‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'OrmessonChapitre 40 sur 83 · lOL'RNAL · texte numérisé non relu

lOL'RNAL

Avril if>f>7. et polUToil donner la pensée d’en augmenter le nombre , avoient proposé au roy de former une nouvelle chambre d'audience pour le jugement de toutes ces causes, et de la composer de deux présidens de la grand'chambre, qui y présideruient alternativement, d'olhciers de la grand’cliambrc et de conseillers des enquestes. Celte résolution avoit esté prise sans la participation des enquestes, dont ibs estoient fort offensés. Il y eut des conférences entre les présidens des enquestes, des députations vers M. Pussort, et enfin cela ne fit rien changer.

Enfin, vers ce temps, le roy jugea le doyenné du conseil en faveur de M. d’Aligre, sur le règlement de i6î5, qui donnoit la préséance aux ordinaires du conseil, du jour de fentrée actuelle au conseil.

Tous les articles du code furent de nouveau revus et corrigés cher M. de .Morangis, avec MM. Pussort, llotman et les autres commis- .saires: et, (juoycpie le roy eust grande impatience de les apporter avant Pasques, ils ne purent estre achevés pour cela, et l'entrée du roy au parlement fut remise au mercredy après la Quasimodo.

Le vendredy saint, M. le chancelier ne tint point le conseil des remissions, où les conseillers d'Elstat et maistres des requestes estoient appelés et assis. Les anciens murmiiruient de ce changement.

Le 20 avril, je fus avec M. le chancelier, en robe de satin, au parlement. Il fut reçu, en la manière accoustumée, par deux conseillers de la grand'chambre, lesquels il attendit, parccqti'il estoit déjà près du parquet des huissiers, et ils n'avoient pas paru. Il y eut grande peine à avoir des bancs pour s’asseoir. Le nombre des conseillers d'Estat et maistres des requestes y estoit grand : MM. de Morangis, d'Estampes, etc. Le roy vint à neuf heures, vestu de noir, accompagné des ducs et mareschaux de France. M. d'Elbeuf y estoit le premier. M. le chancoUer fit sa harangue sur fcxcellence des loys, et la gloire du roy de vouloir policer son l oyaume. M. le premier président parla ensuite fort bien sur les estahUssemens des loys, prit les exemples de Moyse et de Jésus-Christ, et dit des vérités fort deslicatement, en sorte que tout le monde en parut content. L'on fit ensuite la lecture

D’OLIVIEU I.EFÈVRE DOUMESSON.

du code, de U desclaration pour la chambre des audiences, de l’édict A>ril itO;. du domaine, d'une suppression d'office des eaux el forests, et d’une desclaration portant que le roy qui acquerroil des terres payeroit l'indemnitc et les lods el ventes sur le domaine. M. Talon parla ensuite fort bien, mais très longuement, en sorte qu’il fatigua tout le inonde; relevant, sur la fin, l’article du code qui veut que l’on prenne les juges à partie, il demanda qu’il fusl fait registre que le roy avoit dit que ce n’estoit pas qu’il eust sujet de se plaindre des officiers du parlement , et finit par des louanges excessives. Après que M. le chancelier eut prononcé le registmta, le roy se retira.

Durant ce temps-là. Monsieur estoit à la cliambre des comptes avec M. d’Aligre, qui portoit la parole.

M. le duc d’Anguicn estoit à la cour des aydes, où M. Pussort portoit la parole , et estoit accompagné de M. Rouillé ', maislre des re questes, parce que M. de Ij Fosse n’avoil pas voulu marcher après luy, comme il avoit fait, et dont il avoit esté blasmé.

Au sortir de cette cérémonie, le roy alla voir les troupes qui estoient campées dans la plaine d'Ouille, où il demeura durant trois jours, mangeant sous ses tentes, cl où toutes les troupes estoient magnifiques, les officiers y ayant fait beaucoup de despenses. On commença à dire que le roy devoit marcher en campagne au i 5 mai, et qu’il se préparoil pour faire la guerre en Flandres^. Dans ce camp, il dit à M. de Louvois de mander à M. le marquis de Créquy de le venir trouver. Ce retour, sans la participation des ministres, surprit

' Pierre Rouillé, seigneur du Goudrsy el du Plesris.

' Louis XIV parle, dans ses Hémoires (11, 3^5], do rciupresaement que montra 1a noblesse pour accourir sous les drapeaux. La guerre qu'il entreprit avait pour but la conquête des Pays-Bas espagnols, et pour prétexte les droits de la reine sur cette partie des Etats de son père, Philippe IV. La cour fit composer à cette occasion un traité latin des DroiU Je la reine.

On l'a attribué à dilTérents auteurs; mais il est du jurisconsulte Doujat, comme le prouve une lettre autographe de Doujat au chancelier Séguicr. (Bibl. imp. manuscrits fonds Saint-Germain . t. XLI1,P ÿ.) Elle commence ainsi ; ■ Monseigneur, en attendant que Je puisse avoir fhonueur de vous rendre compte des questions qui regardent les droits de la rcyne sur les Pays-Bas, que j*ay traiiies àjond^ea tolin, arec las preimes et autorilét Je eu faite, etc. s

JOURNAL

M*i i6«7- beaucoup de gens. On crut que les nlTairc.s de M. Fouquct s'adoucissoient; niais c’est que M. le marquis de Créquy est très capable de commander des troupes, et le roy luy vouloit donner le commandement d’un corps d'armée. Dans le camp, le roy nomma les lieutenans généraux de ses armées, les marcsciiaux et les aydes de camp, et les clioisit sans aucune autre raison apparente que celle du mérite. Tout Paris alla voir ces troupes.

Le vendredy a 2 avril, M. de Sainte-Mélcne mourut subitement. Il avoit esté bien malade; mais il se restablissoil, et le mal le prit dans la rue Saint-Antoine, allant à la promenade en carrosse. Cette mort sy prompte lit Tort discourir sur les histoires passées. L’on observa qu’il estoit tombé en foiblessc devant la Bastille. Plusieurs personnes tie créance m’ont dit (jue, plus de trois mois devant sa mort, il se justifioit à tous ceux (pii le voyoieni du procès de .M. Fouquet; il ne parloit d’autre chose. L’on prélendoit cpi’il estoit mort de chagrin d’avoir esté trompé dans les rescompenscs qui luy avoient esté promises. Lnc personne de condition ne voulut pas soulTrir que son corps deineurast en despost à Saint -Jean, dans .sa chapelle, à cause du procès.

Le 2 mai, je fus à Saint-Germain me monstrer. Je fis un compliment à M. Colbert, sur ce (pi’il avoit ordonné le remboursement entier à Pinson, .sçachaiit que c’e.stoit moy (jui devois en recevoir l'argent. 11 me dit ({ue c’estoit une justice qu’il faisoit à tout le monde esgalcment. Je luy dis (pie je la recevois comme une grâce. Je vis M. le iiiarijuis de Cré(|uy. qui m’embrassa et me fit bien de l’amitié sur les choses passées.

(ie inesme jour, les places du conseil furent données, sçavoir : celle de M. de Machault, à M. Voisin, avec condition qu’il marcheroit, après M. Pussort; et le roy jugea que doresnavant ceux qui entreroient dans le conseil n’aurôient de rang (pie du jour qu’ils y . entreroient actuellement, et les ordinaires avant les semestres, et ce par la considération de M. Pussort, qui ne veut pas céder aux inaistres des rerpiestes plus anciens que luy.

D'OLIVIER LEFÈVRE D'ORMEÜSON.

Dans ce temps arrivèrent les nouvelles de la chute de la ville de m»; i6«7 Raguse par un tremblement de terre. D’une république très nombreuse il n’est pas resté six cents hommes. Le cadet de M. Bailly, allant à Constantinople , s’y cstoit arreslé avec l’ambassadeur de Hollande; ils y périrent tous. Le fils de M. Balthazard, estant logé dans la mesme maison, fut trouvé la teste entre des solives, les bras pris d’un costé, les cheveux de l’autre, sans qu’il cust pu se remuer, et il demeura en cet estât deux jours. Il fut sauvé par son valet de chambre, qui, estant dans la cave, trouva moyen de sortir, et fut surpris ne voyant plus de maisons debout. 11 vit six cordeliers qui s’enfuyoient; il les pria de secourir son maistre, et avec leur ayde, après bien des ruines destournées, Balthazard fut sauvé et les autres trouvés morts. 11 y a peu d’exemples plus extraordinaires que celuy-là.

En ce temps-là mourut de langueur M. de Férlol, conseiller à Metz. Cette mort assez prompte d’un homme dans la force de l’age fut imputée à vengeance du ciel. 11 a voit esté l’un des juges de M. Fouquet, et avoit opiné à la mort. L’on en discourut encore par le monde, et l’on disoit qu’il estoit mort de langueur, se voyant sans rescompense et trompé des promesses ou de ses espérances. Il avoit désiré la charge de lieutenant criminel.

Le 1 3 mai , je fus à Saint-Germain prendre congé. Je vis M. de Turenne, qui me tesmoigna beaucoup d’amitié.

Le roy partit le 1 6 mai avec toute la cour, et alla coucher à Chainplasli’eux, où M. le président le reçut et le traita magnifiquement. Foubliois que le parlement allant prendre congé du roy, et, M. le procureur général se retirant, fut rappelé, et le roy luy dit qu’il luy permettoit de se défaire de sa charge en faveur de son dis ' ; ce qui fut fort approuvé dans le monde. Le roy alla coucher à Liancourt; de là, à Breteuil et à Amiens^, où il assembla ses troupes, et marcha avec la reyne jusques à Péronne, d’où elle revint à Compiègne, et Sa

' .\chillc de (lariH}- se démit, en cfTct, à ceUe époque, de la charge du procureur général en Paveur de son iils, qui portait les mêmes noms.

’ Voy. sur ce voyage de la cour les Mémoires de Mademoiselle, à l'année 1667.

Mai i6fi7. Majesté marcha au Castelel, de là au Quesnoy, et enfin à Charleroy, que les ennemis avoient abandonné, ne le pouvant dcircndre'. Les ennemis firent publier, à Amiens, des placards fort horribles contre le roy. Le roy les lut et dit à M, de Villeroy que c’estoient des vers à sa louange.

Le samedy i4 mai, les lettres d’érection de la terre de Vaujours en duché, en faveur de M**' de La Vallière et de .sa fille, que le roy avoue pour estre à luy, furent vérifiées sous le nom de La Vallière, en sorte qu’on l'appelle M“' la duchesse de La Vallière*.

M. le chancelier partit le 3o mai, le lendemain de la Pcntecoste, pour aller à Compiègne. Le a 8 mai, veille de la Pentecostc, je fiis à Amboillc; le lendemain à Chessy; le jour d’après au Pont-aux-Dames , voir ma fille, qui me parut fort gaye et contente, ayant de l’esprit et estant très flatteuse et caressante. J’en fus fort satisfait. Le mardy, je retournai à Amboille, ayant disné à Che.ssy avec MM. de Nesmond, qui estoient venus de Couheron, et le mercredy je revins à Paris. Durant tout ce voyage, il fit très mauvais temps, froid et pluvieux. Au retour, j’appris que le roy s’estoit arresté à Charleroy pour le réparer et faire reposer l’armée, qui avoit extraordinairement fatigué, les esquipages n’ayant pas suivi, aucun des plus grands seigneurs n’ayant changé de linge ny couché en lit durant onze jours, et le roy mesme ayant couché dans son carrosse.

J’appris que la négociation de Breda’ ne s’avançoit pas trop, et l’on disoit que le roy se joignoit avec les Anglois pour faire reslahlir par les Ilollandois le prince d’Orange; ce dont ils estoient fort contristés. M. de Riheyre a acheté la charge de maistre des requestes de M. Voisin, avec soixante mille livres de jK)t de vin; M. Marin*, celle de M. Amelot-Chaillou, moyennant soixante-deux mille livres;

* Cliarlcroi se remlit le 3 juin 1667.

’ Voy. AUmoirei de Louit XIV, t. II .

p. 390 cl suiv.

* Il s'agit de la négociation qui termina la guerre entre l'Angleterre et la Hol-

lande. (Voy. Mémoiret de l^ouis XIV, t. Il , p. 386.)

* Ârnoul Marin, soigneur de La Châtaigneraie, roru maître des requêtes le I 1 juin 1667.

D*0L1V1ER LEFÈVRE D'ORMESSÜN.

M. ci’Inal', celle de M. d'Avaux, et l’on dit M. Turgot*. celle de iulti 1667. M. Tallcmanl, soixante-cinq mille livres. Mais ce traité ne se desclare pas encore.

Nouvelles vnnrent que la reyne csloit mandée d'aller à Ave.snes, où le roy se rondoit, en attendant que Charleroy fust réparé , dont on donnoit le gouvernement à Montai, cy-devant gouverneur de Rocroy pour M. le Prince. Chacun fait des commentaires sur ce voyage; on dit que c’est pour recevoir des places qui veulent reconnoistre la reyne. M"” de La Vallière y a esté aussy, et l’on a prétendu (ju’ellc n’estoit pas mandée Nouvelles sont aussy arrivées de la mort de la reyne de Pologne et de la mort du pape*.

M"” Deshameaux m’a dit que M. Jeannin estoit parti pour aller à Limoges, et, quoyque M. de Turenne eust obtenu pour M. de Guéuégaud d’aller dans une de ses terres eu Normandie, néanimoins elle n’avoit pu obtenir la raesme grâce en faveur de M. Jeannin, ny de M. de La Baziniére; qu'ils alloient é Limoges et qu'ils avoient esté mis hors de la Bastille avec celte condition.

Le dimanche 1 a juin, M. Boisléve fut arresté prisonnier et conduit au Chastelet; il estoit venu sur la parole de M. de Fontenay, mais l’on dit qu’il avoit parlé fort insolemment. Ainsy le voilà pris.

La reyne est revenue le ao à Compiègne, et l’on a dit qvie le roy marchoit pour assiéger une place; que les Lorrains, au nombre de trois mille hommes, avoient joint .M. d’Artagnan avec cinq cens chevaux, et qu'ils mareboient à Arras.

Le mesme jour, je fus disner au Temple, au festin des chevaliers.

C’estoil M. le commandeur de Berrieu, comme trésorier de l’ordre, qui en faisoitla despense, à cause que c’est l’ordre quijouist du grand prieuré. M. le commandeur de Souvré, grand prieur, y e.stoit, ainsy

‘ Jean .ànluine de Meuiiej. seigneur d'inral, reçu maître des requêtes le )S mai 1667. Il a été plusieurs fois ques tion de son père tlans le tome I du Journal d Olivier d'Ormesson; >oj<>2 entre autre» p. h. note a

* Dominique Turgot fut reçu niaitn* des requêtes la même année.

* Comp. les Mémoires de Mademoiselle , à rnnnéc 1667.

* Alexandre VII (Chigi) était mort le 16 mars 1667.

508 JOURNAL

Juin 1G67. que MM. le inaresclial d’Alhiet, président de Noviou, de Breleuil, Brillac, de Bonnelles et moy, et nombre de cbcvaliers.

M. le ninrcschal d’Aumont a pris Bergues où M. de Saint-Lieu a esté fort blessé , et depuis en est mort. Ensuite il a pris Fumes*, et, voulant aller à Dixnuide, il a reçu ordre de revenir .sur la rivière du Lys.

Le a 3 juin, le matin, au Palais, pour faire plaider ma cause pour la rente de six cent soixante-quatre livres due sur l'hostel de Saint- Deuys par le cardinal de Retz; MM. Loumeau et Billard plaidèrent pour le Temple, et M. Isalis pour moy. L’affaire a esté commencée. J’ay sçu que les nouvelles e.stoient arrivées du siège de Tournay. L’on parle différemment de la négociation d’Angleterre. J’ay appris un démeslé de M. le prociu'eur général, lequel estant à la Tournelle, se plaignit qu’on avoit blasmé ses conclusions et qu’on avoit dit qu’elles estoient d’un jeune pi-ocureur général, et, chacun désavouant cela, il dit à M. de Saint-Gilles’ que c’estoit luy qui l’avoit dit, et M. de Saint-Gilles luy ayant répliqué, l’on avoit rompu le discoure.

Le 26 juin, nouvelles arrivèrent de la prise de Tournay, qui s’estoit rendu le 18 juin*, troisième jour de la tranchée ouverte; que le roy avoit esté au hasard d’estre blessé d’un boulet de canon, qui avoit ble.ssé un cheval d’un de ses pages qui estoit derrière luy. L’on disoit encore qu’Oudenardc ’ s’estoit rendue, et que le roy alloit à Courtray. Le marquis de Charost a servi deux jours comme capitaine des gardes. La manière de son rcstablissement est à remarquer : le ' roy entrant à la tranchée, le comte de Charost luy osta son chapeau, bordé et remarquable, et luy donna le sien, di.sant : « Mon malstre,

' Bcrg-Sîiinl-Vinox »c rendit le 6 juin.

‘ Fumes fut pris le la juin.

’ Daniau ou Danjau de Saint-Gilles.

• lùsprit assez doux et de mœurs agrc^'ables ; ]>eu .'ippliqucaiix alTaires du Palais, n'a^ant un soin ni trop ardent ni trop remi-s des sciences particulières; de beaucoup de probité et de [leu d'ambition; lent en ses actions, attaché à son domestique, et ne

voyant le grand monde qu'aulanl que l'obligation de bienséance le peut permettre. > {Tableau du parlement.)

' L'Art de vérifier les dates place la prise de Tournay leaG juin, et parait avoir confondu le jour où parvint la nouvelle avec celui où la ville fut pri.se.

' La ville d'Oudenarde ne fut prise que le 3i juillet.

D'OLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON. 50i»

il ne ge faut faire remarquer, et puis c’est à ma teste à parer la Juilirt iC6;. vostre. » Le roy ayant trouvé cette franchise bonne, le comte de Charost dit : • Mais si cela arrivoit, que feroit Vostre Majesté pour ce pauvTe garçon? » monstrant son fils. Le roy luy dit : « Je luy donnerois le bastoii , ■ et en mesme temps il le luy donna.

Le i" juillet, M. de Bar me dit que les Hollandois avoient fait une descente dans rcmbouchurc do la Tamise, avoient surpris les vaisseaux anglois, mal gardés; qu'ils en avoient brusié plusieurs et emmené vingt-quatre dans les ports de Hollande. C’est un avantage considérable dans cette conjoncture que l’on dit que la paix d’Angleterre est hors d’espérance et que tout est rompu.

L’on dit que M. de Turenne et M. de Louvois sont de bonne intelligence et admirablement bien auprès du roy, et que la fortune de M. Colbert baisse. Beaucoup sont persuadés que dans le mois d’aoust il doit tomber, et, quoyque je ne croye pas ces imaginations, j’ay voulu les marquer.

L’on pense que le cardinal François Barberin, doyen des cardinaux, sera pape.

Ce mesme jour, il fut chanté le Te Dcam, k Nostre-Dame, pour la prise de Toumay; les compagnies souveraines y assistèrent.

Ce mesme jour, je fus voir M. de Rocquesante, revenu depuis quelque temps de Quimper-Corentin, malade. Je le trouvai très foibic avec M” sa femme, qui est bien faite et de bonne grâce. Il tesmoigua une grande joye de me voir, et commença è me parler du procès de M. Fouquet, dont il a encore l’esprit bien plein. Il me dit que Noguès luy avoit dit sur le fait des récusations qu’il falloit se rclascher en ce point pour se réserver sur le jugement, pareequ’il ne croyoit pas pouvoir estre de l’avis de la mort; que Foucault l'avoit sollicité 4c se rendre sçavant dans ce procès pour me contredire, et luy avoit dit que l’on ne faisoit pas fort sur les pensions ny sur le projet; qu’on luy avoit proposé de le mettre rapporteur au lieu de M. de Sainte- Hélène pour prendre l’avis contraire au mien, et enfin qu’il avoit vu tant d’infamie dans la conduite de cette affaire, qu’il en avoit eu hor-

JOURNAL

Jmiiri ibli; reur; que Berryer luy avoit dit qu'il le verroil grand seigneur, s’il le vovdoit croire. Le soir, chei M. le premier pr<isident.

Le samcdy i juillet, le matin, citez M. de Morangi-s, qui, me parlant de la sévérité trop grande du gouvernement, me dit que cette .sévérité tourneroit contre eux, et qu’il avoit remai'qué la vérité de cette sentence : In qua mensara menti faeritis, remetielur mbit'; que M. de Marillac estoit un très homme de bien, mais très sévère; qu’il avoit esté traité sévèrement ; M. de Chasteauneul de mesme , et au contraire M. d’Aligrc, qui estoit doux, avoit esté traité doucement ; que M. de Montmorency avoit eu le cou coupé dans Toulouse, à cause que son père et son grand père avoient fait couper des testes avec de grandes sévérités dans le Languedoc; qu’il avoit ouy dire à un homme qui l’avoit ouy de la bouche de M. le président de Thou *, qu’ayant esté un des commissaires de la Mole et de Coconnas et les ayant condamnés à mort pour avoir sçu le dessein de M. d’Anjou et du roy de Navarre, et ne l’avoir pas révélé, rentrant chez luy, il dil à sa femme, cet homme présent: > J’ay esté d’avis de condamner è mort ces deux hommes, et il m’en reste du scrupule, et je prie Dieu qu’il en fasse tomber la punition sur moy et non sur mes enfans; > et que l’on avoit dit que le pctit-iils avoit esté condamné à mort par la mesme maxime et injustement.

Après le disner, j’ay vu une relation de M. Fly, de Calais, de l'action des llollandois, lesquels estant entrés dans la Tamise, avoient rompu la chaisne qui fermoit la rivière, avoient surpris les vaisseaux .sans esquipages, avoient bruslé les uns et emmené plusieurs frégates, et, entre autres, le plus grand vaisseau d’Angleterre, appelé le Charles; avoient mis à terre six à sept cens hommes qui avoient pris et hnislé deux chasleaux où estoient les magasins, et enlevé les canons; que le roy estoit accouru au secours avec des troupes, mais trop tard, et

* Evangel. itcund. Murcam , cap. IV, ». ai.

* ChristopKe de l'hou fut nommé premier président en 1 56a . et mourut en

1 5Aa. C’est le pere du célèbre historien . Jacques-Auguste de ‘lltou.

* Ils furent condamnés et exécutés en 1674. (Voy- de Thou. liv, tvn )

avoit vu le» HoUaudois emmener son beau vaisseau et mettre siu' son grand mast le pavillon de Hollande.

Le lundy 4 juillet, le cardinal de Retz perdit sa cause, et l’on ordonna ce que je souhaitois, qui estoit que ma maison fust descliargée de la rente. Les nouvelles vinrent que le cardinal Rospigliosi ' estoit cslu pape, dont chacun est fort content, ayant la réputation d’estre homme de bien et habile. L’on avoit dit durant le conclave que, sy Dieu s’en mesloit, Rospigliosi seroit pape; sy les hommes, le cardinal Rarherin; sy le diable, le cardinal....’; que le peuple avoit voulu piller la maison du cardinal Chigi ’, à cause des grandes impositions mises, niesme sur le blé. Nouvelles sont arrivées du .siège de Douay, du a 9 juin.

Le jeudy 7 juillet, nouvelles arrivèrent de la prise de Douay*; cpie les escoliers et les religieux mesmes avoient pris les armes pour se deffendre, et avoient fait fort grand feu, et que le roy y avoit perdu du monde, etl’on nomme beaucoup de personnes de condition, volontaires et officiers, ou morts ou blessés, dont Noisy-Maupeoii est bien bles.sé à la teste. A ce siège, le roy et Monsieur ont esté à la tranchée comme des soldats, et l’on dit que Rrissac, lieutenant des gardes du corps, a esté blessé à la cuisse d’un coup de fauconneau .auprès du roy. Monsieur arriva ce mesme jour à Saint-Cloud, où Madame avoit pensé mourir d’une fausse couche. Le roy doit arriver demain à Compiègue , où il demeurei'a pendant quinze jours de repos qu’il donne à son armée.

Le samedy 9 juillet, je fus à Amboille avec ma femme, et je revins seul le lundy matin.

Après le disner, je fus à la conférence chez M. le premier président, où M. Pellisson nous dit l’histoire de la vie de Torqualo Tasso, né dans le duché de Naples, le plus grand poète de son siècle.

* U prit le nom de Clément IX, et ré* * Neveu du dernier pape, Alexandre gna de 1667 i 1669. VII.

' Le nom du cardinal a été laissé un * La ville de Douai se rendit le 6 juilblailc dans le manuscrit. lel.

Jtitilrl 1667.

JOURNAL

Jniliri 1667. Le parlemcnl avoit le matin dcslibéré de députer vere le roy, pour luy faire des remonstranccs sur ce qu'il s’expose à la tranchée comme un soldat, et le supplier de se conserver, et l’on envoya au roy pour sravoir s’il auroit agréable que le parlement députast'.

Le mardy matin mourut M. Jean Doublet, beau-frère de M**“ Doublet; il avoit esté dans les grandes affaires, et par la révocation des prests il avoit esté ruiné. Le soir, chez M“* Besnard et M. de Marillac, avocat général. Le mercredy, voir M. de Rocquesante.

Le jeudy i4 juillet, je fus avec M. le premier président, à Compiègne, dans son carrosse. Estoient avec luy, MM. de Lamoignon’ et de Basville’, La Chapelle, La Martinière et moy, ayant un relay à Louvre, et les chevaux de M. de Ficubet à Verberoy. Nous arrivasmes à Compiègne à huit heures et demye du soir, après neuf heures de marche. Le soir, MM. Boucherat et Besnard nous dirent que le roy estoit fort gay ; qu’il avoit donné l'abbaye de Sainl-Ouen de Rouen à M. d’Albret, et une de douze mille livres de rente à M. de La Rochefoucauld, pour l'un de ses enfans, et ce, d'une manière la plus plus obligeante qu'il se pouvoit; que Coiirtray estoit investi par M. le inareschal d’Aumont, du samedy précédent; que le roy retoumoit à l’armée mardy prochain, menoit la reyne A Douay, et envoyoit M. le dauphin à Saint-Germain, et que le conseil revenoil à Paris; que le roy avoit esté bien ayse de la deslibération du parlement, et qu’il s'estoit exposé à Douay sy fort, que, dans la tranchée, le marquis de Gesvres estant devant luy et M. de Turenne derrière, il estoit venu

' On voil pAT la sutlc que celte démarche du parlement fut agréable au roi. Il parait loolefoi» qu'il ne voulut pas recevoir U députation. On Ut dans ses Mémoires : « Je refusai les harangues que me voulut faire le parlement pour me congratuler de mes conquestes , qui ne sembloleitt pas encore asses grandes pour en recevoir des applaudissemens publics. > (Af/morres

ée Loau XfV,l- II. p 3o6 }

* Chrétioii-F rançois de Lamoignon , fiU du premier président, fut re^u avocat gé néral et ensuite président à mortier au parlement de Paris; il mourut le 7 août

’ Micolas de Lamoignon . seigneur de Basville, fut reçu maître des roquétes le 3o novembre 1673. Il fut dans la suite intendant du Languedoc. (Voy. ce qu'en dit .Saint-Simon. Afèntoirci. l. IV. p. 1 13.)

DOLIVIER LEFEVRE DORMESSON.

deux boulets de canon qui avoient passé, l’un devant, l’autre derrière eux; qu'il avoit dit tout haut que Don Castel Rodrigue ' avoit dit à plusieurs officiers que, s’il n’avoit pas assez de troupes pour arrester le roy, l’on Irouvcroit un second Ravaillac en France. Cette parole est exécrable. L’on raconte que l'on avoit esté averti d’un liomuac qui s’estoit présenté au gouverneur de Valenciennes, et avoit nlTert de se dévouer pour le salut de la Flandre , si l’on vouloit assurer du bien à sa femme et à scs enfans. Castel Rodrigue a fait une autre brutalité honteuse 6 un cavalier; il a fait ruiner toutes les glacières, afin d'oster au roy la satisfaction de boire à la glace. Le soir, M. Besnard nous lit très grande chère et nous donna des lits.

Le vendredy |5 juillet, dès le matin, je lis la moitié du tour de la ville sur le rempart, pour reeonnoi.strc le pays, qui est fort bien, la ville estant située le long de la rivière d’Oise, dans laquelle celle d’Aisne se joint à un quart de lieue audessus. Je fu.s entendre la messe aux Minimes. Je vis ensuite M. l’archevcsque de Paris, avec lequel ayant rejoint M. le premier président aux Jacobins, j'y saluai M. d’.Albret. De là, nous fusmes chez M. le chancelier et puis chez M. de Cliarost , M. de Verneuil, et ensuite au chasteau, où je vis habiller le roy. 11 me regarda plusieurs fois et paroissolt fort gay, entretenant M. le Prince. L'on dit que les ennemis avoient jeté deux cents hommes dans Courtray; tpie M. du Brouté estoit mort. Le roy n’en tesmoigna rien. M. le premier président eut audience ensuite, mais elle ne fut pas longue; cl le roy le remit après le disner. Nous disnasmes chez M. Besnard, puis rctournasmes au chasteau, où M. le premier président fut une heure avec le roy. Au sortir, nous montasmes en •arrosse, et M. le duc de la Rochefoucauld revint avec nous, et nous arrivasmes à Paris à une heure après minuit. Durant le chemin, M. le duc de la Rochefoucauld nous dit beaucoup d’histoires des troubles et des intrigues admirables, et il s’explique fort bien. Ce mesme jour, l’abbé de Rospigliusi* devoit arriver à Compïègne.

‘ Cs.«le|.Ro<lri|;o, gouverneur espagnol * ^eveu du pape Clément IX, récem. dés Pays llas. ment élu.

JOURNAL

Jiiillrt 1667. Le mardy 1 9 juillet, je fus avec M, le premier président promener  la Barre, où M. Robert luy donna une magnifique collation. Toute sa famille y estoit, M. l’évesque de Bayeux, M. de Petit-Marais et mov. Ce inesme jour, le roy partit de Compiègne, et l'abbé de Rospigliosi arriva à Paris, où l’on fit par toute la ville des feux de jove. Il est fort bien reçu, pareeque le cardinal son oncle doit au roy son eslévation à la papauté, estant certain que M. le duc de Chaulnes ayant dit au cardinal Guisy que le roy désiroit que le cardinal Rospigliosi fust pape, et qu'il luy demandoit pour cela ses sulTrages, Guisy répliqua que ce cardinal n'estoit pas de ses amis; que néantmoins, pour maripier sa soumission aux ordres du roy, dont il espérait la protection, il promettoit que Rospigliosi serait pape le lendemain. Eu eOTet, il alla trouver Rospigliosi, luy dit ce qu’il avoit promis ù M. le duc de Chaulnes, et qu'il ne fai.soit aucune capitulation avec luy, sinon qu’il le croyoit honnesie homme. A quoy Rospigliosi répliqua qu’il en userait en homme d'honneur; et, en effet, il fut eslu le lendemain. L’on raconte que le pape a diminué les impositions de cinq cent mille escus et osté sa garde, di.sant qu'il n'en vouloit avoir d’autre que celle du peuple romain.

M. le prince d’Espinoy' et...’, revenant blessés en France, ont esté faits prisonniers, et Lamezan tué en cette occasion. M. le Duc, M. d’Aruiagnac et M. de Bouillon retournant à l’armée, ont pensé estre faits prisonniers, et sans Des Roches, capitaine des gardes de M. le Prince, qui s’avança pour reconnoistre les ennemis et donner avis à M. le Duc par un coup de pistolet qu’il devoit se retirer, il auroit esté pris, et, en elfet. Des Roches est demeuré prisonnier.

Le jeudy 2 1 juillet, nouvelles arrivèrent de la prise de Courtray, ville et citadelle, par l'armée commandée par le mareschal d'Aumont ’.

Le samedy 3 3 juillet, je fus avec M. le premier président a Bas-

' Alexandre - (iiiillaunre de Melun , * Le nom est resté en blanc dans le

prince d'Lapinoy, man|uia de Ron- mamucrit.

haix, etc. mûri le iG février 1679. * Courtray se rendit te 18 juillet.

D’OLIVIEH LEFÈVRE D’ÜUMESSON,

ville; nous soupasmes à Ollainville, où M. de Marillac se porte mieux Aoùi iG<>7. que l’on ne pouvoil espérer, et toute sa famille.

Le dimanche a4, je passai la matinée avec M. le premier président dans ses jardins et à sa paroisse, où il fit ses dévotions. Après le disner, nous allasmes promener à Cinq-Sols; c’est une terre trc.s agréable, qui luy vient de la confiscation de Fargucs, à cause du domaine de MontUierry et de Limours, dont il jouit, et qui luy est confinnée, le roy luy ayant fait don dos sommes auxquelles Fargues avoit esté condamné pour re.stltulions*. Le limdy, nous revinsmes à Paris.

Le jeudy a8 juillet, au Palais, à l'audience de la cause du sieur Mailly, qu’on prétend supposé ou adultérin, pour lequel M. de Basville doit plaider. M. Robert plaide pour la dame Des Rues, qui est sa tante et héritière de cette succession. Il fit fort bien.

Ap res le disner, à l'acte du fils de M. Colbert, aux Jésuites. M. Pussort et luy m’avoient apporté une tliése. M. le Prince estoit au milieu, devant la chaire du respondant, M. l'arcbevesque audessus de M. le chancelier et de M. le premier président, ensuite les présidons. Les évesques n’y vinrent point; tout Paris estoit à cet acte.

Le mardy 3 aoust, je fus voir M. le grand prieur, qui me pria de disner avec M. l’abbé Rospigliosi. Je vis la croix de diamans (jue le roy luy donnoit; elle est de cinq gros diamans très beaux. Cet abbé est le neveu du pape: il a logé chez M. le grand prieur et il a reçu du roy toutes leâ marques d’amitié possibles. Je ne sçais si M. le grand prieur luy avoit parlé de moy; mais il me fit assez d’accueil et but à ma santé. M. l’abbé Le Tellieç y disna. L’abbé Siri®, Italien, qui escrit l’histoire, parlant des princes du sang, dit qu’ils n’esloicnt pas

' D'après Leiuüntcy, Piecet jiulijicaltvrs, n* II, è la suite de l'Essai sur rélabli.sscnicnt iiionarcliique de Louis XfV. ces sommes s'élevaient à 35o,uoo livres.

’ Viltorio Siri, historien, auteur du Mercure et des Mémoires secrets, mort en 1685 Cet écrivain n'avait pas droit de

parler d'indépendance; il toucliuil une pension secrète de Louis XIV, comme le prouvent les ordonnances de comptant conservées à la Bibliothèque im|>ériale, ms. t. VIII de la collection qui porte pour titre Procès de Fouquet. (Suppléin. franç. ii‘ .36.)

516 JOURNAL

♦exil 1667. heureux estant sujets, et que M. le Prince estoit uhligé <le faire sa cour aux ministres et à leurs commis; que M. le Prince avoit besoin de M. Picon, et qu'il estait obligé de faire mille bassesses indignes d’un grand seigneur, et qu’il ne disoit tout ce qu’iP pensoit. M. l’abbé Le Tellicr l'ayant pressé de le dire, il ajouta qu’il vouloit parler de son sermon dans l’église des Jésuites; que M. le Prince avoit esté obligé de venir exprès de Saint-Germain pour f entendre , et de revenir le lendemain pour luy en faire des complimens. L’abbé Le TeUier demeura surpris de ce discours et le tourna en raillerie; il fallut rire de celte extravagance. L’abbé Siri ajouta que M. le Prince avoit esté é l’acte du lils de M. Colbert tout le premier, pour se monstrer, traita cela de ridicule, et néantmoins M. l'abbé Ro.spigliosi y avoit esté. Cela marque le peu de jugement de cet historien.

Le jeudy 4 aoust, je fus à l'audience du parlement, où M. de Basville plaida très bien et avec tout le succès qu’il pouvoit espérer. J’appris la mort subite de M. de Cbaumont, conseiller d’Estat ordinaire. .Après le disncr, je fus visiter M. l’abbé, son fds; de là, au collège d’Harcourt, à l’acte du second fils de M. Besnard, qui Ht admirablement bien. Il n’y a aucunes nouvelles, sinon la prise d’Oudeuarde ', le retour de la reyne à Arras, la marche de l’armée. On parle du siège de Dendermonde. J’ay envoyé mon placet pour la place du conseil à M. le marquis de Nogenl, pour le présenter au roy. J’ay e.scrit à M. de Turenne et à M. Le Tellier.

Le mercredy 10 aoust, à la tragédie des Jésuites, Fanchon’ eut le prix des vers, le premier accessit de prose latine et le premier accessit de prose grecque, et il fait bien à présent, ayant esté deux fois le premier empereur de sa classe, et à présent il est dictateur. Ce m’est un grand sujet de joye de le voir bien faire.

Le jeudy i 1 aoust, je fus à l’audience pour l’aifaire du sieur de .\lailly. M. Talon parla fort bien et conclut en faveur du sieur de Mailly; tous les juges, à la réserve de deux, furent pour luy, et par l’arrest la dame Des Rues perdit sa cause.

' OuUenarde >e rendit le 3 1 juillet. ’ Français d'Ormesson, lil* d'Olivier.

D’OLIVJER LEFÈVRE D'ORMESSON.

Le saineily i3 aoust, à Amboille, après avoir escrit une seconde Aooi 1667. fois à M. de Turenne, sur la place de M. de Chaumont. Le lundy, fcsle de l’Assomption; il y eut des violons et la feste y fut belle, après que le service y eut esté fait avec beaucoup de dévotion et grande affluence de peuple.

Le niardy 16 aoust, feste de Saint-Rocb; tout le peuple fcsta, nonobstant le retranchement de cette feste '. M. le chancelier donna conseil cl le Chastelct entra, mais non le parlement. Les nouvelles furent conrimiées du siège de Lille, le roy s’estant retiré de devant Dendermonde L'on considère le siège de Lille comme un grand siège. L'on fait deux lignes de circonvallation et de contrevallation.

M. le marescLal d’Aumont est près d'Oudeuarde avec un corps d’armée pour oh-server les ennemis qui s’assemblent. J’appris que \L de V'aubrun s’estant avancé avec un corps de deux cent quatre-vingts chevaux jusques à dix lieues audelè de Charleroy, près de Bruxelles, fut rencontré par le prince de Ligne avec deux mille chevaux , de sorte que, .se voyant sans retraite, il prit le parti de .se bien battre. En effet, toute sa troupe se mesla, l’espée i la main, parmy les ennemis, et ils furent tous ou tués ou pris: il fut pris et mené à Bruxelles. Nous estions fort eu peine de M. de Sanzé, qui esloit de cette troupe et que l'on disoit pris et non blessé.

Ce jour, je rapportai deux grandes affaires, l’une pour le .sieur de La Roche, conseiller au parlement de Toulouse, l’autre pour la <lame de Mezières, Guilard, Chauveau, créanciers de Thomas, et le sieur Comère, conseiller au parlement de Toulouse.

Lejeudy 18 aoust, il fit un orage très grand è midy, et jamais il n’a tombé tant d'eau en une heure. Le tonnerre chut, comme il avoit fait le samedy précédent au marché aux Chevaux, où il avoit tué deux hommes, une femme et un mulet.

Le 22 aoust, je reçus lettre de M. Le Tellier, en re.sponse de celle que je luy avois escritc sur la place au conseil, vacante par la mort

* Voy. plus haut. p. 477. la supprps- * Voyci, sur celle retraite, Mémoim sien de dix -sept fûtes. de Loais .Y/E, t. Il, p. 3 10.

JOURNAL

A«ùi 1667. de M. de Cliaumont. Elle me niarquoit comme le roy avoit donné cette place à M. Du Gué , et celle de semestre de M. Du Gué à M. Courlin, l'ambassadeur, auquel le roy avoit promis une place. Au surplus, cette lettre estoil fort civile.

Le jeudy aS aoust, je fus à Livry voir M. l'abbé de Colanges et M"* de Sévigné. Y arrivèrent M. d'Andilly* et M"' Duplessis de Guénégaud. M. d'.Andilly m’embrassa croyant saluer l’abbé. Après, ayant appris mon nom et répliqué si j’estois le vray d’Ormesson, il me fil mille nouvelles embras.sades avec des tesmoignages d'estime et d’amitié les plus obligeans du monde. M. d’Andilly me dit avoir quatrevingts ans; il se poiie fort bien et il agit avec un feu admirable. Il fallut parler du procès de M. Fouquel et de toutes les circonstances de cette affaire. La conversation fut très agréable. Il retourna à Fresnes avec M"” Duplessis, et moy à Paris. L’on parla comme M. le Prince estoit allé à Douay voir M. le Duc son fils, qui esloit malade d’une fièvre.

Le dimanche a 8 aoust, ayant appris que M. de 1-ezeau avoit este fort malade et en péril, je vis .M. le premier président, qui en escrivit aussytost à M. de Turenne fort obligeamment. M. üouclicrat lit de mesrae, et j'envoyai ces lettres à M. Piètre pour les faire rendre sûrement à M. de Turenne. M. le premier président ayant jugé nécessaire d’en informer M. Le Tcllier, et par conséquent M. Le Pelletier, il se chargea de luy en parler; ce qu’il fit, et le soir il me dit comme M. Le Pelletier s'estoit encore plaint de ce qui s’estoit passé , mais qu'il feroit son devoir; qu’il ne vouloit pas se ntanquer à luy-mesme; qu’il devolt se faire payer ses dettes, et enfin il dit qu’il en escriroit. et des le soir il vint au logis pour me voir.

Le lundy 29 aoust, M. Le Pelletier me vint voir et me demanda l’estât de mes affaires, ayant occasion d’en escrire. Je luy dis simplement l’estât de la santé de M. de Lezeau, et que M. le premier président avoit eu la bonté de vouloir agir. Il me répliqua qu'il feroit son

’ Robert Anuiuld d'Andilly , né en moires et plusieurs Autres ouvrage», entre

i588. mort en 1674. 11 a laissé dea mé* autres une traduction de Josépbe

D’OUVIER I.EFEVRE D'ORMESSON.

devoir; qu'il u’ouLlioit point ses obligations et, sans s’expliquer da- Srin.mb. iS«;. vantage, il s’en alla, n'ayant pas levé les yeux pour voir les accommodenaens de ma maison ny m'en dit^ un seul mot.

Le mardy 3o aoust, les nouvelles arrivèrent de la prise de Lille'; que le roy estoit entré le dimanche matin, les assiégés ayant esté estonnés de voir que la contrescarpe et la demye lune avoient esté emportées brusquement. 11 est vray qu’il y avoit eu beaucoup d'officiers et soldats du régiment des gardes tués et blessés. Cette prise donne beaucoup de joye comme d’une place très importante.

Le mercredy 3 1 aoust, nouvelles vinrent d’une grande défaite des ennemis par M. le marquis de Créquy et que le roy avoit esté averti que l'on estoit aux mains, y avoit couru, mais trop tard, et qu’il y avoit eu beaucoup de prisonniers. L’on crut que cela pourroit rebirder le retour du roy.

Le jeudy i“ septembre, le parlement députa pour aller féliciter le roy de son retour, et résolut d’aller audevant de luy le plus loin qu’il pourroit. Cette députation extraordinaire et sans exemple avoit esté proposée, parecque le roy avoit fait tesmoigner à M. le premier président qu’il le soiihaitoit’.

Le dimanche 4 septembre, les députés do toutes les cours souveraines partirent pour aller coucher à Senlis. Avant que de partir, M. le premier président dit i M. Boucherai et à moy le mariage qu’il faisoit de sa fille avec M. le procureur général*. J’en fus très surpris, vu ce que M. le procureur général avoit dit lorsqu’il avoit dessein d’espouser M"* de Fourcy, et qu’il avoit rompu comme voulant avoir plus de bien et estre deschargé du douaire. C’est un coup rude pour M. Le Pelletier.

* Lille M rendit le août. (Voj. Mimoire$ de Louis .Y/V, t. Il, p. 3i i et suie. SOT le siège de Lille.)

' Le comte de Marsin et le prince de Ligne, qui venaiont au secours de Lille, furent battus par les Francis le 3i aoûl- {Ihid. p. 3i J )

* Voyez plus haut, p. 5i3, note i, un extrait des Mémoires de Louis XIV, dans un sens tout oppoaé.

' Madeleine de I.amoignon fut mariée, au mois de septembre 1667, à Achille de Harlay, qui devint dans la suite premier président du parlement de Paris.

JOüR^AL

SppirmI» iftl»;.

Le lundy 5 septembre, M. Pellisson m’apporta le livre de Joseph ’ de la part de M. d'Andilly, avec une lettre très obligeante.

l.e mercredy 7 septembre, lc%dcputcs des compagnies revinrent fort satisfaits. Ils avoient esté jus<]ues à Mouchy saluer le roy, qui lesavoit bien reçus, et estoiont revenus coueber à Compiègne. Le mariage de M. le procureur général avec de Boissy’ estoit public. M. le premier président me dit qu’il en avoit parlé à Scniis h M. Le Pelletier, qui luy avoit bien respondu; que, lorsqu’il en avoit demandé l'agrément au roy, le roy luy avoit dit qu’il en estoit bien ayse, pourvu que ce fiist son bien; qu’il estoit très content de ses services et qu’il l'aimoit, parccqu’il le croyoit homme de bien. Ce mariage reçoit un applaudissement général. M. le premier président donne onze cent mille livres.

Le jeudy 8 septembre, Teste de Nostre-Dame, je fus voir M. de Fourcy pour luy parler de la pensée qui m’estoit venue de vendre ma charge; que M. Boucherat me le conseilloit, et M. le premier président ne le désapprouvoil pas, et je le priai d’envoyer quérir Carel. J’en avois parlé à M. Le Pelletier, qui en estoit assez d'avis, cl me promit d’en parler à M. Le Tellier, qui estoit à Paris.

Le vendredy 9 septembre, je fus à Saint-Germain seul. Je fus au lever du roy, qui me regarda plusieurs fois d’un œil assez agréable. Il ne me dit rien. Durant qu’il estoit au conseil des finances, je fus voir M. de Louvois, M. de Lyonne et M. Le Tellier, qui arrivoit de Paris. Je le remerciai de sa bonne volonté sur la lettre qu’il m’avoit escrite , et je luy parlai de la pensée de vendre ma charge. 11 me dit d'alrord qu'il ne pouvoit me donner conseil, et enfin il ajouta qu’il scroit pour la négative, pareeque je n’aurois plus rien à faire; que la vie en gros estoit courte, mais très longue en de.stail. Je fus an disner <lu roy, au bout de sa table, fort proche de sa personne; il disnoit avec la reyne, et les dames le servoieut; il mange beaucoup et

' juJaiqua, ou fluloire des ’ Madeteine do Lamoignon, tille du

ioj/i, de Joseplie, ouvi-ago traduit par Ar- premier préaident Guillaume de Lamoi-

nauld d'Andilly. gnon. (Voy. page précéd. note A.)

sans presque parler. Au sortir de tahlc, il recul les députés de la ville, .Sppiomli. .667. qui luy apportoient le scrutin pour l’eslection de deux eschcvins. M. de Lamoignon le luy présenta et luy lit une petite harangue fort bien, estant à genoux suivant l'usage. M. le inareschal d’Aumont, comme gouverneur, présenta les députés, et M. Du Plessis, secrétaire d’Estat, ouvrit le scrutin, qui estoil cacheté, et le lut tout haut. C’est une ccrtirication des voyes données pour l’eslection. Faverolles est nommé le premier. M. le premier président ouyt monsieur son fds parler, et présenta le contrat de mariage au roy, qui le signa et luy parla encore fort honnestement. Je revins ensuite avec M. Besnard à Paris.

Le samedy 10 septembre, je fus le matin chez M. Le Pelletier, qui me dit que M. Le Tellierapprouvoil mon dessein pour ma charge par les raisons publiques, et il fut surpris quand je luy dis ce qu’il m’avoit dit à Saint-Germain. Je vis M. de Fourcy, qui me dit avoir vu Carel, et qu’il avoit un marchand qui donneroit ju.sques à soixante mille escus de ma charge, et (jue M. de Sainte-Hélène fds avoit laissé sa procuration à M, Turgot, mais qu’il venoit et concluroil certainement. Après le disner, chez M. Boucherai, o«i estoit M. Le Pelletier pour leur dire ces offres.

Le dimanche i i septembre, voir M. d’Aligre, qui me con.seilla de vendre; M. le premier président de mesme. Après le di.sncr, à Amhoiile, avec la famille.

Le lundy 13 septembre, je revins le matin d’.Amboille. Le soir,

M. Des Brosses de Guénégaud ' me vint voir pour me demander conseil sur la proposition que Carel luy avoit faite d’acheter une charge de maistre des requestes du quartier de janvier. Luy ayant demandé s’il sçavoit le nom, et luy m’ayant respondu que non, je luy répliquai que je ne voulois pas sçavoir son secret, pareeque c’estoit inoy qui voulois vendre. Il fut surpris. Nous conclusmes à vingt-huit mille escus de pot de vin, dont je fus fort content, ayant rencontré par cette aventure un marchand tel que je le pouvols souhaiter. 11 me dit

' CIbucIc de Guénégaud, «eigneur Des Brosses, fut reçu mailre des re<|u(les le 7 octobre 1667.

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