II
JOURNAL
M>i 1670. fit changer le dessein que le roy avoit d'aller à Philippeville, Mariemhourgel Cliarleroy, et il n’alla qu’au Quesnoy'.
Les nouvelles arrivèrent de la promotion du cardinal Alticri à la papaulc’, après quatre mois et demy de conclave. Ce prélat est en réputation d’un habile homme et de probité; il avoit esté fait cardinal, par la considération de ses longs services, par le dernier pape et de sa dernière promotion, c’est-à-dire peu de jours devant sa mort. Ainsy cet homme a esté en cinq mois prélat, cardinal et pape.
[,e dimanche 18 mai, je fus cher M. de Morangis avec .M. Le .Nain, et nous jugeasmes, comme arbitres, l’alTaire de M"* de Broglio conti'C M"' la mareschale d'Aiimont et M. le «lue d’Aumont, pour sçavoir sy ladite dame devoit un supplément de certaines rentes données à M™ de Broglio au denier cinq et promises par le contrat de mariage pour le prix qu'elles valoicnt lors, et le supplément fut jugé sur le pied de trois et demy, et mon avis fut suivi.
M. Le Tellier m’a paru fort content de cette décision, et, dans toute cette affaire, je l’ay trouvé fort raisonnable et conuoissant fort bien ce qui estoit juste. 11 m’a dit que le roy luy avoit parlé deux fois de moy à l’occasion de l’affaire de M. le marquis de .Mouy, et (|u’il croyoit c|ue je devois parler au roy, après son retour, sur les choses passées et en peu de mots.
Le mercredy 21 mai, au matin, je fis .signer à M. Le Tellier les lettres patentes pour le fils du prince de Ligne; elles furent scellées par M. le chancelier, et j'allai au Palais pour avoir les conclusions de -M. le procureur général, et, le lendemain jeudy, je les fis registrer à la grand’chamhre, au rapport de M. de Brillac. Ainsy cette affaire fut faite fort promptement, ayant trouvé de tous costés des marques d’amitié pour moy et de satisfaction de ce qu’il paroissoit que le l'oy n’avait aucune mauvaise disposition contre moy.
Le vondredy 2 3 mai, nous fusmes tous à .Amhoille pour y passer la feste, et après aller à Chessy et au Pont-aux-Oames pour la vesture
* Compures sur ce voyage les Mémoires * Il prit le nom de Clément X. Ce pape
de .t/ndemoael/e, à l'année 1670. mourut en 1676.
DOUVIER I.EFÈVRE D'ORMESSON'. 587
Je ma fille Ma feiniiie partit pour cet eflel le mardy, et moy j'at- Mai 1670. tendis M”" Le Pelletier et M'*" de Fourcy, qui vinrent de Villeneuve, le Père d'Orniesson et mon neveu deColangcs, qui vinrent de Paris disner le inercredy à Amlioille, et tous ensemble nous fusmes, après le disner, à Chessy.
Le jeudy ag mai, nous nous rendisines tous de Chessy au Ponlaux-Dames, et nous y arrivasmcs avant six heures du matin. Ma femme y avoit couché. Jusqucs à neuf heures on huhilla ma fille fort bien et avec des pierreries, et elle estoit avec cet habit fort jolie et de bon air. Je la menai dans fcglise au dehors, suivant l’u.sagc, où elle entendit la grand'messe, et après sur la tribune proche la grille.
Mon frère le minime prescha fort bien. Le père Larcher, religieux, qui avoit célébré la messe, ayant commencé les prières pour la cérémonie de la vestiire, ma fille vint .se mettre à genoux devant moy pour me demander ma bénédiction ; je l'embrassai et me cachai aussyto.st ayant les larmes aux yeux, et je ne pus voir le reste de la cérémonie, qui e.st que l’on ouvrit la grille, et ma fille entra dans le chceiir des religieuses, où scs habits du monde luy furent ostés, et ceux de novice donnés. La cérémonie achevée, toute la conqiagnie alla disner; nous estions vingt-deux ou vingt-trois autour d'une table longue. L’on fut bien servi et fort proprement , et madame l'abbesse se contenta fort de ce disner qu’on luy avoit envoyé. Nous passasmes l’apre.sdisnée ensemble au parloir des religieuses avec ma fille, qui estoit fort gaye et fort contente, M'"* de Fourcy, M'^de La Trémouille, abbesse, et plusieurs religieuses. Nous en partismes à sept heures pour retourner à Chessy, chacun fort satisfait de la manière dont toute cette action s’estoit passée. Les conditions pour l’entrée de ma fille avoient esté arrestées, dès le voyage précédent, avec grande honnesteté, M““ de Fourcy, de la part de madame l’abbesse, ayant demandé que ma fille fust traitée ainsy tpi’elle l’avoit esté; et ainsy il fut résolu que je luy doimerois quatre cens livres de pension et six mille livres pour sa dot en argent.
‘ Françniae Lefèvre d'Ormevson. morle abbesse de Ponl-aiix-Dames en 17x6.
JOURNAL
Juin 1670. Le vendieily 3o mai,- nous partisuies tous de Chcssy, M“" Le Pelletier et le Père d’Orraesson pour Paris, et mon neveu de Colanges avec toute ma famille pour Amboillc. Nous revinsmcs le lundy a juin à Paris.
Le mardy 3 juin, M. le comte de CLarost me dit plusieurs nouvelles : la mort de M. de Souvré, grand prieur, arrivée ilevani les Testes; celle du grand duc de Toscane, en Italie'; la maladie du roy d’KspagneL que l'on dit extresme; la mort de M. de Meugron, secrétaire de M. d’Aligre; la maladie de M. do llarlay. L’on attend le roy dimanche à Saint-Germain. Madame est passée en .Angleterre et y .sera plus longtemps que l’on n’avoit cru.
Le samedy 7 juin, le roy est arrivé à Saint-Germain avec toute sa cour fort satisfaite de son voyage.
Le mardy 10 juin, je fus à Saint-Germain pour saluer le roy. J’y menai M. Meusuier. Je fus d’ahord voirM. de Turenne, auquel je dis mon dessein de parler au roy de mes affaires et de prendre l’occasion du compliment que j’avois à luy faire, sur l’affaire du marquis de VIouy. Il l’approuva fort et me dit son avis sur la manière dont j’avois à parler au roy. Je fus ensuite chez M. I.e Tellicr, auquel je dis que je venois exécuter son avis, et que j’avois dessein de prier au roy et luy fis part de ce que je voulois luy dire. Il me tesmoigua qu’il croyoit cette desmarche nécessaire; qu’il falloit rompre la glace et qu’il n’y avoit que moy qui le pusse faire; que l’occasion en estoit lionne; qu’il ne sçavoit pas quel en seroit le succès, mais qu’il ne donneroit pas un autre conseil à son fils, et il me parla fort obligeamment, me dit qu’il avoit vu M. de Cbaro.st bien pis que moy, et qu’il estoit à présent fort bien auprès du roy; qu’il avoit ouy dire plusieurs fois au roy s’il n’y avoit personne assez de scs amis pour dire à r.harost qu’il se desfist de sa charge; que personne ne respondoit; qu’un jour le roy luy demanda si M. de Chaulnes ne voudroit pas
' FerHinand U de Médicis mourut le ad mnî 1670. 11 régnait depuis le a8 février i6ai.
* Charles H a régné en Esp-ignc depuis le 17 •eplttcnbre i665 jusqu'au 1* novembre 1700.
DOUVIER I.EKÉVKE DOHMESSON.
bien changer sa cliarge de liciilenanl de chevaux-légers contre celle juin 16711, de capitaine des gardes, et que luy ayant demandé s’il voudroit que M. de Charost prisl la chaige des clievaux-légei'S, il luy avoit respondu non, et que durant un long temps le roy ne pouvoil souH'rir M. de Charost; qu’un jour, à la revue des troupes, M. de Charost estant à la teste de sa compagnie des gardes du corps, avec un bonnet à l’angloise cl une plume de coq comme tous les gardes, il dit au roy passant près de luy, ■ Sire, voilà ce vieux serviteur qui n’a jamais man((ué à son devoir;, que cela avoit esinu le roy, et qu’euliu au siège de Lille il avoit obtenu du roy que son fds serviroit', et qu’il ne pouvoit estre criminel pour avoir espousc la hile d’un homme qui estait lors aux bonnes grâces de Sa Majesté. Eniin il me dit qu’il estoit bon d’aller chez le roy.
Je tmuvai dans la chambre M. le duc d’.\umont, qui me vint faire mille reincreiemens sur scs affaires. Je le priai de demander audience au roy pour moy, et aussytost qu’il fut entre dans son cabinet il luy parla, et me vint dire que le roy luy avoit re.spondu qu’il ne me pouvoit donner audience de toute la semaine; mais que j’y retournasse tel jour que je voudrois de la semaine suivante, et qu’il me la donneroit. Sur quoy ayant demandé si le roy n’avoit point ouy mon nom avec peine, il me dit que non. Ayant dit cette responsc à M. de Turenne, il la trouva bonne. Je vis ensuite M. d’Orléans chez luy et M. de Louvois. Je fus à la messe du roy, et , au sortir, je fus faire mes coinplimcns à M. Colbert, qui me reçut fort civilement, et nous enti'asmes en conversation; ce qu'il n’avoit point fait ju.sques à ce jour. De là chez M. Le TcHicr, auquel je dis la response du roy; il la trouva bonne, et sur ce que je luy dis qu’il me scmhloit que la disposition du roy estoit assez bonne pour inov, il me respondit eu ces termes : < Est-ce que si je n’avois connu l’esprit du roy à vostre esgard, je vous donnerois le conseil que je vous donne, moy qui .suis le plus craintif des hommes à engager mes amis à faire un faux
* Voy. plus haut, p, 5o8.5o9, le» dé* niesvon. Lejeune (-lurusl était gendre de tait» donnés sur ce fait par Olivier d'Dr- Nicolas Fouipiet.
JOURNAL
Juin 1670. pas?» Il me retint ensuite à clisncr. où il n'y avoit que luy et M. de Louvois. Nous nous entrelinsines agréalilenient devant et apres le disncr, et il me dit de bonnes choses sur l’iiistoire de M. de Turenne durant les troubles, et de M. d’Ilerval Je revins ensuite à Paris assez satisfait de nia journée.
Le liindy iG juin, je fus seul à Sainl-fîcrmain. Je vis M. de Turenne, qui me dit une occasion qu’il avoit eue de parler au roy fort naturellement de nioy, sur la police que j’avois tenue à l'esgard des troupes en Picardie. Je luy dis ensuite ce que j’avois dessein de dire au roy et qu’il approuva fort. De là, je fus chez .\L Le Tellier, qui me dit d'abord qu’il e.sloil bien ayse de inc voir voulant me parler; que ilans le discours que j’avois à faire au roy, je devois luy dire que tous les jours il voyoit opiner en sa présence sur les aifaires de justice, et que les plus gens de bien estoient de dilférens sentimens. Je luy dis le discours que je voulois faire au roy, qu’il trouva bien. 11 me parla ensuite fort ouvertement de plusieurs choses sur la faute de la reyne mère, qui gasta mon affaire, ayant dit au roy que c’esloit M. de Turenne qui luy en avoit parlé; qu’il f avoit prévu, en avoit averti la reyne mère, et néanlmoins qu’elle n’avoit pu s’eropescher d’avouer au roy que M. de Turenne luy en avoit parlé. 11 ajouta que le roy luy avoit dit que l’on disoit qu’il prétcndoil le gouverner, et qu’il le prioit de faire cesser ce discours par sa conduite; que depuis il n’avoit pensé qu’à s’anéantir; que c’estoit la raison pourquoy il avoit sy tost donné sa charge à son fils; qu’il avoit beaucoup hasardé à cause de sa jeunesse; mais que l’on ne syavoit pas tousjours les véritables raisons des choses. 11 roc dit aussy comme la charge de maistre de la chapelle avoit esté donnée à son fils, et puis la coadjutorcrie de rarchcvcsclié de Rlieims.
Je disnai chez M"' la mareschalc de La Mothe, et de là je fus au disncr du roy, où M. de Rochefort et M. Sanguin me firent passer
‘ U y a ifWirtu/ dans le msmiscrit. Je genl néceaiairc pour délacher de Tureuiie suppose que c’est une faute pour d'Her* l’armée \teyniaricnnc. le second en prit le varl ou d’r»rUch. Le premier avança l'ar- commandement au nom du roi.
D'OUVIER LEFEVRE DORMESSON.
entre le roy et nionscipieur le Daupliin, que le roy intcrrogeoit sur Juin 1670. plusieurs choses. Le roy, au sortir, passa dans son cabinet, où il donna audience à M. Talon, avocat général, et, après, M. le duc d’Auinont luy ayant demandé audience pour inoy, on m’appela, el je trouvai le roy à l'entrée de la seconde porte de son cabinet. Je luy présentai une lettre de M. le marrpiis de Mouy et luy dis que c’estoil pour remercier Sa Majesté de la grâce qu’il avoit faite au fds du prince de Ligne, son neveu, de le recevoir pour son sujet, et que je luy faisois en mon particulier mes très humbles remerciemens de l’honneur cpi’il m’avoit fait d’agréer que je fu.sse son tuteur honoraire, et qu’il m’eusl jugé capable de luy apprendre à bien servir Sa Majesté, et à ne jamais manquer à l'obéissance et fidélité d’un bon sujet. Sur ce, le roy m'ayant dit rpi’il falloit en faire un bon François, et voulant se retirer, je luy dis que je le priois de me permettre de luy parler de mes intérests particuliers, et que je luy en parfois moy-mesme ayant appris de mes pères que je ne devois connoistre que Sa Majesté seide, et n’employer personne auprès d’elle pour obtenir des grâces; que je la priois de c.onsidércr qu’il y avoit trente-quatre ans quej’avois l’honneur d’estre son oflicicr, et que depuis vingt-huit ans je servois dans la charge de maistre des requestes, où j’avois tasché de servir en homme de bien et de suivre les exemples de mon père; que, durant mes employs en Picardie, Sa Majesté avoit dit plusieurs foys qu’elle estoit très contente de mes services; que mon père csloit mort doyen de son conseil, après y avoir servi soixante ans; que, durant ses dernières années. Sa Majesté, pour luy lesmoigner sa satisfaction, m’avoit accordé sa place dans son conseil, lorsqu’elle seroit vacante; que cette place m’estoit très avantageuse pour mon cstahlissemcnt, et que uéaulmoins j’en avois ressenti la perte avec bien moins de desplaisir, que de ce qu’il me paroissoit que Sa Majesté n’estoit pas satisfaite de ma conduite, et que j’avois esté a.ssez malheureux pour luy avoir desplu; que je ne prétendois pas me jiistilier, estant capable d’avoir fait des fautes par incapacité et manque de connoissance, mais que je n’en avois point fait dans le cœur, mon
JOUIlNAI.
Juin 1670. inlpntioii ayant esté très pure pour la justice; que je la priois de faire l éflexioii sur l’obligation d’un juge, et que tous les jours, lorsqu’elle faisoit opiner en sa présence sur les affaires de la justice, elle voyoit les plus gens de bien esire de dilTérens avis; que je biy prolcstois que je n’avois jamais eu la moindre peiLsée de luy desplaire; que je la priois de se souvenir de moy dans les occasions, et que je n’eusse point le desplaisir de demeurer inutile dans son royaume, ayant en des pères qui avoient servi avec réputation, et que, s’il me faisoit la grâce de m'employer, je le servirois avec tout le ïélc et la (idélitc, etc. Le roy m’ayant entendu fort attentivement et fort sérieusement me dit, « Monsieur, je ferai considération sur les choses que vous dites, » et il se retira. J’avois parlé avec une voix tm peu tremblante, fairdu roy me parois.sani très sévère, et sa response, qui me parut sèche, me donna quelque peine. Néantraoins je tesmoignai estre fort content de la manière dont le roy m’avoit parlé, chacun se venant conjouir de la bonne réception qu’il m’avoil faite. J’allai au.ssytost en faire la relation au vray à M. Le Tellicr, qui me dit que c’esloil la manière ordinaire du roy; qu’il falloit attendre, faire sa cour quelquefois, et demander toutes les places qui vaqueroient, et que le roy attribueroit ma timidité à respect. De là, à M. de Turenne, qui me dit la mesme chose. Je fus ensuite voir M. Colbert, auquel je parlai de la tutelle du fils du prince de Ligne; mais je ne luy parlai pas de ce que j’avois dit au roy pour mes intérests et j’en eus regret depuis, croyant y avoir fait une faute, comme ay je voulois agir par linesse avec luy. Je revins ensuite à Paris.
Le sainedy a 1 juin, je fus avec M. le premier président à Basville, où vint M. le procureur général, et nous y passasmes jusques au mercredy suivant fort agréablement. Le jeudy î6 juin, je fus disncrchez M. le procureur généi-al avec M. le premier président et sa famille.
Le lundy 3o juin, Novion me dit qu’il venoit d’apprendre que Madame estoit morte à Saint-Cloud, et que Monsieur estoit revenu à Paris à quatre heures du matin. Ln effet, l’on sçut depuis que, le dimanche précédent. Madame estant à Saint-Cloud avec Monsieur,
Digitizee
avoit disné en public, s'estoil amusée avec M"*' de La Fayette' à la Juin 1670. décoiffer, pour voir les blessures qu’elle avoit eues à la teste d’uue cbiite d’un cbassis sur la teste; quelle luy avoit demandé si elle avoit eu peur de la mort; que, pour elle, elle ne croyoit pas qu’elle eu eust eu peur, et que sur les cinq heures estant allée promener dans les jardins, commençant à se trouver mal, elle se seroit endormie sur des carreaux bien une heure, et que durant son sommeil sou visage avoit extresmement changé, en sorte que les dames qui cstoicnl autour d’elle l’avoient remarqué; qu’à sou réveil elle avoit senti une grande soif et demandé à boire ; qu'on luy avoit présenté un verre d'eau de chicorée, qu'elle avoit accoustumé de boire; qu’aussytost elle avoit trouvé cette boisson mauvaise et senti de grandes douleurs; que les dames qui estoient avec elle avoient bu de cette niesme eau, et ne l'avoient point trouvée si mauvaise; que scs douleurs ayant augmenté elle estoit retournée dans sa cbauibre et s'estoit couchée; qu’aussytosi elle avoit dit qu'elle estoit empoisonnée, et que son mal croissant elle avoit envoyé quérir M. le curé de Saint-Cloud, auquel elle avoit esté à confesse; que M. Feuillet, chanoine et homme d'une dévotion fort sévère et asses extraordinaire dans ses maximes, eu sorte que la prédication luy avoit esté défendue, avoit esté appelé et l’avoit disposée à la mort; que le roy y estoit accouru et que d’abord Madame luy avoit dit qu’elle estoit empoisonnée, et avoit ajouté toutes les bonnestetés possibles avec une fermeté surprenante; que M. l’évesque de Condom y avoit esté appelé et l’avoit assistée jusques à la mort; quelle avoit reçu les sacrcmcns avec une grande dévotion , et qu’enGn ayant eu tousjours une connoissance entière et une fermeté estonnantc, elle estoit morte à trois heures du matin, sans avoir pu avoir durant son mal le moindre soidagcment. Le roy fut fort ainigé de cette mort, et dit un mot remarquable sur la fermeté de Madame, en s’adressant à elle : « Je ne suis pas un grand presebeur, mais il me semble qu’en l’estât où vous estes, la grande fermeté ne
' Mario-Madeleine de La Vergne. coni^ Hisloirc d'Henriette d'Angieterre, Me icisc de Lu Fayette. Elle a UL«sé une moires, et plusieurs romans.
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JODRNAL
Juin 1670. convient pas, et il vaut mieux songer à mourir cbrestiennemcnt que fortement. •
L’on parla aussytost de poison par toutes les circon.stanccs de la maladie, et par le mauvais mesnage qui esloit entre Monsieur et Madame', dont Monsieur estoil fort offensé et avoit raison. Le soir, le corps fut ouvert en présence de rainhassadeur d’ .Angleterre et de plusieurs médecins qu'il avoit eboisis, quelques-uns anglois, avec les médecins du roy. Le rapport fut que la formation du corps de Madame estoit très mauvaise’; l'un de ses poumons attaché aux costes e.st gasté, et le foye tout desséché, .sans sang, une quantité extraordinaire de bile respandue dans tout le corps et l’estomac entier, d'où l’on conclut que ce n’estoit pas poison, car l’estomac auroit esté percé et gasté. Le regret fut fort grand de la mort de Madame et à la cour et à Paris. Monsieur, après quelques jours, reçut ses visites, où toutes les dames estoient assises. J’y fus, et il me parut fort changé et abattu. Le voyage de Madame en Angleterre avoit esté fort agréable pour elle; elle y avoit esté reçue du roy et de toute la cour avec des marques d’estime et d’amitié extraordinaires. Le roy, après luy avoir dit adieu sur le port, estant retourné par trois fois différentes en mer pour l’embrasser encore, et luy ayant fait pour plus de quarante mille escus de présens en bijoux et argent.
11 faut remarquer une imprudence de M. de Tonnay-Cbarente, gendre de M. de La Vrillièro. 11 avoit accompagné Madame en Angleterre, et s’estant avancé i son retour pour en venir dire des nouvelles à la cour, de son chef, il fit la relation de sa réception en Angleterre au roy, en pi'ésence de Monsieur durant leur disner; et sans prendre garde que Monsieur avoit fort contredit ce voyage, et que Madame l’avoit fait contre sa volonté; que Monsieur avoit jalousie du duc de Montmout’, bastard du roy d’Angleterre, qui faisoit le passionné de Madame et estoit fort bien fait et galant; ce cavalier
* Voy. l'Appendice sur ce* bruits d'eni* Lyoïine, dans les Sigociationi pour ta lacpoisoonemenl. cuiion ifEtpagne (tlll, p. 309 et suiv.}.
' Voyez les dépêches du ministre de * Jacques, duc de Monmoulh.
iodiscret fil toutes les descriptions des magnificences, et entre autres du duc de Montmout, qui avoit surpasse tous les autres en despenses, soins et empressement pour plaire à Madame. Le roy faisoit son possible pour le faire changer de discours; Monsieur perdoit contenance, et néantmoins il continuoit tousjours. Enfin le roy, e.stant levé de table, demanda si ce cavalier venoit de Madagascar et estoil François.
Le samedy 5 juillet, je menai mon fils, religieux à Sainte-Geneviève, chcï M. farchevesque, pour eslre tonsure, ne l'ayant pas esté encore par oubly. Ce que M. farchevesque Gt fort obligeamment en particulier, dans sa chapelle. Je vis dans Nostre-Damc les préparatifs pour le .service solennel de M. le duc de Beaufort, mort en Candie; on veut esgaler les Vénitiens, qui luy ont fait un service magniGque.
L’apresdisnéc, j’allai à Amboille, le lendemain à Chessy pour résoudre l'accommodement de la chambre de M"" de Fourcy. 1^ lendemain lundy je revins du malin à Paris, et, après le disner, je fus au sermon de M. Fleury dans Saint-Thomas-du Louvre.
Le mardy S juillet, je donnai à disner dans ma maison de Paris à M. le premier président et à M. le procureur général et à sa famille. Il fut fort content de mon logement et de mon jardin.
Le lundy 1 4 juillet, M. de la Fosse, conseiller d'Estat semestre, estant mort et enterré le samedy devant, je fus à Saint-Germain pour demander .sa place. M. Le Tellier me reçut i son ordinaire fort civilement, prit mon placet et me dit ce qu'il croyoit que je devois faire. Je fus au lever du roy, qui me vit fort bien, les personnes les plus proches s’ouvrant par amitié pour me faire voir. M. le Prince me ül beaucoup d’bonnestetés; je le saluai ensuite dans son appartement. Je vis M. le duc de Cbaulnes chez luy, revenu depuis trois jours de son ambassade; il me promit de parler à M. Colbert. Je vis aussy M. Colbert et luy dis que j’avois demandé au roy la place de M. de La Fosse , et que je le priois de ni’y rendre ses bons offices. 11 me dit assez honnestement qu'il me serviroit très volontiers, sans s'expliquer davantage.
Juillet i6
JOURNAL
^Olîl 1670.
Le vendrcdv aô juillet, après avoir esté à l'acte de pliilosophie du fils de iM, de Mcsgrigny, Je partis avec M. Gilol pour aller à Cliessy. M. de Fotircy iii'avoil envoyé des chevaux & Gournay. Le saiiiedy matin, après avoir vu ce qui se Faisoit pour l’alcove, je Fus disner k Anihoille. Le dimanche, M. Amelot et sa Famille, et M. d'Ilocqiiincourt et sa Famille, vinrent nous voir. Je retournai le limdy à Paris.
J’ay .sçu que ce mesme jour, dans le conseil de la réFormation devant le roy, M. Pussort lisant le procès-verbal de la coiiFérence avec messieurs du parlement, M. le chancelier se plaignit qu'on le Faisoit parler sur des articles où il n'avoit rien dit, et qu'après .son disner, Foucault, qui avoit dressé ce procès-verbal et ne le luy avoil point communiqué, l'estoit allé trouver pour luy parler; que M. le chancelier, s'e.stant Fasché, luy avoit dit qu'il estoit un ingrat et un frippon, et que ce n’estoit pas la prentière Fausseté qu'il cust Faite, et qu’ensuite M. de Coaslin l'avoit encore Fort mal traité, et que, M. le chancelier en ayant parlé au roy, le roy luy avoit permis de faire contre luy ce qu’il Irouveroit à propos, et l’avoit ensuite interdit; que M. Colbert ne s’estoit pas trouvé à la direction pour ne pas autoriser cette interdiction, et qu'ayant parlé au roy et ensuite Fait visite à M. le chancelier, il avoit esté restahli. L'on disoit que M. Foucault monstroit un billet que M. Colbert luy avoit escrit, qui portoil qu’il avoit obtenu du roy son restablissement, et qu'il falloit qu’il pardonnast à la foiblessc d’un homme de quatre-vingts ans. J’ay peine k croire que ce billot soit vray.
Le dimanche 3 aoust, il fut commis à Nostre-Dame une action très horrible. Le criminel Fut pris, renvoyé au Chastelet, le hmdy matin, sur la compétence, et jugé. Le mardy, il fut juge au parlement .sur l'appel par toute la grand'chambre assemblée dans la Tournelle, et bruslé l'aprcsdisoéc. Son histoire doit estre icy rapportée Ce misérable s’appcioit François Sarrazin, de Caen, aagé de vingt-deux ans, né de famille commune; il avoit un oncle fou. U avoit fait ses estudes aux Jésuites, mais depuis il avoit apostasie, ou plustost il s’estoit fait une religion nouvelle; il avoit fait faire des habits singuliers de taf-
D’OLIVIKU LEFÈVRE D'ORMESSON.
fêtas blanc avec du ruban vert, et il prctendoit s’babiller comme les aoùi 1670. Juifs festoient. Il ne vouloit croire dans l’Evangile que ce que les ([uatre évangélistes disent csgalemcQt, et d’une mesme manière. Sur ce principe, il s'esloil imaginé que le sacrifice de la messe estoit une idolâtrie, et, pour faire connoistre son sentiment, il s’e.stoit résolu de faire une action mémoralde. Il estoit enfermé à Caen, comme fou, dans la maison de .sa mère; il s'en estoit cschappé et estoit parti de Caen, avoil couché le samedy dans un village proche de Paris, et le dimanche matin y estoit arrivé à sept heures, estoit allé à Nostre- Damc, avoit esté chez M. l'archcvcsque et avoit demandé à un ccclésia.stiquc si M. farchevesque diroit la messe dans l’église, ou si c’estoit dans sa chapelle en particulier, s’il y avoit du monde et s'il pourroit l’entendre. Cet ecclésiastique luy avoit respondu incertainement; il estoit entré dans Nostre-Dame ayant fespée au costé, avoil ])énétré dans l’enceinte de fautel de la Vierge, où il avoit ouy une messe assez dévotement en apparence, et ayant continué d’en entendre une .seconde, lors de l'eslévation de f hostie, il avoil mis fespée à la main, avoit tasché de la frapper, et, le prestre l’ayant laissé tomber sur fautel, il avoit frappé de.s.sus pour la couper, avoit renversé le calice, qui n’estoit pas consacré, renversé le ciboire et respandu plusieurs hosties consacrées, et enfin avoit donné au prestre qui céléhroit un coup d’espée au travers du corps, avoit aussy frappé de son espée dans le bras une femme qui s’escrioit, et scroit sorti fespée à la main , l’effroy ayant esté extresme. On ne songeoit point à le prendre , jusques à ce qu’estant près de fHostel-Dicu, un laquais de M. Boucherat, sans armes, s’estoit jeté é luy, favoit renversé à terre et luy avoit osté son espée. .Vinsy il avoit esté arresté et conduit à l’archevesché.
Ce misérable, arresté, avoit paru d'un grand sang froid et sans emportement. Dans son procès, il a dit que son dessein estoit d’empcscher une idolâtrie, et qu’il vouloit faire une action mémorable; il n’a jamais voulu avouer avoir communiqué son dessein à qui que ce soit, et ainsy il a esté condamné au feu et a eu le poing coupé. M. le
JOURNAL
\oùt 1670. premier président, que l’on dit l'avoir admirablement interrogé siu* la sellette, m'a dit n'avoir jamais rien vu de pareil, ce misérable luy avant rcspondu sans cstonncment, mais avec une douceur, une honnesteté et une présence d'esprit extraordinaires, n'ayant rien voulu dire qui pusl charger qui que ce soit. Apres sa condamnation, M. l'éve.sque de Bayeux l'ayant esté voir dans la prison pour tascher de le convertir, il luy avoit rcspondu avec douceur et des civilités sur le soin qu'il prenoit de luy, mais avoit dcsclaré qu’il avoit .ses principes qui estoient contraires à tout ce qu'il luy disoit; enfin n'ayant jamais voulu SC rcconnoistre coupable, il estoit allé au supplice sans paroistre esmu, avoit fait amende honorable devant Nostre-Damc, avoit demandé pardon à Dieu estant pécheur, mais non au roy, ne l’ayant point olîensé, ny à la justice, ne la reconnoissant point; avoit eu le poing coupé sans avoir fait le moindre cri, au contraire ayant souri SC voyant le bras sans main, et ensuite avoit esté attaché au posteau et avoit esté bruslé sans qu'on l'eust ouy se plaindre. Cette rermeté a esté eslonnantc, et chacun convient que cet esprit estoit capable d’exécuter tout ce qu'il auroit entrepris de plus exécrable.
L'église de Nostre-Dame fut purifiée le lundy matin , où le gouverneur et l’Ho.stel-de-Ville se trouvèrent. On a commencé les prières des quarante heures, et toutes les égli.scs et communautés de Paris y doivent aller en procession.
Le jeudy dernier juillet, je fus disner avec M. le premier président chez M. le procureur général. M. de Bonnelles estoit à la mort, et mourut le samedy a aoust.
Le vendredy 1" aoust, M. de Gizaucour, cy-devant conseiller du graud conseil, depuis de la chambre de justice, et l'un des neuf qui opinèrent à la mort de M. Fouquet, mourut subitement et sans secours. C'est une seconde place de semestre vacante au conseil. J'irai è Saint-Germain me monstrer encore sur cela, quoyquc je n’espère aucune de ces places, ne voyant aucune disposition agréable pour iiioy ny de la jiart du roy ny de M. Colbert, et la bonne volonté de tous les autres estant inutile. L'on croit néantiiioins que j’aurai une
de ces places, n’y ayant aucun concurrent considérable; mais je ne Août 167». m’y attends pas, et je serai surpris si l’on m’en donne une.
Durant ce mois d’aou.st, n’ayant pu escrire exactement, je marquerai seulement, sans ordi'c des jours, les choses principales arrivées.
Le duc de Buckingham, des premiers de la cour d’Angleterre, vint faire au roy les complimens sur la moj^ de Madame à cause que le roy y avoit envoyé M. de Bellefonds, mareschal de France et officier de sa couronne ; il fut reçu par toutes les villes comme la personne du roy, deflVayé et servi à la cour par les officiers du roy.
Chacun raisonne sur la négociation de son voyage. L’on dit que c’estoit pour se joindre avec le roy pour faire la guerre aux llollandois; que le roy devoit fournir douze vaisseaux, quatre mille hommes et huit millions de livres. Dans ce mesme temps, les ordres furent donnés pour lever le camp plus tost que l’on n’avoit arresté; cela fit croire que toutes ces troupes marchoient en Hollande. L’on dit encore que le duc de Buckingham avoit demandé au roy le retour de M. Fouquet et qu’il l’envoyast ambassadeur en Angleterre, parcequ’il ne pouvoit prendre confiance qu’en luy.
Peu de temps auparavant, M. de Louvois estoit parti fort brusquement pour aller à Pignerol. En effet, il y fut et revint en quatorze jours. Les siens disoient que c’estoit seulement pour voir les fortifications de Pignerol. Il fut néantmoins à Saluces voir M. le duc de Savoye*, qui luy envoya ses carrosses, le reçut et le traita deux jours magnifiquement et le fit couvrir en luy parlant. L’on n’a point sçu la cause de cette conférence ny de ce voyage. Cela fit courir le bruit de la sortie de M. Fouquet; beaucoup le crurent fort sottement, et je pense que la joye avec laquelle cette nouvelle se débitoit ne luy a pas servi. M. de Louvois ne le vit point ny aucun des siens.
Ma femme me dit la première que l’une des trois places du conseil vacantes avoit esté donnée è M. d’Âvaux^ et depuis tout le
' Charles-Emmanuel II, duc de Savoie ’ Jean-Antoine de Mcsnies, neveu de de i638 h 1675. Qaude de Mesmes, comte d'Avaux.
JOURNAL
Août 1670. monde vent qnc M. C.olhert-Tcrron ' en ajt une, et M. Le Pelletier, prévost des inarclinnds, l’autre, quoyqu’il le desnie et s’en deiïende fort. M. le premier président ni’a dit que M. Le Tellier luy avoil tesnioigné desplaisir que le roy ne m’en ciisl point donné une, non pas tant pour l'amour de nioy comme pour l’honneur du roy, et qu’il n’esloil pas bon que roy lesmoignast tant de ressentiment de ce qu’un homme n’avoit pas esté condamné à mort.
Dans ce mesme temps, M. le Dauphin fut assci malade d’une Revre double tierce; néantmoins il s’en porte bien maintenant.
M. de Périgny, précepteur de M. le Dauphin, est mort, et M. l'abbé Bossuet, nommé à l'évesché de Condom, a esté choisi par le roy pour cette cliargc’, et, vendredy 5 septembre, il fut mis en possession avec l’applaudissement de tout le monde.
Le a 7 aoust précédent, fut fait à Saint-Denys le service de Madame avec toute la magniflcence possible. Le duc de Buckingham s'y trouva. Toutes les cours souveraines y assistèrent, mais elles ne furent point .saluées ny Messieurs du clergé, et ainsy la contestation entre eux pour le salut fut terminée. M. l’abbé Bossuet fit l’oraison funèbre avec un très grand succès, quoyquc sa matière fust fort .stérile.
J’oubliois que, durant le mois d’aoust, la ilévotion fut grande à Nostre-Dame à l’occasion de la profanation faite du Saint-Sacrement et de l'assassinat commis en la personne d’un prestre. Par ordonnance de M. farchevesque, on jeiisna tiois jours. Les parois.scs et communautés religieuses y furent en procession, et enfin cette réparation finit par une procession générale, où toutes les compagnies souveraines et [lus officiers] de la Ville se trouvèrent. La dévotion parut très grande, et le concours de monde fut très considérable dans l’église de Nostre-Dame.
* Colber! du Terron était intendant de marine k Bociicfort. Voyex »a corre^pon* dance avec Colbert dans le lomo IV des Doctuncn/i extraiU de la litbhothcqtte imfié-
riale. (C^ïlloction des Document inédits relatifs à Vhutoîre de Ftante.)
* Con)(>Ar. les Ktudes sar la vie de Botruai, par M. Floquet, L. 111 , p. 466 et suiv.
D'OLIVIEH LEFÈVUE Ü’OKMESSON.