EN PRÉSENCE DE LEURS MAJESTES A
Ce mariage est une des plus grandes marques de l’inconstance des affaires humaines et de la légèreté des esprits françois que l’on ait veues de noslre temps; car, au mois de janvier 16/19, l°l'scIue le roy et la reyne, assistés du prince de Condé et du cardinal, principal ministre, voulurent assiéger Paris et réduire le parlement à s’en aller faire sa demeure dans Montargis, à cause des barricades de l’année d’auparavant et de la résistance du parlement aux volontés de Leurs Majestés, le prince de Conty se vint rendre dans Paris pour estre chef de parti contre Leurs Majestés, contre son frère et ledit cardinal, lequel fut déclaré, en sa présence, ennemi du roy et de l’Estat2. L’accommodement ayant esté fait, le prince de Conty se remit avec le prince de Condé, son frère aisné, et le duc de Longueville. Us se rendirent, eux trois ensemble, si puissans et si odieux à la reyne et au cardinal, qu’ils furent arrestés prisonniers et menés dans le bois de Vincennes, de l’avis dudit sieur cardinal et du duc d’Orléans. Le prince de Conty, ayant esté délivré avec son frère et son beau-frère, demeura tousjours à Paris, ledit cardinal estant absent du royaume, et il se trouva à la majorité du roy, qui fut le y septembre 1 6 5 1 3 ; son frère ne s’y voulut pas trouver, demeurant lors dans sa maison de Saint-Maur, et depuis il s’en alla en Berry et en Guienne , dont il avoit le gouvernement, au lieu de celuy de Bourgogne, qui fut donné au duc d’Espernon, qui avoit eu le gouvernement de Guienne. Le prince de Conty suivit le parti et la fortune de son frère et se retira avec luy dans Bordeaux, avec la duchesse de Longueville, sa sœur, et ils y firent tout ce qu’ils purent contre le service du roy, jusques à faire entrer les Espagnols, nos ennemis, dans toutes leurs places.
M. le Prince quitta la Guienne pour venir au secours du duc d’Orléans et laissa son frère dans Bordeaux, qui tint contre le duc de Vendosme et le duc de Caudale commandant l’armée du roy. Mais, à la fin, les habitans
1 Mémoires d'André d’Ormesson, f° 338 t.I,p. 620, 623, et surtout 72 2 , à la date recto. du 20 mars i64<).
* Voy. Journal d’Olivier d’Ormesson, 3 Voy. t. II , p. 65o.
D’ANDRÉ D’ORMESSON
de Bordeaux, se lassant de la guerre, traitèrent avec le roy. Le prince de Février 1 654. Conty, ne les pouvant plus retenir dans la rébellion, fit sa paix et s’en alla quelque temps demeurer à Pezenas, pendant lequel temps il traita, à bon escient, avec M. le cardinal et luy déclara qu’il vouloit espouser sa nièce,
MUe Martinozzi1. Cette proposition a eu son effet , car il l’espousa le 22 febvrier 1 6 5 A , ayant auparavant résigné tous ses bénéfices à M. le cardinal Mazarin, sur lesquels il a retenu deux cent mille livres de pension. Estant marié, il fut logé dans le palais du cardinal paré et accoustré magnifiquement, le prince de Condé, son frère, estant parmy les Espagnols et auquel on fait le procès dans le parlement de Paris, et sa sœur, la duchesse de Longueville, réduite dans les religieuses de Sainte-Marie de Moulins avec la duchesse de Montmorency. Se peut-il voir de plus estrange changement que d’espouser la nièce de son ennemi juré et déclaré? de plus estrange que d’abandonner le parti de son frère et aimer celuy qui luy fait son procès?
Après cet exemple, il n’y a plus d’ennemis irréconciliables, il 11’y a plus de ferme amitié parmy les frères; et, sur ce sujet, M. de LafFemas fit une petite rime assez bien reçue ;
Par l’ombre d’Armand2 averty,
L’autre Armand au roy se veut rendre;
Mais bien qu’un peu tard converty,
Il n’a rien perdu pour attendre.
La Fronde en a le desmenty3;
Le coadjuteur s’en veut pendre4.
Condé ressent ce coup en Flandre.
L’un se perd; l’autre est garanty.
Jamais le prince de Conty Meilleur conseil ne pouvoit prendre Que d’embrasser ce bon party.
Fait et escrit ce lundy, l’apresdisnée , 16 mars 1 6 5 A 5.
1 Anne-Marie Martinozzi.
2 « Le cardinal de Richelieu se nommoit Armand, avoit esté parrain du prince de Conty et lui avoit donné son nom. » ( Note d'André d’Ormesson.)
3 «Le prince de Conty avoit, aupara¬
vant, aspiré au mariage de MUo de Che-
vreuse , lorsqu’il estoit prisonnier. Estant en liberté, il n’en voulut point et se moqua d’elle. « (Note d’André d’ Ormesson.)
4 «Le coadjuteur, cardinal de Retz, estoit prisonnier dans le bois de Vincennes » (Idem.)
5 André d’Ormesson ajouta, en 1662,
Avril i654. DISCOURS SUR LA FORTUNE DU CARDINAL DE RETZ1.
Messire Paul de Gondy, fils d’Emmanuel de Gondy, autrefois comte de Joigny et général des galères, maintenant prestre de l’Oratoire, fut bien institué dans les bonnes lettres, fit son cours de théologie et fut reçu docteur. Il preschoit fort bien; mais, estant né d’un esprit inquiété et ambitieux, et fait coadjuteur de son oncle M. l’archevesque de Paris, il aspira au chapeau de cardinal et à gouverner l’Estat; et, à cet effet, ayant recherché les bonnes grâces de la reyne et du cardinal Mazarin et ne les ayant pu obtenir, il devint ennemi du cardinal et se mit dans le nombre de ceux qui le vouloient ruiner. Lorsque les barricades arrivèrent dans Paris, en aoust i648, il voulut s’entremettre, auprès de la reyne et du cardinal, pour pacifier les troubles, et en fut mesprisé; ce qui augmenta sa hayne contre le cardinal; et, lorsque Leurs Majestés sortirent de Paris pour l’assiéger, en janvier 1 6/19 , il ne bougea de Paris avec le prince de Conty et autres princes et seigneurs qui prirent la deffense de Paris et du parlement contre la reyne, le duc d’Orléans et M. le Prince, qui soustenoient la cause du cardinal. Il ne bougeoit du parlement et estoit fort animé contre le cardinal, contre lequel il prescha publiquement dans Saint-Paul , pendant le siège.
La paix faite, le roy rentra dans Paris. Le coadjuteur, estant dans le parti des frondeurs, fut accusé, par M. le Prince, d’avoir conspiré contre luy, pour le faire tuer sur le Pont-Neuf, à sept heures du soir, et M. le Prince le poursuivit au parlement avec le duc de Beaufort et M. de Broussel2. fout à coup le coadjuteur se remit bien avec le cardinal Mazarin, qui fit emprisonner les trois princes de Condé, de Conty et de Longueville (janvier 1 65o). Pendant leur prison, estant gagné par Mme de Chevreuse, il porta l’esprit du duc d’Orléans et du parlement à leur délivrance et à chasser le cardinal du gouvernement. Ce qui fut fait, et, lorsque les trois princes rentrèrent à Paris, au retour de leur prison du Havre-de-Grace , il se plaça dans leur carrosse avec le duc de Beaufort.
son gouvernement, avec sa femme, en ce mois de janvier 1662. »
' Mémoires d’André d'Ormesson, f° 34 1.
5 Voy. Joixrn. d’Oliv. d’Ormess. I, 784.
la note suivante : 0 M. le prince de Conty a un fds issu de ce mariage, lequel est nourri à Paris et s’appelle le comte de Clermont; le prince est en Languedoc,
D’ANDRÉ D’ORMESSON. 685
Le cardinal Mazarin réduit dans Cologne, le coadjuteur traita avec luy Avril 1 654. pour le faire revenir à la cour et gagna tellement ses bonnes grâces et celles de la reyne, par l'affection qu’il tesmoignoit envers le cardinal, que, Leurs Majestés ayant escrit au pape en sa faveur, il fut fait cardinal et reçut dans Paris tous les honneurs dus à cette haute dignité. Il travailla tellement au retour de Leurs Majestés dans Paris, ayant porté la parole pour le clergé, comme tous les corps de Paris et comme tous les colonels firent aussy de leur part, que Leurs Majestés rentrèrent dans Paris avec l’acclamation universelle de tous les peuples et habitans. Le cardinal Mazarin estoit lors absent de la cour et habitoit vers Sedan. Il revint quelque temps après. Le roy et toute la cour allèrent au devant de luy j usques au Bourget, et il rentra dans Paris dans le carrosse du roy, après avoir esté détesté dans le parlement et sa teste mise par arrest à cinquante mille escus, ses meubles et livres vendus pour en composer cette somme et la donner à celuy qui apporteroit sa teste, tant il y a eu d’inconstance dans les esprits des Parisiens en ces derniers temps ! Or le cardinal de Retz, ne se contentant pas du chapeau et aspirant à entrer dans le conseil d’en haut, donna de la jalousie au cardinal Mazarin, lequel, craignant d’estre supplanté par le cardinal de Retz, homme de grand esprit, fort hardy et déterminé et de hautes entreprises, le fit arrester prisonnier dans le Louvre, le î 9 décembre 1 65a , et conduire dans le bois de Vincennes, où il a demeuré plus d’un an prisonnier, et n’en est sorti qu’ayant promis de prendre rescompense de l’archevesché de Paris, qui luy appartenoit par le décès de son oncle, qui arriva le 21 mars 1 6 5 4 - Il sortit de prison pour s’en aller à Nantes fort escorté des chevaux-légers du roy, sous la garde du mareschal de La Meilleraye, le dernier jour du mois de mars 1 6 5 4 1 - Fait à Paris, le samedy k avril 1 6 5 4 2-
1 Le cardinal s’échappa du château de Nantes le 8 août 1 654 , et se rendit à Rome.
’ André d’Ormesson a ajouté quelques notes à chaque nouvelle lecture de ses mémoires. « Le cardinal de Retz est encore absent dé Paris au mois de juin 1660, et ne jouit point de son archevesché et se lient caché de peur d’estre arreslé. M. LeComte ,
doyen, fait l’office d’archevesque. — « En ce mois de juillet 1662, le cardinal de Retz est absent de Paris et a résigné volontairement son archevesché de Paris, auquel le roy a nommé M. de Beaumont (Hardouin de Péréfixe), son précepteur, cy-devant évesque de Rodez, moyennant l’abbaye de Saint-Denys, dans laquelle le cardinal de Retz n’ose ny ne veut pas de-
Avril i654-