Après, on parla des lettres de provision de Foucault avec un arrest du conseil et des lettres patentes, par lesquelles le roy iuy donne la qualité de procureur du roy aux affaires de l’ordinaire, et de procureur général au souverain , et dans la chancellerie de France et les autres chancelleries avec séance. Les attributions portées par ces lettres estant nouvelles, il fut fait difficulté, et j’en demandai la lecture pour sçavoir ce que nous vérifiions, et cette nouveauté méritoit bien une discussion; mais les gens de cour y estant venus, ils eurent sy peur de fascher, qu’ils vouloient tout accorder sans parler, et les lettres furent registrées avec quelques explications verbales pour la séance dans la chancellerie, qui ne seroit que hors le parquet, à la droite de celuy qui tient le sceau sur une chaire sans bras. Il fut reçu ensuite sans estre interrogé ny prendre de loy.

Ce mesme jour, chacun disoit que les gardes du corps marchant autour du carrosse du roy, allant et revenant de Versailles, avoient

JOURNAL

Septenib. 1666. passé dans Paris i’espée nue à la main. Cette nouveauté fait discourir le monde.

J’oubliois que le jeudy précédent (3 septembre), je disnai chez M. de Fourcy, et fus, après le disner, à Ivry, voir M. de Marillac, qui se porte mieux. J’y menai M. l’avocat général, son fils, qui me dit le grand procès entre M. de Machault-Saint-Pierre et l’abbé de Gaillac, pour la fausseté prétendue faite par le dit abbé d’une procuration de résignation de l’archidiaconé d’Auch.

Le jeudy 10 septembre, je fus, après le disner, chez Mme de Longueville , en ayant esté prié par son secrétaire , de sa part. J’y trouvai MM. de Morangis, Le Nain fi Boucherat, Besnard de Piezé, Tambonneau et du Laurent2, conseillers de la grand’ chambre , etM. Isalis, avocat. Ayant pris place dans des chaires à bras autour d’une table longue, au bout de laquelle estoit assise Mme de Longueville, son secrétaire derrière elle, M. Isalis fit rapport d’une affaire entre Marie de Lanlhen de Heids, femme en premières noces de Philippe de Stavay, sieur d’Aumont, frère aisné des sieurs Mollondins , et, à présent, femme de Proroman, du canton de Fribourg, et qui prétendoit une terre située dans la souveraineté de Neuchastel et Valengin, contre les dits sieurs Mollondins. Cette femme avoit esté instituée héritière de tous ses biens par son mary. Ce testament, de i654, n’estoit pas contesté; elle avoit fait demande de la mise en possession par devant les juges du Colombier, qui sont ceux de Neuchastel; elle l’avoit obtenue. Par la coustume, les successions doivent estre demandées le quarantième jour après le décès, par tous les prétendans, sans aucune citation, et ce jour les juges donnent l’investiture de la

1 « A beaucoup de timidité et peu de feu, n’est pas d’esprit bien pénétrant. Il réussit néantmoins à force d’estude et de la sagesse qu’il tient de son père , M. Le Nain , mais Ire des requestes ; il se pique et s’effarouche de peu de chose. » (Tableau du par lement.)

« Sçait bien le droit et les coustumes,

et joint avec une grande connoissance l’un et l’autre ; est homme de grande estude de toutes curiosités , ne se charge que le moins qu’il peut d’affaires , mais est très bon conseiller, sans intérest , sans affectation , obligeant et faisant plaisir à ses amis, autant que la justice le permet. » ( Tableau du parlement.)

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succession à celuy qui a le plus apparent droit, et celuy qui ne s’est Sepiemb. 1C66. présenté ce jour-là est exclus de la succession sans pouvoir estre relevé, si ce n’est pour absence ou ignorance. Ce dernier jour qu’ils appellent fatal, les sieurs Mollondins avoient demandé la succession; le procureur de la veuve s’y estoit opposé, disant quelle luy estoit adjugée; en tout cas, il faisoit demande. On luy répliquoit que sa procuration n’estant pas spéciale, il ne pouvoit agir, et ainsy que sa demande estoit nulle. Les juges, qui vouloient favoriser le sieur de Mollondins, leur gouverneur, prirent ce prétexte pour exclure cette veuve, en desclarant qu’elle n’avoit pas observé la coustume.

Cette première justice est composée d’un maire et de douze juges.

Il y avoit plusieurs nullités dans cette sentence; ils n’estoient que1

. juges l’ avoient donnée. C’estoit après le disner, et non

le matin et à l’audience, séant pleine justice. De cette sentence la veuve s’estant plainte aux juges souverains (qui sont composés des trois Estats, lesquels ne s’assemblent que tous les deux ans; mais ils s’assemblent extraordinairement lorsque l’une des parties consigne une certaine somme pour les frais); ces juges souverains avoient encore desbouté la veuve par la mesme autorité du gouverneur. Le canton de Fribourg s’en estoit plaint comme d’une injustice manifeste.

M. de Longueville estant sur les lieux, en 1667, en avoit ouy parler; mais il n’avoit voulu rien juger, et avoit dit aux parties de s’accommoder. Ainsy cette veuve renouveloit sa plainte à Mme de Longueville. Les Mollondins se delfendoient par la fin de non recevoir, et prétendoient que Mme de Longueville n’en pouvoit prendre connoissance. Chacun opina sur cette affaire fort bien, et il fut jugé que Mmc de Longueville, comme régente et souveraine2, pouvoit en juger, et au fond que cette veuve devoit estre relevée contre ce jugement des Estats, et que l’appel des juges du Colombier serait de nouveau jugé, et à cette fin les parties escriroient et produiroient au principal; et il fut trouvé à propos que les noms des commissaires seraient

1 Le nombre des juges n’a pas été 2 Mm° de Longueville avait la souverai-

marqué dans le manuscrit. neté de Neuchâtel en Suisse.

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b. 1666. insérés dans le vu du jugement, qui seroit prononcé et signé par Mme de Longueville seule. Mme de Longueville fut tousjours présente et reçut tous ces messieurs fort civilement.

L’on me dit que le parlement avoit, le dernier jour, vérifié la commission de MM. Le Pelletier, Laguigneraie, Nau et . con¬

seillers de la cour, pour retourner en Auvergne achever l’instruction des affaires commencées par les grands jours et en maintenir l’autorité. Le roy a pris aussy des conseillers du parlement de Toulouse pour aller tenir des grands jours du costé de Narbonne.

Le samedy 12 septembre, je fus, avec mon fils et M. Le Roy, donner de l’eau besnite à M. le lieutenant civil, mort du jour précédent, après une maladie de sept jours. L’on attribuoit la cause de sa mort à la douleur que luy causoit une de ses filles, dévote, qui luy demandoit partage et luy avoit fait donner un exploit; mais c’estoit surtout la douleur de ne pouvoir, depuis longtemps, obtenir la permission de résigner sa charge à son fils ny en retirer rescompense , ses affaires domestiques estant en mauvais estât. M. Dreux-d’Aubray avoit esté maistre des requestes et lieutenant civil en 1 6 4 3 le roy luy ayant vendu cette charge \ que M. de Laffemas exerçoit par commission, cinq cent cinquante mille livres d’argent et vingt mille escus pour un prest. Chacun raisonne sur la disposition de cette charge; les uns la donnent au frère de M. Colbert, d’autres à M. Pussort, d’autres à M. le président Le Pelletier, et tous la souhaitent au fils.

Ce jour, les nouvelles vinrent d’un nouveau combat entre les Hollandois et les Angiois vis-à-vis de Boulogne. On disoit que les Anglois avoient eu du pire, mais que la nuit les avoit séparés.

Le matin, je sçus que M. Le Pelietier-Soucy estoit joint à son frère pour aller en Auvergne, avec chacun neuf cents livres par mois.

Le dimanche i3 septembre, je fus à Amboille, et le lendemain je fus au Jard, avec ma femme, voir mon fds, que je trouvai moins incommodé, l’esprit fort raisonnable et ayant de la piété. Mon fds

Voy. I. I, p. 8. du Journal d'Olivier d’Ormesson.

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vint le soir à Amboille avec M. Le Roy et Ch. Ouel. Il avoit esté le Septcmb. 1666. matin, avec le présidial en corps, au service de M. le lieutenant civil.

Les quatre anciens estoient aux quatre coins, et tout le présidial marchoit avant le deuil.

Le mercredy 16 septembre, je revins à Paris. L’apresdisnée je fus chez M. Le Pelletier, qui me dit ne rien sçavoir des intentions de la cour sur la charge de lieutenant civil; qu’il seroit fort ayse de l’avoir, mais qu’il trouvoit aussy beaucoup à se consoler s’il ne l’ avoit pas; qu’il ne pouvoit pas en donner beaucoup; qu’il ne pouvoit aussy souffrir que sa famille fust ruinée pour l’amour de luy. Le plus grand embarras est que le roy en a touché plus de six cent mille livres, et qu’il n’est pas juste que le roy ne rende pas cette somme, et dans la conjoncture il est malaisé que le roy se charge de ce remboursement, et, par cette raison, le fils pourra estre conservé.

J’appris que M. Desmarets, beau-frère de M. Colbert, avoit esté agréé pour la charge de président des comptes de M. du Tillet, mort depuis quelques jours. Revenant de chez M. Le Pelletier, je trouvai M. de Turenne, qui mit pied à terre et me dit que le roy avoit donné à M. d’Artagnan la charge des petits chiens, vacante par la mort de M. du Tillet, et qu’il avoit choisi M. de Péngny1 pour la charge de précepteur de M. le Dauphin, et cela sans la participation de M. Colbert et de M. Le Tellier.

Le jeudy 1 7 septembre, je fus au conseil des finances chez M. le chancelier. Je rapportai l’alfaire des courtiers de Bordeaux contre Billon. M. Colbert voulut, comme la première fois, contredire mon avis et renvoyer au parlement de Bordeaux, nonobstant l’arrest de rétention. J’y consentis aussy tost, et l’affaire fut renvoyée.

Ce jour, je vis des lettres de Boulogne sur la rencontre de l’armée des Hollandois et celle des Anglois, par lesquelles il paroissoit qu’ils

1 Président de la troisième chambre des enquêtes. « Homme d’esprit solide, de grand raisonnement et de fermeté; sûr et qui ne manque point à ses amis;

estimé dans sa chambre; aimant les belleslettres et les belles connoissances. » [Tableau du parlement.) Il fut remplacé, comme précepteur du dauphin , par Bossuet.

Mb

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Septomb. îiibG. ne s’estoient pas voulu battre, et que les Hollandois les avoient laissés passer pour aller à l’isle d’Uyt [Wiglit] attendre la flotte de M. de Beaufort.

Le samedy 1 9 septembre, je fus, après le disner, chez M. d’Aligre, communiquer de l’affaire de Pennes. J’appris que le roy estoit fort en peine de l’armée de M. Beaufort, pareeque les Hollandois n’avoienl pas voulu s’avancer au delà de Boulogne, et disoient que, s’ils alloicnt plus avant, n’ayant point de port pour retraite, et qu’il leur arrivast quelque disgrâce, ils seroient perdus sans ressource. L’on croyoit que c’estoit par intelligence, et qu’ils seroient bien ayses que M. de Beaufort fust battu, et que c’estoit une marque qu’ils vouloient s’accommoder sans la France. J’ay sçu que l’on avoit despesché en toute diligence à M. de Beaufort deux ou trois courriers, pour luy mander de ne point venir, mais de se retirer à Brest.

Le dimanche 20 septembre, je donnai à disner à M. Isaiis, pour luy communiquer l’affaire de la demoiselle Lemoyne contre son fils, dont j’estois arbitre , et j’y travaillai tout le jour.

Le mardy 22 septembre, je terminai cette affaire en sorte que les deux parties furent contentes cl acquiescèrent à mon jugement. J’appris la mort de Mme la princesse d’Espinoy, fille de M. le comte de Charost, âgée de vingt-quatre ans.

Le jeudy 2 4 septembre, les nouvelles vinrent que M. de Beaufort estoit heureusement passé à la vue des Anglois et estoit arrivé à Dieppe, et avoit escorté quantité de vaisseaux marchands chargés de sel.

Le samedy 2 fi septembre, je fus chez M. d’Aligre communiquer de l’affaire des notaires. Il nous dit que M. de La Feuillade revenoil de l’armée de Hollande, et avoit dit qu'elle s’estoit retirée dans ses ports sans avoir voulu attendre plus longtemps M. de Beaufort, et que le roy avoit mandé à M. de Beaufort de joindre les Hollandois et se retirer au Texel, 11’y ayant pas de sûreté pour luy d’attendre à la rade de Dieppe les Anglois; et il fut remarqué que depuis Brest jusques à Dunkerque la France n’avoit pas un port pour retirer un

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grand vaisseau, et que c’estoit pourquoy il n’estoit pas possible que Septemb. 1666. la France fiist puissante sur la mer Océane L

Les nouvelles furent confirmées de l’incendie arrivé à Londres, qui avoit commencé la nuit du 1 1 au 1 2 septembre , par un grand vent de nord , et avoit continué jusques au 1 6, et avoit consumé toute la ville, en sorte qu’il n’en estoit pas resté la huitième partie entière; qu’il y avoit quatre-vingt-dix paroisses bruslées, et enfin une désolation sans exemple; que les François et les Hollandois avoient esté maltraités, comme s’ils en eussent esté les auteurs. D’autres disent que c’est une conjuration. Enfin c’est un malheur espouvantable. Je crois que cet incendie a sauvé M. de Beaufort, et que sans doute l’armée angloise avoit eu ordre de ne point combattre, pour 11e rien hasarder en cette conjoncture. Depuis, M. de Beaufort, arrivé à la rade de Dieppe, n’ayant point trouvé les Hollandois, prit le parti, par l’avis de M. le marquis de Créquy, de retourner aussytost à Brest, n’estant pas en estât de se deffendre contre les Anglois. Ce qui a bien réussi par un bonheur extraordinaire. Les Anglois, qui estoient à i’isle cl’Uyt [Wiglit], n’ayant pu sortir, à cause du vent contraire, pour attaquer M. de Beaufort, aussytost le vent cessé s’estoient mis à la voile, et, croyant rencontrer M. de Beaufort au Pas-de-Calais, avoient pris leur route le long cle leurs costes, comme la plus courte, et pendant ce temps M. de Beaufort, qui retournoit à Brest le long des costes de France, avoit passé sans estre vu des Anglois, et ainsy avoit esvité le combat. Un seul vaisseau tomba dans leur armée et fut pris. Je sçais cette nouvelle de M. le mareschal de Villeroy.

L’on commence à tenir des conseils, pour la police de Paris, chez M. le chancelier, où toute la discussion des propositions va à M. Pussort. L’on croit que c’est pour le mettre en possession de la charge de lieutenant civil par celle de la police. Il y a des conseillers d’Estat

1 Seignelay voulut créer un port à Cher- donner. J’ai cité les preuves cle ce fait dans bourg, et les travaux, en furent commencés mon Histoire de l’administration monarpar Vauban; mais Louvois les fit aban- chiqae en France (t. II, p. 3^3).

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Novemb.

, 666. commis, MM. Poucet, Boucherat, La Marguerie, et les commissaires font nettoyer les rues, oster toutes les pierres anciennes pour monter devant les portes, les boutiques des savetiers, ravaudeuses, fruitières, et toutes les avances. Cela fait murmurer le petit peuple.

Le i5 octobre, le roy a quitté le bois de Vincennes pour aller à Saint-Germain. L’on m’a dit que M. le comte et Mme la comtesse de Soissons estoient revenus à la cour; que le roy les avoit mandés pour donner du chagrin à Madame, dont il est mal content. L'on parle de quelques intrigues nouvelles sur le sujet de Madame avec le chevalier de Lorraine; que le comte de Grammont a dit beaucoup de choses; que Madame luy a osté son logement, et que le roy iuy en a donné un au Louvre. Je ne sçais si l’on m’a dit vray.

Le 20 octobre, mourut M. de Vertamon, conseiller d’Estat ordinaire, âgé de soixante-neuf ans. Il dépérissoit à vue d’œil depuis six mois; il est mort usé de l’esprit et du corps. C’est ce dernier travail de la réformation de la procédure qui l’a consommé. L’on dit qu’il n’a laissé à Mme de Caumartin que les cent mille escus qu’elle a eus, autant à sa fdle à marier, et le surplus aux enfans de son fds.

L’on m’a dit que Madame est au lit de chagrin, sous prétexte quelle est tombée; et qu’elle a dit qu’elle estoit fille de roy, et que, si on la maltraitoit, elle avoit un frère roy qui la vengeroit; et que Mme la Comtesse faisoit fort la cour à Mlle de La Vallière.

Au mois de novembre, ayant reçu à Amboille un billet de la part de M. Pussort sur l’emprisonnement d’un habitant de Moussy, je revins à Paris. Je fus le lendemain chez M. Pussort, où son secrétaire me reçut fort civilement. Y estant retourné à midy, M. Pussort vint à moy à la porte de son cabinet avec des civilités grandes, me dit que, sy j’eusse esté à Paris, il me fust venu voir, et que, s’il n’eust pas trouvé difficulté à mon affaire, il l’auroit faite sans m’en parler. Après, nous nous entretinsmes fort honnestement sur l’affaire, et, à la sortie, me voulant reconduire, je luy dis que je recevrois à marque de son amitié s’il ne vouloit point quitter son cabinet. Sur quoy il me dit que, puisque je le prenois par là, il ne sortiroit pas, et il ne sortit

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pas. J’ay remarqué cette visite, parceque c’est la première depuis le Novemb. 1666. procès de M. Fouquet, et que M. Pussort m’ayant tousjours, depuis ce temps, tesmoigné publiquement de l’aversion, ce changement est remarquable. Mes amis ont fort approuvé que j’aye pris cette occasion pour y aller, et que j’y estois obligé, puisqu’il m’avoit fait la première civilité.

Le lundy R je fus au parlement pour entendre les harangues.

M. Talon fit fort bien, et parla contre les jeunes gens qui, sans estudes, se présentoient au barreau, ayant employé six jours à aller quérir des licences. Cela sembloit fait pour le fils de M. le premier président, qui arrivoit d’Orléans.

Ce jour, M. de Sève fit rapport devant le roy des plaintes d’un gentilhomme de Champagne, nommé Longueval, qui prétendoit que M.le président de Mesmes l’avoit despouillé par force de sa terre, et ne l’avoit point payée. M. le président de Mesmes avoit vu sur cela le roy et demandé réparation de l’injure. L’affaire fut appointée pour estre jugée devant le roy. Cette injure touche fort sensiblement le président de Mesmes.

Le mercredy, je fus aux harangues des mercuriales, où M. Talon parla bien et dit qu’il falloit que les juges fussent sévères. L’on appliqua son discours à l’affaire de M. Fouquet, et l’on observa qu’il me regarda en le disant. M. le premier président fit deux belles actions1 2.

L’on avoit publié aux prosnes des dimanches précédens une ordonnance de M. l’archevesque de Paris, qui ostoit dix- sept festes3; et, comme on ne sçavoit si le parlement observeroit cette ordonnance, on demanda à M. le premier président si le parlement entrerait le jour de Sainte -Catherine, qui estoit l’une des festes retranchées, il dit que non, parceque le parlement n’ avoit pas esté

1 II n’y a aucune date précise clans le journal.

2 II est inutile de prévenir qu’ici, comme dans beaucoup d’autres passages

du journal d’Olivier d’Ormesson , le mot

action est pris dans le sens de discours.

3 Voy. dans les Mémoires de Louis XIV, t. II , p. 288 , les motifs de celte mesure. Cf. un mémoire adressé à Louis XIV par Colbert. (Revuerétrospeciive , t. IV, p. 257-258 )

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Décemii 1666. informé régulièrement de cette ordonnance. Depuis, le roy a envoyé au parlement une lettre de cachet pour l’informer de l’ordonnance de M. l’archevesque de Paris, et le parlement l’a reçue, sinon pour les festes de Saint-Nicolas, des Innocens et de Saint -Barthélémy, patron de la paroisse du Palais. Le parlement n’entrera pas ces jourslà, quoyqu’il ne soyt pas feste.

Le 2 décembre, j’ai lu un factum de M. de Vertamon-Villemenon 1 contre M. l’archevesque de Paris, sur une contestation entre eux pour une ordonnance de M. l’archevesque de Paris, faisant sa visite en la paroisse de Servon2. Cette affaire avoit commencé à estre poursuivie avec chaleur au parlement; depuis, portée devant le roy par M. l'archevesque, lequel ayant publié un factum, M. de Vertamon y avoit répliqué par un autre, très injurieux à l’honneur de M. L archevesque.

Le samedy 4 décembre, j’ay appris que M. de Yertamon avoit esté mandé, en vertu d’une lettre de cachet, par MM. Poncet, Boucherat et Pussort, rapporteur de l’affaire; que là ils luy avoient représenté son factum et demandé s’il n’avoit pas desbité ce factum; qu’il avoit dit ouy; qu’ils luy avoient ensuite demandé s’il l’avouoit ou le désavouoit; qu’il avoit dit qu’il falloit sçavoir auparavant si M. l’archevesque avouoit le sien; qu’ils i’avoient ensuite interpellé Je signer sa desclaration et de parapher Lun des exemplaires de ce factum. Ce qu’il avoit refusé, et dit qu’il diroit au roy ce qu’il désiroit sçavoir, et s’estoit retiré. Voilà une préparation à quelque grand coup d'autorité contre M. de Vertamon.

Le mesme jour, j’ay reçu lettre de Troyes sur la mort de M. de Duremain, chanoine de l’église cathédrale, mort subitement, après avoir vescu très saintement. Il avoit esté mon précepteur, et à mes frères.

Le lundy C décembre, jour de Saint-Nicolas, je fus à Ormesson

1 François de Verthamon, seigneur de de conscience, et plus de bien que d bon- Villemenon, reçu maître des requêtes le neur. i> ( Portrait des maîtres des requêtes .) 23 novembre 1 653. «A plus d’esprit que a Département de Seine-et-Marne.

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avec MM. Le Pelletier, de Fourcy et mon fds, pour adjuger ce que Décemb. 1666. je fais couper des bois en plusieurs endroits, et les adjudications montèrent à huit mille quatre-vingt-cinq livres. Au retour, j’appris que le roy estoit venu voir Monsieur, à Paris, sur l’extrémité de la maladie de M. de Valois1, dont Monsieur est fort affligé.

Le mercredy 8 décembre, feste de la Nostre-Dame, je fus le matin aux Minimes faire mes dévotions, où je vis le père Laisné, mort d’une érésipèle remontée. Je fus disner chez le premier président, et, après le disner, je fus avec luy chez Mme la duchesse douairière d’Orléans, laquelle le reçut debout, et ils ne s’assirent point durant toute la visite, et ensuite chez Mademoiselle, qui le reçut aussy debout; de là, à vespres à Saint-Germain-des-Prés, et ensuite chez M. l’archevesque de Paris, qu’il ne trouva pas. Il reçut un billet qui luy donnoit avis que M. de Vertamon avoit esté arresté le mardy à Saint-Germain et amené à la Bastille; que son affaire estoit jugée, mais qu’on ne disoit point le jugement.

Ce mesme soir, je fus avec ma femme souper chez M. Le Pelletier, où la prison de M. de Vertamon fut confirmée, et qu’il y avoit une condamnation fort rude contre luy.

Le lundy 9 décembre, j’appris que M. de Valois estoit mort le mercredy au soir, quoyque les médecins eussent dit qu’il estoit hors de danger. Il est mort des dents, en ayant vingt -quatre; et l’on dit que, s’il eust esté fils d’un bourgeois, il ne seroit pas mort. Ce jour, le roy vint visiter Monsieur.

Le vendredy 10 décembre, l’on dit la condamnation de M. de Vertamon : il fera satisfaction à M. i’archevesque de Paris en présence du chapitre et des curés, et de tels évesques que M. l’archevesque voudra, conduit par deux huissiers du conseil dans la salle de l’archevesché , et son factum lacéré en sa présence; tenu de se deffaire de sa charge dans six mois, et ce pendant interdit; la haute justice de sa terre desclarée appartenir au roy, et plusieurs autres con-

1 Comparez les Mémoires de M11' de Charles d’Orléans , duc de Valois , mourut Montpensier, à l’année 1666. Philippe- le 8 décembre 1666.

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DéecmU. 16G6. damnations sur le fond. Les juges de cette affaire ont esté : le roy, le chancelier, le mareschal de Villeroy, MM. d’Aligre, de Sève, Colbert, roncet, Boucherat et Pussort, rapporteur. L’on prétend que MM. Poncet et Colbert furent les plus sévères, et les autres plus doux. L’on ne sçait point le destail. Tout le monde condamne la folie de M. de Vcrtamon, mais l’on est estonné qu’on desgrade un officier sans aucune formalité de justice, et que l’on juge un procès criminel, sans information ny interrogatoire de l’accusé, sur la seule notoriété qu’il avoit distribué ce factum; ce qui estoit vray.

Le samedy 1 i décembre, je fus, au sortir du Palais, saluer M. le duc d’Orléans, qui me reçut fort civilement. Après le disner, chez Mme de Neuville -Champigny, sur le mariage de son fds, et chez le président de Nesmond, qui revenoit de la chasse avec M. le premier président, dans le bois de Boulogne, où il avoit couru deux sangliers.

Ces jours passés on a vérifié, à la cour des aydes, une desclaration par laquelle le roy donne exemption de tailles aux pères roturiers qui auront dix enfans, pourvu qu’il n’y en ayt aucun ny prestre ny religieux, et aux exempts des tailles une pension de mille livres, et de deux mille pour ceux qui en ont douze. L’on donne exemption de tailles, jusques à vingt-cinq ans, à ceux qui se marieront avant vingt ans, avec autres conditions qui marquent l’esprit de multiplier les hommes ou pour la guerre ou pour le commerce; car, pour la robe, on en ferme les portes autant que l’on peut, et c’est par cette raison qu’on a reculé la réception à vingt-sept ans. L’on consulte présentement comment on dressera une desclaration pour retarder les vœux des religieuses et religieux à vingt ans, et, pour cet effet, on les desclare capables de succéder jusques à vingt ans, quoiqu’ils fassent leurs vœux à seize ans. C’est encore pour en diminuer le nombre, comme de gens inutiles. L’on a allégué sur cela les exemples d’Angleterre et de Hollande, où il n’y a point de religieux. Cela estonne quelques gens.

L’on a aussy, ces jours passés, osté toutes les fontaines particulières, et, dans le conseil de police, M. le chancelier ayant parlé du

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besoin qu’il avoit de la sienne, M, Colbert luy dit qu’il devoit Décemb. 1666. l’exemple; et, en effet, elle luy a esté ostée et à M. le Prince. Mais depuis on m’a dit que , de quinze pouces qui estoient distribués aux particuliers, on en rendoit quatre : un à M. le Prince et les trois autres à plusieurs, à raison de quatre lignes seulement.

Le mercredy i5 décembre, au Palais, M . x, avocat au grand

conseil et de M. l’archevesque , m’a parlé de l’affaire de M. de Vertamon; que M. l’archevesque avoit prié le roy en sa faveur, mais que le roy avoit dit que ce n’estoit plus son affaire, que c’estoit une affaire d’Estat, et qu’ainsy il ne croyoit pas que M. de Vertamon demeurast maistre des requestes, et que l’on vouloit encore obliger d’autres de quitter leurs charges pour en purger le conseil. M. de Bar m’a dit que l’on clisoit à Saint- Germain que MM. de Bercy et de Fieux1 2 avoient ordre de se deffaire de leurs charges.

Le dimanche 19 décembre, le matin, aux Jésuites, le père Cossart me dit que le père Annat avoit parlé à M. Colbert sur la desclaration qui réduit les vœux des biles à vingt ans et des garçons à vingt-cinq ans, qu’il en avoit fait connoistre les inconvéniens et que c’estoit destruire leur ordre, n’y ayant que les jeunes gens qui pussent estre employés à faire les basses classes, et que leurs novices n’entrant qu’à vingtcinq ans, faisant deux ans de noviciat et, après, deux autres de philosophie, ils ne pouvoient commencer à régenter qu’après trente ans; ce qui ne se pouvoit plus.

Au retour, à Nostre-Dame et visiter M. l’archevesque, avec lequel je clisnai. Sa table est fort bonne et de douze couverts. Après le disner, il me parla de son affaire fort honnestement.

Le lundy 20 décembre, j’appris les plaintes qu’on faisoit d’un jugement rendu par le lieutenant criminel , qui avoit seul condamné un homme au fouet et fait exécuter sa sentence. Mon fils me dit qu’estant

1 Le nom est en blanc dans le manuscrit.

2 Edmond de Fieux, seigneur de Muis, reçu maître des requêtes le 29 août 1 653.

Il est ainsi caractérisé dans le Portrait des maîtres des requêtes : « Copie de Bercy, qui ne vaut pas l’original, bien qu il en ail beaucoup de ressemblance. «

Déceml

j. 1 666 à l’audience criminelle avec M. Délita, un commissaire amena un homme prisonnier et fit sa plainte; qu’il l’avoit trouvé dans le marché, disant que le blé estoit renchéri et qu’il falloit. renchérir le pain, et qu’il avoit excité bien du bruit; que ce prisonnier avoit esté interrogé sur-le-champ, et estoit convenu d’avoir dit que le blé estoit enchéri; qu’il estoit facteur de marchands de blé; que M. le lieutenant criminel avoit ouy à l’audience quatre tesmoins, et les avoit confrontés publiquement à ce prisonnier, et que luy, avocat, s’estant levé pour prendre ses conclusions, avoit dit bas au lieutenant criminel qu’il croyoit que cela alloit à l’amende et aux deffenses de récidive; que le lieutenant luy avoit dit que cette affaire estoit de la dernière importance, et qu’il falloit soustenir la police avec plus de force; que, sur cela, il avoit pris des conclusions au fouet et au bannissement; ce que le lieutenant criminel avoit prononcé et à l’heure mesme exécuté. J’eus desplaisir de cette affaire, quoiqu’elle ne tourne que contre le juge; car il est nouveau qu’un juge seul condamne à une peine afflictive un bourgeois domicilié, comme ce misérable, qu’on dit honneste homme, riche de vingt mille escus, logé dans la rue de la Mortellerie, ayant une famille honneste. Cette affaire fait grand bruit 1.

Le lundy 27 décembre, MM. Besnard et Roujault, conseillers de la grand’chambre , Fourcroy et Lomeau, avocats, et moy, nous jugeasmes l’affaire entre MM. Aubry et Angrand, leur beau-frère, conseiller en la cour des aydes, sur deux donations entre-vifs faites par la mère aux deux garçons, que M. Angrand soustenoit nulles. Ces messieurs disnèrent avec moy et donnèrent toute la journée à terminer cet arbitrage.

Le inarcly 28 décembre, jour des Innocens, la feste ne fut point observée : chacun travailla; mais l’on 11’entra point au Palais. Je fus le matin, avec Mme de Montmort, chez M. de La Vrillière, pour M. l’évesque cl’Agen. De là, avec mon fils, au Louvre, voir les bastimens

Comparez une lettre de Guy -Patin, plaintes contre nostre nouveau lieutenant du 29 décembre 1666 : «Il y a ici des criminel, etc.

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nouveaux des Tuilleries, que l’on meubloit pour le retour du roy, Janvier 1667 qui devoit revenir de Saint-Germain le 7 de janvier.

Le mercredy 29 décembre, nouvelles arrivèrent que la reyne s’estoit trouvée fort mal d’une colique , et avoit esté en péril; mais qu’elle se portoit mieux et que le retour estoit reculé.

Le samedy, premier jour de l’année i 667, le matin faire mes dévotions à Saint-Nicolas. Après le disner, aux Jésuites avec mon fds, entendre le sermon de M. l’abbé Le Tellier, où toute la cour estoit,

M. le Prince et M. le Duc estant revenus de Saint-Germain exprès.

J’estois trop loin pour tout entendre. Il le dit fort bien, de bonne grâce et sans hésiter. Il hasardoit beaucoup , car c’estoit son premier sermon.

Le dimanche 2 janvier, le matin chez M. d’Hacqueville , qui me dit le mariage résolu de M. le duc de Chevreuse, fds de M. de Luynes, avec Mlle Colbert1; que le roy avoit dit au commencement qu’il ne le vouloit point, et néantmoins que c’estoit luy qui en avoit parlé à M. de Luynes, et tesmoigné qu’il le souhaitoit; ce qui marque le crédit de M. Colbert. De là, chez M. de Bermont ; après, chez M. cl’Harouis, revenu de Bretagne, qui me dit le divorce de M. de Mazarin et de sa femme ; qu’elle l’avoit quitté et s’estoit retirée chez Mme la Comtesse, où elle estoit fort gaye; que le Mazarin estoit fort misérable dans sa conduite et dans sa santé. De là, chez M. le chancelier, où Messieurs du quartier de janvier le saluèrent, M. de Montmort portant la parole. Après le disner, j’allai saluer M. le Prince, qui me reçut très obligeamment. Je luy parlai de M. de Cordemoy pour estre son avocat en la place de M. Gautier, mort. Il agréa fort ma prière, et me dit que je fisse estât de luy en toutes choses; qu’il m’estimoit et qu’il m’aimoit. Il s’informa de la conduite de la cour à mon esgard.

De là, je vis Mme Le Tellier, sur le sermon de M. l’abbé, qui estoit fort content.

Le lundy 3 janvier, le matin chez M. de la Marguerie, pour i’af-

1 Joséphine-Marie -Thérèse Colbert fut mariée au duc de Chevreuse le 2 février

mer 16C.7. l'aire de Pinson. Il reçut un billet comme la reyne estoit accouchée la veille, à onze heures au soir, d’une fille h et quelle s’en portoit bien et l’enfant aussy ; que l’on ne sçavoit sy l’enfant estoit dans le neuvième mois; que les médecins disoient qu’il estoit dans la neuvième lune, et que c’estoit assez.

Le mardy 4 janvier, le matin chez M. Fremont, qui promit de me servir dans l’affaire de Pinson, estant persuadé de la justice. Il me dit d’abord qu’on en avoit parlé à M. Colbert, et il me parut que le dessein n’estoit pas de m’obliger. Néantmoins, après avoir lu mes responses, il me dit de le laisser faire. A midy, je fus chez M. Hotman, auquel ayant fait entendre mes raisons, il me parut convaincu et me fit beaucoup d’honnestetés. Je n’espère pourtant aucune faveur dans cette affaire, pas mesme la justice. Après le disner, voir M. de Machault, doyen1 2, qui me raconta que le roy leur avoit dit que, tenant un genou de la reyne durant son travail, et Félix, l’autre , les douleurs esloient si fortes que la reyne les enlevoit, et que l’enfant estant au passage, il avoit ouy les os se rompre, comme si l’on avoit rompu un baston. De là, voir le conseiller Saint-Pierre3; puis chez M. Briçonnet, qui me raconta que M. de Nesmond luy avoit dit que M. Boucherai s’estoit fort retiré du premier président, et qu’il estoit à cette heure fort bien avec M. Colbert, et estoit de tout; que M. Pussort luy avoit dit, il y avoit quelque temps, que M. Colbert prétendoit que M. Boucherat ne parloit qu’avec dessein, et qu’on ne pouvoit jamais se fier en luy.

Je fus ensuite chez M. le procureur général de la cour des aydes, ou arriva M. Sainctot, qui luy donna une lettre de cachet pour le Te Deum qu’on chanteroit le lendemain pour la naissance de Madame. Il dit que c’estoit une nouveauté ; car l’on ne chantoit de Te Deum

1 Marie-Thérèse de France, née le i janvier 1667; morte le 1" mars 1678.

2 Louis de Machault était doyen des conseillers d’Etat.

Machault-Sainl-Pierre; il est ainsi ca¬

ractérisé dans le Tableau du parlement : « A grand sens, s’appliquant tout à fait au mestier, fort ferme; a grande suite; a de la réputation et du crédit dans sa chambre , etc. »

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que pour les masles et la Bile aisnée, et qu’il l’avoit escrit. Nous par- Janvier 1667. lasmes de la desclaration des mariages1. M. le procureur général me dit que, par l’arrest, il y avoit modification 2 sur l’article des exemptions de tailles pour ceux qui se marioient à vingt ans, et qu’on avoit ajouté, pourvu qu’ils ne fussent point fermiers; et l’autre pour imposer les mineurs, et qu’on avoit dit qu’ils seroient exempts; qu’en ayant rendu compte à M. Colbert, il avoit dit qu’il ne croyoit pas que le roy trouvast bon cet arrest; qu’il ne souffriroit point que les cours modifiassent ses desclarations, et que le roy considéroit autant les intérests de ses peuples que les compagnies; et néantmoins qu’il avoit bien reçu ses raisons. Le soir, M. Amelot-Chaillou me vint voir, qui me dit ses affaires avec sa femme3, retirée avec sa mère.

Le mercredy 5 janvier, à deux heures après midy, j'allai chez M. l’évesque d’Orléans, pour le Te Deum. M. le chancelier y estoil avec MM. de Machault, d’Aligre, d’Estampes, de Sève, Poncet et Boucherat, conseillers d’Estat; MM. de Montmort, Tallemant, d’Ormesson, Boulanger4, Boulanger d’Hacqueville, Quentin, Fieubet, La Houssaye et Bignon, maistres des requestes. M. le chancelier, estant averti que Messieurs du parlement estoient arrivés, alla à pied a Nostre-Dame par le chapitre, et nous marcliasmes par ordre de réception avec les conseillers d’Estat, en sorte que M. de Montmort passa devant M. Poncet, et moy et M. Boulanger devant Boucherat.

Messieurs du conseil se mirent sur des bancs couverts de fleurs de lys, au dessous de la chaire de M.l’archevesque, M.le chancelier ayant une chaire à bras sans dossier, couverte de velours bleu avec des fleurs de lys, au bout du banc, du costé de la nef. Les compagnies souveraines estoient dans leurs places ordinaires; les évesques sur

1 Voyez plus haut, p. 48o.

2 Oliv. d’Ormesson veut parler des modifications que la cour des aides prétendait apporter à l’ordonnance du roi.

3 Jacques Amelot, seigneur de Chaillou, avait épousé Marie-Valence Lescuyer.

Il mourut le 19 décembre 1699.

4 Auguste-Macé Boulanger ou Le Boulanger, seigneur de Vienne, reçu maître des requêtes le 26 mai i658. Le Portrait des maîtres des requêtes donne en quelques mots une triste idée de son caractère : a Riche, et du reste moins que rien . »

JOURNAL

Janvier 1667. des bancs, du costé de la chaire de M. l’archevesque, proche les marches de l’autel, et M. de Tours, le plus ancien, se mit du costé de l’autel. M. le nonce et l’ambassadeur de Venise estoient sur des bancs, à l’opposite; mais M. le nonce estoit le premier, du costé de la nef. Vis-à-vis du conseil estoient des bancs pour les secrétaires d’Estat, mais pas un n’y estoit. M. l’archevesque , en arrivant, ayant salué l’autel , salua Messieurs du clergé, M. le nonce et les ambassadeurs, et puis, passant devant M. le chancelier, il le salua, et après le parlement, et monta dans sa chaire et commença le Te Dcum, et il en usa de mesme en se retirant. Nous reconduisismes M. le chancelier chez M. d’Orléans, d’où nous nous séparasmes. De là, chez M. le premier président, où je pris d’un aumosnier de M. i’archevesque les arrests concernant M. de Vertamon. Le soir, nous donnasmes à souper à la famille des Maupeou , nos voisins; y estoient : M. l’évesque de Chaalons, M. de Noisy et sa femme, Mme de Villeregis, Mmc de Gomicour et Mlle de Villeregis, ses fdles. Je fus le roy de la feste , et nous soupasmes gayement.

Le jeudy 6 janvier, jour des Roys, le soir, souper chez M. le premier président, où je fus le roy. Il me monstra l’avis qu’il avoit donné par escrit sur le dessein de la réduction des vœux des religieux et religieuses, qui estoit que le roy n’y pouvoit toucher. Au retour, je passai chez M. Le Pelletier, où ma femme et mon fils soupoient. Là j’appris que M. Colbert avoit esté, après le disner, dire à Mrae Le Tellier les deux mariages qu’il faisoit de sa hile aisnée avec M. le duc de Chevreuse, fils de M. le duc de Luynes, et de sa seconde1 avec M. le duc de Saint-Aignan. Ces deux mariages à deux ducs font parler, et marquent la haute fortune de M. Colbert.

Pour admirer davantage ce que peut la fortune, M. Carpentier m’a dit eonnoistre depuis longtemps toute la famille de M. Colbert ; que M. Colbert, sieur de Vanclières, son père, estoit marchand de

1 Henriette-Louise Colbert, mariée le villiers était né en 1 648 ; il mourut en 2 1 janvier 1 671, à Paul de Beauvilliers, 1714. (Voy. Mémoires de Saint-Simon sur fils du duc de Saint-Aignan. Paul de Beau- Mm,! de Beauvilliers, t. XI , p. 20b et sui\ .).

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camelot à Rheims, demeurant à l’enseigne du Lony-Vestu ; qu’ayant janvier >6C donné un soufflet à un avocat , il fut obligé de venir à Paris , et demeura tousjours depuis dans la rue Grenier-Saint-Ladre, où il est mort, et acheta une charge de payeur des rentes de la ville. M. de Montmort m’a dit plusieurs fois que le sieur Colbert, payeur, avoit fait deux fois banqueroute , et que son père luy avoit aydé deux fois à se relever. Pour moy, j’ay vu ce bonhomme petit inarguillier à Saint-Nicolas; il avoit fort bonne façon et estoit honneste homme.

Pour M. Colbert le favori, M. Carpentier m’a encore dit qu’il l’a vu estudier au collège de Rheims1, et qu’il avoit l’esprit sy pesant, qu’il fut tousjours des derniers de ses classes; qu’à cause de cela il en fut retiré et mis à Paris chez un notaire nommé Chapelain, où il estoit encore sy lourd, qu’on s’en estonnoit. Depuis, il entra petit commis chez Sabbathier2, et sa fortune a commencé par M. de Saint- Poange3, auquel M. Le Tellier, devenu secrétaire d’Estat, ayant donné sa première commission comme à son beau-frère, il y mit M. Colbert, son parent, pour faire le travail, et luy prenoit les appointemens; qu’après quelques années, M. Le Tellier l’osta de sa maison, reconnoissant son esprit peu sociable, et le donna à M. le cardinal pour conduire ses affaires domestiques. Estant fort économe, il gagna aussytost l’esprit de M. le cardinal, qui estoit avare. Voilà son eslévation.

M. Carpentier m’a encore dit que M. Colbert dansoit fort bien, et que c’estoit sa plus forte passion4. J’ay appris que le soir des fiançailles de sa fille il avoit dansé, dans son domestique, deux courantes, et fort bien. Le sieur Carpentier m’a encore dit que M. Col-

1 II y avait à Paris un collège de Reims , dont les bcàliments ont été réunis à ceux du collège de Sainte-Barbe. Fondé eni 3gg,

ruiné en 1 4 1 8 , ce collège de Reims avait été rétabli en iA53. La suite de la phrase fait supposer qu’il s’agit ici d’un collège situé à Reims, et que Colbert ne vint que plus tard à Paris.

3 Sabbathier, ou Sabatier, était trésorier

des parties casuelles, ou de l’impôt payé par les officiers de justice et de finance, à chaque mutation, pour s’assurer la propriété de leurs charges.

3 J. B. Colbert de Saint-Poange, ouSaint- Pouange, était mort le 29 avril 1 663 .

4 Tallemant des Réaux ( Historiettes , t. I, p. 72, iro édit. in-8°) attribue la même passion à Sully.

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bert, le maistre des requestes, avoit l’esprit fort pesant, mais de grand travail, fort déifiant, peu ouvert et ne parlant point à ses plus familiers, aimant la grande despense et à danser, et dansant fort bien, altier et colère. J’appris encore de luy que le père de M. Pussort estoit un marchand de drap de Rheims, qui s’allia avec M. Colbert de Vandières h

1 Pour compléter ces attaques contre Coibert, je tire cl’un manuscrit des Archives nationales, U 96, la note suivante. 11 est inutile de prévenir le lecteur de la partialité de l’écrivain; elle n’est que trop évidente. Je crois cependant devoir publier cette notice, où se trouvent quelques faits curieux; elle renferme d’ailleurs des renseignements sur plusieurs personnages cités dans notre journal. « Jean- Baptiste Colbert naquit à Rheims, en Champagne, en novembre 1625, de Nicolas Colbert, sieur de Vandières, et de Marie Pussort, son espouse. Son père et son ayeul avoient esté marchands de vin , ensuite marchands de draps, et après marchands de soye. Le sieur Colbert fut envoyé à Lyon pour apprendre la marchandise; il eut quelque bruit avec son maistre et vint à Paris. Il fut clerc de notaire; ensuite il fut chez Biterne, procureur du Chastelet. De là il entra chez Sabatier, trésorier des parties casuelles, et ensuite il fut mis, à la recommandation de M. de Saint -Pouange, son cousin, chez M. Le Tellier, qui estoit secrétaire d’Ëstat. Il s’y distingua et fit fort bien son employ. Son heureuse estoile voulut que M. le cardinal Mazarin eust besoin d’un homme pour escrire sous lui ses agenda. M. Le Tellier le proposa; il fut reçu , et remplit son ministère. Le sieur Joubert, intendant de son éminence, mourut. 11 remplit sa place et fit changer

de face les intérests de son maistre, en sorte qu’il négocia toutes les affaires du cardinal, de mesure qu’une très grande partie des affaires de l’Estat, parceque M. le cardinal en estoit chargé. 11 fut envoyé à Rome pour la désincamération du duché de Castro, suivant le traité d’Urbain VIII, et aussy pour l’accommodement du cardinal de Retz. A son retour, il fut gratifié de la charge de secrétaire des commandemens de la nouvelle reyne. 11 la vendit cinquante mille livres à Brisa cier, maistre des comptes, et acheta celle de président de cette compagnie. La chambre des comptes s’y opposa. M. Colbert devint son ennemi et luy osta les débets, dont il lit un traité avec Villette, et depuis avec d’autres. Ce qui lit beaucoup de tort à la chambre et rapporta peu au roy. Colbert se maria ensuite à Marie Charron, fille de Jacques Charron, sieur de Menars, qui de courtier de vins estoit devenu trésorier de l’extraordinaire des guerres, et de Marie Begon. On lui donna celte fille pour s’exempter d’une taxe considérable. Le cardinal Mazarin vint à mourir. 11 recommanda M. Colbert au roy comme un homme capable de réformer les finances. Le roy l’agréa et le lit intendant des finances avec MM. Breteuil, Marin et Ilervart. Colbert devint si puissant, qu’il fit la loy à toute la France. Fouquet fut celuy cjui sentit le plus l’effet

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Le vendredy 7 janvier, M. Le Pelletier me dit que M. le chance- janvier 1GG7 lier avoit dit à M. de Brillac qu’il travaillent à sa harangue sans sçavoir

de sa haine et de son autorité. Colbert fil supprimer la surintendance et le surintendant des finances, lit accuser M. Fouquet de malversation et le poursuivit jusqu’à son jugement.

«Colbert, qui faisoit un reproche à Fouquet de ce qu’il prenoit des pensions des traitans, en avoit luy-mesme reçu une de cinquante mille livres, qui luy devoil estre payée tous les ans par Girardin, en considération de laquelle somme et de celle de cent mille livres , dont ledit Claude Girardin l'i I présent au cardinal Mazarin , on luy adjugea le bail des aydes à cinquante mille livres moins que ne l’avoienl pris Forcoal et ses associés, quoyqu’il 11’y eust aucune raison pour les desposséder. Colbert, pour desguiser cette gratification, lit augmenter de pareille somme de cent mille livres le prix de la ferme des bénéfices de son éminence, que Girardin prit alors. Comme Fouquet n’avoit pas eu de part à celle affaire, on n’en parla point dans son procès, bien qu’il y eust une dénonciation expresse à cet esgard. Colbert s’intéressoit dans les traités aussy bien que Fouquet, ainsy qu’il paroist au sujet des bois de Normandie. Berrycr et Beschamel , qui en avoient traité, se voyant poursuivis à la chambre de justice, où ils esloienl accusés de malversations, menacèrent Colbert, s’il ne faisoit cesser ces poursuites, de produire la société qu’il avoit signée, et où il avoit autant de part luy seul que les deux autres. Ce qui fut cause qu’on apaisa celte affaire.

« Incontinent après la détention du sieur Fouquet, la charge de surintendant des

finances estant supprimée et le surintendant Fouquet arreslé, on eslablil un conseil de finances, dont M. le marcschal de Villeroy fut dcsclaré chef. Colbert y eut entrée, non seulement comme intendant des finances, mais encore comme controleur général. Celte charge, qui avoit esté partagée entre Breleuil et Marin, luy fut donnée entière. Les trois autres intendans et les deux directeurs des finances, d’Aligre et Morangis, eurent aussy entrée à ce conseil , et , quoyque M. Colbert n’eust pas le nom de surintendant, il en eust toute la fonction et l’autorité, avec celte différence que le roy visoit toutes les ordonnances. Deschiens, qui avoit esté commis chez M. Fouquet, brigua une place auprès de M. Colbert, et donna des mémoires contre M. Fouquet, son ancien maislre. M. Colbert le garda quelque temps à son service; mais, comme on ne peut pas aimer longtemps la perfidie, il le chassa bientost après. Le conseil résolut de cesser d’acquitter les anciens billets de l’espargne, qui ne laissèrent pas d’avoir cours dans le commerce sur le pied du denier 10 (10 p. ’/,), pareeque les traitans en payoient une partie de leurs taxes; et ils eurent une amnistie, à condition de les acquitter, par édit du mois de décembre i665. Cependant ces billets diminuèrent si fort, qu’on en a vu donner un de cent mille livres pour cinq cents livres. Ce fut alors que M. Colbert en acheta un grand nombre; ce qui luy produisit des richesses immenses; et ce fut ce qui luy donna lieu d’acheter les marquisats de Seignelay, de lVlainville, les baronnies de

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mvier 1667.

ce que le roy apporteroit au parlement. L’on ne doute pas que la réformation de la justice ne soyt apportée; mais l’on doute de la desclaration pour les vœux. J’en ay lu le projet dressé par M. Talon. Dans le préambule, il establit la puissance du roy sur ce qui est de police, mesme spirituelle, rapporte des exemples, traite les religieux de gens oisifs et inutiles à l’Estat. Dans le dispositif, il reprend les mesmes termes de l’ordonnance d’Orléans, desroge à celle de Blois, fait delfense aux communautés religieuses de prendre des pensionnaires, sinon aux Ursulines; mais elles ne les garderont que jusques à quatorze ans; deffense de prendre des dots ny des pensions, sinon aux couvens mal establis, qui pourront prendre cinq cens livres de pension viagère; deffense de prendre des religieuses plus que les maisons n’en peuvent nourrir. Pour cet effet, les religieuses donneront un estât de leurs biens, afin que le roy règle le nombre des

d’Ormois, de Linières, de Beaumont, de Sceaux et de plusieurs autres terres considérables.

« La suppression des rentes vint ensuite, et les contraintes furent remises à M. de Sève, conseiller d’Estat, que le roy avoit nommé eL commis à cet effet. Cela lit beaucoup d’ennemis à M. Colbert, qui fut obligé, faute de trouver suffisamment de fonds pour rembourser les contrats de l’hostel de ville, de reprendre l’argent de ceux qui voulurent le donner, et les contrats aussy, pour en faire de nouvelles institutions , en donnant mesme quelque petit bénéfice à ceux qui remettoient leur argent en rente. Les gens d’affaires furent recherchés vivement, et cette recherche passa des pères aux enfans, des enfans aux parens qui avoienl hérité, ensuite aux

gendres, et eut son effet aussy sur les immeubles qui avoient servi de dot aux filles des financiers, et les gendres payèrent les laxes de leurs beaux-pères sans rémission ny .distinction des gens de robes constitués dans les premières charges, ny de ceux de mesme de l’épée. On a vu mettre garnison chez des présidens à mortier, parcequ’ils avoienl espousé des filles de traitans. O11 supprima les charges de trésoriers de l’espargne, et on fit le sieur de Berlillac, cydevant trésorier de la reyne, garde du trésor. Toutes ces violences interrompirent le commerce, ne rapportèrent pas beaucoup d’argent au roy, à cause des grands frais qu’il falloil faire pour accélérer les taxes, et cela attira à Colbert une haine publique *.»( Voy. dans l’introduction au l. Il, les réformes de Colbert.)

* L'auteur dit ensuite que deux femmes , Françoise Godet, veuve de Jean Gravé , sieur de Launay, qui devint marquise de Piene, et Marguerite Vanel , femme de Jean Coiffier, maître des comptes, eurent une grande influence sur Colbert. Ceux qu’intéressent ces anecdotes scandaleuses en trouveront les détails dans le manuscrit.

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filles qui pourront y estre reçues1. L’on dit que le nonce a parlé au Janvier 1667. roy et que toutes les maisons religieuses sont fort alarmées.

Le samedy 8 janvier, au matin, conseil des parties. M. de Sève, le fils2, me dit que le roy avoit donné à monsieur son père la place de conseiller d’Estat ordinaire de M. de Vertamon, et la sienne, de semestre, à M. de Sainte -Hélène. M. Boucherat me dit qu’il ne comprenoit pas ce mystère; que, dans le dernier conseil de justice,

M. Colbert avoit fait l’éloge de M. Voisin devant le roy; qu’il l’avoit fait encore au dernier conseil de police, et que M. Voisin ne doutoit t point d’avoir cette place. M. de Breteuil me raconta que M. Colbert avoit dit, depuis huit jours, que M. de Sève n’auroit point cette place. De là, l’on juge que M. Colbert n’est pas tousjours le maistre.

Le mardy 1 1 janvier, au soir, je donnai à souper à M. et Mme de Colanges, à M. et Mme de Sanzé et à M. d’Harouis, qui nous dit comme il venoit d’agir au racommodement de Mme Mazarin avec son mary, qui l’avoit quittée pour une seconde fois, et que Mme la Comtesse et la famille les avoient remis ensemble.

Le mercredy 12 janvier, je disnai avec ma femme, lVlme Fleury,

M. Le Brun, chez M. Le Roux et MUe Doublet. L’ on parla de la récusation donnée par M. de Fleurs, receveur des espices de la chambre des comptes, contre M. le premier président de Nicolaï, lequel n’avoit pas voulu respondre ny sortir de sa place pour la faire juger, se prétendant non récusable , et je dis que j’avois vu M. Molé, premier président, sortir de sa place et respondre de derrière le barreau et debout sur la récusation proposée contre iuy par M. le cardinal de Pœtz et MM. de Beaufort, Broussel et Charton3. Ce jour, j’appris que M. de Machault estoit fort malade, ayant une fièvre continue du jour précédent.

Le jeudy i3 janvier, le matin, je terminai l’affaire de MM. Aubry frères et Angrand, leur beau-frère, et je leur fis signer deux

1 Comparez les Mémoires de Louis XIV, tignonville, reçu maître des requêtes te

t. Il, p. 270 et suiv. 28 mai 1 665.

2 Guillaume de Sève, seigneur de Châ- 3 Voy. t. I du Journal , p. 791-800.

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transactions après beaucoup de peines. Ce jour, j’appris que M. de Machault estoit bien mieux.

Le vendredy i4 janvier, j’appris la mort de M. Fleury père, dont le fds1 avoit promis à mon fils qu’il viendroit loger avec moy après la mort de son père. Je fus voir le fils après le disner, et mon fils l’amena le soir coucher au logis pour prévenir M. Le Pelletier, chez lequel M. Fleury ne vouloit pas aller.

Le samedy i5 janvier, le matin au conseil, où la cause entre M. de La Pesselière et Mme d’Auroué fut remise à huitaine. Au sortir, je fus au service de M. Fleury à Saint-Mederic ( Saint-Merry); j’appris que M. de Machault estoit très mal et avoit reçu l’extresmeonction. Après le disner, je fus chez M. Le Pelletier pour raisonner sy je demanderois cette place, et nous convinsmes qu’il estoit bon de le faire. Après, je luy dis que M. Fleury s’estoit engagé à mon fils, et que par ce moyen nous en jouirions ensemble; car il en disposeroit avec la mesme liberté qu’il faisoit auparavant. Sur cela il s’emporta avec une extresme chaleur, accusant M. Fleury d’ingratitude, le père Cossart de fourbe et rnoy-mesme de peu d’honnesteté à son esgard, sçachant qu’il souhaitoit l’avoir, et qu’en quelque lieu qu’il fust il roinproit avec luy; qu’il perdoit sa fortune; qu’il auroit esté secrétaire de M. Le Tellier lorsqu'il sera chancelier, et il me répéta dix fois que son estoile estoit qu’il estoit rescompensé d’ingratitude de ceux qui luy avoient le plus d’obligation. Luy ayant répliqué que M. Fleury se prétendoit libre; qu’il estoit chez moy comme chez sa mère, et, ne pouvant luy dire la meilleure raison, qui estoit que M. Fleury, connoissant son humeur domestique, ne vouloit en aucune façon quelconque demeurer chez luy, et pour cela s’estoit engagé afin cl’esviter le refus qu’il avoit résolu de luy faire; enfin, sa chaleur ne diminuant point et parlant tousjours d’ingratitude, je luy demandai s’d entendoit parler de moy, et, m’ayant respondu entre ses dents, je me levai en colère et sortis sans luy dire adieu. De là, je fus en faire la desclaration à M. le premier président, et je le dis

Claude Fleury, auteur de l’Histoire de l’Egiise, dont il a été question p. 07^, note 2.

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le soir à M. Fleury, qui estoit au logis, et qui me dit la visite qu e Janvier 166 M. Le Pelletier luy avoit faite avec presque les mesmes reproches et chaleur.

Le dimanche 1 6 janvier, je fus le matin chez M. de Machault, et il mourut l’apresdisnée. M. Le Pelletier, qui avoit esté le matin chez M. le premier président, qui luy avoit dit ma colère, m’escrivit une lettre pleine de satisfaction et de désaveu de ce qu’il avoit dit, et se reconnoissoit mon très obligé. Je pris cette occasion pour le retourner voir le soir. Je luy rendis sa lettre et la jetai au feu, et nous nous raccommodasmes, et il me conseilla d’aller à Saint-Germain présenter mon placet. De là je fus chez M. le premier président, qui me confirma cette pensée et me parla des sentimens de M. Le Pelletier sur M. Fleury comme d’un homme outré, ne pouvant souffrir cette préférence et M. Fleury luy estant très nécessaire, et qu’il disoit qu’on le luy avoit enlevé , ne pouvant comprendre que celte desmarche de M. Fleury, qui estoit homme d’esprit et sçaehant se conduire, estoit une marque qu’il ne vouloit point loger avec luy.

Le lundy 17 janvier, je fus dès cinq heures au matin, avec M. de Bar, dans son carrosse à Saint-Germain. J’allai d’abord chez M. Le Tellier, que je ne pus voir, estant indisposé. Je passai la matinée dans le cabinet de M. de Vervins en attendant l’heure de voir M. de Louvois. Ce fut à midy et derny, où estoit un très grand monde. 11 me reçut fort bien, me dit que je 11e pouvois manquer de présenter mon placet et qu’il me serviroit. De là, M. de Bar me mena dans un passage que le roy traverse au retour de sa messe, Au moment où il passoit, je luy présentai mon placet; il le prit assez brusquement, sans me rien dire ny me faire aucun accueil. L’on me dit que c’estoit sa manière. De là, disner avec M. de Bar. Après le disner, chez M. Le Tellier, que je 11e pus encore voir; de là chez M. Colbert, auquel je dis qu’ayant le dessein de présenter mon placet au roy pour demander la place du conseil de M. de Machault, je venois le supplier de m’y vouloir estre favorable et de m’y rendre ses bons offices. Il me répliqua que je luy faisois honneur et qu’il me ren-

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Janvier 1667.

droit service aux. occasions, et passa outre. Sa mine ne fut ny rude ny aussy fort gracieuse. De là, chez M. de Villcroy, qui me fit mille amitiés, me fit connoistre le chagrin qu’il sentoit de la dernière dureté que l’on pratiquoit en toute affaire; que M. Poncet prenoit tous les jours des avis contre les règles ordinaires, et qu’il luy avoit dit, en présence de roy, que ses enfans seroient jugés de la manière qu’il jugeoil les autres, et que Dieu estoit juste. 11 me dil comme l’on avoit le matin commencé d’opiner sur la desclaration des vœux; que M. Pussort, rapporteur, MM. Hotmail , La Houssaye et Voisin avoient opiné; que tous n’avoient point douté du pouvoir du roy, mais qu’ils avoient esté de dilférens avis sur le plus ou le moins d’age; que le roy avoit remis la deslibération à quinzaine. De là, chez M. le mareschal de Grammont, qui me promit force honnestelés. De là, chez M. de Turenne, qui me reçut, à son ordinaire, avec tendresse, me dit une conversation fort particulière qu’il avoit eue estant seul avec le roy, qui marque qu’il se deslrompe sur des choses importantes. J’eus ensuite un grand entretien avec le marquis de Nogent sur ses affaires domestiques. Le soir, j’allai au ballet du roy, qui estoit fort agréable, meslé de danse, de musique, de bouffonneries de Molière et des comédiens italiens. Les dames du ballet estoient sur des bancs en amphithéâtre sur la droite, le roy auprès de MUo de La Vallière. et toutes ces dames ne firent que manger. Les Italiens jouèrent les juges de police fort plaisamment.

Le mardy i 8 janvier, je fus le matin chez M. Le Tellier, lousjours indisposé; de là, chez M. le chancelier, auquel je parlai de mon affaire. Il s’expliqua peu , me parla ensuite de la desclaration des vœux , et, après un quart d’heure de conversation, il me demanda ce que l’on faisoit de ma charge de lieutenant civil et me croyoit M. d’Aubray. M’ayant reconnu, d me parla plus ouvertement, me dil qu’il n’avoit pas conseillé à M. de Nicolaï de faire juger sa prétention de ne pouvoir estre récusé. Nous parlasmes de récusations des chanceliers, et il convint qu’il ne pouvoit pas estre juge de ses parens; qu'il laisoit signer les arrests pour eux par le doyen, qui mettoit de l’or-

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

donnance du conseil; que, s’il entendoit parler de mon affaire, il me Janvier 1G67. serviroit. Il me parla de sa harangue lorsque le roy viendroit au parlement; mais que ce ne seroit pas pour le mois de janvier, et me dit que le roy aimoit fort qu’on louast tout ce qu’il faisoit et qu’on en parlast dans le public.

De là, j’allai chez M. de Lyonne, qui me tesmoigna beaucoup de bonne volonté et trouva mon placet fort bien; de là chez M. le Prince avec Pommereul, lieutenant des gardes. Je luy dis mon dessein; il lut mon placet, le trouvant bien et me fit beaucoup d’amitié. Deux gentilshommes estant survenus, on entra en conversation sur la dispute entre M. de Montausier et M. Rose, secrétaire du cabinet, pour sçavoir s’il falloit dire trente et un cheval ou trente et un chevaux.

Parlant de M. le commandeur de Jars, qui disoit que les dames de la cour ne sentoient plus que la soupe et le ragoust et avoient bu à neuf heures du matin cinq ou six sortes de vins, M. le Prince se souvint d’un bon mot qu’il luy avoit dit, et, ne le voulant pas dire haut, il me lira dans sa ruelle et me dit à l’oreille que, l’ayant rencontré revenant de chez M. Colbert, auquel il n’avoit pu parler, et luy ayant demandé ce que faisoit M. Colbert, il luy avoit dit : il pile du souffre, marquant son génie. Je vis M. d’Artagnan, auquel le roy a donné la charge de lieutenant en chef des mousquetaires, sur la démission de M. deNevers, nonobstant M. Colbert, qui n’aime pas M. d’Artagnan. 11 me fit mille amitiés. La conduite du roy à son esgard est surprenante; il le sçait ami de M. Fouquet et ennemi de M. Colbert. De là, je fus chez M. de Turenne, et puis à la messe du roy, qui me regarda souvent; et, après avoir disné avec M. de Bar, je revins à Paris avec M. d’Esclavolles-Coussé et M. dé Montesson fils.

Le inercredy 19 janvier, le matin au Palais, où je parlai du sujet de mon voyage, et on l’approuva fort. J’ay su que les prétendans à la place de M. de Machault estoient Breteuil, La Marguerie, Bezons, Périgny, de Thou. De là, au service de M. de Machault, ou je me trouvai le plus ancien et menai le deuil. Il n’y avoit ny président ny conseillers d’Eslat, hors les proches. H y a difficulté pour le

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doyenné entre M. de Lezeau, qui a son brevet et son serment dès ie mois de juin 1 6 2 3 , et M. d’Aligre, qui a pris place depuis. L’antiquité est pour M. de Lezeau; mais il a tousjours cédé le rang à M. d’Aligre et marché après luy; ainsy la possession est contre luy. On luy a proposé, comme accommodement, de céder à M. d’Aligre et de partager les appointemens. Cette négociation me paroist peu honneste. M. de Lezeau ne m’y emploie pas par cette raison, et parle à M. de la Marguerie.

Ce mesme jour, j’appris le destail d’une batterie arrivée le lundy au soir, au quartier Saint-Paul, entre le marquis de Sablé, les deux frères Genouillac, les deux Laval et autres, lesquels, estant pleins de vin, avoient battu le guet deux fois, et enfin, le guet s’estant fortifié, les avoit attaqués et avoit tué les Genouillac, un laquais et quelques autres; le marquis de Sablé avoit reçu un coup de mousquet dans la cuisse. Cette affaire n’aura pas de suites à cause de Sablé et de M. le chancelier.

Le samedy 22 janvier, le matin, au conseil, où Bdlard plaida pour M. de La Pesselière, et Le Verrier pour Mme d’Auroué. L’on parla fort bien d’un arrest mis sous mon nom, que M. de Fieux avoit signé et non pas moy. L’avocat l’appela juge officieux, dont il s’offensa fort et parla à M. le chancelier pour s’en plaindre. La cause fut remise à huitaine. Il doit y avoir lundy prochain, chez M. le chancelier, une conférence avec les députés du parlement sur la desclaration de la réformation de la justice.

Le dimanche 2 3 juin, je fus le soir chez M. le premier président, qui sortoit de la première conférence avec les députés du parlement, sur ce qu’ils avoient à faire sur la lettre de cachet et la conférence proposée chez M. le chancelier. Les députés estoient tous les présidens de la cour, quatre conseillers de la grand’chambre, deux clercs et deux laïcs, l’ancien président et le doyen de chaque chambre des enquestes et requestes et les gens du roy. 11 y eut contestation entre les présidens des requestes et les conseillers de la grand’chambre, les premiers prétendant précéder les quatre conseillers par le règle-

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

ment observé; que les présidens des enquestes doivent marcher de- janvier 1667.

vant tous les conseillers qu’ils ont présidés dans les enquestes, et ce

faisant, M. Le Féron avoit marché devant M. Mesnardeau, doyen;

ce que la grand’ chambre ne pouvoit pas souffrir. Il fut proposé que

MM. Le Féron, de Bauquemare 1 et Blancmesnil précéderaient les

deux derniers conseillers , qui estoient les conseillers d’église ; ce

qu’ils ne voulurent pas. Cette difficulté fut remise au lendemain, et

ce pendant l’on examina le premier chapitre du règlement, et la plus-

part des présidens, pour faire leur cour, vouloient tout passer sans

faire presque aucune difficulté, et M. le premier président estant Je

mieux instruit de ces articles, faisoit seul les véritables difficultés.

Le lundy 2 4 janvier, M. le président ayant conféré avec les enquestes à la buvette, il fut arresté que l’on ajouterait deux députés de la grand’ chambre qui marcheraient avec les trois présidens, et l’on envoya demander à Saint -Germain une lettre de cachet.

Le mardy 2 5 janvier, la conférence fut commencée chez M. le chancelier; il reçut les députés dans son cabinet, au bout de sa gallerie ; la conférence se fit dans sa gallerie. Il y avoit une table longue couverte d’un tapis violet, sans chaire du ray au bout, toutes les chaires à bras et esgales pour tous les députés, M. le chancelier à la bonne place, et Messieurs du conseil par dessous; MM. de Morangis, d’Estampes, Poncet, Boucherat, Pussort, Voisin, Hotman et La Houssaye; de l’autre costé, M. le premier président, vis-à-vis de M. le chancelier, et tous les députés ensuite. D’abord les gens du roy se placèrent à l’encoignure de la chaire de M. le premier président; mais les derniers du parlement se trouvant trop esloignés pour entendre, ils convinrent de se mettre sur un second rang de chaires, derrière le premier président, et en mesme temps s’avancèrent. Les gens du roy, qui se trouvoient au dessus, furent surpris, et M, Talon se retira dans le cabinet en grondant, et MM. de Harlay et Bignon allèrent se mettre

1 « Homme sensé, de probité, aimé et faisant, facile à gouverner, ne voulant choestimé des honnestes gens du Palais ; a cré- quer personne et médiocrement accomdit dans sa chambre et y est respecté; bien modé. ( Tableau du parlement.)

Janvier 1667. en bas, vers bout ta^e ’ avGC chagrin. M. Talon revint en¬

suite, s’assit d’abord au dessous de M. de LaHoussaye, et, voyant qu’il n’estoit pas bien, il se releva et s’alla mettre à la droite du procureur général, et ne dit mot durant toute la conférence. M. le chancelier fit un compliment sur l’importance de ce règlement et les desseins du roy, et M. le premier président répliqua fort bien en peu de paroles. Ap rès, M. de Morangis commença la lecture des règleinens. L'on discourut, et M. le chancelier engagea M. Pussort à respondre sur les difficultés, en sorte que c’est luy qui a parlé du costé du conseil sur le règlement.

Je crois avoir oublié d’escrire la retraite honteuse de Mme de Fouquerolles A, qui s’est absentée dès le commencement du mois passé , ayant laissé pour plus de cinq cent mille livres de dettes, sans qu’on en puisse sçavoir l’employ. On ne parle que de ses manières d’escroquer de l’argent, trompant ses créanciers par l’apparence d’une conduite sage et pieuse. On la poursuit criminellement.

Le jeudy 2 4 janvier, il y eut un conseil de police et de direction. De conseil des finances pour les maistres des requestes, il ne s’en donne plus.

Le vendredy 28 janvier, au conseil des parties, je sçus que mon affaire avoit esté faite la veille par M. Hotman; que M. de Lezeau estoit allé à Saint-Germain, le roy voulant juger son différend pour le doyenné du conseil avec M. d’Aligre. Le soir, je fus remercier M. Fremont, qui avoit fait mon affaire fort honnestement, et mesme avoit lait restablir à Bourgeois deux cents livres par an qu’on luy avoit retranchées. De là, chez M. Hotman le remercier aussy.

Le samedy 29 janvier, le matin, l’affaire de Mme d’Auroué et de M. de La Pesseîière fut achevée de plaider par Le Verrier et Billard, et M. le chancelier fit mettre les pièces ès mains de M. Tallemant.

Le dimanche 3o janvier, je fus le matin voir mon fils l’abbé, et

Comparez la lettre de Guy-Palin, du fut condamnée par contumace à une pri 39 juillet 1667, sur la banqueroute et la son perpétuelle. (Voy. sur Mme de Fouquefuile de Jeanne Lamberl d’Ilerbigny. Elle rolles, le tome I du Journal, p. 90, note.)

après aux Jésuites, où le père Cossart1 me dit que M. le nonce estoit Février 1(167.

venu voir le père Annat; qu’il i’avoit entretenu, et que M. le nonce

estoit lort emporté sur la desclaration des vœux; qu’il estoit résolu de

dire au roy que, sy comme prince très chrestien, il ne vouloit pas

defférer aux conciles et à l’Eglise , au moins il suivist les exemples

d’Angleterre, où le roy, qui se prétendoit chef de l’Eglise, consul-

toit néantmoins les évesques sur les affaires spirituelles; les llollan-

dois, leurs ministres; le Turc, le moufti , et qu’au moins le roy devoit

considérer le pape comme le moufti; que l’on soustenoit en France

que le concile estoit au dessus du pape; mais qu’il falloit ajouter le

roy au dessus du concile; que pour une affaire pure spirituelle, le

roy ne consultoit que des personnes laïques; que l’on auroit le

schisme; car assurément le pape le feroit, et luy se retireroit; qu’il

l’avoit dit à M. l’archevesque, qui devoit en parler au roy.

De là, je fus à Sainte-Geneviève, où je vis le père Lallemant sur la mort du père Boullard, leur général. Il me dit que le père Annat proposant le père Pelot, chartreux, cy- devant abbé, pour l’évesché de Sisteron, le roy luy avoit dit qu’il ne croyoit pas en Dieu; qu’il l’avoit répété dans le conseil en présence de M. Colbert, qui avoit dit que M. Pelot, son frère, avoit bien fait des ennemis pour bien servir Sa Majesté, et que depuis, M. Pelot, l’intendant2, en avoit demandé pistice au roy par une lettre.

Le mardy matin, ier février, M Boucherai me vint voir, qui me dit que l’on n’avoit point deslibéré sur les vœux; que le roy avoit dit que M. l’archevesque luy avoit répété des choses que le nonce disoit sur cela sy horribles, qu’il n’osoit les redire, et qu’il falloit différer cette

1 II est question de ce jésuite comme d’un excellent maître dans la pièce de vers latins adressée par Fleury à André d’Ormesson (voy. l’Introduction, au tome I) :

.... .Ve que enim cunctis Cossartius atter Obtigit .

Les œuvres latines du père Cossart ren¬

ferment une pièce de vers latins adressée à André d’Ormesson, la dédicace d’une thèse à Olivier d’Ormesson , et les préfaces de deux thèses de logique d’André d’Ormesson, fils d’Olivier.

2 Claude Pelot, seigneur de Port-David, avait été reçu maître des requêtes le 1 janvier 1 654-

JOURNAL

Février 1667. affaire. Le soir, je vis M. le premier président, qui me dit que M. Colbert f avoit visité, et qu’il luy avoit parlé de telle sorte de la desclaration des vœux, que c’estoit une affaire eschouée.

Ce mesnie jour furent célébrées les noces de la fille de M. Colbert et du fils de M. de Luynes, nommé M. de Chevreuse, et de la fille de M. de Luynes avec M. de Lavardin. M. farchevesque les maria dans la chapelle de M. Colbert, avec la mitre et la crosse. Il y avoit trois tables de quarante -cinq personnes. Le parallèle estoit plaisant de toute la famille de M. de Luynes et de M. de Lavardin, d’un costé, et de M. Colbert de l’autre. Ce mariage fait dire celuy du fils de M. Colbert avec la fille de M. de Retz; que M. de Luynes sera gouverneur de Paris, M. Colbert duc, et mille discours ridicules. Selon la politique, cette grande alliance doit estre sa perte.

Le jeudy 3 février, MM. Le Brun, Le Roux, Doublet, disnèrent avec moy. M. Le Brun me dit les magnificences des noces; que M. le chancelier avoit assisté aux noces et au souper. 11 y eut ce jour-là revue , et cent cinquante soldats passant le bac de Conllans furent tous noyés, à la réserve de trois.

Le vendredy 4 février, le matin chez M. Boucherat, voir des requestes avec luy. Après le disner, conseil des parties.

Le samedy 5 février, le matin au conseil, où M. Tallemant fit le rapport de l’affaire de Mme cl’Auroué, et conclut pour elle en tout. Comme j’avois esté souvent nommé dans cette affaire, parceque j’avois rapporté une requesle contre' un arrest de M. de Fieux, j’opinai après et fis entendre l’affaire comme elle estoit, c’est-à-dire très injuste pour Mme d’Auroué; que dans le conseil l’arrest de M. de Fieux avoit esté cassé, mais que, pour esluder, on avoit esté au conseil d’en haut, où, sur la requeste de M. de La Pessellière, sans moy et néantmoins sous mon nom, 011 avoit donné un arrest de sommairement oay , M. de Fieux l’ayant signé seul; enfin, ayant dit la vérité, je conclus pour M. de La Pesselière avec une modification. Les uns ayant suivi mon avis ou pris un plus rude contre Mme d’Auroué, les autres celuy de M. Tallemant, les foibles un sommairement oay, M. Pussort releva

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

cette affaire d’une très grande force, et fut de l’avis le plus hardi. Je Mars i6G7 me rangeai à son avis, et il y passa, nonobstant M. le chancelier, qui fit tout ce qu’il put pour Mme d’Auroué. Cette affaire fait esclat.

Le soir, M. de Turenne me vint voir, me dit des choses très obligeantes, et me conseilla de me monstrer à Saint-Germain.

Le dimanche 6 février, le matin chez M. le premier président.

Me trouvant surchargé d’affaires, j’ay différé de jour à autre à escrire exactement les nouvelles, et ainsy j’ay cessé d’escrire jusques à ce jour 1 4 juin, que j’ay repris les choses principales qui sont arrivées durant ce temps.

Pendant les jours gras, le roy passa depuis le samedy jusques au mercredy à Versailles, et voulut que, durant les trois jours, tous ceux qui iroient fussent masqués. Il fit préparer de grandes tables pour les régaler, et annonça que tout masque y seroit reçu fort civilement.

Toute la cour fit grande despense pour cette magnificence, et j’ay sçu qu’il ne se pouvoit rien voir de plus beau. Mais il y eut une grande solitude; il n’y eut que trois ou quatre carrosses de masques qui y furent de Paris. Le roy en fut chagrin, voyant que sa magnificence n’esloit vue de personne. Il y eut peu de masques à Paris, peu de gens ayant le cœur en joye.

Les conférences pour le code continuèrent trois fois la semaine chez M. le chancelier, jusques environ la my-caresme, qu’elles finirent1. Il y eut chaleur grande de Messieurs des enquestes contre Messieurs de la grand’ chambre , sur ce que les conférences avoient esté achevées sans avoir examiné les articles qui vouloient qu’il y eust distraction de toutes les causes d’audience qui seroient au dessus de mille livres, et d’abord il avoit esté proposé de les renvoyer aux enquestes.

Mais depuis, M. le premier président, les présidons de la cour et les avocats, qui craignoient la conséquence de cet establissement qui osteroit moitié des audiences de la grand’ chambre, et qui mettroit les avocats généraux dans l’impuissance de se trouver à toutes les chambres

Mémoires de Louis XIV j t. II, p. 272.

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Avril 1G67. et pourroit donner la pensée d’en augmenter le nombre, avoient proposé au rov de former une nouvelle chambre d’audience pour le jugement de toutes ces causes, et de la composer de deux présidens de la grand’chambre, qui y présideroient alternativement, d’officiers de la grand’chambre et de conseillers des enquestes. Cette résolution avoit esté prise sans la participation des enquestes, dont ils estoient fort offensés. 11 y eut des conférences entre les présidens des enquestes, des députations vers M. Pussort, et enfin cela ne fit rien changer.

Enfin, vers ce temps, le roy jugea le doyenné du conseil en faveur de M. d’Âligre, sur le règlement de 162 5 , qui donnoit la préséance aux ordinaires du conseil, du jour de l’entrée actuelle au conseil.

Tous les articles du code furent de nouveau revus et corrigés chez M. de Morangis, avec MM. Pussort, Hotmail et les autres commissaires; et, quoyque le roy eust grande impatience de les apporter avant Pasques, ils ne purent estre achevés pour cela, et l’entrée du roy au parlement fut remise au mercredy après la Quasimodo.

Le vendredy saint, M. le chancelier 11e tint point le conseil des remissions, où les conseillers d’Estat etmaistres des requestes estoient appelés et assis. Les anciens murmuroient de ce changement.

Le 20 avril, je fus avec M. le chancelier, en robe de satin, au parlement. Il fut reçu, en la manière accoustumée, par deux conseillers de la grand’chambre, lesquels il attendit, parcequ’il estoil déjà près du parquet des huissiers, et ils n’avoient pas paru. Il y eut grande peine à avoir des bancs pour s’asseoir. Le nombre des conseillers d’Estat et maistres des requestes y estoit grand : MM. de Morangis, d’Estampes, etc. Leroy vint à neuf heures, vestu de noir, accompagné des ducs et mareschaux de France. M. d'Elbeuf y estoit le premier. M. le chancelier fit sa harangue sur i’ excellence des loys, et la gloire du roy de vouloir policer son royaume. M. le premier président parla ensuite fort bien sur les establissemens des loys, prit les exemples de Moyse et de Jésus-Christ, et dit des vérités fort deslicatement, en sorte que tout le monde en parut content. L’on fit ensuite la lecture

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

du code, de la desclaration pour la chambre des audiences, de l’édict Avril 1667. du domaine, d’une suppression d’office des eaux et forests, et d’une desclaration portant que le roy qui acquerroit des terres payeroit l’indemnité et les lods et ventes sur le domaine. M. Talon parla ensuite fort bien, mais très longuement, en sorte qu’il fatigua tout le monde; relevant, sur la fin, l’article du code qui veut que l’on prenne les juges à partie, il demanda qu’il fust fait registre que le roy avoit dit que ce n’estoit pas qu’il eust sujet de se plaindre des officiers du parlement, et finit par des louanges excessives. Après que M. le chancelier eut prononcé le registrata, le roy se retira.

Durant ce temps-là, Monsieur estoit à la chambre des comptes avec M. d’Aligre, qui portoit. la parole.

M. le duc d’Anguien estoit à la cour des aydes, où M. Pussort portoit la parole, et estoit accompagné de M. Rouillé R maistre des requestes, parce que M. de L,a Fosse n’avoit pas voulu marcher après luy, comme il avoit fait, et dont il avoit esté blasmé.

Au sortir de cette cérémonie, le roy alla voir les troupes qui estoient campées dans la plaine d’Ouille, où il demeura durant trois jours, mangeant sous ses tentes, et où toutes les troupes estoient magnifiques, les officiers y ayant fait beaucoup de despenses. O11 commença à dire que le roy devoit marcher en campagne au i5 mai, et qu’il se préparoit pour faire la guerre en Flandres2. Dans ce camp, il dit à M. de Louvois de mander à M. le marquis de Créquy de le venir trouver. Ce retour, sans la participation des ministres, surprit

On l’a attribué à différents auteurs; mais il est du jurisconsulte Doujal, comme le prouve une lettre autographe de. Doujat au chancelier Séguier. (Bibl. imp. manuscrits fonds Saint-Germain, t. XL1I, f° 9.)

Elle commence ainsi : « Monseigneur, en attendant que je puisse avoir l’honneur de vous rendre compte des questions qui regardent les droits de la reyne sur les Pays-Bas, quej’ay traitées à fond, en latin, avec les preuves et autorités de ces faits, etc. s

1 Pierre Bouillé, seigneur du Coudray et du Plessis.

1 Louis XIV parle, dans ses Mémoires (11, 275) , de l’empressement que montra la noblesse pour accourir sous les drapeaux. La guerre qu’il entreprit avait pour but la conquête des Pays-Bas espagnols, et pour prétexte les droits de la reine sur cette partie des États de son père, Philippe IV. La cour fit composer à cette occasion un traité latin des Droits de la reine.

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Mai 1 667. beaucoup de gens. On crut que les affaires de M. Fouquet s’adoucissoient; mais c’est que M. le marquis de Créquy est très capable de commander des troupes, et le roy luy vouloit donner le commandement d’un corps d’armée. Dans le camp, le roy nomma les lieutenans généraux de ses armées, les mareschaux et les aydes de camp, et les choisit sans aucune autre raison apparente que celle du mérite. Tout Paris alla voir ces troupes.

Le vendredy 22 avril, M. de Sainte-Hélène mourut subitement. Il avoit esté bien malade; mais il se restablissoit, et le mal le prit dans la rue Saint-Antoine, allant à la promenade en carrosse. Cette mort sy prompte fit fort discourir sur les histoires passées. L’on observa qu’il estoit tombé en foiblesse devant la Bastille. Plusieurs personnes de créance m’ont dit que, plus de trois mois devant sa mort, il se justifioit à tous ceux qui le voyoient du procès de M. Fouquet; il ne parloit d’autre chose. L’on prétendoit qu’il estoit mort de chagrin d’avoir esté trompé dans les rescompenses qui luy avoient esté promises. Une personne de condition ne voulut pas souffrir que son corps demeurast en despost à Saint-Jean, dans sa chapelle, à cause du procès.

Le 2 mai, je fus à Saint-Germain me monstrer. Je fis un compliment à M. Colbert, sur ce qu’il avoit ordonné le remboursement entier à Pinson, sçachant que c’estoit moy qui devois en recevoir l’argent. 11 me dit que c’estoit une justice qu’il faisoit à tout le monde esgalement. Je luy dis que je la recevois comme une grâce. Je vis M. le marquis de Créquy, qui m’embrassa et me fit bien de l’amitié sur les choses passées.

Ce mesme jour, les places du conseil furent données, sçavoir : celle de M. de Machault, à M. Voisin, avec condition qu’il marcheroit après M. Pussort; et le roy jugea que doresnavant ceux qui entreroient dans le conseil 11’auroient de rang que du jour qu’ils y entreroient actuellement, et les ordinaires avant les semestres, et ce par la considération de M. Pussort, qui ne veut pas céder aux maistres des requestes plus anciens que luy.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’GRMESSON.

Dans ce temps arrivèrent les nouvelles de la chute de la ville de Mai 1667 Raguse par un tremblement de terre. D’une république très nombreuse il n’est pas resté six cents hommes. Le cadet de M. Bailly, allant à Constantinople, s’y estoit arresté avec l’ambassadeur de Hollande; ils y périrent tous. Le bis de M. Balthazard, estant logé dans la mesine maison, fut trouvé la teste entre des solives, les bras pris d’un costé, les cheveux de l’autre, sans qu’il eusl pu se remuer, et il demeura en cet estât deux jours. Il fut sauvé par son valet de chambre, qui, estant dans la cave, trouva moyen de sortir, et fut surpris ne voyant plus de maisons debout. Il vit six cordeliers qui s’enfuyoient; il les pria de secourir son maistre, et avec leur ayde, après bien des ruines destournées, Balthazard fut sauvé et les autres trouvés morts. Il y a peu d’exemples plus extraordinaires que celuy-là.

En ce temps-là mourut de langueur M. de Fériol, conseiller à Metz. Cette mort assez prompte d’un homme dans la force de l’age fut imputée à vengeance du ciel. 11 avoit esté l’un des juges de M. Fouquet, et avoit opiné à la mort. L’on en discourut encore par le monde, et l’on disoit qu’il estoit mort de langueur, se voyant sans rescompense et trompé des promesses ou de ses espérances. 11 avoit désiré la charge de lieutenant criminel.

Le 1 3 mai, je fus à Saint-Germain prendre congé. Je vis M. de Turenne, qui me lesmoigua beaucoup d’amitié.

Le roy partit le 1 6 mai avec toute la cour, et alla coucher à Chain- <* plastreux, où M. le président le reçut et le traita magnifiquement. J’oubliois que le parlement allant prendre congé du roy, et, M. le procureur général se retirant, fut rappelé, et le roy luy dit qu’il luy permettoit de se défaire de sa charge en faveur de son bis1; ce qui fut fort approuvé dans le monde. Le roy alla coucher à Liancourt; de là, à Breteuil et à Amiens2, où il assembla ses troupes, et marcha avec la reyne jusques à Péronne, d’où elle revint à Compiègne, et Sa

Achille de Ilarlay se démit, en effet, à cette époque, de la charge de procureur général en laveur de son lils , qui portait les mêmes noms.

Voy. sur ce voyage de la cour les Mémoires de Mademoiselle, à l’année 1667.

ri.

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,667. Majesté marcha au Castelet, de là au Quesnoy, et enfin à Charleroy, que les ennemis avoient abandonné, ne le pouvant defîendre1. Les ennemis firent publier, à Amiens, des placards fort horribles contre le roy. Le roy les lut et dit à M. de V illeroy que c’estoient des vers à sa louange.

Le samedy i4 mai, les lettres d’érection de la terre de Vaujours en duché, en faveur de Mlle de La Vallière et de sa fille, que le roy avoue pour estre à luy, furent vérifiées sous le nom de La Vallière, en sorte qu’on l’appelle Mme la duchesse de La Vallière2.

M. le chancelier partit le 3o mai, le lendemain de la Pentecoste, pour aller à Compiègne. Le 28 mai, veille de la Pentecoste , je fus à Amboille; le lendemain à Chessy; le jour d’après au Pont-aux-Dames, voir ma fille, qui me parut fort gaye et contente, ayant de l’esprit et estant très flatteuse et caressante. J’en fus fort satisfait. Le mardy, je retournai à Amboille, ayant disné à Chessy avec MM. de Nesmond, qui estoient venus de Couberon, et le mercredy je revins à Paris. Durant tout ce voyage, il fit très mauvais temps, froid et pluvieux. Au retour, j’appris que le roy s’estoit arresté à Charleroy pour le réparer et faire reposer l’année, qui avoit extraordinairement fatigué, les esquipages n’ayant pas suivi, aucun des plus grands seigneurs n’ayant changé de linge ny couché en lit durant onze jours, et le roy mesme ayant couché dans son carrosse.

J’appris que la négociation de Breda3 ne s’avançoit pas trop, et l’on disoit que le roy se joignoit avec les Angiois pour faire reslablir par les Hollandois le prince d’Orange; ce dont ils estoient fort contristés. M. de Ribeyre a acheté la charge de maistre des requestes de M. Voisin, avec soixante mille livres de pot de vin; M. Marin4, celle de M. Amelot-Chaillou, moyennant soixante -deux mille livres;

' Charleroi se rendit le 2 juin 1667.

5 Voy. Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 290 et suiv.

3 U s’agit de la négociation qui termina la guerre entre l’Angleterre et la Hol¬

lande. (Voy. Mémoires de Louis XIV, t. 11,

4 Arnoul Marin, seigneur de La Châtaigneraie , reçu maître des requêtes le 1 1 juin 1 667.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

M. d’Irval1, celle de M. d’Avaux, et l’on dit M. Turgot2, celle de juin 1667. M. Tallemant, soixante-cinq mille livres. Mais ce traité ne se desclare pas encore.

Nouvelles vinrent que la reyne estoit mandée d’aller à Avesnes, où le roy se rendoit, en attendant que Charleroy fust réparé, dont on clonnoit le gouvernement à Montai, cy-clevant gouverneur de Rocroy pour M. le Prince. Chacun fait des commentaires sur ce voyage; on dit que c’est pour recevoir des places qui veulent reconnoistre la reyne. MUe de La Vallière y a esté aussy, et l’on a prétendu quelle n’estoit pas mandée 3. Nouvelles sont aussy arrivées de la mort de la reyne de Pologne et de la mort du pape 4.

Mme Deshameaux m’a dit que M. Jeannin estoit parti pour aller à Limoges, et, quoyque M. de Turenne eust obtenu pour M. de Guénégaud d’aller dans une de ses terres en Normandie, néantmoins elle n’avoit pu obtenir la mesme grâce en faveur de M. Jeannin, ny de M. de La Bazinière; qu’ils aboient à Limoges et qu’ils avoient esté mis hors de la Bastille avec cette condition.

Le dimanche 1 2 juin, M. Boislève fut arresté prisonnier et conduit au Chastelet; il estoit venu sur la parole de M. de Fontenay, mais l’on dit qu’il avoit parlé fort insolemment. Àinsy le voilà pris.

La reyne est revenue le 20 à Compiègne, et l’on a dit que le roy marchoit pour assiéger une place; que les Lorrains, au nombre de trois mille hommes, avoient joint M. d’Artagnan avec cinq cens chevaux, et qu’ils marchoient à Arras.

Le mesme jour, je fus clisner au Temple, au festin des chevaliers.

C’estoit M. le commandeur de Berrieu, comme trésorier de l’ordre, qui en faisoitla despense, à cause que c’est l’ordre quijouist du grand prieuré. M. le commandeur de Souvré, grand prieur, y estoit, ainsy

1 Jean-Antoine de Mesmes, seigneur d’Irval, reçu maître des requêtes le 28 mai 1667. Il a été plusieurs fois question de son père dans le tome I du Journal d’Olivier d’Ormesson; voyez entre autres p. 4, note 2.

2 Dominique Turgot fut reçu maître des requêtes la même année.

3 Comp. les Mémoires de Mademoiselle , à l’année 1667.

4 Alexandre VII (Chigi) était mort le 16 mars 1 667.

u in 1667. que MM. le mareschal d’Albret, président de Novion, de Breteuil, Brillac, de Bonnelles et moy, et nombre de chevaliers.

M. le mareschal d’Aumont a pris Bergues1, où M. de Saint-Lieu a esté fort blessé, et depuis en est mort. Ensuite il a pris Fûmes2, et, voulant aller à Dixmude, il a reçu ordre de revenir sur la rivière du Lys.

Le 2 3 juin, le matin, au Palais, pour bure plaider ma cause pour la rente de six cent soixante -quatre livres due sur l’hostel de Saint- Denys par le cardinal de Retz; MM. Loumeau et Billard plaidèrent pour le Temple, et M. Isalis pour moy. L’affaire a esté commencée. J’ay sçu que les nouvelles estoient arrivées du siège de Tournay. L’on parle différemment de la négociation d’Angleterre. J’ay appris un démeslé de M. le procureur général, lequel estant à la Tournelle, se plaignit qu’on avoit blasmé ses conclusions et qu’on avoit dit quelles estoient d’un jeune procureur général, et, chacun désavouant cela, il dit à M. de Saint-Gilles 3 que c’estoit luy qui l’ avoit dit, et M. de Saint-Gdles luy ayant répliqué, l’on avoit rompu le discours.

Le 26 juin, nouvelles arrivèrent de la prise de Tournay, qui s’estoit rendu le 18 juin4, troisième jour de la tranchée ouverte; que le roy avoit esté au hasard d’estre blessé d’un boulet de canon, qui avoit blessé un cheval d’un de ses pages qui estoit derrière luy. L’on disoit encore qu’Oudenarcle 5 s’estoit rendue, et que le roy alloit à Courtray. Le marquis de Charost a servi deux jours comme capitaine des gardes. La manière de son restablissement est à remarquer : le roy entrant à la tranchée, le comte de Charost luy osta son chapeau, bordé et remarquable, et luy donna le sien, disant : «Mon maistre,

1 Berg-Saint-Vinox se rendit le 6 juin.

2 Fûmes fut pris le 1 2 juin.

! Daniau ou Danjau de Saint-Gilles.

« Esprit assez doux et de mœurs agréables ; peu appliqué aux affaires du Palais, n’ayant

un soin ni trop ardent ni trop remis des sciences particulières; de beaucoup de probité et de peu d’ambition ; lent en ses actions, attaché à son domestique, et ne

voyant le grand monde qu’aulant que l’obligation de bienséance le peut permettre. » ( Tableau du parlement.)

4 L’Art de vérifier les dates place la prise de Tournay le 26 juin , et paraît avoir confondu le jour où parvint la nouvelle avec celui où la ville fut prise.

5 La ville d’Oudenarde ne fut prise que le 3 1 juillet.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

il ne se faut faire remarquer, et puis c’est à ma teste à parer la juillet 1 6U7 vostre. » Le roy ayant trouvé cette franchise bonne, le comte de Charost dit : «Mais si cela arrivoit, que feroit Vostre Majesté pour ce pauvre garçon? » monstrant son fils. Le roy luy dit : « Je luy donnerois le baston, » et en mesme temps il le luy donna.

Le 1er juillet, M. de Bar me dit que les Hollandois avoient fait une descente dans l’embouchure de la Tamise, avoient surpris les vaisseaux anglois, mal gardés; qu’ils en avoient bruslé plusieurs et emmené vingt -quatre dans les ports de Hollande. C’est un avantage considérable dans cette conjoncture que l’on dit que la paix d’Angleterre est hors d’espérance et que tout est rompu.

L’on dit que M. de Turenne et M. de Louvois sont de bonne intelligence et admirablement bien auprès du roy, et que la fortune de M. Colbert baisse. Beaucoup sont persuadés que dans le mois cl’aoust il doit tomber, et, quoyque je ne croye pas ces imaginations, j’ay voulu les marquer.

L’on pense que le cardinal François Barberin, doyen des cardinaux, sera pape.

Ce mesme jour, il fut chanté le Te Deum, à Nostre-Dame, pour la prise de Tournay; les compagnies souveraines y assistèrent.

Ce mesme jour, je fus voir M. de Rocquesante, revenu depuis quelque temps de Quimper-Corentin, malade. Je le trouvai très foible avec Mme sa femme, qui est bien faite et de bonne grâce. Il tesmoigna une grande joye de me voir, et commença à me parler du procès de M. Fouquet , dont il a encore l’esprit bien plein. Il me dit que Noguès luy avoit dit sur le fait des récusations qu’il falloit se relascher en ce point pour se réserver sur le jugement, parcequ’il ne croyoit pas pouvoir estre de l’avis de la mort; que Foucault l’ avoit sollicité de se rendre sçavant dans ce procès pour me contredire, et luy avoit dit que l’on ne faisoit pas fort sur les pensions ny sur le projet; qu’on luy avoit proposé de le mettre rapporteur au lieu de M. de Sainte- Hélène pour prendre l’avis contraire au mien, et enfin qu’il avoit vu tant d’infamie dans la conduite de cette affaire, qu’il en avoit eu hor-

JOURNAL

„]let i6(i7. reur ; que Berryer luy avoit dit qu’il le verroit grand seigneur, s’il le vouloit croire. Le soir, chez M. le premier président.

Le samedy 2 juillet, le matin, chez M. de Morangis, qui, me parlant de la sévérité trop grande du gouvernement, me dit que cette sévérité tourneroit contre eux, et qu’il avoit remarqué la vérité de cette sentence : In qua mensura mensi fuerilis, remetietur vobis] ; que M. de Marillac estoit un très homme de bien, mais très sévère; qu’il avoit esté traité sévèrement ; M. de Chasteauneuf de mesme , et au contraire M. d’Aligre, qui estoit doux, avoit esté traité doucement ; que M. cle Montmorency avoit eu le cou coupé dans Toulouse, à cause que son père et son grand père avoient fait couper des testes avec de grandes sévérités dans le Languedoc; qu’il avoit ouy dire à un homme qui l’avoit ouy de la bouche de M. le président de Thou 1 2, qu’ayant esté un des commissaires de la Mole et de Coconnas 3, et les ayant condamnés à mort pour avoir sçu le dessein de M. cl’Anjou et du roy de Navarre, et ne l’avoir pas révélé, rentrant chez luy, il dit à sa femme , cet homme présent : « J’ay esté d’avis de condamner à mort ces deux hommes, et il m’en reste du scrupule, et je prie Dieu qu’il en fasse tomber la punition sur moy et non sur mes enfans; » et que l’on avoit dit que le petit-fils avoit esté condamné à mort par la mesme maxime et injustement.

Après le disner, j’ay vu une relation de M. Fly, de Calais, de l’action des Hollandois, lesquels estant entrés dans la Tamise, avoient rompu la chaisne qui fermoit la rivière, avoient surpris les vaisseaux sans esquipages, avoient bruslé les uns et emmené plusieurs frégates, et, entre autres, le plus grand vaisseau d’Angleterre , appelé le Charles; avoient mis à terre six à sept cens hommes qui avoient pris et bruslé deux chasteaux où estoient les magasins, et enlevé les canons; que le roy estoit accouru au secours avec des troupes , mais trop tard , et

1 Evangel. secund. Marcum , cap. IV, v. 24-

2 Christophe cle Thou fut nommé pre¬

mier président en i 562 , et mourut en

1 582. C’est le père du célèbre historien, Jacques- Auguste de Thou.

3 Ils furent condamnés et exécutés en i574- (Voy. de Thou, liv. lvii )

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

avoit vu les Hollandois emmener son beau vaisseau et mettre sur son grand mast le pavillon de Hollande.

Le lundy 4 juillet, le cardinal de Pietz perdit sa cause, et l’on ordonna ce que je souhaitois, qui estoit que ma maison fust deschargée de la rente. Les nouvelles vinrent que le cardinal Rospigliosi 1 estoit eslu pape, dont chacun est fort content, ayant la réputation d’estre homme de bien et habile. L’on avoit dit durant le conclave que, sy Dieu s’en mesloit, Rospigliosi seroit pape; sy les hommes, le cardinal Barberin; sy le diable, le cardinal....2; que le peuple avoit voulu piller la maison du cardinal Cliigi 3, à cause des grandes impositions mises, mesme sur le blé. Nouvelles sont arrivées du siège de Douay, du 29 juin.

Le jeudy 7 juillet, nouvelles arrivèrent de la prise de Douay4; que les escoliers et les religieux mesmes avoientpris les armes pour se deffendre, et avoient fait fort grand feu, et que le roy y avoit perdu du monde , et l’on nomme beaucoup de personnes de condition, volontaires et officiers, ou morts ou blessés, dont Noisy-Maupeou est bien blessé à la teste. A ce siège, le roy et Monsieur ont esté à la tranchée comme des soldats, et l’on dit que Brissac, lieutenant des gardes du corps, a esté bl essé à la cuisse d’un coup de fauconneau auprès du roy. Monsieur arriva ce mesme jour à Saint-Cloud, où Madame avoit pensé mourir d’une fausse couche. Le roy doit arriver demain à Compiègne , où il demeurera pendant quinze jours de repos qu’il donne à son armée.

Le samedy 9 juillet, je fus à Amboille avec ma femme, et je revins seul le lundy matin.

Après le disner, je fus à la conférence chez M. le premier président, où M. Pellisson nous dit l’histoire de la vie de Torquato Tasso, né dans le duché de Naples, le plus grand poëte de son siècle.

1 H prit le nom de Clément IX , et régna de 1667 à 1669.

* Le nom du cardinal a été laissé en blanc dans le manuscrit.

3 Neveu du dernier pape, Alexandre

4 La ville de Douai se rendit le 6 juillet.

Juillet

JOURNAL

ilet 1667. Le parlement avoit le matin deslibéré de députer vers le roy, pour luy faire des remonstrances sur ce qu’il s’expose à la tranchée comme un soldat, et le supplier de se conserver, et l’on envoya au roy pour sçavoir s’il auroit agréable que le parlement députast1 Il.

Le mardy matin mourut M. Jean Doublet, beau-frère de Mlle Doublet; il avoit esté dans les grandes affaires, et par la révocation des prests il avoit esté ruiné. Le soir, chez Mme Besnard et M. de Marillac, avocat général. Le mercredy, voir M. de Rocquesante.

Le jeudy i4 juillet, je fus avec M. le premier président, à Compiègne, dans son carrosse. Estoient avec luy, MM. de Lamoignon2 et de Basville3, La Chapelle, La Martinière et moy, ayant un relay à Louvre, et les chevaux de M. de Fieubet à Verberoy. Nous arrivasmes à Compiègne à huit heures et clemye du soir, après neuf heures de marche. Le soir, MM. Boucherat et Besnard nous dirent que le roy estoit fort gay ; qu’il avoit donné l’abbaye de Saint-Ouen de Rouen à M. d’Albret, et une de douze mille livres de rente à M. de La Rochefoucauld, pour l’un de ses enfans, et ce, d’une manière la plus plus obligeante qu’il se pouvoit; que Courtray estoit investi par M. le mareschal cl’Aumont, du samedy précédent; que le roy retournoit à l’armée mardy prochain, menoit la reyne à Douay, et envoyoit M. le dauphin à Saint-Germain, et que le conseil revenoit à Paris; que le roy avoit esté bien ayse de la deslibération du parlement , et qu’il s’estoit exposé à Douay sy fort, que, dans la tranchée, le marquis de Gesvres estant devant luy et M. de Turenne derrière, il estoit venu

1 On voit par la suite que cette démarche du parlement fut agréable au roi.

Il paraît toutefois qu’il ne voulut pas recevoir la députation. On lit dans ses Mémoires : «Je refusai les harangues que me voulut faire le parlement pour me congratuler de mes conquestes , qui ne sembloient pas encore assez grandes pour en recevoir des applaudissemens publics. » ( Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 3o6.)

Chrétien-François de Lamoignon , bis du premier président, fut reçu avocat gé néral et ensuite président à mortier au parlement de Paris; il mourut le 7 août

3 Nicolas de Lamoignon, seigneur de Basville, fut reçu maître des requêtes le 3o novembre 1673. Il fut dans la suite intendant du Languedoc. (Voy. ce qu’en dit Saint-Simon. Mémoires, t. IV. p. 1 12.)

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

deux boulets de canon qui avoient passé, l’un devant, l’autre derrière Juillet 1667. eux; qu’il avoit dit tout haut que Don Castel Rodrigue1 avoit dit à plusieurs officiers que, s’il n’avoit pas assez de troupes pour arrester le roy, l’on trouveroit un second Ravaillac en France. Cette parole est exécrable. L’on raconte que l’on avoit esté averti d’un homme qui s’estoit présenté au gouverneur de Valenciennes, et avoit offert de se dévouer pour le salut de la Flandre, si l’on vouloit assurer du bien à sa femme et à ses enfans. Castel Rodrigue a fait une autre brutalité honteuse à un cavalier; il a fait ruiner toutes les glacières, afin d’oster au roy la satisfaction de boire à la glace. Le soir,

M. Besnard nous fit très grande chère et nous donna des lits.

Le vendredy i5 juillet, dès le matin, je fis la moitié du tour de la ville sur le rempart, pour reconnoistre le pays, qui est fort bien, la ville estant située le long de la rivière d’Oise, clans laquelle celle d’Aisne se joint à un quart de lieue audessus. Je fus entendre la messe aux Minimes. Je vis ensuite M. l’archevesque de Paris, avec lequel ayant rejoint M. le premier président aux Jacobins, j’y saluai M. d’Albret. De là, nous fusmes chez M. le chancelier et puis chez M. de Charost , M. de Verneuil, et ensuite au chasteau, où je vis habiller le roy. Il me regarda plusieurs fois et paroissoit fort gay, entretenant M. le Prince. L’on dit que les ennemis avoient jeté deux cents hommes dans Courtray; que M. du Brouté estoit mort. Le roy n’en tesmoigna rien. M. le premier président eut audience ensuite, mais elle ne fut pas longue; et le roy le remit après le disner. Nous clisnasmes chez M. Besnard, puis retournasmes au chasteau, où M. le premier président fut une heure avec le roy. Au sortir, nous montasmes en carrosse, et M. le duc de la Rochefoucauld revint avec nous, et nous arrivasmes à Paris à une heure après minuit. Durant le chemin, M. le duc de la Rochefoucauld nous dit beaucoup d’histbires des troubles et des intrigues admirables, et il s’explique fort bien. Ce mesme jour, l’abbé de Rospigliosi2 devoit arriver à Compiègne.

1 Castel-Rodrigo , gouverneur espagnol 2 Neveu du pape Clément IX, récem-

des Pays-Bas. ment élu.

ir.

JOURNAL

Juillet 1667. Le mardy 1 9 juillet, je fus avec M. le premier président promener à la Barre, où M. Robert luy donna une magnifique collation. Toute sa famille y estoit, M. Lévesque de Bayeux, M. de Petit-Marais et moy. Ce mesme jour, le roy partit de Compiègne, et l’abbé de Rospigliosi arriva à Paris, où Lon fit par toute la ville des feux de joye. Il est fort bien reçu, parceque le cardinal son oncle doit au roy son eslévation à la papauté, estant certain que M. le duc de Chaulnes ayant dit au cardinal Guisy que le roy désiroit que le cardinal Rospigliosi fust pape, et qu’il luy demandoit pour cela ses suffrages, Guisy répliqua que ce cardinal n’estoit pas de ses amis; que néantmoins, pour marquer sa soumission aux ordres du roy, dont il espéroit la protection, il promettoit que Rospigliosi seroit pape le lendemain. En effet, il alla trouver Rospigliosi, luy dit ce qu’il avoit promis à M. le duc de Chaulnes, et qu’il ne faisoit aucune capitulation avec luy, sinon qu’il le croyoit honneste homme. A quoy Rospigliosi répliqua qu’il en useroit en homme d’honneur; et, en effet, il fut eslu le lendemain. L’on raconte que le pape a diminué les impositions de cinq cent mille escus et osté sa garde, disant qu’il n’en vouloit avoir d’autre que celle du peuple romain.

M. le prince d’Espinoy1 et. . .2, revenant blessés en France, ont esté faits prisonniers, etLamezan tué en cette occasion. M. le Duc, M. d’ Armagnac et M. de Bouillon retournant à l’armée, ont pensé estre faits prisonniers, et sans Des Roches, capitaine des gardes de M. le Prince, qui s’avança pour reconnoistre les ennemis et donner avis à M. le Duc par un coup de pistolet qu’il devoit se retirer, il auroit esté pris, et, en effet, Des Roches est demeuré prisonnier.

Le jeudy 2 1 juillet, nouvelles arrivèrent de la prise de Courtray, ville et citadelle, par l’armée commandée par le mareschal d’Aumont3. 4

Le samedy 2 3 juillet, je fus avec M. le premier président à Bas-

1 Alexandre - Guillaume de Melun , 2 Le nom est resté en blanc dans le

prince d’Espinoy, marquis de Rou- manuscrit.

baix, etc. mort le 16 février 1679. 1 Courtray se rendit le 18 juillet.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

ville; nous soupasmes à Ollainville, où M. de Marillac se porte mieux Août 1667. que l’on ne pouvoit espérer, et toute sa famille.

Le dimanche 24, je passai la matinée avec M. le premier président dans ses jardins et à sa paroisse, où il fit ses dévotions. Après le disner, nous allasmes promener à Cinq-Sols; c’est une terre très agréable, qui luy vient de la confiscation de Fargues, à cause du domaine de Montlherry et de Limours, dont il jouit, et qui luy est confirmée , le roy luy ayant fait don des sommes auxquelles Fargues avoit esté condamné pour restitutions1. Le lundy, nous revinsmes à Paris.

Le jeudy 28 juillet, au Palais, à l’audience de la cause du sieur Maiily, qu’on prétend supposé ou adultérin, pour lequel M. de Basville doit plaider. M. Robert plaide pour la dame Des Rues, qui est sa tante et héritière de cette succession. Il fit fort bien.

Apres le disner, à l’acte du fils de M. Colbert, aux Jésuites. M. Pussort et luy m’avoient apporté une thèse. M. le Prince estoit au milieu, devant la chaire du respondant, M. l’archevesque audessus de M. le chancelier et de M. le premier président, ensuite les présidens. Les évesques n’y vinrent point; tout Paris estoit à cet acte.

Le mardy 2 aoust, je fus voir M. le grand prieur, qui me pria de disner avec M. l’abbé Rospigliosi. Je vis la croix de diamans que le roy luy donnoit; elle est de cinq gros diamans très beaux. Cet abbé est le neveu du pape: il a logé chez M. le grand prieur et il a reçu du roy toutes les marques d’amitié possibles. Je ne sçais si M.le grand prieur luy avoit parlé de moy; mais il me fît assez d’accueil et but à ma santé. M. l’abbé Le Tellier y disna. L’abbé Siri2, Italien, qui escrit l’histoire, parlant des princes du sang, dit qu’ils n’estoient pas

1 D’après Lemontey, Pièces justificatives, n° 11 , à la suite de l’Essai sur l’établissement monarchique de Louis XIV, ces sommes s’élevaient à 35o,ooo livres.

2 Vitlorio Siri, historien, auteur du Mercure et des Mémoires secrets, mort en i685. Cet écrivain n’avait pas droit de

parler d’indépendance; il touchait une pension secrète de Louis XIV, comme le prouvent les ordonnances de comptant conservées à la Bibliothèque impériale, ms. t. VIII de la collection qui porte pour titre Procès de Fouquet. (Supplém. franç. n° 36.)

JOURNAL

Août 1 6<

;7. heureux estant sujets, et que M. le Prince estoit obligé de faire sa cour aux ministres et à leurs commis; que M. le Prince avoit besoin de M. Picon, et qu’il estoit obligé de faire mille bassesses indignes d’un grand seigneur, et qu’il ne disoit tout ce qu’il pensoit. M. l’abbé Le Tellier l’ayant pressé de le dire, il ajouta qu’il vouloit parler de son sermon dans l’église des Jésuites ; que M. le Prince avoit esté obligé de venir exprès de Saint-Germain pour l’entendre , et de revenir le lendemain pour luy en faire des complimens. L’abbé Le Tellier demeura surpris de ce discours et le tourna en raillerie ; il fallut rire de cette extravagance. L’abbé Siri ajouta que M. le Prince avoit esté à l’acte du fils de M. Colbert tout le premier, pour se monstrer, traita cela de ridicule, et néantmoins M. l’abbé Rospigliosi y avoit esté. Cela marque le peu de jugement de cet historien.

Le jeudy 4 aoust, je fus à l’audience du parlement, où M. de Basville plaida très bien et avec tout le succès qu’il pouvoit espérer. J’appris la mort subite de M. de Chaumont, conseiller u’Estat ordinaire. Après le disner, je fus visiter M. l’abbé, son fils; de là, au collège d’Harcourt, à l’acte du second fils de M. Besnard, qui fît admirablement bien. Il n’y a aucunes nouvelles, sinon la prise d’Oudenarde \ le retour de la reyne à Arras, la marche de l’armée. On parle du siège de Dendermonde. J’ay envoyé mon placet pour la place du conseil à M. le marquis de Nogent, pour le présenter au roy. J’ay escrit à M. de Turenne et à M. Le Tellier.

Le mercredy 10 aoust, à la tragédie des Jésuites, Fauchon2 eut le prix des vers, le premier accessit de prose latine et le premier accessit de prose grecque, et il fait bien à présent, ayant esté deux fois le premier empereur de sa classe, et à présent il est dictateur. Ce m’est un grand sujet de joye de le voir bien faire.

Le jeudy 1 i aoust, je fus à l’audience pour l’affaire du sieur de Mailly. M. Talon parla fort bien et conclut en faveur du sieur de Mailly; tous les juges, à la réserve de deux, furent pour luy, et par l’arrest la dame Des Rues perdit sa cause.

' Ouclenarde se rendit le 3 1 juillet. 3 François d’Ormesson, fils d’Olivier.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 517

Le samedy i3 aoust, à Amboille, après avoir escrit une seconde Août iGG fois à M. de Turenne, sur la place de M. de Chaumont. Le lundy, feste de l’Assomption; il y eut des violons et la feste y fut belle, après que le service y eut esté fait avec beaucoup de dévotion et grande affluence de peuple.

Le mardy 16 aoust, feste de Saint-Roch ; tout le peuple festa, nonobstant le retranchement de cette feste l. M. le chancelier donna conseil et le Chastelet entra, mais non le parlement. Les nouvelles furent confirmées du siège de Lille, le roy s’estant retiré de devant Dendermonde 2. L’on considère le siège de Lille comme un grand siège. L’on fait deux lignes de circonvallation et de contrevallation.

M. le mareschal d’Aumont est près d’Ouclenarde avec un corps d’armée pour observer les ennemis qui s’assemblent. J’appris que M. de Vaubrun s’estant avancé avec un corps de deux cent quatre-vingts chevaux jusques à dix lieues audelà de Charleroy, près de Bruxelles, fut rencontré par le prince de Ligne avec deux mille chevaux, de sorte que, se voyant sans retraite, il prit le parti de se bien battre. En effet, toute sa troupe se mesla, l’espée à la main, parmy les ennemis, et ils furent tous ou tués ou pris: il fut pris et mené à Bruxelles. Nous estions fort en peine de M. de Sanzé, qui estoit de cette troupe et que l’on disoit pris et non blessé.

Ce jour, je rapportai deux grandes affaires, l’une pour le sieur de La Roche, conseiller au parlement de Toulouse, l’autre pour la dame de Mezières, Guitard, Chauveau, créanciers de Thomas, et le sieur Comère, conseiller au parlement de Toulouse.

Le jeudy 18 aoust, il fit un orage très grand à midy, et jamais il n’a tombé tant d’eau en une heure. Le tonnerre chut, comme il avoit fait le samedy précédent au marché aux Chevaux, où il avoit tué deux hommes, une femme et un mulet.

Le 22 aoust, je reçus lettre de M. Le Tellier, en response de celle que je luy avois escrite sur la place au conseil, vacante par la mort

1 Voy. plus haut, p. 477, la suppres- 2 Voyez, sur cetle retraite, Mémoires

sion de dix -sept fêtes. de Louis XIV, t. II, p. 3 10.

JOURNAL

Août j 667. de M. de Chaumont. Elle me marquoit comme le roy avoit donné cette place à M. Du Gué , et celle de semestre de M. Du Gué à M. Courtin, l’ambassadeur, auquel le roy avoit promis une place. Au surplus, cette lettre estoit fort civile.

Le jeudy 25 aoust, je fus à Livry voir M. l’abbé de Colanges et Mme de Sévigné. Y arrivèrent M. d’Andilly1 et Mme Duplessis de Guénégaud. M. d’Andilly m’embrassa croyant saluer l’abbé. Après, ayant appris mon nom et répliqué si j’eslois le vray d’Ormesson, il me lit mille nouvelles embrassades avec des tesmoignages d’estime et d’amitié les plus obligeans du monde. M. d’Andilly me dit avoir quatrevingts ans; il se porte fort bien et il agit avec un feu admirable. Il fallut parler du procès de M. Fouquet et de toutes les circonstances de cette affaire. La conversation fut très agréable. 11 retourna à Fresnes avec Mme Duplessis, et moy à Paris. L’on parla comme M. le Prince estoit allé à Douay voir M. le Duc son fils, qui estoit malade d’une fièvre.

Le dimanche 28 aoust, ayant appris que M. de Lezeau avoit esté fort malade et en péril, je vis M. le premier président, qui en escrivit aussytost à M. de Turenne fort obligeamment. M. Boucherai fit de mesme, et j’envoyai ces lettres à M. Piètre pour les faire rendre sûrement à M. de Turenne. M. le premier président ayant jugé nécessaire d’en informer M. Le Tellier, et par conséquent M. Le Pelletier, il se chargea de luy en parler; ce qu’il fit, et le soir d me dit comme M. Le Pelletier s’estoit encore plaint de ce qui s’estoit passé, mais qu’il feroit son devoir; qu’il ne vouloit pas se manquer à luy-mesme; qu’il devoit se faire payer ses dettes, et enfin il dit qu’il en escriroit, et dès le soir il vint au logis pour me voir.

Le lundy 29 aoust, M. Le Pelletier me vint voir et me demanda l’estât de mes affaires, ayant occasion d’en escrire. Je luy dis simplement Testât de la santé de M. de Lezeau, et que M. le premier président avoit eu la bonté de vouloir agir. Il me répliqua qu’il ieroit son

1 Robert Arnauld d'Andilly, né en moires et plusieurs autres ouvrages , entre

1 588 , mort en 1674. Il a laissé des mé- autres une traduction de Josèphe

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

devoir; qu’il n’oublioit point ses obligations et, sans s’expliquer da- Septemb. 1667. vantage, il s’en alla, n’ayant pas levé les yeux pour voir les accommodemens de ma maison ny m’en dire un seul mot.

Le mardy 3o aoust, les nouvelles arrivèrent de la prise de Lille1; que le roy estoit entré le dimanche matin, les assiégés ayant esté estonnés de voir que la contrescarpe et la demye lune avoient esté emportées brusquement. Il est vray qu’il y avoit eu beaucoup d’officiers et soldats du régiment des gardes tués et blessés. Cette prise donne beaucoup de joye comme d’une place très importante.

Le mercredy 3i aoust, nouvelles vinrent d’une grande défaite des ennemis par M. le marquis de Créquy 2, et que le roy avoit esté averti que l’on estoit aux mains, y avoit couru, mais trop tard, et qu’il y avoit eu beaucoup de prisonniers. L’on crut que cela pourvoit retarder le retour du roy.

Le jeudy icr septembre, le parlement députa pour aller féliciter le roy de son retour, et résolut d’aller audevant de luy le plus loin qu’il pourroit. Cette députation extraordinaire et sans exemple avoit esté proposée, parceque le roy avoit fait tesmoigner à M. le premier président qu’il le souhaitoit3.

Le dimanche 4 septembre, les députés de toutes les cours souveraines partirent pour aller coucher à Senlis. Avant que de partir, M. le premier président dit à M. Boucherat et à moy le mariage qu’il faisoit de sa fille avec M. le procureur général4. J’en fus très surpris, vu ce que M. le procureur général avoit dit lorsqu’il avoit dessein d’espouser Mlle de Fourcy, et qu’il avoit rompu comme voulant avoir plus de bien et estre deschargé du douaire. C’est un coup rude pour M. Le Pelletier.

1 Lille se rendit le 27 août. (Voy. Mémoires de Louis XIV, t. II, p. 3i 1 et suiv. sur le siège de Lille.)

2 Le comte de Marsin et le prince de Ligne, qui venaient au secours de Lille,

furent battus par les Français le 3i août.

[Ibid. p. 3i 2.)

3 Voyez plus haut, p. 5i2, note 1, un extrait des Mémoires de Louis XIV, dans un sens tout opposé.

4 Madeleine de Lamoignon fut mariée, au mois de septembre 1667, à Achille de Harlay, qui devint dans la suite premier président du parlement de Paris.

JOURNAL

Septeinb. 1 6(

Le lundy 5 septembre, M. Pellisson m'apporta le livre de Joseph 1 de la part de M. d’Andilly, avec une lettre très obligeante.

Le mercredy 7 septembre , les députés des compagnies revinrent fort satisfaits. Ils avoient esté jusques à Mouchy saluer le roy, qui les avoit bien reçus, et estoient revenus coucher à Compiègne. Le mariage de M. le procureur général avec Mlle de Boissy2 estoit public. M. le premier président me dit qu’il en avoit parlé à Senlis à M. Le Pelletier, qui luy avoit bien respondu ; que, lorsqu’il en avoit demandé l’agrément au roy, le roy luy avoit dit qu’il en estoit bien ayse, pourvu que ce fust son bien; qu’il estoit très content de ses services et qu’il i’aimoit, parcequ’il le croyoit homme de bien. Ce mariage reçoit un applaudissement général. M. le premier président donne onze cent mille livres.

Le jeudy 8 septembre, feste de Nostre-Dame, je fus voir M. de Fourcy pour luy parler de la pensée qui m’estoit venue de vendre ma charge; que M. Boucherat me le conseilloit, et M. le premier président ne le désapprouvoit pas, et je le priai d’envoyer quérir Carel. J’en avois parlé à M. Le Pelletier, qui en estoit assez d’avis, et me promit d’en parler à M. Le Tellier, qui estoit à Paris.

Le vendredy 9 septembre, je fus à Saint-Germain seul. Je fus au lever du roy, qui me regarda plusieurs fois d’un œil assez agréable. Il ne me dit rien. Durant qu’il estoit au conseil des finances, je fus voir M. de Louvois, M. de Lyonne et M. Le Tellier, qui arrivoit de Pa ris. Je le remerciai de sa bonne volonté sur la lettre qu’il m’ avoit escrite , et je luy parlai de la pensée de vendre ma charge. Il me dit d’abord qu’il ne pouvoit me donner conseil, et enfin il ajouta qu’il seroit pour la négative, parceque je n’aurois plus rien à faire; que la vie en gros estoit courte, mais très longue en destail. Je fus au disner du roy, au bout de sa table, fort proche de sa personne; il disnoit avec la reyne, et les dames le servoient; il mange beaucoup et

1 Antiquités judaïques, ou Histoire des Juifs, de Josèphe, ouvrage traduit par Arnauld d’Andilly.

2 Madeleine de Lamoignon, fille du premier président Guillaume de Lamoignon. (Voy. page précéd. note 4-)

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sans presque parler. Au sortir de table, il reçut les députés de la ville, Sopt^mb. use qui luy apportoient le scrutin pour l’eslection de deux eschevins. VL de Lamoignon le luy présenta et luy fit une petite harangue fort bien, estant à genoux suivant l’usage. M. le marescbal d’Aumont, comme gouverneur, présenta les députés, et M. Du Plessis, secrétaire d’Estat, ouvrit le scrutin, qui estoit cacheté, et le lut tout haut. C’est une certification des voyes données pour feslection. Faverolles est nommé le premier. M. le premier président ouyt monsieur son fils parler, et présenta le contrat de mariage au roy, qui le signa et luy parla encore fort honnestement. Je revins ensuite avec M. Besnard à Paris.

Le samedy i o septembre, je fus le matin chez M. Le Pelletier, qui me dit que VI. Le Tellier approuvoit mon dessein pour ma charge par les raisons publiques, et il fut surpris quand je luy dis ce qu’il m’avoit dit à Saint-Germain. Je vis M. de Fourcy, qui me dit avoir vu Carel, et qu’il avoit un marchand qui donneroit jusques à soixante mille escus de ma charge, et que VI. de Sainte-IIélène fils avoit laissé sa procuration à M. Turgot, mais qu’il venoit et concluroit certainement. Après le disner, chez M. Boucherat, où estoit M. Le Pelletier pour leur dire ces offres.

Le dimanche 1 i septembre, voir M. d’Aligre, qui me conseilla de vendre; M. le premier président de mesme. Après le disner, à Amboille, avec la famille.

Le lundy 12 septembre, je revins le matin d’Amboille. Le soir,

VI. Des Brosses de Guénégaud 1 me vint voir pour me demander conseil sur la proposition que Carel luy avoit faite d’acheter une charge de maistre des requestes du quartier de janvier. Luy ayant demandé s’il sçavoit le nom, et luy m’ayant respondu que non, je luy répliquai que je ne voulois pas sçavoir son secret, pareeque c’estoit moy qui voulois vendre. 11 fut surpris. Nous conclusmes à vingt-huit mille escus de pot de vin, dont je fus fort content, ayant rencontré par cette aventure un marchand tel que je le pouvois souhaiter. 11 me dit

1 Claude de Guénégaud, seigneur Des Brosses, fut reçu maître des requêtes le 7 octobre 1 667.

IT

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Septemb. 1667. qu'il alloit aussytost conclure la vente de sa charge. Je fus voir mon oncle de Lezeau, qui me parla de me donner la desmission de sa place , à la charge de luy payer ses appointemens par avance. S'il est capable de continuer daus cette pensée, ce seroit un grand bonheur pour mov. Le soir, je fus chez M. le premier président luy dire mon aventure ; il me retint à souper avec sa famille. C'estoit le lendemain des noces de sa lilie.

Le 16 septembre, ma femme estant revenue d'Amboille, je signai le traité de ma charge à cent cinquante mille livres par le contrat, cent pistoles pour le remboursement de pareille somme donnée au commerce, et quatre-vingt-quatre mille livres de pot de vin, dont Simonet, notaire, me donna son billet. Les raisons qui m'ont porté à prendre cette résolution sont : le prix considérable par le pot de vin audela de la fixation, qui fait qu'au lieu de perdre sur ma charge, j'v trouve cinquante mille livres de profit; la crainte d'un règlement pour arrester ces pots de vin . qui rendent la fixation inutile , et la pensee que ce règlement seroit, selon toutes les apparences, la première occupation de M. Colbert au retour de la campagne, et la certitude que, par la cessation du droit annuel, qui finit dans un an, il arrivera quelque changement dans les charges, dont on a résolu de réduire encore le prix d'un cinquième; qu’ii estoit de la prudence ou de prévenir tous ces règlemens, ou de garder ma charge pour la donner à mon fils, c'est à dire huit ou dix ans, mon fils 11e pouvant estre reçu conseiller que dans quatre ans; que, selon les apparences, les charges seroient hors de commerce durant tous ces règlemens, et que si, durant ce temps, la place de mon oncle dans le conseil venoit à vaquer, comme il estoit à craindre, courant sa quatre-vingtseptième année, et si je l'obtenois, je ne pouvois esviter une perte considérable sur ma charge; et si je ne l’obtenois pas, je ne pouvois plus demeurer maistre des requestes avec satisfaction; que de m'opiniastrer à garder ma charge pour mon fils, je perdois assurément un gain présent par le pot de vin; je perdois un revenu considérable, qui pouvoit en quelques années me faire un fonds pour acheter une

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autre charge à mon cadet; qu’il n’y avoit plus ny grâce, ny gratifica- Septemb. <667. tion à espérer dans le service, et qu’il ne restoit que l’économie pour augmenter son bien; que j’estois obligé de songer à l’establissement de sept enfans; que j’avois assez de bien pour moy, mais que je ne pouvois, gardant ma charge, donner à mon fils une autre charge ou le marier, sans diminuer beaucoup mon revenu; que les raisons contraires estoient la solitude et l’oisiveté dans un âge où je pouvois travailler, et la diminution de considération, et que ma charge me pourroit donner des occasions pour rentrer en grâce et la facilité plus grande pour avoir une place dans le conseil. A l’esgard de l’oisiveté, je pouvois par l’estude me donner de l’occupation, et, pour la place du conseil, elle despendoit plus des affaires passées que des présentes; car, si le chagrin continuoit, la considération de ma charge ne feroit pas changer; si, au contraire, la douceur revenoit, je m’estois assez signalé, et les paroles données seroient assez fortes pour faire penser à moy. Ceux de mes amis à qui j’avois parlé de mon dessein convenoient de cette proposition, et ne craignoient que la solitude, et je n’ay pas eu peine sur cela à me résoudre.

M. de Guénégaud ayant désiré le secret pour voir M. Colbert, i! se passa plus de huit jours, après lesquels je fus le dire à M. le chancelier, qui me dit que, s’il pouvoit l’empescher, il le feroit de bon cœur, et me tesmoigna beaucoup d’amitié, et tous les siens me dirent que cette nouvelle l’avoit fasché. Tout le monde fut surpris de cette résolution; beaucoup de gens la condamnoient sur ce raisonnement que qui quitte la partie la perd, et que je ne devois point quitter que je n’eusse une place au conseil, et que les gens en charge trouvent des occasions de se raccrocher que les autres n’ont pas.

Beaucoup me tesmoignèrent de l’amitié en cette occasion, et je ne dois pas omettre que je reçus de ceux de mon quartier toutes les marques d’estime que je pouvois espérer, ayant effectivement regret de me voir quitter par bien des raisons.

J’ay cessé d’escrire chaque jour les choses considérables, et ainsy je dirai en gros ce qui est arrivé de plus important. Un mercredy de la

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Octobre 16G7. lin de septembre ou du commencement d’octobre, M. le Prince allant de Chantilly, où M. le Duc estoit malade, à Saint-Germain, le

roy le fit appeler dans son conseil et luy dit qu’il le prioit d’une grâce qui estoit de vouloir commander une armée de vingt-cinq mille hommes en Allemagne, et que, s’il vouloit, M. le Duc seroit son lieutenant. A quoy M. le Prince ayant fait les remerciemens et tesmoigné que M. le Duc n’estoit pas capable de cette charge, le roy luy répliqua qu’il commanderoit donc la cavalerie. Ce retour sy surprenant en grâce donna bien de la joye à M. le Prince , et fit raisonner tout le monde. L’on dit que c’estoit M. Colbert et Mmi; de Chevreuse qui l’avoient fait pour opposer M. le Prince à M. de Turenne, qui avoit pris le dessus à la campagne et les avoit fort mesprisés.

Environ vers ce mesme temps, l’on dit que Mme de Janvoy avoit mis sa fille en religion à cause de M. de Mesnars, beau-frère de M. Colbert , qui la recherchoit. Comme cette histoire est très extraordinaire, je la veux, escrire, selon que M. Dorât m’en dit, au Palais, les particularités, et ce qui a esté fait depuis. M. de Mesnars ayant fait demander M]le de Janvoy en mariage, la response fut qu’on ne la vouloit marier qu’à dix-huit ans. Nonobstant cette response, la recherche ayant continué, et M. de Mesnars ayant affecté de se trouver dans toutes les églises où alloit Mme de Janvoy, et d’avoir de grandes heures ou un chapelet, enfin il luy escrivit une lettre fort extravagante, pleine de soumission et de menaces, et luy faisant connoistre qu’il avoit en main de quoy la contraindre à luy donner sa fille, et tousjours, au bas de la lettre, Vustre très obéissant fis. Mme de Janvoy ayant mis sa fille en religion, crainte de la violence, Mesnars commença à dire qu’il avoit des lettres et une promesse de mariage de la fille , et offrit de les représenter. Il fait parler à M. le premier président par M. de Laigues, croyant que M. le premier président pensoit à cette fille pour son fils; mais il desclara n’y avoir aucun engagement. Il fait ensuite parler Mme de Sully et beaucoup d’autres, qui trouvent une mère et des parens dans la dernière indignation de supposer des lettres, la fille n’ayant jamais escrit. Enfin M. le président de

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Périgny va au couvent des Hospitalières de Saint-Gervais, par ordre Novemb. iG67. du roy, pour parler à la fdle et sçavoir sa volonté. Elle desclara nettement qu’elle n’avoit jamais escrit et ne vouloit point de M. de Mesnars. Depuis, sur ce que l’on raconta que M. de Périgny avoit dit qu’il ne sçavoit pas si cette petite fille estoit Mlle de Janvoy, M. l’arclievesque de Paris y alla sans en faire avertir la mère, et y mena la petite fille de M. Berryer, laquelle ayant fait entrer en présence de Mlle de Janvoy, sous prétexte qu’il ne la connoissoit pas, la petite Berryer demanda à la petite Janvoy si elle n’avoit pas escrit à M. de Mesnars et si elle ne i’aimoit pas; ce qu’elle desnia. Sur cela arrive Mme de Janvoy, qui, ayant trouvé la petite Berryer en cape et sa coiffe baissée, qui sortoit du parloir, luy leva la coiffe et la fit descendre fort vite , et dit ensuite à M. l’archevesque tout ce que la colère luy suggéra, et fut encore plus outrée quand elle sçut que M. de Mesnars esloit en bas, et fit reproche à M. l’archevesque de l’avoir amené. L’apresdisnée , elle s’alla jeter aux pieds du roy, qui luy dit :

«Madame, vous n’avez point sujet de vous plaindre de M. l’archevesque; c’est moy qui l’ay envoyé. Vostre fille ne veut point de Mesnars; je ne m’en meslerai plus. » Cette visite de M. l’archevesque a fait murmurer contre luy.

Le i 5 octobre, je fus à Amboille, où j’ay demeuré jusqu’au 1 3 novembre, et j’y ay fait faire le papier terrier par M. Giry, clerc de M. Simonet, notaire.

Le 6 octobre, je fus voir M. Bignon, maistre des requestes, chez luy, où j’appris que le samedy 5 octobre Mme la duchesse d’Anguien ] estoit accouchée d’un garçon fort heureusement, dont M. le Prince avoit une extresme joye.

Le dimanche i4 novembre, je revins d’Amboille à Paris. Le lendemain, j’allai chez M. le premier président; j’appris que le fils de Patin, médecin, qu’il appelle Carole, estoit en fuite1 2, parceque l’on

1 Anne de Bavière, princesse palatine. de son fils Charles; il indique les livres

2 Guy-Patin fait souvent allusion , dans saisis chez son fils dans une lettre du

ses lettres, à la persécution et à la fuite 7 mars 1668.

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\ovemb. 1667. avoil trouvé chez luy des livres imprimés en Hollande, comme le Bouclier d' Estât, fait contre les droits du roy sur la Flandre, et autres livres deffenclus. Environ vers ce temps, M. l’archevesque de Paris fit deffense de lire, à peine d’excommunication, la version du Nouveau Testament, par les jansénistes, imprimée à Mons et approuvée par l’arclievesque de Malines. Contre cette version, le père Maimbourg1, jésuite , a presché hautement et avec un concours de monde très grand.

Au mois de novembre, il fut rendu sentence, aux requestes de l’hostel, entre M. le Prince et le nommé Marie, cessionnaire de Dubuisson, en opposition d’une sentence par defïaut obtenue par Marie. M. Foucault, procureur du roy, ayant parlé avec préparation et soustenu que, suivant le code, il falloit desbouter M. le Prince, nous trouvasmes cette sentence si mal obtenue et si injuste, que nous reçusmes l’opposition, et mon avis fut suivi de desclarer la procédure nulle pour justi fier nostre sentence. Ce jugement fit esclat. M. Pussort l’ayant sçu, dit qu’il falloit brusler le code et l’abandonner, nonobstant qu’on luy fist connoistre la nécessité de recevoir les oppositions. Cette affaire estoit le sujet de la conversation, ensemble tous les inconvéniens qui se trouvoient dans l’exécution de cette nouvelle ordonnance.

Le marcly 22 novembre, au conseil, on se trouva fort embarrassé pour les clespens, dans une instance sur une évocation générale entre la comtesse de Bioulle et les consuls de Villeneuve. M. d’Estampes ne pouvoit se résoudre à la condamnation de despens; la dame de Bioulle soustenant de bonne foy cette évocation générale jusques à ce moment, qu’elle venoit d’estre révoquée dans une autre instance avec le baron de Puzols. M. Pussort dit. qu’il s’estonnoit que M. d’Estampes fist cette difficulté; que tous les inconvéniens avoient esté proposés devant le roy, et que la nécessité de condamner aux despens n’estoit fondée que sur le bien de l’Estat et pour empescher les peuples de plaider.

1 Louis Maimbourg, jésuite, né en grand nombre d’ouvrages historiques. (Cf.

1610, mort en 1686. 11 a composé un Guy-Patin, lettre du 18 octobre 1667.)

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Le dimanche 27 septembre, après midy, chez M. d’Aligre, pour Novcmb. l’arbitrage entre Mrao la mareschale d’Hocquincourt et monsieur son fils, avec MM. Robert et Montelon, avocats, M. de La Reynie et M. d’Aligre.

Le lundy 28 novembre, le malin, au parlement, aux harangues, où j’estois en place près de M. Poncet. M. le premier président fit fort bien sur le discernement pour l’éloquence; M. Talon parla bien et lit Lcloge de M. le procureur général, et dit ce mot : Palernos superavil honores, œquavit avitos. M. de Lezeau me vint dire que, dans sa famille, on n’approuvoit pas la proposition qui luy avoit esté faite. Le soir, M. de Turenne me vint voir avec mille tesmoignages de bonne volonté et me dit qu’il parleroil au roy dans peu.

M. de La Houssaye ensuite me dit qu’au conseil de la réformation, chez le roy, M. Pussort avoit parlé au roy tout bas d’abord; qu’ensuitc le roy avoit parlé des contraventions au code, et que M. Pussort avoit dit que la sentence des requestes de l’hostel estoit une contravention qu’il estoit nécessaire de casser, ou d’abandonner l’ordonnance; que luy ayant esté respondu qu’il avoit esté des juges et de l’avis de la sentence, il en avoit rendu raison; que, l’affaire mise en deslibération, M. Pussort avoit esté d’avis de casser cette sentence par arrest du conseil et de faire defienses, etc. que luy avoit esté d’avis de ne rien dire, la sentence estant dans les règles; MM. Voisin, Hotman, Colbert, de mesme; M. Poncet, d’examiner de nouveau; M. Le Tellier, que la sentence estoit clans les règles, et néantmoins estoit d’avis de faire des defienses en général; que M. de Villeroy et M. le chancelier avoient approuvé la sentence, et que le roy avoit dit qu’il falloit mander le doyen pour l’entendre sur cette affaire. Les difficultés sur l’observation du code font l’entretien de Paris à présent.

Le mercredy 3o novembre, feste de Saint- André, le matin, au lever et à la messe du roy. L’on disoit que Mme de Mazarin, qui avoit esté remmenée à Chelles depuis le retour de son mary, avoit cru que son mary la vouloit enlever, et que M. le Comte et M. de

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Dccpml). 1G67. Bouillon y avoient couru avec leurs amis toute la nuit. Je fus ensuite voir M. de Beringhen. Je donnai à disner à M. Le Brun, avec M. et Mme Besnard, M. l’abbé de Colanges et Mlle Doublet.

Le jeudy ier décembre, je fus au Palais entendre plaider M. de Basville pour Van Ostat b sculpteur hollandois, pour sçavoir si la prescription annale pouvoit estre alléguée pour l’exclure d’un payement qu’il demandoit. M. de Basville a fait une très belle action sur la peinture et la sculpture, pour justifier que c’estoit un art libéral et non mécanique.

Le vendredy 2 décembre , au parlement , pour entendre les harangues des mercuriales. M. le premier président fit, à son ordinaire, fort bien. M. de Harlay, procureur général, fit une belle action sur la vertu, bien composée, avec ordre et jugement, en beaux termes et bien prononcée, en sorte que tout le monde en fut content. Le soir, chez M. Boucherat et chez M. de Turenne, qui a la goutte. M. Marin m’a dit que le roy avoit fait les fonds pour l’année prochaine, sur le pied de cinquante mille hommes en campagne, vingtcinq mille dans les garnisons et vingt mille sur les vaisseaux; qu’il y auroit quarante grands vaisseaux mis à la mer, et que les bastimens seroient continués.

Le 8 décembre, feste de Nostre-Dame, M. de Montmort fut ouy, dans le conseil de réformation de la justice, sur la sentence des requestes de l’hostel, et le roy, après avoir fait deslibérer, et l’avoir fait rentrer, luy dit, l’appelant monsieur, qu’il estoit très content de la justice que les maistres des requestes avoient rendue en cette occasion, et néantmoins qu’il clist à sa compagnie que, lorsqu’elle trouveroit quelque difficulté dans l’interprétation de son ordonnance, elle s’adressast à luy pour sçavoir son intention.

Le dimanche 1 1 décembre, le matin, aux Minimes entendre la messe; j’y appris que M. de Caumarlin Saint-Port estoit mort. De là,

1 Adrien Van Ostade, peintre célèbre, tear, car on ne cite d’Adrien Van Ostade né en 1610, mort en i685. C’est par er- aucune œuvre de sculpture, reur qu’Olivier d’Ormesson l’appelle scalp-

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chez M. de Turenne, qui me dit qu’il seroit en estât cl’aller le len- Décemb. 1667. demain au Louvre. De là, chez M. Le Tellier, qui me tesmoigna bonne volonté et me dit que personne ne pouvoit affirmer que j’aurois cette place ny que je ne l’aurois pas; qu’il craignoit que M. Colbert ne la prétendist pour son frère, le maistre des requestes. De là, au Louvre, faire ma cour; j’y vis MM. d’Orgeval et Pinon.

Après le disner, chez M. Grandin, entendre disputer mon bis. Le soir, chez M. de Fourcy, à une conférence avec M. le cluade Mazarin, l’abbé cl’Effiat, M. Boucherat, et MM. Isalis et Legalis, pour résoudre ce qui estoit à faire sur la demande de Mme de Mazarin, qui a présenté requeste à la seconde chambre des requestes, à fin de séparation de biens d’avec son mary. L’on y régla la procédure pour aller à la première chambre des requestes et éviter la seconde, qui estoit affectée, et l’on régla aussy les deffenses. C’est une affaire très fascheuse, et qui peut avoir de grandes suites et beaucoup d’esclat.

Après, je parlai à M. l’abbé d’Effiat de la place vacante du conseil; il me promit que M. de Mazarin en parleroit à M. Colbert.

Le lundy 12 décembre, M. Le Pelletier vint, du matin, me dire ce que M. Le Tellier iuy en avoit dit, et qu’il estoit à propos de demander toutes les places qui viendroient à vaquer. Au Palais, M. de Guénégaud, mon résignataire, fut reçu au parlement et aux requestes de l’hostel.

Ap rès le disner, je vis M. de Mazarin, qui me dit avoir escrit un billet à M. Colbert, et qu’il alloit luy parler au Louvre. De là, chez M. le chancelier, qui est malade, à cause que ses sueurs ont presque cessé. L’on me dit qu’il avoit soustenu devant le roy, avec une vigueur extraordinaire, un arrest qu’il avoit signé et que M. Colbert vouloit faire casser; que M. Colbert luy avoit fait une grande visite depuis.

Le soir, chez M. de La Rochefoucauld; après, chez M. Colbert, où M. Pecot me dit que M. de Noguès avoit bonne chance à la place vacante. M. Colbert me reçut honnestement, me dit que M. cle Mazarin luy en avoit parlé, et qu’il me serviroit en ce qu’il pourroit.

Le mardy i3 décembre, je fus, le matin, au lever du roy, pour

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Décemb. 1667. porter mon placet avec les autres. J’en donnai un à M. de Vervins pour le mettre sur son rôle. J’attendis l’heure des placets, qui furent remis après la messe. Je fus à la messe, et, le roy estant rentré dans sa chambre, la grande porte fut ouverte. Tous les demandans entrèrent en foule. Le roy estoit debout devant une table, au pied de son lit, sur laquelle chacun laisse son placet. Je présentai le mien comme les autres, et il me sembla que le roy sourit. Beaucoup de prétendans à cette place du conseil parurent là. Voicy tous ceux dont j’ay connoissance : MM. d’Orgeval, Pinon, de Thou, Tallemant, procureur général du grand conseil, La Terrière, Noguès, Besnard de Rezé, Foulé.

Le mercredy i4 décembre, le matin, à Saint-Nicolas, au service de M. de Caumartin, puis voir les enfans de M. de Caumartin. Le soir, solliciter pour M. de Mazarin et chez M. le premier président, qui me dit que Besnard avoit demandé la place; qu’d ne croyoit pas qu’il me pust nuire, et que, sy je ne pouvois l’avoir, il valoit mieux qu’il l’eust que Noguès. Je reçus cela comme je devois, et je dis en riant à M. Besnard, présent, que j’aimois mieux l’avoir que luy, et qu’il 1’ eust qu’un autre. Il me dit que M. l’évesque de Coutances avoit parlé à Mme de Cbevreuse, pour parler à M. Colbert en ma faveur; quelle l’avoit refusé, parcequ’elle luy avoit parlé pour M. de Caumartin, et que M. Colbert luy avoit dit qu’il estoit engagé. M. l’abbé d’Effiat me vint voir le soir, me dit la mesme chose de Mme de Chevreuse, et que M. Colbert avoit parlé fort bien de moy à M. de Mazarin. M. le premier président me manda, par un billet, qu’il avoit avis que Noguès y avoit la meilleure part, et que j’en avertisse M. de Turenne.

Le jeudy i 5 décembre, le matin, chez Boucherat, qui me dit que la vérité de la conversation de M. de Mazarin et de M. Colbert, sur mon sujet, estoit que M. Colbert avoit dit très volontiers ; mais ne s’estoit pas estendu sur mes louanges. De là, chez M. de Turenne, que je vis dans le lit; il me dit qu’il alloit exprès au Louvre pour prendre son temps pour parler, et que, le jour précédent, il n’y avoit

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pas esté à cause de sa goutte. De là, chez M. Le Pelletier, qui me Décemb. 1667. dit la demande de M. Besnard et ses raisons, que j’approuvai. La cause de M. de Mazarin fut plaidée à la première chambre, et il fut ordonné, sur les offres de M. de Mazarin, que madame viendroit loger dans l’Arsenal. Le mesme matin, je fus à Ormesson et revins le soir. Après, M. Besnard me vint voir, et puis M. de Thon.

Le vendredy 16 décembre, le matin, chez IM. Le Nostre; de là, au lever du roy, où M. le comte du Lude m’a fait place, en sorte que le roy m’a fort bien vu. Il a dit que les placets estoient remis à l’apresdisnée. M. de Turenne m’a dit que le jour précédent ayant parlé au roy de la mort de M. de Caumartin, et ayant dit que c’estoit une place vacante, le roy l’avoit regardé aussytost, et qu’il avoit cru qu’il m’auroit fait tort s’il avoit parlé de moy, et que le roy avoit bien entendu tout ce qu’il pensoit sur cela. M. de Bar m’a dit qu’il croyoit que la place seroit pour M. Colbert, qui vouloit quitter l’intendance de Picardie.

Le samedy 17 décembre, M. Besnard me dit, au Palais, que M. Le Pelletier avoit dit que les placels avoient esté lus; que le roy n’avoit pas parlé, ny aucun des ministres, et que l’on croyoit que ce seroit, ou le frère de M. Colbert, ou M. Noguès.

Le dimanche 18 décembre, après le disner, chez M. le président de Fourcy, où vinrent M. le duc de Mazarin, M. l’abbé d’Effiat et M. Boucherat, où l’on discuta, avec M. Isalis, les moyens de sa cause, qui devoit estre plaidée le lendemain.

Le lundy 19 décembre, le jubilé fut ouvert, et il n’y avoit qu’une visite d’église d’observation. Ma femme commença ses stations. Le soir, chez M. le premier président, à son assemblée.

Le mardy 20 décembre, après le disner, voir Mme Besnard, qui me dit que M. Ferriol estant venu disner chez elle, comme elle le trouvoit fort changé, il luy dit qu’il estoit saisi au cœur; qu’on luy avoit manqué de parole; qu’il avoit opiné au procès de M. Fouquet en sa conscience, mais qu’il voudroit qu’il luy en eust cousté un bras et n’avoir jamais opiné à la mort; que M. de Sainte-Hélène luy avoit

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Décemb. ,667. dit que, sytost qu’il eust achevé d’opiner, il s’estoit senti frappé au cœur, avoit perdu le goust et l’appétit et n’avoit pu en revenir; qu’il estoit de mesme; car il n’avoit plus d’appétit. Mme Besnard me dit encore qu’il y avoit un homme qui avoit prédit la prison de M. Fouquet si* mois devant; que M. Fouquet l’avoit fait mettre en prison pour cela, et que depuis cet homme avoit dit qu’il sortiroit de prison dans l’année 1668 et rentreroit dans les affaires. Nous rismes bien de ces imaginations, et encore plus sy l’on donnoit la place du conseil à M. de Noguès, parcequ’il estoit seul à rescompenser des neuf qui avoient opiné à la mort. Le soir, M. Boucherat, M. et Mme de Fourcy vinrent disner au logis.

Le mercredy 2 1 décembre, je commençai mes stations à pied, et je trouvai à Nostre-Dame les gardes du roy, parceque le roy y devoit venir aussy à pied.

Le jeudy 22 décembre, M. de Montmort me dit que l’on avoit fait l’opération de la transfusion du sang sur Saint-Amand, qui estoit à Mme de Sévigny et qui estoit tombé pour la troisième fois en folie, estoit furieux et couroit les rues; que l’on luy avoit tiré tout son sang et fait entrer celuy d’un veau; qu’il avoit dormi la nuit, ce qu’il n’avoit fait depuis six semaines, et qu’il en espéroit un bon succès.

Le vendredy 2 3 décembre, la cause de M. de Mazarin fut achevée après quatre jours de plaidoyeries, et il passa de huit à six que, dans huitaine, il rapporteroit l’inventaire fait après le décès de M. le cardinal Mazarin, et que les notaires auraient à luy en deslivrer une expédition.

Le mardy 27 décembre, je ramenai Fanchon aux Jésuites, où je vis tous ses maistres. J’appris la confirmation de la nouvelle de Portugal, qui estoit que la reyne, mal satisfaite de la conduite du roy], s’estoit retirée dans un couvent de filles, d’où le roy l’avoit voulu retirer de force; que le peuple s’estoit soulevé, mal content du roy,

' Alphonse VI, roi de Portugal, fut dé- cère, où il mourut en i683. Son frère, trôné par sa femme, Marie de Savoie- Don Pèdre, fut chargé de l’administration Nemours, et confiné dans l’île de Ter- avec la reine Marie.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

en faveur de la reyne; que le roy avoit esté arresté et desclaré inca- Janvier 1 668. pable de gouverner; qu’il avoit signé sa desmission du royaume en faveur de son frère, qui avoit esté reconnu roy, et que l’on vouloit faire le procès à son ministre.

Le mercredy 28 décembre, au matin, chez M. d’Aligre pour l’affaire de M. d’Hocquincourt; de là, chez M. le chancelier, qui me reçut avec amitié; il se portoit bien.

Le vendredy 3o décembre, à Ormesson pour voir travailler à un labour.

Le samedy 3i décembre, soir et matin au Palais pour juger plusieurs affaires, tous Messieurs m’en ayant convié fort obligeamment.

A midy, je promis au jardinier de M. Amelot, à Sucy, de ne le point mettre à la taille d’Amboille.

Le dimanche, premier de l’an 1668, à Saint-Nicolas le malin et l’apresdisnée; ce jour, M. l’abbé de Chavigny prescha dans l’église de Saint-Louis en présence du roy et satisfit fort. Le soir, je fus chez mon oncle de Lezeau, qui avoit esté tort mal; il se portoit mieux. De là, chez Mme Le Pelletier et M. de La Guigneraie.

Le mardy 3 janvier, feste de Sainte-Geneviève, le malin chez M. de Turenne, qui me tesmoigna beaucoup d’amitié; de là chez M. Le Pelletier, chez M. le baron de Bole et chez M. Courlin; puis chez M. Le Tellier, que l’on ne vit pas. Après le disner, à une conférence chez M. de Fourcy avec M. de Mazarin et l’abbé d’Efïiat, sur leur affaire. M. le duc [de Mazarin] me dit qu’il avoit parlé à M. Colbert pour moy, et qu’il luy avoit respondu fort honnestement, et il croyoit que je le devois voir. Ce que MM. Boucherat, Fourcy et moy ne trouvasmes pas à propos, parceque assurément M. de Mazarin ne disoit que des généralités.

Le mercredy 4 janvier, le matin, au lever du roy, où la cour estoit très grosse. J’entrai des premiers et me fis assez voir. M. de Bar s’expliquoit avec M. l’évesque de Seez sur son démeslé contre M. Lévesque d’Amiens pour la marche de ses officiers de justice autour de luy à la procession avec ses domestiques. Il avoit présenté son placet

JOURNAL

Janvier 1668. au roy, et M. l’évesque d’Amiens y avoit respondu. M. d’Aligre estoit là pour remercier le roy de Lévesché d’Avranches, devenu vacant par la mort de Boislève, et que le roy avoit donné à son fds le religieux. De là chez le duc cl’Orléans, à qui je fis la cour; il me reçut avec son lionnesteté ordinaire. Après le disner, en Sorbonne, à l’acte du fils de M. d’Arbon, clesdié à M. Le Tellier.

Le jeudy 5 janvier, à trois heures du matin, l’on m’envoya quérir de chez Mme de Nogent, qui estoit très malade; elle me dit qu’il falloit mourir; que je sçavois bien ce que je luy avois promis, et elle me fit mettre en main un petit coffre où estoit son testament, dit à Mlie Carrère quelle m’en clonnast un autre, me pria de les voir et de supprimer celuy qui estoit inutile. Toute la famille escoutoit avec ime grande alarme. Je leur parlai dans la chambre proche; je leur dis que je ne sçavois pas ce qui estoit dans ce testament, parceque Mme de Nogent l’avoit retiré de mes mains, et je ne sçavois sy elle favoit changé. Je leur fis ensuite une exhortation à la paix; personne ne répliqua, craignant quelque disposition en faveur de Mme de Rannes, qui estoit la bien aimée et le sujet de jalousie. Les voyant tous dans cette disposition, je crus qu’il estoit bien que je visse ces testamens pour les faire changer à Mme de Nogent, s’ils me paroissoient injustes, et luy dire mon avis; mais je voulois qu’ils me priassent de les lire. Je dis au marquis que Mme de Nogent m’avoit dit de lire son testament; mais que j’en faisois difficulté. Aussytost il m’en pressa, le dit à Vaubrun, et le chevalier et Rambures s’y joignirent, jugeant qu’il n’y avoit que ce remède pour eux. J’appelai M. de Rannes, que les autres regardoient comme leur ennemy commun, et, du consentement de tous, je lus seul ces deux testamens et trouvai que l’un estoit la copie de l’autre, et qu’il n’y avoit rien qui me fust nouveau. Estant rentré, je fus aussytost entouré de tous. Je leur dis que ces deux testamens n’estoient que le mesme, et que madame leur mère leur laissoit la paix, et que je ne croyois pas qu’aucun eust sujet de se plaindre. Cela rassura un peu les esprits. Je crus ensuite devoir dire au marquis, à l’oreille, qu’il n’y avoit aucune disposition qu’en

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faveur du chevalier. Cela calma tout, et, sans cette conduite, les janvier 1668. esprits estoient sy eschauffes qu’ils auraient fait quelque esclat fascheux, et chacun demeura fort content de moy. J’y restai jusques à sept heures du matin.

Le matin, je fus au conseil des parties où les despens faisoient la difficulté de toutes les affaires, et M. Pussort les soustenoit fièrement, disant que le roy ne le souffrirait pas; que c’estoient des scrupules mal fondés, etc. J’allai ensuite chez Mme de Nogent, qui me demanda si j’avois lu les testamens et bruslé l’un, et si j’y trouvois quelque chose à redire. Elle avoit l’esprit très libre et dit à ma femme tendrement qu’elle ne la vist plus, et ensuite à moy. Après le disner, chez M. de Lezeau, qui se portoit mieux.

Le vendredy 6 janvier, tous les enfans de Mme de Nogent s’engagèrent de me croire seul, et je m’expliquai sur ce qu’ils auraient à faire, dont ils furent contens. Mme de Nogent mourut à six heures et demye du soir, fort doucement1. Je rompis un premier pas entre M. le marquis et M. de Rannes, qui estoit capable de tout gaster, et ils se visitèrent les uns les autres. Je fus chargé de toutes les clefs pour ne point sceller.

Le samedy 7 janvier, je fis chez M. de Nogent la lecture des testamens en présence de tous, et je les fis embrasser. Ce qui se fit avec assez de tendresse , et les choses sont disposées à se terminer avec douceur. Mmc de Nogent me donne un diamant de deux cents louis d’or, et à ma femme des chenets d’argent, qui luy ont esté envoyés à l’heure mesme.

Le lundy 9 janvier, le matin, à l’enterrement de Mme de Nogent, qui fut portée à Saint-Nicolas-des-Champs, les domestiques vestus de deuil , portant trois douzaines de flambeaux de poing , de cire blanche , et n’y ayant à la suite que les seuls enfans, frères, sœurs, neveux et moy.

On commence à parler d’un voyage du roy et de la cour à Saint-

1 Voyez plus liaut, page 1 58 , les notes Ion) et sur ses filles, Mmes de Rambures

2 et 3 sur Mm” de Nogent (Marie Cou- et de Rannes.

JOURNAL

Janvier 1668. Germain, d’où le roy doit aller ailleurs. L’on dit à Metz et vers la Lorraine.

Le jeudy i 2 janvier, le matin, au service de Mme de Nogent, aux Carmes descliaussés, où son corps est demeuré en dépost jusques à ce qu’on le porte avec celuy de M. Nogent, à Nogent.

Le vendredy 1 3 janvier, le matin, au Louvre, au lever du roy, où j’entrai des premiers, et le roy me vit fort. L’on dit que le comte de Saint-Géran avoit esté assassiné, la nuit, par quatre hommes; que trois s’estoient attachés à luy et qu’il estoit hlessé de trois coups. Le roy donna audience à l’ambassadeur de Venise, au bout de sa gallerie, sur un haut dais relevé de six degrés, sur lequel est sa chaire. Il estoit accompagné en ce lieu de Monsieur, son frère, et de M. le Duc, de MM. de Créquy et de Saint-Aignan, gentilshommes de la chambre, et de M. de Soyecour, maistre de la garde-robe, sans capitaine des gardes. Toute la cour demeura au bas des degrés, où le comte de Charost estoit, qui me fit mettre devant. L’ambassadeur fut amené le long de cette gallerie, au milieu de toute la cour. Au pied des marches, il fit une profonde révérence; au milieu, une seconde; auprès du roy, sur le haut, une troisième. Il avoit une grande robe traisnante, d’estoffe de soye noire à grandes fleurs, et un chapeau ordinaire. Le roy le reçut debout et descouvert. Après quelques paroles que l’ambassadeur dit nue teste, le roy se couvrit et luy après, et en mesme temps M. le duc d’Orléans et M. le Duc, et l’ambassadeur se descouvrant, ils se descouvrirent et le roy aussy. Cette conférence dura un quart d’heure, le roy ayant respondu et l’ambassadeur répliqué. Après, l’ambassadeur se retira et fit trois révérences comme en abordant. Le sujet parut estre pour le siège de Candie, que le grandvisir en personne veut achever, ou périr. Il est logé dans le fossé du corps de la place. La gallerie estoit parée magnifiquement , la tapisserie de Scipion, les cabinets et les vases d’argent, caisses d’orangers d’argent pleines d’arbres véritables, et le tout avec une abondance extraordinaire. J’appris que le roy alloit attaquer la Franche-Comté.

Après le disner, je fus voir M. de Turenne, où vint M. Courtin, et

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nous fusmes ensemble deux heures, M. de Turenne nous disant les Janvier 1668. envies qui s’estoient eslevées contre luy durant la campagne , et qu’il n’en avoit jamais dit un mot au roy, et le roy vivant avec luy fort honnestement. Il vend sa maison aux filles de Sainte-Marie, et il achète celle de M. Fouquet; il nous dit les difficultés du payement de la part des religieuses.

Le samedy i4 janvier, le matin, chez M. de Nogcnt, pour faire estimer la vaisselle d’argent. Il y .eut quelque chagrin à cause d’une donation de meubles, que Mme de Rannes représenta, et quelques paroles de chaleur.

Le lundy 16 janvier, le matin, chez M. de Barillon, qui va intendant en Picardie. M. Colbert est intendant de Paris. L’on ne sçait point encore sy la place de M. de Caumartin luy est donnée, comme l’on avoit dit. J’allai ensuite chez Mme de Nogent pour raccommoder les dames, qui estoient brouillées et ne se voyoient point. Mme de Rannes fit les civilités nécessaires, et, y estant retourné après midy, je les trouvai ensemble.

Le soir, chez M. le premier président, à l’assemblée1, où M. Fleury parla sur Hérodote et satisfit toute la compagnie. M. le premier président me dit après, que les députés du parlement estoient mandés au Louvre, et que c’estoit pour faire tirer des registres tout ce qui s’estoit passé durant les derniers troubles. Il me dit ce qui s’estoit passé sur les propositions de mariage entre son fils et Mlle de Neuville, et il ajouta ensuite les raisons qui luy faisoient différer, et à M. de Marillac, le changement de sa charge , qui estoit au plus bas prix qu’elle pouvoit estre, et les charges de maistres des requestes au plus haut; et luy n’ avoit point d’impatience pour donner à son fils la charge d’avocat du roy au Chastelet.

Le mardv soir, 1 7 janvier, je fus chez M. le premier président, qui nous dit ce qui s’estoit passé au Louvre; que M. Le Tellier luy avoit parlé il y avoit quelques jours de la résolution du roy de faire tirer

1 Comparez, sur les réunions littéraires Patin, et, entre autres, une lettre du du premier président, les lettres de Guy- 28 novembre 1667.

ir.

JOURNAL

janvier 1 668. (les registres du parlement tout ce qui s’estoit passé durant les derniers troubles, et luy avoit demandé ce qu’il falloit faire ; qu’il avoit parlé des absens de la compagnie, et avoit dit que l’usage estoit de mander des députés du parlement et de leur faire entendre la volonté du roy, et que le parlement donneroit des commissaires pour choisir dans les registres; que, depuis, M. Le Pelletier luy avoit dit que le roy commanderoit au greffier d’oster ce qui se rapportoit aux derniers troubles, et que l’on vouloit des commissaires du conseil; qu’ayant fait entendre les raisons contraires, on les avoit approuvées; mais néantmoins que depuis on ne luy avoit rendu aucune response; que l’on avoit eu dessein de le surprendre; mais que ce projet avoit tourné contre eux; que tous les députés du parlement estant en présence du roy, il leur avoit dit que M. le chancelier leur feroit connoistre sa volonté; que M. le chancelier leur avoit dit que le roy vouloit oster les marques des choses qui s’estoient faites contre son autorité , dont les exemples seroient dangereux; que leroy ordonnoit au greffier, qui estoit présent, de luy apporter les registres du parlement; que luy, premier président, avoit respondu que le parlement recevoit tousjours avec respect les ordres de Sa Majesté, et les exécuteroit; mais qu’il supplioit le roy de luy dire si Sa Majesté n’entendoit pas que le parlement observast les formes accoustumées, et ordonnast au greffier d’apporter les registres; que M. le chancelier avoit respondu qu’il avoit donné l’ordre au greffier, et qu’il ne luy en falloit point donner d’autre; que luy, premier président, avoit répliqué que le greffier n’estoit pas le maistre des registres; qu’ils estoient au parlement, et qu’il ne pouvoit sur cela recevoir d’ordre que du parlement; que M. le chancelier avoit dit que, le parlement estant présent, c’estoit assez; qu’il avoit répliqué que le parlement n’estoit point présent, qu’ils n’estoient que députés pour entendre les ordres du roy et les porter au parlement; que, sur cette contestation, le roy avoit dit qu’il ne soucioit pas de quelle manière la chose se fist , pourvu qu’elle s’exécutast et que le parlement en usast à son ordinaire; que ce n’estoit pas qu’il fust fasché contre le parlement; au contraire, il en estoit

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très content, et luy donneroit tousjours des marques de son estime Janvier 1668. et de son affection.

Le mercredy 1 8 janvier, relation a esté faite au parlement , et il a passé du bonnet à ordonner que le greffier porteroit les registres au roy ; M. de Brillac a dit qu’il falloit demander que ce fussent clos commissaires du parlement qui fussent nommés pour examiner ce qu’il falloit oster; mais personne n’a suivi son avis.

Le vendredy 20 janvier, la grand’ chambre députa quatre conseillers pour assister, chez M. le chancelier, à l’examen des registres, et ce furent MM. Gilbert, de Reffuge, Granger, sieur de Liverdy1, et. . ,2

Le samedy 2 1 janvier, chez le roy, faire ma cour. De là, au Palais, où j’appris que le conseil alloit à Saint-Germain; puis disner chez M. le premier président. Après le disner, chez M. Talon, pour ma cause contre M. le cardinal de Retz et le grand prieur. Il me dit qu’il devoit aller chez M. le chancelier pour l’examen des registres. De là, aux jésuites, à l’acte du fils de M. Beschamel3, qui avoit desclié à M. Colbert. La thèse estoit du dessin de M. Le Brun, et la plus belle qui ayt esté encore faite4. Toute la cour et la ville y estoient. En revenant, je trouvai M. Colbert à pied, qui n’avoit pu approcher à cause de l’embarras. De là, au Louvre, chez Mme de Nogent. Cette apresdisnée, le roy avoit fait baptiser Madame, qui estoit tenue par Madame douairière et par M. le duc d’Anguien.

Les nouvelles se clesbitèrent que l’orage qui estoit arrivé le mercredy précédent à Paris avoit esté fort grand vers Senlis; que le tonnerre estoit tombé et avoit bruslé l’église de l’abbaye de Chailly, et deux autres églises, et à Chaalons en Champagne, et à Chasteau- Landon. Cette chute du tonnerre sur toutes les églises est fort extraordinaire.

1 0 Homme très particulier, de peu de bruit, foible et de médiocre crédit; sans inlérests ; beau-frère de M. Câlinât, auquel il est defférent. » ( Tableau du parlement.)

- Le quatrième nom est omis dans le ms.

Louis Beschamel ou Beschameil, sei gneur de Nointel , maître des requêtes.

4 II était d’usage de placer au commencement de la thèse le portrait du personnage auquel elle était dédiée.

JOURNAL

Février 1668. Le dimanche 2 2 janvier, le roy partit avec toute la cour pour Saint- Germain, pour se disposer à son voyage et ne pouvant demeurer plus longtemps à Paris, dont il n’aime pas le séjour.

Le lundy 3o janvier, M. Le Pelletier me vint dire que le roy luy avoit dit à Saint-Germain qu’il l’ avoit destiné pour estre prévost des marchands.

Le jeudy 2 février, le roy partit pour son voyage, à cheval, sans carrosses ny esquipages. il faisoit un secret de sa route ; mais chacun croyoil que c’estoit pour la Franche-Comté ; il passa par Paris, monta à cheval à Charenton, et alla coucher à Brie-Comte-Piobert; de là, à Bray-s lu -Seine, à Villemor, à Molesme, etc. il devoit arriver, le mercredy 8, à Besançon.

Dans ce mesme temps l’on publia la nouvelle que les Anglois, les Hollandois et les Suédois avoient fait une ligue pour faire faire la paix1; que Van Beuning, ambassadeur des Hollandois, avoit proposé au roy d’obliger les Espagnols de luy donner satisfaction et de donner Saint-Omer, Aire, Cambray, au lieu des places conquises, et le Luxembourg ou la Franche-Comté, au choix des Espagnols; que le roy estoit demeuré d’accord de ce projet, mais qu’il n’avoit point sçu ce qui s’estoit passé depuis, et avoit esté surpris d’apprendre cette ligue faite, et qu’elle l’eust esté sans sa participation.

Le vendredy 1 o février, nouvelles arrivèrent que le roy, arrivant à Dijon, avoit appris que Besançon et Salins2 s’estoient rendus en son obéissance, et que l’on alloit assiéger Dole3.

Le dimanche 1 2 février, on apprit que le roy avoit envoyé M. de Chamilly aux habitans de Dole, pour les sommer de se rendre, et qu’ils avoient respondu qu’ils estoient résolus de se bien deffendre, comme ils avoient fait autrefois; que le 1 2 , la tranchée se devoit

1 La triple alliance fut signée à la Haye, le 28 janvier 1668.

2 Ces deux villes se rendirent, le 7 février, au prince de Condé.

La ville de Dole fut assiégée le 10 fé¬

vrier, d’après Y Art de vérifier les dates ; le 1 2 , d’après le Journal d’Olivier d’Ormesson; voy. à la date du 2 5 février, le résumé de la campagne. (Comp. les Œuvres de Louis XIV , t. III, p. ioi-io4 )

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ouvrir, et l’on croyoit que cette ville seroit prise cinq jours après. L’on Février 1G68. dit en mesme temps que M. Le Pelletier-Soucy estoit mandé pour estre intendant de justice dans cette conqueste, et que M. de Villars- Orondate estoit gouverneur de Besançon, et M. de Noisy-Maupeou de Salins. Les lettres portent encore que, le roy arrivant devant Dole, les murs de deux faces de bastions et d’une demy-lune s’estoient esboulés. L’on cite aussytost les murs de Jéricho, qui tombent devant Josué. M. le duc d’Orléans est parti le rriardy gras en chaire roulante pour se rendre au siège de Dole , quoyqu’il n’ayt pas esté mandé.

Le dimanche gras, 1 2 février, au sermon de M. l’évcsque de Noyon.

Le lundy i3 février, à Saint-Nicolas, au sermon du père Mascaron1, qui prescha fort bien.

Le mardy i4 février, chez M. de Soucy, qui partit en poste pour son intendance. C’est M. de Louvois qui l’a proposé, nonobstant la prétention d’un parent de M. Colbert qui est en Alsace, de M. Bouchu, intendant en Bourgogne2, et mesme de M. d’Avaux, qui a suivi au voyage par ordre du roy.

Les mariages faits durant ces derniers jours sont : M. le lieutenant civil avec Mlle Mangot ; M. de La Pieynie , lieutenant de police, avec Mlle de Garibal; M. de Pontchartrain , conseiller, avec Mlle de Maupeou, fdle unique du président de la cinquième chambre des enquestes.

Le samedy 1 8 février, nouvelles arrivèrent que Dole avoit esté pris3; qu’il y avoit eu trois attaques, l’une par les gardes, la seconde par le régiment de Lyonnois, et la troisième par le régiment de Saint-Vallier; que l’on avoit pris d’abord les demy-lunes , qu’il y avoit eu des officiers des gardes tués et des Lyonnois tués, et que la place s’estoit rendue deux jours après, et que le roy alloit à Gray, qui vouloit se deffendre.

1 Jules Mascaron, né à Marseille en 1 634 , évêque de Tulle , puis d’Agen , mort en 1703.

2 Claude Bouchu , baron de Loisy, reçu

maître des requêtes le 26 janvier 1- 654- 3 La ville de Dole fut prise le 1 2 février, d’après Y Art de vérifier les dates. (Voyez les Œuvres de Louis XIV , t. III, p. io4-)

JOURNAL

Février 1668.

Le samedy 2 5 février, je fus à Saint-Germain faire ma cour, le roy y estant arrivé le jour précédent à dix heures du matin. Gomme cette conqueste de la Franche-Comté est fort belle et heureuse , il est bon d’en remarquer les circonstances : M. le Prince , sous prétexte d’estre en Bourgogne aux estats, avoit pris connoissance exacté que la Franche- Comté estoit sans aucunes troupes et sans defïiance, parcequ’ils ne doutoient pas que le roy ne leur accordast la neutralité comme à la dernière guerre, les habitans ayant envoyé devers luy pour la lu y demander. Il les amusa. Ce pendant le roy a fait marcher son armée sans descouvrir son dessein, et les habitans de la Franche-Comté se sont vu attaquer sans avoir sçu qu’ils le dévoient estre. Besançon et Salins se sont rendus à la vue des troupes. Le roy, en arrivant, est allé à Dole, a fait installer les contrescarpes et quelques demy -lunes, où il y a eu quatre ou cinq cens hommes tués. Les habitans estonnés, se voyant sans troupes et sans espérance d’estre secourus, se sont rendus le mardy gras, i4 février. Le roy a marché en mesme temps à Gray. Le gouverneur a fait mine de se vouloir deffendre ; mais le marquis de Dien1, gouverneur général sous Castel Piodrigo, qui est du pays et y a tout son bien, s’est venu rendre au roy, et, eslant allé à Gray, a persuadé au gouverneur de se rendre. Ainsy le roy y est entré le dimanche 1 9 février, et y a fait chanter le Te Deum, ayant à sa droite le gouverneur général, et à sa gauche le gouverneur particulier de la ville, et le mesme jour il est parti pour le revenir. Ainsy le roy est parti de Saint-Germain le 2 février, est arrivé le 8 à Dijon, a sçu en arrivant que, le 6, Besançon et Salins avoient esté pris 2 ; il a attaqué Dole le 1 2 , et l’a pris le 1 4 ; est allé à Gray et l’a pris le 19, est parti aussytost et est arrivé à Saint-Germain le 2 4 février. Ainsy, en vingt-deux jours du mois de février, il est parti de Saint-Germain, a esté en Franche-Comté, l’a prise entièrement,

1 Voltaire ( Siècle de Louis XIV) l’appelle le marquis d’ Yenne.

2 II y a une légère différence avec Y Art de vérifier les dates , qui dit que ces villes se rendirent le 7 février. Comparez, pour

toute cette campagne , les Œuvres de Loris XIV, t. III, p. 88 et suiv. et les Négociations relatives à la succession d’Espagne , par M. Mignet, t. II. ( Collection des documents inédits.)

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

et est revenu à Saint -Germain. Cette conqueste est grande et admi- Mars 1668. râble dans ses circonstances.

Van Beuning est arrivé, ambassadeur extraordinaire de Hollande,

pour la paix. L’on dit que les députés des Sept Electeurs arrivent aussy ensemble. Je disnai, à Saint-Germain, chez M. le chancelier, où estoient MM. d’Aligre, d’Estampes , de Sève, Lévesque de Meaux,

La Marguerie, Noguès, Le Féron et autres.

Le 5 mars, je fus à Saint-Germain, avec mon fds, pour saluer M. le Prince, que je n’avois pu rencontrer à Paris. M. de Turenne me parla d’abord de quelques nouvelles. De là, je fus chez M. le Prince, qui me reçut très obligeamment, et me dit qu’il ne recevoit point mes complimens, parcequ’il estoit fort assuré de mes sentimens pour luy, et qu’il n’y avoit personne dans le royaume pour qui il eust plus d’estime, et mille autres choses obligeantes. Il parla du siège de Dole; et, luy ayant dit que la gloire qu’il y avoit acquise luy avoit cousté, et qu’il y avoit perdu ses souliers, il dit, en riant, qu’on l’avoit dit; mais que la vérité estoit qu’estant à l’attaque des gardes, on luy vint dire que le roy s’estoit avancé à l’attaque de M. de Gadaignes, et qu’il y avoit couru à toute bride pour faire retirer le roy, qui s’estoit trop mis en péril, et qu’ayant mis pied à terre dans un lieu fort humide, son soulier y estoit demeuré, et qu’il avoit esté obligé de se rechausser devant le roy. De là, au lever du roy; après le disner, chez M. le chancelier, et revenir à Paris.

Le mardy i3 mars, j’assistai avec le parlement, en robe rouge, au Te Deum qui fut chanté à Nostre-Dame pour la conqueste de la Franche-Comté. Le roy y vint en justaucorps bleu en broderie;

Monsieur, M. le Prince et M. le Duc y estoient. Le parlement y fut à pied en robes, fourrures et bonnets. M. le mareschal d’Aumont y estoit comme gouverneur de la ville, et il marcha après les présidens jusques sur le haut du grand escalier, où il se mit entre le premier président et le deuxième président, et il conserva cette place jusques au sortir de l’église. Y estoient MM. d’Orgeval, Pinon et moy, maistres des requestes honoraires, et M. Bignon, titulaire.

JOURNAL

Mai 1668. Le jeudy i5 mars, M. Boucherat m’avertit que M. de Mauroy, conseiller d’Estat semestre, estoit abandonné des médecins, et ensuite il m’apprit qu’il estoit mort à midy.

Le vendredy 16 mars, je fus à Saint-Germain au lever du roy et à la messe, et ayant suivi le roy pour aller disner avec M. de Noailles à la table du grand maistre, je vis M. Noguès, qui demanda cette place au roy et luy donna son placet. C’estoit le jour des placets, et, après le disner du roy, je luy présentai le mien avec tous les autres. Je vis ensuite M. Le Tellier, qui me tesmoigna beaucoup de bonne volonté, me disant qu’il ne voyoit rien ny pour ny contre moy.

Le samedy 17 mars, je fus voir M. l’abbé d’Efïiat pour que M. de Mazarin parlast à M. Colbert. Il me dit que M. de Mazarin estoit allé à Saint-Germain, et qu’il devoit parler de moy à M. Colbert.

lue dimanche 18 mars, M. l’abbé d’Effiat me vint dire, le soir, que M. de Mazarin avoit parlé; que M. Colbert avoit dit qu’il avoit beaucoup d’estime pour moy, et qu’il estoit bien ayse que je voulusse estre de ses amis, et y ajouta toutes les honnestetés possibles, et trop grandes pour estre vraysemblables.

Le lundy 19 mars, je fus à Saint-Germain exprès pour voir M. Colbert, auquel ayant fait mon compliment pour la place, il m’a dit que M. de Mazarin luy avoit parlé et qu’il estoit mon serviteur, sans me faire accueil ny ouverture approchant de ce que m’ avoit dit M. l’abbé d’Effiat. Ainsy je n’ay pas encore sujet de le croire de mes amis.

L’on prépare tous les eschaffauts pour le baptesme de M. le Dauphin, qui est remis à vendredy. M. Colbert, maistre des requestes, part pour la paix. L’on parle de guerre fortement. L’on croit néantmoins que la paix se fera, à cause de la ligue d’Angleterre, Hollande et Suède.

Le mardy 8 mai, M. de Basville arriva d’Aix-la-Chapelle, où il estoit allé avec M. Colbert, l’ambassadeur, et apporta le traité de paix signé des ambassadeurs1. Ce traité avoit esté fait et conclu à Le traité d'Aix-la-Chapelle fut signé, entre la France et l’Espagne, le ü mai. La

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

Paris avec Van Beiming, ambassadeur de Hollande, et envoyé tout Mai 1 668. arresté aux ambassadeurs pour la cérémonie. Ainsy voilà la paix conclue, au grand regret de beaucoup de gens, qui craignent les suites, c’est-à-dire les refformations, les retranchemens, les suppressions. Ceux qui raisonnent en politiques croient que celte paix est faite sans raison. Le roy ayant tous les avantages qu’il peut désirer par ses conquestes, ses grandes troupes, et, selon toutes les apparences, pouvant espérer de très grands succès de cette campagne, renonçoit à toutes ces espérances et restituoit la Franche-Comté contre toutes les règles. On disoit que c’estoit une marque que le roy aimoit mieux la paix que la guerre, et que les ministres avoient préféré leur intérest particulier à celuy de l’Estat et à la gloire du roy; que jamais le roy ne trouveroit une occasion pareille de conquérir la Franche-Comté, la foiblesse des Espagnols, l’aveuglement des peuples, l’assoupissement des Suisses, et la facilité de prendre une grande province en dix jours, etc. D’autres, au contraire, croient que l’on a fait très sagement de conclure la paix, la ligue faite contre la France estant trop forte pour y pouvoir résister, outre que le dedans du royaume est sy mal disposé, que tout est à craindre dans la moindre disgrâce que les armes du roy auroient reçue. Mais aussy ceux-là mesmes blasment les ministres d’avoir négligé la conservation de l’alliance avec les Suédois pour un intérest médiocre d’argent, parceque, sy les Suédois lussent demeurés unis à la France, la ligue n’eust jamais esté faite, et encore de n’avoir pris aucun soin de s’acquérir des alliés; car il estoit fort aysé d’abord de prévenir cette ligue.

Le mercredy 3o mai, la paix fut publiée à Paris, et le roy assista au Te Deum qui fut chanté à Nostre-Dame, à une heure après midy.

M. l’abbé Le Tellier est coadjuteur de M. l’évesque et duc de Langres.

Le jeucly 3i mai, après le clisner, à Basville, voir M. le premier président, qui y estoit pour restablir sa santé. J’en revins avec luy et M. l’évesque de Vannes, le dimanche 3 juin.

France conservait tonies ses conquêtes en Flandre et rendait à l’Espagne la Franche- Comté.

JOURNAL

juin 1668. Le jeudy i4 juin, je fus faire mes complimens à M. l’abbé Le Tellier sur la coadjutorerie de l’archevesché de Rbeims; il en tesmoignoit une joye très grande, comme d’un establissement très eslevé et beaucoup audelà de ses espérances. Il y avoit longtemps que l’on mesnageoit cette coadjutorerie avec M. le cardinal Antoine, et l’on croit que celle de Langres n’avoit esté recherchée et obtenue que pour faciliter l’obtention de la première, la dignité estant esgale. Quoy qu’il en soit, la coadjutorerie de Langres a fait réussir la seconde, parceque M. Le Tellier, ayant obtenu l’agrément de M. le cardinal Antoine, il le dit au roy et marqua que la coadjutorerie de Rheims estoit un mesme titre de duché que Langres, une plus grande dignité estant archevesché, et néantmoins qu’il ne désiroit l’une plus que l’autre, que parceque celle de Rheims n’estoit qu’à deux journées de Paris, et celle de Langres beaucoup plus esloignée, et ainsy, sans faire une grande différence de ces deux grâces, le roy luy accorda sur-le-champ celle de Rheims.

Tout le monde considère cette grâce comme trop considérable, à son âge, etc. que c’estoit un effet de la bonne fortune de M. Le Tellier et de la puissance que les trois ministres1 ont sur le roy, car ils font chacun tout ce qu’ils veulent pour leur intérest. Je vis M. Le Pelletier, qui me dit qu’on avoit eu grand peine à engager M. Le Tellier à faire cette demande au roy, à cause de sa modération; et c’est le discours que l’on fait à tout le monde, fort esloigné de la vérité; car l’on convient qu’il y avoit longtemps que cette affaire se négocioit avec M. le cardinal Antoine, et il n’est pas vraysemblable que ce fust à l’insçu de M. Le Tellier.

Le samedy 1 6 juin, je fus à Saint-Germain pour faire ma cour et pour faire mes complimens à M. Le Tellier. Je vis M. de Turenne, qui, me parlant de la coadjutorerie, dit qu’il ne falloit plus que M. Le Tellier parlast de modération, et que sur cette affaire il le trouvoit embarrassé quand il en parloit; car il ne sçavoit comment

1 Ces trois ministres étaient Le Tel- encore que secrétaire d’État adjoint à Le lier, Colbert et de Lyonne. Louvois n’était Tellier, son père.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 547

accorder sa modestie avec cela. Il me tesmoigna encore ses bons sen- juin 1 668. timens pour moy dans les occasions. Je fus chez le roy, où je vis toutes les personnes illustres de la cour, qui me firent grand accueil.

Je parlai à M. le mareschal d’Aumont de sa continuation au gouvernement de Paris.

J’entrai des premiers au lever du roy, qui me vit. Je vis ensuite M. Le Tellier, auquel je fis mes complimens, et il me reçut fort obligeamment. Je disnai avec M. Du Gué, maistre d’hostel, et mon neveu de Colanges. Après, je vis M. Colbert, au retour du conseil; je luy dis que ce n’estoit point pour affaires, mais seulement pour luy rendre mes civilités et l’assurer de mon très humble service. Il me répliqua qu’il m’estoit obligé et qu’il estoit mon serviteur, et me le feroit paroistre aux occasions, sans autre ouverture plus grande. Je fus à la messe du roy; de là chez le chancelier, que je vis seul durant plus de demy-heure; il se porte bien. Il me parla de ses disgrâces, me dit que, s’il eust voulu céder le pas à M. de Chasteauneuf, comme premier ministre, la reyne ne luy auroit pas osté les sceaux; il me conta l’amitié que M. du Vair avoit pour luy au siège de Saint- Jean- d’Angely; sa retraite à Rosny; qu’il n’avoit point fait de mémoires; qu’il avoit perdu les originaux de quantité de desclarations et autres actes de conséquence qu’il avoit faits, et qu’ après la mort de Cebret, son secrétaire, il ne s’estoit trouvé aucuns papiers, et, après une conversation assez longue, il me tesmoigna bien de l’amitié.

Je revins ensuite à Paris. Le soir, M. Le Pelletier-Soucy me vint voir; il estoit revenu de la Franche-Comté, dont il me dit des choses surprenantes, que j’avois déjà entendues de M. de Noisy-Maupeou, et comme tous ces peuples estoient tombés dans un assoupissement sy grand, qu’ils ne comprenoient pas encore comment ils s’estoient laissé prendre; que la ville de Dole estoit sy forte, qu’il n’y auroit eu qu’à fermer les portes, sans tirer un coup, pour n’estre pas pris; que le mineur, pour ruiner les fortifications de cette place, avoit esté treize jours à préparer une mine, et que, lors du siège, il estoit impossible que les troupes eussent pu demeurer trois jours encore de-

JOURNAL

Juin 1668.

vant cette place à descouvert, dans l’hyver, le canon n’estantpas encore arrivé; que M. cle Noisy seul, par menaces, avoit pris le chasteau Saint-Anne, imprenable de soy, basti sur le roc, inaccessible excepté d’un costé, coupé d’un sy grand fossé, taillé de sorte qu’il ne se peut combler, tout ce qu’on y jette tombant, à droite et à gauche, dans deux grands précipices; que l’on avoit ruiné les fortifications de toutes ces places, enlevé deux cens pièces de canon et toutes les munitions; <pie les babitans de ces villes estoient à présent enragés, et qu’ils estoient sy abandonnés des Espagnols, que les troupes du roy en estoient sorties, sans qu’il fust arrivé ny homme ny lettre de la part d’Espagne pour leur dire ce qu’ils avoient à faire; que jamais conqueste ne pouvoit eslre plus importante pour la France, et que les raisons de la restitution en estoient inconnues.

Ledit sieur Le Pelletier partoit le lendemain pour l’intendance des places conquises de Flandre, où le roy a establi un parlement souverain qui siégera à Tournay; il est composé de deux présidens, sept conseillers et un procureur général. 11 me dit qu’il ne sçavoit quel rang il auroit dans ce parlement, ce point n’estant pas encore réglé; que l’on laisoit, des citadelles dans toutes les places conquises, et que l’on faisoit celle d’Ath, qui est la plus avancée, imprenable; c’est iVi. de Noisv-Maupeou qui en est gouverneur. Ce mesme jour, je revins de Saint-Germain. Mon neveu me dit que Mme de Villequier en esloit partie malade. L’on parloit fort, à Saint-Germain, de la retraite de MulL“de Mazarin, qui estoil partie le mercredy au soir à dix heures, et l’on ne sçavoit ce quelle estoit devenue.

Le mardy 19 juin, je fus disner au Temple avec M. le grand prieur. C’estoit Je jour de la closture de son chapitre, dans lequel M. Colbert avoit fait recevoir chevalier de Malthe un de ses enfans1, et, quoyque sa naissance soyt connue, il n’a pas laissé de faire paroistre les plus belles preuves de noblesse de la France2; il se fait

' Antoine-Martin Colbert; il lut, clans 2 « M. Colbert dit à messieurs de Malthe

la suite, grand-croix de l’ordre et général qu’il les prioit d'examiner les preuves [de des galères. noblesse] de son fils, le chevalier, avec la

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON. 549

descendre d’Escosse. C’est l’aveuglement ordinaire à tous les gens ju eslevés. Ceux qui clisnèrent ce jour-là avec M. le grand prieur furent MM. le mareschal de Grammont, Louvigny, de Bonnelles, Magalotti,

Le Coigneux, Petit-Grammont, Eguilly, Guitault, Berrieu, Courtin, Givry, etc. L’on dit que M. le duc de Ghaulnes avoit permission de revenir de Rome après le mois de septembre, et l’on croit que c’est pour estre gouverneur de M. le Dauphin. C’est l’effet de l’alliance avec M. Colbert, et sa charge de lieutenant des chevaux -légers est pour M. le duc de Chevreuse, son neveu, gendre de M. Colbert.

Le samedy 2 3 juin, j’appris que Mme de Villequier 1 estoit morte le jour précédent à onze heures du soir, quoyque le matin on la crust hors de péril, estant tout cl’un coup tournée à la mort par le transport au cerveau. Cette mort sy subite surprend tout le monde, et afflige fort sa famille. Ce mesme matin, je fus chez M. l’abbé d’Effiat, où je trouvai M. de Mazarin. Là j’appris que Mme de Mazarin, avec une fille et deux hommes à M. de Nevers, estoit partie le mercredv à onze heures du soir, et sur des chevaux de selle et sur une chaire ; qu’elle avoit pris la route de Champagne et estoit arrivée à Nancy le vendredy à quatre heures, et prenoit la route de Milan, parceque le gouverneur de cette ville estoit beau-frère de M. de Colonne, et que Mme de Colonne 2, sœur de Mme de Mazarin, devoit s’y trouver. Je passai chez ma nièce de Colanges, qui me dit la douleur extresme de toute la famille de M. Le Tellier; qu’il s’estoit retiré aussytost à Chaville avec M. l’évesque d’Autun et M. Le Pelletier; que Mme Le Tellier s’estoit retirée aux religieuses.

Le mardy 26, à la Barre avec M. le premier président, où M. Robert luy donna la coiation avec toute sa famille. Je fus à Ormesson voir Mlte de Bouville. Le mercredy, après midy, chez M. Le Nain 3,

dernière rigueur. Ils le firent aussy , et trouvèrent les parchemins de trois cens ans plus moisis qu’il ne falloit. » ( Mémoires de l'abbé de Choisy.)

1 Madeleine Fare Le Tellier, fille de Michel Le Tellier.

2 Marie Mancini , nièce du cardinal Mazarin, avait épousé don Lorenzo Colonna, connétable du royaume de Naples.

3 Jean Le Nain, seigneur de Tillemont, reçu maître des requêtes le 2 1 février 16/42.

in 1 668

JOURNAL

Juillet i ()(>8. finir l’arbitrage de M. Aubry-Jully contre les pères de l’Oratoire. De là à Amboille jusques au lundy 2 juillet, où M. l’abbé de Colanges, mon neveu de Colanges, M. Lescalopier, et MM. Despréaux1 Il et Racine2 me sont venus voir. J’ay remis le poisson dans les fossés.

Le mardy 3 juillet, j’ay esté à Saint-Germain; vu d’abord M. de Turenne, après M. de Villeroy, et, au lever du roy. J’ay esté saluer M. Le Tellier. Après le disner, au conseil des parties, où M. de Fieubet rapporta une affaire de M. Desserteaux. L’on m’a dit qu’on avoit fait connoistre au roy l’importance de la coadjutorerie de Rheims, et que, s’il avoit un fds qui voulust estre d’église, il ne pouvoit luy donner en France un bénéfice plus grand , et que le roy avoit dit qu’il voyoit bien qu’il avoit esté trop viste et qu’il avoit esté surpris. L’on m’a dit encore que cy-devant l’on avoit fait remarquer au roy que, dans tous les ouvrages des Tuileries, les armes de M. Colbert estoient meslées aux siennes, et que le roy en avoit parlé à M. Colbert avec reproche. L’on m’a dit que le roy avoit fait demander Condé en Flandre comme despendant de la chastellenie d’Ath, et que l’on en avoit parlé à Yan Beuning.

Mme de Guénégaud est à Paris pour les affaires de monsieur son mary; on luy demande la démission de sa charge de trésorier de l’espargne, une quittance de tout ce que le roy luy doit et un million d’argent; à M. de La Bazinière, la mesme chose et six cent mille livres d’argent; à M. Jeannin, démission et quittance.

L’on tint, le matin, conseil chez le roy sur les affaires des quatre évesques, que l’on veut faire juger suivant le bref3.

Le jeudy 5 juillet, au service de Mme de Villequier, à Saint-Gervais.

Le vendredy 6 juillet, mon fils nous dit, au retour du Chastelet, que la maladie contagieuse estoit à Paris; qu’un homme venant d’A-

1 C’est le célèbre poète Nicolas Boileau- Despréaux, né en i636, mort en 1711.

Jean Racine, né en 1689, mort en l699-

Il s’agit des quatre évêques qui s’é¬

taient déclarés contre le formulaire qu’on imposait à tous les ecclésiastiques. C’étaient Arnauld , évêque d’Angers, frère d’Antoine Arnauld; Buzanval, de Beauvais; Pavillon, d’Alet; Caulet, de Pamiers.

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miens en estoit tombé malade dans son auberge, rue de la Harpe, juillet 1668. qu’il avoit esté transporté rue de la Parclieminerie , et de là chez un menuisier, où il estoit mort; que son valet, en estant aussy frappé, avoit esté porté à l’Hostel-Dieu, et, son mal ayant esté reconnu, il avoit esté transféré à Saint-Louis; qu’on avoit fermé ces trois maisons et ceux qui estoient dedans pour empescher la communication.

Le samedy 7 juillet, au parlement, où on a jugé une question difficile , sçavoir si les criées et l’adjudication des héritages faites à Saint-Valéry estoient valables, la certification des criées ayant esté faite devant le mesrne juge, et on prétendoit que la certification ne se pouvoit faire que devant un juge royal. Après diversité d’avis, il fut jugé que la certification faite à Saint-Valéry estoit bonne.

On a lu deux arrests de règlement pour empescher la maladie contagieuse; qu’on prendroit une maison auclelà de Saint-Louis, à la Courtille , pour retenir les personnes suspectes et en empescher la communication ; que les médecins et les chirurgiens seroient tenus de desclarer les malades, à peine d’abstention de la prévosté de Paris; que l’on fermeroit les maisons; que le médecin qui auroit assisté le mort se retireroit.

L’on a commencé la cause de M. le cardinal de Pietz pour une obligation de cent huit mille livres faite au sieur Le Tillier, pour les consignations, qu’un nommé Urbain Lambert prétend luy appartenir. J’ay sçu que ledit Le Tillier avoit esté condamné à estre pendu pour sa banqueroute, nonobstant qu’il ayt esté maistre des requestes.

M. le premier président me dit liyer au soir qu’ils avoient jugé la contestation, pour la préséance au parlement, entre les conseillers d’honneur et M. de Césarée, qui y a sa séance comme évesque, à cause qu’il a esté conseiller de la cour, et il fut jugé que les conseillers d’honneur précéderoient, autrement qu’il auroit du précéder les mareschaux de France, ce qu’il ne prétendoit pas, et qu’il y avoit eu des évesques, conseillers d’honneur, qui avoient suivi l’ordre de réception au parlement avec les autres conseillers d’honneur.

Le i4 juillet, je fus au parlement, où l’affaire du cardinal de Retz,

JOURNAL

îiliet i f j 6 8 . pour les consignations, fut terminée à son avantage, du consentement des parties; et à l’esgard d’Urbain Lambert, sur l’extraordinaire, il fut mis hors de cour. La difficulté dans les opinions fut à son esgard ; car l’on vouloit procéder extraordinairement contre luy comme complice de la banqueroute de Le Tillier, qui luy avoit presté son nom pour dissiper les effets des consignations, et néantmoins l’avis passa en sa faveur. Il estoit soustenu par gens de crédit.

Durant ce temps, il s’est passé deux affaires assez considérables: une femme qui avoit perdu son fils d’une chute pendant qu’il travailloit aux machines de Versailles, et qui avoit esté taxée à la chambre de justice, outrée de douleur, présenta un placet en blanc pour estre remarquée, et, en effet, on luy demanda en riant ce qu’elle prétendoit ; en mesme temps elle dit des injures au roy, l’appelant putassier, roy machiniste, tyran, et mille autres sottises et extravagances, dont le roy, surpris, demanda sy elle parloit à luy. A quoy elle répliqua que ouy, et continua. Elle fut prise et condamnée sur-le-champ à avoir le fouet et menée aux Petites-Maisons. Le fouet luy fut donné par le bourg de Saint- Germain avec une rigueur extresme, et cette femme ne dit jamais mot, souffrant ce mal comme un martyr et pour l’amour de Dieu. Beaucoup ont blasmé cette punition sy sévère, et dit qu’il falloit traiter cette femme de folle et la faire mettre aux Petites- Maisons, et ne pas faire esclater cet emportement par la punition.

Quelques jours après, un homme âgé de soixante ans, s’estant emporté encore à de pareilles extravagances, fut accusé d’avoir dit que le roy estoit un tyran, et qu’il y avoit encore des Ravaillac et des gens de courage et de vertu. Cet homme a esté jugé par le grand prévost avec les maistres des requestes du quartier de juillet et autres estant à Saint-Germain, et condamné à avoir la langue coupée et aux galères. Il y eut des opinions à la morl, Bercy, Foulé le jeune1, etc. L’on dit que c’est un supplice nouveau que de couper la langue, et qu’on la perce seulement aux blasphémateurs.

1 Michel Foulé, fils d’Etienne Foulé, avait été reçu maître des requêtes le 8 août 1 666.

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Le mardy dernier juillet, le contrat de mariage de M. Colbert de Août 1668. Vandières et de Mlle de Serrant fut signé. L’on soupa chez M. de Serrant, et, après minuit, le mariage fut fait et consommé.

Le dimanche 8 aoust, nouvelles vinrent à Paris que la reyne estoit accouchée d’un garçon h

Le lundy 9 aoust, je fus à Saint-Germain pour faire ma cour dans cette joye publique. Je vis M. Le Tellier, qui me fit beaucoup d’honnestetés. Je vis M. de Turenne, qui me tesmoigna sa bonne volonté ordinaire. Toute la cour et toute la ville estoient au lever du roy.

J’entrai des premiers; je sçus que la reyne estoit accouchée le dimanche, à huit heures trois quarts du matin, et que le roy disoit avoir senti plus fortement la joye de la naissance de cet enfant que de M. le Dauphin. Les raisons sont aysées à trouver : le premier est venu au bout de l’an, sans avoir esté désiré, et dans un temps où le roy n’en connoissort pas encore l’importance. Celuy-cy est venu après trois couches de filles et fascheuses, et estoit fort désiré. L’on avoit senti, dans les maladies arrivées à M. le Dauphin, l’inquiétude de le perdre et le changement que sa mort auroit apporté aux affaires. M. le Dauphin, ayant un frère, sera plus aysé à conduire; il ne s’en fera sytost accroire. Ainsy ce second garçon est un contrepoids et un grand avantage pour le roy.

Le mercredy, le fils de M. Colbert'2 soustint des thèses en philosophie desdiées au roy, dont le dessin estoit magnifique, fait par M. Le Brun. Il m’avoit apporté des thèses; j’y fus de bonne heure. Toute la cour y estoit en sy grande foule, que l’on ne pouvoit se retourner dans la place. Les cardinaux de Retz et de Vendosme, l’archevesque de Paris et tous les prélats estoient assis dessous la chaire. M. le chancelier, le premier président et autres présidons tenoient les bonnes places. Les ducs, mareschaux de France et grands seigneurs estoient au milieu, sans ordre. Jamais il ne put y avoir une plus grande assemblée de personnes de toutes conditions. M. l’abbé Le Tellier

1 Philippe de France , dnc d’Anjou , né 3 Jacques-Nicolas Colberl, plus tard

le 2 août 1668, mort le 18 juillet 1671. archevêque de Rouen, mort en 1707.

JOURNAL

Septemb. 1 668. y disputa, et, s’estant engagé dans la question de la grâce, le respondant luy nia une majeure, à quoy il ne s’attendoit pas, et surpris, ii dit, Nemo unc/uam hoc negavit, et le père Chenevel, régent, répliqua avec chaleur: Omnes gai recte sentiunt hoc negant. M. l’ahhé Le Tellier répliqua comme se sentant offensé; mais je n’entendis pas ce qu’il dit. Il y eut contestation entre M. de Guemadeuc, agent du clergé, et M. l’abbé de Chavigny, à qui disputeroit; le premier l’emporta. M. le duc d’Albret, neveu de M. de Turenne, disputa, et le respondant ne le traita que à'abbas illustrissime , et non d eprinceps. Je sortis après cela, et revins travailler à un arbitrage avec MM, Robert et Ragueneau, avocats.

Le lendemain, il y eut un second acte de mathématiques, où M. le premier président fut et beaucoup de monde. J’y arrivai comme on sortoit, et je fis mes complimens à M. Colbert, qui me reçut fort civilement, et cela fut observé. Jamais père n’a esté si ayse que M. Colbert, et son fils a fort bien fait. Le père Cossart me dit que le fils de . M. Colbert, luy parlant de moy, me traitoit du plus grand ennemi

qu’eust son père ; que sur cela il luy avoit fort bien parlé et l’avoit rendu capable du contraire, et qu’il s’estoit comme engagé d’en parler à son père.

J’ay oublié d’escrire la promotion de trois mareschaux de France , MM. de Créquy ], d’Humières 2 et de Bellefonds 3, et que M. de Créquy m’avoit dit leur conduite auprès du roy, et qu’en plusieurs entretiens que M. de Bellefonds et luy avoient eus avec le roy, ils luy avoient dit qu’ils n’ avoient pris autre mesure pour obtenir cette dignité que celle de luy plaire en bien faisant ; qu’ils n’avoient aucune liaison avec les ministres, et que, sy S. M. les consultoit sur cela, ils n’avoient rien à prétendre; quelle leur faisoit assez de grâces pour les satisfaire; quelle avoit donné à M. Le Tellier l’archevesché de Rheims, qui estoit la première dignité de France; que sy eux, en bien Fai -

1 Le maréchal de Créquy mourut, le 4 fé- mort en 1 6g4- (Voy. Saint-Simon , 1 , 2o5 .)

vrieri 687, doyen des maréchaux deFrance. 3 Bernardin Gigaudde Bellefonds , mort

2 Louis deCrevant, marquis d’Humières, eni6g4

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 555

sant, et par leurs services seuls, ils ne pouvoient obtenir les rescompenses de leur profession , le roy feroit connoistre qu’il ne les accordoit qu’à la recommandation de ses ministres, et ainsy qu’après plusieurs conférences particulières qu’ils avoient eues avec le roy, et dont le roy n’avoit pas parlé aux ministres, il les avoit faits mareschaux de France. Il est vray que cette promotion avoit surpris tout le monde, et que les ministres n’y avoient point de part.

Le . je fus à Saint-Germain. M. de Turenne me confirma

les nouvelles qui avoient couru à Paris, que le roy voyant sa cour déserte, et que tout estoit à l’acte de M. Colbert, dit, « Ceux qui sont demeurés auprès de moy seront aussy bien payés de leurs appointemens que ceux qui sont à Paris;» et qu’il avoit, le lendemain, fait reproche à plusieurs de ce qu’ils estoient retournés au second acte; et enfin il en tesmoigna une jalousie très grande. M. de Bellefonds n’y fut point du tout et demeura auprès du roy. L’on m’a dit depuis que, deux jours après, le roy avoit fait l’éloge de M. Colbert, et dit qu’il conduisoit sy bien les finances, que tous les mois il luy faisoit voir toute sa recette et sa despense.

Le jeudy 18 septembre, je disnai chez M. d’Harouis avec toute la famille deNogent; y estoit M. Colbert le mousquetaire, qui a espousé Mlie de Serrant, et nous leur fismes signer leurs partages, et y demeurasmes jusques à deux heures après minuit.

Le dimanche i4 octobre, je reçus une lettre du père général de Sainte-Geneviève, qui me mandoit que mon fils1 l’estoit venu trouver à Livry, et luy demandoit d’estre reçu religieux. J’y fus, après le disner, avec mon fils, et je vis d’abord Mme de Sévigné et l’abbé de Colanges, qui avoient vu mon fils, mais ne sçavoient pas son dessein. Je vis à part le père général, qui me dit la connoissance qu’il avoit du dessein de mon fils; que c’estoit au père de Luynes qu’il s’estoit descouvert, et me dit tout le bien qu’il connoissoit en mon fils, et selon l’esprit et selon la vertu, et me dit qu’il ne doutoit pas que sa

1 Simon Lefèvre d'Ormesson , mort, Geneviève. (Voyez l’introduction en tète en 1694. chanoine régulier de Sainte- du tome I du Journal d’Olivier d’ Ormesson.)

Octobre! 668

JOURNAL

Octobre 1668. vocation ne fnst très pure. Je parlai à part à mon fils, qui me dit les raisons de sa conduite et me parla fort sagement. Je luy dis tout ce que je devois pour fesprouver et examiner sa vocation. Je luy dis toutes les peines de la religion, et n’omis rien de ce que la conscience et la prudence m’obligèrent de luy dire. Il me respondit à tout fort bien.

Je vis, chez M. l’abbé , M. l’évesque de Chaalons, qui nous parla de l’accommodement des jansénistes. C’estoit luy et MM. de Sens et de Laon qui l’avoient négocié à l’insçu de M. de Paris et du père Annat, jésuite. 11 me dit que MM. Arnauld et Lalanne, avec quatre autres de leur parti, les plus illustres, avoient vu M. le nonce, qui les avoit bien reçus, et que toutes choses estoient faites et terminées; que le pape avoit remercié les évesques qui avoient négocié cet accommodement, et leur avoit envoyé, suivant l’usage, un chapelet et des gants.

Le lundy i5 octobre, je parlai encore à part à mon fils, et je le trouvai très ferme dans sa résolution. Ainsy je l’abandonnai au père général pour le conduire comme il le voudroit. Le soir, je revins à Paris, où j’appris que M. Piegnard, sous-doyen de la grand’ chambre, estoit mort et avoit esté enterré le matin.

Le mercredy 17 octobre, je fus, avec mon fils André, coucher à Basville, où estoient Mme de Fienne et son mary, et M. Fourcroy, avocat.

Le jeudy 18 octobre, mon fils prononça sa harangue sur la butte de Saint-Nicolas, devant M. Fourcrov, qui en demeura très satisfait,

et le soir, devant M. le premier président, qui en tesmoigna estre fort content.

Le vendrecly 19 octobre, je fus clisner à Ollainville avec M. de Marillac, où nous parlasmes du mariage du président de Blancmesnil avec Mlle de la Meilleraye. On luy donne deux cent trente mille livres d’argent; il a attendu un peu tard, De là, à Paris, où ma femme s’estoit rendue d’Amboille.

Le samedy 20 octobre, je vis M. d’Harouis, et appris l’emprison-

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

nement clu nommé Deschiens, commis de M. Colbert; ce qui fait Octobre 1668 discourir. Ce qui est connu est que M. Colbert a fait rendre un arrest au conseil sur la remonstrance faite par luy au roy des malversations que commettoient aucuns suivant les finances, par lequel est ordonné que parle sieur Roullié f maistre des requestes, il en sera informé, et ilavoit envoyé faire signer un ordre chez M. Le Tellier pour faire mettre Deschiens à la Bastille, et il favoit fait arrester au sortir de sa maison. Il est accusé d’avoir pris une pension de douze mille livres des fermiers des aydes, et d’avoir fait des compositions avec ceux qui avoient à recevoir des remboursemens qui passoient par ses mains. L’on ne sçait par quel motif M. Colbert a fait cette recherche.

L’on dit que c’est sur des plaintes faites au roy, que ses commis voloient plus hardyment que ceux de M. Fouquet1 2; d’autres que c’est pour monstrer son exactitude.

J’ay oublié à escrire que le roy fait oster dans les ornemens des Tuileries toutes les couleuvres que l’on y a mises3.

Le dimanche 2 1 octobre, je fus, avec M. Fleury et mes enfans, à Sainte-Geneviève, où mon fils Simon prit l’habit de la main du père Blanchard, général, sans cérémonies extérieures et selon l’usage de cette maison. De là, voir le principal du Plessis. Après le disner, je fus avec mon fils voir AI. le duc de Verneuil, qui achève son mariage avec Mmc la duchesse de Sully, et les bans avoient esté publiés le matin. 11 me parla de l'affaire de Deschiens, comme sy M. Colbert eust reçu des reproches des vols de ses commis. Il me donna des oignons de tulippes. De là, chez M. le Prince, sur la naissance d’un second fils, dont AIme la Duchesse estoit accouchée. Il estoit allé à Saint-Germain, où le roy arrivoit le mesme jour. De là, chez M. Ladvocat4, voir AL de Pomponne et l’abbé Arnaulcl, son frère. Je vis AT. et

1 Jean Rouillié, seigneur de Meslay, reçu maître des requêtes le 2 5 octobre i653.

2 Voyez plus haut, p. 46g, note, la

même accusation dirigée contre Colbert

lui-même.

3 On sait que la couleuvre entrait dans les armes de Colbert. Olivier d’Ormesson a ajouté en marge : « Ce n’est que dans l’appartement de la reyne. »

1 Antoine Ladvocat ou Lavocat, maître des requêtes depuis le 3 février i65o.

JOURNAL

Oclnbr

■o i66«. Mme d’Herbigny1, Mme Ladvocal et Mlle sa fille, qui est belle et grande. De là, chez M. de Fourcy.

Le lundy 22 octobre, je fus avec M. de Fourcy et le père d’Orniesson, le matin, au Chastelet pour entendre la harangue de mon fils. Y estoient venus pour l’entendre aussy MM. l’abbé Bossuet2, de Bordelot, Nubie, Mesnage3, Cordemoy, Monchan, Despréaux, Des Martins, Bocager, Leschassier4 et autres personnes d’esprit, qui estoient venus par curiosité. La messe fut chantée solennellement en musique. Après laquelle, Messieurs estant montés aux sièges, lecture faite des ordonnances du Chastelet, mon fils prononça sa harangue fort bien et mieux que je ne luy avois ouy dire. Il parla plus de trois quarts d’heure, et pas un ne parut s’impatienter. 11 contenta fort toute la compagnie, et sa harangue fut trouvée très bien faite. M. le lieutenant civil parla ensuite, tenant sa harangue escrite et tournant les feuillets et lisant lorsque la mémoire luy manquoit. La pièce estoit assez bonne, mais ne parut pas à cause de celte manière de prononcer basse et en lisant.

Après le disner, j’en reçus bien des comphmens de conjouissance , et, sur le soir, MM. Nublé, Mesnage et Mile de Scudéry y vinrent, et M. Nublé me dit n’avoir point ouy un meilleur discours ny mieux prononcé.

Le mardy 2 3 octobre, M. de Boisguyot, gentilhomme de M. de Turenne, me dit qu’il venoit m’annoncer une nouvelle dont j’aurois bien de la joye; que M. de Turenne arrivoit ce matin à Paris pour

Lambert d’Herbigny, conseiller au parlement de Paris. « Ne manque pas d’esprit, parle bien, s’applique peu aux affaires, est dans le jeu et dans les divertissemens. » ( Tableau du parlement.)

Jacques-Bénigne Bossuet, né à Dijon en 1627, plus tard évêque de Condom et de Meaux, mort en 170/h

1 Gilles Ménage , d’Angers , né en 1 6 1 3, mort en 1692. Il a laissé un grand nom¬

bre d’ouvrages écrits en diverses langues.

4 Conseiller au parlement de Paris. « A passé de la charge d’avocat du roy au Chastelet en celle de conseiller au parlement, à laquelle il a apporté de la capacité et de l’estude; se donne entièrement au Palais; a peu vu le monde, ayant tousjours esté retenu par M. Leschassier, son père, maislre des comptes, que l’on sçail estre assez dévot. » ( Tableau du parlement.)

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abjurer son hérésie ès mains de M. l’archevesque. Je luy demandai Octobre 1668. quand il en feroit autant; il me dit que son heure n’estoit pas venue.

Voilà une grande nouvelle. A onze heures, je trouvai M. Boucherat, qui me dit qu’il venoit de Nostre-Dame et avoit assisté, avec M. le duc d’Albret, seul à cette cérémonie.

Le mercredy 24 octobre, je fus à Saint-Germain, où je vis M. de Turenne qui escrivoit à M. le nonce, qui luy avoit escrit. Il m’a parlé de sa conversion sans façon. De là, chez M. le Prince. O11 a parlé de la response au livre du ministre Claude par M. Arnauld 1, qui estoit bien faite, et M. de Turenne disoit que ce livre avoit achevé de le persuader.

De là, au lever du roy, où estoient tous les grands seigneurs. Après,

M. de Lyonne a fait entrer M. Arnauld dans le cabinet du roy, où il a salué Sa Majesté. Chacun s’amassoit pour le voir. Il est venu après chez M. le Dauphin, où j’estois. M. de Pomponne luy ayant dit mon nom , nous avons causé quelque temps ensemble sur l’importance de cet accommodement. Nous avons vu danser M. le Dauphin, qui est le plus bel enfant et le plus esveillé qui se puisse voir. M. de Montausier a fait grand accueil à M. Arnauld. M. le duc d’Orléans y est venu, qui luy a amené Mademoiselle, sa hile, qui a dansé avec M. le Dauphin.

De là, j’ay suivi M. Arnauld chez M. le duc d’Orléans, qui l’a bien reçu. M. l’abbé Le Tellier l’accompagnoit partout et semble le produire. Ce changement est surprenant; le père Annat est à présent moqué, et M. l’ahbé Le Tellier dit hautement qu’il ne se soucie guères des Jésuites. J’ay trouvé ensuite M. Arnauld et M. de Pomponne chez M. Le Tellier, et, après une assez longue conversation, M. Le Tellier les a accompagnés avec beaucoup d’honnesteté; et, en sortant, a dit à M. de Pomponne que le roy luy devoit dire qu’il estoit nommé pour l’ambassade de Hollande.

M. Le Tellier m’a parlé ensuite fort bien de cet accommodement;

1 C’est le traité De la Perpétuité de la époque, l’ouvrage intitulé Exposition de foy. Bossuet avait composé, à la même la foy catholique.

JOURNAL

Novcmb. 1668. que le roy n’avoit point voulu s’en mesler, les avoit renvoyés au pape, et avoit dit qu’il n’auroit que les mesmes sentimens que le pape. Il m’a parlé ensuite des contraventions au code; que M. le premier président avoit bien parlé au roy, à Linas, sur cela; que le roy ne vouloit pas estre pressé, et m’a dit de très bonnes choses. De là, je suis revenu à Paris.

Le procès de Deschiens a esté renvoyé aux requestes de l’Hoslel, et la commission y a esté enregistrée. A Amboille, j’appris que le procès de Deschiens avoit esté jugé; qu’il n’y avoit eu autre charge contre luy, sinon que les fermiers des aydes luy avoient donné pension volontairement pour les bons offices qu’il leur rendoit, et sur autres griefs il n’y avoit aucune preuve ; qu’il avoit esté condamné à la restitution de /i'-Looo livres, à quoy les pensions reçues montoient, en 2,000 livres d’amende, et à se deffaire dans six mois de ses charges. J’ay demeuré à Amboille jusques au 18 novembre, y ayant fait replanter mon parterre sur le dessin de celuy de Paris, par le nommé Payen, jardinier de Mme d’IIocquincourt, à Sucy.

A mon retour, l’on me dit tous les bruits qui couroient sur les pensions qui se clonnoient et dont on avoit remis des mémoires au roy; que M. Hotman prenoit dix-huit mille livres des fermiers des aydes, et que l’on avoit fait voir au roy que tous les commis de M. Colbert prenoient davantage et plus hardyment que ceux de M. Fouquet. M. Colbert avoit la goutte très forte, et l’on prétencloit qu’il y avoit beaucoup de gens de la cour desclarés contre luy. Le roy, néantmoins, l’avoit esté voir deux fois.

Le 19 novembre, je fus voir M. de Turenne, qui me dit que le roy avoit nommé le duc d’Albret, son neveu, pour estre cardinal 1 ; que toutes les expéditions en estoient signées, et cela sans aucune participation des ministres, qui n’avoient sçu la chose qu’après quelle avoit esté faite. Je vis M. Le Tellier, qui venoit luy en faire ses complimens.

EmmanuelThéodose de ta Tour d’Au- Il mourut disgracié en 1 716. (Voy. les Auvergne prit le nom de cardinal de Bouillon. moires de Saint-Simon , t. XII, p. 2 1 et suiv.)

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Le iundy 26 novembre, l’on parla devant le roy des interdictions Décemb. 1668. de MM. Perrot et Canaye \ de la grand’chambre, et de MM. Nicolaï et l’Escuyer, de la chambre des comptes, pour les contraventions au code. A l’esgard des premiers, le roy dit qu’ayant présenté leurs requestes, il les dispensoit de se faire interroger devant les commissaires du conseil, et néantmoins vouloit qu’ils demeurassent encore interdits pendant trois mois; que pour M. Nicolaï, il luy avoit manqué de parole trois ou quatre fois; qu’il vouloit qu’il fust interrogé devant les commissaires, sinon qu’il demeureroit interdit toute sa vie.

L’on résolut aussy la suppression des chambres de l’édict de Paris et de Rouen; que les procès appointés iroient aux enquestes, et les affaires à l’avenir, comme toutes les autres, sans distinction de religion.

Ce mesme jour, M. le premier président lit l’ouverture des audiences et prononça sa harangue avec plus de force qu’il n’avoit encore fait. M. Talon parla longtemps, à son ordinaire.

Le mercredy 28 novembre, furent les mercuriales, où M. le premier président fit merveilles, sa harangue estant que le magistrat estoit combattu par la flatterie et le blasme. C’estoit contre ceux qui avoient blasmé sa conduite. Jamais il ne parla mieux ny avec plus de vigueur. Il m’avoit répété deux fois cette harangue.

Le samedy 8 décembre, feste de la Conception, je fus avec mon fils faire mes dévotions et disner aux Chartreux, où estoit M. de Charosl. Au retour, entendre le sermon de M. l’abbé Bossuet, à Saint- Thom as-du-Louvre.

Au mois de décembre , le roy fit assembler en sa présence tous les principaux intéressés à la compagnie des Indes-Orientales, où estoient MM. le chancelier, le premier président, et fit rendre compte de l’estât de cette compagnie par M. Colbert, qui parla assez longtemps, mais fort bas, en sorte que peu l’entendirent. 11 estoit encore très foible de la goutte, qui l’avoit fort tourmenté. Le roy dit, à la fin,

1 « Fort incommodé en ses affaires, fort cité dans le Palais; peut servir, etc. » ( Ta-

intéressé, hardy; va viste; a de la capa- bleau (lu purlemenl.)

JOURNAL

Janvier) 669. qu’il sçavoit que plusieurs avoient fait signifier des renonciations pour ne pas faire le second payement; qu’il s’en feroit rapporter le rôle, et qu’il leur feroit connoistre , aux occasions, qu’ils avoient fait une chose qui ne luy estoit pas agréable.

La maladie de M. Colbert augmentant, l’on crut qu’il estoit en péril. Chacun en parloit selon ses sentimens. L’on disoit que son mal estoit le m.es me dont M. le cardinal Mazarin estoit mort; que c’estoit une hydropisie de poitrine.

La feste de Noël, à la messe de minuit à Saint-Nicolas-des-Champs.

Le lundy 1 6 janvier 1669, Novion me vint dire que M. le mareschai d’Aumont estoit mort. Je sçus après qu’ayant soupé chez luy et passé la soirée en bonne santé, se mettant au lit, il estoit tombé en apoplexie, dont il estoit mort le lundy à midy, sans avoir eu aucune connoissance.

Le . je fus chez M. de La Rochefoucauld pour le ma¬

riage de Mlle de Sévigné 1 avec M. de Grignan. L’on dit que les mareschaux d’Estrées, de Grammont, du Plessis, d’Albret, de Bellefonds et autres avoient demandé le gouvernement de Paris.

Le jeudy 19 janvier, M. Le Pelletier me dit que le gouvernement de Paris estoit donné à M. le duc de Morternar, père de Mnie de Montespan.

J’oubliois que M. le mareschal de Créquy a esté envoyé en Lorraine avec des troupes pour obliger M. de Lorraine à désarmer, le roy s’estant obligé de faire aussy désarmer le prince palatin. L’incertitude de la conduite du duc de Lorraine a fait douter de l’événement, et d’abord l’on croyoit qu’il avoit signé la ligue des Hollandois et des Anglois contre le roy.

Le il\ janvier, je fus, le matin, chez le roy, ou l’on me dit qu’il

1 Comparez les Mémoires de M ■ Walkcnaër sur Mme de Sévigné (t. III, p. 126 et suiv.). On lit clans cet ouvrage que le contrat de mariage entre Françoise-Marguerile de Sévigné et François Adhémar

de Grignan fut signé le 28 janvier; il est probable qu’il faut lire 18 janvier, si l’on s’en rapporte au Journal d’Olivier d’Ormesson, qui fut un de ceux qui signèrent le contrat.

ne marcheroit pas; que la paix estoit faite, et que le chevalier de Février 1669. Lorraine estoit revenu, qui avoit rapporté toute sorte de soumissions de la part du duc de Lorraine.

J’ay sçu que M. Mesnardcau de Beaumont1 avoit esté envoyé en exd pour avoir parlé au rov et voulu donner des mémoires contre M. Colbert.

Le 39 janvier, le mariage fut fait, à Saint-Nicolas, de M. de Grignan avec M1]e de Sévigné, et ils furent coucher à Livry, où je fus les voir le lendemain.

Le jeudy 7 février, M. de La Malmaison, le fds, conseiller de la cour2, allant à la chasse avec son père, entrant dans la rivière, près d’Auteuil, pour faire boire son cheval, se noya presque à la vue de son père, sans qu’il pust estre secouru.

Le lundy 1 1 février, dans l’assemblée chez M. le premier président fut lu un discours que j’avois escrit sur deux questions faites dans cette assemblée. Ce mesme jour, j’appris que M. Duplessis- Guénégaud avoit donné sa démission au roy, et que sa charge3 estoit donnée à M. Colbert, moyennant six cent mille livres, et qu’il en devoit prester le serment le lendemain rnardy. Personne n’a esté surpris de cette nouvelle; car, dès que le procès a esté commencé contre M. Duplessis, on a cru que c’estoit pour avoir sa charge.

Mon fds, le chevalier, revint en bonne santé de Malthe, ayant demeuré plus de deux mois à Rome avec M. de La Vrillière, et s’estant embarqué, à Civita-Vêcehia, sur un vaisseau qui l’avoit desharqué à Villefianche, d’où il estoit venu en barque jusques à Marseille, et de là, à cheval, à Paris avec un abbé Du Plessis, qui revenoitde Rome. Il parle fort bien italien, est fort content de sa profession, et est fort sage.

1 11 ne faut pas confondre ce personnage avec Ménardeau - Champré , qu’on a vu figurer dans la Fronde, et qui était conseiller de la grand’chambre.

’ Esprit emporté, prompt, présomptueux, impétueux, de peu d’application, chasseur; fils de M. Perrot, de la grand’ -

chambre. » ( Tableau du parlement.) Il a déjà été question de son père, nommé Perrot de La Malmaison.

3 Duplessis -Guénégaud était un des quatre secrétaires d’Etat, comme on l’a vu dans la première partie du Journal d'Olivier d Ormesson.

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Mars 1669. Le fils unique de M. d’Albertas, maistre des requestes, conseiller à Metz, revenant de Metz, a esté tué sur le chemin par des voleurs qui l’avoient suivi depuis Metz, sçachant qu’il portoit de l’argent. Albertas a esté exilé pour avoir parlé contre M. Colbert.

Le dimanche gras, 3 mars, à Saint-Nicolas, au sermon de M. l’arclicvcsque de Taris, qui prescha fort bien, et porta le Saint-Sacrement à la procession.

Le lundy 4 mars, à Amboille le matin, et revenu le soir.

Le mardy 5 mars, à Saint-Nicolas, au sermon de M. l’arcbevesque de Rouen1. Au retour, j’appris un changement des charges de la cour: M. le duc d’Aumont achète la charge de premier gentilhomme de la chambre, de M. de Mortemar, huit cent mille livres, dont M. de Mortemar reçoit quatre cent mille livres pour payer ses dettes, et en donne quatre cent mille à M. de Vivonne, qui achète la charge de général des galères, de M. le mareschal de Créquy, cinq cent mille livres. M. de Rochefort est fait, capitaine des gardes, et donne cinq cent mille livres d’argent et sa charge de lieutenant des gendarmes de Msr le Dauphin, que l’on donne à La Trousse pour quatre-vingt mille livres et sa charge de sous-lieutenant de Ja mesme compagnie. M. Le Tellier a souhaité ces changemens, parcequ’il a obtenu la survivance de la charge de premier gentilhomme pour les deux petits enfans de son gendre, l’un à l’autre, et ils n’estoient pas en âge d’avoir la survivance de la charge de capitaine des gardes.

Le jeudy 7 mars, le soir, chez M. de Chavigny, avec M. Boucherat, pour un arbitrage entre M. le duc de Luxembourg et le petit de Brienne, qui avoit pour arbitre M. Méliand, conseiller de la courj

Les troupes pour le secours que le roy envoyé en Candie sont parties, au nombre de cinq mille hommes, pour s’embarquer en Provence. C’est M. de Navailles qui les commande. Les François sont revenus de Candie, et l’on attend M. le duc de Roannès. M. le comte de Saint-Paul2 est demeuré malade à Malthe.

1 François de Ilarlay de Chanvallon. lils de la duchesse de Longueville. 11 fut

Charles-Paris, comte de Saint-Paul, tué au passage du Rhin, en 1672.

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M. le premier président assembla les chambres sur le différend Mai 1669 qui est entre messieurs des requestes du Palais et les enquestes, les premiers demandant d’entrer en la grand’chambre , et, rentrant dans les enquestes, conserver leur rang pour les autres fonctions, comme les conseillers des enquestes. A l’occasion de cela, M. le premier président parla des deux, déclarations publiées au sceau, l’une pour le droit annuel, l’autre pour révoquer tous les privilèges de secrétaires du roy donnés aux; compagnies souveraines, fixer l'age pour estre maistre des requestes à trente-sept ans, empescher l’entrée à ceux qui ont leurs père, oncle, frère et beau-frère dans la compagnie, empescher les mariages entre les enfans dont les pères sont de la compagnie, et autres règlemens nouveaux, fort extraordinaires. Il fut résolu de faire des remonstrances. Beaucoup ne le vouloient pas, croyant qu’il estoit mieux de souffrir sans dire mot que de se faire condamner contradictoirement. L’on crut que M. le premier président, qui estoit d’avis des remonstrances, avoit quelques mesures pour cela. Ce qui estoit vray estoit que M. Le Tellier disoit à tous ceux qui le voyoient qu’il n’avoil eu connoissance de ces déclarations que par l’imprimé, et les blasmoit en beaucoup de choses.

Le vendredy 2 4 mai, Messieurs du parlement furent à Saint-Germain pour faire les remonstrances. Je sçus de M. le président de Fourcy, qui y estoit, que c’estoit M. Colbert, comme secrétaire d Estât, qui les avoit reçus avec beaucoup d’honnesteté; que M. le premier président avoit fait les remonstrances les plus fortes qu’il se pouvoit, les avoit prononcées fort bien et qu’il n’avoit. jamais sy bien parlé ny avec tant de force; que c’estoit un applaudissement universel de tous les députés et de toute la cour; qu’il y avoit un monde très grand et que chacun estoit fort content, sans néantmoins que l’on espérast beaucoup.

Le samedy 2 5 mai, je fus voir M. le premier président à Auteuil et le féliciter. Cette action avoit restabli sa réputation dans le Palais; car on le croyoït incapable d’une action de vigueur. L’on a dit depuis que le roy avoit esté très mal satisfait des remonstrances, et

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Juin i G69 que AL Colbert, qui estoit lors seul à la cour, avoil fort aigri son esprit.

Le samedy 22 juin, un homme fut roué, dont l’histoire mérite d’cslre escrite. Il s’appeloit Le Roux, sieur de Marsilly, natif de Nismes; il estoit huguenot. Prétendant qu’on luy avoit fait une injustice dans une affaire de finances, et que ceux de sa religion estoient maltraités, il résolut de se venger du roy, alla en Angleterre, où il fut descouvert à M. de Piuvigny par AL le duc d’York, qui luy fit entendre derrière une tapisserie toutes les propositions abominables qu’il luy faisoit contre le roy. Ai. de Ruvigny en ayant donné avis, on résolut de le prendre, et Al. de Turenne choisit un nommé Alazel, capitaine de cavalerie, avec quatre autres, pour le suivre partout et le prendre. En effet., ayant passé en Hollande et de là en Suisse, Alazel, accompagné de quatre cavaliers, le suivit, l’attaqua dans un village, le prit et l’emmena en France. Il fut mis dans la Bastdle et dit que, si l’on vouloit le mesnager, il clescouvriroit des choses très importantes, et enfin, voyant que l’on luy faisoit son procès, il prit la résolution de se faire mourir luy-mesme, trouva moyen d’avoir un petit couteau et se coupa toutes les parties naturelles entièrement, afin de mourir doucement en perdant son sang; et, afin de n’estre pas descouvert ny secouru, il avoit ramassé tout son sang pour le cacher. Il avoit cessé de manger depuis le samedy i5 juin, ei enfin, pour avancer encore sa mort, il avoit découpé toutes les chaires de son petit doigt et rompu l’os. Le jeudy 20 juin, croyant estre hors (l’estât de pouvoir mourir par la main du bourreau, il descouvrit tout ce qu’il avoit fait, monstra le couteau, les parties coupées, les préparatifs qu’il avoit faits pour se pendre, s’il n’eust point cru l’autre voye plus sûre. L’avis aussytost donné, l’on acheva son procès vendredy, et samedy il fut jugé par le lieutenant criminel avec le Chastelet par commission souveraine, et condamné à estre rompu. Ce qui fut exécuté à midy, et son corps traisné par les rues. Lorsqu’il fut mené devant les juges, il avoit fait le mourant, n’ayant pas ouvert les yeux ny donné marque de connoissance; mais sur l’eschaffaud il dit tout

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

ce qu’il put de plus horrible contre le roy, avec la force d’un liomm e Juin 1669. qui en avoit beaucoup. Il renvoya le ministre Dailler, qu’il avoit appelé comme s’il luy eust voulu dire quelque chose importante, parcequ’il vouloit l’empescher de blasphémer contre le roy, et il fallut luy couvrir la bouche d’un linge pour l’empescber de parler. Le roy, ayant vu tout ce que ce misérable a dit, ne dit autre chose, sinon :

« Monsieur le lieutenant criminel, nous voilà desfaits d’un meschant homme. « M. de Ruvigny luy fut confronté. Le dessein de ce misérable, sa conduite et sa fermeté à se couper luy-mesme font horreur, et il n’y a guères d’exemples d’une action plus extraordinaire.

L’on dit que l’eslection de Pologne ne va pas bien pour M. le Prince , et que le prince Charles de Lorraine y a la meilleure part.

L’on a mis à la Bastille un espicier defféré pour avoir conçu un mauvais dessein contre la personne du roy. J’ay sçu de M. de Mazarin que cet homme avoit aussy surpris un petit Cousteau en disnant; qu’il s’estoit retiré sous prétexte de quelques nécessités, et qu’il s’estoit commencé de se couper la gorge, mais avoit esté empesché d’achever, et qu’il ne mourroit pas de cette blessure.

Le jeudy 27 juin, je montai en carrosse à neuf heures avec M. le premier président et Mme sa femme, M. le duc d’Arpajon et M. de Lamoignon , pour aller à Buys1 voir M. et Mmc de Broglie. Nous prismes M. de Petit-Marais à Argenteuil, cliangeasmes de chevaux à Pontoise et au hordeau de Vigny, passasines à Magny, et arrivasmes sur les sept heures à Buys, qui est deux heues au delà. C’est une maison assez bien bastie, saris fossés, dont la situation ny le parc ne sont pas beaux, et où l’on ne peut rien faire. La terre est bonne et de plus de quatorze mille livres de revenu. La réception fut très bonne.

Le lendemain, nous fusmes à Saint-Clair2 qui en despend, au mont Javou, et nous passasmes à Almcourt, hasti dans un fond fort vilain, avec mille tourelles et petits bastimens fort anciens et très extraordinaires. Cette terre appartient, avec Magny, à M. de Villeroy, et

1 Buhy, département de Seine-et-Oise. Epie (Eure), où fut conclu le traité de

s C’est le village de Saint -Clair- sur- 912 entre Charles le Simple et Rollon.

JOURNAL

niHet ,669. vaut trente mille livres de rente. Le samedy, nous vismes le reste de l’estendue de Buys; et, le dimanche, nous en partismes et vinsmes disner à Pontoise, chez M. l’abbé de Monlaigu, dans son abbaye de Pontoise, qui est la plus belle situation de jardin qui se puisse voir. Il nous fit grande chère et fort propre, et. faisant croire qu’il n’y avoit point de fruit, nous passasmes dans une salle fraische, où nous trouvasmcs une table couverte de fruits et (1e confitures très proprement accommodés. Tous les logemens y sont ajustés avec une propreté surprenante et ont une vue admirable. C’est un séjour délicieux. De là , nous vinsmes coucher à Paris.

En juillet, les nouvelles arrivèrent de l’eslection duroy de Pologne. Tous les sénateurs s’estoient desclarés pour le prince Charles de Lorraine; les autres pour le duc de Neubourg, M. le Prince ayant esté exclu d’un commun consentement. Le jour de l’eslection, les esprits estant fort eschauffés et chacun près d’en venir aux mains pour son party, un des moins considérables de l’assemblée s’avisa, pour empeseber le désordre de cette division, de proposer que l’on eslust un Polonois. Sa proposition agréée, on l’obligea de nommer celuy qu’il croyoit le plus propre. Il nomma un des palaLins appelé Vischenouski 1, âgé de vingt-cinq ans, petit de taille, de grande maison, mais sans biens, l’Estat luy donnant quatre mille livres de pension pour le faire subsister, et il fut agréé d’un commun consentement et desclaré roy à l’heure mesme, et ainsy les deux contendans furent trompés, et. tout l’argent donné perdu.

Le mardy 1 7 juillet, mon fils desclara avoir eu trois accès de fièvre depuis lundy. Il s’alita, fut saigné le jeudy, le vendredy et le dimanche. La fièvre l’ayant quitté ce jour-là, il fut purgé le mardy. Le mercredy, je fus avec luy à Montmorency, chez M. Le Laboureur, et j’en revins le jeudy matin. M. le Dauphin estoit malade avec quelque danger.

Le jeudy 2 4 juillet, après midy, l’assemblée des créanciers de

Michel Khoribul Wiesniowiecky, élu le 19 juin 1669, mort le 10 novembre 1673.

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Mme de la Meilleraye, que M. du Blancmesnil engage dans une resti- Août 1669. tution houleuse contre ses créanciers, pour Lasclier de toucher quatrevingt-cinq nulle livres qui sont à l’espargne pour des bois, et achever sou mariage avec Mllc de la Meilleraye, s’il n’est fait.

M. l’archevesquc de Paris prit possession de sa juridiction dans le faubourg de Saint-Germain, fut à Saint-Sulpice en procession fort solennelle, et y célébra. C’est l’effet d’une transaction faite avec M. le duc de Verneuil et les religieux.

Le mercredy 2 3 juillet, il y eut assemblée des chambres au parlement, sur ce que le roy vouloit renvoyer aux enquestes toutes les affaires attribuées à la Tournelle civile, que l’on veut supprimer. L’on arresta d’un commun accord d’envoyer les gens du roy au roy, pour supplier Sa Majesté de ne point changer l’ancien ordre du parlement, et dire que toutes les audiences apparlenoienl à la grand’chambre seule. C’est M. Pussort qui a entrepris de faire ce changement.

Le jeudy 2/1 juillet, l’on dit qu’il se faisoit à Saint-Germain un grand changement de charges. M. de Mazarin, qui a vendu à M. le duc de Chaulnes sa lieutenance de Bretagne quatre cent mille livres, remettoit au roy sa charge de grand maistre de l’artillerie pour six cent mille livres. On disoit que le roy donnoit cette charge è M. le comte du Ludc, en ayant attribué une partie à M. de Louvois; que la charge de M. du Lude, de premier gentilhomme de la chambre, passoit à M. de Gesvres but à but, pour celle de capitaine des gardes, laquelle le roy donnoit à M. de Péguylin.

Le mardy 1 3 aoust, le roy vint au parlement. J’y fus en robe rouge, et l’on me donna place dans le premier banc des requestes. Le prince de Toscane y vint dans la lanterne de la quatrième; les ambassadeurs dans celle du greffe. M. le chancelier se mit, à l’ordinaire, au dessus du premier président. Les autres présidons estoient MM. de Novion, de Mesmes, le Coigneux, le Bailleul, Molé et Nesmond. Le roy vint de Saint-Germain, vestu de noir. Ayant pris sa place, M. le duc de Bouillon, comme grand chambellan, esloit assis à ses pieds, et plus bas, à costé, les capitaines des gardes, Charost, Piochefort et

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,669. Péguylin. Sur le banc des pairs ecclésiastiques, MM. les évesques de Langres et de Laon; sur le banc des pairs laïcs, les ducs de Richelieu, d’Estrée, de Grammont, de Mazarin, de Villeroy, de Mortemar et autres. M. le chancelier ayant pris sa place dans l’encoignure, monté au roy, et estant retourné après que le roy eut dit que son chancelier feroit entendre sa volonté, fit une harangue générale sur les biens que le roy avoit procurés à son Estât, et qu’il vouloit faire encore par les édits qu’il apportoit. Il parla un peu hésitant, sa mémoire diminuant et comme un chancelier de quatre-vingt-un ans passés. M. le premier président fit son compliment fort respectueux, dit qu’il ne pouvoit parler sur les édits, parcequ’on ne luy en avoit donné aucune communication, soustint fort délicatement ce qu’il avoit dit par ses remonstrances , sans rien dire ny de foible ny de trop sec. Enfin tout le monde fut très satisfait de son discours, et tout le parlement particulièrement. Les édits furent lus ensuite, c’est-à-dire quatre lignes du préambule de chacun, et l’adresse à la fin; il en fut lu vingt-cinq sur différentes matières, sans qu’on puisse dire encore ce que c’est1. M. Talon parla ensuite avec une flatterie basse, louant généralement tous ces édits, par lesquels le roy donnoit une marque de sa tendresse pour ses sujets, de sa prudence et de sa fermeté, et conclut. Son discours fut beau, long, et il déplut à tous les officiers, qui disoient assez haut qu’il falloit le chasser à coups de pieds de la compagnie, qu’il déshonoroit et ruinoit par cette conduite basse. M. le chancelier ayant esté au roy, puis aux pairs ecclésiastiques, ensuite aux pairs laïcs, après aux présidens du parlement, après aux conseillers d’Estat et ensuite à tous les conseillers, estant retourné au roy et descendu en sa place, prononça : Le roy séant, etc. Après, le roy sortit sans parler ny faire accueil à personne, saluant seulement en passant.

1 On trouvera ces édits dans la collection des Anciennes lois françaises , t. XVIII: l’ordonnance des eaux et forêts, de la page 219 à la page 3 1 1 ; un règlement pour la chambre des comptes , p. 3 1 1 ; un

édit sur l’âge et la capacité exigés pour les charges de judicature, p. 325; enfin une longue ordonnance sur la réforme des lois , évocations, règlements de juges, commitlimus, etc. p. 34 1 et suivantes.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

Ce mesme jour, l’on estoit fort en peine d’une nouvelle venue du Août 1669. grand maistre de Malthe à M. le grand prieur, qui portoit que les troupes françoises, dans une sortie contre les Turcs, s’estoient, la nuit, entretuées, et qu’il y avoit beaucoup d’officiers morts.

Le jeudy i5 aoust, fesle de Nostre-Dame, à Amboille avec toute la famille; il y vint force monde.

Le vendredy 1 6 aoust, je revins à Paris pour estre le lendemain au conseil, à cause d’une affaire de Mrac de la Meilleraye. J’appris en arrivant que les nouvelles de Candie estoient arrivées; que, le 2 4 juin, les François avoient fait une sortie la nuit pour commencer le combat à la pointe du jour, M. de Beaufort par un costé, et M. de Navailles par l’autre ; que les Turcs avoient esté poussés vigoureusement, chassés de leur camp et le canon pris; mais que le feu ayant pris à quelques poudres et les soldats s’estant escartés pour piller, les Turcs voyant le désordre, estoient revenus à la charge et toute l’armée, ayant pris l’espouvante, avoit fui, et il n’estoit resté que les officiers, qui avoient fait ferme et qui avoient tous esté tués, dont la liste montoit à plus de trois cens; que M. de Beaufort n’ayant esté suivi que de trois cens hommes, qui avoient aussy pris la fuite, avoit esté tué sans qu’on ayt pu en sçavoir des nouvelles; que M. de Navailles, qui avoit fait des merveilles, avoit eu son cheval tué sous luy; qu’il faisoit espérer un meilleur succès dans une autre sortie plus générale. Cette perte afflige fort tous les lionnestes gens.

Le mardy 20 aoust, je fus à Saint-Germain pour l’alfaire de Mmcde la Meilleraye, et M. Ribeyre, rapporteur de sa requeste, fut récusé du chef de M. du Blancmesnil, M. de Marillac ayant dit qu’il y avoit des articles signés entre luy et MUe de la Meilleraye.

Il y a beaucoup de changemens dans les intendances : M. Pelot quitte la Guienne et Montauban, M. d’Aguesseau va en Guienne et M. de Sève à Montauban; M. Rouillé, du quartier de janvier, en Poitou, au lieu de M. Barentin, qui est révoqué; M. Dorieux1 quitte

Nicolas Dorieu.t ou Dorieu , reçu maître des requêtes le 10 décembre 1 665

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Octobre 1 669. le Soissonnois et va à Limoges; M. de Machault en Soissonnois, et M. Marin dans sa place à Orléans; M. Voisin demeure en Touraine; M. de Barillon, en Picardie; M. de Caumartin, en Champagne.

Au mois de septembre, mourut la reyne d’Angleterre h après avoir esté longtemps malade. L’on impute sa mort prompte à un petit grain d’opium que luy donna M. Valot pour la faire dormir, contre l’avis de son médecin ordinaire. En effet, elle mourut une heure après l’avoir pris, dont les ennemis de M. Valot ont fait grand bruit jusques à dire qu’il en seroit disgracié. Le deuil et la desclaration publique sont remis après le retour du voyage de Chambord.

Au mois d’octobre, je fus avec ma femme et MUe Doublet chez M. Le Pioy, à Beaupré, d’oii le lendemain nous fusmes voir Chantilly. M. le Prince et M. le Duc nous y reçurent avec toute l’honnesteté possible, nous donnèrent des gentilshommes pour nous conduire partout et faire donner la collation. En retournant, ayant trouvé M. le Prince et M. le Duc à cheval, qui aboient se promener, ils descendirent l’un et l’autre, vinrent saluer ma femme avec toutes les civilités. Nous vismes, dans le chasteau, Mme de Langeron, dans son appartement le plus propre. Les fontaines sont admirables par leur abondance, y ayant plus de huit cents pouces d’eau courante de source sans celle des canaux.

Le lendemain nous fusmes voir Mme de Guénégaucl; elle nous fit voir toute sa maison, qui me parut très belle, tout bien disposé et fort achevé.

Le vendredy nous revinsmes à Paris par une poudre , une chaleur et un sec extraordinaires.

Le vendredy 2 5 octobre, je revins d’Amboille à Paris pour la profession de mon fils, novice à Sainte-Geneviève. Je le vis le samedy, fort satisfait et content.

Le dimanche 27 octobre, mon fils fit sa profession durant la grand’messe, entre les mains du père Blanchard, abbé et général do

Henriette de France, veuve de Charles Ie’. mourut à Paris le 10 septembre 1669.

D’OLIVIER LEFÈVRE DORME5SON

l’ordre. Y assistèrent M. et Mme de Lezeau et leur fds aisné, M. et Novemb. 1669.

Mmc de Fourcy, M. et Mme Le Pelletier, l’abbé de Colanges, Mme Da-

mours, Doublet, et autres de nos amis. Tous nos autres plus proches

estoient à la campagne, et je ne voulus pas faire une action cl’esclat

et de cérémonie. Nous disnasmes tous dans le réfectoire et fismes

bonne chère. Nous avions, le jour précédent, fait un présent de

deux mille escus à la maison, dont l’on parut estre content. J’ay cette

consolation que cette profession se fit avec une extresme joye, et du

novice et de tous les religieux, estant fort satisfaits de la conduite de

mon fils, de la fermeté et de l’esgalité qu’il a tesmoignées dans l’année

de son noviciat, et le considérant comme un esprit capable d’estre

un jour utile à son ordre.

Le lundy je retournai à Amboille. Dans ce temps, le roy Casimir1 de Pologne arriva en France, passa à Chantilly, où M. le Prince le reçut magnifiquement, et de là à Evreux, à son abbaye de Saint- Taurin.

Le mercredy 20 novembre, se fit à Saint-Denys le service et enterrement de la reyne d’Angleterre. J’y fus avec M. le premier président. L’église estoit tendue de trois lès de velours couvert des armes de la reyne, avec un tour de chandeliers tout le long du chœur. La chapelle ardente estoit nouvelle et formoit comme un dôme de figure octogone, soustenu de huit colonnes. Il y avoit quatre pyramides aux quatre coins, avec quatre figures; la chapelle estoit fort couverte de cierges. M. le coadjuteur de Rheims y officia, assisté de quatre évesques revestus de chappes. Il ne s’y trouva point d’autres évesques, parcequ’ayant prétendu estre salués après le deuil et avant les compagnies souveraines, comme le roy avoit voulu qu’il fustfait au service de la reyne mère, et M. le premier président ayant vu sur cela le roy et fait connoistre l’usage ancien et la raison, le roy avoit prononcé en faveur du parlement.

1 Jean-Casimir VVasa régna en Pologne main-des-Prés , où l’on voit encore son

de 1648 à 1668. Il mourut en 1672 , à Ne- tombeau, vers. Son cœur fut déposé à Saint -Ger-

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Novemb. .669. Le deuil estoit Madame, duchesse d’Orléans, Mademoiselle sa fille et Mme de Guise. Elles estoient menées par Monsieur, M. le Duc et le petit prince de Conty1. Les compagnies souveraines y estoient vestues de noir. Au service de la reyne mère, le parlement estoit en robes rouges, comme pour le roy. Le parlement estoit du costé des dames; deux chaires vides entre Mmo de Guise et le parlement; l’Université du mesme costé; la chambre des comptes du costé des princes; la cour des aydes ensuite; la ville de Paris dans les chaires basses de ce costé , et le Chastelet du costé du parlement. Les révérences se firent à l’autel, aux ambassadeurs, au corps mort, aux princesses, aux princes, au parlement et après à la chambre des comptes. M. Lévesque d’Amiens y fit l’oraison funèbre fort mal et avec aussy peu de succès qu’à la reyne mère, en sorte que l’on a dit de luy qu’il avoit perdu partie et revanche, et qu’il estoit au tout. La musique du roy y fut admirable, et Baptiste2 y fit chanter le Dies irœ, dies ilia, d’une manière nouvelle et fort belle. Le service dura jusques à quatre heures, que chacun se retira sans manger, les festins ayant esté supprimés.

Le jeudy 2 1 novembre, je fus à Saint-Germain faire ma cour, et vis M. Le Tellier, qui me parla fort des affaires de M. le duc d’Aumont contre la mareschale sa mère. Je luy donnai mon placet pour la place du conseil de M. de Noguès, qui estoit mort, en Béarn, de chagrin et de desplaisir de la mauvaise conduite de sa femme , et l’on dit qu’il est mort de faim, n’ayant pas voulu manger.

J’appris que l’affaire des charges de maistre de la garde-robe estoit consommée; que M. de Guitry avoit acheté la charge de M. de Soyecour six cent mille livres, et estoit fait grand maistre de la garderobe par une nouvelle création, et que les deux charges de maistre de la garde-robe estoient par luy vendues cinq cent mille livres, l’une à M. de Nogent, l’autre à M. l’abbé de Clermont, qui prenoit le nom de marquis de Sessac.

Louis, prince de Conti, mort en 1 685. mort à Paris en 1687. (Voy. sur son arri-

Jean-Baptiste Lulli, né à Florence en vée et son début en France les Mémoires

1 633 , amené en France à quatorze ans , de Mademoiselle , à 1 année 1 65g )

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

L’on dit aussy l’aventure de M. Lévesque de Valence1. Ce prélat, N0Vemb. 1669. ayant fait des intrigues dans la maison de Monsieur pour les intérests de Madame contre le chevalier de Lorraine, avoit esté chassé de Paris, renvoyé dans son évesché avec ordre de n’en pas sortir. Néantmoins, continuant ses intrigues, il estoit venu à Paris en habit desguisé, et s’estoit logé dans une petite chambre, au troisième estage, dans la rue Saint-Denys2. Le roy, averti, envoyé un prévost des monnoyes, lequel, faisant semblant de chercher un faux monnoyeur dans cette maison, prit M. Lévesque de Valence comme un homme sus-

pect, et le conduisit au For-l’Evesque, où ce prélat fut obligé de se faire connoistre, oster sa perruque et dire sa qualité. Nonobstant, il coucha dans la prison. Mais le lendemain le roy ordonna qu’il se retireroit à l’Isle-Jourdain 3, en Languedoc, jusques à nouvel ordre.

Tous ses papiers luy furent pris, et depuis le roy a renvoyé chez elle Mme de Saint-Chaumont4, qui estoit gouvernante de Mademoiselle. Madame en a tesmoigné du chagrin, a fait parler au roy par l’ambassadeur d’Angleterre, mais sans aucun fruit.

Le lundy 2 5 novembre, se fit un service à Nostre-Dame pour la reyne d’Angleterre , où le deuil et les compagnies assistèrent comme à Saint-Denys. Je ne pus m’y trouver, estant averti d’aller chez M. de Morangis pour les affaires de la mareschale d’Aumont.

Le mardy 26 novembre, aux ouvertures de l’audience au parlement, où M. Bignon, avocat général, lit admirablement, et M. le premier président ensuite.

1 Daniel de Cosnac , évêque de Valence , a laissé des mémoires publiés par la Société de 1 histoire de France. 11 y raconte celle aventure, t. I, p. 3g 1 et suivantes. (Voy. aussi t. Il, p. 85 et suiv. de ses Mémoires.)

2 Daniel de Cosnac dit qu’il logeait rue aux Ours , et donne beaucoup de détails

sur son arrestation. Ils ne contredisent sur aucun point essentiel le récit d’Olivier

d’Ormesson.

3 Maintenant chef-lieu de canton du département du Gers.

4 La marquise de Saint-Chaumont était sœur du maréchal de Gramont. Après sa disgrâce, elle se retira aux Carmélites de la rue du Bouloi. (Voy. Mémoires de Mademoiselle, à l’année 1669.) Elle fut rem placée par la maréchale de Clér^inbault comme gouvernante de la petite Mademoiselle.

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Novemb. iü(

Le mercrcdy 27 novembre, je fusaussy pour les mercuriales. M. le procureur général parla très bien, et M. le premier président à son ordinaire.

Le jeudy 28 novembre, je fus au parlement pour entendre plaider M. de Basville sur la transfusion du sang. Il y avoit un très grand monde : M. le Duc, MM. les ducs de Luynes, de Chaulnes et de Mortemar, M. de Laon, et les conseillers d’honneur de Bonnelles, Morangis, Bellièvre. Le plaidoyer fut fort beau et prononcé de très belle grâce. M. de Chaulnes me dit que les places du conseil estoient données: celle de M. Deshameaux, de conseiller ordinaire, à M. Colbert, l’ambassadeur; la sienne, de semestre, à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande; celle de M. Noguès, à M. Besnard de Rezé. Ce mesrne jour, je fus à Amboille, d’où je revins le lendemain.

L’on parle souvent des audiences de l’ambassadeur turc. Il est arrivé à Paris sur la fin du mois d’octobre ; il a esté logé chez M. de la Bazinière, au village d’Issy, où beaucoup de gens le vont voir par curiosité. Il est homme bien fait, suivi de vingt-cinq ou trente Turcs. Il mange assis sur des tapis, suivant leur manière. Il a vu deux fois M. de Lyonne, qui l’a reçu de la manière que le grand vizir reçoit les envoyés de France, assis sur un lit, luy ayant fait donner un tabouret seulement; et luy ayant dit que l’empereur de France le traiteroit comme l’empereur son maistre traitoit les envoyés de France, qu’il vouloit qu’il luy fist les mesmes présens, parceque ceux qu’il envoyoit n’estoient pas des tributs, il luy parla de la manière de gouverner du roy; qu’il n’y avoit point de grand vizir en France, et il s’estendit fort sur les louanges du roy. L’on dit que le Turc luy respondit qu’il n’avoit point à faire de sçavoir s’il y avoit un grand vizir en France, ny quel en estoit le gouvernement; qu’il estoit venu pour donner une lettre de l’empereur son maistre à l’empereur de France ; qu’il estoit prest à la présenter, sy l’on vouloit la recevoir; que sy l’on ne vouloit point la recevoir, on n’avoit qu’à le luy dire, et qu’il s’en retourneroit.

L’archevesque de Toulouse, Bourlemont, est mort. M. Pelot est

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

enfin pourvu de la charge de premier président de Rouen, moyen- Décemb. 1669

nant cinquante mille escus à M. de Ris1. Le roy en paye vingt-cinq

mille.

Le jeudy 5 décembre, je fus, avec M. Lévesque de Saintes etM. Boucherat, pour voir M. Le Tellier et luy tesmoigner l’agrément de la famille sur une proposition de mariage; ce que je fis à M. Le Tellier, quoyque M. de Saintes fust dans la chambre.

Ce jour, le roy donnoit audience à l’envoyé turc, dont on parloit comme d’un homme d’esprit. Sa qualité auprès du grand seigneur est comme celle des gentilshommes ordinaires auprès du roy. Pour le recevoir avec plus de magnificence, le roy s’estoit fait faire un habit tout couvert de diamans, et l’on disoit qu’il y en avoit pour quatorze millions. Je vis de près son chapeau, où estoient les plus gros diamans. Monsieur esloit aussy vestu et paré de pierreries et de perles, etM. le Duc, de diamans seulement. Pour recevoir le Turc, l’on avoit préparé un trosne au bout de la gallerie du chasteau neuf.

Cette gallerie estoit meublée de très belles tapisseries, et entre autres de certaines estoffes de soye peintes, à personnages, comme les tapisseries. M. Le Brun les avoit retouchées. Il n’y a rien de plus beau, pourvu qu’elles durent. Tous les cabinets, les tables, les vases, les cuvettes et les guéridons d’argent y estoient. Nous fusmes voir le matin cette magnificence. Nous dinasmes tous chez M. de Turenne.

Ap rès le disner, chez le roy, et sur la terrasse voir passer le Turc.

Dans la place, entre les deux chasteaux, estoient les deux compagnies de mousquetaires à pied, ayant tous des justaucorps de velours noir avec des boutons de cuivre doré. Après, les gardes suisse et françoise en baye. Derrière eux estoient les gardes du corps, les gendarmes et les chevau-légers faisant huit escadrons de chaque costé; les gardes de la porte, les cent-suisses, et beaucoup de gardes du corps estoient au dedans. Sur les trois heures, le Turc arriva à cheval, précédé de vingt Turcs, tous avec des robes vertes de serge et des

1 Jean-Louis Faucon de Ris, premier 1 647, la charge de premier président était président au parlement de Rouen. Depuis remplie par commission.

ir.

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Décemb. 1669. turbans fort sales, luy avec une veste rouge de camelot au plus (car il n’y parut point d’or ny de soye), entre M. de Berlise, introducteur des ambassadeurs, et un autre, et après suivoient sept ou huit autres à cheval aussy mal vestus que les autres. Rien ne parut si pauvre ny si misérable. Le chef paroist un homme grisonnant de cinquante ans , la barbe longue. Il ne tourna pas la teste à droite ny à gauche pour voir ces troupes; il mit pied à terre à la première porte du chasteau neuf, et, à son retour, y remonta à cheval et retourna à Chatou, d’où il estoit parti. Nous sçusmes qu’il estoit entré assez fier dans la gallerie, tenant à deux mains un sac de toile d’or, où estoit sa lettre; il fit trois révérences, baissant seulement la teste, et donna sa lettre au roy et demanda qu’elle fust lue. Le roy la fit ouvrir, et, comme elle estoit longue, il dit qu’il la verroit et feroit response. Le Turc se plaignit que le roy ne s’estoit pas levé pour recevoir sa lettre, et dit qu’on le traitoit mal. Le roy répliqua qu’il en usoit comme il avoit accoustumé, et le Turc se retira mal content.

Le vendredy 6 décembre, M. Le Tellier me vint solliciter avec M. le duc d’Aumont.

Le samedy 7 décembre, je fus avec ma femme et mon fils à Vandy voir M. le président de La Grange et sa femme. Il me parut assez bien restabli de sa fièvre quarte, et j’en repartis le dimanche à midy. La maison est fort vilaine. Nous fismes ce voyage par un très beau temps, et le chemin estoit très beau n’ayant pas encore plu. Le soir, M. Le Tellier me vint voir une seconde fois.

Le lundy 9 décembre, feste de la Conception, je me trouvai chez M. de Morangis avec M. Le Nain et MM. Champion et Caillard, avocats, pour l’arbitrage de M. et de Mm0 d’Aumont. Ce jour mesme, un courrier arriva de Rome avec nouvelles que le pape estoit à l’agonie1.

Le samedy i4 décembre, M. le duc de Chaulnes avec M. de Bouillon partirent pour Piome, le roy ayant envoyé au premier dix

1 Clément IX (Rospigliosi) mourut le 9 décembre 1669. 11 eut pour successeur Clément X ( Altieri).

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

mille escus, au cardinal de Retz, six mille, et au cardinal de Bouillon, Décemb. 1669. quatre mille.

Ce mesme jour, le sieur Courboier, gentilhomme, eut la teste coupée en Grève pour une calomnie dont l’histoire mérite d’estre escrite. La Gudagne, dame de bonne famille, fille de Mme de Saint- Pater, sœur de M. le Premier [Beringhen], mais femme très desbauchée, avoit marié sa fille cadette à un nommé La Motte, sieur d’Aunoy, homme sans naissance, qui avoit fait sa fortune auprès de M. le duc de Vendosme et qui estoit riche. Cette fille estoit aussy desbauchée que sa mère , qui l’y avoit engagée , et elles vivoient ensemble l’une et l’autre dans le désordre. Elles avoient tiré, par le moyen de Courboier, une obligation de cent huit mille livres de d’Aunoy avec une contre-lettre, et depuis Courboier avoit retiré par artifice sa contre-lettre, afin de pouvoir chasser d’Aunoy et se mettre en possession de son bien. Ils crurent qu’il falloit encore, pour le perdre, l’accuser d’avoir mal parlé contre le roy et luy faire son procès. En effet, le nommé Moizière, garde du corps, et le nommé Lamières, gentilhomme, qui ne sçavoient pas tout le mystère, en donnèrent avis à M. Colbert. D’Aunoy, qui s’estoit retiré à Luxembourg pour une taxe, est mis à la Bastille; Moizière et Lamières, qui avoient déposé, luy furent confrontés. Ce misérable se rescriant que c’estoit une calomnie fait que Lainières se contredit parlant de Courboier, et enfin avoue estre faux tesmoin et que sa déposition et celle de Moizière estoient fausses. L’un et l’autre sont arrestés, et Courboier ensuite. L’instruction faite au Chastelet, ils sont tous trois condamnés à la mort avec assez peu de preuves. Sur l’appel, les juges se trouvèrent fort empeschés. Au parlement, Courboier, qui estoit bien allié, avoit de puissantes sollicitations en sa faveur. L’affaire rapportée, Lamières, qui seul avouoit son crime, fut aussy seul condamné à la mort, et les deux autres réservés à juger. Ce gentilhomme, qui estoit le moins criminel, mais le plus sincère, dit, avant que d’estre conduit au supplice, quantité de circonstances importantes contre Courboier et Moizière, en sorte qu’il fallut chercher

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Janvier 1670. MM. Hervé et La Barroy, conseillers et commissaires pour l’entendre;

ce qui dura, et, l’heure de l’exécution estant passée, on la remit. Cependant il tesmoignoit une fermeté et un calme d’esprit admirables, souhaitant la mort, et parlant de son exécution comme d’une chose estrangère; il faisoit pitié à tout le monde, et M. le marquis de Villeroy venant voir à la Conciergerie Courcelles, l’ayant vu, en fit rapport au roy à Saint-Germain. Pendant le dimanche et le lundy, jour de la Nostre-Dame , on descouvrit de nouvelles preuves contre Courboier. Le mardy, l’exécution de Lainières fut encore remise, pour la seconde fois, par ordre du roy. Le mercredy, Moizière fut jugé, condamné à la mort et exécuté après le disner; il confirma toutes les preuves contre Courboier, qui fut jugé et condamné à mort. Lamières n’a point esté exécuté, et sa peine a esté commuée par lettres. Le roy, toute la cour et tout Paris furent contens de cette justice; chacun ayant une extresme indignation d’une calomnie sy noire, sy méditée, sy importante, et qui faisoit injure au roy.

Le jeudy 3o janvier i 670, mon fils l’abbé1 fit son acte de tentative en Sorbonne avec beaucoup de succès. Je le menai chez tous ceux que je priai, pour présenter des thèses. Je fus en présenter à M. le nonce, qui me reçut avec beaucoup de civilité; il avoit ouy parler de moy à M. de Turenne, il y avoit quelque temps, sur les histoires passées, et m’en dit quelque chose obligeante. Il me vint reconduire jusque sur le haut de son escallier; il se trouva à l’acte. Tous MM. les évesques et archevesques qui estoient à Paris, M. le premier président avec les autres présidens, y vinrent, à la réserve de MM. de Longueil, Novion et Le Coigneux. La compagnie y fut fort belle et fort nombreuse, et chacun y tesmoigna joye et satisfaction. Tous les docteurs parurent très contens de mon fils et de voir un acte aussy célèbre. Enfin cette action, grâce à Dieu, se passa aussy avantageusement qu’il se pouvoit de tous costés. M. de Montmignon, curé de Saint-Nicolas, fut son président, et l’un des enfans de M. de Cordemoy fit la harangue fort agréablement.

Claude-François-de-Paule d’Ormesson, mort en 1717.

D’OLIVIER LEFÈVRE D ORMESSON

Le vendredy 3i janvier, je fus remercier M. le nonce, qui nie janvier 1670. donna audience à deux heures, nonobstant que ce fust le jour de ses dépesches. Il me vint recevoir sur le haut de son escallier et me fit donner, et à mes deux fils que je luy présentai, des chaires à bras, comme à luy, et me dit beaucoup d’honnestetés. Il me vint reconduire jusque sur le haut de son escallier, descendit trois marches, et, sy je ne l’eusse retenu comme par force, il auroit descendu jusques en bas. Je fis ensuite les aulres remerciemens aux prélats et aux présidens.

Le jeudy 3o janvier, il se passa à Saint-Germain une histoire fort importante : la nouvelle y estant venue de la mort de M. l’évesque de Langres, M. le duc d’Orléans, qui avoit promis au chevalier de Lorraine1 les deux abbayes que M. de Langres avoit dans son apanage, fut demander au roy qu’il luy plust agréer son choix. Le roy luy ayant dit qu’il ne le pouvoit en conscience, et, nonobstant toutes ses instances, l’ayant refusé, Monsieur se retira fasché et commanda qu’on démeublast son appartement pour quitter la cour. Le roy ce pendant estant allé à Versailles, M. Le Tellier fut parler à Monsieur pour le destourner de son dessein, mais il ne le put, et Monsieur luy dit que, s’il avoit une maison à mille lieues, il iroit. Le roy, en estant averti et estant revenu de Versailles, crut que c’estoit M. le chevalier de Lorraine qui excitoit la colère de Monsieur; il commanda qu’011 l’arrestast prisonnier. Les gardes du corps furent redoublés autour de l’appartement de Monsieur, où estoit le chevalier de Lorraine. M. Le Tellier fut dire à Monsieur la résolution du roy, et le chevalier de Lorraine, après que Monsieur l’eut embrassé et luy eut tesmoigné beaucoup d’amitié, sortit, et, au sortir de la chambre de Monsieur, il trouva le capitaine des gardes, qui l’arresta prisonnier, et il fut mené sur le chemin de Lyon pour estre conduit à Montpellier. Monsieur partit à minuit de Saint-Germain avec Madame, vint à Paris, où il a demeuré un jour, et personne ne l’a esté voir, sinon M. le Prince et M. le Duc, qui ne l’ayant pas

1 Voy. les Mémoires de Saint-Simon (t. Itl, p. 171) sur le chevalier de Lorraine.

JOURNAL

Février 1670. trouvé chez luy le furent chercher à Luxembourg. 11 est parti pour Villers-Coterests l.

M. Lévesque de Langres2 est mort le mercredy au soir 29 janvier, et a laissé de grands biens et fait de grands legs à l’Hostel-Dieu.

M. le duc de Tresmes mourut le 2 février, et fut enterré aux Célestins, le lundy au soir. Je fus à son enterrement.

Le mardy 4 février, M. le nonce m’ayant envoyé un valet de pied sçavoir s’il me trouveroit durant la matinée, vint, son carrosse plein, à dix heures. Je le reçus à son carrosse, et l’ayant fait passer dans mon grand cabinet, je luy présentai un fauteuil et pris une chaire sans bras. 11 ne le voulut pas et alla luy-mesme quérir un fauteuil. Après les premiers complimens, il me parla de la beauté de mon logement; je luy fis voir le portrait de mon père; cela donna occasion à quelque discours, et enfin, parlant de sa probité, luy ayant dit qu’il m’avoit tousjours répété que sy, marchant dans le chemin de la vertu, je rencontrois la fortune, je la prisse en passant, mais qu’il ne falloit jamais sortir de ce chemin pour l’aller chercher; ayant trouvé cette pensée très bonne, il me dit qu’il luy estoit arrivé une chose singulière; qu’il estoit de Bologne; qu’arrivant à Rome pour estre prélat et entrant dans la maison où il devoit loger, il avoit vu escrit sur la porte de sa chambre : diligite justitiam; qu’il avoit observé cela comme un avis de Dieu, et que s’estant ènsuite présenté devant le pape il luy avoit dit les mesmes paroles, et que depuis, dans tous les employs qu’il avoit eus, il avoit esté sy exact pour la justice, que les cardinaux refusoient de luy escrire des lettres de recommandation, et que, durant le pontificat d’Alexandre, il avoit condamné deux fois le cardinal Cliigi , son neveu, et néantmoins que le pape l’avoit employé.

Ayant ensuite parlé du conclave, il me dit qu’il traisneroit; que les ambassadeurs et les cardinaux de France n’y avoient dû arriver que le jeudy 3o janvier. Ayant ensuite parlé du pape Clément IX, et

1 Comparez les Mémoires de Mademoi- dont il a été souvent question dans le selle , à l’année 1670. tome I du Journal d’Olivier d'Ormesson.

1 Cet évêque était l’abbé de La Rivière ,

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 583

après des jansénistes, il me conta tout ce qu’il avoit fait, avec plaisir. De là ayant parlé des hérésies d’Allemagne, il me dit que le cardinal Cajetan1 auroit pu par douceur ramener Luther, et ensuite parlant d’Angleterre et de Clément VII, il me dit que, Henri IV voulant revenir à 1 Eglise , les Espagnols s’y opposoient par tous moyens et que, le pape demandant un jour à un cardinal ce qu’on disoit à Rome, il luy respondit qu’on disoit que Clément VII avoit perdu l’Angleterre et que Clément VIII perdroit la France2, et que cela toucha fort le pape. Enfin, après une conversation de près d’une heure fort agréable, M. le nonce s’en alla me faisant beaucoup d’honnestetés, et je l’accompagnai jusques à son carrosse, où il demeura tousjours descouvert et me regarda jusques à ce qu’il marchast. J’ay cru devoir marquer une visite si honneste. Il parla italien et moy françois, et nous nous entendions bien.

Le 18 février, jour du mardy gras, je fus avec M. Pecquot , à Auteuil, passer la journée, avec M. le premier président, qui m’en avoit escrit un billet pour n’y pas manquer. Après le disner, y vinrent MM. les évesques de Cahors et de Bayeux, qui dirent que M. de La Reynie ayant fait connoistre à M. l’archevesque de Paris l’extresme cherté de toutes les nourritures du caresme à cause du grand froid et des neiges qui empeschoient le transport de toutes les denrées, M. l’archevesque avoit résolu de permettre de manger des œufs. Ce qui donna à M. le premier président occasion de se plaindre, à cause de la conséquence, d’une permission accordée si facilement, et il dit qu’il n’appartenoit pas à M. de La Reynie, comme lieutenant de police, de faire faire un règlement général de cette importance, sans consulter le parlement.

Ce mesme jour, M. le procureur du roy apporta à M. le premier président, avecM. de Beauvais-Limeuil, un testament de M. l’évesque

1 Le cardinal Cajetan, ou Cajetano, fut envoyé en Allemagne par Léon X, en 1 520.

2 Ce mot est souvent cité avec une ad¬

dition. Le cardinal aurait dit au pape que Clément VII avait perdu l’Angleterre par trop de précipitation, et que Clément VIII perdrait la France par trop de lenteur.

Février 1670.

Mars 1670. de Langres, de 1 655 , qui portoit une clause dérogatoire à tout autre testament postérieur. Par ce testament il donnoit au roy son buffet de vermeil doré, à Mademoiselle la terre de Petit-Bourg pour cinquante mille escus, à son frère vingt-cinq mille escus, à M. Le Teflier un gros diamant, à M. le premier président qui seroit lors de sa mort, un diamant de dix mille livres, et, après d’autres legs pieux, tout le reste de son bien au dit sieur de Beauvais.

Le samedy ier mars, le Père de Champ, provincial de l’ordre des Jésuites, m’apprit que M. Colbert estoit parti ce jour là pour aller coucher à Nanteuil, et le lendemain à Villers-Coterests voir Monsieur de la part du roy. De là l’on jugea que l’accommodement estoit fait.

Le dimanche 2 mars, fut publiée l’ordonnance de M. Pareil evesque portant permission de manger des œufs durant le caresme jusqu’au dimanche de la Passion.

Le lundy 3 mars, M. le duc d’Orléans, avec Madame, revint de Villers-Coterets coucher à Saint-Germain, où ils furent reçus avec la plus grande joye du monde. L’on prétendit qu’il estoit revenu sans condition, sur la parole de M. Colbert qu’estant à la cour il obtiendroit du roy toutes choses. D’autres disoient que les deux abbayes se donnoient au frère du chevalier de Lorraine, et à luy une pension de dix mille escus. Le temps fera connoistre le vray; mais ce qui est certain est qu’il est parti un courrier porter les ordres de laisser le chevalier de Lorraine dans Marseille, et de luy donner la ville pour prison, au heu de le mener au chasteau d’If, où on le conduisoit.

L’on ne parle que de loteries tant à Saint-Germain qu’à Paris, et du présent que le roy avoit envoyé à Madame à Villers-Coterests, sous prétexte de billet de loterie; il valoit cinquante mille livres tant en vingt bourses de cent louis chacune qu’en diamans et autres galanteries.

Nous achevasmes l’arbitrage entre Mrae la mareschale d’Aumont et M. le duc d’Aumont. Nous avions commencé à y travailler dès le 1 o du mois de décembre précédent. Les arbitres estoient MM. de Morangis, Le Nain et moy, Champion, avocat, pour la mareschale, et Caillart, avocat, pour le duc d’Aumont. Nous travadlasmes le dernier

jour depuis huit heures du matin jusques au soir, et disnasmes chez Mai 1670. M. de Morangis pour juger ensemble toutes les questions et signer la sentence. MM. de Morangis et Le Nain furent de mon avis sur tous les articles, et Mme la mareschale perdit presque en tout; car on luy avoit fait faire des demandes fort extraordinaires. Nous avions esté nommés arbitres par arrest du conseil d’en haut, et le roy en avoit entendu parler plusieurs fois. J’ay encore esté nommé arbitre avec M. de Morangis et M. Pussort, par arrest du conseil d’en haut, entre M. le duc de Tresmes et M. de Tavanne, son beau-frère, sur le partage de la succession de M. le duc de Tresmes, mort depuis peu.

Le 21 avril, je reçus un billet de M. de Montaigu, qui me mandoit que le roy m’avoit nommé tuteur honoraire du second fils du prince de Ligne1, que M. le marquis de Mouy2 choisissoit pour son héritier.

Le jeudy 2 4 avril, je fus à Saint-Germain pour cette affaire et pour prendre congé du roy. Je présentai à M. Le Tellier un projet de brevet et de lettres patentes que j’avois dressé et qu’il trouva bien, et il le prit pour en parler au roy. Je fis ensuite ma cour au lever et à la messe, et fus disner chez M. de Montaigu, qui nous donna à disner avec M. l’évesque d’Orléans et M. de Froulé.

Le 28 avril, le roy partit de Saint-Germain pour son voyage de Flandres avec la reyne, les dames, M. le Dauphin, Monsieur et Madame.

Le 5 mai, les pluies ayant fort gasté le chemin, le roy arrivant à une petite rivière près Landrecies, dont le pont venoit. d’estre emporté par les eaux, ne put la traverser et passa la nuit dans un petit village au milieu des bois. Il coucha sur une table, M. le Dauphin dans son carrosse, les dames presque sur la paille et toutes sans souper. L’on dit que, sur ce désordre, ayant esté deman'dé à M. le Dauphin ce qu’il en pensoit, il répliqua que c’estoit le premier qu’il eust vu, mais que ce ne seroit pas le dernier. Tous les carrosses et les esquipages demeurèrent la nuit dans les boues. Ce mauvais temps

1 Hyacinthe- Procope- Joseph , fils du 8 Henri de Lorraine, marquis de Moy

prince de Ligne. ou de Mouy.

JOURNAL

Mai 1670. fit changer le dessein que le roy avoit d’aller à Philippeville , Mariembourg et Charleroy, et il n’alla qu’au Quesnoy L

Les nouvelles arrivèrent de la promotion du cardinal Altieri à la papauté2, après quatre mois et demy de conclave. Ce prélat est en réputation d’un habile homme et de probité; il avoit esté fait cardinal, par la considération de ses longs services, par le dernier pape et de sa dernière promotion, c’est-à-dire peu de jours devant sa mort. Ainsy cet homme a esté en cinq mois prélat, cardinal et pape.

Le dimanche 18 mai, je fus chez M. de Morangis avec M. Le Nain, et nous jugeasmes, comme arbitres, l’affaire de Mme de Broglio contre Mme la mareschale d’Aumont et M. le duc d’Aumont, pour sçavoir sy ladite dame devoit un supplément de certaines rentes données à Mme de Broglio au denier cinq et promises par le contrat de mariage pour le prix qu’elles valoient lors, et le supplément fut jugé sur le pied de trois et demy, et mon avis fut suivi.

M. Le Tellier m’a paru fort content de cette décision, et, dans toute cette affaire, je l’ay trouvé fort raisonnable et connoissant fort bien ce qui estoit juste. Il m’a dit que le roy luy avoit parlé deux fois de moy à l’occasion de l’affaire de M. le marquis de Mouy, et qu’il croyoit que je devois parler au roy, après son retour, sur les choses passées et en peu de mots.

Le mercredy 21 mai, au matin, je fis signer à M. Le Tellier les lettres patentes pour le fils du prince de Ligne; elles furent scellées par M. le chancelier, et j’allai au Palais pour avoir les conclusions de M. le procureur général, et, le lendemain jeudy, je les fis registrer à la grand’chambre , au rapport de M. de Brillac. Ainsy cette affaire fut faite fort promptement, ayant trouvé de tous costés des marques d’amitié pour moy et de satisfaction de ce qu’il paroissoit que le roy n’avait aucune mauvaise disposition contre moy.

Le venclredy 28 mai, nous fusmes tous à Amboille pour y passer la feste, et après aller à Chessy et au Pont-aux-Dames pour la vesture

1 Comparez sur ce voyage les Mémoires â II prit le nom de Clément X. Ce pape

de Mademoiselle , à l’année 1670. mourut en 1676.

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

de ma fille1. Ma femme partit pour cet effet le mardy, et moy j’at- Mai 1670. tendis Mme Le Pelletier et Mlle de Fourcy, qui vinrent de Villeneuve, le Père d’Ormesson et mon neveu de Colanges, qui vinrent de Paris disner le mercredy à Amboille, et tous ensemble nous fusmes, après le disner, à Chessy.

Le jeudy 29 mai, nous nous rendismes tous de Chessy au Pontaux-Dames, et nous y arrivasmes avant six heures du matin. Ma femme y avoit couché. Jusques à neuf heures on habilla ma fille fort bien et avec des pierreries, et elle estoit avec cet habit fort jolie et de bon air. Je la menai dans l’église au dehors, suivant l’usage, oii elle entendit la grand’messe, et après sur la tribune proche la grille.

Mon frère le minime prescha fort bien. Le père Larcher, religieux, qui avoit célébré la messe, ayant commencé les prières pour la cérémonie de la vesture, ma fille vint se mettre à genoux devant moy pour me demander ma bénédiction; je l’embrassai et. me cachai aussytost ayant les larmes aux yeux, et je ne pus voir le reste de la cérémonie, qui est que l’on ouvrit la grille, et ma fille entra dans le chœur des religieuses, où ses habits du monde luv furent ostés, et ceux de novice donnés. La cérémonie achevée, toute la compagnie alla disner; nous estions vingt-deux ou vingt-trois autour d’une table longue. L’on fut bien servi et fort proprement, et madame l’abbesse se contenta fort de ce disner qu’on luy avoit envoyé. Nous passasmes l’apresdisnée ensemble au parloir des religieuses avec ma fille, qui estoit fort gaye et fort contente , Mnie de Fourcy, Mmede La Trém ouille, abbesse, et plusieurs religieuses. Nous en partismes à sept heures pour retourner à Chessy, chacun fort satisfait de la manière dont toute cette action s’estoit passée. Les conditions pour l’entrée de ma fille avoient esté arrestées, dès le voyage précédent, avec grande honnesteté, Mme de Fourcy, de la part de madame l’abbesse, ayant demandé que ma fille fust traitée ainsy qu’elle l’avoit esté; et ainsy il fut résolu que je luy donnerois quatre cens livres de pension et six mille livres pour sa dot en argent.

1 Françoise Lefèvre d'Ormesson, morte abbesse de Pont-aux-Dames en 1726.

JOURNAL

Juin 1670. Le vendredy 3o mai, nous partismes tous de Chessy, Mm0 Le Pelletier et le Père d’Ormesson pour Paris, et mon neveu de Colanges avec toute ma famille pour Amboille, Nous revinsmes le lundy 2 juin à Paris.

Le mardy 3 juin, M. le comte de Charost me dit plusieurs nouvelles : la mort de M. de Souvré, grand prieur, arrivée devant les Testes; celle du grand duc de Toscane, en Italie1; la maladie du roy d’Espagne2, que l’on dit extresme; la mort de M. de Meugron, secrétaire de M. d’Aligre; la maladie de M. de Harlay. L’on attend le roy dimanche à Saint-Germain. Madame est passée en Angleterre et y sera plus longtemps que l’on n’avoit cru.

Le samedy 7 juin, le roy est arrivé à Saint-Germain avec toute sa cour fort satisfaite de son voyage.

Le mardy 10 juin, je fus à Saint-Germain pour saluer le roy. J’y menai M. Meusnier. Je fus d’abord voir M. de Turenne, auquel je dis mon dessein de parler au roy de mes affaires et de prendre l’occasion du compliment que j’avois à luy faire, sur l’affaire du marquis de Mouy. Il l’approuva fort et me dit son avis sur la manière dont j’avois à parler au roy. Je fus ensuite chez M. Le Tellier, auquel je dis que je venois exécuter son avis, et que j’avois dessein de parler au roy et luy fis part de ce que je voulois luy dire. Il me tesmoigna qu’il croyoit celte desmarclie nécessaire; qu’il falloit rompre la glace et qu’il n’v avoit que moy qui le pusse faire; que l’occasion en estoit bonne; qu’il ne sçavoit pas quel en seroit le succès, mais qu’il ne donneroit pas un autre conseil à son fils, et il me parla fort obligeamment, me dit qu’il avoit vu M. de Charost bien pis que moy, et qu’il estoit à présent fort bien auprès du roy; qu’il avoit ouy dire plusieurs fois au roy s’il n’y avoit personne assez de ses amis pour dire à Charost qu’il se desfist de sa charge; que personne ne respondoit; qu’un jour le roy luy demanda si M. de Chaulnes ne voudroit pas

1 Ferdinand II de Médicis mourut le s Charles II a régné en Espagne depuis

23 mai 1670. Il régnait depuis ie 28 fé- le 17 septembre 1 665 jusqu'au ier novrier 1621. vembre 1700.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

bien changer sa charge de lieutenant de chevaux-légers contre celle juin 1670. de capitaine des gardes, et que luy ayant demandé s’il voudroit que M. de Charost prist la charge des chevaux-légers, il luy avoit respondu non, et que durant un long temps le roy ne pouvoit souffrir M. de Charost; qu’un jour, à la revue des troupes., M. de Charost estant à la teste de sa compagnie des gardes du corps, avec un bonnet à l’angloise et une plume de coq comme tous les gardes, il dit au roy passant près de luy, « Sire, voilà ce vieux serviteur qui n’a jamais manqué à son devoir ; » que cela avoit esmu le roy, et qu’enfm au siège de Lille il avoit obtenu du roy que son fils serviroit1, et qu’il ne pouvoit estre criminel pour avoir espousé la fille d’un homme qui estoit lors aux bonnes grâces de Sa Majesté. Enfin il me dit qu’il estoit bon d’aller chez le roy.

Je trouvai dans la chambre M. le duc d’Aumont, qui me vint faire mille remerciemens sur ses affaires. Je le priai de demander audience au roy pour moy, et aussytost qu’il fut entré dans son cabinet il luy parla, et me vint dire que le roy luy avoit respondu qu’il ne me pouvoit donner audience de toute la semaine; mais que j’y retournasse tel jour que je voudrois de la semaine suivante, et qu’il me la donneroit. Sur quoy ayant demandé si le roy n’avoil point ouy mon nom avec peine, il me dit que non. Ayant dit cette response à M. de Turenne, il la trouva bonne. Je vis ensuite M. d’Orléans chez luy et M. de Louvois. Je fus à la messe du roy, et, au sortir, je fus faire mes complimens à M. Colbert, qui me reçut fort civilement, et nous entrasmes en conversation; ce qu’il n’avoit point fait jusques à ce jour. De là cbez M. Le Tellier, auquel je dis la response du roy; il la trouva bonne, et sur ce que je luy dis qu’il me sembloit que la disposition du roy estoit assez bonne pour moy, il me respondit en ces termès : « Est-ce que si je n’avois connu l’esprit du roy à vostre esgard, je vous donnerois le conseil que je vous donne, moy qui suis le plus craintif des hommes à engager mes amis à faire un faux

1 Voy. plus haut, p. 5o8-5og, les dé- messon. Le jeune ( harosl était gendre de

tails donnés sur ce fait par Olivier d’Or- Nicolas Foucpiet.

JOURNAL

Juin 1670. pas? » Il me retint ensuite à disner, où il n’y avoit que luy et M. de Louvois. Nous nous entretinsmes agréablement devant et après le disner, et il me dit de bonnes choses sur l’histoire de M. de Turenne durant les troubles, et de M. d’Herval h Je revins ensuite à Paris assez satisfait de ma journée.

Le lundy 16 juin, je fus seul à Saint-Germain. Je vis M. de Turenne , qui me dit une occasion qu’il avoit eue de parler au roy fort naturellement de moy, sur la police que j’avois tenue à l’esgard des troupes en Picardie. Je luy dis ensuite ce que j’avois dessein de dire au roy et qu’il approuva fort. De là, je fus chez M. Le Tellier, qui me dit d’abord qu’il estoit bien ayse de me voir voulant me parler; que dans le discours que j’avois à faire au roy, je devois luy dire que tous les jours il voyoit opiner en sa présence sur les affaires de justice, et que les plus gens de bien estoient de dilférens sentimens. Je luy dis le discours que je voulois faire au roy, qu’il trouva bien. Il me parla ensuite fort ouvertement de plusieurs choses sur la faute de la reyne mère, qui gasta mon affaire, ayant dit au roy que c’estoit M. de Turenne qui luy en avoit parlé; qu’il l’avoit prévu, en avoit averti la reyne mère, et néantmoins qu’elle n’avoit pu s’empescher d’avouer au roy que M. de Turenne luy en avoit parlé. Il ajouta que le roy luy avoit dit que l’on disoit qu’il prétencloit le gouverner, et qu’il le prioit de faire cesser ce discours par sa conduite; que depuis il n’avoit pensé qu’à s’anéantir; que c’estoit la raison pourquoy il avoit sy tost donné sa charge à son fds; qu’il avoit beaucoup hasardé à cause de sa jeunesse; mais que l’on ne sçavoit pas tousjours les véritables raisons des choses. Il me dit aussy comme la charge de maistre de la chapelle avoit esté donnée à son fils, et puis la coadjutorerie de l’arcbevesché de Rheims.

Je disnai chez Mme la mareschale de La Motbe, et de là je fus au disner du roy, où M. de Rocliefort et M. Sanguin me firent passer

1 H y a d'IIcrval clans le manuscrit. Je gent nécessaire pour détacher de Turenne suppose cpie c’est une faute pour d'Her- l’armée weymarienne, le second en prit le vart ou d’Erlach. Le premier avança l’ar- commandement au nom du roi.

D’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESSON

entre le roy et monseigneur le Dauphin, que le roy interrogeoit sur Juin 1G70. plusieurs choses. Le roy, au sortir, passa dans son cabinet, où il donna audience à M. Talon, avocat général, et, après, M. le duc d’Aumont luy ayant demandé audience pour moy, on m’appela, et je trouvai le roy à l’entrée de la seconde porte de son cabinet. Je luy présentai une lettre de M. le marquis de Mouy et luy dis que c’estoit pour remercier Sa Majesté de la grâce qu’il avoit faite au fds du prince de Ligne, son neveu, de le recevoir pour son sujet, et que je luy faisois en mon particulier mes très humbles remerciemens de l’honneur qu’il m’avoit fait d’agréer que je fusse son tuteur honoraire, et qu’il m’eust jugé capable de luy apprendre à bien servir Sa Majesté, et à ne jamais manquer à l’obéissance et fidélité d’un bon sujet. Sur ce, le roy m’ayant dit qu’il falloit en faire un bon François, et voulant se retirer, je luy dis que je le priois de me permettre de luy parler de mes intérests particuliers, et que je luy en parlois moy-mesme ayant appris de mes pères que je ne devois connoistre que Sa Majesté seule, et n’employer personne auprès d’elle pour obtenir des grâces; que je la priois de considérer qu’il y avoit trente-quatre ans quej’avois l’honneur d’estre son officier, et que depuis vingt-huit ans je servois dans la charge de maistre des requestes, où j’avois tasché de servir en homme de bien et de suivre les exemples de mon père; que, durant mes employs en Picardie, Sa Majesté avoit dit plusieurs foys qu’elle estoit très contente de mes services; que mon père estoit mort doyen de son conseil, après y avoir servi soixante ans; que, durant ses dernières années, Sa Majesté, pour luy tesmoigner sa satisfaction, m’avoit accordé sa place dans son conseil, lorsqu’elle seroit vacante; que cette place m’estoit très avantageuse pour mon establissement, et que néantmoins j’en avois ressenti la perte avec bien moins de desplaisir, que de ce qu’il me paroissoit que Sa Majesté n’estoit pas satisfaite de ma conduite, et que j’avois esté assez malheureux pour luy avoir desplu; que je ne prétendois pas me justifier, estant capable d’avoir fait des fautes par incapacité et manque de connoissance , mais que je n’en avois point fait dans le cœur, mon

JOURNAL

Juin 1670. intention ayant esté très pure pour ia justice; que je la priois de faire réflexion sur l’obligation d’un juge, et que tous les jours, lorsqu’elle faisoil opiner en sa présence sur les affaires de la justice, elle voyoit les plus gens de bien estre de différens avis; que je luy protestois que je n’avois jamais eu la moindre pensée de luy desplaire; que je la priois de se souvenir de moy dans les occasions, et que je n’eusse point le desplaisir de demeurer inutile dans son royaume, ayant eu des pères qui a voient servi avec réputation, et que, s’il me faisoit la grâce de m’employer, je le servirois avec tout le zèle et la fidélité, etc. Le roy m’ayant entendu fort attentivement et fort sérieusement me dit, « Monsieur, je ferai considération sur les choses que vous dites, » et il se retira. J’avois parlé avec une voix un peu tremblante, l’air du roy me paraissant très sévère, et sa response, qui me parut sèche, me donna quelque peine. Néantmoins je tesmoignai estre fort content de la manière dont le roy m’avoit parlé, chacun se venant conjouir de la bonne réception qu’il m’avoit faite. J’allai aussytost en faire la relation au vray à M. Le Tellier, qui me dit que c’estoit la manière ordinaire du roy; qu’il falioit attendre, faire sa cour quelquefois, et demander toutes les places qui vaqueraient, et que le roy attribuerait ma timidité à respect. De là, à M. de Turenne, qui me dit la mesme chose. Je fus ensuite voir M. Colbert, auquel je parlai de la tutelle du fils du prince de Ligne; mais je ne luy parlai pas de ce que j’avois dit au roy pour mes mtérests et j’en eus regret depuis, croyant y avoir fait une faute, comme sy je voulois agir par finesse avec luy. Je revins ensuite à Paris.

Le samecly 2 1 juin, je fus avec M. le premier président à Basville, où vint M. le procureur général, et nous y passasmes jusques au mercredy suivant fort agréablement. Le jeudy 26 juin, je fus clisner chez M. le procureur général avec M. le premier président et sa famille.

Le luncly 3o juin, Novion me dit qu’il venoit d’apprendre que Madame estoit morte à Saint-Cloud, et une Monsieur estoit revenu à Paris à quatre heures du matin. En effet, l’on sçut depuis que, le dimanche précédent, Madame estant à Saint-Cloud avec Monsieur,

D’OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON

avoit disné en public, s’estoit amusée avec Mmc de La Fayette1 à la Juin 1670. décoiffer, pour voir les blessures qu’elle avoit eues à la teste d’une cbute d’un châssis sur la teste; quelle luy avoit demandé si elle avoit eu peur de la mort; que, pour elle, elle ne croyoit pas qu’elle en eust eu peur, et que sur les cinq heures estant allée promener dans jes jardins, commençant à se trouver mal, elle se seroit endormie sur des carreaux bien une heure, et que durant son sommeil son visage avoit extresmement changé, en sorte que les dames qui estoient autour d’elle l’avoient remarqué; qu’à son réveil elle avoit senti une grande soif et demandé à boire ; qu’on luy avoit présenté un verre d’eau de chicorée, quelle avoit accoustumé de boire; qu’aussytost elle avoit trouvé cette boisson mauvaise et senti de grandes douleurs; que les dames qui estoient avec elle avoientbu de cette mesme eau, et ne l’avoient point trouvée si mauvaise; que ses douleurs ayant augmenté elle estoit retournée dans sa chambre et s’estoit couchée; qu’aussytost elle avoit dit qu’elle estoit empoisonnée, et que son mal croissant elle avoit envoyé quérir M. le curé de Saint-Cloud , auquel elle avoit esté à confesse; que M. Feuillet, chanoine et homme d’une dévotion fort sévère et assez extraordinaire dans ses maximes , en sorte que la prédication luy avoit esté défendue, avoit esté appelé et l’avoit disposée à la mort; que le roy y estoit accouru et que d’abord Madame luy avoit dit qu’elle estoit empoisonnée, et avoit ajouté toutes les honnestetés possibles avec une fermeté surprenante; que M. l’évesque de Condom y avoit esté appelé et l’avoit assistée jusques à la mort; quelle avoit reçu les sacremens avec une grande dévotion, et qu’enfm ayant eu tousjours une connoissance entière et une fermeté estonnante, elle estoit morte à trois heures du matin, sans avoir pu avoir durant son mal le moindre soulagement. Le roy fut fort affligé de cette mort, et dit un mot remarquable sur la fermeté de Madame, en s’adressant à elle : « Je ne suis pas un grand prescheur, mais il me semble qu’en l’estât où vous estes, la grande fermeté ne

1 Marie-Madeleine de La Vergne, com- Histoire d'Henriette d’i\ngleterre, des Métesse de La Fayette. Elle a laissé une moires, et plusieurs romans.

JOURNAL

Juin i 67

o. convient pas, et il vaut mieux songer à mourir chrestiennement que fortement. »

L’on parla aussytost de poison par toutes les circonstances de la maladie, et par le mauvais mesnage qui estoit entre Monsieur et Madame1, dont Monsieur estoit fort offensé et avoit raison. Le soir, le corps fut ouvert en présence de l’ambassadeur d’Angleterre et de plusieurs médecins qu’il avoit choisis, quelques-uns anglois, avec les médecins du roy. Le rapport fut que la formation du corps de Madame estoit très mauvaise2; l’un de ses poumons attaché aux costes est gasté, et le foye tout desséché, sans sang, une quantité extraordinaire de hile respandue dans tout le corps et l’estomac entier, d’où l’on conclut que ce n’estoit pas poison, car l’estomac auroit esté percé et gasté. Le regret fut fort grand de la mort de Madame et à la cour et à Paris. Monsieur, après quelques jours, reçut ses visites, où toutes les dames estoient assises. J’y fus, et il me parut fort changé et abattu. Le voyage de Madame en Angleterre avoit esté fort agréable pour elle; elle y avoit esté reçue du roy et de toute la cour avec des marques d’estime et d’amitié extraordinaires. Le roy, après luy avoir dit adieu sur le port, estant retourné par trois fois différentes en mer pour l’embrasser encore , et luy ayant fait pour plus de quarante mille escus de présens en bijoux et argent.

11 faut remarquer une imprudence de M. de Tonnay-Charente , gendre de M. de La Vrillière. Il avoit accompagné Madame en Angleterre, et s’estant avancé à son retour pour en venir dire des nouvelles à la cour, de son chef, il fit la relation de sa réception en Angleterre au roy, en présence de Monsieur durant leur disner; et sans prendre garde que Monsieur avoit fort contredit ce voyage, et que Madame l’avoit fait contre sa volonté; que Monsieur avoit jalousie du duc de Montmout3, bastard du roy d’Angleterre, qui faisoit le passionné de Madame et estoit fort bien fait et galant; ce cavalier

1 Voy. l’Appendice sur ces bruits d’em- Lyonne, dans les Négociations pour la sucpoisonnement. cession d’ Espagne (t. III, p. 209 et suiv.).

" Voyez les dépêches du ministre de 3 Jacques, duc de Monmoulli.

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indiscret fit toutes les descriptions des magnificences, et entre autres du duc de Montmout, qui avoit surpassé tous les autres en despenses, soins et empressement pour plaire à Madame. Le roy faisoit son possible pour le faire changer de discours; Monsieur perdoit contenance, et néanl moins il continuoit tousjours. Enfin le roy, estant levé de table, demanda si ce cavalier venoit de Madagascar et estoit François.

Le samedy 5 juillet, je menai mon fils, religieux à Sainte-Geneviève, chez M. l’archevesque, pour estre tonsuré, ne l’ayant pas esté encore par oubly. Ce que M. l’archevesque fit fort obligeamment en particulier, dans sa chapelle. Je vis dans Nostre-Dame les préparatifs pour le service solennel de M. le duc de Beaufort, mort en Candie; on veut esgaler les Vénitiens, qui luy ont fait un service magnifique.

L’apresdisnée , j’allai à Amboille, le lendemain à Chessy pour résoudre l’accommodement de la chambre de Mme de Fourcy. Le lendemain lundy je revins du matin à Paris, et, après le disner, je fus au sermon de M. Fleury dans Saint-Thomas-du-Louvre.

Le mardy 8 juillet, je donnai à disner dans ma maison de Paris à M. le premier président et à M. le procureur général et à sa famille. Il fut fort content de mon logement et de mon jardin.

Le lundy i 4 juillet, M. de la Fosse, conseiller d’Estat semestre, estant mort et enterré le samedy devant, je fus à Saint-Germain pour demander sa place. M. Le Tellier me reçut à son ordinaire fort civilement, prit mon placet et me dit ce qu’d croyoit que je devois faire. Je fus au lever du roy, qui me vit fort bien, les personnes les plus proches s’ouvrant par amitié pour me faire voir. M. le Prince me fit beaucoup d’honnestetés; je le saluai ensuite dans son appartement. Je vis M. le duc de Chaulnes chez luy, revenu depuis trois jours de son ambassade; il me promit de parler à M. Colbert. Je vis aussy M. Colbert et luy dis que j’avois demandé au roy la place de M. de La Fosse, et que je le priois de m’y rendre ses bons offices. Il me dit assez honnestement qu’il me serviroit très volontiers, sans s’expliquer davantage.

Juillet 16

JOURNAL

Août 1670. Le vendredy 26 juillet, après avoir esté à l’aele de philosophie du fds de M. de Mesgrigny, je partis avec M. Gilot pour aller à Chessy. M. de Fourcy 111’avoit envoyé des chevaux à Gournay. Le samedy matin, après avoir vu ce qui se faisoit pour l’alcove, je fus disner à Amboille. Le dimanche, M. Àmelot et sa famille, et M. d’Hocquincourt et sa famille, vinrent nous voir. Je retournai le lundy à Paris.

J’ay sçu que ce mesme jour, dans le conseil de la réformation devant le roy, M. Pussort lisant le procès-verbal de la conférence avec messieurs du parlement, M. le chancelier se plaignit qu’on le faisoit parler sur des articles où il n’avoit rien dit, et qu’après son disner, Foucault, qui avoit dressé ce procès-verbal et 11e le luy avoit point communiqué, l’estoit allé trouver pour luy parler; que M. le chancelier, s’estant fasché, luy avoit dit cpi’il estoit un ingrat et un frippon, et que ce n’estoil pas la première fausseté qu’il eust faite, et qu’ensuite M. de Coaslin l’avoit encore fort mal traité, et que, M. le chancelier en ayant parlé au roy, le roy luy avoit permis de faire contre luy ce qu’il Irouveroit à propos, et l’avoit ensuite interdit; que M. Colbert ne s’estoil pas trouvé à la direction pour ne pas autoriser cette interdiction, et qu’ayant parlé au roy et ensuite fait visite à M. le chancelier, il avoit esté restabli. L’on disoit que M. Foucault monstroit un billet que M. Colbert luy avoit escrit, qui portoit cpi’il avoit obtenu du roy son restablissement, et qu’il falloit qu’il pardonnast à la foiblesse d’un homme de quatre-vingts ans, J’ay peine à croire que ce billet soit vray.

Le dimanche 3 aoust, il fut commis à Nostre-Dame une action très horrible. Le criminel fut pris, renvoyé au Chastelet, le lundy matin, sur la compétence, et jugé. Le mardy, il fut jugé au parlement sur l’appel par toute la grand’ chambre assemblée dans la Tournelle, et bruslé l’apresdisnée. Son histoire doit estre icy rapportée. Ce misérable s’appeloit François Sarrazin, de Caen, aagé de vingt-deux ans, né de famille commune; il avoit un onclç fou. Il avoit fait ses estudes aux Jésuites, mais depuis il avoit apostasié, ou plustost il s’estoit fait une religion nouvelle; il avoit fait faire des habits singuliers de taf-

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fêtas blanc avec du ruban vert, et il prétendent s’habiller comme les

Juifs festoient. Il ne vouloit croire dans l’Evangile que ce que les quatre évangélistes disent esgalement, et d’une mesme manière. Sur ce principe, il s’estoit imaginé que le sacrifice de la messe estoit une idolâtrie, et, pour faire connoistre son sentiment, il s’estoit résolu de faire une action mémorable. Il estoit enfermé à Caen, comme fou, dans la maison de sa mère; il s’en estoit eschappé et estoit parti de Caen, avoit couché le samedy dans un village proche de Paris, et le dimanche matin y estoit arrivé à sept heures, estoit allé à Nostre- Dame, avoit esté chez M. farchevesque et avoit demandé à un ecclésiastique si M. farchevesque diroit la messe dans l’église, ou si c’estoit dans sa chapelle en particulier, s’il y avoit du monde et s’il pourroit l’entendre. Cet ecclésiastique luy avoit respondu incertainement; il estoit entré dans Nostre-Dame ayant fespée au costé, avoit pénétré dans l’enceinte de l’autel de la Vierge, où il avoit ouy une messe assez dévotement en apparence, et ayant continué d’en entendre une seconde, lors de l’eslévation de l’hostie, il avoit mis fespée à la main, avoit tasché de la frapper, et, le prestre l’ayant laissé tomber sur l’autel, il avoit frappé dessus pour la couper, avoit renversé le calice, qui n’estoit pas consacré, renversé le ciboire et respandu plusieurs hosties consacrées, et enfin avoit donné au prestre qui célébroit un coup d’espée au travers du corps , avoit aussy frappé de son espée dans le bras une femme qui s’escrioit, et seroit sorti fespée à la main, l’effroy ayant esté exlresme. On ne songeoit point à le prendre, jusques à ce qu’estant près de l’Hostel-Dieu, un laquais de M. Boucherat, sans armes, s’estoit jeté à luy, f avoit renversé à terre et luy avoit osté son espée. Ainsy il avoit esté arresté et conduit à l’archevesché.

Ce misérable, arresté, avoit paru d’un grand sang froid et sans emportement. Dans son procès, il a dit que son dessein estoit d’empescher une idolâtrie, et qu’il vouloit faire une action mémorable; il n’a jamais voulu avouer avoir communiqué son dessein à qui que ce soit, et ainsy il a esté condamné au feu et a eu le poing coupé. M. le

Août 1670.

JOURNAL

Août 1670. premier président, que l’on dit l’avoir admirablement interrogé sur la sellette, m’a dit n’avoir jamais rien vu de pareil, ce misérable luy ayant respondu sans estonnement, mais avec une douceur, une bonnesteté et une présence d’esprit extraordinaires, n’ayant rien voulu dire qui pust charger qui que ce soit. Après sa condamnation, M. Lévesque de Bayeux l’ayant esté voir dans la prison pour tascher de le convertir, il luy avoit respondu avec douceur et des civilités sur le soin qu’il prenoit de luy, mais avoit desclaré qu’il avoit ses principes qui estoient contraires à tout ce qu’il luy disoit: enfin n’ayant jamais voulu se reconnoistre coupable, il estoit allé au supplice sans paroistre esmu, avoit fait amende honorable devant Nostre-Dame, avoit demandé pardon à Dieu estant pécheur, mais non au roy, ne l’ayant point offensé, ny à la justice, ne la reconnoissant point; avoit eu le poing coupé sans avoir fait le moindre cri, au contraire ayant souri se voyant le bras sans main, et ensuite avoit esté attaché au posteau et avoit esté bruslé sans qu’on l’eust ouy se plaindre. Cette fermeté a esté estonnante, et chacun convient que cet esprit estoit capable d’exécuter tout ce qu’il auroit entrepris de plus exécrable.

L’église de Nostre-Dame fut purifiée le lundy matin, où le gouverneur et IHostel-de-Vdle se trouvèrent. On a commencé les prières des quarante heures, et toutes les églises et communautés de Paris y doivent aller en procession.

Le jeudy dernier juillet, je fus disner avec M. le premier président chez M. le procureur général. M. de Bonnelles estoit à la mort, et mourut le samedy 2 aoust.

Le vendredy ier aoust, M. de Gizaucour, cy-clevant conseiller du grand conseil, depuis de la chambre de justice, et l’un des neuf qui opinèrent à la mort de M. Fouquet, mourut subitement et sans secours. C’est une seconde place de semestre vacante au conseil. J’irai à Saint-Germain me monstrer encore sur cela, quoyque je n’espère aucune de ces places, ne voyant aucune disposition agréable pour moy ny de la part du roy ny de M. Colbert, et la bonne volonté de tous les autres estant inutile. L’on croit néantmoins que j’aurai une

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de ces places, n’y ayant aucun concurrent considérable; mais je ne Août 1670. m’y attends pas, et je serai surpris si l’on m’en donne une.

Durant ce mois d’aoust, n’ayant pu escrire exactement, je marquerai seulement, sans ordre des jours, les choses principales arrivées.

Le duc de Buckingham, des premiers de la cour d’Angleterre, vint faire au roy les complimens sur la mort de Madame à cause que le roy y avoit envoyé M. de Bellefonds, mareschal de France et officier de sa couronne ; il fut reçu par toutes les villes comme la personne du roy, deffrayé et servi à la cour par les officiers du roy.

Chacun raisonne sur la négociation de son voyage. L’on dit que c’estoit pour se joindre avec le roy pour faire la guerre aux Hollandois; que le roy devoit fournir douze vaisseaux, quatre mille hommes et huit millions de livres. Dans ce mesme temps, les ordres furent donnés pour lever le camp plus tost que l’on n’avoit arresté; cela fit croire que toutes ces troupes marclioient en Hollande. L’on dit encore que le duc de Buckingham avoit demandé au roy le retour de M. Fouquet et qu’il l’envoyast ambassadeur en Angleterre, parcequ’il ne pouvoit prendre confiance qu’en luy.

Peu de temps auparavant, M. de Louvois estoit, parti fort brusquement pour aller à Pignerol. En effet, il y fut et revint en quatorze jours. Les siens disoient que c’estoit seulement pour voir les fortifications de Pignerol. Il fut néantmoins à Saluces voir M. le duc de Savoye1, qui luy envoya ses carrosses, le reçut et le traita deux jours magnifiquement et le fit couvrir en luy parlant. L’on n’a point sçu la cause de cette conférence ny de ce voyage. Cela fit courir le bruit de la sortie de M. Fouquet; beaucoup le crurent fort sottement, et je pense que la joye avec laquelle cette nouvelle se débitoit ne luy a pas servi. M. de Louvois ne le vit point ny aucun des siens.

Ma femme me dit la première que l’une des trois places du conseil vacantes avoit esté donnée à M. d’ Avaux2, et depuis tout le

1 Charles-Emmanuel II, duc de Savoie 2 Jean-Anloine de Mesmes, neveu de

de 1 638 à 1675. Claude de Mesmes, comte d’Avaux.

JOURNAL

Août 1670. monde veut que M. Colbert-Terron1 en ayt une, et M. Le Pelletier, prévost des marchands, l’autre, quoyqu’il le desnie et s’en deffende fort. M. le premier président m’a dit que M. Le Tellier luy avoit tesmoigné desplaisir que le roy ne m’en eust point donné une, non pas tant pour l’amour de moy comme pour l’honneur du roy, et qu’il n’estoit pas bon que le roy tesmoignast tant de ressentiment de ce qu’un homme n’avoit pas esté condamné à mort.

Dans ce mesme temps, M. le Dauphin fut assez malade d’une lièvre double tierce; néantmoins il s’en porte bien maintenant.

M. de Périgny, précepteur de M. le Dauphin, est mort, et M. l’abbé Bossuet, nommé à l’évesché de Condom, a esté choisi par le roy pour cette charge2, et, vendredy 5 septembre, il fut mis en possession avec l’applaudissement de tout le monde.

Le 27 aoust précédent, fut fait à Saint-Denys le service de Madame avec toute la magnificence possible. Le duc de Buckingham s’y trouva. Toutes les cours souveraines y assistèrent, mais elles ne furent point saluées ny Messieurs du clergé, et ainsy la contestation entre eux pour le salut fut terminée. M. l’abbé Bossuet fit l’oraison funèbre avec un très grand succès, quoyque sa matière fust fort stérile.

J’oubliois que, durant le mois d’aoust, la dévotion fut grande à Nostre-Dame à l’occasion de la profanation faite du Saint-Sacrement et de l’assassinat commis en la personne d’un prestre. Par ordonnance de M. l’archevesque, on jeusna trois jours. Les paroisses et communautés religieuses y furent en procession, et enfin cette réparation finit par une procession générale, où toutes les compagnies souveraines et [les officiers] de la Ville se trouvèrent. La dévotion parut très grande, et le concours de monde fut très considérable dans l’église de Nostre-Dame.

1 Colbert du Terron était intendant de marine à Rochefort. Voyez sa correspondance avec Colbert dans le tome IV des Documents extraits de la Bibliothèque impé¬

riale. (Collection des Documents inédits relatifs à l’histoire de France. )

2 Compar. les Etudes sur la vie de Bossuet, par M. Floquet, t. 111 , p. 466 et suiv.

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Peu de jours auparavant, l’on fit à Nostre-Dame un service pour Septemb. 1670. M. le duc de Beaufort, tué en Candie; toutes les compagnies souveraines s’y trouvèrent. M. de Mascaron, père de l’Oratoire, fit l'oraison funèbre fort bien et avec beaucoup d’estime. Il avoit fait peu de jours auparavant celle de la reyne d’Angleterre dans un service particulier, qui avoit eu lieu aux religieuses du Val-de-Grace.

Le jeudy 4 septembre, je menai M. le procureur général voir les tableaux et les antiques qui sont dans le palais Mazarin. De là nous fusmes à la chasse au-dessous de Montmartre, où l’on voit des perdrix et des lièvres, une infinité. Au retour, je soupai chez luy avec M. le premier président, lequel remenant le soir chez luy, il me tesmoigna peine de ce que la cour ne faisoit rien pour luy après tout ce qu’il avoit fait pour le roy au parlement; et il est vray qu’il avoit fait vérifier le nouveau code criminel au parlement avec beaucoup de facilité, et dans toute la discussion de cette ordonnance et dans les conférences il avoit acquis une extresme réputation de capacité et d’habileté d’esprit. Ses ennemis mestnes ne pouvoient s’empescher de l’avouer.

Le samedy au soir 6 septembre, M. de Lamoignon me vint voir et me dit que M. son père avoit esté le jour précédent à Saint-Germain, que prenant congé du roy, qui luy tesmoigna beaucoup de satisfaction, Sa Majesté luy demanda s’il n’avoit plus rien à luy dire, et que M. le premier président luy ayant dit que non, le roy avoit répliqué: «Et moy, j’ay à vous parler; je vous donne une charge de conseiller de la cour, qui est en mes parties casuelles, pour vostre fils avec dispense d’age. » M. le premier président, après avoir fait des remerciemens proportionnés et vu M. Colbert, estoit revenu à Paris fort content.

J’oubliois encore que , le roy, estant fort mal satisfait de M. le duc de Lorraine , avoit envoyé des troupes pour le surprendre dans Nancy; et, en effet, M. de Fourilles, qui les commandoit, y estoit entré; mais M. de Lorraine s’estoit sauvé une heure auparavant, et les dames de Lislebonne s’estoient retirées dans un couvent de religieuses. Le

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