DE SES COMPLICES
Cette journée je me trouvai chez M. le chancelier, sur les huit heures, en ayant esté averti par M. Sainctot, maistre des cérémonies; M. le chancelier me fit mettre au fond, à costé de luy, pour donner place aux autres dans son carrosse. Estant auprès de luy, il me dit que le duc d’Anjou ne s’y trouveroit point, n’estant pas en aage de juger, et que le roy n’en estoit capable que par la loy du royaume, qui le desclaroit majeur à treize ans; que les capitaines des gardes ne seroient point auprès du roy, n’ayant point de voix, ny de séance au parlement; que le prévost de Paris n’y seroit point non plus et que le duc de Joyeuse n’y entreroit que comme duc de Joyeuse et ne seroit point aux pieds du roy comme grand chambellan; que les gens du roy demeureroient présens pendant le procès, encore qu’ils eussent accoustumé de se retirer, après avoir donné leurs conclusions par escrit; que les princes parens [de l’accusé] clescendroient de leurs places pour desclarer qu’ils estoient parens et demanderoient d’estre excusés d’y assister, et que le roy prononceroit qu’il trouvoit bon qu’ils y demeurassent, et beaucoup d’autres discours qu’il me fit en allant au Palais.
Estant arrivés à la Sainte -Chapelle et de là allant prendre nos places,
MM. Chevalier et Champron vinrent au devant de M. le chancelier au dessous du Grand Cerf. Arrivé, M. le chancelier se mit au dessus du premier président et n’en bougea pendant la séance. Le roy, ayant pris sa place, estoit accompagné, du costé des pairs laïques, à main droite, des ducs de Guyse, de Joyeuse, son frère, d’Espernon, d’Elbeuf, de Sully, de Caudale, de quatre mareschaux de France conseillers de la cour, qui prirent séance entre eux, non du jour qu’ils estoient mareschaux de France, mais du jour qu’ils avoient esté reçus conseillers de la cour au parlement, comme M. le chancelier le leur avoit prononcé sur la difficulté qu’ils luy en firent. Ainsy M. le mareschal de La Mothe-Houdancour, le mareschal de Grammont, le mareschal de L’Hospital et le mareschal de Villeroy prirent leurs places
1 Mémoires d’André d’Ormesson, f° 33y.
C80 EXTRAITS DES MÉMOIRES
Janvier j 654. après les ducs et pairs. Du cos té des ecclésiastiques, à main gauche, estoient assis M. d’Aumale1, archevesque de Reims, duc et pair de France; Lévesque de Beauvais (Chouart-Busanval) , comte et pair; l’évesque de Chaalons (Viallart), comte et pair; l’évesque de Noyon (Baradas), comte et pair.
Aux sièges bas, au dessous des ducs, le comte de Brienne (Loménie), Bullion, sieur de Bonnelles, Le Fèvre d’Onnesson, d’Aligre et Morangis- Barillon, conseillers d’Estat, reçus au parlement. Tous les présidens de la cour y estoient, excepté le président de Maisons (Longueil), relégué à Couches, en Normandie, pour avoir suivi le parti des princes avec son frère, conseiller de la cour, relégué à Auxerre. Les présidens estoient MM. de Bellièvre, premier président, de Nesmond, de Novion (Potier), de Mesmes (d’Irval), Le Coigneux, Le Bailleul et Molé (Champlastreux). Les maistres des requestes estoient MM. Mangot, Laffemas, Le Lièvre et d’Orgeval (Lhuillier).
La compagnie assise, M. Bignon, avocat général, assisté de M. Fouquet, procureur général, et de M. Talon, aussy avocat général, proposa au roy le sujet de cette assemblée et parla contre la désobéissance de M. le Prince.
Il sembloit, à son discours, qu’il excitoit le roy à luv pardonner et à oublier toutes ses actions passées, et, à la fin, il donna à M. le rapporteur Doujat ses conclusions par escrit, et M. le chancelier leur dit qu’ils demeurassent dans leurs places, dont la compagnie murmura, n’estant point de l’ordre qui s’observe en telles occasions (M. le chancelier, en retournant, comme j’estois encore près de luy, me dit qu’il ne le feroit plus). M. le chancelier demanda l’avis à M. Chevalier, l’un des rapporteurs, puis à M. Doujat, qui dit qu’il y avoit trois preuves contre M. le Prince : la première, la notoriété s de fait; la seconde, les lettres missives et commissions signées Louis de Bourbon, et puis les tesmoins qui avoient déposé contre luy des actes d’hostilité qu’il avoit exercés en la prise de la ville de Sainte-Menehould et autres rencontres. J’oubliois qu’avant d’opiner on avoit lu les dépositions de cinq ou six tesmoins et les quatre ou cinq lettres dudit sieur Prince et ses commissions. Après que M. Doujat eut parlé, toute la compagnie n’opina que du bonnet et fut d’avis des conclusions, qui estoient que ledit prince seroit ajourné de comparoir en personne , se remettre dans la Conciergerie et se
1 Henri de Savoie, duc de Nemours et d’Aumale.
D’ANDRÉ D’ORMESSON
représenter devant le roy dans un mois; qu’il seroit ajourné dans la ville Janvier 1 65/i. de Péronne à cri public, au son de la trompette, et ce pendant que ses biens seroient saisis et annotés, etc. Décret de prise de corps contre le président Viole et contre Lenet, Marsin, Persan et encore six ou sept autres seigneurs et capitaines; leurs biens saisis et annotés, etc.
Voicy les qualités que prenoit M. le Prince dans ses commissions : Louis de Bourbon , prince de Condé, premier prince du sang, pair et grand maistre de France, duc d’Anguien, Montmorency, Chasteauroux et Albret, gouverneur, pour Sa Majesté, des provinces de Guiennc et de Berry, généralissime des armées du roy. Je veux remarquer que, par une de ses lettres, il se plaint du roy d’Espagne et de l’archiduc Léopold, du comte de Fuensaldagne et des Espagnols; qu’ils ne luy fournissent pas l’argent qu’ils luy ont promis; qu’ils ne donnent point de quartier d’hyver à ses troupes dans leur pays et que, s’ils ne le contentent, il prendra party. Cette lettre tesmoigne qu’il se trouve fort empesehé de sa personne et qu’il a bien de la peine à donner ordre aux choses qui luy sont nécessaires pour la continuation de la guerre et sa subsistance. Le voilà aux mesmes termes du duc Charles de Bourbon, connestable de France, que l’empereur attira à son service par les grandes promesses qu’il luy fit, par M. de Beaurain, son grand chambellan, de cent mille escus par mois, d’ériger le Bourbonnois, le Dauphiné et la Provence en royaume pour ledit connestable, luy donner en mariage la reyne Eléonore d'Autriche, sa sœur, veuve du roy de Portugal; mais nul effet de toutes ces promesses; cette reyne fut donnée au roy François en mariage; nul argent par mois; nulle érection de royaume, de manière qu’estant envoyé à Milan, de Madrid, où il avoit esté, ne sçaehant de quel bois faire flèche, ny de quoy contenter son armée, il se résolut d’aller prendre la ville de Rome par force et la piller pour en enrichir son armée, qui estoit au désespoir et menaçoit de le tuer, faute d’argent. Il fut tué à l’assaut qui fut donné à Rome, au grand contentement du pape, qu’il avoit ruiné; au grand contentement de l’empereur, auquel il estoit à charge et auquel il donna une quittance générale en mourant, après avoir perdu, à son occasion, tous les biens qu’il avoit en France; au grand contentement du roy François, qu’il avoit fait prisonnier à la bataille de Pavie et duquel il avoit ruiné la fortune par sa félonie et rébellion.
Fait à Paris, ce lundy 19 janvier 1 65 4 •
Février 1 654. MARIAGE D’ARMAND DE BOURBON, PRINCE DE CONTY, AVEC m"° MARTINOZZI , NIECE
DE M. LE CARDINAL MAZARIN , FAIT, LE 22 FEBVRIER 1 6 5 A , DANS LE LOUVRE,