II
JOURNAL
rwoib. 1670. siijfit apparent du nicscontenlemenl du roy estoll que M. de Lorraine avoit fait mettre des Imreaux j>our les sorties contre ceux du roy, avec deffense d'avoir commerce avec les François sur peine de la vie, et qu'il avoit fait ester des posteaux où estoient les armes du roy. Les politiques disoient qu'il suscitoit une ligue entre les princes du Rhin contre le roy; qu'il avoit demandé à entrer dans la triple alliance et qu’il avoit beaucoup plus de troupes qu’il n’en devoit avoir suivant les traités. Voili la cause de la levée du camp; car toutes les troupes du camp y sont allées, et il faut remarrjuer qu’elles y ont esté en campant, sans loger ny dans ville ny dans village et sans aucun désordre, les soldats n'ayant pas destaclié un fruit ny pris quoy que ce soit par les lieux où ils ont campé; ce tjui doit estre admiré, la |k>lice estant à présent très bien observée parmy les troupes.
Depuis ce jour, il n’est rien arrivé d’extraordinaire, sinon le voyage du roy à Chambord durant le naois d’octobre.
Le 2 décembre mounit M. l’abbé de la Grange d’un flux de ventre et de la gangrène dans les intestins, apres deux mois de maladie. Il a .souffert son mal avec une patience, une fermeté, une douceur et une dévotion admirables, ayant regardé la mort s’approcher à petits pas avec une liberté d’esprit et une force surprenantes. 11 fut enterré aux Carmélites de Saint-Dcnys.
Le vendredy i4 décembre, M. de Basville fut reçu conseiller; il lut interrogé par M. le président de Maisons et M. Charpentier seulement.
Auparavant j’avois appris que M. de Nevers estoit revenu à Paris et avoit ramené M“* de Mar.arin avec luy et l’avoit laissée à Nevers, et que depuis elle estoit venue dans l’abbaye du Lys, et M. de Mazarin me dit qu’on luy avoit proposé un accommodement avec trois conditions : que le procès criminel demeureroit en sou entier; que M" de Mazarin iroit dans l’abbaye du Lys, avec les domestiques qu’elle voudroit choisir; qu’elle n’en pourvoit sortir sans son consentement, et que sa famille proposeroit cet accommodement à M°“ la princesse de Conty, qui se rendroit garante de l’exécution.
J'oublioi.s que, dans le temps du retour du voyage de Chambord, M. de Mazarin avoit fait gaster et couvrir beaucoup de ligures antiques de son palais, à cause des nudités; que M. Colbert en avoit escrit au roy avec chaleur; que le roy luy avoit envoyé des gardes dans sa maison, et que cette action avoit fait un grand bruit dans le monde contre M. de Mazarin.
Au mois de décembre, les articles de mariage furent signés entre M. Phélyppeauz de Chasteauneuf, fib de M. Phélyppeauz de la Vrillière, reçu et exerçant la charge de secrétaire d’Rstat, et M*** de Fourcy. M. l'avocat général Bignon avoit esté le négociateur de ce mariage, cl chez luy il y avoit eu beaucoup de négociations avec M. Caillanl durant la fin des vacations et depuis.
L’on Gt les articles pour le mariage de M. de Harlay de Beaumont de Bonneuil ' avec M"' Boucherat.
Le dimanche i4 décembre, le mariage se fit au Louvre de M. de Nevers* avec M**' de TbiangesA par l’entremise de M. Colbert. Chacun en parle comme d’une marque du pouvoir de M*"* de Montespan.
Le lundy i5 décembre, ma femme me dit qu’elle avoit appris chez M. le duc de Chaulnes la dcsclaration de mariage de MadeiiioIscUe d'Orléans avec M. de Lauzun*; que MM. les ducs de Montausicr et de Créquy, le mareschal d'Albret et M. de Guitry en avoient fait la demande publique au roy, et que le roy avoit dit qu'il ne l'aj>prouvoit pas à cause de la mésalliance, mais qu’il ne pouvoit pas empescher une Glle de quarante-trois ans de faire ce qu’elle vouloit; que le roy avoit fait appeler Monsieur pour le luy dire, et que Monsieur s’estoit rescrlé sur cela et avoit dit qu’il falloit mettre Mademoiselle aux Petites-Maisons et jeter Lauzun par les fenestres; que
’ V'oj. sur Hariav •Bonneuil les ^fémoires de &n'n^5l'nofl (l. 1, p. 393, 396 el suiv.}.
* Philippe «Julien Maurini - Mancini, duc de Nerer*.
’ Dianc-Gabrielle de Damas. üUc de Claude - Léonor. marquis de Ttiiani^es , et de Gabriclle de Rochechouart* Morte'
mar. Elle était sœur de M”* de Montespan.
* Voy. le» Mènwirti de M"* de Mwtlpentier, où sa passion pour Lausun est racontée en ^and détail. Tout le inonde connaît la lettre de M”* de Sévigné à M. de Coulanges sur le même sujet, i la date du i5 décembre 1670.
Bécemb. 1670.
604 JOURNAL
D.vnnli. 1670. celle nouvelle avoit cslé aiissylosl rendue piihliquc el reçue de loul le monde avec un très grand eslonnemenl. Je dis celte nouvelle chea M. Boucherai; elle surprit esgaleincnt loule la compagnie, personne ne la voulant croire.
1,0 mardy 16 décembre, le.s ministres furent voir .sur cela Mademoiselle, cl tout le monde y alla, personne iiéanlinoins n'approuvant ce qu’elle faisoil. Elle donnoit tout .son bien à M. de Lauiun, la souveraineté de Dombes, le duché de Montpensier elle comté d'F.u. l.e mercredy 17 décembre, la donation en fut faite, afin que, dans le contrat de mariage, M. de Lauzun pust prendre toutes ces qualités, el le jour des noces fut arresté au vendredy suivant.
Le vendredy 1 9 décembre ', allant à la Mercy, un gentilhomme de l'hoslel de Guise me dit à l’oreille que le mariage esloil rompu el que le roy avoit dit qu’il ne le vouloit point. En effet, l’on sçul aussytosl partout cette nouvelle avec bien de la joye et de la surprise en mesme temps; CÆr l’on ne s’attendoil point à un changement sy prompt. Je sçus de M. Le Pelletier que Madame, la douairière, avoit escrit au roy une grande lettre pour l’empescher; que M. le Prince avoit aussy parlé fort sagement au roy; que M. le mareschal de Villeroy avoit aus.sy parlé de son coslé, el que le roy s’estoit rendu à leurs raisons, el cela durant l’apresdisnée du jeudy 18 décembre; car le matin du mesme jour il avoit commandé à M. de Lyonne d’oscrire ce mariage à tous les ambassadeurs; mais le soir, ayant pris une résolution contraire, il envoya dire à M. de Lauzun et à Mademoiselle, par deux exempts, de venir parler à luy. Leur surprise fut grande; car ils jugèrent bien qu’il y avoit quelque changement. Le roy parla à M. de Lauzun le premier, et luy dit r[u’il ne vouloit pas que ce mariage s’achevast pour beaucoup de raisons, cl qu’il aurait soin de le faire aussy grand qu’il l’auroit esté par ce mariage. L’on dit que M. de Lauzun souslint ce coup avec bien de la fermeté el du respect pour le roy, qui en demeura fort content. Pour .Mademoiselle, elle s’emporta extresmement, el dit au roy loul ce ‘ Voy. lo lettre de do Sévignô en date du même jour.
D-OLIVIER LEl'ÈVRE D ORMESSON.
que la colore pouvoit luy inspirer, déclama contre M. Le Tellicr, q<ii ostoil son cnncniy cl ccluy de M. de Lauzun, el dit mille choses contre le roy mesinc; qu’il esloit un diahic; dont le roy ne s’esmul point. Au contraire, il la consola, luy dit qu’il parlageoit .son desplaisir, et tout ce qu’il put pour la satisfaire. M. le Prince esloit derrière une porte, où le roy l’avoit mis pour escouler tout ce qu’il diroil. M. Le Pelletier nous dit, à M. de Fourcy et à moy, toute cette intrigue, comme y ayant eu part cl ayant cscrit la lettre pour Madame.
Tout le monde a loué le roy de cette action; car ce mariage lournoit à sa honte, ne pouvant avoir esté entrepris que de son con- .sentement. La négociation en avoit commencé dès le voyage du roy en Flandres, où Mademoiselle avoit dit plusieurs fois à M. de Lauzun qu’elle ne vouloit plus estre la victime de l’Estat; qu’elle voiiloit se marier et faire son mary d’un gentilhomme; que M. de Lauzun luy ayant demandé si elle pouvoit luy nommer quel seroit ce gentilhomme heureux, elle luy avoit dit qu’elle l’escriroit sur un papier, el en ell'ct luy avoit envoyé un papier cacheté où il avoit trouvé escrit ; ■ c’est vous. > F.nfin il y avoit huit mois que ce mariage se négocioit. La mort de Madame et l'espérance d’espouser Monsieur l’avoient interrompu. Mais Monsieur n’ayant pas voulu y penser, il s’estoil renoué plus fortement et avoit esté conduit jusques au jour qu’il avoit esclalé. Il y auroit de q<ioy beaucoup raisonner sur l’intrigue de ce mariage. Car l’on dit que M. Colherl y avoit pris pari, qu’il s’estoit rallié avec M" de Montespan, avoit abandonné M“ de LaVallière, et que toute cette cabale se formoit contre M. de l.ouvois, ennemi de M. de Lauzun. Ce sont des .spéculations peut-estre peu véritables, mais chacun raisonne à sa mode.
F.e samedy ao décembre, M. de Fourcy, M. Le Pelletier et moy nous fusmes au lever du roy, et, après qu’il fut rentré dans sa chamlire, M. Colbert comme secrétaire d’Estal luy présenta le contrat de mariage de M. de Chasteauneuf et de M**" de Fourcy. lequel il signa et dit qu’il le signoit avec plaisir, et nous nous retirasmes.
Le dimanche a i décembre, le mariage fut fait à Saint-Gervais par
JOUK.VVL
J>n>ier 1671 M. le coadjuteur de lUiciins, qui dit la mc.'^e après iiiidy. Au retour, l’on disna chez M. Le Pelletier en deux tables de quatorze ou quinze personnes chacune. M. et M"“ Le Tellier y disnèrent. Le soir, l’on soupa chez M. de La Vrillièrc, et il y eut deux tables servies très magniliquenicnt. A minuit, les mariés s’estant couchés dans une autre chambre que celle qui estoit préparée, chacun se retira.
Le luudy ia décembre, le (ils du prince de Ligne, petit neveu de M. le marquis de Mouy, estant arrivé la veille à Paris, je le fus voir A la Croix de fer et l'emmenai chez nioy. Il est très gay et très bien fait, et paroist avoir beaucoup de feu el d’esprit. Il est entièrement sous ma conduite comme son tuteur.
Ce mesme matin, M"* Boucherat fut mariée avec M. de ilarlav- Bonneuil A Saint Gervais.
Le mercredy 2 4 décembre, je fus disner, avec le petit marquis de Mouy, chez M. de Montaigu, où estoient M. de Riberpré etM. Charamantc, valet de chambre du roy. Après le disner, nous fusmes tous au Louvre, où nous présentasmes le petit marquis au roy, qui le reçut bien. Il salua ensuite la rcyne, qui l'interrogea sur beaucoup de choses de sa maison, auxquelles il respondit fort bien. Toute la cour prit plaisir A le voir bien fait et fort résolu; nous le menasmes ensuite chez Monseigneur le Dauphin et de là au collège des jésuites, où il demeura.
Le roy alla le jour de Noël à Versailles, où il demeura jusques au dernier jour de l’an. M. l'archevesque de Paris estoit bien malade.
Le jeudy premier jour de l'an 1671, M. Hardouin de Péréiixe, archevesque de Paris, mourut à deux heures du matin, son sang s’estant trop eschaulTé et subtilisé, en sorte qu'il mourut par des saignemens du nez et transport du sang à la teste et au visage. Il est regretté de tout le monde à cause qu'il estoit fort civil et obligeant, de très bonne mine et fort doux. Il aimait trop la retraite et la solitude et fuyoit les alfaires. 11 estoit âgé de soixante-cinq ans, et, selon les apparences, il devoit vivre beaucoup plus longtemps'.
^ Hardouin de Péréiixe a laisaé une Histoire de Henri IV.
^oglc
D'OLIVIKH t.EFÈVRE D’ORMESSON.
Le samedy 3 janvier, je fus voir M. le cardinal de Bouillon, et Jamicr 1671. causai longtemps avec luy et l’abbé de Pont-Carré fort agréablemenl.
Le cardinal nous dit sur l'archevesché de Paris qu’il se garderoit bien de te demander, ayant reçu du roy une grâce et une dignité assez grande et extraordinaire pour son âge. Chacun raisonnoit sur le successeur à ce grand bénéfice, et la plus grande partie alloit à M. l’arcbevesque de Rouen *. 11 estoit bien auprès du roy à cause des dernières affaires de l’assemblée du clergé, ayant eu de grands démeslés avec M. le coadjuteur de Bheims, dans lesquels le roy avoit toujours pris son parti, et entre autres à l’occasion du sacrilège arrivé à Paris. M. l’arcbcvesquc de Paris ayant ordonné un jeusne de trois jours, M. l’archevcsque de Rouen crut que les prélats de l’assemblée dévoient en faire autant, et il ordonna trois jours de jeusne. M. le coadjuteur s'en moqua, et le mcrcredy que l’on devoit jeusncr il lit un très grand festin de viande, et y fit disner tous les abbés du second ordre. Le roy en fut averti et dit que ce n’estoit pas le chemin d’avoir des éveschés, et en effet il fit \f. l’abbé de Guemadeue évesque de Lavaur, et depuis de Saint-Malo, en despit de .M. le coadjuteur de Rheims, parccque le coadjuteur avoit dit qu’il ne srroit jamais évesque.
Le lundy 5 janvier, fon sçut que M. l’arcbevesque de Rouen estoit nommé arclievesque de Paris.
Le mcrcredy jour des Roys, 7 janvier (sic), l’on sçut que tous les éveschés vacans estoient donnés : farchevesebé de Tours à M. fèvesque de Vannes , Vannes é M. févesque de Lectoure, Lectoure à M. de Bar, évesque d’Acqs, Acqs à l’abbé de Chaumont, Grenoble à fabbé Le Camus, Lavaur à fabbé Amelot, conseiller au parlement, Cominges à M. févesque de Tulle, et Tulle au père Dom Cosme, feuillant, ou au père Mascaron.
La nuit du lundy au mardy G janvier, mourut M. Amelot*, pre-
' François de Harla^ de Cbanvaillon fut Mauregiird, du Mesnil-Amelot et autres
en effet nommé archevêque de Paris. lieua, premier pK*sident de U cour de»
* Jacques-Charles Amelot, marquis de aides depuis 1668.
JOURNAL
Janvier 1671. mier président de la cour des aydes, ayant pris une pilule pour se purger doucement, mais elle luy donna de si grandes douleurs qu’il en mourut dans les vingt-quatre heures.
Le inardy i3 janvier, MM. Le Laboureur ayant disné avec nous, on vint leur dire sur les trois heures que M“* la Princesse venoit d'estre assassinée dans sa chambre par un de scs valets de pied. M. le hailly de Montmorency y alla, et dit à son retour que c’estoit un nommé Duval, qui avoit esté son valet, cl que M. le Prince avoit chassé de sa maison, lequel estoit entré dans la chambre de iVi“ la Princesse à l’issue de son disncr, et l’ayant trouvée seule luy avoit demandé de l’argent, et elle l’ayanl refusé sur ce qu’elle n’en avoit |)oinl, il avoit tiré son espée et l’avoit frappée dans le corps. Cette action fut aussylost respandue partout, et trouvée fort extraordinaire.
Le mcrcrcdy i4 janvier, estant allé voir des orangers avec M. l’ahhé de Villicrs, il me dit que l’Iiistoirc do M” la Princesse estoit une infamie, que l’on vouloit estoulfer cette adaire, et que M. le duc d’.Anguien avoit fait évader ce nommé Duval, aOn qu’on ne le prisl point'.
Le jeudy 1 5 janvier, je fus le matin aux Jésuites, ou j’appris que ce nommé Duval avoit esté pris chez le nommé Frontin, chanoine de la Sainte-Chapelle, avoit esté conduit à l’hostel de Condé, et de là aux prisons de Saint-Germain; que l’on avoit infonné du fait, et que les informations portoient que ce nommé Duval ayant pris querelle contre un autre* et tiré l’espée, M"* la Princesse e.stoit sortie au bruit pour les séparer, et que , dans ce rencontre , elle avoit esté blessée par l’un d’eux d'un coup d’espée ; que l’on avoit conté cette histoire au roy de la sorte [>ar bien des raisons.
Le vendredy 1 6 janvier, je fus le matin au Palais, où la cause de M“" Bailly contre luoy fut plaidée par M. Le Verrier de sa part, et M. Isalis de la mienne. Je fus obligé de parler pour expliquer davantage l’affaire. Cela fut assez bien reçu, et M“" Bailly fut desboutée
* Coinpiirez les Sfémoires dt * Nomme ftabutin. (Voy. tes Mémotm