‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'Ormesson, et extraits des mémoires d'André Lefèvre d'Ormesson. PubliésChapitre 51 sur 71 · LOUIS · texte numérisé non relu

LOUIS

« Le Tellier. »

* L’original de cette lettre, en partie chiffrée, se trouve à la Bibliothèque impériale du Louvre, manuscrit F. 325 , t. XV, f° é 1 .

APPENDICE. 737

faire nos gens sous le commandement de M. de Saint- Aulnais, qui estoit de garde ce jour-là.

«Le 6, environ sur les trois heures après-midy, M. le duc de Brezé partit du camp et s’embarqua sur une chaloupe pour aller à la rade de San-Stephano , où estoient tous nos vaisseaux et galères, s’estant embarqué le mesme jour sur son Admirai.

« L’embarquement se fit après que M. le duc eut receu quelques avis, de Rome ou d’ailleurs, que l’armée navale des ennemis estoit à la voile pour venir secourir Orbitello.

«Le 7, il ne fit point de vent.

«Le 8, M. le duc de Brezé fit mettre à la voile, de grand matin, mais le vent s’estant tourné contraire, il retourna mouiller proche de San-Ste-

« Le 9 , il alla mouiller près de Porto-Hercole.

« Le 1 o, l’escadre de M. de Moncade arriva à la rade de San-Stephano.

« Ce mesme jour, les ennemis bruslèrent le second pont de fascines.

« Le 1 1 , ledit sieur de Moncade mit à la voile pour aller rejoindre l’armée navale à la rade de Porto-Hercole.

« Le mesme jour, le sieur de Boisgency fut tué d’un coup de canon en allant faire boucher un passage où les soldats alloient trop à descouvert dans la tranchée.

«Le 12, nostre armée navale demeura derrière le cap de Porto- Hercole.

«Le 1 3 , M. le duc de Brezé vint à terre pour conférer avec M. le prince [Thomas] sur l’avis qu’il avoit eu que l’armée des ennemis s’approchoit.

«Le 1 4 au matin, M. le duc de Brezé mit à la voile pour aller trouver l’armée navale des ennemis à la sortie du golfe de San-Stephano, et la combattit entre l’isle d’Elbe et Piombino.

«Le mesme jour, au soir, M. le marquis d’Huxelles fut, avec deux régimens d’infanterie , au quartier de M. Garnier, croyant qu’il deust estre attaqué des ennemis qui sont dans Porto-Hercole et le fort Philippe; mais il 11e se trouva personne que quelques soldats en petit nombre, qu’il fit amener prisonniers.

«Depuis ce temps, nous n’avons rien appris de nostre armée navale que

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la mort de M. le duc de Brezé et la perte d’une de nos galères , de sorte qu’il ne se peut rien escrire de ce qui s’est passé à la mer jusques à ce quelle soit de retour.

«Le 1 3 , vingt-quatre galères des ennemis mouillèrent à Porto-Hercole , où elles mirent à terre quelque infanterie espagnole et napolitaine.

« Le 2 0, au matin, cette infanterie voulut faire quelque tentative au quartier de M. Garnier, mais elle fut repoussée par nos gens. Celuy qui commandoit cette infanterie fut tué d’un coup de nostre canon.

«Le 2 î , M. le chevalier Garnier arriva au camp, de grand matin, pour dire des nouvelles de l’armée navale.

« Le mesme jour, sur les neuf à dix heures, l’escadre de nos vaisseaux, de M. le commandeur des Gouttes, vint mouiller devant San-Stephano , et à midy il arriva au camp.

«Le 22 , l’on deflit le secours desharqué à Porto-Hercole h

1 On trouve aux pages 25 et 26 du même manuscrit, sous la date du 21 juin 1646, des détails sur cette défaite des Espagnols : « Les ennemis , qui s’estoient desjà retirés une fois dans leurs forts à la vue de nos gens qui alloient les couper, il y a deux ou trois jours, sortirent encore la nuit dernière et se campèrent, au nombre de sept ou huit cents hommes, composés de grand nombre d’officiers commandans et de réformés , sur la colline la plus proche du fort Philippe, d’où ils avoient fait sortir trois petits canons avec dessein de s’y fortifier de quelque retranchement qu’ils avoient desjà commencé, et de venir ensuite attaquer la cassine qui est sur le bord du lac, d’où vous sçavez qu’ils avoient desjà esté repoussés une autre fois.

« M. de Tilly, qui esloit de garde au fort Garnier, en a donné avis de très grand matin à S. A. et que les ennemis avoient coupé nostre communication par la langue de terre et empesché le retour ries gens

commandés du régiment de Provence, envoyés le jour précédent pour fortifier la garde du mesme fort , et qui avoient esté relevés par ceux d’un autre corps d’infanterie, qui esloient entrés dans ce fort avant que les ennemis se fussent saisis du passage.

« S. A . fit aussy lost marcher une partie de son armée, dont M. de Saint-Aulnais , qui estoit de jour, eut le commandement; et incontinent que ces troupes furent un peu avancées par la langue de terre, entre la mer et le lac, S. A. s’y rendit , accompagnée de M. le marquis d’Uxelles , et envoya commander au sieur de Tilly d’occuper les ennemis par quelques légères escarmourches , pendant que le régiment de Normandie et les autres troupes , tant d’infanterie que de cavalerie, approcheroient pour les couper entre la colline où ils estaient et le fort Philippe; ce qui a si heureusement réussi, que, de sept à huit cents hommes qu’estaient les ennemis, il en a esté bien tué deux cents sur la place et pris trois cents

« Le 2 3, les galères des ennemis arrivèrent au nombre de vingt au port d’Hercole et y demeurèrent, attendant leur armée navale, qui vint mouiller à la rade dudit Porto-Hercole le 26.

«Ce mesme jour 2Ô, l’on fit, au matin, la seconde tentative pour passer le fossé et la cunette d’Orbitello, mais sans effet.

«Le 26 se passa sans rien entreprendre de part ny d’autre.

« Le 2 y, les ennemis envoyèrent partie de leurs vaisseaux et galères pour battre les forts de San-Stephano et Telamone, où estoient nos barques, dont ils bruslèrent une partie à Telamone, et le soir ils retirèrent leurs vaisseaux et leurs galères pour les rejoindre au corps de leur armée navale, qui estoit devant Porto-Hercole.

«Le 28 au matin, ils détachèrent encore une partie de leurs vaisseaux et de leurs galères pour battre le fort de San-Stephano, où ils bruslèrent encore quelques-unes de nos barques. »

Là s’arrête le journal; on peut le compléter jusqu’à la levée du siège à l’aide des correspondances que renferment les papiers de la famille d’Argenson. Une lettre de René le Voyer d’Argenson, adressée au cardinal Mazarin, en date du 8 juillet 1 6 A 6 , montre l’armée du prince Thomas décimée par la maladie : «11 n’y a que peu de jours que je suis parti du camp, par l’ordre de M. le prince Thomas, qui a jugé à propos que je sois venu en cette ville (Sienne), sous prétexte de conduire mon fils, qui n’a pu se remettre de sa maladie dans le mauvais air de Telamone; mais le véritable sujet de mon voyage est pour obtenir de M. le prince Mathias1 un lieu, le plus proche de la mer qu’il se pourra, dans les Estats de M. le grand-duc

prisonniers, entre lesquels vous verrez qu’il y a grand nombre d’officiers. Le reste s’estoit sauvé à toutes jambes, après avoir jeté leurs armes dans un fossé, qui favorisa leur retraite. Celuy qui commandoit tous ces gens-là a esté tué sur la place. M. de Créquy a fait merveilles en cette occasion avec sa cavalerie, et MM. d’Uxelles , de Saint-Aulnais , de Tilly, de Frontenac et autres y ont fait aussy très généreusement avec S. A. Je crois que ce bon rencontre , qui se peut appeler une petite ba¬

taille, puisque les ennemis y ont perdu du canon et que le champ du combat nous est demeuré entièrement, pourroit bien rabattre un peu l’orgueil des Espagnols, s’ils estoient capables de s’en corriger. Un des prisonniers nous a dit que Don Carlos de La Galte avoit mandé au gouverneur de Porto-Hercole que, s’il n’estoit secouru dans samedy, qui est demain , il seroit obligé de rendre la place. »

1 Frère du grand-duc de Toscane.

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pour mettre nos blessés et nos malades, qui ont tellement rempli Teiamone , où il n’y a presque point d’eau, qu’il esta craindre que tout cela n’y périsse, et l’armée mesme , si elle estoit contrainte de s’y retirer, et pour le remercier des vivres que les peuples des terres de M. le grand-duc nous ont apportés depuis que l’armée est en ces quartiers icy, et pour le prier d’en continuer les ordres.

« Ce dernier point m’a desjà esté accordé par ce prince avec tous les termes de félicité qui se peuvent dire, et, pour le premier, il m’a dit que, comme il s’agist de faire entrer des gens malades et blessés dans les terres du grand-duc, son frère, il désire en avoir son ordre et a dépesché un courrier tout présentement à Florence, qui sera de retour icy demain matin.

«J’ay laissé M. le prince Thomas en une forte et bonne résolution de faire tout ce qui sera en son pouvoir pour le bien du service du roy et pour la gloire de ses armes, dans l’extrémité où il se trouve. Je crois que vous aurez eu de Rome les avis de la marche de la cavalerie de Naples par les Estats du pape, qui laisse passer librement les Espagnols en déclarant hautement qu’il a desnié le passage. Tous les avis sont de deux mille chevaux, par terre, et de cinq mille hommes de pied embarqués, dont on avoit veu arriver seize barques à Porto-IIercole , avant que je partisse du camp. Ils desbarqueront vraysemblablement en quelque lieu seul', où la cavalerie les pourra joindre, comme vers Montalte, ou ailleurs plus près de nostre camp, afin de marcher tous ensemble vers nous, et en mesme temps ils pourraient encore faire desbarquer quelques gens de leurs vaisseaux pour tenter de les faire entrer dans Orbitello par le costé de l’estang, s’ils y trouvent jour, et que nostre armée navale soit encore csloignée. Tout cela est ainsy préveu par M. le prince Thomas, qui a deu faire conduire à Teiamone tout ce qu’il a pu de malades et de blessés, et fait retirer vers la tour des Salines partie des munitions de guerre et autres choses pesantes de son camp. »

Les maladies qui minaient l’armée, les attaques des troupes ennemies et l’arrivée tardive du secours que l’on attendait de France contraignirent enfin le prince Thomas à lever le siège. Il l’annonçait à M. d’Argenson dans une lettre datée du 1 8 juillet 1 646 1 : «Ce matin , pendant que nous atten- 1 Même manuscrit, f* 372 verso et recto.

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(lions le monde que l’armée navale nous desbarquoit, les ennemis se sont avancés et se sont saisis des éminences. Je me mettois ce pendant en estât de les recevoir et combattre, et les corps de garde avancés les entretenoient, escarmoucbant pour donner temps aux troupes desbarquées, qui, en tout, pouvoient bien monter à trois mille hommes, de nous joindre; mais, à mesme temps, ils ont lait une sortie de la place, bien vigoureuse et, avec beaucoup de facilité, ils ont gagné (U bruslc la tranchée; et, voyant que je n’avois pas de gens pour soustenir ces deux attaques et que les troupes desbarquées n’arrivoient. pas encore, je me résolus de me retirer et suis venu à la tour des Salines. Demain je marcherai vers Telamone, et je désirerois bien que vostre santé vous pust permettre de vous y approcher pour aviser ensemble des résolutions plus accommodées au service de Sa Majesté. Je vous prie de dépescher Livourne1 pour les provisions qu’on a desjà demandées, estant nécessaire de garnir le port de Telamone. Pour les boulets, on les pourroit laisser. Il est aussy important de travailler la fortification et de pourvoir à la subsistance des troupes, qui ont desjà tant travaillé, leur donnant quelque argent. Vous ne sçauriez nous fournir moindre somme de 100,000 francs, et vous pouvez à mesme temps les envoyer prendre à Elorcnce , puisque demain je feray partir le trésorier pour les recevoir. » Le prince Thomas ne persista pas dans son projet de fortifier Telamone, et la retraite se fit avec une telle précipitation, que l’on abandonna l’artillerie et une partie des bagages A

ROLE DE CIIAV1GNY PENDANT LA FRONDE. - EXAMEN D’UN PASSAGE DES MÉMOIRES

DE SAINT-SIMON RELATIF À CE PERSONNAGE. (VoY. T. I DU JOURNAL D’OLIVIER Ü’ORMESSON, 1>. SyS.)

Léon Le Bouthillier, comte de Chavigny, est un des personnages dont il est le plus souvent question dans la première partie du Journal d’Olivier d’Ormesson.

1 Le texte porte Ligoume. Celle forme s Voy. Mémoires du marquis de Monglat,

e.sl adoptée dans plusieurs lellres au lieu à l’année 1G46. de Livourne.

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Secrétaire d’Etat sous Richelieu, qui avait pour lui une affection toute paternelle, il fut désigné par le testament de Louis XIII pour être un des membres inamovibles du conseil de régence, puis disgracié1 par Mazarin, qui le regardait comme son plus dangereux ennemi. Chavigny rentra cependant dans le conseil et y siégea jusqu’en i648 comme ministre d’Etat2. Ce personnage, qui n’avait alors que trente ans, n’était pas d'humeur à se contenter d’une position secondaire après avoir eu , sous le ministère de Richelieu , le maniement des affaires les plus importantes et les plus délicates : ambitieux avec les apparences de la modération et d’un désintéressement philosophique, incapable d’arriver au premier rang, et trop orgueilleux pour se contenter du second, il perdit en misérables intrigues d’heureuses et brillantes qualités. Cependant, averti par une première disgrâce, il s'effaça prudemment pendant plusieurs années, et laissa les importants se perdre par de chimériques projets et de folles entreprises. Ne pouvant compter ni sur la reine, ni sur Mazarin, il tenta (comme on l’a vu dans

I appendice II, p. y 1 5 et suiv.) de s’emparer de la confiance du duc d’Orléans; mais Mazarin, sans laisser paraître son influence, lui opposa l’abbé de La Rivière et l’éloigna de la maison de Monsieur. Repoussé de ce côté, Chavigny attendit une occasion favorable pour démasquer son ambition.

II crut le moment arrivé en î 648 : le parlement était menaçant, la bourgeoisie murmurait contre les impôts, le clergé était agité par le coadjuteur, et les grands aspiraient à une révolution dans l’espérance de ressaisir le pouvoir, que leur avait enlevé Richelieu. En présence de ces dangers, Chavigny, affectant un zèle ardent pour l’autorité royale, poussa aux mesures extrêmes. Ce fut lui surtout qui conseilla l’arrestation de Broussel et de quelques autres membres du parlement3. Ce coup d’État provoqua, comme on l’a vu dans le Joarnal d’Olivier d’Ormesson , une émeute, et la cour, passant de la colère à la peur, recula devant le parlement et rendit les prisonniers. Quant à Chavigny, dont la politique perfide n’avait pas échappé à Mazarin, il fut arrêté dans le château de Yincerines4, dont il

1 Voy. le Journal d’Olivier d’Ormesson, t. I , p. 99 et suiv.

J Ibid. p. io5.

Mazarin l’en accuse formellement dans ses Carnets, t. X, p. 12. — Voy. aussi le

Journal d'Olivier d’Ormesson, t. I, p. byb.

4 Voy. sur la conduite de Chavigny en août et septembre i648, la note à la page 584 du tome I du Journal d’Olivier d’Orrrœsson.

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était gouverneur (septembre 1 6 A 8 ' , puis transféré au Havre, et enfin exile dans une de ses terres loin de Paris.

Ce fut la qu un autre ambitieux , egalement mécontent de la cour et impatient de son exil en Guyenne, vint l'arracher à la modération philosophique, dont Chavignv s'efforcait de masquer ses regrets. Le duc de Saint- Simon. ancien favori de Louis XIH et son premier ecuver. avait été relegue. dès î 6d~, dans son gouvernement de Blave; il avait vainement tente de reprendre quelque influence après la mort de Richelieu, et s’etait vu contraint de vivre loin de la cour, sans se résigner jamais a la disgrâce qui l avait frappé. Il attendait du temps et des circonstances une occasion de se venger de Mazarin, et de reparaitre avec éclat sur le theitre de ses anciens succès. Attache à la maison de Condé et sùr de l'appui de son chef, il se décida à quitter Blave et à se rendre à la cour lorsque la paix de Ruel ' mars t 6iq eut donné une nouvelle importance au prince vainqueur de la Fronde. Il espérait devenir son conseiller intime et s’en servir pour renverser Mazarin. Chavignv lui devait être un utile auxiliaire pour arriver a ses fins. Avant de partir, le duc de Saint-Simon lui écrivit une lettre 3 i mars) dans laquelle se trouve le passage suivant: «Je n’ajouterai aucune chose aux bien fidèles asseurances que je vous donnai, estant chez vous, de tous mes services. Je vous les repète de tout mon cœur, vous suppliant d'avoir pour agréable que j’en dise autant à madame vostre femme avec tous les respects que je luv ai voues L»

Suivant l'usage du temps, Saint-Simon fit lentement le voyage de Blave à Paris. N ayant pu visiter Chavignv. comme il en avait d'abord forme le projet, il ne cessait de lui reiterer les assurances de son dévouement, c \ ous honorant au point que je le fais, lui écrivait-il le a 2 juin, je ne veux perdre aucune sorte d'occasion de vous rendre mes services, et croyez, s'il vous plaist. qu'il y a en mov. pour vous, une passion bien fidèle, estant fort attaché à tous vos intérests. » Il parle à Chavignv. dans la suite de cette lettre, de son influence auprès du prince de Condé. et promet den user en sa faveur. «J'av tout accès auprès de M. le Prince, lui écrit-il, et je suis en possession de luv parler fort librement de tout. Le temps où nous

1 Cette lettre est autographe, comme servees aux archives des affaires etrantoutes les lettres de Saint-Simon que gères, dans les papiers du cardinal Maje citerai dans cet article. Elles sont con- zarin.

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sommes me fera prendre encore plus de liberté, et, s’il y a quelque chose à luy dire qui vous regarde ou autrement, préférez -moy à tout autre. Je vous promets grand secret; je brusle les billets, si vous n’aimez mieux que je les renvoie. Si vous avez agréable de m’envoyer un chiffre pour parler du monde sans nommer, cela me sembleroit bien. En un mot, je vous conjure d’ordonner franchement sur le fondement que , si j'avois l’honneur d’estre vostre propre frère, je ne pourrois pas estre à vous plus passionnément que j’y suis. »

Arrivé à la cour, qui résidait alors à Compiègne (août 1649), c^uc Saint-Simon y trouva une ample matière pour exercer l’activité de son esprit : le prince de Condé, qui venait de réduire Paris à la paix, se plaignait de l’ingratitude de la reine et du cardinal. De son côté Mazarin, las de la hauteur et des prétentions du prince, se rapprochait de la maison de Vendôme, cherchait à gagner le duc de Beaufort, un des membres les plus influents de cette famille, comblait de faveurs les duchesses de Montbazon et de Chevreuse, et négociait le mariage d’une de ses nièces, Laura Mancini, avec le duc de Mercœur, frère aîné de Beaufort. Saint-Simon ne tarda pas à être au courant de ces intrigues, et il en rendait compte àChavigny dans une lettre du i4 août 16/19 •’

« J’ay différé à vous escrire de ce monde ici, â cause que les choses m’y paroissent assez incertaines et obscures pour embarrasser un gazetier qui veut estre fidèle et asseuré. La résolution est prise, il y a desjà quelques jours, de ramener le roy à Paris1. Ce n’a pas esté sans peine que l’on y a fait consentir les plus intéressés, M. le Prince ayant employé toute sa force pour le persuader. C’est mercredy oujeudy, sans faute, le jour du départ par le chemin de Senlis. L’on travaille encore pour faire venir M. de Beaufort; Mmcs de Montbazon et de Chevreuse y font les derniers efforts. Je tiens qu’ils ne seront pas inutiles et qu’il se laissera vaincre à la fin par les dames. La première a obtenu l’abbaye de Vendosme pour son fils, du prix de six mille escus de rente. L’autre a esté très-bien receue et caressée de toute la cour, jusqu’au point que l’on croit dessein d’alliance de sa fille avec le sieur Mancini; mais l’Age est fort disproportionné, et la fille y tesmoigne grande aversion. M“c la Princesse2 est arrivée depuis deux jours, fort caressée en

1 La cour rentra, en effet, à Paris le 2 Claire - Clémence de Maillé -Brezé,

)8 août i64q- femme du prince de Condé.

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toutes manières. Le roy et la reyne furent au-devant d’elle. La famille de Condé se réunit fort et par le mouvement du chef. »

Ce fut sur cette famille et sur son chef que Saint-Simon fonda toutes ses espérances pour la ruine de Mazarin et l’avénement de Chavigny au pouvoir. 11 y travailla avec une ardeur qui ne se démentit pas jusqu’à la catastrophe. En moins d’un mois il avait fait de grands progrès, si l’on en croit la lettre suivante, qu’il adressait à Chavigny à la date du 6 septembre1 : «Vous estes à souhait dans la famille de M. le Prince, et si ses désirs estoient suivis, vous seriez où vous méritez, dans la place où je vous souhaite tousjours. Cela peut importuner un philosophe2; mais je n’ai pu m’en retenir. La plus grande nouvelle est le mariage de M. de Mercœur, conclu et arresté avec la nièce aisnée de M. le cardinal. Ce n’est pas une bagatelle, et vous l’avez tousjours jugé chose importante; aussy est-elle ressentie par M. le Prince; il en est très-piqué, ayant fait entendre, il y a quelque temps, nettement son aversion à cette affaire. Le cardinal [Mazarin] est descouvert pour le moindre des hommes avec ses mauvaises qualités manifestes à un chacun, et il est mesprisé au dernier degré. Les plus sages sont persuadés de sa perte par diverses raisons. Cela va au moins ou au plus de temps. Les tireurs d’horoscopes sont fort de cet avis 3. »

Chavigny, provoqué par les instances du duc de Saint-Simon , sortit enfin de cette indifférence où il affectait de s’enfermer. 11 écrivit un manifeste, où il résume avec assez d’habileté et de vigueur les principales accusations contre la politique intérieure et extérieure du cardinal. Destiné à être communiqué à des hommes graves, ce document n’a nullement le ton grossier des pamphlets connus sous le nom de mazarinades ; c’est une véritable accusation politique. Comme il fallait gagner une partie des personnes sincèrement

1 Dans cette lettre, tous les noms sont indiqués par des chiffres; mais comme le chiffre est traduit, je me suis borné à donner la traduction.

2 J’ai déjà parlé de la modération philosophique qu’affectait Chavigny; on en trouvera de nouvelles preuves dans le manifeste cité plus loin.

3 Si l’on se rappelle que toutes ces lettres furent saisies à la mort de Chavi¬

gny, en i652 , et livrées à Mazarin, on jugera de l’aversion qu’en conçut le cardinal contre le duc de Saint-Simon. C’est probablement ce qui explique les accusations de perfidie que son fils a dirigées contre Chavigny, accusations que nous examinerons plus loin. 11 lui imputait à trahison d’avoir livré, ou du moins laissé subsister, des pièces qui pouvaient compromettre son père.

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religieuses, qui, sans rien entendre au gouvernement des Etats, n’avaient cessé de combattre Richelieu et Mazarin, Chavigny enveloppe son attaque de formules dévotes. Il montre partout la main de la Providence châtiant la France, et représente Mazarin comme un fléau de Dieu. On ne doit pas d’ailleurs oublier que cet ambitieux affectait alors une grande dévotion et était lié avec le parti janséniste. Quoique ce manifeste soit étendu et qu’on puisse y relever des erreurs nombreuses , il m’a paru assez important pour être publié. C’est, en effet, la plus sérieuse attaque qu’un contemporain ait dirigée contre Mazarin. La politique extérieure, que l’élève de Richelieu connaissait à fond, y est surtout traitée avec beaucoup de soin.

« Les maux qui sont à présent dans la France et la ruyne espouvantable dans laquelle ils la vont plonger, selon toutes les apparences, ne me permettent pas de me taire, et je me sens obligé de rompre le silence que j’avois résolu de garder toute ma vie, parce qu’il me semble qu’il seroit criminel, et que je trahirois ma patrie, si je ne l’avertissois du misérable estât auquel elle est, et si je ne luy descouvrois tout ce que je connois de la grandeur de son mal.

u Après que la reyne eut violé le serment solennel qu’elle avoit fait sur les saints Evangiles, en présence du parlement, des princes du sang et de tous les grands du royaume, d’observer exactement la volonté du deffunt roy, son mary, portée par sa déclaration, et que le parlement mesme eut autorisé une si manifeste infidélité , que l’interprétation de quelques hypocrites ne peut jamais excuser devant Dieu, ny devant les hommes qui ont tant soit peu d’honneur et d’intelligence, il [Dieu] ne fit pas esclater la colère qu’un esclat si estrange luy devoit avoir fait naistre. Il réserva la punition qu’il en devoit faire dans le temps, et elle n’interrompit point le cours de sa miséricorde, dont la France ressentoit les effets depuis longues années. Il se servit de M. le Prince, encore jeune et sans expérience, pour nous faire gagner la bataille de Rocroy, dont on le doit nommer véritablement le Dieu, parce que, s’il n’eust aveuglé les Espagnols, ils ne la pouvoient pas vraisemblablement perdre ; il nous fit prendre Tbionville presque en mesme temps, et, jusques en i648, il nous a donné quantité d’autres avantages, sous la conduite de M. le Prince et de M. le duc d’Orléans, dont la cause apparemment doit estre référée à la piété du roy Louis XIII, à qui

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Dieu continuoit ses rescompenses , ou à quelque autre qu’il ne nous est pas permis de pénétrer.

« Mais, dans le cours des prospérités dont il paraissoit nous estre si libéral pendant les quatre premières années de la régence , il n’a pas laissé de préparer les voyes pour exercer sa justice, et, comme elles estoient peut-estre le prix de la vertu du deffunt roy, elles ont esté le sujet de l’abisme dans lequel est tombée la reyne et dont il sera très-difficile quelle se puisse relever, si Dieu ne l’en tire par sa pure miséricorde , comme il l’y a plongée par un effet visible de sa justice. Je n’ay nulle envie ny nulle hayne contre ceux qui sont appelés au gouvernement de l’Estat. Je les honore, comme j’y suis obligé; mais ils ne doivent pas trouver estrange si je parle d’eux avec liberté, et si je préfère l’utilité publique au respect que je leur voudrois rendre en mon particulier.

«Le cardinal Mazarin ayant, dès les premiers jours de la régence , gagné la principale confiance de la reyne par sa conduite artificieuse et par l’entremise de Montaigu, Anglois, à qui le maniement des affaires du duc de Buckingham avoit conservé beaucoup de crédit auprès de cette princesse, il eust esté difficile que les deffauts qui sont dans son corps et dans son esprit n’eussent bientost produit dans celuy de la reyne une aversion contre luy, si les heureux succès qui arrivoient de temps en temps ne luy eussent persuadé que son ministère estoit très-avantageux à l’Estat, et ne luy eussent fait supporter une partie de ses imperfections et prendre les autres pour des bonnes qualités. C’est par cette voye que cet homme s’est maintenu, et Dieu a permis que la reyne l’ayt conservé pour estre destruite par son propre ouvrage, et pour reconnoistre enfin que les quatre premières années de la régence, si heureuses et si florissantes, n’ont pas esté tant le prix de sa dévotion apparente, que des moyens dont Dieu se vouloit servir pour la chastier.

« Il estoit difficile que le cardinal Mazarin occupast un poste aussy considérable que celuy du gouvernement de l’Estat sans estre parfaitement connu au dedans et au dehors, et si les plus grands hommes ne peuvent cacher, dans cette élévation, leurs moindres deffauts, les siens dévoient paroistre sans doute, puisque son aveuglement ne luy a jamais permis de se mettre en peine de les couvrir. Ce n’est donc pas une chose extraordinaire que chacun l’ayt connu pour un esprit inconstant et variable , timide ,

ambitieux, envieux, plein de soupçons et de défiances, sans ordre et sans règle jusque dans sa maison, voulant faire le mestier de tout le monde, ne s’appliquant dans le sien qu’aux choses qu’il ne devroit pas faire, sans secret, sans aucune fermeté ny fidélité pour ses amis, sans foy et sans parole, avare, pipeur dans Je jeu, fripon jusque dans les moindres choses et trèsdésagréable dans la conversation; mais il ne scroit pas croyable qu’avec toutes ces mauvaises qualités il se fust maintenu auprès de la reyne et eust si longtemps gardé le limon des affaires, si ce n’estoit par un secret jugement de Dieu.

« N’est-ce pas une chose cslrange que la reyne n’en ay t pas esté détrompée d’abord, lorsqu’au commencement de la régence il fil donner, sans nécessité, le gouvernement de Languedoc et de la citadelle de Montpellier à M. le duc d’Orléans, et ceux de Champagne et de Stenay h M. le Prince. Il y eut assez de personnes bien intentionnées 1 qui le luy déconseillèrent et qui luy ouvrirent des moyens pour éluder les prétentions de ces deux princes, sans qu’ils eussent sujet de se plaindre; mais il leur respondit que M. l’évesque de Beauvais2 s’estoit engagé de parole envers eux, comme si, le ch assaut honteusement, de la cour, ainsy qu’il fit, il luy eust deu porter ce respect de tenir les choses qu’il avoit promises; mais son ignorance luy lit faire ce faux pas, et il crut qu’il avoit besoin de gagner ces deux princes pour sc maintenir, et que la reyne seule n’estoit pas assez forte.

u II a tenu une conduite, avec l’abbé de La Rivière, si peu raisonnable, que luy seul au monde estoit assez foible pour ne sçavoir pas comment il falloit traiter un bomme qui avoit la naissance et l’ame esgalement basses. Premièrement, il ne luy devoit jamais faire l’honneur de souffrir d’entremetteurs entre eux, et les derniers qu’il devoit choisir estoient le mareschal d’Estrées et Senneterre, qui sont par la voix publique déclarés gens intéressés, sans foy et sans honneur. C’est par la persuasion de ces bons négociateurs qu’il l’a comblé d’argent et de biens d’église, et qu’il l’a fait ehan-

1 11 est évident qu'il s’agit ici de Cdiavigny, qui faisait partie à cette époque du conseil d’en haut, où siégeaient quelques princes et les ministres. (Voy. plus haut dans l’Appendice 11, p. 7 1 5 et suivantes , les motifs qui déterminèrent Mazarin à don¬

ner ce gouvernement au duc d’Orléans.)

3 Augustin Potier, qui avait eu un grand crédit pendant une partie de l’année 1 G43, cl qui le perdit bientôt par son incapacité. (Voy. le tome I du Journal d’Olivier d’Ormcsson, p. io5.)

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celier de l’Ordre, profanant une dignité qui n’avoit esté possédée que par des personnes de condition, et ce sont eux qui, par un artifice ordinaire aux gens de cour, en blasmant son ambition desréglée, se sont servis des occasions pour luy faire obtenir la renonciation au cardinalat. Après la promotion de La Rivière à la charge de chancelier de l’Ordre, il n’y avoit que cette dignité qui fust au-dessus de luy. Le cardinal, par sa maxime ordinaire de promettre toutes choses pour gagner temps 1, la luy faisoit espérer, sans dessein toutefois de la luy procurer; mais il arriva que le roy eut la petite vérole2, et que sa maladie fut jugée très-périlleuse. La peur saisit le cardinal; il crut que, le roy venant à mourir, il avoit besoin de M. le duc d’Orléans pour se maintenir dans son ministère. Il flatte honteusement La Rivière, qui ne manque pas de luy promettre toutes choses pour son maistre, et se sert si bien de cette conjoncture qu’il tire de luy la nomination au cardinalat. Qui est l’enfant qui n’eust connu que La Rivière ne hasardoit aucune chose en s’engageant à luy, parce que , si le roy reschappoit, il obligeoit le cardinal à bon marché; s’il venoit à mourir, il pouvoit donner telle interprétation qu’il eust voulu à ses paroles?

aSi le cardinal eust esté habile, il pouvoit se servir fort utilement de La Rivière; il devoit connoistre sa timidité naturelle; que c’estoit un homme à tenir bas, et que, ne le laissant pas eslever, il feroit, pour se conserver dans la posture où il estoit auprès de son maistre tout ce qu’il fait pour obtenir les plus grands honneurs.

«L’élection du pape ne fait pas plus d’honneur à son ministère, quoyqu’il y eust apparence qu’il devoit estre parfaitement instruit dans les affaires de Rome. Il sçavoit que le cardinal Pamphile estoit ennemi de la France et partial de l’Espagne; que son exclusion avoit esté résolue dès le temps du deffunt roy. Il sçavoit de plus la hayne particulière qu’il avoit contre luy, parce qu’il le croyoit l’un des principaux auteurs de l’assassinat d’un de ses neveux. Néantmoins il le laissa faire pape3, pour n’avoir pas su donner les ordres qu’il falloit pour l’exclure, et pour avoir employé dans l’ambassade de Rome le marquis de Saint - Chamond , contre l’avis de ses principaux

1 On connaît la maxime de Mazarin :

Le temps et moy.

2 Octobre 1649- (Voy. le Journal d'Oli¬

vier d’Ormesson, t. I, p. 397, note 1.)

3 Pamphilio prit le nom d’innocent X.

(Voy. sur ces événements le Journal d'Olivier d'Ormesson , t. I, p. 216, 222, 227, 228.)

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amys. Si je voulois dire particulièrement toutes les fautes qu’il fit en cette occasion, cela m’emporteroit au delà des bornes que je me suis prescrites, mon dessein n’estant pas de censurer par le menu la conduite du cardinal, mais de remarquer en général les principaux manquemens dans lesquels il est tombé. Je ne puis pourtant m’empescher de dire que, lorsque la nouvelle delà création du pape arriva à Fontainebleau, il parut si défait et si interdit, que les moins clairvoyans jugeoient aysément que sa conscience luy reprochoit le déservice qu’il avoit rendu au roy, et son crime envers Sa Sainteté. Les démonstrations qu’il fit d’abord pour ne la pas reconnoistre , et les soumissions qu’il luy fit faire ensuite pour faire son frère cardinal, sont essaieraient foibles et ridicules1.

«Y a-t-il jamais eu rien au monde de si mal concerté et de si mal entrepris que le siège dOrbitello 2? Peut-on luy faire assez de reproches des sommes immenses qui ont esté consommées, et des personnes considérables qui ont péri dans ce malheureux dessein?

« L’appréhension qu’il tesmoigna avoir de l’arrivée du cardinal de Valencey en France est une marque de la dernière foiblesse, et la conduite qu’il tint avec luy fait voir jusques à quel point il manque de jugement. Il luy fit dire que la reyne désapprouvoit son voyage; qu’elle vouloit qu’il s’en retournast à Rome. Il employa diverses personnes pour luy persuader d’obéir aux ordres de Sa Majesté. Mais le cardinal de Valencey estant demeuré ferme, le cardinal luy donna un rendez-vous à Villeroy, où il conféra avec luy, et luy lit toutes les belles promesses dont il a accoustumé d’esblouir tous ceux qu’il appréhende. Y a-t-il rien de plus ridicule, après qu’un homme a refusé d’obéir aux commandemens du roy, de le voir visité par un premier ministre? Et n’est-ce pas infamement profaner l’autorité de son maistre?

«Je ne veux pas icy examiner s’il a voulu faire la paix ou non3; la discussion en seroit trop longue. Je dirai seulement que, s’il n’a jamais eu dessein de la faire, il a esté très-malhabile de ne pas connoistre qu’elle seule

1 On peut consulter, pour ces événements , les Mémoires de Fontenay -Marenïl , qui était ambassadeur à Rome à l’époque où le frère de Mazarin fut nommé cardinal.

2 Ville de Toscane, assiégée par les

Français en 1646. (Voyez plus haut, page 720.)

3 II s’agit de la paix que l’on négociait à Munster et à Osnabrück , avec les deux branches de la maison d’Autriche (espagnole et allemande).

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pouvoit affermir son establissement dans L’Estât , et le rendre nécessaire et considérable à tous ceux à qui il estoit obligé de faire la cour pendant la guerre. S’il avoit résolu de la faire, faut-il pas avouer que c’est le plus présomptueux et le plus incapable de tous les hommes par les voyes dont il s’est servi?

« Le sieur d’Avaux avoit esté destiné , dès le temps du deffunt roy, pour cette négociation, et il avoit si bien réussi dans toutes les précédentes dont il avoit esté chargé, qu’il n’osa pas luy oster eelle-cy d’entre les mains. Mais craignant qu’il n’augmentast la gloire qu’il avoit desjà acquise dans ses employs par celle que luy donneroit la conclusion d’un traité si important, et sa jalousie et sa foiblesse luy persuadant que cela iroit à la diminution de celle qu’il y vouloit prendre, il fit incontinent nommer le sieur Servien pour luy estre adjoint en cette ambassade. Ce n’est pas qu’il ne le connust pour un esprit assez incompatible et naturellement infidèle; qu’il ne sçust qu’estant procureur général dans le parlement de Dauphiné, ses débauches avoient contraint le duc de Lesdiguières de luy donner des coups de baston, et que luy-mesme n’eust contribué à le faire chasser de la cour au temps du deffunt roy; mais il luy falloit un semblable sujet pour estre un exécuteur aveugle de ses ordres, et il avoit besoin d’un oncle du sieur Lyonne 1 pour mettre en usage toute la mauvaise politique que son petit sens luy suggéroit.

« Le sieur Servien n’avoit garde de manquer à se brouiller d’abord avec le sieur d’Avaux. Il sçavoit trop bien que c’estoit le premier pas qu’il devoit faire pour plaire au cardinal, et que c’estoit le véritable moyen pour estre son confident dans cette négociation; et cette division a fait assez d’esclat pour n’estre ignorée de personne, et les suites en ont esté assez funestes pour estre à jamais conservées dans la mémoire des François, qui ne sont que trop esclaircis quelle a esté le principal obstacle à la conclusion de la paix générale qui estoit en nos mains2.

« Le cardinal favorisoit secrètement le sieur Servien , quoyqu’il affectast souvent de paroistre juge équitable entre luy et le sieur d’Avaux. Il faisoit

1 II n’est pas nécessaire de relever la fausseté de ces assertions. De Lyonne est assez connu pour un des plus habiles ministres qu’ait eus la France.

2 Voy. l 'Histoire de la paix de Westphalie, par le père Bougeant. On y trouve de curieux détails sur la lutte de d’Avaux et de Servien.

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tenir des conseils en sa présence pour juger leurs différends, et le sieur Lyonne, qui recevoit toutes les dépesches de Munster, ajustoit si bien toutes les escritures, que le sieur d’ Avaux y avoit tousjours du désavantage. Le but du cardinal estoit de le faire revenir, parce qu’il ne vouloit pas qu’il eust part au traité de la paix. Mais son irrésolution naturelle , le respect qu’il portoit au président de Mesmes b et le peu d’apparence qu’il y avoit de donner un si rude et si infâme cliastiment à un homme, à qui on ne pouvoit reprocher d’autre faute que de n’estre pas d’accord avec le sieur Servien, qui vouloit en toutes manières estre brouillé avec luy, luy faisoit tousjours différer l’exécution de ce dessein.

« Cependant personne ne peut ignorer que, pendant le séjour que le sieur d’ Avaux a fait à Munster, le cardinal n’ayt pu faire la paix esgalement glorieuse et avantageuse à cet Estât; qu’il ne se soit vanté plusieurs fois publiquement qu’il en estoit le maistre; qu’il ne l’ayt promise tantost dans un mois, tantost dans six semaines, et qu’il n’ayt dit qu’il vouloit que la reyne luy fist couper le col, s’il ne la luy faisoit avoir quand elle voudroit. Ce discours seul est capable de le faire passer pour le plus vain et le moins judicieux de tous les hommes; car il ne luy pouvoit produire aucun avantage en faisant la paix, et, ne la faisant pas, il le mettoit infailliblement dans le descri où nous l’avons vu depuis, et le chargeoit d’un crime dont il ne peut esviter la punition que pour un temps, et qui luy est sans doute réservée quand il cessera d’estre l’instrument de la justice de Dieu contre ceux qu’il veut chastier.

« On ne peut excuser la faute qui a esté faite d’avoir receu Messieurs des Estats 2 pour médiateurs de nostre traité entre nous et les Espagnols. On avoit, par le passé, tousjours crié contre les conférences qu’ils avoient avec eux en Flandre, parce qu’on sçavoit que la province de Hollande, qui a la principale autorité entre eux, n’avoit que trop de raisons de souhaiter la cessation de la guerre, et qu’elle est gouvernée par des sujets dont la plus grande partie a plus d’inclination pour l’Espagne que pour la France, et il estoit aysé à juger que rien ne pouvoit tant esloigner les mauvais effets qui ont suivi cette médiation que d’empescher que les députés des Estats n’eus-

1 Claude de Mesmes, comte d’ Avaux, le tome I du Journal d’Olivier d’Ormesson. était frère du président Henri de Mes- 2 On désignait sous ce nom les états

mes, dont il a été souvent question dans généraux des Provinces-Unies.

sent aucune communication avec ceux de l’Espagne, et de la leur faire passer pour une rupture manifeste de nos traités. Aussy le cardinal l’a-t-il tousjours blasmée, quoyqu’il n’y ayt rien de plus certain qu’il en est l’auteur; et il l’a rejetée sur les plénipotentiaires, qui ont dit à plusieurs personnes qu’ils se pouvoient fort bien justifier par les ordres précis qu’ils avoient receus de luy. Ce qui n’est pas malaysé à croire à qui connoist la présomption et la portée de l’esprit du cardinal, qui s’imaginoit par ce moyen pouvoir tromper les Espagnols et Messieurs des Estats, et que ce luy estoit un grand avantage d’avoir des alliés pour médiateurs ; mais en cette occasion , comme en toute autre, il a plus fait de fondement sur une misérable routine de tricherie, qu’il s’est acquise dans les employs qu’il a eus en Italie, qu’il ne s’est arresté à bien examiner les résolutions qu’il devoit prendre et les succès quelles pouvoient avoir.

«On ne peut non plus soutenir la déclaration qu’il fit faire, de la part du roy, contre les sieurs Paw et Knyft, qui estoient les plus considérables des députés de Messieurs des Estats. Il ne falloit jamais engager le nom de Sa Majesté contre des particuliers qu’on n’estoit pas assuré de destruire, et la prudence vouloit que nous ne fissions pas esclater un mescontentement que nous nous estions attiré par nostre pure faute. Cependant ce fut le succès de cette belle négociation que le sieur Servien fit à La Haye, dans laquelle il se rendit mesprisable et ridicule, et fit perdre à la France tout le crédit quelle avoit auprès de Messieurs des Estats, et on ne le sçauroit jamais excuser de la pitoyable conduite qu’il a tenue, si l’on ne demeure d’accord qu’il n’a travaillé que sur les mémoires du cardinal, et qu’il a ponctuellement exécuté ses ordres. Car, après avoir accusé les sieurs Paw et Knyft dans l’assemblée des Estats, et demandé qu’ils ne fussent plus employés dans la négociation de la paix, elle leur demeura, malgré ses instances et ses beaux raisonnemens, entre les mains, et le succès en a esté tel que tout le monde sçait1. Ce n’estoit pas assez d’avoir fait la faute de recevoir Messieurs des Estats pour nos médiateurs; il falloit, pour accomplir ce chef-d’œuvre, outrager les principaux d’entre eux et les déclarer nos ennemis.

« Si on rapportoit par le menu toutes les bassesses que le sieur Servien a faites à La Haye pour la conclusion du traité de garantie, et l’infamie qu’il

1 La Hollande se sépara de la France et conclut un traité particulier avec l’Espagne.

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a fait souffrir à la France clans le séjour qu’il y a fait, il n’en faudroit pas davantage pour déclarer le ministre et son émissaire pour les plus lasclies et les plus impertinentes gens de la terre. Cependant le cardinal voulut qu’il dérobast cette négociation au sieur d’Avaux , et, par une mesprise ordinaire qui! n’évite jamais dans les affaires les plus importantes, il s’imagina qu’elle estoit très-considérable et que le succès n’en pouvoit estre qu’avantageux. Toutesfois il estoit aysé à juger que ceux qui violèrent un traité fait avec Louis XIII et du temps du cardinal de Richelieu ne seroient pas plus religieux dans l’observation de celuy qui se concluoit pendant cette régence sous le ministère d’un estranger, et par l’entremise du sieur Servien. N’eustil pas esté plus séant à la grandeur du roy de ne pas rechercher des gens qui luy avoient manqué, et de ne les pas aller trouver jusque chez eux pour leur faire croire que nous ne pouvions avoir de seureté dans nos affaires que par leur assistance? Je sçais bien que les Espagnols n’ont pas esté si scrupuleux, et qu’ils ont rendu des defférences à Messieurs des Estats qu’on n’eust pas pu s’imaginer et entièrement esloignées de leur manière d’agir; mais ils en ont remporté l’avantage qu’ils s’en estoient promis; et, en les traitant avec plus d’honneur et de respect qu’ils n’avoient accoustumé, ils les ont séparés d’avec nous et leur ont fait commettre un manquement qui donne une grande atteinte à leur réputation, au heu que les bassesses du sieur Servien ont eu une autre fin que celle que le cardinal s’estoit proposée , et que , pour tout avantage solide , elles ne nous ont procuré que le mespris de Messieurs des Estats et une honte à la face de toute l’Europe, qui ne s’effacera jamais que lorsque nos affaires seront gouvernées par de meilleures testes.

«Pendant que toutes ces choses se passoient, nous avons tousjours esté en puissance d’establir la paix générale très-avantageusement pour nous; mais, ou le cardinal ne la vouloit point, ou, s’il la désiroit, il s’imaginoit en estre tellement le maistre qu’elle ne luy pourroit jamais eschapper toutes les fois qu’il la voudroit faire. Sur ce fondement, il en esloigna la conclusion pour donner moyen au comte d’IIarcourt de prendre Lérida, et, le siège ayant esté levé, il embarqua M. le Prince en Catalogne, pour attaquer de nouveau cette placp. Ce fut lors que, dans les conversations secrètes qu’il eut avec la reyne, il l’obligea de donner les derniers éloges h son adresse, en luy faisant connoistre qu’il avoit fait tomber M. le Prince

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dans le piège; que, s’il prenoit Lérida, le roy en tireroit beaucoup davantage, cette place, cpii donne l’entrée libre dans l’Aragon, luy devant infailliblement demeurer entre les mains, comme tout le reste des autres que l’article des conquestes luy donnoit; s’il la manquoit, il y perdroit ou sa réputation ou, plus apparemment, la vie, qu’une telle disgrâce luy feroit mespriser par désespoir; ce qui ne seroit pas moins utile à l’Estat, nonseulement que la possession de Lérida, mais que la paix présente mesme, quelque avantageuse quelle pust estre, parce que, les Espagnols perdant par la mort de ce prince toutes leurs espérances de voir des brouilleries dans l’Estat, ils ne pourroient s’empescher de nous l’offrir ensuite en telles conditions que nous voudrions1.

«Enfin, après avoir tourmenté le sieur d’Avaux en diverses rencontres, et l’avoir accusé faussement d’avoir empesché la conclusion de la paix, il luy fut donné commandement de quitter Munster et de revenir en France. A son arrivée , il luy fait deffendre de voir la reyne et luy envoie l’ordre de se retirer à la campagne; il le déclare pour son ennemi mortel, il dit à tout le monde qu’il avoit beaucoup moins de sujet de se plaindre de M. de Beaufort, qui n’avoit voulu attenter qu’à sa vie, que de luy, qui luy avoit voulu ruiner l’honneur, et il le descrie partout autant qu’il peut pour un ministre corrompu, qui avoit pris de l’argent de la reyne de Suède sans le sçu et le consentement du deffunt roy, pour un homme vain et peu solide, et de qui les dépesches estoient tousjours pleines de fausses relations pour faire admirer sa conduite jusque dans les moindres choses. Tout le monde eust jugé qu’il n’y pouvoit jamais avoir de réconciliation entre eux. Néantmoins, incontinent après cette déclaration , les barricades arrivèrent , où , croyant avoir besoin du président de Mesmes et qu’il seroit malaysé qu’il le pust obliger à servir selon son intention pendant que son frère recevroit un aussy injuste traitement que celuy qu’il luy faisoit souffrir, passant d’une extrémité à l’autre sans milieu, il luy dit qu’il désiroit passionnément l’amitié de M. d’Avaux, et qu’il faudroit qu’il fust bien difficile, s’il ne la luy accordoit, parce qu’il le vouloit rechercher comme une maistresse. Ce sont les mesmes termes dont il usa, que le président de Mesmes rapporta à ses

1 II est inutile de relever la partialité prince de Condé, qui avait été si sensible de fauteur ; il suffit de rappeler qu’il vou- à la défaite de Lérida. (Voy. 1 e Journal lait à tout prix irriter contre Mazarin le d’Olivier d’Ormesson, t. I, p. 388.)

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anriys avec beaucoup de mespris et d’indignation, et qui ne pouvoient sortir de la bouche (rue d’un premier ministre qui avoit passé sa jeunesse dans Home, et sc souvenoit encore de son premier mestier.

« Le duc de Longueville, voyant avec combien peu de sincérité on mar cboit dans le traité de la paix, qu’il n’y avoit plus d’apparence qu’elle se dust faire, et, se repentant peut-estre d’avoir laschement adhéré aux senti mens du cardinal Mazarin en diverses occasions par la considération de ses intérests particuliers, qui ont tousjours esté les premiers maistres de sa conduite, obtint la permission do revenir en France.

«Le sieur Servien estant ainsy demeuré seul à Munster, ayant fait esloigner de tous les employs d’Allemagne des personnes très-intelligentes, à qui ils avoient esté confiés du temps du delFunt roy, et ayant mis dans celuy de Munster un nommé La Court1, son confident, diffamé par son ivrognerie et ses débauches, et très-ignorant dans les affaires du monde, il demeura le maistre de toute la négociation; mais aussytost Penaranda, estimant

1 Henri Groulart, sieur de La Court, était, au contraire, un homme habile et estimé. Il ne méritait, pas plus que de Lyonne, les attaques passionnées que Chavigny a dirigées contre lui. Comme Henri Groulart est peu connu, et que les biographies ne citcnL même pas son nom, j’ajouterai ici quelques détails sur ce personnage. Il était lils de Claude Groulart, premier président du parlement de Normandie. Elevé sous les yeux de cet austère magistrat, il se distingua par ses talents et fut envoyé par Mazarin, en i646, pour négocier à Osnabrück avec les Suédois et une partie des princes allemands, pendant que les plénipotentiaires français, d’Avaux et Servien, résidaient à Munster. Après le départ de d’Avaux, ce fut sur Henri Groulart que porta le poids des négociations, et il le soutint avec vigueur et habileté. Des lettres inédites, écrites par un des secrétaires de l’ambassade, ne lais¬

sent aucun doute sur ce point. Il écrivait le 9 juin iG48 : «Ce sont là les fruits des soins de M. de La Court (Henri Groulart) , qui a gagné tant de créance auprès d eux (les députés allemands), qu’ils le veulent retenir, le considérant nécessaire absolument pour la conclusion de la paix. # — Et ailleurs (lettre du i5 juin) : « Il est extresmement caressé, tant de la part de la cour que de la part de tous ceux qui traitent avec luy , qui tesmoignent que sa présence a beaucoup servi dans les affaires. » Enfin, dans une lettre du io août, écrite peu de temps avant la signature du traité de VVestphalie : « L’on peuL dire maintenant avec raison que M. de La Court a tout le faix de la négociation. » J’ai publié une partie de la correspondance de Henri Groulart avec Nicolas Bretel de Grémonville, ambassadeur de France à Venise, pendant les années 1647 et 1 648. (Revue des sociétés savantes , octobre et novembre 1860.)

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qu’il n'y avoit nulle proportion entre eux, se retira et mit en teste1 à un procureur général du parlement de Grenoble le procureur général de celuy de Dole, qui, sans se faire nommer M. le comte Brun, estoit de meilleure naissance et plus intelligent que luy. Il est vray qu’il [Servien] se vante d’y avoir achevé le traité avec l’empire; mais premièrement, il faut qu’il avoue qu’il a suivi les Suédois, que nous ne pouvions plus empescber de faire le leur, et que leur considération a esté le plus puissant motif qui nous a fait accorder ce que nous avons obtenu, outre que les suites feront voir s’il est avantageux d’avoir laissé establir la paix dans l’empire et estre demeuré en guerre avec l’Espagne, qui sera tousjours assistée indirectement, quelque précaution qui ayt esté prise au contraire, de toute la puissance de l’empereur contre nous, qui serons contraints de soustenir seuls leurs efforts sans aucun secours de nos alliés, la politique du cardinal Mazarin nous ayant fait perdre les Ilollandois et laissé imprudemment conclure le traité des Suédois, qui, sans manquer à ce qu’ils nous doivent, nous laisseront démesler nos affaires avec les Espagnols, pour jouir paisiblement de ce qu’ils ont conquis dans l’Allemagne.

« La fortune nous avoit présenté la plus belle occasion du monde pour chasser les Espagnols du royaume de Naples; jamais il n’y eut une si furieuse ny si générale émotion que celle qui s’y estoit élevée, et les Espagnols \ estoient dans une cxtresme foiblesse, tous les peuples de ce royaume demandant du secours au roy pour achever de se deslivrer de leur tyrannie, et pour se soumettre ensuite sous son obéissance. Le marquis de Fontenav avoit très-adroitement conduit les choses en ce rencontre pour le service de Sa Majesté, et il sembloit qu’il fust raisonnable de luy en laisser la direction. Cependant, parce qu’il s’ estoit brouillé avec l’abbé de Saint-Nicolas3, qui avoit esté envoyé à Borne pour y faire les affaires de la France après que le sieur de Saint-Chamond en fut retiré, le sieur Lyonne, qui l’avoit proposé, voulut quelle luy passast par les mains à l’exclusion de l’ambassadeur. Le marquis de Fontenay ne crut pas pouvoir souffrir un traitement si injuste,

1 C’est-à-dire, pour tenir tête.

1 Fontenay - Mareuil , ambassadeur de France à Rome. Il a laissé des Mémoires qui font partie de toutes les collections de Mémoires relatifs à l’histoire de France.

; Henri Arnauld, abbé de Saint-Nicolas, et, plus tard, évêque d’Angers. (Voy. les Mémoires de son neveu l’abbé Arnauld, qui l’accompagna dans son voyage à Rome.)

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et devoir perdre une si belle occasion et si avantageuse à l’Estat, par la jalousie et l’extravagance d’un petit commis; il sçavoit que les Napolitains ne prendroient pas tant de créance à un simple envoyé qu’à un ambassadeur, et que la teste de l’abbé de Saint-Nicolas n’estoit pas assez forte pour un employ de telle conséquence. Il fait des rcmonstrances sur les dépescbcs que Lyonne luy faisoit et reçoit des responses pleines d’outrages, < 1 1 1 i luy donnoient des ordres précis de faire aller cet abbé à Naples. Dans ces contestations, l’armée navale du roy s’avance vers Cività-Vccchia. Personne ne se trouve en estât de luy prescrire la conduite qu’elle devoit tenir, et ainsy son voyage à Naples fut non-seulement inutile, mais n’y fit que donner des marques ou de la foiblesse du roy ou de la mauvaise volonté de la reyne.

« Le cardinal Mazarin , au lieu de songer à réparer la faute qui avoit esté faite, et de s’appliquer sérieusement à restablir dans Naples le crédit que le roy y avoit perdu par les fausses mesures qu’il avoit prises ou par ignorance ou par dessein, en portant dans ce royaume le plus grand nombre de forces qu’il pourroit, s’amuse à faire un traité avec le duc de Modcne et forme cette illustre entreprise de Crémone sur les mémoires du cardinal Grimaldi, dans un temps où la France, estant épuisée par les profusions et le mauvais gouvernement de la régence, n’estoit pas assez puissante pour fournir à celle de Naples toute seule, et ainsy il les manqua toutes deux, nous lit perdre la réputation en Italie et donna moyen aux Espagnols de rajuster leurs affaires dans Naples; ce qu’ils eussent eu de la peine à faire, si le cardinal Mazarin n’y eust contribué par sa fausse politique.»

Au moment où fut écrit ce manifeste, on devait croire Mazarin perdu. Condé et Beaufort se rapprochaient, le coadjuteur et la vieille Fronde s’unissaient au vainqueur de Rocroy pour renverser cct Italien, dont on dé-

voilait hautement les turpitudes, et dont un homme d’Etat comme Chavigny signalait les fautes. Livré à la raillerie du peuple par les mazarinades, chaque jour plus violentes, au mépris des hommes sérieux par un ancien ministre, à la haine de tous par le cri public, Mazarin pouvait-il échapper à la ruine? C’est ici qu’il faut admirer la prodigieuse habileté de ce joueur intrépide, qui ne désespéra jamais des parties les plus compromises. Son premier soin fut de rompre l’union de Condé et des frondeurs. Pour cela.

il subit toutes les humiliations que Condé lui voulut infliger. Il signa une déclaration par laquelle il s’engageait à prendre l’avis de ce prince dans toutes les affaires importantes b II écrivit sur ses carnets1 2 les pensées suivantes, qui devaient probablement être développées dans une conversation avec Condé ou avec un de ses amis : «Je tiens pour mes meilleurs amys ceux qui le sont deM. le Prince. Je me séparerai des miens s’ils luy desplaisent, et je ne songe qu’à le servir en tout et partout avec une résignation sans exemple, le tout pour l’asseurer qu’il n’a serviteur plus cordial, ferme et seur que moy, et afin qu’ayant tout à souhait il agisse pour relever l’autorité du roy. Ce qui est fort faisable, s’il s’y veut employer et y travailler de la bonne sorte conjointement avec moy. »

Tout ce que le prince de Condé avait réclamé lui fut accordé immédiatement : M. de Longueville eut le Pont-de-1’ Arche, et le prince de Conti la promesse d’un chapeau de cardinal. Mazarin annonça la résolution d’enfermer ses nièces dans un couvent3, afin que le prince de Condé n’eût plus à se plaindre des projets de mariage de Laura Mancini avec le duc de Mercœur. Enfin le cardinal, après toutes ces concessions, alla souper avec le prince de Condé au palais du duc d’Orléans, et là il eut à supporter les railleries insultantes des petits-maîtres , qui formaient le cortège ordinaire du prince 4. Aussi les courtisans , qui avaient compté sur Condé pour renverser Mazarin, ne prenaient-ils pas cette réconciliation au sérieux. Saint-Simon écrivait le lendemain (17 septembre 16/19) ^ Chavigny :

«L’accommodement s’est fait hier et déclaré aujourd’huy par l’entremise de M. le duc d’Orléans; le Pont-de-l’Arche est accordé. M. le Prince en a remercié ce matin la reyne , et luy a fait de nouvelles protestations de service et d’obéissance, asseurant Sa Majesté qu’il n’auroitpas esté moins ferme et moins fidèle dans son devoir, quand bien mesme il n’auroit pas receu cette grâce de sa bonté. Monsieur ensuite a commandé à M. le Prince de luy donner à souper, et il a fait entendre qu’il y mènerait M. le cardinal, et, à l’heure que je tiens la plume, ils sont à table avec peu d’allégresse. C'est une réconciliation en apparence, dont beaucoup de gens sont présentement

1 Cette déclaration a été publiée dans 3 Carnet XIII, p. 76.

les Mémoires de Pierre Lenet (édit. Mi- 4 Voir les Mémoires de Pierre Lenet,

chaud et Poujoulat, p. 2o4 et 2o5). p. 198, édit, citée plus haut.

2 Carnet XIII , p. 77.

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en peine; mais je vous puis asseurer quelle n’est point cordiale du costé du faubourg1. Mazarin2 est entamé, et sa ruine est résolue d’une façon qu’il faudra des miracles pour sa conservation. Ce sera doucement, sans employer aucun moyen violent. Faites vostre compte là-dessus; vous estes fort sur le tapis, et très fort dans le cœur de toute la maison de M. le Prince; je n’oublierai aucune chose pour vous rendre toutes sortes de services. Vous devez escrire à M. le Prince, sur cette occasion, une lettre pleine d’affection et d’espérance que ses soins et sa conduite remettront l’Estat dans le bonheur. J’offre de rendre vostre lettre. Si vous voulez dire davantage dans la mienne, je la puis faire voir. Ma passion pour vostre service est sans réserve; ordonnez franchement. Le raccommodement fera quelques dupes. »

La dupe, dans cette affaire, ce fut Saint-Simon, tout habile qu’il se piquait d’être. Mazarin , en s’humiliant devant Condé et en achetant si cher son pardon, n’avait qu’un but : semer des défiances entre les deux Frondes, prouver aux Vendôme, au coadjuteur, à Mme de Chevreuse, qu’ils ne pouvaient compter sur Condé; isoler peu à peu le prince, et frapper ensuite cet ennemi désarmé. Il marcha à son but par les voies souterraines qu’il préférait, mais il y marcha sûrement et résolument : le grand Condé lui fournissait d’ailleurs des armes par ses imprudences. Il ne faut pas oublier qu’à cette époque le prince, âgé de vingt-neuf ans, était dans toute l’ivresse de la fortune. Vainqueur à Rocroy, à Fribourg, à Nordlingen, à Lens, il venait encore de triompher des frondeurs et de ramener le roi dans Paris. Bien loin de faire oublier sa gloire, il affectait pour ses adversaires le plus orgueilleux mépris. Les petits-maîtres , les Bouteville, les La Moussaye, les .larzé imitaient son insolence, et traitaient avec dédain les hommes dérobé et de plume qui avaient soutenu la première Fronde. Les parlementaires s’en irritèrent. La vieille haine des maisons de Vendôme et de Condé se réveilla. Mmc de Longueville, réconciliée avec son frère, avait toujours pour ennemie Mme de Chevreuse, comme au temps de la cabale des Importants.

Mazarin sut habilement profiter de ces divisions et des fautes du prince

' C’est-à-dire , du prince de Condé, qui 5 Dans cette partie de la lettre, les noms

avait son hôtel au faubourg Saint -Ger- sont indiqués par des chiffres.

main.

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de Coudé. Il se l'approcha peu à peu de la maison de Vendôme, comme l’attestent ses carnets. On y lit, à la date du 4 octobre 1 6/19 1 : « M. de Vendosme. après m'avoir parlé de ses affaires ce matin, m’a dit que jamais les choses n’avoient esté en meilleure disposition pour retirer M. de Beaufort et le donner à la reyne entièrement; que le président de Bellièvre et le coadjuteur y estoient tout à fait résolus en hayne de Mmc de Montbazon , qui vouloit mettre tout en confusion pour ses intérests particuliers. » A partir de ce moment, les liaisons de Mazarin et de la vieille Fronde devinrent chaque jour plus étroites. L’abbé Ondedei, un des intimes confidents du ministre, eut des entrevues avec le marquis de La Boulaye. Mme de Chevreuse et Beaufort lui-même promirent leur concours au cardinal. Beaufort montrait autant de zèle pour son nouvel allié qu’il en avait déployé antérieurement pour la Fronde. «La moindre chose qu’il promet dans cette liaison d’amitié, écrivait Mazarin2, c’est de calmer le royaume et de mettre aux pieds de la reyne les parlemens et les peuples, et de faire avoir autant d’amour pour moy qu’on a de havne. »

Cependant, au milieu des succès de sa politique tortueuse, Mazarin redoutait toujours Chavigny. Il suivait avec inquiétude les menées de ce rival dangereux, qui s’était rendu en Brie et de là avait de fréquentes entrevues avec les frondeurs, tels que Fontrailles et le président Viole. « On m’asseure , écrit Mazarin sur ses carnets3, que M. de Chavigny a esté deux heures à Paris et qu’il a veu M. le Prince. » Et un peu plus loin : « Chavigny reçoit le monde avec grande parade et a veu M. le Prince 4. » Mazarin craignait que ce conseiller, plus habile que les petits-maîtres , n’arrêtât Condé sur la pente fatale où il se laissait entraîner, ne renouât les relations des deux Frondes, et, comme écrivait le ministre 5, «ne fist mille choses préjudiciables au service du roy et au mien. » Malheureusement pour le prince de Condé, il cédait à des conseils moins prudents et séparait de plus en plus sa cause de celle des frondeurs. Saint-Simon, écho du parti des petitsmaîtres, affectait aussi de dédaigner la vieille Fronde. Il écrivait à Chavigny, le 27 novembre : «On vous conseille de fréquenter le moins que vous le pourrez le pape des frondeurs 0 et les autres de cette nature. »

1 Carnet XIII, p. 4i 4 Carnet XIII, p. 43.

2 Ibid. p. 16-17. 5 Ibid. p. g3.

: Ibid. p. 18 6 II s’agit probablement de Paul de

APPENDICE

En même temps que Condé rompait avec Beaufort et avec le coadjuteur, il poussait aux dernières extrémités Anne d’Autriche et son ministre par de nouvelles insolences. Il se rendit coupable de l’insulte la plus grave à l’égard d’une reine : il prétendit lui imposer un amant, et choisit pour ce rôle Jarzé, un des pelits-maîlres. Cet outrage porta le désespoir dans l’âme d’Anne d’ Autriche1, et Mazarin se hâta de prendre les dernières mesures avec les chefs de la Fronde; il gagna Retz par la promesse du chapeau de cardinal , Vendôme et Beaufort par celle de l’amirauté. M",e de Chevreuse lui répondit du faillie Gaston d Orléans.

Si l’on en croit les carnets de Mazarin2, il était temps que ce ministre en finît avec le prince de Condé. Les gentilshommes dévoués à la maison de Condé se réunissaient en foule à Paris, et tout annonçait une révolte formidable. Mazarin la prévint : le 1 8 janvier i65o, le prince de Condé, son frère le prince de Conti, et son beau-frère le duc de Longueville furent arrêtés au Louvre et transférés immédiatement â Vincennes3. Ce coup d’Etat dispersa le parti des princes : les plus dévoués, et, entre autres, Jes ducs de Bouillon et de La Rochefoucault, coururent aux armes; Chavigny, gardant toujours son rôle de philosophe, se retira dans scs terres et attendit que la délivrance des princes (i65i) lui fournît une occasion de renouer ses intrigues. Quant au duc de Saint-Simon, il avait reconnu de quel côté était la force; il se hâta de regagner Blaye et écrivit à Mazarin pour lui offrir son épée. Le ministre ne fut pas dupe de ces démonstrations tardives, et l’on voit assez, par la lettre qu’il répondit (26 février) au duc de Saint Simon, que la fuite précipitée du gouverneur de Blaye faisait peser sur lui de justes soupçons. «Vous pouviez changer la forme de ce départ, lui écrivait-il, et particulièrement dans la conjoncture présente, où il a donné matière au peuple de faire diverses spéculations et de craindre de mauvaises suites de la sortie de la cour d’une personne de vostre qualité, sans avoir pris congé de Leurs Majestés.» Cependant le cardinal déclarait qu’il avait transmis à la reine les assurances de fidélité et de dévouement que lui donnait le duc de Saint-Simon, et quelle les avait reçues avec une entière confiance.

Gondi, qui devint bientôt cardinal de Relz. 2 Carnet XIV, p. 1.

1 Voy, le Journal d'Olivier d’Ormesson, J Voy. le Journal d’Olivier d’Ormesson,

t. I, p- 780, note 3. t. I, p. 8o3 et suiv.

APPENDICE

J’ai insisté sur cet épisode de la vie politique de Chavigny, parce qu’on n’en trouve aucune trace dans les Mémoires contemporains. Ils donnent, au contraire, des détails étendus sur le rôle que joue ce personnage dans la suite de la Fronde1. Après avoir passé une année environ dans ses terres, en Touraine, il fut rappelé par la reine en 1 6 5 1 , lorsque Mazarin se fut éloigné de la France et que les princes, délivrés de prison, furent rentrés triomphants à Paris. Chavigny fit partie du ministère organisé en avril i65i2; il y fut considéré comme l’homme du prince de Condé, et le défenseur de ses intérêts dans le conseil. Retz, qui aurait voulu y faire dominer l’influence du duc d’Orléans, dont il disposait, attaqua Chavigny avec violence dans un pamphlet intitulé : Les Contre-Temps du sieur de Chavigny, premier ministre de M. le Prince3. «Il falloit, disait Retz, que Chavigny quittast la solitude pour aller porter le flambeau de la division dans la maison royale, pour servir d’un nouveau prétexte et d’une nouvelle cause à la division de la reyne et de S. A. R. et pour conférer tous les jours, sur ce sujet, avec toutes les créatures du cardinal Mazarin. Quel contre-temps à un homme establi de se venir jeter dans la tempeste, sur une mer pleine de périls et d’écueils, agitée encore par les vents et par les orages, et dont les mouvemens incertains ne pouvoient qu’estre évités par un esprit tant soit peu judicieux; d’avoir prétendu de se vouloir rendre maistre, dans un temps où il n’y avoit personne au monde qui pust pénétrer où elle devoit tomber; d’avoir espéré la confiance au moment que l’on ne pouvoit judicieusement fixer aucun dessein pour les choses mesme les plus faciles; d’avoir creu que le cardinal Mazarin la luy confioit de bonne foy, dans un Estât où ses amys les plus asseurés luy estoient suspects; de s’estre imaginé de pouvoir perdre Monsieur et tous ses serviteurs par la liaison de la reyne et de M. le Prince , qu’un homme sage eust bien connu ne pouvoir estre de durée, de la manière quelle s’estoit faite. Il ne faut que jeter les yeux sur cette conduite pour la considérer avec pitié. »

1 Voy. principalement les Mémoires du cardinal de Retz, de Montglat, de P. Lenet, de Conrart, etc.

2 Voy. sur ce ministère les Mémoires

que je viens de citer et l’appendice VI au Journal d’ Olivier d’Ormesson.

3 Ce pamphlet a été réimprimé à la fin du tome III des Mémoires du cardinal de Retz, dans l’édition que M. Aimé Champollion-Figeac a publiée chez le libraire Charpentier (Paris, i85y).

APPENDICE

Le nouveau ministère de Chavigny ne dura que quelques mois. Lorsque le prince de Condé sortit de Paris (septembre i 65 1) pour aller en Guienne allumer la guerre civile, Chavigny se retira dans ses terres; mais il n’y resta pas longtemps en repos. Dès le mois de janvier j 6 5 2 , il fit faire des ouvertures à Mazarin par l’intermédiaire de l’abbé Fouquet. 11 promettait de réconcilier la cour avec le duc d’Orléans, sur lequel il se flattait d’exercer une grande influence. Le cardinal , qui connaissait Chav igny, ne lui témoigna qu’une médiocre confiance : «Je vous ay desjà mandé, répondait-il à l’abbé Fouquet le 3 1 janvier 1 652 , que je n’avois d’animosité contre personne. Si M. de Chavigny fait connoistre évidemment qu’il veut se mettre dans le bon chemin, et que, pour cet effet, il porte S. A. R. à prendre les résolutions quelle doit pour le service du roy et pour le bien de l’Estat, il se peut asseurer que je m’employerai auprès de Leurs Majestés, et qu’il n’aura pas sujet de se plaindre de moy; mais il faut des effets et non pas des paroles. » Chavigny s’en tint aux paroles, et le cardinal, tout en négociant avec lui1, démêlait parfaitement le but de cet ambitieux. Il écrivait, le 6 avril 1602 : «Il me semble que M. de Chavigny est le grand conseiller de S. A. R. (Gaston d’Orléans), à qui asseurément il fait croire qu’il sera en mauvais estât, s’il ne se déclare et ne fait des démonstrations esclatantes et positives pour M. le Prince , parce que autrement ledit Prince, estant maistre de l’armée et voyant de ne pouvoir pas se prévaloir de l’assistance et de l’amitié de S. A. R. s’accommoderoit avantageusement avec la cour. Il ne faut pas douter que cette appréhension 11e soit capable de porter S. A. R. à tout ce qu’on luy conseillera à l'avantage de M. le Prince, nonobstant la jalousie et mesme l’aversion qu’il a contre luy. » Et plus loin : « M. de Chavigny, avec ses adhérens, gagne pays furieusement, et, avec l’assistance de M. le Prince, viendra à bout de tout; ce qui ne peut estre que très-préjudiciable à Leurs Majestés, à M. le cardinal de Retz et à moy. Car je ne m arreste nullement à tous les bruits que l’on fait courir, avec tant d’artifice, qu’il (le cardinal de Retz) est d’accord avec M. de Chavigny et qu’il s est accommodé, par son moyen, avec M. le Prince, sçachant fort bien qu’il est incapable, par mille raisons, d’une chose de cette nature. »

On voit que Mazarin avait, relativement à cette liaison, plus dinquié-

Voy. Mémoires du. cardinal de Retz, édit, citée, t. IV, p. 18, 19, 20 et suiv.

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tude qu’il ne voulait en laisser paraître. Il craignait surtout une coalition des princes, et s’efforcait de les tenir divisés en fomentant les jalousies et en excitant l’un contre l’autre les hommes qui les dominaient, tels que Retz et Chavigny. Cette politique ne réussit qu’incomplétement , et Mazarin fut contraint de sortir de France pour la seconde fois. Il n’en continua pas moins ses négociations avec Chavigny par l’intermédiaire de Fabert, gouverneur de Sedan. Il écrivait, le 6 septembre i652, au procureur general Nicolas Fouquet : «Je vous dirai dans la dernière confidence que M. de Chavigny m’a fait sçavoir, par le moyen de M. Fabert, que l’on estoit fort porté à Paris à l’accommodement1, et que M. Goulas2 se devoit aboucher avec M. vostre frère (l’abbé Fouquet). » Mais toutes les espérances qu’avait fait naître cette négociation furent trompées, et, le 2 4 septembre, Mazarin écrivait à l’abbé Fouquet : «Vous verrez que M. le Prince n’a veine qui tende à l’accommodement, entrant en de nouveaux engagemens et se liant tous les jours de plus en plus avec les Espagnols. »

Chavigny n’était pas moins las que Mazarin de voir sans cesse diffère ou même abandonné un projet de traité qui lui avait suggéré d’ambitieuses espérances. La puissance du prince de Condé, sur laquelle il comptait pour la réalisation de ses idées de grandeur, s’évanouissait. Il se montra dispose à abandonner le prince et à séparer sa cause de celle du duc d’Orléans. « M. de Chavigny m’a asseuré, écrivait l’abbé Fouquet à Mazarin3, que, quand M. le Prince ne s’accommoderoit point, Monsieur s’accommodcroit. » Cette lettre fut interceptée et livrée au prince de Condé. On se figure aise ment la colère qu’il en ressentit contre Chavigny. Il le traita si durement, que Chavigny tomba malade et mourut quelques jours après (î i octobre i 65 2 )4.

Ainsi se termina, à lage de quarante-quatre ans, une vie empoisonnée par les tourments d’une ambition inassouvie. Comblé de biens, affectant une indifférence philosophique pour les honneurs, et même le rigorisme

1 C’est-à-dire, à un accommodement entre la cour et le parti des princes, qui dominait à Paris.

2 La Mothe-Goulas , secrétaire des com¬

mandements du duc d’Orléans. 11 a laissé

des Mémoires encore inédits.

3 Voy. celte lettre dans les Mémoires de MUt de Montpensier (édit. Charpentier, t. II, p. 175).

1 Voy. sur la mort de Chavigny des détails très- étendus dans les Mémoires de Conravt.

religieux, Chavigny ne sut ni se résigner au repos, ni saisir le fantôme qu’il poursuivait avec une ardeur passionnée. Il espéra d’abord arriver au pouvoir par le testament de Louis XIII; mais il se vit annulé dans le conseil par Mazarin. Il tenta ensuite de s’emparer de l’esprit du duc d’Orléans, et il fut supplanté par l’abbé de La Rivière. Il voulut profiter des discordes de la cour et du parlement pour devenir leur arbitre, et s’élever au rang de premier ministre; il en fut puni par la prison et l’exil. La cabale qu’il forma, en 16/19, avec le duc de Saint-Simon et le prince de Condé, n’aboutit qu’à l’arrestation des princes. Lorsque le cardinal eut quitté la France, vaincu par la coalition des deux Frondes, Chavigny revint à Paris et entra au ministère; mais ce fut pour quelques mois seulement; il ne fit qu’y semer la discorde et y recueillir l’exil. Enfin sa dernière négociation fut une de ces menées souterraines où il chercha à tromper tout le monde : Mazarin, en lui promettant l’appui du duc d’Orléans et du prince de Condé; les deux princes, en s’en servant pour monter au pouvoir. Mais sa fourberie fut démasquée; accablé de reproches par Condé, il mourut de désespoir. La vie de Chavigny est un des exemples les plus frappants de l’ambition s’agitant dans le vide et se rongeant elle-même.

Saint-Simon, le grand peintre du xvne siècle, a saisi avec sa vigueur ordinaire les principaux traits de cette physionomie, mais en mêlant le vrai et le faux : «Il est difficile, dit-il h d’avoir un peu lu des histoires et des mémoires de Louis XIII et de la minorité du roy son fils, sans v avoir veu M. de Chavigny faire d’estranges personnages auprès du roy, du cardinal de Richelieu, des deux reynes, de Gaston, à qui, bien que secrétaire d’Estat, il ne fut donné pour chancelier, malgré ce prince, que pour estre son espion domestique. Il ne se conduisit pas plus honnestement, après la mort du roy, avec les principaux personnages, avec la reyne, avec le cardinal Mazarin, avec M. le Prince, père et fils, avec la Fronde, avec le parlement, et ne fut fidèle à pas un des partis qu’ autant que son intérest l’y engagea. Sa catastrophe ne le corrigea point. Ramassé par M. le Prince, il le trompa enfin, et il fut descouvert au moment qu’il s’y attendoit le moins. M. le Prince, outré de la perfidie d’un homme qu’il avoit tiré d’une situation perdue, esclata et l’envoya chercher. Chavigny, averti de la colère de

1 Mémoires, édit. Hachette, in-8°, t. I, p. 64-65.

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M. le Prince, dont il connoissoit l’impétuosité, fit le malade et s’enferma chez luy; mais M. le Prince, outré contre luy, ne tasta point de cette nouvelle duperie et partit de l’hostel de Condé, suivi de l’élite de cette florissante jeunesse de la cour qui s’estoit attachée à luy, et dont il estoit peu dont les pères, ou eux-mesmes, n’eussent esprouvé ce que Chavigny scavoit faire, et qui ne s’estoient pas espargnés à eschaufl'er M. le Prince. Il arriva, ainsy escorté, chez Chavigny, à qui il dit ce quil’amenoit, et qui, se voyant mis au clair, n’eut recours qu’au pardon. Mais M. le Prince, qui n’estoit pas venu chez luy pour le luy accorder, luy reprocha ses trahisons sans mesnagement et l’insulta par les termes et les injures les plus outrageans; les menaces les plus mesprisantcs et les plus fascheuses comblèrent ce torrent de colère, et Chavigny de rage et du plus violent désespoir. M. le Prince sortit après s’estre soulagé de la sorte en si bonne compagnie. Chavigny, perdu de tous costés , se vit ruiné, perdu sans ressource et hors d’estat de pouvoir se venger. La fièvre le prit le jour mesme et l’emporta trois jours après. »

Il y a, dans ce morceau, des erreurs qui demandent rectification. La mise en scène dramatique, la visite du prince de Condé à Chavigny, le cortège qui l’entoure et l’excite, tout cela a été inventé par Saint-Simon, ou par son père, qui paraît ici avoir été sa principale autorité. Les mémoires contemporains, dont quelques-uns sont fort détaillés et écrits par des auteurs véridiques, attestent que la scène eut lieu chez Condé, et qu’en sortant de l’hôtel du prince Chavigny se mit au lit pour ne plus se relever. C’est ce que dit l’exact Montglat : «Il entra dans la chambre du prince, qui estoit chagrin de sa maladie et du mauvais chemin que prenoient ses affaires, et, ayant un peu parlé à luy, le prince s’emporta tellement qu’il luy dit des paroles pleines de reproches, et si offensantes qu’il en fut tout saisi, de sorte que la fièvre le prit, et, s’estant allé mettre au lit en sortant de là, il n’en releva plus; car il mourut le 1 1 octobre (1 65^ )L »

Conrart entre dans les détails les plus minutieux sur les derniers moments de Chavigny : «Un jour, comme il (le prince de Condé) estoit malade , les uns disent qu’il malmena Chavigny, et les autres , qu’il luy respondit , à ce qu’il alléguoit pour sa justification , en termes et d’une mine qui tenoient

Mémoires de Montglat, édit. Micliaud et Poujoulat, p. 277.

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de l’indifférence, de la raillerie et du dédain tout ensemble. Ce qui fit que Chavigny n’eut plus de part en ses bonnes grâces ny aux affaires; de quoy il se saisit tellement qu’estant revenu chez luy fort enflammé et fort oppressé, il se mit au lit b » Et plus loin : « Le cardinal de Retz y alla; mais il ne le put reconnoistre , et encore moins luy parler2. M. le Prince y fut aussy; mais ce fut la mesme chose. Comme il estoit dans la chambre, il dit: Ce fut chez moy que le mal lay prit. La duchesse d’Aiguillon, qui estoit présente, respondit d’un ton et avec un geste qui faisoient assez entendre sa pensée : Il est vrcty, Monsieur, ce fut chez vous qu’il prit le mal; ce fut chez vous, en effet. »

Ces textes ne laissent aucun doute sur l’erreur de Saint-Simon. Il en a commis une autre beaucoup plus grave en parlant des relations de Chavigny et de son père. 11 accuse le ministre d’avoir enlevé à Claude de Saint-Simon , par mie fraude indigne, la charge de grand écuyer, que lui avait donnée Louis XIII3, pour la faire passer au comte d’Harcourt : «A cette nouvelle on peut juger de l’indignation de mon père; la reyne luy estoit trop respectable, et Chavigny trop vil; il envoya appeler le comte d’Harcourt.» C’était en 1 6 A 3 , à la mort de Louis XIII, qu’avait lieu cette scène, et l’on devrait croire qu’à partir de cette époque le duc de Saint-Simon rompit toute espèce de relations avec un homme qu’il estimait trop vil pour le provoquer en duel; mais, loin de là, nous le voyons traiter Chavigny de frère dans des lettres autographes4, écrites en 16/19, et déclarer qu’il est à lui avec passion [je ne pourrois estre à vous plus passionnément que j’y suis). Comment expliquer ces contradictions? D’abord il faut reconnaître que Saint-Simon, l’auteur des Mémoires, n’a pas connu Chavigny, et qu’écrivant plus de soixante ans après sa mort il n’a raconté ces faits que d'après les conversations de son père, Claude de Saint-Simon. Ce dernier, qui se vantait d’avoir rendu de grands services à la reine Anne d’Autriche en ne livrant pas la ville de Blaye aux frondeurs5, fut cependant tenu jusqu’à sa

1 Mémoires de Conrart, édit. Michaud 4 Voy. plus haut, p. 744, le passage

et Poujouiat, p. 602. souligné. Ces lettres sont conservées dans

’ Ce détail est confirmé par les Mé- les papiers de Mazarin, aux archives des moires du cardinal de Retz, qui dit : « Je le « affaires étrangères, trouvai sans connoissance. » 5 Mémoires de Saint-Simon, édit. Ha-

Mémoires de Saint - Simon , ibid. p. 69. chette, in-8°, t. I, p. 74-75.

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mort dans une sorte de disgrâce. Mazarin , qui avait entre les mains les papiers de Chavigny, y trouva les lettres autographes dans lesquelles Saint- Simon parlait de lui comme d’un homme méprisé et méprisable1; il y vit la preuve d’un complot tramé pour lui enlever le pouvoir et le donner à son ennemi le plus dangereux. De là son aversion contre Saint-Simon, et l’éloignement dans lequel il tint ce courtisan émérite. Il est probable que, trompé dans ses espérances et imputant à Chavigny d’avoir trahi ses secrets, Saint-Simon en conçut une haine violente contre son ancien confident et qu’il fit partager à son fils ses haines comme ses amitiés. Ainsi s’expliquerait cette attaque violente et inattendue contre l’ancien favori de Richelieu par le fils de l’ancien favori de Louis XIII. J’ai cru devoir m’arrêter sur ce point, parce que les Mémoires de Saint-Simon sont très-répandus et jouissent auprès de beaucoup de personnes d’une autorité incontestée. Cet exemple suffit pour prouver qu’on doit soumettre les assertions de cet écrivain à un examen critique avant d’y ajouter foi.

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