FIN DES EXTRAITS DES MEMOIRES D’ANDRE D’ORMESSON
APPENDICE
Le morceau annoncé (t. I, p. 1 6 , du Journal et Olivier d’Ormesson) comme devant être publié à l’appendice est un extrait du Journal d’Arnauld d’Andilly, conservé à la bibliothèque de l’Arsenal. Il était inédit à l’époque où l’on imprimait cette partie du Journal d’Olivier d’ Onnesson , et c’était ce qui m’avait déterminé à le donner en appendice; mais comme, depuis cette époque, le Journal d’Arnauld d’Andilly a été publié par M. Halphen (i85y, Paris, Techener), je n’ai pas cru devoir réimprimer le passage indiqué; je l’ai remplacé par un document inédit, qui rectifie une assertion de l’introduction au tome I du Journal d’Olivier d’Ormesson.
J’ai dit dans l’introduction (p. lxxix) que la campagne d’Orbitello avait été entreprise surtout dans le but de faire Michel Mazarin cardinal , et j’ai cité à l’appui de mon opinion les lettres de l’ambassadeur Nicolas Bretel de Grémonville. Je ne connaissais pas alors les pièces qui prouvent que Mazarin avait une pensée plus sérieuse et songeait à enlever le royaume de Naples aux Espagnols pour le donner à un prince de la maison de Savoie. Ces documents historiques ont une valeur incontestable; ils montrent avec quelle vigueur Mazarin attaquait partout la puissance espagnole, en Italie aussi bien que dans les Pays-Bas, en Portugal et en Catalogne.
APPENDICE
«Projet1 contenant les principaux articles que le roy, par l’avis de la
REYNE RÉGENTE SA MERE , DESIRE QUI SOIENT INSERES DANS LE TRAITE QUI SERA FAIT PAR LE SIEUR D’ARGENSON , CONSEILLER ORDINAIRE AU CONSEIL D’ESTAT DU ROY, SURINTENDANT DE LA JUSTICE, POLICE ET FINANCES EN SON ARMÉE DE TERRE ET EN SES ARMEES NAVALES, AU NOM DE SA MAJESTE, AVEC M. LE PRINCE THOMAS DE SAVOYE, COMMANDANT EN CHEF DE LA DITE ARMEE, EN CAS QUE L’ON EXECUTE LE DESSEIN QUE M. LE PRINCE THOMAS A PROPOSE SUR LE ROYAUME DE NAPLES, ET QU’IL Y AYT LIEU D’EN ESPERER UNE ISSUE, POUR SERVIR DE POUVOIR ET D’INSTRUCTION AUDIT SIEUR D’ARGENSON SUR CE SUJET :
« Ledit d’Argenson promettra à M. le prince Thomas que, si Dieu permet qu’il soit proclamé et reconnu roy de Naples, comme M. le prince Thomas l’espère, Sa Majesté continuera de l’assister pour le mettre et le maintenir en la paisible possession du royaume de Naples;
«Que Sa Majesté l’assistera, avec les forces qu’il conviendra, envers tous et contre tous, s’il vient à estre attaqué ou troublé en ladite possession, selon le besoin et les occasions qui s’en présenteront;
«Que, pour luy donner un juste titre d’entrer en cette possession, Sa Majesté cédera, pour elle et ses successeurs roys , à M. le prince Thomas et ses descendans, les droits de cette couronne sur le royaume de Naples, et en fera une plus ample renonciation en faveur de M.le prince Thomas et de ses descendans, aux conditions déclarées cy-après;
«Que, moyennant ce, M. le prince Thomas s’obligera de reconnoistre le Saint-Siège apostolique, comme ont fait les roys de Naples, et l’on estime qu’il sera mesme avantageux d’y ajouter quelques marques de plus grand respect envers l’Église, afin que les papes, trouvant en ce changement un traitement plus avantageux que celuy qu’ils reçoivent des Espagnols , ils n’ayent pas sujet de se rendre favorables à leurs desseins, y ayant toute
1 Ms. Bibl. imp. du Louvre, F. 325, t. XV, fol. 46 , sqq. L’original chiffré est signé du roi et contre signé Le Tellier. On lit en marge la note suivante : «Ce papier sera deschiffré par M. d’Argenson
luy-mesme, sans participation de qui que ce soit, sinon dans le temps porté par iceluy. » Le déchiffrement se trouve fol. 53, sqq. du même manuscrit.
APPENDICE
sorte d’apparence qu’ils n’omettront rien pour engager Sa Sainteté contre celuy qui les aura chassés du royaume de Naples;
«Qu’il quittera au roy la rade et la place de Gaëte en la mer de Toscane, et un autre port et place en la mer Adriatique , ou en quelque autre endroit, ainsy qu’il en sera convenu avec luy, afin de faire connoistre à tout le monde que la reyne régente ne s’est pas hastée à faire céder les droits du i’oy son fils, sans en tirer aucune rescompense ny utilité, et, en outre, pour avoir moyen d’assister M. le prince Thomas, sans en estre empesché, quand mesme il y auroit un parti considérable formé contre luy dans le royaume de Naples;
«Que la garnison de ces deux postes sera entretenue par le royaume en la manière qui sera accordée;
«Que M. Je prince Thomas fera ligue offensive et deffensive avec Sa Majesté et promettra, de sa part, de l’assister envers tous et contre tous, soit contre les ennemis de l’Estat au dehors, soit contre les factieux au dedans, s’il arrivoit quelque souslèvement dans le royaume, et que, en cas de guerre contre qui que ce soit ou de trouble dans le royaume, M. le prince Thomas, estant roy de Naples , assistera Sa Majesté d’un nombre de vaisseaux., de galères et de troupes qu’il entretiendra à ses despens, tant que la guerre estrangère ou intestine durera ;
«Que l’on conviendra de ce nombre de vaisseaux et de galères, et il s’obligera de les fournir et entretenir et de les unir aux armes de Sa Majesté, soit pour la deffense de ses Estats, soit pour quelque entreprise quelle veuille faire;
«Que M. le prince Thomas, estant establi en la possession du royaume de Naples, il laissera à la disposition de Sa Majesté une des principautés, duchés, ou autre Estât notable, de ceux qui sont tenus présentement par les Espagnols ou par leurs vassaux et sujets, qui suivront leur parti et sur lesquels il y aura justice de les confisquer, duquel marché Sa Majesté disposera en faveur de telle personne que bon luy semblera , à condition de reconnoistre le roy de Naples en la mesme manière qu’il se fait à présent;
«Que non-seulement on conservera à M. le duc de Parme tout ce qui luy appartient dans le royaume de Naples, mais se conduisant, comme l’on l’espère de la profession qu’il fait d’estre partial de cette couronne, Sa Majesté lui promettons les avantages possibles;
APPENDICE
«Que l’on en usera de la mesme sorte envers M. le duc de Modène et l’on trouvera moyen , avec le temps , de le faire payer de ce qui luy est deu dans ledit royaume de Naples par le roy d’Espagne, tant pour le douaire de sa grand’mère que pour les pensions eschues, ou bien l’on luy donnera quelque Estât pour son desdommagement;
« Que l’on laissera aussy jouyr le roy de Pologne des revenus qu’il a dans le royaume de Naples, et semblablement le prince de Monaco, afin de descharger Sa Majesté de ce quelle est obligée de luy donner de son domaine dans le royaume ;
u Que M. le prince Thomas remettra à la disposition de Sa Majesté la part qu’il a eue, pour luy et les siens, de feu Mme la comtesse de Soissons, à la charge de rescompenser Mme la princesse sa femme en autres choses ;
«Que ledit prince Thomas ou ses descendans , venant à succéder au duché de Savoye et à la principauté de Piémont, après leur establissement en la possession du royaume de Naples, il quittera à Sa Majesté, pour elle et ses successeurs, le duché de Savoye et tout ce qui est deçà les monts proche de la France, en rescompense tant de l’assistance que Sa Majesté luy aura donnée pour la conqueste du royaume de Naples que pour la cession quelle luy aura faite des droits quelle y prétend ;
« Et pour la conservation du Piémont et de tout ce qui luy appartiendra en ce cas là dans la Lombardie, Sa Majesté promettra de [l’assister] en la manière dont il sera convenu , en sorte qu’il les possède paisiblement et seurement;
« C’est ce que l’on a estimé par deçà devoir estre compris dans ledit traité, remettant audit sieur d’Argenson d’y ajouter ce qu’il verra estre nécessaire, estant sur les lieux, pour le plus grand avantage du service de Sa Majesté. Et comme M. le prince Thomas est parti d’icy dans une disposition entière de faire tout ce qu’on désireroit de luy pour reconnoistre un tel bien comme il se promettoit, que les choses cy-dessus spécifiées sont dans les termes de la générosité de Sa Majesté, laquelle, pour l’intérest de sa couronne, ne doibt pas céder un droit si clair et de si grande conséquence que celuy qu’elle a audit royaume de Naples, et employer les forces de son Estât pour le recouvrer, sans en recevoir quelque bénéfice, l’on croit qu’il ne se rencontrera aucune difficulté, de la part dudit prince Thomas, aux choses cy-dessus ny à celles que ledit sieur d’Argenson
APPENDICE
pourra y ajouter pour plus grande seureté. Mais si cela arrivoit, ledit sieur d’Argenson pourroit s’en remettre à ce qui seroit arresté par Sa Majesté, en envoyant sa ratification de ce qui auroit esté convenu;
«Et d’autant que la prudence ne permet pas de traiter de choses incertaines et qui sont encore fort esloignées, Sa Majesté ne désire pas que ledit sieur d’Argenson se laisse entendre à M. le prince Thomas, ny à qui que ce soit, d’aucune des choses cy-dessus, si ce n’est lorsqu’il y aura sujet de croire que la conqueste du royaume de Naples succédera (réussira) et que l’on y aura mis le pied; de quoy Sa Majesté se confie audit sieur d’Argenson et se remet aux choses qui luy sont mandées par le mémoire cy-joint.
«Fait à Paris, le 6 may i646. Signé LOUIS, et plus bas, Le Teleier. »
Un autre mémoire, qui doit être l’œuvre de Mazarin lui-même ou de quelque personnage connaissant bien l’Italie, et en particulier Naples et la Sicile, indique les motifs qui faisaient espérer le succès de la révolution tentée à Naples. Cette pièce est le complément naturel de la précédente 1 : « Dans le royaume de Naples, il n’y a pas un Napolitain qui ayt le gouvernement d’aucune place. Toutes sont entre les mains des Espagnols, néantmoins très-mal fortifiées et très-mal gardées pour n’en avoir quasy aucune qui ayt la dixième partie de la garnison qu’il luy faut, sans munitions de bouche et de guerre, et principalement toutes les places de la mer Adriatique, horsmis Pescara, n’avoient que peu de canons et quelquefois point du tout. Tout cela, néantmoins, peut estre changé depuis l’armement du Grand Seigneur. Il n’y a nul doute que tous les Napolitains en général, soit grands, soit petits, ou au moins peu exceptés, voudroient secouer le joug et se dépestrer de la domination espagnole; mais ils sont aussy peu amis, pour ne dire ennemis, de la franooise pour plusieurs raisons, les unes trèsfortes, les autres très-naturelles. Us croient que les François dominateurs sont, sans comparaison, plus hardis et plus entreprenans à exécuter, sans aucune considération ny respect et violemment, tout ce que leur caprice, leur passion et leur inclination leur dictent. En quoy les Espagnols sont plus retenus, ne laissant pas peut-estre de faire le mesme, mais avec plus
1 Ms. de la Bibl. irap. du Louvre, F. 325, f° 57; instruction chiffrée. Le déchiffrement se trouve aux f°s 5g 60.
ir.
714 APPENDICE
d’artifice, moins de scandale, pins de couverture et de longueur. Ils ont esprouvé, entre autres tous ceux de médiocre condition, et les peuples s’en souviennent encore, que les François ne peuvent oublier leur nature libre et leur familiarité trop grande dans la pratique de leurs femmes, et la con versation que l’on ne leur peut oster, point si sensible aux regnicoles et à toute l’Italie, que la moindre chose en cela les offense dans l’honneur et la réputation, pour laquelle plusieurs provinces dudit royaume , et entre autres la Calabre, ne laissent jamais aller leurs femmes et filles que une ou deux fois l’année à la messe. Ils croient, pour ce sujet, que, s’ils estoient gouvernés par un vice-roy françois, leur honneur, leurs biens et leurs personnes mesmes ne seroient pas en seureté.
«Il est certain que les Napolitains veulent un roy particulier et résidant. Que si on le leur porte, ils résisteront; mais toutes les fois qu’ils se pourront asseurer de l’avoir, ils y contribueront tous en général et en particulier; mais comme il est impossible qu’il se puissent jamais résoudre à choisir un roy d’entre eux pour la puissante compétence (compétition) des maisons grandes, qui ont tousjours esté trop [nombreuses] à proportion de la petitesse du royaume, c’est pourquoy ils veulent un roy estranger. Pour cette mesme raison, ils n’accepteront ny ne souffriront jamais de roy qui ne soit de haulte et auguste extraction, et d’autant plus volontiers s’il est par sa personne en grande estime et réputation; mais surtout ils veulent un prince qui n’ayt ny suite, ny Estats, desquels ils puissent appréhender qu’il tire des créatures, des affidés, desconfidens et des familiers plus qu’eux pour l’ayder de conseil et d’assistance à les régir et dominer; ce cpi’ils sont résolus de ne voir ny souffrir jamais. C’est pourquoy ils veulent un roy sans suite et sans autres vassaux qu’eux, qui, du premier jour, n’ayt ny ne puisse avoir autre auprès de luy pour le maintenir, servir, conseiller et ayder qu’eux-mesmes, et enfin devienne Napolitain; et il n’y a nul doute, ce point là asseuré, que l’entreprise ne soit plus que la moitié indubitable, et, en ce cas là, je crois qu’à la teste et dans les parties du royaume, on trouvera une grande facilité; néantmoins de cecy, il en faut parler en particulier et de l’intelligence qu’on y peut avoir.
« La descente à l’entour de la ville de Naples se peut faire en plusieurs endroits seurs, non-seulement pour mettre des gens en terre, mais pour les vaisseaux qui demeureront en mer, ainsy qu’il se dira à bouche, et ne se peut
APPENDICE
quasy empescher, pourveu que l’armée soit forte. Car il la faut telle pour donner hardiesse et asseurance à ceux qui voudront estre favorables, et je ne doute point que la ville et tout le pays, ruynés au point qu’ils sont et mécontens jusques au désespoir, voyant que, par un roy, on leur porte le remède qu’ils désirent et le plus favorable qu’ils ayent jamais souhaité, nonseulement ne fassent aucune résistance, mais, dès le premier jour, ne taschent à réduire leur vice-roy à un estât d’impuissance de se deffendre et à se retirer dans les chasteaux et abandonner la ville, qui est à dire perdre tout; car ce sont trois places qui ne valent rien et qui ne peuvent subsister, la ville estant prise, le roy d’Espagne n’estant pas aujourd’huy en estât de secourir un royaume révolté avec l’ennemy dcsjà dedans. Quand je suis sorti d’Italie, il n’y avoit pas dans la ville ny dans les chasteaux quatre cens hommes naturels, et quand ils en auroient envoyé quelque peu davantage pour ces bruits du Grand Seigneur1, ce ne pourroit estre que des bisoques (recrues) d’Espagne, sans expérience, inutiles pour longtemps au service, lesquels ils envoyent pour en tirer les vieux soldats et s’en servir dans leurs armées ailleurs. Je ne crois pas, néantmoins, qu’en la ville de Naples et aux chasteaux ils ayent fait grande diligence pour se munir contre le Grand Seigneur; car ils peuvent estre asseurés, en un tel cas, du dedans, outre que cet ennemy est beaucoup à craindre aux lieux où sa domination confine, et n’est esloignée et distante du royaume de Naples que de cent milles, comme pour la province d’Otrante et autres. »
(journal D’OLIVIER D’ORMESSON , T. I, P. 68 ET 69.)
Olivier d’Ormesson parle des intrigues de cour relatives à Chavigny, et de l’intervention du duc d’Orléans en sa faveur; mais il ne connaît pas les mobiles secrets qui firent agir le prince. J’emprunte, à des mémoires inédits sur la régence d’Anne d’Autriche, des détails qui font connaître l’intérieur de la cour du duc d’Orléans et qui ne se trouvent pas, à ma connaissance, dans les autres mémoires de cette époque :
1 Les Turcs préparaient, à cette époque, l’expédition qui vint mettre le siège devant Candie.
APPENDICE
«Le président LeCoigneux, estant revenu comme les autres, prétendit aussy devoir rentrer dans la charge de chancelier de M. le duc d’Orléans, qu’il avoit rescompensée au défunt président de Verdun, outre qu’il avoit assisté M. le duc d’Orléans, pendant son absence de France, de trois ou quatre cent mille francs qui luy estoient dus. Mais l’abbé de La Rivière, de qui la faveur et le crédit près son maistre aboient augmentant, crut qu’il ne falloit pas laisser rapprocher Le Coigneux de M. le duc d’Orléans, parce qu’il n’en avoit esté esloigné que par la puissance absolue que Puy-Laurens avoit eue sur l’esprit de Monsieur, et non pas par mauvaise volonté ou autre sujet qu’eust M. le duc d’Orléans de se plaindre de Le Coigneux. Il crut qu’il valoit mieux laisser cette charge entre les mains de Chavigny, qui, ayant tou sj ours mal vescu avec Monsieur, pourroit difficilement y avoir autant de part que l’autre, outre que Chavigny devant aller comme plénipotentiaire à Munster, où il seroit vraisemblablement quelques années, il (l’abbé de La Rivière) pourroit ce pendant si bien affermir son establissement près de Monsieur, que Chavigny, revenant après, ne luy pourroit nuire, et, de fait, quelqu’un des amis de La Rivière luy disant qu’il avoit tort d’avoir laissé celte charge entre les mains de Chavigny, lequel, estant détaché de celle qu’il avoit auprès du roy, employeroit tout son soin et son industrie à se rendre aussy agréable et complaisant à Monsieur, comme il avoit fait par le passé tout le contraire pour satisfaire au cardinal de Richelieu, il respondit qu’il n’avoit pas pu l’cmpescher, et que , s’en allant pour trois ou quatre ans, il auroit Je loisir de pouvoir faire que cela ne luy préjudiciast point.
« Le Coigneux résista, tant qu’il put, au consentement, qu’enfin il donna, de prendre rescompense de cette charge , qui fut limitée à soixante mille escus, quoiqu’il en voulust avoir soixante-dix mille; mais, soit par un bon mesnage , ou par fatalité qu’il y avoit que Chavigny ne demeurast point en cette charge, et que cela luy attirast beaucoup de peines , de traverses et de déplaisirs, comme il se verra en la suite de ces Mémoires, Le Coigneux, se trouvant sans appuy, donna un consentement forcé à ces soixante mille escus, craignant de tout perdre; mais en mesme temps il lit parler à un des amis de La Rivière, pour luy représenter le préjudice qu’il se faisoit de laisser Chavigny dans cette charge, disant que, moyennant que La Rivière luy voulust aider, et qu’il en pust avoir quatre-vingt mille escus d’ailleurs, il résisteroit à Chavigny et ne concluroit. point le marché. Sur quoy, Gha-
APPENDICE
vigny, voyant M. de Vendosme esloigné, M. de Beaufort, dont il appréhendoit quelque insulte et mauvaise rencontre, prisonnier, et ne craignant plus rien de cette maison, qui se tenoit désobligée de luy dans toutes les choses qui leur estoient. arrivées pendant le gouvernement du cardinal de Richelieu, d’ailleurs considérant que , dans l’arrest de M. de Beaufort, soit pour les avis qu’il avoit donnés de son dessein , soit pour avoir fortifié le cardinal dans la résolution qu’il avoit prise, il croyoit avoir mérité beaucoup près du cardinal Mazarin , il ne songea plus à vouloir aller à Munster, pensant de se rendre d’autant plus nécessaire et considérable qu’il s’approcheroit de plus près de M. le duc d’Orléans. Mais tous les amis de M. l’abbé de La Rivière firent connoistre au cardinal Mazarin qu’il valoit bien mieux se servir de la Rivière, pour maintenir Monsieur dans les sentimens et volontés de la revne et du cardinal, que de Chavigny, parce que le premier, estant tout nouveau dans les affaires, seroit plus facile à retenir par les grâces qu’il pourrait recevoir du roy, au lieu qu'il seroit difficile de s’asseurer de Chavigny, qui estoit un esprit hardy, capable et entreprenant, et qui n’avoit point de bienfaits à rechercher dans l’opulence où il estoit. Ce qu’il fut aisé d’insinuer au cardinal, sans toutesfois que ce choix parust à Chavigny-, de sorte que le cardinal, se servant des uns et des autres, mit tout à profit, et cependant, parla confiance qu’il montrait avoir en La Rivière, il fortifioit son crédit près son maistre.
» L’abbé de La Rivière, pendant que ces choses sepassoient, eut avis, par une personne de grande qualité, comme il s’estoit fait une cabale dans la maison de M. le duc d’Orléans, de M. de Bellegarde, de Goulas, de Chavigny, qui vouloient porter Madame, laquelle n’a jamais eu d’autres dispositions pour La Rivière, à le ruyner auprès de Monsieur. L’abbé de La Rivière connut bien ainsy qu’il falloit auparavant essayer par toutes voyes d’empescher que Chavigny ne demeurast en cette charge de chancelier. Ainsy donc il embrassa chaudement les offres faites par Le Coigneux qu’il avoit reçues d’abord froidement, et commença, par l’entremise de celuy qui luy en avoit fait l’ouverture, de la part de Le Coigneux, à le fortifier dans la pensée de ne se défaire en aucune façon de sa charge entre les mains de Chavigny. A quoy le président Le Coigneux promit de résister, ainsy qu’il fit. Mais , comme l’affaire traisna trois ou quatre mois, nous la lairronsjusques à ce que Chavigny en fut exclu, et M. de Choisy, de Caen, eut cette
APPENDICE
charge pour le prix de quatre-vingt mille escus. Cependant le cardinal, ayant esté averti du dessein que M. de Bellegarde et les autres avoient contre La Rivière, se confirma dans ce qu'on luy avoit représenté, qu’il falloit s’ayder de La Rivière plustost que de le laisser perdre, et de souffrir que M. le duc d’Orléans tombast entre les mains de ces personnes-là. Il connoissoit l’humeur de M. de Bellegarde, qui avoit tousjours esté contraire à ceux qui gouvernoient, et sçavoit bien que Madame ne l’aimoit point. Ainsy, sans monstrer de partialité, il donnoit moyen à La Rivière, en favorisant toutes les choses qu’il avoit à traiter avec luy pour son maistre, de se rendre agréable et nécessaire dans les intérests de M. le duc d’Orléans, soit pour de l’argent, ou pour autres choses qu’il avoit à traiter avec luy et qu’il pouvoit désirer de la cour, mais particulièrement pour luy faire avoir un gouvernement.
<( S’estant passé assez de temps pour en pouvoir parler, il avoit esté question de luy donner le gouvernement de Champagne; mais, comme ce gouvernement est proche de la Flandre et de la Lorraine, on songea à celuy de Languedoc, lequel, quoyque plus beau et plus grand que celuy de Champagne, n’estoit pas si suspect à cause de l’esloignement, outre que M. d’Elbeuf estoit gouverneur de la Picardie, qui confine avec la Champagne et toutes les autres despendances de la maison de Lorraine. Le mareschal de Schomberg, gouverneur de Languedoc, fut mandé pour venir à la cour, où estant, il fut surpris de voir le sujet pour lequel on l’ avoit fait venir, et eust bien voulu estre resté dans son gouvernement. Il résista longtemps avant que de se vouloir accommoder, mais enfin il se rendit, pour le gouvernement de Metz, Toul et Verdun, et le gouvernement particulier de la ville et citadelle de Metz, avec la lieutenance générale du gouvernement de Languedoc. »