XLI
Comme nous nous promenions un jour ensemble, il entra un homme clans la cour qui, y trouvant un lévrier, en fut surpris et demanda pourquoy il estoit là. Le procureur responclit avec un air goguenard : «Monsieur, c’est « qu’il a mordu le chien de M. l’abbé Fouquet. » Gourville parvint à gagner le redoutable abbé. «Cela réussit si bien, ajoute-t-il, que, M. le cardinal devant partir deux ou trois jours après pour aller à la Fère, M. l’abbé Fouquet lui porta la liste de tous les prisonniers de la Bastille, comme il faisoit de temps en temps; il ordonna la sortie de trois, dont je fus un. »
L’abbé Fouquet s’était lié avec de jeunes courtisans, et, pour leur complaire, il mettait à leur disposition son crédit, son audace et ses coupejarrets. Il fallut même, en plusieurs occasions, que Mazarin le forçât de reculer pour ne pas compromettre ouvertement la puissance royale. L’abbé F ouquet n’hésitait pas, pour soutenir ses dignes amis, à violenter les familles les plus honorables. Il suffira d’en citer un exemple : François-René du Bec, marquis de Vardes, qui rivalisait alors en grâce, en éclat, en séductions et en vices de toute espèce avec le duc de Candale, était un de ces seigneurs pour lesquels l’abbé Fouquet affichait une amitié dangereuse. Vardes aspirait à la main de Catherine de Nicolaï, fille du premier président de la chambre des comptes. Cette famille d’ancienne magistrature, alliée aux Molé et à tout ce qu’il y avait de plus considérable dans la robe , résistait aux prétentions du courtisan. Comme elle redoutait son audace , elle plaça Catherine de Nicolaï sous la protection du président de Champlâtreux, fils du premier président, Matthieu Molé. A cette nouvelle, Vardes invoqua l’appui de l’abbé Fouquet, qui, de concert avec le duc de Candale, capitaine des gardes, n’hésita pas à faire entourer de troupes l’hôtel du président de Champlâtreux. « Des gardes, dit Mademoiselle b partirent de leur quartier tambour battant, et vinrent prendre leurs postes aux environs du logis de M. de Champlâtreux et mirent des sentinelles aux portes. Comme il logeoit à la place Royale, cela fit un bruit enragé. Le parlement pensa s’assembler pour se plaindre que l’on traitast ainsi un de ses confrères; mais comme on avertit promptement le cardinal Mazarin, il envoya lever les gardes et gronda l’abbé Fouquet. Tout le monde cria contre ce procédé dudit sieur abbé de commettre ainsi le cardinal Mazarin, et on le trouva bon de souffrir de tels emportemens de cet abbé. »
1 Mémoires de Mademoiselle (édit. Charpentier, année 1 656 ) , t. II, p. 463.
INTRODUCTION
Nous avons vu plus haut les motifs qui rendirent le cardinal indulgent jusqu’à l’excès pour les deux Fouquet; il ne cessa de leur donner des preuves de sa bienveillance. Servien étant mort au commencement de i 65q, Nicolas Fouquet fut nommé seul surintendant, le 21 janvier de la même année, par une ordonnance dont les considérants méritent d’être cités1 : « Le poids et la difficulté de l’administration des finances augmentant tous les jours par les despenses extraordinaires auxquelles la continuation de la guerre nous oblige , et estant arrivé le décès du sieur Servien , auquel conjointement avec vous nous en avions commis la surintendance, nous aurions lieu de penser au choix d’un sujet capable de remplir la place qu’il occupoit, si la confiance que nous avons en vostre fidélité , éprouvée pendant six années en cette fonction , la preuve 2 et le zèle que vous y avez fait connoistre, l’assiduité et la vigilance que vous y avez apportées, avec l’expérience que vous avez acquise et l’épreuve que nous avons faite de vostre conduite en cet emploi et en plusieurs autres occasions pour nostre service, ne nous donnoient toutes assurances que, non-seulement il n’est pas nécessaire de partager les soins de cette charge et de vous en soulager par la jonction d’un collègue, mais aussi qu’il importe au bien de nostre dit Estât et de nostre service pour la facilité des affaires et la promptitude des expéditions que l’administration de nos finances ne soit pas divisée, et que vous estant entièrement commise et à vous seul, nous soyons mieux servi et le public avec nous; À ces causes, etc.»
N’ayant plus à compter avec un collègue , dont la sévérité et la haute réputation le retenaient, Fouquet s’abandonna de plus en plus à ses goûts de dépense et à ses passions effrénées. De là une administration dont les désordres provoquèrent des plaintes très-vives, qui parvinrent jusqu’à Mazarin. Un des financiers, dans lequel il avait le plus de confiance, le contrôleur général Hervart, écrivait au cardinal le 22 juillet 1 6 5 9 3 : a Je me suis
donné l’honneur, Monseigneur, d’escrire à Vostre Eminence le 22 du mois passé, que j’estimois nécessaire de différer la publication et adjudication des fermes jusques à son retour. Je suis dans les mesmes sentimens, et je
1 L’ordonnance qui nomme Nicolas Fouqyet seul surintendant des finances se trouve dans le Journal de Foucault, déjà cité, t. VIJI.
2 Probablement, preuve de capacité. On dit encore faire ses preuves.
3 Arch. des affaires étrangères .France , t. CLXV1I, pièce 172.
INTRODUCTION. u
crois, Monseigneur, d’estre obligé d’avertir Vostre Éminence qu’aussitost quelle a esté partie , M. le surintendant est rentré dans son naturel et a repris la conduite qu’il tenoit lorsqu’elle estoit à Lyon. Il m’oste autant qu’il peut la connoissance des affaires et confond le passé avec le présent, afin que je ne puisse distinguer ce qui est légitimement deu d’avec ce qui ne l’est pas, et que personne ne puisse voir clair dans les finances que lui et ses créatures. Vostre Eminence jugera par là, s’il lui plaist, s’il est à propos quelle en escrive, ainsi qu’elle avoit résolu de faire avant son départ. Je la supplie seulement de me faire la grâce de m’ordonner comme elle veut que j’agisse. »
Colbert se joignit à Hervart pour demander la réforme de l’administration financière. Dans une lettre qu’il adressa à Mazarin x, il réclamait l’établissement d’une chambre de justice tout à fait semblable à celle qui fut instituée après l’arrestation de Fouquet. La position devenait critique pour le surintendant. U envoya un de ses confidents , Gourville, auprès du cardinal , qui était alors à Saint-Jean-de-Luz2. Peu de temps après, le roi et la cour se rendirent de Bordeaux à Toulouse, où vint également Mazarin. Il défendit positivement à Fouquet de faire aucun traité avec les partisans sans lui en mander les conditions. A cette nouvelle, Fouquet se crut perdu.
Il savait qu’il avait pour ennemi Villacerf, «dont Son Eminence se servoit pour tout ce qui regardoit les finances3. » Ce fut encore Gourville, si nous en croyons ses Mémoires, qui ramena Mazarin à des idées plus favorables à Fouquet 4. Il est probable que le surintendant fit agir d’autres influences. Gourville lui-même avoue que Fouquet était soutenu par Brancas, chevalier d’honneur de la reine , auquel il donnait de l’argent 5. Nous voyons encore par une lettre de Bartet, datée de Toulouse, 26 décembre i65g6, que, si Fouquet avait de nombreux adversaires à la cour, il y comptait aussi des partisans zélés et actifs.
Cette crise ne corrigea pas Fouquet. S’il garda encore quelque mesure
1 Cette lettre a été publiée dans le recueil des Documents inédits relatifs à l’histoire de France (Mélanges, t. II, p. 5oi et suiv.).
1 Mémoires de Gourville (édit. Michaud et Poujoulat) , p. 525.
3 Mémoires de Gourville (édit. Michaud et Poujoulat), p. 526.
4 Ibid. p. 527.
5 Ibid.
6 Bibl. de l’Arsenal, mss Conrart, infol. t. XI, f° 1 5g.
LU
INTRODUCTION
pendant la vie de Mazarin, il aspira, aussitôt après sa mort (9 mars 1661), à la place de premier ministre. Il croyait que le roi était trop jeune pour s’occuper sérieusement des affaires , et que le point important était de s’emparer de la reine mère, Anne d’Autriche. On trouva dans ses papiers, saisis après son arrestation, l’original des propositions d’alliance qu’il osa lui adresser1. Elles caractérisent l’esprit souple , insinuant et ambitieux du sur intendant : «On ne veut point que la bonté quelle a lui soit à charge; on aime mieux prendre tout sur soi que de la commettre. Si on a quelques sentimens ou quelque conduite quelle n’approuve pas, on lui demande en grâce de le dire. Un mot réglera tout sur le pied qu’il lui plaira. On conjure d’accorder sa confiance et de faire connoistre toutes les choses qu elle affectionnera, de quelque nature qu’elles soient, et celles quelle voudra faire réussir sans y paroistre , et on demande cela avec la plus grande instance du monde, n’ayant point de plus forte passion que de rendre quelque service agréable , et le zèle n’empeschera pas que l’on ait la discrétion nécessaire. Tout le monde appréhende la domination nouvelle de M. le Prince2 et que Son Eminence ne puisse résister à ses flatteries3, et que l’on ait le desplaisir de le voir, sous divers prétextes, triompher de ceux qui ont servi longtemps contre lui. Secret et dissimulation, sans exception, à tout le monde. M. Le
1 Bibl. imp. ms. Baluze. La reine n’est pas nommée; mais il est très-vraisemblable que cette lettre lui était destinée, puisqu’elle est jointe, dans les papiers de Fouquet, à la la pièce suivante , écrite par une des personnes chargées de surveiller et de gagner la reine mère. Elle s’adresse .à Fouquet : « J’attendois tousjours d’avoir l’honneur de vous entretenir pour vous dire bien des choses. Je ne sçais si vous sçavez le pouvoir que la mère de la Miséricorde a sur la reine et l’intrigue secrète qui s’y fait. M Le Tellier et M. de L’Estrade la voient tous les jours. On m’en a dit bien des choses avec le secret. Si cela vous est utile, faites-le moy sçavoir; vous sçavez que je suis tout à vous et
qu’il n’y a rien que je ne fasse pour vous le tesmoigner. »
1 Louis de Bourbon, prince de Condé.
3 Condé avait quitté la Belgique pour rentrer en France, le 29 décembre i65g; Mazarin mourut le g mars 1661. C’est entre ces deux dates, probablement vers le commencement de 1660, que la lettre de Fouquet a dû être écrite. Quant aux flatteries de Condé envers Mazarin, elles étaient réelles. Le prince écrivait au cardinal (24 décembre), même avant d’avoir quitté Bruxelles : «Pour vous, monsieur, quand je vous aurai entretenu une heure, vous serez bien persuadé que je veux estre vostre serviteur, et je pense que vous voudrez bien aussy m’aimer. »
INTRODUCTION
Tellier vit fort honnestement en apparence, mais peut avoir jalousie et craindre que sa faveur n’aille d’un autre costé. Si elle trouve bon qu’on lui rende compte de ce qu’on apprend, ou, s’il y a quelque chose dont elle désire sçavoir la vérité, en s’ouvrant un peu, on taschera de la satisfaire. » En même temps que Fouquet cherchait à gagner la reine mère, il prenait ses précautions contre elle. Il l’entourait d’espions et achetait jusqu’à son confesseur pour pénétrer ses secrets. Nous en avons la preuve dans les lettres d’un anonyme qui servait d’intermédiaire entre Fouquet et lecordelier confesseur de la reine. Il suffira de citer quelques passages de ces lettres adressées à Fouquet, qui y est désigné sous le nom de Monseigneur : «Le cordelier dit hier à la personne dont j’ai parlé à Monseigneur, que la reyne mère lui avoit conté un mescontentement quelle avoit eu du roy sur ce que, l’autre jour, entrant fort brusquement dans sa chambre, il luy fit reproche de ce qu’elle avoit prié M. de Brienne1 de quelque affaire, et qu’il luy dit en propres termes et fort en colère, Madame, ne faites plus de pareilles choses sans m’en parler 2; qu’à cela la reyne ne respondit rien et ne fit que rougir. Il a encore dit que Monsieur3 se plaignoit et qu’il avoit dit depuis peu à quelqu’un que le roy le traitoit comme un chien. Au reste, il assure que la reyne mère croit que M. le Prince pense fort à se mettre dans les affaires; quelle dit avoir remarqué une patience extresme en luy pour faire sa cour; que le roy l’estime fort, et que, sur toutes les choses qu’il fait, il demande aux gens si M. le Prince les approuve. Il est mesme constant qu’il tasche à cabaler4. Il a esté voir ce bonhomme de cordelier, et la reyne mère, quoiqu’elle ait une furieuse défiance de luy, l’aimeroit encore mieux que rien car il la recherche. Je tascherai d’escrire quelque chose à Monseigneur, du père Annat5; mais comme c’est un homme fort réservé, je n’ose rien promettre. >'
1 Henri -Auguste de Loménie, comte de Brienne, était secrétaire d’Etat, chargé principalement des affaires étrangères. Il a laissé des mémoires.
s Cette lettre ne porte pas de date précise; mais elle doit être de 1661, et écrite peu de temps après la mort de Mazarin (9 mars). A cette époque, Louis XIV com¬
mença à régner par lui -même et ne permit plus à sa mère ni à ses ministres de donner des ordres en matière politique.
3 Philippe d’Orléans , frère du roi Louis XIV.
4 Cabaler signifie ici se faire un parti.
5 Jésuite, confesseur de Louis XIV.
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Peu de temps après, le même espion écrivait à Fouquet : «Je n’ai point osé m’empresser ce matin à vous suivre pour vous apprendre, Monseigneur, ce que le bon religieux que vous savez me dit hier. J’ai appris, entre autres choses , qu’il croyoit qu'il pourroit bien n’y avoir plus de conseil de conscience, et qu’il y avoit deux jours que quelqu’un donna avis et envie au roy de voir une lettre que ces Messieurs du conseil de conscience escrivoient à Rome par son ordre. Le paquet estant entre les mains du courrier fut reporté au roy, et, dans cette lettre qu’il n’avoit point vue , ces Messieurs escrivoient qu’ils tenoient le roy dans l’obéissance exacte qu’il devoit au Saint-Siège , et s’attribuoient comme la gloire de le gouverner. Cela le choqua extresmement, et jaloux, comme il l’est, de son autorité, il parut si irrité qu’il protesta qu’il ne les rassembleroit plus. » On lit encore dans la même lettre : «Comme j’ai appris depuis peu que le père Leclerc, que je pensois qui devoit estre confesseur du roy après le père Annat, le sera de Monsieur, je puis vous assurer que, si cela est de quelque chose, j’aurai des habitudes et des liaisons aussi étroites avec lui que j’en ai auprès du bon père. »
Fouquet recevait quelquefois de ces espions des avis utiles. Ainsi, on lit dans une des lettres qui lui sont adressées : «La reyne mère dit, dimanche dernier, sur vous, que M. le cardinal avoit dit au roy que, si l’on pouvoit vous oster les bastimens et les femmes de la teste, vous seriez capable des grandes choses; mais que surtout il falloit prendre garde à vostre ambition, et c'est par là qu’on prétend vous nuire. »
Le jugement porté sur Fouquet par le cardinal Mazarin est d’une vérité frappante. Trois causes, en effet, perdirent le surintendant : l’ambition, les plaisirs et une prodigalité insensée pour les édifices somptueux. Jusqu’à quel point Fouquet porta-t-il ses vues ambitieuses? Voulut-il, comme on l’a prétendu, se faire de Belle-Ue une forteresse où il aurait pu, en cas de disgrâce, braver l’autorité du roi? On ne peut nier l’authenticité du plan qu’il avait formé pour se mettre à l’abri de la vengeance du roi1. Fouquet l’avait déjà communiqué à Gourville du vivant de Mazarin, et, sur les représentations de son confident, il lui avait promis de le détruire2. D’ailleurs on a la preuve que plusieurs des personnages cités dans ce projet s’étaient
Le plan de Fouquet se trouve dans les grande partie dans son Histoire de Colbert. registres de Foucault, que j’ai déjà men- 2 Mémoires de Gourville (édit. Michaud
tionnés. M. Pierre Clément l’a reproduit en et Poujoulat) , p. 63 i .
engagés à le servir envers et contre tous U Le commandant de Neuchèse, qui avait été nommé vice-amiral et intendant général de la marine, semblait aussi enchaîné par des serments solennels à la fortune de Fouquet2. On voit, en effet, par les lettres adressées au commandeur de Neuchèse après l’arrestation de Fouquet3, que ses amis le considéraient comme gravement compromis. L’un deux lui écrivait, le i3 octobre i 66 1 : «On vous a servi de bonne manière, et en vérité vous en aviez grand besoin... On vous pourroit bien mander de venir dire ici vostre projet; mais n’y songez pas, si on ne vous l’ordonne.» Neuchèse se tint même caché pendant quelque temps, comme le prouve une lettre que lui adressait le duc de Beaufort, amiral de France, à la fin d’octobre 1661 : «Monsieur, vous vous tenez fort caché sur tous les bruits qui ont couru à la cour, et les démarches de vostre secrétaire sont cause que ces bruits se confirment. Pour moy, comme vostre amy, lorsqu’on parle, je responds des espaules et je ne sais que dire, puisque vous vous estes caché de moy comme des autres. Vous estes bon et sage; mais la Toussaint vous trouve encore non embarqué. Croyez que cela vous fait grand tort et plus que je 11e vous le saurois dire. Remédiez-y promptement. »
Ce qui résulte de ce s lettres, c’est que Fouquet avait réellement voulu s’assurer des créatures qui ne dépendissent que de lui et le protégeassent en cas de disgrâce. Il aspirait au rang de premier ministre, et voulait, comme Richelieu et Mazarin, s’assurer un asile. Le premier avait eu le Havre, le second Brouage. Fouquet se considérait comme le maître de Belle-Ile, et comptait sur la flotte de Neuchèse pour l’y protéger. Ces idées ambitieuses étaient entretenues et exaltées par les courtisans, qui ne manquent jamais à la faveur. Si quelques correspondants de Fouquet lui donnaient de sages conseils et l’avertissaient du danger, d’autres le berçaient de funestes illusions. On lui écrivait de Bordeaux, le 29 août 1661, peu de
1 Voy. l 'Histoire de Colbert, par M. Pierre Clément.
1 « Jamais personne n’a donné de paroles plus formelles que luy d’estre dans mes intérêts , sans réserve et sans distinction, envers et contre tous. » ( Projet trouvé à SaintiVlandé.)
3 Les originaux autographes de ces lettres sont entre les mains de M. Armand de Neuchèse. Des copies en ont été prises et communiquées par M. Beauchet-Filleau, correspondant du ministère de l’instruction publique pour les travaux historiques.
INTRODUCTION
jours avant son arrestation : «Si les ennemis de Monseigneur ont fait courir des bruits à son désavantage, ils sont bien punis. Tout le monde présentement, dans ces provinces, ne parle que du crédit qu’il a sur l’esprit du roy, et dit cent choses avantageuses que je ne puis mettre sur ce papier. »
Pour réussir dans ses ambitieux projets, Fouquet aurait eu besoin d’y appliquer toute la force de son esprit. Loin de là, il se laissait séduire par de frivoles plaisirs. Ce n’est pas ici le lieu de parler des maîtresses du surintendant. Il suffira de rappeler que les lettres trouvées dans la célèbre cassette, et dont on fit tant de bruit1, ne furent pas toutes détruites. Beaucoup ont été conservées par Colbert et par son bibliothécaire Baluze : elles existent encore dans les manuscrits de la Bibliothèque impériale et attestent les folles prodigalités du surintendant. Je n’insisterai pas sur Mme du Plessis-Bellière, qui tient la première place parmi les maîtresses de Fouquet. Si l’on en croyait les Mémoires de Conrart2, elle aurait eu un rôle ignoble; mais, à en juger par ses lettres, elle montra une capacité remarquable et fut chargée par Fouquet de négociations délicates. Ainsi, lorsqu’il s’agit du mariage de Louis XIV avec Marguerite de Savoie, ce fut Mme du Plessis-Bellière qui fut chargée par le surintendant d’aller à la cour de Savoie et d’y gagner les personnes les plus influentes. Elle introduisit dans cette cour une jeune Bretonne, qui devint la maîtresse du duc de Savoie; en un mot, elle s’acquitta avec beaucoup de succès d’un emploi peu honorable, mais qui demandait un esprit souple et délié. Saint-Simon , qu’on ne soupçonnera pas de trop d’indulgence, en parle à l’occasion de sa mort, arrivée en iyo5 3 :
« Mmo du Plessis-Bellière, la meilleure et la plus fidèle amie de M. Fouquet, souffrit la prison pour lui et beaucoup de traitements fâcheux, à l’épreuve desquels son esprit et sa fidélité furent toujours. Elle conserva sa tête, sa santé, de la réputation, des amis jusqu’à la dernière vieillesse, et mourut à Paris, chez la maréchale de Créqui, sa fille, avec laquelle elle déni eu roit.
Plusieurs des filles d’honneur de la reine mère étaient vendues à Fouquet, et il s'en servait quelquefois comme d’espions pour connaître toutes les intrigues de cour. Mlle du Fouilloux (Benigne de Meaux), qui avait une
Voy. Journal d’Oliv.d’Ormesson, t. II, 3 Mémoires (éd. Hachette, in-8°), t. IV,
p. a4o, 24i, 24a, note 2. p. 435. (Voy. aussi les Lettres de Mm' de
5 Édit. Michaud et Poujoulat, p. 61 4. Sévigné.)
INTRODUCTION
LYIl
réputation méritée de grâce et d’esprit \ était, avec Mlle de Menneville, une des beautés les plus renommées de la cour. Toutes deux furent achetées par le surintendant. Les lettres d’une entremetteuse nous montrent MUe du Fouillôux s’occupant de tout, de trafic de places aussi bien que d’espionnage de cour. Engagée dans la cabale de Mme la Comtesse, Olympe Mancini, elle s’efforce de décrier Mlle de La Vallière, dont la faveur était encore enveloppée de mystère. L’entremetteuse écrivait à Fouquet : « MUc du Fouilloux me dit qu’elle ne pouvoit aller vous parler aujourd’huy, parce qu’elle est obligée d’aller, avec Madame 1 2, à la chasse. » Et ailleurs : «Mademoiselle du Fouilloux m’envoya quérir hier pour me prier de vous aller trouver et vous dire quelle est un peu faschée contre vous de ce que vous ne luy avez point dit, lorsqu’elle vous a parlé de vostre charge 3 pour M. le président Larcher, que vous estiez engagé avec M. Fieubet (car l’on a dit que vous avez traité avec celuy que je vous nomme, que mesme il a demandé l’agrément à la reyne). Elle souhaite fort que vous me disiez ce qui en est, et vous prie de le luy mander par moy; et que, si cela est, comme on le dit, elle vous demande la grâce de ne dire à personne que M. le président Larcher y ayt songé. Ensuite elle se mit à me parler de M,lc de La Vallière, et, pour vous dire le vray, je vis fort quelle doit enrager de n’estre point en cette confidence-là. Elle desclama fort contre MUe de La Vallière, disant que ce n’estoit pas son coup d’essay et quelle en a voit fait bien d’autres; et, par tout ce qu’elle me dit, je vis bien quelle en veut faire dire quelque meschant discours au roy, afin que cela l’en dégouste. »
Cette honteuse correspondance est remplie de demandes d’argent pour les filles de la reine. L’entremetteuse cherche à faire valoir leur crédit et les services quelles rendaient au surintendant. «J’ai vu Mlle du Fouilloux, écrit-elle à Fouquet, qui m’a dit que mardy le roy s’enferma avec Madame, Mme la Comtesse, Mme de Valentinois4 et les filles de Madame, et ne voulut
1 » Fouilloux , sans songer à plaire,
Plaist pourtant infiniment
Par un air libre et charmant, etc.»
Vers sur les filles de la reine, dans le recueil de Maurepas (Bibl. imp. ms. t. II, f° 271).
2 Henriette d'Angleterre , duchesse d’Or¬
léans.
3 II s’agissait de la charge de procureur général, qui fut en effet vendue par Fouquet.
4 Fille du maréchal de Gramont. Elle avait épousé, en 1660, le duc de Valentinois, prince de Monaco. On l’appelle souvent Mmc de Monaco dans les mémoires du temps. (Voy. Saint-Simon.)
Lvm
INTRODUCTION
qu’aucun homme ni d’autre personne y fust. Elle me dit qu’ils firent cent folies, et que le roy iuy parla et luy tesmoigna mille bontés; quelle vous assure que ce ne sera rien que La Vallière, et que tout le tendre va à Madame. Elle m’a dit que le roy a la dernière confiance en Mme la Comtesse et qu’il luy dit les choses les plus particulières, mesme touchant les deux reynes; qu’il n’y a que deux jours l’on parla fort de vous au roy, luy disant cent biens, et elle a ajousté que ce ne fut pas elle qui en dit le moins. Elle dit que vous devez tousjours tesmoigner bien de l’amitié à Mmc la Comtesse l. »
Fouquet osa-t-il élever ses prétentions jusqu’à M1Je de La Vallière? Les mémoires du temps le disent, et cette assertion semble confirmée par une lettre que l’on trouve dans les papiers Conrart2. Une des entremetteuses de Fouquet lui écrit : « Je ne sais plus ce que je dis ny ce que je fais , lorsqu’on résiste à vos intentions. Je ne puis sortir de colère lorsque je songe que la petite demoiselle de La Vallière a fait la capable avec moy. Pour captiver sa bienveillance, je l’ai assurée sur sa beauté, qui n’est pas pourtant grande , et puis, luy ayant fait eonnoistre que vous empescheriez quelle manquast jamais de rien et que vous aviez vingt mille pistoles pour elle, elle se gendarma contre moy, disant que deux cent cinquante mille livres n’estoient pas capables de luy faire faire un faux pas, et elle me répéta cela avec tant de fierté, quoique je n’aie rien oublié pour l’adoucir avant de me séparer d’elle, que je crains fort quelle n’en parle au roy, de sorte qu’il faut prendre les devans pour cela. Ne trouvez-vous pas à propos de dire, pour la prévenir, quelle vous a demandé de l’argent et que vous luy en avez refusé? Pour la grosse femme3, Brancas et Grave vous en rendront bon compte; quand fun la quitte, l’autre la reprend. Enfin, je ne fais point de différence entre vos intérests et mon salut. En vérité on est heureux de se mesler des affaires d’un homme comme vous; vostre mérite aplanit tous les obstacles. Si le
' M'1' Du Fouilloux devint plus tard M‘"° d’AUuye; on trouvera des détails sur cette personne dans les Mémoires de Saint- Simon (édit. Hachette, t. XVII, p. 471- 472) , et dans les Mémoires du marquis d' Arcjenson , t. I, p. 147, édilion donnée par M. Rathery pour la Société d’histoire de France.
2 Biblioth. de l’Arsenal, ms. Conrart, in-f°, t. XI, f° i5a. La copie de cette lettre est de la main même de Conrart. (Voy. sur l’authenticité de ces lettres le Journal d’ Olivier d’ Ormesson , I. II, p. 24o , 24 1 , 242 , note.)
3 II est probable que ces mots désignent la reine mère.
ciel vous faisoit justice, nous vous verrions un jour la couronne fermée. » La couronne fermée était un signe de souveraineté , et l’on peut se figurer l’indignation de Louis XIV à la lecture d’une lettre qui lui montrait dans son ministre un rival d’amour et de puissance L
Les magnificences de Vaux n’étaient pas propres à l’adoucir. Colbert exprime la pensée du roi lorsqu’il dit 2 : « Les bastimens , les meubles , l’argent et autres ornemens n’estoient que pour les gens de finances et les traitans, auxquels ils faisoient des despenses prodigieuses, tandis que les bastimens de Sa Majesté estoient bien souvent retardés par le défaut d’argent; que les maisons royales n’estoient point meublées, et qu’il ne se trouvoit pas mesme une paire de chenests d’argent pour la chambre du roy. »
Tous les historiens de Louis XIV racontent qu’il fut sur le point de faire arrêter le surintendant au milieu de la fête splendide du i 7 août 1661. Ce qui rendait ce luxe encore plus odieux, c’était le contraste de la misère générale attestée par les documents contemporains. « Les peuples gémissoient, disait un magistrat impartial , le premier président Guillaume de Lamoignon , les peuples gémissoient dans toutes les provinces sous la main de l’exacteur, et il sembloit que toute leur substance et leur propre sang mesme ne pouvoient pas suffire à la soif ardente du partisan. La misère de ces pauvres gens est presque dans la dernière extrémité, tant par la continuation des maux qu’ils ont soufferts depuis si longtemps que par la cherté et la disette presque inouïes des deux dernières années3. »
Les calamités dont parle Guillaume de Lamoignon, et qu’il impute à la rapacité des financiers, n’étaient ni inventées, ni même amplifiées par l’exagération habituelle aux orateurs, et, comme on dit, par les besoins de la cause. Des documents nombreux et authentiques attestent la misère profonde de cette époque, et l’attribuent à l’énormité des impôts autant qu’à
1 Je n’insisterai pas sur les relations de Fouquetavec Milc de Menneville. Ce n’est pas ici la place. (Voy. l’Appendice II aux Mémoires de Mademoiselle ; édit. Charpen tier, t. III, p. 5g8.)
â Mémoire de Colbert cité plus haut , p. XXXVIII.
3 Ce discours fui prononcé le 3 décembre 1661. La disette et la misère se rapportent par conséquent aux années 1 660 et 1 66 1 , époque où Nicolas F ouquet avait joué le principal rôle dans l’administration intérieure.
INTRODUCTION
l’influence funeste de l’atmosphère. La misère du centre de la France est vivement retracée dans la lettre suivante, adressée par un médecin de Blois, M. Bellay, au marquis de Sourdis 1 : «Monseigneur, il est vrai que depuis trente-deux ans que je fais la médecine en celte province et en cette ville, je n’ai rien vu qui approche de la désolation qui y est, non-seulement à Blois, où il y a quatre mille pauvres parle reflux des paroisses voisines et par la propre misère du lieu, mais dans toute la campagne. La disette y est si grande que les paysans, manquant de pain, se jettent sur les charognes, et aussitost qu’il meurt un cheval ou quelque autre animal, ils le mangent; et il est sûr que, dans la paroisse de Cheverny, on a trouvé un homme, sa femme et son enfant morts sans estre malades, et ce ne peut estre que de faim. Les fièvres malignes commencent à s’allumer, et, lorsque la chaleur donnera sur tant d’humidité et de pourriture, ces misérables, qui manquent desjà de force, mourront bien vite, et, si Dieu ne nous assiste extraordinairement, on doit attendre une grande mortalité. La pauvreté est si grande qu’il y a eu raesme un peu d’orge en un bateau que l’on n’a pas acheté manque d’argent. Nos artisans meurent de faim, et le bourgeois est incommodé à un point qu’encore qu’il soit rempli de bonne volonté pour assister ces misérables , le nombre et leur impuissance les empeschent de satisfaire à la charité chrestienne. Je viens d’apprendre qu’on a trouvé un enfant, à Cheverny, qui s’estoit desjà mangé une main. Ce sont là des choses horribles et qui font dresser les cheveux.
« Ce qui nous donnoit en ce pays le moyen de subsister estoit le vin ; mais on n’en veut point, et chacun en est incommodé. On ne le vend point, et on manque de chevaux pour l’enlever, à cause des grandes impositions. Enfin, Monseigneur, il n’est jour que je ne voie de nouveaux malades qui me donnent une juste crainte de pis, et, si cela continue , je serai contraint de quitter.
«On demande descharge de la moitié des tailles, et surséance pour l’autre moitié jusques après la récolte pour les élections2 de Blois, Beau-
1 Cette lettre et les lettres suivantes sont tirées d’une collection de la Bibliothèque impériale désignée sous le nom de manuscrits verts. On y trouve surtout la correspondance de Colbert.
2 Circonscriptions territoriales où la répartition de l’impôt était faite par des élus. Ces magistrats tiraient leur nom de ce que primitivement ils avaient été nom-
mes par l’assemblée des Etats généraux.
INTRODUCTION
gency, pour la Sologne, Romorantin et Amboise. Le roy a promis à la reyne, sa mère, descharge pour lesdites élections.»
Une lettre datée de Caen donne des détails aussi tristes sur la situation de la basse Normandie : « L’intempérance de l’air, le dérèglement des saisons et la stérilité des trois dernières années vous persuaderont facilement que la misère estextresme, puisque les blés et les pommes, qui sont la richesse du pays, ayant manqué dans tonte la province, les moins incommodés des villages ne boivent que de l’eau et ne mangent plus qu’un peu de pain pétri avec un peu de lie de cidre, et les autres ne soutiennent leur vie qu’avec de la bouillie d’avoine et de sarrasin. Le pot de cidre, qui ne coustoit autrefois que trois sols, en vaut neuf, et le boisseau de froment, que l’on avoit pour trente sols, se vend quatre et cinq livres, et celui d’orge soixante sols. L’on peut mesme appréhender avec raison que ces prix n’augmentent de beaucoup, à cause que l’abondance des pluies a rendu les meilleures terres inutiles aussi bien que le défaut des neiges, qui ne les ont point engraissées, et des façons et des semailles qu’elles n’ont pu recevoir. Les desbordemens des rivières, qui couvrent encore les campagnes, passent ici pour des présages infaillibles et pour les funestes avant-coureurs d’une très fascheuse année; et, par une ancienne tradition, les habitans ferment leurs greniers et leurs celliers, lorsque le Bidual, petit ruisseau de mauvais augure, enfle ses eaux et, mesprisant les bornes que la nature lui a données, fait des courses sur ses voisins et leur porte les nouvelles et les menaces d’une très grande stérilité. La nécessité est si pressante et si générale quelle s’estend jusqu’aux portes [des villes] et pénètre bien avant dans les villes. U y a des paysans, à trois et quatre lieues de Caen , qui ne se nourrissent plus que de racines de choux et de légumes, ce qui les fait tomber dans une certaine langueur qui ne les quitte qu’à la mort. Et je vous peux assurer qu’il y a des personnes qui ont passé quatre jours entiers dans cette ville sans avoir eu aucune chose à manger. La grande quantité des pauvres a épuisé la charité et la puissance de ceux qui avoient accoustumé de les soulager. La ville a esté contrainte d’ouvrir les portes du grand hospital, n’ayant plus de qnoy fournir à la subsistance de ceux qui y estoient enfermés. Les fièvres et les flux de sang ont laissé dans la pluspart des villes de cette généralité des marques si cruelles de leur pouvoir et de leur violence, quelles ont dépeuplé des paroisses tout entières. »