‹ Journal d'Olivier Lefèvre d'OrmessonChapitre 43 sur 83 · II. tig · texte numérisé non relu

II. tig

JOLRNAL

juin Le jeudy i4 juin, je fus faire mes coniplimcns 4 M. l'abbé l,e

rdlier sur la coadjulorerie de l'archevesché de Rheims; il en tesmoignoit unojoyetrtîs grande, comme d’un cstablisscment très eslevé et beaucoup audeU de ses espérances. Il y avoit longtemps que l'on mesnageoit cette coadjiitorcrie avec M. le cardinal Antoine, et l'on croit que celle de Langres n’avoit esté recberebée et obtenue que pour faciliter l’obtention de la première, la dignité estant esgale. Quoy qu'il en soit, la coadjutorerie de Langres a fait réussir la seconde, pareeque M. Le Tellicr, ayant obtenu l’agrément de M. le cardinal Antoine, il le dit au roy et marqua que la coadjutorerie de Rlieims estoit un mcsinc titre de duebé que Langres, une plus grande dignité estant archevesché, et néantmoins qu’il ne désirait l’une plus que l’autre, que pareeque celle de Rbeims n’estoit qu'à deux journées de Paris, et celle de Langres beaucoup plus esloignée, et ainsy, sans faire une grande diflérence de cc.s deux grâces, le roy luy accorda surde-cbamp celle de Rbeims.

Tout le monde considère cette grâce comme trop considérable, à .son âge, etc. que c’esloit un effet de la bonne fortune de M. Le Tellier et de la puissance que les trois ministres' ont sur le roy, car ils font chacun tout ce qu’ils veulent pour leur intérest. Je vis M. Le Pelletier, qui me dit qu'on avoit eu grand peine à engager M. Le Tellicr à faire celte demande au ray, à cause de sa modération; et c’est le discours que l’on fait à tout le momie, fort esloigné de la vérité; car l'on convient qu'il y avoit longtemps que cette affaire se néguciüit avec M. le cardinal Antoine, et il n'est pas vraysemblable que ce fust à l’inscu de M. Le Tellier.

Le samedy 1 6 juin, je fii.s à Saint-Germain pour faire ma cour et pour faire mes complimens à M. Le Tellier. Je vis M. de Turenne, qui, me parlant de la coadjutorerie, dit qu'il ne falloit plus que M. Le Tellier parlast de modération, et que sim cette affaire il le trouvoit embanassc quand il en parloit; car il ne sçavoit comment

* Ces trois ministres ctaienl Le Tel- encore que secrétaire d'État adjoint à Le lici, CoUsert cl de Luronne. Lousois n'était Tellicr, son père.

accorder sa modestie avec cela. Il me tesmoigna encore ses bons sen- juin i66s. tiiiiens pour moy dans les occasions. Je fus chez le roy, où je vis toutes les personnes illustres de la coiu*, qui me firent grand accueil.

Je parlai à M. le mareschal d’.Aumont de sa continuation au gouvernement de Paris.

J’entrai des premiers au lever du roy, qui me vit. Je vis ensuite M. Le Teilier, auquel je Iis mes complimcns, et il me reçut fort obligeamment. Je disnai avec M. Du Gué, maistre d’Iiostcl, et mon neveu de Colanges. Après, je vis M, Colbert, au retour du conseil; je luy dis que ce n’estoit point pour affaires, mais seulement pour luy rendre mes civilités et l’assurer de mon très humble service. Il me répliqua qu’il m’estoit obligé et qu’il estoit mon serviteur, et me le feroit paroistre aux occasions, sans autre ouverture plu.s grande. Je fus à la messe du roy; de là chez le chancelier, que je vis seul durant plus de demy-lieure; il se porte bien. Il me parla de ses disgrâces, me dit que, s’il eust voulu céder le pas à M. de Chastcauneuf, comme premier ministre, la reyne ne luy auroit pas osté les sceaux; il me conta l’amitié que M. du Vair avoit pour luy au siège de Saint- Jean-d’Angely; sa retraite à Rosny; qu’il n’avoit point fait de mémoires; qu’il avoit perdu les originaux de quantité de desclarations et autres actes de conséquence qu’il avoit faits, et qu’après la mort de Cebret, son secrétaire, il ne s’estoit trouvé aucuns papiers, et, après une conversation assez longue, il me tesmoigna bien de l'amitié.

Je revins ensuite à Paris. Le soir, M. Le Pellelier-Soucy me vint voir; il estoit revenu de la Franche-Comté, dont il me dit des chose.s surprenantes, que j’avois déjà entendues de M. de Noisy-Maupeou , et comme tous ces peuples estoieut tombés dans un assoupissement sy grand, qu’ils ne comprenoient pas encore comment ils s’estoieni laissé prendre; que la ville de Dole estoit sy forte, qu'il n’y auroit eu qu’à fermer les portes, sans tirer un coup, pour n’estre pas pris; que le mineur, pour ruiner les fortifications de cette place, avoit esté treize jours à préparer une mine, et (jue, lors du siège, il estoit impossible que les troupes eussent pu demeurer trois jours encore de-

JOURNAL

.liilii vaut cette place  descouvert, dans l'iiyver, le canon n'eslaiu pas encore arrivé; que M. de Noisy seul, par menaces, avoit pris le chastcau Saint-Anne, iiiiprenaJdc de soy, basti sur le roc, inaccessible excepté d’un costé, coupé d’un sy grand fossé, taillé de sorte qu'il ne se peut combler, tout ce qu’on y jette tombant, .4 droite et à gauche, dans deux grands précipices; que l’on avoit ruiné les fortilications de toutes ces places, enlevé deux cens pièces de canon et toutes les munitions; que les babitans de ces villes estoient à présent enragés , et qu’ils estoienl sy abandonnés des Espagnols, que les troupes du roy en estoient sorties, sans qu’il fiist arrivé ny homme ny lettre de la part d'Espagne pour leur dire ce qu’ils avoient à faire; que Jamais conqueste ne pouvoit estre plus importante pour la France, et que les raisons de lu restitution en estoient inconnues.

Ledit sieur Le Pelletier partoit le lendemain pour l’intendance des places conquises de Flandre, où le roy a e.stabli un parlement souverain qui siégera à Toumay; il est composé de deux présidens, sept ron.seillers et un procureur général. Il me dit qu’il ne sçavoit quel rang il auroit dans ce parlement, ce point n’estant pas encore réglé; «pie l’on faisoit des citadelles dans toutes les places conquises, et que l’ou fai.soit celle d’Atb, qui est la plus avancée, imprenable; c’est M. de Noisy-Maupeou qui en est gouverneur. Ce niesmc jour, je revins de .Saint-Germain. Mon neveu me dit que M" de Villequier en estoit partie malade. L’on parloit fort, à Saint-Germain, de la retraite de M“*de Mazarin, qui estoit partie le mcrcredy au soir à dix heures, et l'on ne s«;avoit ce qu’elle estoit devenue.

Le mardy ig juin, je fus disner au Temple avec M. le grand prieur. C’estoit le jour de la closturc de .son chapitre, dans lequel M. Colbert avoit fait recevoir chevalier de Malthe un de ses enfans', et, quoyque .sa naissance soyt connue, il n’a pas laissé de faire pai-oi.stre les plus belles preuves de noblesse de la France’; il se fait

' Anloiiie-MaiSin Colbert; il fut, dans '• M. Cnitiert dit i mi.'ssicurs de .Malthe la suite, prand-croi* de l'ordre et général qu'il tes prioit d'esaminer les preuves [de

des galères. noblesse] de son fd.v , le chevalier, avec la

igiisét't

Ü’OLIVIER LEFEVRE D’ORMESvSON.

«lesceiulre d’Escossc. C’est l’aveugleincnt ordinaire à tous les gens juin 1668. eslevés. Ceux qui disnérenl ce jour-là avec M. le grand prieur furent MM. le maresclial de Gramnionl, Louvigny, de Bonnelles, Magalotti,

Le Coigneux, Petil-Grammont, Eguilly, Guitault, Berrieu, Courtin,

Givry, etc. L’on dit (|ue M. le duc de Chaulncs avoit permission de revenir de Rome après le mois de septeml)re, et l'on croit que c’est pour cstre gouverneur de M. le Dauphin. C’e.st l’effet de l’alliance avec M. Colbert, et .sa charge de lieutenant des chevaux -légers e.st pour M. le duc de Chevreuse, son neveu, gendre de M. Colbert.

Le -sainedy a3 juin, j’appris que M“' de Villequier* estoit morte le jour precedent à onze heures du soir, (juoyque le matin on la crust hors de péril, estant tout d’un coup tournée à la mort par le transport au cerveau. Cette mort sy subite surprend tout le monde, et adlige fort sa famille. Ce mesme matin, je fus chez M. l’abhé d’Eiliat, où je trouvai M. de Mazarin. Là j’appris que M“® de Mazarin, avec une fille et deux hommes à M. de Nevers, estoit partie le mercredy à onze heures du soir, et sur des chevaux de selle et sur une chaire;

([u’elle avoit pris la route de Champagne et estoit arrivée à Nancy le vendredy à quatre heures, et prenoit la route de Milan, parcecpie le gouverneur de cette ville estoit beau-frère de M. de Colonne, et que M"*' de Colonne®, sœur de M™ de Mazarin, devoit s’y trouver. Je passai chez ma nièce de Colanges, qui me dit la douleur extresnjc de toute la famille de M. Le Tellier; qu’il s’estoit retiré aussytost à Chaville avec M. l’évcsque d’Aulun et M. Le Pelletier; que M“* Le Tellier s’estoit retirée aux religieuses.

Le mardy 26, à la Barre avec M. le premier pré.sident, où M. Robert luy donna la cotation avec toute sa famille. Je fus à Ormesson voir M"' de Bouville. Le mercredy, après midy, chez M. Le Nain

dernière rigueur. Ils le firent aussy , el trouvèrent les parchemins de trois cens ans plus moisis qu'il ne falloit. » {Mémoires de l'abbé de Choisy.)

' Madeleine Fnrc Le Tellier. fille de .Michel Le Tellier.

’ Marie Mancini, nièce du cardinal Mazarin, avait é|>ousé don Lorenzo Co- Inmta. connétable du royaume de Naples.

’ Jean Le Nain, seigneur de Tillcmont , reçu niaitrc des requêtes le ai février ifiAa.

JOUllNAL

JuilK'i finir l’arbitrage de M. Auliry-Jully contre les pères de l’Oratoire. De là à Ainitoille jiisqucs au liindy a juillet, où M. l’abbè de Colanges, mon neveu de Colanges, M. Lescalopier, et MM. Despréaux* et Racine * me .sont venus voir. J'ay remis le poisson dans les fossés.

Le mardy 3 juillet, j’ay esté à Saint-Germain; vu d’abord M. de Turenne, après M. de Villeroy, et, au lever du roy. J’ay esté saluer M. Le Tellier. .Après le disner, au conseil des parties, où M. de Fieubet rapporta une alTairc de M. Desserteaux. I.’on m’a dit qu’on avoit fait connoistre au roy l’importance de la coadjutorerie de Rheims, et ipie, s’il avoit un Gis qui voulust estre d’église, il ne pouvoit luy donner en France un bénéfice plus grand, et que le roy avoit dit qu’il voyoit bien qu’il avoit esté trop viste et qu’il avoi^ esté surpris. L’on m’a dit encore que cy-devant l’on avoit fait remarquer au roy que, dans tous les ouvrages des Tuileries, les armes de M. Colbert e.stoient meslées aux siennes, et que le roy en avoit jKirlé à M. Colbert avec reproche. L’on m’a dit que le roy avoit fait demander Condé en Flandre comme despendant de la chastellenie d’Ath, et que l’on en avoit parlé à Van Beuning.

M'“ de Guénégaud est à Paris pour les affaires de monsieur son mary; on luy demande la démission de sa charge de trésorier de l’espargnc, une quittance de tout ce que le roy luy doit et un million d’aigent; à M. de La Bazinière, la mesme chose et six cent mille livres d’argent; à M. Jeannin, démission et quittance.

L’on tint, le matin, conseil chez le roy sur les affaires des quatre évesques, que l’on veut faire juger suivant le brefA

Le jeudy 5 juillet, au service de M““ de Villequier, k Saint-Gervais.

Le vendredy 6 juillet, mon fils nous dit, au retour du Chastelet, que la maladie contagieuse estoit à Paris; qu'un homme venant d’A-

* C'est le célèbre poêle Nicoles Boileau- DcApréaux. né en i65G, mort en 1711.

* Jean Racioe, né en 16.^9. mort en

* U des quatre evéques qui s'é>

talent déclarés contre ie fonnulaire qn'on imposait i tous les ecclésiastiques. C*étaiciit Aniauld. Cvéque d'Angers, frère d'Antoine Arnauld; Buianvol, de Beauvais-, Pavdlon.d'Alet; (Uulet.de Pamiers.

D-OLIVIER I.F.FÈVnE DORMESSON.

miens en estoit tombé malade dans son auberge, rue de la Harpe, juilUi ,ssa. qu’il avoit esté transporté rue de la Parcheminerie, et de là cbei un menuisier, où il estoit mort; que son valet, en estant aussy frappé, avoit esté porté à l'Hostel-Dicu, et, son mal ayant esté reconnu, il avoit esté transféré à Saint-Ixmis; qu’on avoit fermé ces trois maisons et ceux qui estoient dedans pour empesclicr la communication.

Le samedy y juillet, au parlement, où on a jugé une question difTicilc, sçavoir si les criées et l'adjudicaliou des héritages faites à Saint-Valcry estoient valables, la certification des criées ayant esté faite devant le mesme juge, et on prétendoit que la certification ne se pouvoit faire que devant un juge royal. Après diversité d’avis, il fut jugé que la certification faite à Sainl-Valery estoit bonne.

On a lu deux arrests de règlement pour empeschcr la maladie contagieu.se; qu'on prendroit tme maison audelà de Saint-Louis, à la Courtille, pour retenir les personnes suspectes et en empeseber la communication; que les médecins et les chirurgiens seroient tenus de desclarer les malades, à peine d’abstention de la prévosté de Paris; que l’on fermeroit les maisons; que le médecin tpii auruit as.sisté le mort se retircroit.

L’on a commencé la cause de M. le cardinal de ReU pour une obligation de cent huit mille livres faite au sieur Le Tillicr, pour les consignations, qu’un nommé Urbain Lambert prétend luy appartenir. J’ay sçu que ledit Le Tillier avoit esté condamné à estre pendu pour sa banqueroute , nonobstant qu’il ayt esté maistre des reqiicstcs.

M. le premier président me dit hyer au soir qu’ils avoient jugé la contestation, pour la préséance au parlement, entre les conseillers d'honneur et M. de Césarée, qui y a sa séance comme évesque, à cause qu’il a esté con.seiller de la cour, et il fut jugé que les conseillers d’honneur précéderoient, autrement qu’il auroit du précéder les mareschaux de France, ce qu’il ne prétendoit pas, et qu’il y avoit eu des évesques, conseillers d’honneur, qui avoient suivi l’ordre de réception au parlement avec les autres conseillers d’honneur.

Le i4 juillet, je fus au parlement, où l’affaire du cardinal de Reti,

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.iiiiiiei IÜ6R. pour les consignations, fut terminée à son avantage, du consentement des parties; et à l’esgard d’Urbain Lambert, sur l’extraordinaire, il fut mis hors de cour. La diflicultc dans les opinions fut à son esgard ; car l’on vouloit procéder extraordinairement contre luy comme complice de la banqueroute de Le Tillier, qui luy avoit preste son nom pour dissiper les effets des consignations, et néantmoins l'avis passa en sa faveur. Il estoit soustenu par gens de crédit.

Durant ce temps, il .s’est passé deux affaires assez considérables: une femme qui avoit perdu son fds d’une chute pendant qu’il travailloit aux machines de Versailles, et qui avoit esté taxée à la cliambre de justice, outrée de doidcur, présenta un placct en blanc pour estre remarquée, et, en effet, on luy demanda en riant ce qu’elle prétendoit ; en mesme temps elle dit des injures au roy, l’appelant putassicr, roy machiniste, tyran, et mille autres sottises et extravagances, dont le roy, surpris, demanda sy elle parloit à luy. A quoy elle répli- <|ua ({lie ouy, et continua. Elle fut prise et condamnée sur-lo-cham|) é avoir le fouet et menée aux Petites- Maisons. Le fouet luy fut donné par le bourg de Saint-Germain avec une rigueur extresme, et cette femme ne dit jamais mot, souffrant ce mal comme un martyr et pour l'amour de Dieu. Beaucoup ont blasmé cette punition sy sévére, et dit qu’il falloit traiter cette femme de folle et la faire mettre aux Petites- Maisons, et ne pas faire esclatcr cet emportement par la punition.

Quelques jours après, un homme âgé de soixante ans, s’estant emporté encore à de pareilles extravagances, fut accusé d’avoir dit que le roy estoit un tyran, et qu’il y avoit encore des Ravaillac et des gens de courage et de vertu. Cet homme a esté jugé par le grand prévost avec les inaistres des requestes du ({uartier de juillet et autres estant à Saint-Germain, et condamné à avoir la langue coupée et aux galères. Il y eut des opinions à la mort, Bercy, Foulé le jeune etc. L'on dit que c’est un supplice nouveau que de couper la langue, et qu'on la perce seulement aux blasphémateurs.

' Michel Foule, f;l$ (rÉticnne Foulé, avait été reçu mailrc des requêtes le 8 août

D'OUVIER LEFÈVRE D’ORMESSON.

Le mardy dernier juillet, le contrat de mariage de M. Colbert de a«ùi i6«a. Vandières et <lc M"' de Serrant fut signé. L’on soupa chez M. de Serrant, et, après minuit, le mariage fut fait et consommé.

Le dimanche 8 aoust, nouvelles vinrent à Paris que la reyne estoit accouchée d’un garçon '.

Le lundy 9 aoust, je fus é Saint-Germain pour faire ma cour dans cette joye publique. Je vis M. Le Tellier, qui me lit beaucoup d’honnestetés. Je vis M. de Turenne, qui me tesmoigna sa bonne volonté ordinaire. Toute la cour et toute la ville estoient au lever du roy.

J’entrai des premiers; je sçus que la reyne estoit accouchée le dimanche, à huit heures trois quarts du matin, et cjue le roy disoit avoir senti plus fortement la joye de la naissance de cet enfant (|ue de M. le Dauphin. Les raisons sont aysées à trouver: le premier est venu au bout de l’an, sans avoir esté désiré, et dans un temps où le roy n’en connoissoit pas encore l’importance. Celuy-cy est venu après trois couches de filles et fascheuses, et estoit fort désiré. L’on avoit senti, dans les maladies arrivées à M. le Dauphin, l'inquiétude de le perdre et le changement que sa mort auroit appoiié aux affaires. M. le Dauphin, ayant un frère, sera plus aysé à conduire; il ne s’en fera .sytost accroire. Ainsy ce second garçon est un contrepoids et nu grand avantage pour le roy.

Le mercredy, le fils de M. Colbert’ soustint des thèses en philosophie desdiéesauroy, dont le dessin estoit magnifique, fait par M. Le Brun. Il m'avoit apporté des thèses; j’y fus de bonne heure. Toute la cour y estoit en sy grande foule , que l’on ne pouvoit se retourner dans la place. Les cardinaux de Retz et de Vendosme, l’archcvesque de Paris et tous les prélats estoient assis dessous la chaire. M. le chancelier, le premier président et autres présidons tenoient les bonnes places. Les ducs, mareschaux de Franco et grands seigneurs estoient au milieu, sans ordre. Jamais il ne put y avoir une plus grande assemblée de personnes de toutes conditions. M. fabbé Le Tellier

* Pltilippevle France, duc d'Anjou, né * Jacques-Nicola» Coltrcrl, plus lard

le a août 1668, mort le 18 juillet 1671, archevêque de Rouen, mort en 1707.

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.scpienib leb't. y disputa , et, s'estant engagé dans la question de la grâce, le rcspondant liiy nia une majeure, à quoy il ne s’attendoit pas, et Mtrpris, il dit, !Vemo unijuam hoc negavil, et le père C.henevel, régent, répliqua avec chaleur: Omîtes gai recle senliuiit hoc negant. Nf. l'abbé Le Tellier répliqua comme se sentant offensé; mais je n'entendis pas ce qu’il dit. Il y eut contestation entre M. de Guemadeuc, agent du clergé, et M. l’abbé de Chavigny, !t qui disputeroit; le premier l’emporta. M. le duc d’Albret, neveu de .M. de Turenne, disputa, et le respondant ne le traita que d'abbas illustrissime, et non depn'nceps. Je •sortis après cela, et revins travailler b un arbitrage avec MM. Robert et Ragueneau, avocats.

Le lendemain, il y eut un second acte de mathématiques, où M. le premier président fut et beaucoup de monde. J’y arrivai comme on sortoit , et je fis mes complimens à M. Colbert, qui me reçut fort civilement, et cela fut ob.scrvé. Jamais père n’a esté si aysc que M. Colbert, et son fils a fort bien fait. f,e père Cossart me dit que le fils de M. Colbert, luy parlant de moy, me traitoit du plus grand ennemi qu’east son père; que sur cela il luy avoit fort bien parlé et l'avoil rendu capable du contraire, et qu’il s’estoit comme engagé d’en parler h .sou père.

J’ay oublié d’escrire la promotion de trois maresebaux de France, MM. deCréquy ', d’I lumières * et de Bellefonds*, et que M. deCréquy m’avoit dit leur conduite auprès du roy, et qu’en plusieurs entretiens que M. de Bcllefonds et luy avoient eus avec le roy, ils luy avoient dit qu’ils n’avoienl pris autre mesure pour obtenir cette dignité que celle de luy plaire en bien faisant ; qu’ils n’avoient aucune liaison avec les ministres, et que, sy S. M. les consultoit sur cela, ils n’avoienl rien à prétendre; qu’elle leur faisoit assez de grâces pour les satisfaire; qu’elle avoit donné à M. Le Tellier l’archevesché de Rheims, qui estoit la première dignité de France; que sy eux, en bien fai-

' Le marchai de Cr^uy mourut, le 4 fé- mort en 169^. (t'oy. Saint-Simon, 1, ao.^.)

vneriôSy.doyendcamar^liàuxdeFrancc. * Bernardin Gigiud de Bellcfonds, mon

' LouisdeCrevant,marquisd'Humiére.t, en idgb

saut, et par leurs services seuls, ils ne pouvoient obtenir les resconipenscs (le leur profession, le roy feroil connoislre qu’il ne les accordoit cpi'à la recomiiiandalion de scs ininislrcs, et ainsy (|u’8près plusieurs conférences particulières qu’ils avoient eues avec le roy, et dont le roy n’avoit pas parlé aux ministres, il les avoit faits iiiarescbaux de Franco. 11 est vray que cette promotion avoit surpris tout le monde, et que les ministres n’y avoient point de part.

Le je fus è Saint-Germain. M. de Turenne me conlirma

les nouvelles qui avoient couni à Paris, cpie le roy voyant .sa cour déserte, et que tout estoit à l’acte de M. Colbert, dit, « Ceux (jui sont demeurés auprès de moy seront aussy bien payés de leurs appointemeus que ceux qui sont à Paris;» et qu’il avoit, le lendemain, fait reproche à plusieurs de ce qu’ils estoient retournés au second acte; et enfin il en tesmoif^na une jalousie très grande. M. de Bellefonds n’y fut point du tout et demeura auprès du roy. L’ou m’a dit depuis que, deux jours après, le roy avoit fait l’éloge de M. Colbert, et dit qu'il conduisoit sy bien les finances, que tous les mois il luy faisoit voir toute sa recette et sa despense.

Le jeudy i8 septembre, je disnai chei M. d’Ilarouis avec toute la famille de Nogent ; y estoit M. Colbert le mousquetaire, qui a espousé M"' de Serrant, et nous leur lismes signer leurs partages, et y demeurasmes jusques à deux heures après minuit.

Le dimanche i 4 octobre , je reçus une lettre du père général de .Sainte-Geneviève, qui me mandoit que mon fils' l’cstoit venu trouver à Livry, et luy demandoit d’estre reçu religieux. J’y fus, après le disner, avec mon fils, et je vis d’abord M" de Sévigné et l'abbé de Colanges, qui avoient vu mon fils, mais ne sçavoient pas sou dessein. Je vis à part le père général, qui me dit la connoissanœ qu’il avoit du dessein de mon fils; que c’ estoit au père de Luynes cju'il s’estoit descouvert, et me dit tout le bien qu’il connoissoit en mon fils, et .selon l’esprit et selon la vertu, et me dit qu’il ne doutoit pas <]uc sa

' Stiuon Lefëvre d'Ormcssoii , murt, Geneviève. (Voyei l'introduction en tète en 169A. cluinoine régulier de Sainte- dutomcIduJoama/J'O/igitrtrOrnieuoJt.)

Octûbmtî4>8.

Ociolirc i664. vocation ne fiist très pure. Je parlai à part k mon lils, (|ui me <lit les raisons de sa conduite et me parla fort sagement. Je Iny dis tout ce que je devois pour l’csprouvcr et examiner sa vocation. Je luy dis toutes les peines de la religion, et n’omis rien de ce que la conscience et la prudence m’obligèrent de luy dire. Il me respondit à tout fort bien.

Je vis, chez M. l'abbé, M. l'évesquc de Cbaalons, qui nous parla de raccommodement des jansénistes. C’estoit luy et MM. de. Sens et de l^aon qui l’avoicnt négocié à l'insçu de M. de Paris et du père Annat, jésuite. Il inc dit que MM. Arnauld et Lalanne, avec quatre autres de leur parti, les plus illustres, avoient vu M. le nonce, qui les avoil bien reçus, et que toutes choses estoient faites et terminées; que le pape avoit remercié les évesqiics qui avoient négocié cet accommodement, et leur avoil envoyé, suivant fusage, un chapelet et des gants.

Le luiidy i5 octobre, je parlai encore k part à mon lils, et je le trouvai très ferme dans sa résolution. Ainsy je fabandonnai au père général pour le conduire comme il le voudroit. Le soir, je revins à Paris, où j’appris que M. Regnard, sous-doyen de la grand'chambrc, e.stoit mort et avoit esté enterré le matin.

Le mercredy 17 octobre, je fus, avec mon Gis André, coucher à Basville, où estoient M"* de Fienne et son mary, et M. Fourcroy, avocat.

Le jeudy 18 octobre, mon fils prononça sa harangue sur la butte de Saint-Nicolas, devant M. Fourcroy, qui en demeura très satisfait, et le soir, devant M. le premier président, qui en tesmoigna estre fort content.

I.e vendredy 19 octobre, je fus disner à Ollainvillc avec M. de .Vlarillac, où nous parlasmes du mariage du président de Blancmcsnil avec M“' de la Meilleraye. On luy donne deux cent trente mille livres d’argent; il a attendu un peu tard. De là, à Paris, où ma femme s’esloil rendue d’Amboille.

Le samedy ao octobre, je vis M. d’ilarouis, et appris l’emprison-

ucmcnl du nommé Dcschicns, commis de M. Golboit; ce qui fait discourir. Ce qui est connu est que M. Colbert a fait rendre un arrest au conseil sur la remonslrance faite par luy au roy des malversations que commcttoicnl aucuns suivant les finances, par lequel est ordonné que par le sieur Roullié *, maistre des rcqucsles, il en sera informé, et il avoit envoyé faire signer un ordre chez M. Le Tcllier pour faire mettre Desebiens à la Bastille, et il l’avoit fait arrester au sortir de sa maison. U est accusé d'avoir pris une pension de douze mille livres des fermiers des aydes, et d’avoir fait des compositions avec ceux qui avoient à recevoir des remboursemens qui passoient par ses mains. L’on ne sçait par quel motif M. Colbert a fait cette recberche. L’on dit que c’est sur des plaintes faites au roy, que ses commis voloient plus bardyment cjuc ceux de M. Fouquel*; d'autres que c'est pour monstrer son exactitude.

J’ay oublié à escrire que le roy fait ester dans les ornemens des Tuileries toutes les couleuvres que l’on y a mises*.

Le dimanche 2 1 octobre, je fus, avec M. Fleury et mes enfans, à Sainte-Geneviève, où mon fils Simon prit l'habit de la main du père Blanchard, général, sans cérémonies extérieures et selon l’usage de cette maison. De là , voir le principal du Plessis. Après le disner, je fus avec mon fils voir M. le duc de Verncuil, qui achève son mariage avec M"' la duchesse de Sully, et les bans avoient esté publiés le malin. II me parla de l’affaire de Deschiens, comme sy M. Colbert eust reçu des reproches des vols de ses commis. Il me donna des oignons de tulippes. De là, chez M. le Prince, sur la naissance d’un second fils, dont M'” la Duchesse estoit accouchée. Il estoit allé à Saint-Germain, où le roy airivoit le mesme jour. De là, chez M. Ladvocat*, voir M. de Pomponne et l'abbé Arnauld, son frère. Je vis M. et

' Jean Rouiüié, seigneur de Mcsiaj, reçu maître des requêtes U a5 octobre i653.

* Voyex plus haut, p. 469, note, U même accusation dirigée contre CoU>ert lui-méme.

^ On sait que la couleuvre entrait dans les annes de Colbert. Olivier d'Ormesson a ajouté en marge : t Ce n'est que dans l'appartement de U reyne. •

' Antoine I^dvocat ou Lavocat, maître des requêtes depuis le 3 février iGSo.

Octol^e 1668

JOUnNAI.

i>i-i..l>ii' i66s. M““ d’Herbigny*, M*‘* Ladvocal et M"' sa fdle, qui est belle et grande. De là, cher M. de Fourcy.

Le limdy as octobre, je fus avec M. de Fourcy et le père d'Oriiiessoii, le matin, au (ibastelet pour enteudre la harangue de mou lUs. Y estoient venus pour l’entendre aussy MM. l’alibé Bossuet’, de Bordelot, Nubie, Mesnage’, Cordemoy, Moneban, Despréauit, Des Marlins.Bocager, l.esehassier* et autres personiiesd’esprit, qui estoient venus par curiosité. La messe fut chantée solennellement en musique. .Aprè.s laquelle. Messieurs estant montés aux .sièges, lecture faite des ordonnances du Chastelet, mon fils prononça sa harangue fort bien et mieux que je ne luy avois ouy dire. Il parla plus de trois quarts d’heure, et pas un ne parut s'impatienter. 11 contenta fort toute la compagnie, et sa harangue fut trouvée très bien faite. M. le lieutenant civil parla ensuite, tenant sa harangue escrite et tournant les feuillets et lisant lorsque la mémoire luy manquoit. I-a pièce estoit assez bonne, mais ne parut pas à cause de celte manière de prononcer basse et en lisant.

Après le disncr, j’en reçus bien des compliiiiens de conjouissance, et, .sur le soir, MM. Nuhlé, .Mesnage et M"' de Scudéry y vinrent, et M. Nuhlé me dit n’avoir point ouy un meilleur discours ny mieux prononcé.

Le mardy a 3 octobre, M. de Boisguyol, gentilhomme de M. de Turenne, me dit qu’il venoil m’annoncer une nouvelle dont j’aurois bien de la joye; que M. de Turenne amvoit ce matin à Paris pour

' Lmnbert d'fleriùgny, cotiB«iller au parlement de Paris. « Ne manque pa.s d*e>* prit, parle bien, s*applique peu aux affaire». est clan» le jeu et dan» le» diverti»üemens. » ( Tableau du parlement.)

* Jacque»-I^nigne Bua»uet. né à Dijon en 1637, plus lard évéque de Condom el de Meaux, mort en 1706.

* Gilles Ménage , d'Angers , né en i G ) 3, mort en 169a. 11 a laissé un grand nom-

bre d'ouvrages écrit» en diverses langue».

* Conseiller au parlement de Paris. < A passé de la charge d'avocat du roy au (Ibastclct en celle de ronseiller au parlement , à laquelle U a ap(H>rlc de la capacité et de l'eslude; »e donne entièrement au Palais; a peu vu le monde, ayant tousjour» esté retenu par M Lesebassier, son père, maistre do» compte», que l'on sçeit eslre assex dévot. • ( Tableau du parlement. j

D’OLIVIKR LEKEVUK D ORMESSON.

alijiirer son hérésie ès mains de M. l’archeve.sque. Je luy demandai Ociokeicss. quand il en feroit autant; il me dit que son heure n’estoit pas venue.

Voilà une grande nouvelle. onze heures, je trouvai M. Boucherat, qui me dit qu’il venoit de Nostre-Darae et avoit assisté, avec M. le duc d’.\lbret, seul à cette cérémonie.

Le mcrcredy a4 octobre, je fus à Saint-Germain, où je vis .VI. de Turenne qui escrivoit à M. le nonce, qui luy avoit e.5crit. Il m'a parlé de sa conversion sans façon. De là, chez M. le Prince. On a parlé de la response au livre du ministre Claude par M. Arnauld \ qui estoit bien faite, et M. de Turenne disoit que ce livre avoit achevé de le persuader.

De là, au lever du roy, où estoient tous les grands seigneurs. Après,

M. de Lyonne a fait entrer M. .\rnauld dans le cabinet du roy, où il a salué Sa Majesté. Chacun .s'amassoit pour le voir. Il est venu après chez M. le Dauphin, où j’estois. M. de Pomponne luy ayant dit mon nom , nous avons causé quelque temps ensemble sur l'importance de cet accommodement. Nous avons vu danser M. le Dauphin, qui est le plus bel enfant et le plus esveillé qui se puisse voir. M. de Monlaiisier a fait grand accueil à M. Amauld. M. le duc d'Orléans y est venu, qui luy a amené Mademoiselle, sa fille, qui a dansé avec M. le Dauphin.

De là, j’ay suivi M. Amauld chez M. le duc d’Orléans, qui l'a bien reçu. M. l'abbé Le Tellier l’accompagnoit partout et semble le produire. Ce changement est surprenant; le père Ann.it est à présent moqué, et M. l’alihé Le Tellier dit hautement qu’il ne se soucie guères des Jésuites. J’ay trouvé ensuite M. Arnauld et M. de Pomponne chez .M. Le Tellier. et, après une assez longue conversation, M. Le Tellier les a accompagnés avec beaucoup d'honnesteté; et, en sortant, a dil à M. de Pomponne que le roy luy devoit dire qu’il estoit nommé poiul'ambassade de Hollande.

M. Le Tellier m’a parlé en.suite fort bien de cet accommodement;

' C'est le (roiie De la Perpétuité de h époque, l'ouvrage intitulé Eeepusilion de foy. Bossuet avait composé, à la même la foy cuikolique.

560 JOUUNAL

No>riiib. i66i>. que le roy n’avoit point voulu s’en meslcr, les avoit renvoyés au pape, et avoit dit qvi’il n’auroit que les mesmes sentimens que le pape. Il m’a parlé ensuite des contraventions au code; que M. le premier président avoit bien parlé au roy, à Linas, sur cela; que le roy ne vouloit pas estre pressé, et m’a dit de très bonnes choses. De là, je suis revenu à Paris.

Le procès de Deschiens a esté renvoyé aux rcquestes de l’IIostel, et la commission y a esté enregistrée. A Amboille, j’appris que le procès de Deschiens avoit esté jugé; qu’il n’y avoit eu autre charge contre luy, sinon que les fermiers des aydes luy avoient donné pension volontairement pour les bons offices qu’il leur rendoit, et sur autres griefs il n’y avoit aucune preuve; qu’il avoit esté condamné à la restitution de 4^,ooo livres, à quoy les pensions reçues montoient, en a. 000 livres d'amende, et à se dcfl'aire dans six mois de ses charges. J'ay demeuré à Amboille jusques au |8 novembre, y ayant fait replanter mon parterre sur le des.sin de ccluy de Paris, par le nommé Payen, jardinier de M“' d’Hocquincourt , à Sucy.

A mon retour, l’on me dit tous les bruits qui couroient sur les pensions qui se donnoient et dont on .avoit remis des mémoires au roy; que M. Ilotman prenoit dix-huit mille livres des fermiers des aydes, et que l’on avoit fait voir au roy que tous les commis de M. Colbert prenoient davantage et plus hardyment que ceux de M. bouquet. M. Colbert avoit la goutte très forte, et l’on prétendoit qu’il y avoit beaucoup de gens de la cour desdarés contre luy. Le roy, néantmoins, l’avoit esté voir deux fois.

Le ig novembre, je fus voir M. de Turenne, qui me dit que le roy avoit nommé le duc d’.Albrct, son neveu, pour e.stre cardinal '; que toutes les expéditions en estoieut signées, et cela sans aucune pailicipation des ministres, qui n’avoient sçu la chose qu’après qu'elle avoit esté faite, .le vis M. Le Tellicr, qui venoit luy en faire ses complimens.

* EtamanuelTliéodosedcUTourtrAu. Il mourut disgracié en 1715. (Voy. les <Wvergne prit le nom de cardinal de Bouillon. woirts Je Saiiil-Sitnon , I. \1I. p. ai et suiv.)

Digifeed by-Càou^e

D'OLIVIER LEFt;VRE D'ORMESSON.

Le lundy 26 novembre, l’on p.irla devant le roy des interdirtions tMceml.. ifiüs de MM. Perrot etCanaye', de la grand’chambre, et de MM. Nicolaï et l’Escuyer, de la chambre de.s comptes, pour les contraventions au code. A l'esgard des premiers, le roy dit qu'ayant présenté leurs requc.stes, il les dispensoit de se faire interroger devant les commi.ssaires du conseil, et néantraoins vouloil qu’ils demeurassent encore interdits pendant trois mois; que pour M. Nicolaï, il luy avoit manqué de parole trois ou quatre fois; qu’il vouloit qu'il fust interrogé devant les commissaires, sinon qu’il demeureroit interdit toute sa vie.

L’on résolut aussy la suppression des chambres de l’édict de Paris et de Rouen; que les procès appointés iroient .aux enque.stes, et les affaires à l'avenir, comme toutes les autres, sans distinction de religion.

Ce mesme jour, M. le premier président fit l’ouverture des audiences et prononça sa harangue avec plus de force qu’il n’avoit encore fait. M. Talon parla longtemps, à son ordinaire.

Le mcrcredy 28 novembre, furent les mercuriales, où M. le premier président fit merveilles, sa harangue estant que le magistrat estoit combattu par la flatterie et le blasme. C’estoit contre ceux qui avoient blasmé sa conduite. Jamais il ne parla mieux ny avec plus de vigueur. Il m’avoit répété deux fois cette harangue.

Le samedy 8 décembre, feste de la Conception, je fus avec mon fils faire mes dévotions et disncr aux Chartreux, où estoit M. de Charost. Au retour, entendre le sermon de M. l’abbé Bossuet, à Saint- Thoma.s-du-LouvTe.

Au mois de décembre, le roy fit assembler en sa présence tous les principaux intéressés à la compagnie des Indes-Orientales, où estoient M.M. le chancelier, le premier président, et fit rendre compte de l'csiat de cette compagnie par M. Colbert, qui parla assez longtemps, mais fort bas, en sorte que peu l’entendirent. 11 estoit encore très foible de la goutte, qui l’avoit fort tourmenté. Le roy dit, à la fin,

' ■ Fort incommode en «es «fTaircs, fort cité dans le Palais; petit servir, etc. • [T»intéressé, hardy; va visle; a de la capa* bleau du purierntnt.)

JOUHNAL

J.n.irr iMg. qu’il sçavoit quc plusieurs avoient fait signifier des renonciations pour ne pas faire le second payement; qu’il s’en feroit rapporter le rôle, et qu’il leur feroit connoistre, aux occasions, qu’ils avoient fait une chose qui ne luy esloit pas agréable.

l.a nialadic de M. Colbert augmentant, l’on crut qu’il esloit en péril. Chacun en parloit selon ses sentimens. L’on disoit que son mal estoit le inesrne dont M. le cardinal Mararin estoit mort; que c'estoit une hydropisic de poitrine.

La leste de Noël, k la messe de minuit & SaInt-Nicolas-des-Champs.

Le liindy 1 6 janvier 1 669, Novion me vint dire que M. le mareschal d'Aumont estoit mort. Je sçus après qu’ayant soupé chez luy et passé la .soirée en bonne santé, se mettant au lit, il estoit tombé en apoplexie, dont II estoit mort le lundy à midy, sans avoir eu aucune connoissance.

Le je fus chez M. de La Rochefoucauld pour le ma-

riage de M'*' de Sevigné ' avec M. de Grignan. L’on dit que les marcschaux d'Estrées, de Grammont, du Plessis, d'Albret, de Bellefonds et autres avoient demandé le gouvernement de Paris.

Le jeudy 19 janvier, M. Le Pelletier me dit que le gouvernement de Paris estoit donné i M. le duc de Mortemar, père de M** de Monle.span.

J'oubliois que M. le marescbal de Créquy a esté envoyé en Lorraine avec des troupes pour obliger M. de Lorraine à désarmer, le roy s’estant obligé de faire aussy désarmer le prince palatin. L'incertitude de la conduite du duc de Lorraine a fait douter de l’événement, et d’abord l'on croyoit qu'il avoit signé la ligue des HoUandoIs et des Anglois contre le roy.

Le a 4 janvier, je fus, le matin, chez le roy, où l’on me dit qu’il

' Cooipar» le» Mémoires de M. Waikemër sur A/*' de Sécigné (l. lU, p. 1 z6 et SUIT.). On lit tiens cet ouvrage que le rentrât de mariage entre Françoisc-Mar* guerite de Sévignè et François Adliémar

do Grignan fnt signé le iSiativier; il est probable qu'il faut lire 18 janvier, si l'on »'cn rapporte au Joamal d'Oikier à'Ornvuan, qui fut un de ceux qui signèrent le contrat.

D'OUVIEH LEFÈVRE D'ORMESSON.

ne marclieroil pas; que la paix cstoit faite, et que le chevalier de Février issg. Lorraine estoit revenu, qui avoit rapporté toute sorte de soumissions de la part du duc de Lorraine.

J’ay sçu ([ue M. Mesnardeau de Beaumont* avoit esté envoyé en exil pour avoir parlé au roy et voulu donner des mémoires contre M. Colbert.

Le 39 janvier, le mariage fut fait, à Saint-Nicolas, de M. de Grignan avec M'** de Sévigné, et ils furent coucher à Livry, où je fus les voir le lendemain.

Le jeudy 7 février, M. de La Malraaison, le fds, conseiller de la cour*, allant à la chasse avec son père, entrant dans la rivière, prés d’Auteuil, pour faire boire son cheval, se noya presque à la vue de son père, sans qu’il pust estre secouru.

Le lundy 1 1 février, dans ra.sscmblée chez M. le premier president fut lu un discours que j’avois escrit sur deux questions faites dans cette assemblée. Ce mesme jour, j’appris que M. Duplessis- Guénégaud avoit donné sa démission au roy, et que .sa charge’ cstoit donnée à M. Colbert, moyennant six cent mille livres, et qu’il en devoit prester le serment le lendemain mardy. Personne n’a esté surpris de cette nouvelle; car, dès que le procès a este commencé contre M. Duplessis, on a cru que c’estoit pour avoir sa charge.

Mon fds, le chevalier, revint en bonne santé de Mallhc, avant demeuré plus de deux mois à Rome avec M. de La Vrillière, et s’estant embarqué, à Civita-Vecchia, sur un vaisseau qui l’avoit desbarqué à Villefranche, d’où il estoit venu en barque jusques à Marseille, et de lè, à cheval, è Paris avec un abbé Du Plessis, qui revenoitde Rome. Il parle fort bien italien, est fort content de sa profession, et est fort sage.

* Il ne faut pas confondre ce personnage avec Ménardcau-Cliampré, qu'on a vu figurer dan» la Fronde, et qui était con* leiller de la grand'cliainbre.

* • Esprit cuipoiic , prompt , présomp.

lueux, impétueux, de peu d’application, chasseur; Gis de H. Perrot, de la grand*.

chambre. ■ {TahUau du parlgment.) 11 a déjà été question de son père, nommé Perrot de La Malmaison.

* Duplessis-Guénégaud était un des quatre secrétaires d'État, comme on l’a vu dans la première partie du Journal d’Olivter d'Ormesson,

JOURNAL

Man 1669. Le fils unique Je M. d'Alberta^, niaistre dea requestcs, cunsciller à Met*, revenant de Metz, a esté tue sur le chemin par des voleurs (jui l’avoienl suivi depuis Metz, sçacliaiil qu'il portoil de l'argeul. Alberlas a esté exilé pour avoir prié contre M. Colbert.

Le dimauobe gras, 3 mars, à Saint-Nicolas, au sermon de M. l’archevesque de Paris, qui preseba fort bien, et porta le Saint -Sacrement à la procession.

Le lundy A mars, à Amboille le malin, et revenu le soir.

Le mardy 5 mars, A Saint-Nicolas, au sermon de M. rarchevesque de Rouen *. Au relotir, j’appris un changement des charges de la cour: M. le duc d'Aumont achète la charge de premier gentilhomme de la chambre, de M. de Mortemar, huit cent mille livres, dont M. de Mortemar reçoit quatre cent mille livres pour payer ses dettes, et en donne quatre cent mille à M. de Vivonne, qui achète la charge de général des galères, de M. le mareschal de Créquy, cinq cent mille livres. M. de Roebefort est fait capitaine des gardes, et donne cini| cent mille livres d’argent et sa charge de lieutenant des gendarmes de Ml” le Dauphin, que l’on donne à La Trousse pour quatre-vingt mille livres et sa charge de sous-lieutenant de la mesine compagnie. M. Le Tellier a souhaité ces changemens, pareequ’il a obtenu la survivance de la charge de premier gentilhomme pour les deux petits enfans de son gendre, l’un à l’autre, et ils n’estoiont pas en agé^ d’avoir la survivance de la charge de capitaine des gardes.

Le jeudy 7 mars, le soir, chez M. de Chavigny, avec M. Boucherai, pour un arbitrage entre M. le duc de Luxembourg cl le petit de Brienne, qui avoit pour arbitre M. Méliand, conseiller de la cour.

Les troupes pour le secours que le roy envoya en Candie .sont parties, au nombre de cinq mille hommes, pour s’embarquer en Provence. C’est M. de Navailles qui les commande. Les François sont revenus de Candie, et l’on attend M. le duc de Roannès. M. le comte de Saint-Paul' est demeuré malade à Mallbe.

' François tle Ilarlsy de Cliaiivallon. fds de la duchesse de lainguevtUe. Il Tut

* Charles-Paris, romtc de 5aint-Paul, tué au passage du Rhin, en 167a.

M. ie premier président assembla les chambres sur le dilTérend m.; qui est entre messieurs des requestes du Palais et les enquestes, les premiers demandant d’entrer en la grand'chaïubre, et, reiiü-aiil dans les enquestes, conserver leur rang pour les autres fonctions, comme les conseillers des enquestes. A l’occasion de cela, M. le premier president parla des deux déclarations publiées au sceau, l’une pour le droit annuel , l’autre pour révoquer tous les privdégcs de secrétaires du roy donnés aux compagnies souveraines, fixer l’âge pour estre maistre des requestes à trente-sept ans, empescher l’entrée à ceux qui ont leurs père, oncle, frère et beavi-frèro dans la compagnie, empescher les mariages entre les enfaiis dont les pères sont de la compagnie, et autres règlemens nouveaux, fort extraordinaires. Il fut résolu de faire des remonstrances. Beaucoup ne le vouloient pas, croyant qu'il estoit mieux du soulfrir sans dire mut que de se faire condamner contradictoirement. L’on crut que M. le premier président, qui estoit d’avis des rcmoustrances, avoit tpiclques mesures pour cela. Ce qui estoit vray estoit que M. Le l’ellier disoit à tous ceux qui le voyoient qu’il n’avoil eu connoissance de ces déclarations que par l’imprimé, et les blasmoit en beaucoup de choses.

Le vendredy a 4 mai. Messieurs du parlement fuient à Saint-Germain pour faire les reraoustrances. Je sçus de M. le président du Fourcy, qui y estoit, que c'esloit M. Colbert, comme secrétaire d Estât, qui les avoit reçus avec beaucoup d’honnestetu; que M. le premier président avoit fait les remonstranccs les plus fortes qu’il se pouvoit, les avoit prononcées fort bien et qu’il n'avoit jamais sy bien parlé ny avec tant de force; que c’esloit un applandissemeni universel de tous les députés et de toute la cour; qu’il y avoit nu inonde très grand et que chacun estoit fort content, sans néanimoins <|Ue l’on espérast beaucoup.

Le samedy a5 mai, je fus voir M. le premier président à Atilcuil et le féliciter. Cette action avoit restabli sa réputation dans le l'alais; car on le croyoil incapable d’une action de vigueur. L’on a dit depuis que le roy avoit esté très mal satisfait des rcmoustrances, et

JOIKNAI.

Jiim iC6() qiifi M. Colbert, qui csloil lors seul à la cour, avoil fort aigri son esprit.

Le samedy 32 juin, un liomme fut roué, dont l'histoire mérite d’estre cscrile. Il s’appcloit Le Roux, sieur de Marsilly, natif de Nisnies; il estoit huguenot. Prétendant qu’on luy avoit fait une injirstice dans une affaire de finances, et que ceux de sa religion estoient maltraités, il résolut de se venger du roy, alla en Angleterre, où il fut descouvert à M. de Ruvigny par M. le iluc d’York, qui luy lit entendre derrière une tapisserie toutes les propositions abominables qu’il luy faisoit contre le roy. M. de Ruvigny en ayant donné avis, on ré.solut de le prendre, et M. de Tnrenne choisit un nommé Mazel, capitaine de cavalerie, avec quatre autres, pour le suivre partout et le prendre. En clfet, ayant passé en Hollande et de là en Suisse. Mazel, accompagné de quatre cavaliers, le suivit, l’attaqua dans un village, le prit et l'emmena en France. Il fut mis dans la Bastille et dit que, si l’on vouloit le mesnager, il dcscouvriroit des choses très importantes, et enfin, voyant que l’on luy faisoit son procès, il prit la résolution de se faire mourir luy-mesme, trouva moyen d’avoir un petit couteau et se coupa toutes les parties naturelles entièrcincnl, afin de mourir doucement en perdant son sang; et, afin de n’estre pas descouvert ny secouru, il avoit ramassé tout son sang pour le cacher. Il avoit cessé de manger depuis le samedy i5 juin, et enfin, pour avancer encore sa mort, il avoit découpé toutes les chaires de son petit doigt et rompu l’os. Le jeudy 20 juin, croyant estre hors d’estat de pouvoir mourir par la main du bourreau, il desconvrit tout ce qu’il avoil fait, monstra le couteau, les parties coupées, les préparatifs (ju'il avoit faits pour se pondre, s’il n’eust point cru l’autre voye plus sûre. L'avis aussyto.st donné, l’on acheva son procès vendredy, et samedy il fut jugé par le lieutenant criminel avec le Chastelet par commission .souveraine, et condamné à estre rompu. Ce qui fut exécuté à midy, et son corps Iraisné par les rues. Lors(|u’il fut mené devant les juges, il avoil fait le mourant, n’ayant pas ouvert les yeux ny donné marque de connoissance; mais sur l’eschalTaud il dit tout

Bi. — <jOOgle

D’OUVIEU EEFÈVRE D ORMESSON.

ce qu’il put de plus kurrible contre le roy, avec la force d’un homme Juin ims,» qui en avoil beaucoup. 11 renvoya le ministre Dailler, qu’il avoit appelé comme s’il luy cu.sl voulu dire quelque chose importante, parcequ’il vouloit l’entpescber do blasphémer contre le roy, et il fallut luy couvrir la bouche d’un linge pour l’cmpcschcr de parler. Le roy, ayant vu tout ce que ce misérable a dit, ne dit autre chose, sinon :

• Monsieur le lieutenant criminel, nous voilà desfaits d’un mcschant homme. • M. de Ruvigny luy fut confronté. Le dessein de ce misérable , sa conduite et sa fermeté à se couper luy-mesme font horreur, et il n’y a guères d’exemples d’une action plus extraordinaire.

L’on dit que l’eslcctiou de Pologne ne va pas bien pour M. le Prince, et que le prince Charles de Lorraine y a la meilleure part.

L’on a mis à la Bastille un espicicr dclfcré pour avoir conçu un mauvais dessein contre la personne du roy. J’ay sçu <le M. de Mazarin que cet homme avoit aussy surpris un petit Cousteau en disnant; qu’il s’estoil retiré sous prétexte de quelques nécessités, et qu’il s’e.stoit commencé de se couper la gorge, mais avoil esté empesché d’achever, et (|u’il ne mourroit pas de celte blessure.

Le jeudy 37 juin, je montai en carrosse à neuf heures avec M. le premier président et M"' sa femme, M. le duc d’.Xrpajon et M. de Lamoignon , pour aller à Buys* voir M. et M"“ de Broglie. Nous pri.smcs M. de Petit-Marais à Ârgentcuil, changeasmes de chevaux à Pontoise et au hordeau de Vigny, passasmes à Magny, et arrivasincs .sur les sept heures à Buys, qui est deux lieues au delà. C’est une maison assez bien hastie, sans fossés, dont la situation ny le parc ne sont pas beaux, et où l'on ne peut rien faire. La terre est bonne et de plus de quatorze mille livres de revenu. I.kI réception fut très bonne.

Le lendemain, nous fusmes à Saint-Clair' qui en despend, au mont Javou, et nous passasmes à Alincourt, basti dans un fond fort vilain, avec mille tourelles et petits bastimens fort anciens et très extraoi^ dinaires. Cette teiTe appartient, avec Magny, à M. de Villeroy, et

^ Buhy, déparlcmenl de Seine-et>Ohc. Epie (Eure), où fut conclu le lr«ilé de

' C’est le vilUgo de $ainl-Qetr>»or' 91a entre Chérie» le Simple et RoHon.

lOfîo

vaut trente mille livres de rente. Le samedy, nous vismes le reste de re.slendue de Biiys; et, le dimanche, nous en parlismes et vinsmes disner i Pontoise, chez M. l'abbé de Montaigu, dans son abbaye de Pontoise, (jni e.st la plus belle situation de jardin qui se puisse voir. 11 nous fit grande ebère et fort propre, et faisant croire qu’il n’y avoit point de fruit, nous passasmes dans une salle fraische, où nous Irouvasmes une table couverte de fruits et de confitures très proprement accommodes. Tous les logemens y sont ajustes avec une propreté surprenante et ont une vue admirable. C’est un séjour délicieux. De là, nous vinsmes coucher à Paris.

Kn juillet, les nouvelles arrivèrent de l’eslection du roy de Pologne. Tous les sénateurs s’estoient de.sclarés pour le prince Charles <le Lorraine; les autres pour le duc de Neubourg, M. le Prince ayant esté exclu d’un commun consentement. Le jour de l’eslection, les esprits estant fort eschaulfés et chacun près d’en venir aux mains pour sou parly, un des moins considérables de l’assemblée s’avisa, pour empe.scher le désordre de cette division , de projwser que l’on eslust un Polonois. Sa proposition agréée, on l’obligea de nommer celuy qu’il iToyoil le plus propre. 11 nomma un dos palatins appelé Vischenouski ', .igé de vingt-cinq ans, petit de taille, de grande maison, mais sans biens, l'Estat luy donnant quatre mille livres de pension pour le faire subsister, et il fut agréé d’un commun consentement et desclaré roy à l’heure mesme, et ainsy les deux contendans furent trompés, et tout l’argent donné perdu.

Le mardy 1 7 juillet, mon fils dcsclara avoir eu trois accès de fièvre depuis lundy. Il s’alita, fut saigné le jeudy, le vendredy et le dimanche. l^a fièvre l’ayant quitté ce jour-là, il fut purgé le mardy. Le mcrcredy, je fus avec luy à Montmorency, chez M. Le Laboureur, et j’en revins le jeudy matin. M. le Dauphin estoit malade avec quelque danger.

Le jeudy a/| juillet, après midy, l’assemblée des créanciers de

’ Michel Khoribut Wicsniowieckj, élu le i^juin 1669. mort le 10 novembre iG'S.

M" (le la Meilleraye, que M. du Blancmcsnll engage dans une resti- Aoùi 1669. tution honteuse contre ses créanciers, pour tascher de toucher quatrevingt-cinq mille livres qui sont à l’espargne pour des bois, et achever son mariage avec M"’’ de la Meilleraye, s’il n’est fait.

M. l’archevcsque de Paris prit possession de sa juridiction dans le faubourg de Saint-Germain, fut à Saint-Sulpice en procession fort solennelle, et y célébra. Cest l’effet d’une transaction faite avec M. le duc de Verneuil et les religieux.

Le mercredy a 3 Juillet, il y eut assemblée des chambres au parlement, sur ce que le roy vouloit renvoyer aux enquestes toutes les affaires attribuées à la Tournelle civile, que l’on veut supprimer. L’on arresta d’un commun accord d’envoyer les gens du roy au roy, pour supplier Sa Majesté de ne point changer l’ancien ordre du parlement, et (hre que toutes les audiences appartenoient à la grand'chambre seule. C’est M. Pussort qui a entrepris de faire ce changement.

Le jeudy a 4 juillet, l'on dit qu’il se faisoit à Saint-Germain un grand changement de charges. M. de Mazarin, qui a vendu à M. le duc de Chaulnes sa lieutenance de Bretagne quatre cent mille livres, remettoit au roy sa charge de grand maistre de l'artillerie pour six cent mille livres. On disoit (pie le roy donnoit cette charge à M. le comte du Lude, en ayant attribué une partie >1 M. de Louvois; que la charge de M. du Lude, de premier gentilhomme de la chambre, passoit à M. de Gesvres but k but, pour celle de capitaine des gardes, laipiclle le roy donnoit à M. de Péguylin.

Le mardy 1 3 aoust, le roy vint au parlement. J’y fus en robe rouge, et l’on me donna place dans le premier banc des requestes. Le prince de Toscane y vint dans la lanterne de la quatrième; les ambass.adeurs dans celle du greffe. M. le chancelier se mit, à l’ordinaire, au dessus du premier président. Les autres présidens estoient MM. de Novion, de Mesmes, le Coigneux, le Bailleul, Mole et Nesmond. Le roy vint de Saint-Germain, vestu de noir. Ayant pris sa place, M. le duc de Bouillon, comme grand chambellan, estoit assis à ses pieds, et plus bas, à costé, les capitaines des gardes, Charost, Rochefort et

570 JOURNAL

Péguylin, Sur le banc (les pairs ccclésiasticjues, MM. les évesques de Langres et de Laon; sur le banc des pairs laïcs, les ducs de Richelieu, d’Estrée, de Grammont, de Mazarin, de Villeroy, de Morteinar et autres. M. le chancelier ayant pris sa place dans l’encoignure, monté au roy, et estant retourné après que le roy eut dit que son cdiancelier feroit entendre sa volonté, lit une harangue générale sur les biens que le roy avoit procurés à son Estât, et qu’il voidoit faire encore par les édits qu’il apportoit. Il parla un peu hésitant, sa mémoire diminuant et comme un chancelier de quatre-vingt-un ans passés. M. le premier président fit son compliment fort respectueux, dit qu’il ne pouvoit parler sur les édits, pareequ’on ne luy en avoit donné aucune communication, soustint fort délicatement ce qu’il avoit dit par scs remonstrances, sans rien dire ny de foible ny de trop sec. Enfin tout le monde fut très satisfait de son discours, et tout le parlement particulièrement. Les édits furent lus ensuite, c’est-à-dire quatre lignes du préambule de chacim, et l’adresse à la fin; il en fut lu vingt-cinq sur diOcrentes matières, sans qu’on puisse dire encore ce que c’est*. M. Talon parla ensuite avec une flatterie basse, louant généralement tous ces édits, par lesquels le roy donnoit une mar<pie de sa tendresse pour ses sujets, de sa prudence et de sa fenneté, et conclut. Son discours fut beau, long, et il déplut à tous les officiers, qui disoient assez haut qu’il falloit le chasser à coups de pieds de la compagnie, qu’il déshonoroit et ruinoit par cette conduite basse. M. le chancelier ayant esté au roy, puis aux pairs ecclésiastiques, ensuite aux pairs laïcs, après aux présidons du parlement, après aux conseillers d’Estat et ensuite à tous les conseillers, estant retourné au roy et descendu en sa place, prononça : Le roy séant, etc. Après , le roy sortit sans parler ny faire accueil à personne, saluant seulement en passant.

Aoùl 1669.

' On trouvera ces (Stlits dans la collection des Anciennes lois Jrançmses, t. XVIII : rorduniiancc des eaux et forêts, de la {Mge a 19 à la page 3 11; un réglement pour la chambre des comptes, p. 3i 1; un

édit sur l'âge et la capacité eiigi-a pour les charges de judicaturc, p. 33!>; enfin une longue ordonnance sur la réforme des lois . évocations, règlements de juges, commitlimus, etc. p. 34i et suivantes.

Ce niesme jour, Ton esloit fort en peine d’une nouvelle venue du Août 16G9. grand inaistrc de Maltlic à M. le grand prieur, qui portoit que les troupes françoises, dans une sortie contre les Turcs, s’estoicnt, la nuit, entretuêes, et qu’il y avoit beaucoup d’officiers morts.

Le jeudy i5 aoust, fesle de Nostre-Dame, à Amboille avec toute la famille; il y vint force monde.

Le vendredy 1 6 aoust, je revins à Paris pour estre le lendemain au conseil, à cause d’une affaire de M™* de la Meilleraye. J’appris en arrivant que les nouvelles de Candie cstoient arrivées; que, le 2 4 juin, les François avoient fait une sortie la nuit pour commencer le combat à la pointe du jour, M. de Beaufort par un costé, et M. de Navailles par l’autre ; (jue les Turcs avoient esté poussés vigoureusement, chassés de leur camp et le canon pris; mais que le feu ayant pris à quelques poudres et les soldats s’estant escartés pour piller, les Turcs voyant le désordre, estoient revenus à la charge et toute l'armée, ayant pris l’espouvante, avoit fui, et il n’estoit resté que les officiers, qui avoient fait ferme et qui avoient tous esté tués, dont la liste montoit à plus de trois cens; que M. de Beaufort n’ayant esté suivi que de trois cens hommes, qui avoient aussy pris la fuite, avoit esté tué sans qu’on ayt pu en sçavoir des nouvelles; que M. de Navailles, qui avoit fait des merveilles, avoit eu son cheval tué sous luy; qu’il faisoit espérer un meilleur succès dans une autre sortie plus générale. Cette perte afflige fort tous les honnesles gens.

Le niardy 20 aoust, je fus à Saint-Germain pour l’affaire de M“'de la Meilleraye, et M. Ribeyre, rapporteur de sa requeste, fut récusé du chef de M. du Blancmesnil, M. de Marillac ayant dit qu’il y avoit des articles signés entre luy et de la Meilleraye.

Il y a beaucoup de changemens dans les intendances : M. Pelot quitte la Guienne et Montauban, M. d’Aguesseau va en Guienne et M. de Sève à Montauban; M. Rouillé, du quartier de janvier, en Poitou, au lieu de M. Barentin, <|ui est révoqué; M. Dorieux* quitte

' Nicolas Dorieux ou Dorieu , reçu maître des requêtes le 10 décembre 1 665

JOURNAL

Ociobrp 1669 le Soissonnois el va à Limoges; M. de Machaull en Soissonnois, et M. Marin dans sa place à Orléans; M. Voisin demeure en Touraine; M. de Garillon, en Picardie; M. de Caumartin, en Champagne.

Au mois de septembre, mourut la reyne d’Angleterre après avoir . e.sté longtemps malade. L’on impute .sa mort prompte à un petit grain d’opium que luy donna M. Valot pour la faire dormir, contre l’avis de son médecin ordinaire. En efl'et, elle mourut une heure après l’avoir pris, dont les ennemis de M. Valot ont fait grand hniit jusques à dire qu’il en scroit disgracié. Le deuil et la desclaration publique sont remis après le retour du voy.ige de Chambord.

Au mois d’octobre, je fus avec ma femme et M”' Doublet che« \I. Le Rov, à Beaupré, d’où le lendemain nous fusmes voir Chantilly. M. le Prince et M. le Duc nous y reçurent avec toute l’honncstcté possible, nous donnèrent des gentilshommes pour nous conduire partout et faire donner la collation. En retournant, ayant trouvé M. le Prince et M. le Duc à cheval, qui alloicnt se promener, ils descendirent l’un et l’autre, vinrent saluer ma femme avec toutes les civilités. Nous vismes, dans le chasteau, M'”' de Langeron, dans son appaitement le plus propre. Les fontaines sont admirables par leur abondance, y ayant plus de huit cents pouces d’eau courante de source sans celle des canaux.

Le lendemain nous fusmes voir M"* de Guénégaud; elle nous fit voir toute .sa mai.son, qui me parut très belle, tout bien dispose et fort achevé.

Le vendredy nous revinsmes à Paris par une poudre, une chaleur et un sec extraordinaires.

Le vendredy a 5 octobre, je revins d’Amboille à Paris pour la profession de mon fil.s, novice à Sainte-Geneviève. Je le vis le samedy, fort sati.sfait et content.

. Le dimanche a 7 octobre, mon fils fit sa profes-sion durant la

grand'inesse, entre les mains du père Blanchard, abbé et général do

* licnricllr <ie France, veuve He Charles I", mourut à Paris le 10 scplembrc 1669.

DOI.IVIER LEFÈVRE DOIlMESiSON.

l’ordre. Y assistèrent M. et M°” de Leicau et leur fd.s aisné, M. et Ngvetnii. 16*9. M”" de Fourcy, M. et M“' Le Pelletier, ral)bé de Colanges, M”' Damours. Doublet, et autres de nos amis. Tous nos autres plus proches eatoient à la campagne, et je ne voulus pas faire une action d'esclat et de cérémonie. Nous disnasmes tous dans le réfectoire et fismes bonne chère. Nous avions, le jour précédent, fait un présent de deux mille escus à la maison, dont l’on parut estre content, J’ay cette consolation que cette profession se fit avec une extresme joye, et du novice et de tous les religieux, estant fort satisfaits de la conduite de mon fils, de la fermeté et de l’esgalité qu’il a tesmoignées dans l’année de son noviciat, et le considérant comme un esprit capable d’estre un jour utile à son ordre.

Le lundy je retournai à Amhoille. Dans ce temps, le roy Casimir' de Pologne arriva en France, passa i Chantilly, où M. le Prince le reçut magnifiquement, et de là à Evreux, à son ahbaye de Saint- Taurin.

Le mercredy îo novembre, se lit à Saint-Denys le service et enterrement de la reyne d’Angleterre. J’y fus avec M. le premier président. L'église estoit tendue de trois lès de velours couvert des anne.s de la reyme, avec un tour de chandeliers tout le long du chœur. La chapelle ardente estoit nouvelle et formoit comme un dôme de ligure octogone, soustenu de huit colonnes. Il y avoit quatre pyramides aux quatre coins, avec quatre Ggures; la chapelle estoit fort couverte de cierges. M. le coadjuteur de Bheims y olficia, assisté de quatre évesques revestus de chappes. II ne s’y trouva point d’autres évesques, parccqu'ayant prétendu estre salués après le deuil et avant les compagnies souveraines, comme le roy avoit voulu qu’il fust fait au service de la reyne mère, et M. le premier président ayant vu sur cela le roy et fait connoistre l’usage ancien et la raison, le roy avoit prononcé en faveur du parlement.

' Jeau-Casimir\Va.ia régna en Pologne mainstea Pré» . ot'i l'on roit encore son

Je 1 648 à 1 668. Il mounit en 1673 , à Ne- tombeau, ver». Son cutur fui déposé é Saint -Ger-

JOURNAL

No«rmb. 1669. deuil csloil Madame, duchesse d’Orléans, Mademoiselle sa fille

et M"** de Guise. Elles esloient menées par Monsieur, M. le Duc et le petit prince de Conty Les compagnies souveraines y estoient vestues de noir. .Au service de la reyne mère, le parlement esloit en robes rouges, comme pour le roy. Le parlement estoit du costé des dames; deux chaires vides entre .VI"" de Guise et le parlement; l’Univcrsilé du mesme costé; la chambre des comptes du costé des princes; la cour des aydes ensuite; la ville de Paris dans les chaires basses de ce costé, et le Chastclet du costé du parlement. Les révérences se firent à l'autel, aux ambassadeurs, au corps mort, aux princesses, aux princes, au parlement et après k la chambre des comptes. M. l'évesque d’Amiens y fit l’oraison funèbre fort mal et avec aussy peu de succès qu’à la reyne mère, en sorte que l’on a dit de luy qu'il avoit perdu partie et revanche, et qu'il estoit au tout. La musique du roy y fut admirable, et Baptiste* y fit chanter le Dies ira, dies ilia, d’une manière nouvelle et fort belle. Le service dura jus(|ues à quatre heures, (jue chacun se retira sans manger, les festins ayant esté supprimés.

Le jeudy a 1 novembre, je fus à Saint-Germain faire ma cour, et vis M. Le Tellier, qui me parla fort des aifaires de M. le duc d’.Aumont contre la mareschalc sa mère. Je luy donnai mon placet pour la place du ron.seil de M. de Noguès, qui estoit mort, en Béarn, de chagrin et de desplai.sir de la mauvaise conduite de sa femme, et l'on dit qu’il est mort de faim, u'ayant pas voulu manger.

J’appris que l’affaire des charges de maistre de la garde-robe estoit con.somméc; qtie M. de Guitry avoit acheté la charge de M. de Soyecotir six cent mille livres, et estoit fait grand maistre de la garderobe par une nouvelle création, et que les deux charges de maistre de la garde-robe estoient par luy vendues cinq cent mille livres, l’une à M. de Nogent, l’autre à M. l’abbé de Clermont, qui prenoit le nom de marquis de Scssac.

' Louis, princcdeConli, morlen i€85. murta Paris en 1687. (Voy. surson am-

’ Jean.Baplisle LuUi, né à Florence en vée et son début en France les Mémoire^

i633, amené en France é quaturre ans , de .t/ridenioôe/te, é l'annee i65q )

le

L’on dit amsy l'avenliire de M. l'évcsque de Valence*. Ce prélat, Noveu*. 1669. ayant fait des intrigues dans la maison de Monsieur pour les intérests de Madame contre le chevalier de Lorraine, avoit esté chassé de Paris, renvoyé dans son évesché avec ordre de n’en pas sortir. Ncantinoins, continuant ses intrigues, il estoit venu à Paris en habit desguisé, et s’estoit logé dans une petite chambre, au troisième estage, dans la rue Saint-Denys’. Le roy, averti, envoyé un prevost des monnoyes, lequel, faisant semblant de chercher un faux monnoyeur dans cette maison, prit M. l’évcsque de Valence comme un homme suspect, et le conduisit au For-l'Evesque, où ce prélat fut obligé de se faire conuoistre, osier sa perruque et dire sa qualité. Nonobstant, il coucha dans la prison. Mais le lendemain le roy onlonna qu’il se retireroit é l’isle^ourdain en Languedoc, jusques à nouvel ordre.

Tous ses papiers luy furent pris, et depuis le roy a renvoyé chez elle M'”' de Saint-Chaumont*, qui estoit gouvernante de Mademoiselle. Madame en a tesmoigné du chagrin, a fait parler au roy par l’ambassadeur d’Angleterre, mais sans aucun fruit.

Le lundy a 5 novembre, se ht un service à Noslre-Dame pour la reyne d’Angleterre , où le deuil et les compagnies assistèrent comme à Saint-Denys. Je ne pus m’y trouver, estant averti d’aller chez M. de Morangis pour les affaires de la mareschale d’Aumont.

Le mardy 26 novembre, aux ouvertures de l’audience au (wrlement, où M. Bignon, avocat général, ht admirablement, ctM. le premier président ensuite.

' Daniel deCosiuic«^v£qacd« Valence, a laissé des mémoires publiés par la Société de Thisloirc de France. Il y raconte celte aventure, t. I, p. $91 et suivantes. (Voy, aussi l. Il, P 85 cl suiv. de ses Mémoires.)

* Daniel de Coanar dit qu'il logeait rue .lux Ours , et donne beaucoup de détails sur son arrestation. Ils ne contredisent sur aucun point essentiel le récit d’Olivier d’Ormesson.

* Maintenant chef>lieu de canton du département du Gers.

* La marquise de Sainl-Chaumont était sontr du maréchal de Gramonl. Après sa disgrAcc, elle se relira aux Carmélites de la rue du Bouloi. (Voy. Mémoires dê Mademoiselle, à l'année 1669.) Elle fut icm placée par la maréchale de Clérambaull comme gouvernante de la petite Mademoiselle.

JOURNAL

N'offni]*. i6r»(|.

I.c mcrcredy 17 novembre, je fusaussy pour les mercuriales. M. le procureur général parla (rès bien, et M. le premier président it son ordinaire.

Le jeudy 28 novembre, je fus au parlement pour entendre plaider M. de Basville .sur la transfusion du sang. Il y avoit un très grand monde ; M. le Duc, MM. les ducs de Luynes, de Cbaulnes et de Morteniar, M. de Laon, et les conseillers d’honneur de Bonnelles, Morangis, Bellièvrc. Le plaidoyer fut fort beau et prononcé de très belle grâce. M. de Cbaulnes me dit que les places du conseil estoient données: celle de M. Desbameaux, de conseiller ordinaire, à M. Colbert, f ambassadeur ; la sienne, de semestre, à M. de Pomponne, ambassadeur en Hollande ; celle de M. Noguès, à M. Besnard de Rezé. Ce mesme jour, je fus à Amboille , d’où je revins le lendemain.

L’on parle souvent des audiences de l’ambassadeur turc. 11 est arrivé à Paris sur la fin du mois d’octobre ; il a esté logé chez M. de la Baziniére, au village d’Issy, où beaucoup de gens le vont voir par curiosité. Il est homme bien fait, suivi de vingt-cinq ou trente Turcs. Il mange assis sur des tapis, suivant leur manière. Il a deux fois M. de Lyonne, qui l’a reçu de la manière que le grand vizir reçoit les envoyés de France, assis sur un lit, luy ayant fait donner un tabouret seulement; et luy ayant dit qne l’empereur de France le traiteroit comn)c l’empereur .son maistre Iraitoit les envoyés de France, qu'il vouloit qu'il luy fist les mesmes présens, pareeque ceux qu’il envoyoit n’estoient pas des tributs, il luy parla de la manière de gouverner du roy; qu’il n’y avoit point de grand vizir en France, et il s’estendit fort sur les louanges du roy. L’on dit que le Turc luy respondit qu'il n’avoit point à faire de sçavoir s’il y avoit un grand vizir en France, ny quel en estoit le gouvernement; qu’il estoil venu pour donner une lettre de l’empereur son maistre a l’empereur de France ; qu’il estoit prest à la présenter, sy l’on vouloit la recevoir; que sy l'on ne vouloit point la recevoir, on n’avoit qu’à le luy dire, et qu’il s’en retourneroit.

L'arclicvcsrpie de Toulouse, Bourlemont, est mort. M. Peint est

Digitizecl±)v-i*Q(jgIe

enfin pourvu tle la chai'gc de premier président de Rouen, moyen- ivcenib. 1CC9.

nanl cinquante mille cscus i M. de Ris'. Le roy en paye vingt-cinq

mille.

Le jeudy 5 décembre, je fus, avec M. l’évesque de Saintes et M. Boucherai, pour voir M. Le Tellier et luy tesmoigner l'agrcment de la famille sur une proposition de mariage; ce que je fis à M. Le Tellier, quoyquc M. de Saintes fust dans la chambre.

Ce jour, le roy donnoil audience à l’envoyé turc, dont on parloit comme d’un homme d’esprit. Sa qualité auprès du grand seigneur est comme celle des gentilshommes ordinaires auprès du roy. Pour le recevoir avec plus de magnificence, le roy s’esloit fait faire un habit tout couvert de diamans, et l’on disoit qu’il y en avoit pour quatorze millions. Je vis de près son chapeau, où estoient les plus gros diamans. Monsieur estoit atissy vestu et paré de pierreries cl de perles, et M. le Duc, de diamans seulement. Pour recevoir le Turc, l’on avoit préparé un trosne au bout de la gallerie du chasteau neuf.

Celte gallerie estoit meublée de très belles tapisseries, et entre autres de certaines estofl'es de soye peintes, é personnages, comme les lapisserie-s. M. Le Brun les avoit retouchées. 11 n’y a rien de plu.s beau, pourvu qu’elles durent. Tous les cabinets, les tables, les vases, les cuvettes et les guéridons d'argent y estoient. Nous fusraes voir le matin cette magnificence. Nous dinasmes tous chez M. de Turenne.

Après le disner, chez le roy, et sur la terrasse voir pa.sser le Turc.

Dans la place, entre les deux cbasteaux, estoient les deux compagnies de mousquetaires à pied, ayant tous des justaucorps de velours noir avec des boutons de cuivre cloré. Après, les gardes suisse et francoise en haye. Derrière eux estoient les gardes du coqts, les gendarmes et les chevau-légers faisant huit escadrons de chaque coslé; les gardes de la porte, les cent-suisses, et beaucoup de gardes du corps estoient au dedans. Sur les trois heures, le Turc arriva à cheval, précédé de vingt Turcs, tous avec des robes vertes de serge et des

’ Jean-Ia>uU Fnucon Je Ris, premier 1647. 1« charge de premier prèviclcnt éuil pr^sîdenl au parieioent de Bouen. Depuis remplie par commission.

Di'cenib. 1669. turbans fort sales, liiy avec une veste rouge 8e camelot au plus (car il n’y panit point d’or ny de soye), entre M. de Berlise, introducteur des ambassadeurs, et un autre, et après suivoient sept on huit autres à cheval aussy mal veslus que les autres. Rien ne parut si pauvre ny si misérable. Le chef paroisl un homme grisonnant de cinquante ans, la barbe longue. Il ne tourna pas la teste à droite ny à gauche pour voir ces troupes; il mit pied è terre & la première porte du chasleaii neuf, et, i son retour, y remonta à cheval et retourna à Chatou, d’où il estoit parti. Nous sçusmes qu’il estoit entré assez fier dans la gallcrie, tenant à deux mains un sac de toile d’or, où estoit sa lettre; il fit trois révérences, baissant seulement la leste, et donna sa lettre au roy et demanda qu’elle fust lue. Le rov la fit ouvrir, et, comme elle estoit longue, il dit qu’il la veiroit et feroit response. F.e Turc SC plaignit que le roy ne s’estoit pas levé pour recevoir sa lettre, et dit qu’on le traitoit mal. Le roy répliqua qu’il en usoit comme il avoit accoustumé, et le Turc se retira mal content.

Le vendredy 6 décembre, M. Le Tellier me vint solliciter avec M. le duc d’Aumont.

Le sainedy 7 décembre, je fus avec ma femme et mon fils à Vandy voir M. le président de La Grange et sa femme. Il me parut assez bien restabli de .sa fièvre quarte, et j’en repartis le dimanche à midy. La maison est fort vilaine. Nous fismes ce voyage par un très beau temps, et le chemin estoit très beau n’ayant pas encore plu. Le soir, M. Le Tellier me vint voir une seconde fois.

Le lundy 9 décembre, feste de la Conception, je me trouvai chez M. de Morangis avec M. Le Nain et MM. Champion et Caillard , avocats, pour l’arbitrage de M. et de M"*' d’Aumont. Ce jour niesme, un courrier arriva de Rome avec nouvelles que le pape estoit à l’agonie*.

Le samedy i4 décembre, M. le duc de Chaulnes avec M. de Bouillon partirent pour Rome, le roy ayant envoyé au premier dix

' ClômcQl J\ (Rospigliosi) mourut U 9 décembre 1669. 11 eut pour successeur Clément X (Aitieri).

DOLIVIER LEFÈVRE D’ORMESSON.

mille escus, au cardinal de Retz, six mille, et au cardinal de Bouillon, DiiMmb. 1669. quatre mille.

Ce nicsme jour, le sieur Courboicr, gentilhomme, eut la leste coupée en Grève pour une calomnie dont riiistolre mérite d’estre escrite. La Gudagne, dame de bonne famille, fille de M" de Saint- Pater, sncur de M. le Premier [Beringhen], mais femme très <lc.sbauebée, avoit marié sa fille cadette à un nommé La Motte, sieur d’.Vunoy, homme sans naissance, qui avoit fait sa fortune auprès de M. le duc de Vendosme et qiu estoit riche. Cette fille estoit aassy desbaiichée que sa mère , qui l'y avoit engagée , et elles vivoient ensemble l'une et l'autre dans le désordre. Elles avoient tiré, par le moyen de Courboicr, une obligation de cent huit mille livres de d'Aunoy avec une contre-lettre, et depuis Courboicr avoit retiré par artifice sa contre-lettre, afin de pouvoir chasser d’Aunoy et se mettre en possession de son bien. Us crurent qu'il falloit encore, pour le perdre, l’accuser d’avoir mal parlé contre le roy et luy faire son procès. En effet, le nommé Moizière, garde du corps, et le nommé Lamières, gentilhomme, qui ne sçavoient pas tout le mystère, en donnèrent avis à M. Colbert. D’Aimoy, qui s' estoit retiré à Luxembourg pour une taxe, est mis à la Bastille; Moizière et Lamières, qui avoient déposé, luy furent confrontés. Ce misérable se rescriant que c'estoit une calomnie fait que Lamières se contredit parlant de Courboier, et enfin avoue eslrc faux tesmoiu et que sa déposition et celle lie Moizière estoient fausses. L'un et l’autre sont arrestés, et Courboicr ensuite. L’instruction faite au Cbastelet, ils sont tous trois condamnés à la mort avec assez peu de preuves. Sur l’appel , les juges se trouvèrent fort empesebés. Au parlement, Courboicr, qui estoit bien allié, avoit de puissantes sollicitations en sa faveur. L'affaire rapportée, Lamières, qui seul avouoit son crime, fut aussy seul condamné à la mort, et les deux autres réservés à juger. Ce gentilboinme, qui estoit le moins criminel, mais le plus sincère, dit, avant que d'estre conduit au supplice, quantité de circonstances importantes contre Courboicr et Moizière, en sorte qu’il fallut chercher

JOURNAL

Jtn«ier 1670. MM. Hervé et La Barroy, conseillers cl coiiuni.s.saircs pour l’cnlendre;

ce <jui dura, cl, l’heure de l’exécution estant passée, on la remit. Cependant il te.smoignoil une fermeté et un calme d’esprit admirables, souhaitant la mort, et parlant de son exécution comme d’une cho.se estrangerc; il faisoit pitié à tout le monde, et -M. le inarc|uis de V'illeroy venant voir é la Conciergerie Courccllcs, l’ayant vu, en fit rapport au roy à Saint-Germain. Pendant le dimanche et le lundy, jour de la Nostre-Damc , on descouvrit de nouvelles preuves contre Courboier. Le mardy, l’exécution de Lamières fut encore remise, poiu' la .seconde fois, par ordre du roy. Le mercredy, Moixière fut jugé, condamné à la mort et exécuté après le disner; il confirma toutes les prouves contre Courboier, qui fut jugé et condamné à mort. Lamières n’a point esté exécuté, et sa peine a esté commuée par lettres. Le roy, toute la cour et tout Paris furent contens de cette ju.stice; chacun ayant une exiresme indignation d’une calomnie sy noire, sy méditée, sy importante, et qui faisoit injure au roy.

Le jeudy 3o janvier 1670, mon fils fabbé' lit .son acte de tentative en Sorbonne avec beaucoup de succès. Je le menai chex tous ceux que je priai, pour présenter des thèses. Je fus en présenter à M. le nonce, qui me reçut avec beaucoup de civilité; il avoil ouy parler de moy à M. de Turenne, il y avoit quelque temps, .sur les histoires passées, et m’en dit quelque chose obligeante. Il me vint reconduire jusque sur le haut de son escallier; il se trouva è l’acte. Tous MM. les évesques et arebevesques qui estoient à Paris, .M. le premier président avec les autres présidens, y vinrent, à la réserve de .MM. de Longueil, Novion et Le Coigneux. La compagnie y fut fort belle et fort nombreuse, et chacun y tesmoigna joye et satisfaction. Tou.s les docteurs panirent très contens de mon fils et de voir un acte aussy célèbre. Enfin cette action, grâce à Dieu, se passa aussy avantageusement qu’il se poiivoit de tous costés. M. de Montmignon, curé de Saint-Nicolas, fut son président, et l'un des enfans de M. de Cordemoy fit la harangue fort agréablement.

* Claude-Fr«nçois-<l©»Paule d’Omîe»son, raorl en 1717.

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DOLIVIER I.EFÈVRE IVORMESSON. 5«1

Le vendredy 3i janvier, je fus remercier M. le nonce, qui me J«nïi«r 1670. donna audience à deux heures, nonobstant que ce fust le jour de ses dépesclics. Il me vint recevoir sur le liant de son csrallier et me fit donner, et à mes deux fils que je luy présentai, des chaires à bras, comme à luy, et me dit beaucoup d’honnesletés. Il me vint reconduire jusque sur le haut de son escailier, descendit trois marches, et, sy je ne l’eusse retenu comme par force, il auroit descendu jusques en bas. Je fis ensuite les autres remcrciemcns aux prélats et aux présidons.

Le jeudy 3o janvier, il se passa à Saint-Germain une histoire fort importante : la nouvelle y estant venue de la mort de M. l’évesque de Langres, M. le duc d’Orléans, qui avoit promis au chevalier de Lorraine' les deux abbayes que M. du Langres avoit dans .son apanage, fut demander au roy qu’il luy plust agréer son choix. Le roy luy ayant dit qu’il ne le pouvoit en con.science, et, nonobstant toutes ses instances, l’ayant refusé. Monsieur se relira fasché et commanda qu’on démeublast son appartement pour quitter la cour. Le roy ce pendant estant allé à Versailles, M. Le Tellier fut parler à Monsieur pour le destourner de son dessein, mais il ne le put, et Monsieur luy dit que, s’il avoit une maison é mille lieues, il iroit. Le roy. en estant averti et e.stanl revenu de Versailles, crut que c’estoit M. le chevalier de Lorraine qui excitoil la colère de Monsieur; il commanda (ju’on l'arrestast prisonnier. Les gardes du corps furent redoublés autour de l’appartement de Monsieur, où esloit le chevalier de Lorraine. M. Le Tellier fut dire à Monsieur la résolution du roy, et le chevalier de Lorraine, après que Monsieur l’eut embrassé et luy eut tesmoigné beaucoup d’amitié, sortit, et, au .sortir de la chambre de Monsieur, il trouva le capitaine des gardes, qui l’arresla prisonnier, et il fut mené sur le chemin de Lyon pour estre conduit à Montpellier. Monsieur partit à minuit de Saint-Germain avec Madame, vint à Paris, où il a demeuré un jour, et personne ne l’a esté voir, sinon M. le Prince et M. le Duc, qui ne l’ayant pas

' Vojf. les Mémoirri de Sainl-SimoK (I. Tlt. p. 171) sur le chevalier de Lorrame.

582 JOURNAL

Fcvriir i«;«. trouvé chez Iny le furent chercher à Luxemhoui'g. Il est parti pour Villers-fiotcrests*.

M. l’évesrjue de Langrcs* est mort le mercredy au soir a 9 janvier, et a laissé de grands biens et fait de grands legs à rilosIcl-Dieu.

M. le duc de Tresines mourut le a février, et fut enterré aux (lélestins, le lundy au soir. Je fus à son enterrement.

Le mardy 4 février, M. le nonce m’ayant envoyé un valet de pied sçavoir s'il me trouveroit durant la matinée, vint, son carrosse plein, à dix heures. Je le reçus à son carrosse, et l’ayant fait passer dans mon grand cabinet, je luy présentai un fauteuil et pris une chaire sans bras. Il ne le voidiit pas et alla luy-mcsme quérir un faiiteml. Après les premiers complimens, il me parla delà beauté de mon logement; je luy lis voir le portrait de mon père; cela donna occasion h quelque discours, et enfin, parlant de sa probité, luy ayant dit qu’il m’avoit tousjours répété que sy, marchant dans le chemin de la vertu, je rencontrois la fortune, je la prisse en passant, mais qu’il ne falloit jamais sortir de ce chemin pour l'aller chercher; ayant trouvé celte pensée très bonne, il me dit qu'il luy estoit arrivé une chose singulière; qu’il estoit de Bologne; qu’arrivant à Rome pour estre prélat cl entrant dans la mai.son où il devoil loger, il avoil vu escrit .sur la porte de sa chambre ; ditigite jiistitiam; qu’il avait observé cela comme un avis de Dieu, et que s’estant ensuite présenté devant le pape il luy avoit dit les mesmes paroles, et que depuis, dans tous les employa qu’il avoil eus, il avoil esté sy exact pour la justice, que les cardinaux refusoienl de luy escrire des lettres de recommandation, et que, durant le pontificat d'Alexandre, il avoit condamné deux fois le cardinal Oiigi, son neveu, et néantmoinsque le jiape l’avoil employé.

Ayant ensuite parlé du conclave, il me dit qu’il traisneroit; que les ambassadeurs et les cardinaux de France n’y avoient dû arriver

que le jeiidy 3o janvier. Ayant ensuite parlé du pape Clément IX, et

' Comparez les Mémotm de Mademoh doiil il a été soirveiit question dan» le $eîhf à l’année 1670. tome I du Journal d'Olivier d'Ormeison.

* Cet éveque était l'abbé de Ln Rivière .

.I2igiti,j.d.by.,C

après des jansénistes, H me conta tout ce qu’il avoit fait, avec plaisir. Février »67o. De là ayant parlé des hérésies d'Allemagne, il me dit que le cardinal Cajetan' auroit pu par douceur ramener Luther, et ensuite parlant d’Angleterre et de Clément Vil, il me dit que, Henri IV voulant revenir à l'Église, les Espagnols s’y opposoient par tous moyens et que, le pape demandant un Jour à un cardinal ce qu’on disoit à Rome, il luy respondit qu’on disoit que Clément VII avoit perdu l’Angleterre et que Clément VIII perdroit la France'’, et que cela toucha fort le pape. Enfin, après une conversation de près d’ime heure fort agréable, M. le nonce s’en alla me faisant beaucoup d’honnestetés, et je raccompagnai jusques à son carrosse, où il demeura lousjours descouvert et me regarda jusques à ce qu’il marchast. J’ay cru devoir manpier une visite si houneste. 11 parla italien et moy françois, et nous nous entendions bien.

Le i8 février, jour du mardy gras, je fus avec M. Pecquot, à - .Auteuil, passer la journée avec M. le premier président, qui m’en avoit escrit un billet pour n’y pas manquer. Après le disner, y vinrent MM. les évesques de Cahors et de Bayeux, qui dirent que M. de La Reynie ayant fait connoistre à M. l’archevesque de Paris l’exlresme cherté de toutes les nourritures du caresme à cause du grand froid et des neiges qui empeschoient le transport de toutes les denrées, M. l’archevesque avoit résolu de permettre de manger des œufs. Ce qui donna à M. le premier président occasion de se plaindi'e, à cause de la conséquence, d’une permission accordée si facilement, et il dit qu’il n’apparlenoit pas à M. de La Reynie, comme lieutenant de police, de faire faire un règlement général de cette importance, sans consulter le parlement.

Ce mesme jour, M. le procureur du roy apporta à M. le premier président, avec M. de Beauvais-Limeuil, un testament de M. l’évesque

’ Le cardinal Cajetan, ou Cajetano, fut envoyé en Allctuagnc par Léon X, en 1 5ao.

’ Ce mot c»t Miuvcnt cité avec une ad-

dition. I.e cardinal aurait dit au pape <|ue Clément VII avait pcixiu l’Angloteire par trop de précipitation, et que Clément Vlll peidrail la France pr trop de lenteur.

JOURNAL

Man 1C70. de Langres, de i655, qui portoit une clause dérogatoire à tout autre teslanieiit postérieur. Par ce testament il donnoit au roy son buffet de vermeil doré, à Madeiuoiscllc la terre <le Petit-Bourg pour cinquante mille escus, à son frère vingt-cinc( mille escus, à M. Le Tcllicr un gros diamant, à M. le premier président qui seroit lors de .sa mort, un diamant de dix mille livres, et, après d'autres legs pieux, tout le reste de son bien au dit sieur de Beauvais.

Le samedy 1" mars, le Père de Cbamp, provincial de l’ordre des Jésuites, m’apprit que M. Colbert estoit parti ce jour là pour aller coucher à Nantcuil, et le lendemain à Villers-Colerests voir Monsieur de la part du roy. De là l’on jugea que raccommodement estoit fait.

Le dimanche 1 mars, fut publiée l’ordonnance de M. l’arclievesque portant permission de manger des œufs durant le caresme jusqu’au dimanche de la Passion.

Le luiidv 3 mars, M. le duc d'Orléans, avec Madame, revint de Villers-Coterels coucher à Saint-Germain, où ils furent reçus avec la plus grande joye du monde. L'on prétendit qu’il estoit revenu sans condition, sur la parole de M. Colbert qu’estant à la cour il obtiendroit du roy toutes choses. D’autres disoient que les deux abbayes se donnoient au frère du chevalier de Lorraine, et à luy une pension de dix mille escus. Le temps fera connoislrc le vray; mais ce qui est certain est qu’il est parti un courrier porter les ordres de laisser le chevalier de Lorraine dans Marseille, et de luy donner la ville pour prison, au lieu de le mener au chastcau d’If, où on le conduisoit.

L’on ne parle que de loteries tant à Saint-Germain qu’à Paris, et du présent <jue le roy avoit envoyé à Madame à Villcrs-Cotercsts, sous prétexte de billet de lotciic; il valoit cinquante mille livres tant en vingt bourses de cent louis chacune qu'en diamans et autres galanteries.

Nous achevasmes l’arbitrage entre M"' la marcscbalc d'.Aumont et M. le duc d’Aumont. Nous avions commencé à y travailler dès le I O du mois de décembre précédent. Les arbitres estoient MM. de Morangis, Le Nain et moy. Champion, avocat, pour la marcscbalc, et Caillart, avocat, pour le duc d’Aumont. Nous travaillasmcs le dernier

jour depuis huit heures du matin jusques au soir, et disnasmes chez ,\|ni 1070. M. de Morangis pour juger ensemble toutes les questions et signer la sentence. MM. de Morangis et Le Nain lurent de mon avis sur tous les articles, et M"* la mareschale perdit pre.s<jue en tout; car on luy avoil fait faire des demandes fort extraordinaires. Nous avions este nommés arbitres par arrest du conseil d’en haut, et le roy en avoit entendu parler plusieurs fois. J’ay encore esté nommé arbitre avec M. de Morangis et M. Pussort, par arre.st du conseil d’en haut, entre M. le duc de Tresmes et M. de Tavanne, son beau-frère, sur le partage de la succession de M. le duc de Tresmes, mort depuis peu.

Le ai avril, je reçus un billet de M. de Monlaigu, qui me mandoit que le roy m’avoit nommé tuteur honoraire du second fils du prince de Ligne*, que M. le marquis de Mouy* choisis.soit pour son héritier.

Le jeudy 2 4 avril, je fus à Saint-Germain pour cette alTaire et pour prendre congé du roy. Je présentai à M. Le Tel lier un projet de brevet et de lettres patentes que j’avois dresse et qu’il trouva bien, et il le prit pour en parler au roy. Je fis ensuite ma cour au lever et à la messe, et fus disner chez M. de Montaigu, qui nous donna à disner avec M. l’évesque d’Orléans et M. de Froulé.

Le 28 avril, le roy partit de Saint-Germain pour son voyage de Flandres avec la reyne, les dames, M. le Dauphin, Monsieur et Madame.

Le 5 mai, les pluies ayant fort gasté le chemin, le roy arrivant à une petite rivière près Landrecics, dont le pont venoit d’estre emporté par les eaux, ne put la traverser et passa la nuit dans un petit village au milieu des bois. 11 coucha sur une table, M. le Dauphin dans son carrosse, les dames presque sur la paille et toutes sans souper. L’on dit que, sur ce désordre, ayant esté demandé à M. le Dauphin ce qu’il en pensoit, il répliqua que c’estoit le premier qu’il eust vu, mais (pie ce ne seroit pas le dernier. Tous les carrosses et les esquipages demeurèrent la nuit- dans les boues. Ce mauvais temps

' Hvacinllie-Procopo- Joseph, Gis du ’ Henri de Lorraine, niarqui.^ de Muv prince de Ligne. ou de Mnuy.

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