‹ Journal d'un bourgeois de Nancy, Nancy sauvée; préf. de L. MirmanChapitre 13 sur 32 · XX PREFACE · texte numérisé non relu

XX PREFACE

dont la conquête réjouirait le cœur des Allemands. . . » Je crois bien qu'à ce moment l'excellent M. Duvernoy était convaincu que les Boches seraient plus heureux de mettre la main sur la charte de 777 que sur le mont d'Amance ou le plateau de Malzéville, et l'aimable savant entreprit de m'ex poser toutes les raisons qui faisaient de ces vénérables parchemins les diamants de la couronne des archives de Meurtheet-Moselle. Nous étions fort pressés ce 22 août 191^ ; je préférai le croire sur parole. Il me confia les trois chartes. J'en fis un paquet, tout petit, tout modeste, qu'un enfant de trois ans eût pu porter. Je plaçai le précieux paquet sur ma table. Il fut entendu que le jour où quelque chose devrait partir de la préfecture de Nancy, ces seuls documents de nos archives seraient envoyés à Toul. Le petit paquet ne partit point... 11 resta dans un coin durant de longues semaines. Ce n'est pas que Nancy fût demeurée si longtemps menacée, mais l'avouerai-je, et M. Duvernoy me pardonncra-t-il, j'avais fini par oublier ce que recelait ce petit colis. Je voulus un jour en avoir le cœur net, je l'ouvris. A la vue des papiers vénérables, je fus pris de peur, je les remis immédiatement aux archives et fus ainsi soulagé d'un grand poids. Et c'est à cela que se bornèrent les projets d'évacuation des archives de la préfecture,

en l'année de guerre iQiA-

LA (lUERRE ENTHOUSIASTE

Nancy, 28 juillet 1914-

Bien que je sois harassé par une nuit sans sommeil et une journée d'énorme besogne, avant d'aller me coucher il faut que je note les petites péripéties de mon voyage.

A Dinard, j'avais avisé un wagon sans lumière, et je m'étais réjoui à la pensée que je serais seul. J'ai donc posé sur une banquette mon pardessus, mon sac, mon coussin et ma couverture, et j'ai fait les cent pas sur le trottoir.

Quand je suis monté dans mon compartiment enfin éclairé, il y avait déjà trois personnes. J'ai eu tout juste un coin. Je n'ai pu m'étendre, et j'ai à peine fermé les yeux.

A Paris, j'ai trouvé ma chambre fermée et n'ai pu me débarbouiller. Mon auto a failli écraser neuf Parisiens, successivement rencontrés, qui dévoraient leur journal en marchant.

A Nancy, on m'accueille en me disant qu'on allait me télégraphier de rentrer quand on a reçu ma dépêche.

Toute la journée, agitation, télégrammes, visites. A 5 heures, déclaration de guerre de l'Autriche à la Serbie. Bruit énorme. Foule dans la salle des dépêches de VEst Républicain et dans la rue. Seconde édition.

L'émotion est considérable, bien qu'elle soit pour l'instant peu justifiée. Les épiciers ne prennent plus les billets de banque. La Caisse d'épargne a rendu aujourd'hui trois cent mille francs. On n'est pas aussi énervé qu'à Paris, mais on l'est un peu plus que d'habitude. UEst est assiégé par une foule avide de nouvelles. Il est 1 1 heures du soir, et la salle des dépêches est encore pleine.

J'ai mille fois bien fait de revenir. On commençait à être inquiet, et on s'est rassuré en me voyant. Tout est donc pour le mieux.

Nancy, 29 juillet igi4-

Voici ma journée terminée à peu près. Je dis « à peu près », car j'ai encore pas mal à faire, et j'attends, en écrivant, un dernier coup de téléphone.

J'ai dormi comme un sourd. Je me suis levé à 7 heures, j'ai fait mon article et je suis allé chez le préfet, M. Reboul, où l'on étudiait la question de l'approvisionnement de Nancy en cas de guerre.

M. Louis Michel avait proposé au préfet la garde éventuelle des champs de pommes de terre.

Le soir, nouvelle conférence à la préfecture entre le préfet, le maire, Louis Michel et moi. On a adopté la proposition de M. Michel, et on a pris tout de suite les mesures utiles. On a en terre pour deux mois de légumes. Donc rien à craindre de quelque temps, et je rassure la population à ce point de vue.

b JOURNAL D UN BOURGEOIS DE NANCY

Nous avons aussi parlé de l'approvisionnement de blé. Ça va assez bien de ce côté-là.

Ces précautions sont utiles, bien que je croie toujours à une conciliation possible. Elles sont encourageantes.

La ville est en proie à un énervenient cruel. Les commerçants n'ont plus de monnaie. Les particuliers ne peuvent rien acheter, car ils arrivent avec des billets qu'on n'échange pas. A la gare, on refuse les tickets aux personnes qui n'ont pas le prix exact du voyage.

Les banques sont assiégées. Devant la Caisse d'épargne, du monde jusqu'à la rue Saint-Jean. L'épicerie Robardelle est fermée.

J'ai vu, à la poste, un monsieur présenter un billet de cent francs pour payer un timbre de deux sous. On l'a secoué sans bienveillance.

Un exemple. Ce matin, j'ai voulu déjeuner au restaurant Thiers. Quand j'ai présenté un billet de cinquante francs, on a souri dédaigneusement, et le garçon m'a dit que je paierais plus tard.

Cependant il est arrivé à la Banque de France deux wagons de pièces de cinq francs. Tout cela va être englouti et disparaîtra pour longtemps.

M. Laurent, maire, se propose d'émettre des billets de cinq francs. Le préfet n'y met pas opposition. Mais d'autres citoyens estiment qu'il serait désastreux de créer du papier-monnaie.

La population n'est pas aussi alarmée qu'hier. L'énervement se tasse, les nouvelles étant meilleures.

Nancy, 3o juillet igiA-

Journée terrible. J'ai la tête comme une cloche bourdonnante.

A dater de 9 heures, coups de téléphone affolés. La guerre? La famine? Les Allemands qui planent au-dessus de Nancy?

Gaillaux assassiné parle fils Galmette? Tout ce que l'imagination déréglée du populaire peut inventer d'abracadabrant et d'affreux, tout cela est passé dans mon oreille par les récepteurs téléphoniques.

J'opposais mon habituelle sérénité à ces calembredaines tragiques et folles, et je rassurais tout le monde dans la mesure où l'on pouvait rassurer.

A I heure, j'allais manger un morceau. A i^3o, j'étais au journal. Et en avant le téléphone.

Cet après-midi, j'ai eu la curiosité d'aller voir ce qui se passait du côté de la frontière. On raconte tant de choses, et si

invraisemblables, que j'ai voulu me renseigner par moi-même.

Et voici, comme dirait Arthur Meyer, « ce que mes yeux ont vu » :

A bord d'une Pic-Pic, avec des amis que les événements ne troublent guère et dont l'humeur railleuse résiste à tout, nous filons par un temps admirable. Çà et là des soldats qui font du service en campagne ou qui rentrent, sac au dos, à la caserne.

Les paysans, courbés sur le sol, ne se redressent point au passage de la trombe automobile. Voilà beau temps qu'il en passe des voitures et des voitures!

On s'arrête près de la gare de Moncel.

Herment, « le premier buffetier de France », s'approche.

— Dites-moi, est-ce qu'on laisse passer à la frontière?

— Oui, mais difficilement avec une auto. On prend les noms et on fouille la voiture.

— Bon. Et à pied? On ne peut aller prendre un bock à Pettoncourt?

— Mais si. Je vais avec vous, si vous voulez bien.

On s'entasse sur la voiturié un peu lialelanle.

Sur le pont un douanier allemand nous arrête.

— Avez-vous des papiers ?

— Non. Il n'est donc pas permis de faire un tour dans le village?

— Oui bien. Mais fermez votre appareil photographique. Et ramenez la voiture au delà du poteau.

On fait ce que veut le bon douanier allemand, et on s'en va vers le café Sachat.

Et là, en buvant un bock peu frais, nous apprenons :

Qu'à Moyenvic, en Lorraine annexée, à quelques kilomètres de Vie, sur la route qui conduit à Marsal, des chevau-légers gardent un pont au travers duquel ils ont placé des voitures;

Que dans tous les villages annexés on fait des provisions et que les épiceries sont prises d'assaut;

Qu'à Metz le prix de la farine est aujourd'hui de 52^5o, et qu'on paie le kilo de sucre 2 marks au lieu de i mk lo;

Que près de Verny on a mis des cordes en travers de la route.

Nous ne voyons pas très bien à quoi tendent toutes ces précautions. Mais voilà que le brave douanier Oulmann arrive en courant :

— Dépêchez-vous, dépêchez-vous. Nous allons barrer le pont.

On se hâte lentement vers la frontière. Et Oulmann ayant, avec un de ses compatriotes, réquisitionné deux grandes voitures à fourrage, tous deux les conduisent jusqu'au pont, les arrangent de façon à fermer tout passage, et jettent dessus et dessous des fagots de grosses branches.

— Pourquoi faites-vous cela? leur demande-t-on à travers la barricade.

— Ordre arrivé de Vie à l'instant. Chez vous les routes sont barrées. Nous faisons comme vous.

Il était 5 heures précises. Nos gendarmes, nos douaniers et nos employés de chemin de fer regardaient de loin tout cela avec un sourire amusé.

Et nous sommes repartis à travers la

campagne lorraine sur des routes que personne n'a barrées ni avec des cordes, ni avec des voilures, ni avec des fagots.

Cependant, à Champenoux, un soldat arrêtait notre auto et, après s'être renseigné sur notre identité, nous laissait rentrer sans plus se soucier de nous que ne le faisaient ses camarades occupés à étêter dans la forêt les arbres qui pourraient gêner le tir de l'artillerie.

Les plus sinistres pensées n'étouffent pas la gaieté française. On rit de tout. Je suis tranquille, vous sachant loin de cette agitalion inquiète, qui est fort intéressante à étudier, mais à laquelle je ne prends aucune part, mon énorme besogne absorbant toute mon activité cérébrale.

Aujourd'hui, c'est le déchaînement de toutes les craintes.

Ce qu'on n'a pas fait ici, des coupures de vingt et de cinq francs, la Banque de France va le faire. Et ce sera un soulagement considérable pour le commerce, et la disparition d'une formidable anxiété chez les particuliers qui ne pouvaient plus rien

LA GUERRE ENTHOUSIASTE l3

acheter, l'or et l'argent disparaissant à mesure qu'ils apparaissaient.

La farine est régulièrement fournie et n'a pas augmenté de prix à Nancy, alors que ce prix a doublé à Metz et à Strasbourg. Songez donc au coup terrible porté à l'esprit public si un beau matin les boulangers avaient fermé leurs boutiques. Quel désastre ! L'effet moral aurait été déplorable.

A ce moment — 1 1 heures du soir — la salle des dépêches est pleine de gens qui tiennent le journal à la main et discutent passionnément. Ils croient que la mobilisation est pour cette nuit et qu'on part demain matin.

Ce n'est pas impossible. Mais, pour calmer nos amis, je nie systématiquement, en souriant, comme celui qui en sait long.

Je ne tiens pas à ce que vous veniez ici. Je me suffis très bien. Je mange au restaurant, et je ne consacre pas de longues heures aux repas. Si vous étiez là, vous ne me verriez pour ainsi dire jamais.

La plus grande joie que vous puissiez me donner en ce moment, c'est de rester en

l4 JOURNAL dY-N bourgeois DE NA.NCY

Bretagne avec nos amis, d'y passer les plus heureuses vacances, de ne vous créer aucun souci, de profiter du beau temps, — - ici, il fait splendide, — de vous emplir les poumons aux brises de la mer. Ce me sera une plus grande tranquillité et une sorte de repos physique. Il me semblera que je prends des vacances moi-même. Je vous aurais avec moi que je serais d'esprit moins clair et de cœur moins robuste.

J'espère toujours que la situation s'améliorera — elle est trop tendue pour demeurer longtemps ainsi — et que sous peu de jours je pourrai vous retrouver.

Nancy, 3i juillet 191 4'

Ne vous fâchez pas du manque de monnaie. C'est partout la même chose, et ici plus qu'ailleurs sans doute. Mais quand cette lettre vous sera parvenue, vous serez délivrés de ce souci, puisque la Banque de France émet demain, samedi, des coupures de vingt et de cinq francs.

Je vous conseille, je vous prie instamment de ne pas partir pour Paris si les événements se gâtent. Les Allemands coupent les routes à la frontière, enlèvent les rails et font sauter les ponts. Gela montre qu'ils ont l'intention de passer, en cas de conflit, par le nord de la France, en traversant la Belgique et le Luxembourg, et de se porter directement sur Paris.

Ils se gardent contre l'envahissement des troupes de Lorraine et, en interceptant les communications, s'ils s'interdisent d'entrer à

l6 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

Nancy, ils nous empêchent aussi de pénétrer à Metz et à Strasboifrg. Donc le Nord et Paris sont les zones les plus dangereuses. Restez en Bretagne.

On attend pour ce soir la mobilisation allemande. Cela ne prouve rien, mais m'incite à vous donner ces conseils avant que les communications soient coupées entre nous.

Vous voyez que je parle de cela avec sérénité. J'aime mieux prévoir qu'être ensuite aux regrets d'une imprévoyance que je me reprocherais amèrement.

Ne venez pas. Ce serait une folie dont nous souffririons gravement tous. J'aime mieux vous savoir là-bas, au bord de la mer, sous le chuchotement des peupliers. Au surplus, au moment où vous recevrez cette lettre, ou les relations par Paris seront devenues si difficiles qu'on ne pourra plus songer à les utiliser, ou bien la détente aura supprimé toutes appréhensions, et c'est moi qui retournerai en Bretagne.

Ici, personne ne reste chez soi. On est dans la rue, dans les cafés ou à VEst.

Le maire vient de prendre un arrêté contre les journaux qui lancent de fausses nouvelles.

On paraît moins énervé que ces jours derniers. Tout le monde désire en finir. Et cette nuit, pendant que les officiers et les soldats couraient par les rues pour les exercices de mobilisation, le maire, reconnu, a été partout acclamé.

— C'est la guerre! Vive le maire!

Une excitation de bon aloi. Un courage un peu nerveux, mais pas trop.

. La foule est déjà tassée dans la rue, devant le journal. Elle attend patiemment les nouvelles que nous allons donner.

g^5. — Je reviens. On m'annonce que du côté de Pagny on ne prend plus de correspondances. L'édition de Briey nous est renvoyée de la gare. On nous assure toutefois le départ du train de io''28 vers Paris. C'est par ce convoi que partira ma lettre. Ne vous effrayez pas si vous n'en avez pas d'autres tant que la situation sera aussi incertaine. On ne peut plus rien promettre.

Devant VEsl, on salue des cris de « Vive

aOURHAL S

l8 JOURNAL d'un bourgeois DE NA.NGY

l'armée! vive la guerre! » les cavaliers qui passent dans la nuit.

On se prépare avec ardeur aux éventualités les plus cruelles. Le service des hôpitaux est assuré de façon parfaite par la Société de Secours aux Blessés et par l'Union des Femmes de France.

Au lycée, à l'Ecole professionnelle, au Bon Pasteur, à l'ancien couvent des Dominicains, on installe des lits. Le dispensaire de la rue Saint-Fiacre regorge de vêtements et d'objets de pansement. Les infirmières sont déjà allées prendre le mot d'ordre et ont entendu les conseils de M. le P' Meyer, doyen de la Faculté de Médecine. On a repassé les blouses blanches qui seront épinglées de la croix rouge.

Les précautions les plus précises ont été prises, sur l'initiative de bons citoyens et avec le concours des Pouvoirs publics, pour que les vivres essentiels ne manquent pas.

Il est bon, toutefois, me semble-t-il, que la population ait fait quelques provisions.

Dans la soirée, règne une prodigieuse animation. Les rues Saint-Jean et Saint-

Georges sont occupées par la foule, qui s'arrache les journaux.

Jamais, de mémoire d'homme, la cité ne connut une telle agitation.

Nancy, l'^'^août igiA-

Quelle nuit tragique et merveilleuse ! Les nouvelles que nous avions données avaient attiré à VEst et devant l'hôtel une foule vibrante qui attendait.

A 10 heures, on placarde aux poteaux du tramway et aux façades des maisons de petites affiches portant l'ordre de réquisition.

Déjà les chevaux réquisitionnés sont conduits par la bride dans les casernes.

Un escadron du 12^ dragons, avec ses chevaux couverts de poussière, passe au Point^Gentral. Le casque des cavaliers est recouvert de la housse en toile bise. On acclame les cavaliers : « Vive l'armée! vive la France ! »

Subitement on apprend que les facteurs portent dans les maisons des convocations aux réservistes et aux territoriaux.

Les hommes, éveillés en sursaut, s'arrachent aux bras des femmes pleurantes, font rapidement un paquet de hardes, mettent quelque nourriture dans un papier ou dans une musette, et partent.

A peine échappés aux émotions intimes, ils trouvent sur le pavé des rues les camarades déjà consolés, et les interrogent. Ceux qui ont la môme destination se groupent, boivent ensemble un demi à la terrasse d'un café et se dirigent vers la gare ou vers les routes de la banlieue.

Il fait une nuit claire comme du cristal. Parfois passe la Marseillaise ou le Chant du Départ. On mobilise seulement, paraît-il, le 20'' corps. Mais nous croyons tous que la France entière est mobiHsée.

A 10 heures, le régiment de dragons de Gommercy débouche de la gare. Les soldats portent la lance. Le défilé est magnifique d'ordre. « Vive l'armée! vive la France! » Et les officiers saluent de l'épée.

Puis ce sont d'autres régiments, et d'autres encore, des convois de cartouches, des fourgons de la Croix-Rouge. Et toujours un

immense enthousiasme les acclame, un enthousiasme croissant.

A Laxou, on a sonné la générale. Tout le village descend précipitamment à Nancy. Il s'égaille dans les cafés.

Inutile de se coucher. Le bruit de la rue est incessant comme le battement des vagues sur les rochers bretons. Il ne serait pas possible de dormir dans un pareil froissement de fer.

A 3 heures, d'ailleurs, il faut que je sois là pour compter les ouvriers qui restent à faire le journal. Picaudé, le chef de la clicherie, est parti à Jarville. Je ne sais si j'aurai assez de typos pour mener à bien la « Dernière Heure ». A 4 heures, il en arrive trois. Sauvé! On peut marcher. Mais Ahlers, le metteur en pages, n'est plus là. Il a rejoint du côté de Foug. On arrive quand même.

La rue est déjà, à 6 heures, noire de monde. Les réservistes en civil, mais portant le fusil, attendent sur le trottoir la parution de VEst. Le voici qui vient sur les bras des vendeurs. Et aussitôt on ne voit plus que journaux dépliés.

Les autos militaires passent à grand bruit, en vitesse folle.

On commente beaucoup l'assassinat de Jaurès, que j'avais fait afficher la veille. Mais on regarde avec plus de passion les nouvelles de la mobilisation. Quelques-uns sont déçus que seul le 20" corps ait été appelé. Alors le coup de torchon? Ce n'est pas pour maintenant?

A 7 heures, Gordier, en lieutenant, arrive, m'embrasse avec fougue et me dit :

— Je pars; adieu!

A 9 heures, un coup de téléphone de Louis Laffitte, secrétaire général de la Chambre de Commerce.

— Je vais aux avant-postes. Je tiens, avant de partir, à vous dire combien je suis ému de sentir à cet instant votre précieuse amitié.

Je lui souhaite bonne chance. Et un peu plus tard, le petit Jean Laffitte rappelle son père au bon souvenir de ma famille.

Avec tout ça je suis sale et pas peigné. Je vais me raser, me brosser. Voilà M. Louis Michel qui vient aux nouvelles. Voilà Petit,

Pierre Weiss, en lieutenant, qui s'en vont. Les poignées de main les plus cordiales, les souhaits offerts du plus profond du cœur.

A midi, j'échange, à déjeuner, mon premier billet de vingt francs.

Il faut assurer l'édition du soir. A i^3o, plus de communications téléphoniques avec Paris. Les lignes sont occupées par les messages officiels.

Je vais à Excelsior serrer la main de M. Charles Fisson.

Me voyant entrer :

— Eh bien! ça y est?

— Quoi?

— La guerre, donc !

— Mais non.

— On mobilise?

— Mais non; en partie seulement.

— Oh! il n'y en a pas pour longtemps... M. Fisson me conte que, jeudi, il est allé

embrasser son fils Henry, sous-lieutenant, à Gommercy. A la fin du repas, Henry lui dit :

— J'ai mis mes papiers en ordre. Ils sont chez M. Grosdidier. Tu les y trouveras. Tu

sais que, de ceux qui partent en première ligne, il n'en reviendra pas des tas. Ça m'est égal, si ma mort doit être utile à mon pays.

Et le père l'a embrassé, et on a parlé d'autre chose.

Je rentre. On parle de la mobilisation générale. En effet, vers 5''3o, la nouvelle attendue éclate.

Pas un cri devant l'affiche. Simplement, on trouve que ce n'est pas trop tôt. Ceux qui partent ce soir, à minuit, viennent me serrer la main : Gy, Jacquot, Gantner, les autres... ^

Il ne me reste presque plus d'ouvriers. J'embauche deux typos.

A la comptabilité, Ghailly, Hoc sont partis. A la publicité, Hirtz, qui a sa femme très malade, rejoint dans deux jours.

Gomment sera le journal demain? Je le ferai paraître sur deux pages, si on n'en peut composer quatre.

Je sors un moment avec Mory et d'Hôtel, qui ne partent pas, et mon mécanicien Pichot-Duclos, qui laisse ici sa jeune femme et son délicieux bébé. Tous ont confiance,

et nul ne serait le moins du monde étonné que le succès de nos armes nous amenât bientôt jusqu'à Strasbourg.

Me voici rentré au journal, où j'écris vers 1 1 heures, aux accents de la Marseillaise et de la Générale que sonnent à pleins poumons des soldats en auto.

A la frontière, il y a, dit-on, à peu près deux cent mille hommes prêts à accueillir les Allemands. De l'artillerie lourde est arrivée. Il est probable que nous entendrons prochainement tonner le canon.

La population est tranquille. Comme je ne me suis pas couché cette nuit, je sens que les yeux maintenant se troublent, et je suis à demi sommeillant.

Nancy, dimanche 2 août 1914-

Je suis horriblement fatigué. Je noterai quanti même longuement ce qui se passe, afin de retrouver plus tard les impressions exactes de ce jour. Je sais cependant que les lettres ne partent plus, et que celle-ci restera longtemps à la poste. Quand elle vous parviendra, si elle vous parvient, les événements auront sans doute subi bien des transformations, et elle ne sera guère qu'un lointain écho du passé.

A 3 heures du matin, — je ne m'étais pas couché, — on a fait le journal comme on a pu, car il ne reste pas grand monde à la maison. La plupart de mes employés sont aux armées.

A 9 heures, appel téléphonique de la préfecture. Je vais savoir ce que me veut M. Reboul. Les tramv^ays ne marchent plus. Les employés sont à peu près tous mobilisés.

Le préfet m'annonce que M. Lebrun a télégraphié à M. Magre, sous-préfet de Briey, que l'Allemagne a déclaré la guerre à la Russie. Il n'est plus possible, dans ces conditions, que nous-mêmes n'entrions bientôt en danse. C'était écrit.

Quand j'ai affiché la nouvelle, la foule a crié : « Vive la Russie ! » puis s'est mise à commenter l'événement avec moins de passion qu'elle n'avait commenté l'assassinat de Jaurès. Elle a patiemment attendu le tirage du journal.

On disait seulement :

— Ça y est. Ce n'est [)as trop tôt.

Et quelques-uns ajoutaient :

— On va leur entrer dans le chou.

Nous sommes allés voir M. Mcngin,

bâtonnier, qui s'est engagé dans le corps des pompiers. Il est enthousiaste de son nouveau métier et enchanté de notre visite. Pendant que les compagnies de réservistes, au matin, continuaient à gagner les avantpostes, le ciel a manifesté un moment de mauvaise humeur. Simple averse d'orage.

Le soleil est revenu bientôt.

Les sociétés de tir arrivaient de la campagne en pittoresque attirail. Sur un char à bancs les fusils étaient couchés, les baïonnettes aux fourreaux.

Voici une auto réquisitionnée conduite par une femme. Le papa, en militaire, est évidemment le véritable chauffeur. Il a cédé un moment le volant à sa femme et tient sur son bras un bébé qui rit de toutes ses dents.

10 heures. La place Stanislas est grouillante. Il y a là près de deux mille personnes, hommes ou femmes, que maintient sans effort un cordon d'agents. Ce sont les étrangers résidant à Nancy, dont on opère le recensement à la mairie. Par groupes de dix ils entrent au bureau des immatriculations.

Sur la place de la Carrière, la garde du palais du Gouvernement est assurée par une section du 4^^ territorial.

— Ça marche, le métier?

Ils sont épatants, les « terribles »! Aussi enthousiastes et joyeux que des conscrits. Ils n'ont qu'une peur, c'est que maintenant tout s'arrange.

3o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

Dans l'après-midi, l'animation s'est concentrée uniquement aux endroits où l'on espérait des nouvelles. Les terrasses étaient désertes.

Pourtant, en passant devant un café, je vois, à l'intérieur, quatre officiers qui jouent aux cartes, tranquillement, posément, comme si tout à l'heure ils n'avaient qu'à rentrer chez eux, comme si dans l'air aucun souci ne planait lourdement. Qu'elle est jolie, l'insouciance du caractère français !

La gare et ses abords sont un étrange spectacle : cohue de gens cherchant un ami, un parent, s'appelant, se bousculant.

Les portes des grilles de la cour extérieure sont fermées, gardées par des territoriaux.

La salle des Pas Perdus est un véritable campement. Les étrangers se hâtent de gagner leur pays ou le lieu de concentration d'où ils seront dirigés vers l'intérieur de la France.

Les Italiens sont en majorité. On les reconnaît au feutre à larges bords, au maillot de couleurs vives, au large pantalon de velours.

Les Allemands sont peu nombreux; ils n'ont pas attendu ce jour-ci.

A la hâte, les émigrants ont rassemblé le plus précieux d'un misérable mobilier, et d'énormes ballots grimpent les uns sur les autres. Des miches de pain sont de-ci de-là éparpillées.

J'ai dîné en ville. Mais le dîner a été écourté par un coup de téléphone.

Sous la pluie je vais chez le préfet. Il considère la guerre avec horreur, il me dit que cette nuit peut-être le canon tonnera et que la bataille sera livrée autour de Nancy. Belle perspective! Mais j'ai pleine confiance dans le succès des armées françaises.

Le préfet est très courageux. Pourtant il ne voit pas les choses en très beau.

Il est I heure du matin quand je sors de chez lui, et maintenant il est 2 heures. Bientôt arriveront les ouvriers.

Je ne reçois plus de lettres, mais je ne suis pas inquiet, puisqu'il n'y a plus de courrier depuis trois jours.

J'ai eu des télégrammes de plusieurs de nos amis, qui nous assurent qu'ils sont de

tout cœur avec nous. Je le sais, mais le rappel de leur souvenir est une chose qui en ce moment émeut profondément.

Nancy, le 4 i^oût 1914-

Je ne vous ai pas écrit hier parce que vraiment je n'en pouvais plus. Remonté par deux heures de repos que j'ai pris cette nuit, je vais, pour vous, noter mes souvenirs et mes impressions.

Je m'étais levé à 3 heures, comme, d'habitude, après m'être couché à 2, comme d'habitude aussi. J'ai fait le journal et j'ai, dans la matinée, reçu les gens qui m'apportent des nouvelles généralement fausses.

Vers 1 1 heures, je reçois des dépêches de Havas, datant d'ailleurs de 2 heures du rnatin. Nous n'avions pas reçu un mot depuis trois ou quatre jours, car le télégraphe est complètement occupé par les envois officiels et les ordres militaires.

Mais auparavant il s'était produit un fait qui a étrangement aidé à notre édition du matin.

Mon collaborateur Liégeois était allé en vacances du côté de Cannes, dans un pays

isolé, avec sa femme et son neveu. Quand il a vu que les choses tournaient mal, il a pris le train pour Nancy. Au bout de trente-neuf heures, les trois voyageurs arrivaient, ayant perdu leurs bagages dans un des innombrables transbordements auxquels ils avaient été soumis. Or, Liégeois portait une feuille déchirée d'un journal de Lyon. Et cette feuille, ô joie ! était celle de la dernière heure. Une « dernière heure » assez ancienne, très fatiguée, mais contenant pour nous des nouvelles inédites.

Je me suis précipité dessus et ai fait passer toute cette information dans VEst. Un vrai régal. Tous mes confrères vivent sur ces miettes depuis hier. En effet, on n'a rien, rien, ce qui s'appelle rien.

A 9 heures, on m'annonce que la bataille tous les jours attendue est engagée entre Cirey-sur-Vezouse et Laneuvelotte. Je monte à la tour avec ma jumelle, et je vois en effet des colonnes de soldats qui, partant d'Essey, se dirigent vers le Pain de Sucre. L'artillerie est massée derrière un village dont je ne connais pas le nom.

LA GUERRE ExNTHOUSIASTE 35

Tout le monde entendait le canon. Il paraît d'ailleurs qu'il n'a pas tiré, et qu'il n'y avait pas la moindre bataille.

A 10 heures, la préfecture me téléphone que l'état de siège est déclaré et que l'autorité militaire prend la direction de toute la vie publique. Son premier acte est d'interdire aux journaux la publication de toutes nouvelles intéressant la défense nationale ou pouvant alarmer la population. Excellente mesure dont je me réjouis, car je suis un bon citoyen, acceptant joyeusement les disciplines nécessaires; et j'ai conservé dans la rédaction du journal, avant les instructions militaires, toute la prudence qu'il fallait.

A midi, j'envoie d'Hôtel à l'état-major avec une dépêche de Havas portant le visa de la censure militaire de Paris et le mot « Officiel ï. L'état-major, qui reçoit d'Hôtel très gentiment, lui dit que, si nous insérons, on nous confisquera le journal.

Bien. On n'insérera pas.

A I heure, je vais, au café proche, manger un œuf et un morceau de jambon sur un coin de table. On n'a pas autre chose.

Je reviens, la dernière bouchée précipitamment avalée, et je recommence à scruter mot pour mot les très rares dépêches que nous recevons. On boucle, on cliché.

Au moment de rouler, Nicolle, rédacteur en chef de V Étoile, me téléphone que, après une nouvelle entrevue avec l'état-major, nous sommes autorisés à publier tout.

J'arrête la machine et je remanie.

Mais pour plus de sûreté je téléphone à l'état-major, qui me répond :

— Si vous publiez ces nouvelles, vous risquez la suppression du journal.

Je pars donc avec le premier texte.

Tous mes confrères paraissent avec les informations interdites. On ne les a pas supprimés. Il y était dit que les Allemands avaient envahi le Luxembourg, qu'ils étaient entrés chez nous, en Lorraine par Girey, dans le Haut-Rhin par Petit-Croix. En réalité, c'étaient seulement des escarmouches de patrouilles, sauf pour ce pauvre Luxembourg qui est vraiment occupé.

A 8 heures, je reçois votre télégramme aflblé. Justement, Liégeois, qui doit rejoindre

Paris et se mettre à la disposition du gouvernement militaire, partait à 9 heures. Je lui ai confié la réponse pour qu'elle soit remise au télégraphe là-bas, puisque ici nous ne pouvons plus télégraphier.

Comment voulez-vous, mes enfants, venir ici en de semblables circonstances, alors que nous sommes sans doute à la veille d'une grande bataille, que des blessés sont déjà dirigés sur les hôpitaux, que les habitants de Nancy assiègent les épiceries- et se rationnent? Gomment voulez-vous que j'accepte de votre courage et de votre cœur cet inutile sacrifice?

Il est possible que la guerre ne soit pas déclarée. Oui, c'est encore possible et je l'espère fermement. Il est possible que, si la guerre éclate, nous soyons vainqueurs. Mais il est possible aussi que Nancy soit occupée dans quelques jours. Et vous concevez combien je serais malheureux si j'avais plus tard à me reprocher de vous avoir rappelées ici pour subir une invasion.

Un homme n'a rien à craindre. Une femme et une jeune fille ont tout à redouter de la

brutalité d'un envahisseur. Votre présence serait pour moi un horrible souci.

Non, non, mes chers enfants, restez en Bretagne. Je serai satisfait tant que je vous saurai près d'amis très chers. C'est, pour l'instant, le seul service que vous puissiez rendre à la sérénité de mon esprit et au calme de mon cœur. Si vous restez là-bas, je serai tout à fait tranquille. Vous êtes dans un admirable pays, à l'abri de toute méchante aventure. Vous y êtes mieux que partout ailleurs, sauf que vous me croyez en peine.

Si j'ai une peine, c'est au contraire de vous savoir si inquiètes, si nerveuses. Pour moi, je ne souffre de rien, j'ai tout ce qu'il me faut, et de la belle humeur à vendre par paquets, et de la santé comme un bœuf de labour, et un goût admirable au travail, et la joie de vivre une période de vie comme peu de gens en vivront jamais. Si vous me voyiez, vous seriez consolées et heureuses. Mais voilà, vous ne me voyez pas, et mes longues lettres, vous ne les recevez qu'avec de grands retards, ou peut-être vous ne les recevez pas.

LA GUERRE ENTHOUSIASTE Sq

Le soir, comme je dînais chez un ami, on me téléphone que des bruits épouvantables circulent sur quelques-uns de nos plus honorables concitoyens, de ceux qui ont l'habitude de se dévouer au bien public, et qui deviennent, pour les jaloux et les excessifs, des ennemis du peuple. Je décide d'aller le lendemain demander au maire qu*il publie une note pour protester officiellement contre ces rumeurs.

A minuit, je me couche et dors, comme un sourd de i heure à 3 heures du matin. Le téléphone me fait lever et je recommence à travailler.

A 6 heures, je suis chez le maire, M. Laurent, qui, comprenant tout de suite le danger des calomnies inconsciemment répandues en ville, rédige et affiche une note menaçant de déférer aux autorités militaires les propagateurs de bruits malveillants.

Enfin, me voilà près de vous. Il est midi. Je donne ma lettre au garçon de bureau qui la portera au bureau central, car la poste de la gare est gardée militairement.

Perpignan, 4 août igiA-

Mon cher ami,

Je t'écris à VEst parce que je suis sûr que lu es aussi à ton poste de combat, de travail. Peut-être même les hostilités ont-elles commencé.

L'enthousiasme est général, en ville et à la campagne, à l'idée d'aller se mesurer avec l'Allemagne.

Je crois qu'il serait sage que tu ne gardes point ta petite famille avec toi. Nous l'attendons.

Maurice.

Falaise, 4 août 19 1 4-

Mon cher Directeur,

Craignant que les Allemands ne me mettent la main dessus, je suis parli vendredi soir de Briey, avec tous les camarades, en auto jusqu'à Verdun. De là j'ai pris, le train jusqu'à Falaise, où j'attends d'être transformé en un beau soldat territorial, bien gauche.

Quand nous re verrons-nous?

Dans l'Ouest, la mobilisation s'effectue dans le plus grand ordre. Les paysans d'ici, gens pacifiques par excellence, partent de bon cœur, laissant leurs riches moissons sur pied.

En Normandie, comme partout, on se rend compte de la gravité de la situation.

— C'est pour nous une question de vie ou de mort, disent des paysans qui savent pourtant à peine lire.

Et ils s'en vont tranquillement, froide-

[\2 JOURNAL d'UiV BOURGEOIS DE NANCY

ment, avec la volonté de faire de rude besogne. Par moment je crois que le sang de leurs farouches ancêtres bouillonne à nouveau en eux.

Les femmes sont aussi résolues que les hommes.

On ne souhaite qu'une chose, ou plutôt que deux choses : i° que les ennemis soient écrasés; 2° que la guerre ne dure pas longtemps.

Au revoir, j'espère, mon cher directeur, et conservez-moi un petit coin dans votre affection.

Louis Desmo.nts.

Paris, 5 août 1914- Mon cher Directeur,

Paris bout. Les magasins aux noms en er affichent sur leurs vitres une attestation du maire de l'an'ondissement pour éviter qu'on ne leur fasse subir ]e sort des brasseries, hôtels, maisons de commission qui, en maint quartier, ont été rudement secoués.

Des breaks, des tapissières transportent gratuitement les réservistes aux gares; les drapeaux anglais, russes et belges se mêlent au pavoisement général; les camelots vendent à profusion les cocardes des pays alliés ou neutres. Les éditions des journaux sont enlevées. Des soldats passent en chantant et en agitant des gerbes de fleurs et des banderoles avec inscription : « Tous à Berlin! »

Le public stationne longuement devant les cartes de l'Est ou de la Belgique, et il se trouve toujours quelqu'un poiir expliquer, un doigt sur la carte, les mouvements des troupes en présence.

Pour moi, rien de nouveau. Pas d'affiche encore du gouverneur de Paris. Je m'impatiente, je m'énerve. Je participe malgré moi à cette immense fièvre qui pousse tous les Parisiens vers les gares, musette aux reins, cocarde à la boutonnière ou au corsage. C'est comme une fête à laquelle je serais invité et dont il me tarde de goûter plus profondément les allégresses et les enthousiasmes.

On m'assure que les territoriaux du camp retranché de Paris verront de près le feu prussien. Je m'en réjouis. Comme l'ambassadeur M. de Schœn, mes malles sont faites.

Le message présidentiel, les déclarations de Viviani, la séance du Parlement, ont provoqué une émotion considérable. Les Parisiens pleuraient ce matin en lisant les journaux.

Je souhaite ardemment que votre santé,

votre bonheur, votre prospérité et vos affections ne soient pas atteints par la catastrophe.

Achille Liégeois.

Pont-à-Mousson, 5 août 1914-

Commandant dtarmes de Poni-à-Mousson à r « Est Républicain ».

Remettez au porteur les exemplaires de votre journal dont vous pouvez disposer. Je veux les faire distribuer sur toute la frontière pour rassurer la population, qui n'a plus aucune nouvelle.

Bordeaux, 5 août igiA-

Mon cher frère,

Nous venons de passer quelques jours au bord de la mer. Le 3o juillet, nous avons eu de tes nouvelles, puis plus rien.

Nous avons eu ensuite une carte de Renée, nous disant que tu étais parti pour Nancy, laissant ta famille en Bretagne.

Depuis, nous ne savons rien de vous tous. On affirme que nous avons la guerre avec l'Allemagne, mais les journaux ne disent point ce qui se passe, malgré leurs quatre ou cinq éditions quotidiennes. Et je voudrais bien savoir ce que vous devenez, toi et les tiens.

Les communications postales, interrompues pendant quelques jours, viennent d'èlre rétablies. Ecris-nous donc tout de suite.

J'ai vu partir des soldats, et avec quel

l\S JOURNAL d'u>' bourgeois DE NANCY

enthousiasme ! Ils sont tous sûrs d'aller à la victoire. La ville a un aspect étrange. On ne voit plus que soldats ou gens qui demandent à l'être.

Tout cela serait bien beau si on ne songeait aux deuils prochains. Et dire que personne ne croyait la guerre possible!

Je voudrais bien que vous n'ayez pas trop à souffrir là-bas. Mais si tu crains quelque chose pour les tiens, envoie-les chez nous. Tout notre cœur va vers vous plus que jamais à cette heure douloureuse.

Nancy, 5 août 1914.

Comme je comprends votre nervosité, et comme j'admire la constante belle humeur de notre enfant! Vous êtes touchantes comme des cœurs vivants et à nu.

Mais ce n'est pas le moment de céder à l'émotion. Il vaut mieux ne pas trop s'attendrir. Gela affaiblit, et j'ai besoin de toutes mes forces, de tout mon sang-froid, dé toute ma lucidité pour diriger, dans ces circonstances tragiques, l'œuvre à laquelle je me suis dévoué, le journal, le cher journal qui apporte aux populations des nouvelles dont elles sont avides, et des consolations, et des espoirs.

J'ai reçu seulement aujourd'hui vos deux bonnes, vos deux exquises lettres. Elles sont datées du i" août. Il est évident que les miennes vous arrivent en retard, si elles vous arrivent. En tous les cas, elles vous joindront bien un jour, et je crois que ce

sera une collection curieuse et intéressante à classer et à relire. Elles vous font part au jour le jour de mes impressions, de ces impressions qui fuient et qu'on ne retrouve plus si on n'a pris le soin de les fixer sur le papier.

Je vous écris tous les jours.

Et voici ma vie. Je recueille moi-même les nouvelles, je les contrôle, je les mets au point, je les émonde. Mais songez qu'à cette besogne j'en arrive à dormir une heure ou deux par nuit. Je me couche quand je peux, généralement après i heure du matin, et je suis debout à 3 heures.

Pourtant, pendant la journée, je ne sens pas la lassitude. On vit dans une telle fièvre, tantôt joyeuse et tantôt sombre, tantôt emplie d'espoirs innombrables et merveilleux, tantôt vide de toute pensée réconfortante!

Et je dois rester souriant comme lorsqu'on a la certitude sereine de la victoire. Et dans le fond de ma pensée comme sur ma figure et dans mes yeux battus j'ai la confiance la plus enthousiaste dans le succès définitif de la France. Je suis convaincu que

LA GUERRE ENTHOUSIASTE 5l

nous signerons à Berlin le traité qui délivrera l'Europe du cauchemar pangermaniste, et que nous ne reverrons plus de guerres, parce que les grandes puissances imposeront le désarmement général. La guerre aura été un mal atroce, mais elle aboutira à un bien immense, « kolossal », comme disent les Allemands.

Je suis d'ailleurs admirablement récompensé de mon action. Un monsieur que je ne connaissais guère est venu m'embrasser en remerciement des choses que j'avais écrites, et j'en ai été extrêmement ému.

Cette guerre est la guerre sainte. Elle nous est mille fois favorable, et je suis persuadé que nous irons bientôt ensemble, tous les trois, déjeuner à Strasbourg en France.

il faut qu'il y ait dans toute période tragique des revirements assez drôles.

Un de nos amis, qui était fort antimilitariste, est devenu partisan enragé de la guerre. Il ne parle plus que de fusiller, de canonner, de mitrailler, de faire sauter les ponts.

Les horreurs commises par les Allemands

en Belgique n'épouvantent point les femmes ici. Elles les indignent.

Soyez tranquilles. Ayez confiance. Et surtout ne soyez pas malades. Je ne manque de rien, bien que le préfet demande à tous les hommes, jeunes gens et femmes valides, de s'employer à la moisson, ajoutant que, si cette mesure n'est pas prise sans retard, la farine viendra très rapidement à manquer.

Nancy, 6 août igiA-

Journée sans émotion. Les Allemands sont repoussés d'un côté par les Belges, de l'autre par les Russes. Mais notre satisfaction a été gâtée par cette sinistre nouvelle qu'ils avaient, dans la matinée, fusillé près de Longwy deux pauvres gosses de quinze ans, qui avaient averti la gendarmerie de l'arrivée de l'ennemi.

J'ai dîné en ville et, après quelques travaux de rédaction, je viens me reposer en causant un peu avec vous. Pas longtemps pourtant, car je suis assez las, et je voudrais dormir quelques heures.

Nous sommes gardés, à l'hôtel, par huit hommes et un caporal en armes avec des cartouches. Pourquoi fait-on garder notre hôtel? Ni les gardiens ni moi n'en savons rien.

J'ai fait coucher les soldats dans la salle des dépêches. Ils sont étendus sur des tapis

que je leur ai donnés. Il ne quittent pas leurs armes, ces pauvres gens, et conservent le fusil sous la tête en cas d'alerte.

Nous avons pour la première fois aujourd'hui tiré à deux pages. C'est que, les communications étant complètement interrompues, je crains de ne pas avoir assez de papier. Et je veux que le journal paraisse jusqu'à la fin des hostilités.

J'ai failli ne plus avoir d'encre. J'ai fait le tour des imprimeries, qui sont toutes fermées, et j'ai raclé le fond des tonneaux. J'ai recueilli ainsi trois à quatre cents kilos. A deux pages, cela fera toujours un mois. D'ici là on verra venir. Mais j'ai l'orgueil de conserver à VEst la réputation qu'il a, et il sera le dernier, ou j'y perdrai mon nom, à donner des nouvelles aux Lorrains.

Vous rappelez-vous l'horrible badigeonnage de la grande maison qui est au bout du pont de Mon-Désert, où, en lettres énormes et rouges sur fond jaune, se détachait le mot de Kiib ? Cette pubHcité, qui sahssait presque toutes les maisons aux abords des ponts de Nancy, indiquait des

LA GUERRE Ex^TI10USIASTE 55

points de repère aux aéroplanes allemands qui auraient pu ainsi, en connaissance de cause, faire sauter les voies. Il en était ainsi dans toutes les villes de frontière et à Paris. J'ignore comment notre service de renseignements a connu cette destination, mais il l'a connue, et vivement il a fait passer au goudron toutes ces dangereuses réclames.

Les soldats sont à la frontière. Il y en a, il y en a ! L'autre jour, Frion, notre inspecteur, a voulu passer en motocyclette du côté de la forêt de Haye. Deux fois il a failli, d'une seconde, être fusillé. Il n'a pas insisté. a Halte-là ! » On vous met en joue. Et le fusil est chargé.

On ne peut aller sans sauf-conduit plus loin que le pont de Malzéville. Les lumières sont éteintes dans les rues à partir de () heures, et les cafés fermés. Des patrouilles conduisent les passants au poste. 11 est interdit de circuler sur les routes de g heures du soir à 6 heures du matin.

La ville n'a d'animation que devant chez nous. Partout ailleurs, c'est le désert. Songez donc, tant et tant sont partis.

La déclaration de guerre n'a surpris personne. Tout le monde s'y attendait, et c'a été un soupir de soulagement. Rien n'est cruel comme l'incertitude. Maintenant on sait du moins ce qu'il en est. On a l'esprit tranquille.

Tous les jeunes gens s'engagent, de Nancy et des villages environnants. Si bien que le bureau de recrutement refuse les bonnes volontés qui s'offrent. Il y en a trop. Les garçons un peu forts qui passent par les rues, on les regarde de travers. On a l'air de leur dire :

— Qu'est-ce que tu fais là, toi, quand tes camarades sont à la frontière?

Quand le neveu de Liégeois est allé signer son engagement, il a assisté à la scène que voici :

Deux jeunes citoyens étaient devant lui, attendant leur tour, car on fait queue comme aux théâtres où se joue une pièce à succès. Passe un ami.

— Qu'est-ce que vous fichez là?

— Ben, nous nous engageons!

— Tiens, c'est une idée, ça.

La guerre enthousiaste 5^

Et, ne songeant plus à d'autres affaires, il se met à la suite.

Les troupes sont admirables. Si les officiers ne les retenaient pas, elles entreraient en Alsace et en Lorraine comme des furieuses. La nuit, des soldats s'échappent des bois et font pour leur compte des randonnées en territoire ennemi.

Quel entrain joyeux! Et comme les troupiers lèvent haut leurs képis, quand ils passent au milieu des applaudissements émus.

J'ai devant moi la lettre d'un jeune homme récemment engagé. Quel feu! Ce gosse-là parle grand comme un héros antique.

A 5 heures, visite de Yette.

— Quand revient-elle, votre Renée?

— Vous savez bien qu'on ne peut pas passer.

— Qui a dit ça?

— Mon Dieu, moi, je vous le dis.

— Il n'y a donc plus de voyageurs?

— Non. Depuis plusieurs jours la gare ne délivre pas de tickets.

— Ah !... c'est désolant.

Et Yette part avec une tristesse moitié ironique, moitié sincère. Son frère est par là-bas, du côté de la Seille.

Nancy, 7 août 1914-

Je reviens de dîner et j'ai eu toutes les peines du monde à rentrer.

Le factionnaire qui garde le pont de Mont-Désert ne voulait absolument pas me laisser passer.

La ville, à cette heure, 10"' 3o, est aussi déserte qu'une plage en hiver. Les lumières sont éteintes. Tout fermé. On dort ou on travaille. On est dedans.

Le soldat me crie :

— Halle-là !

Je m'arrête.

— Avancez à l'ordre.

J'avance.

— Qui êtes-vous?

Je me nomme.

— C'est vrai, ça?

— Ma foi, je crois.

Il me dévisage avec une insistance que j'excuse parce que c'est sa consigne et son

6o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

devoir, et qui lui vaudrait en temps normal au moins une riposte un peu vive.

— Caporal, venez ici. Connaissez-vous monsieur?

— Non.

Je prie le caporal de regarder sous un bec de gaz les pièces que j'ai sur moi : mon livret militaire, une carte télégraphique, d'autres papiers encore.

Après avoir tout minutieusement examiné, il me permet, en s'excusant, de reprendre mon chemin. Je lui dis que je comprends fort bien qu'il exécute sa consigne, et qu'il aurait eu grand tort de me laisser circuler sans contrôler mon identité.

J'ai vu aujourd'hui Raymond Bachelard, qui a eu des aventures extraordinaires en Belgique, d'oii il arrive à l'instant même. Il a vécu, m'a-t-il dit, un émouvant chapitre d'histoire.

La guerre produit sur les imaginations violentes des effets tragiques. Mercredi, un sergent du [\2^ territorial est devenu subitement fou. Se croyant entouré de Prussiens, il s'est rué sur ses hommes, a tué un ca-

LA GUERRE ENTHOUSIASTE 6l

poral d'un coup de fusil et blessé plusieurs soldats.

Un brigadier de gendarmerie a abattu le malheureux qui voulait se servir de son arme contre ses poursuivants. Le fou n'est, par bonheur, que blessé.

Il est maintenant interdit de circuler sur les routes entre 6 heures du soir et 6 heures du matin.

Pour le ravitaillement, nous sommes si abondamment approvisionnés par , la campagne que les maraîchers, obligés d'évacuer le marché à 8 heures du matin, n'arrivent pas à vendre les légumes qu'ils ont apportés, et qui sont cédés à des prix dérisoires.

Qui eût dit que la guerre, au lieu d'amener la disette, comme on le craignait, créerait un excès de production? Les gens qui ont fait de grosses provisions et qui, il y a quelques jours, assaillaient les épiceries et les maisons d'alimentation en sont tout mortifiés.

Je crains d'ailleurs que cette surabondance ne dure guère.

On a, vendredi dernier, enseveli à Pont-

à-Mousson le premier soldat français tué par l'ennemi. C'était un pauvre petit chasseur du 12° régiment, nommé Pouget. Il avait été tué au signal de Vittonville^ en territoire français, avant la déclaration de guerre. Premier deuil, qui sera suivi, hélas! de combien d'autres 1

Nancy, 8 août igiA-

J'ai passé une journée à lutter contre moimême. J'avais un désir fou de vous rappeler toutes deux. C'était comme un désastre de ma volonté. J'avais beau raisonner, tenter de me faire comprendre à moi-même que je risquais peut-être vos chères existences à vous vouloir près de moi, je m'entêtais dans mon désir maladif, et j'avais les traits tirés et les yeux cernés à me vaincre. Je suis arrivé à peu près à cette victoire. C'est une des plus cruelles que j'aie jamais remportées.

Mais voici. Les choses vont admirablement. A ce moment, m'assure-t-on, nous occupons Munster, Colmar, Altkirch. Eu Alsace on nous accueille comme des sauveurs. Le général Pau affirme que nous serons à Strasbourg sans qu'un seul coup de canon soit tiré.

Nos soldats sont d'un entrain prodigieux.

On dirait qu'ils s'amusent de la bataille. Ils sont vraiment pareils à des gosses qui jouent et font des farces dans la tragédie, ils ne demandent qu'à marcher. Ils sont furieux quand on les retire des avant-postes pour les remplacer par des troupes nouvellement arrivées.

La mobilisation n'a pas eu un accroc.

L'enthousiasme est serein et gouailleur.

C'est la certitude tranquille et railleuse de la victoire.

Ce matin, j'ai vu passer dans la rue Saint- Georges un régiment en armes. Les hommes marchaient au pas avec cette souple cadence qui mène vite et loin. Pas un cri, pas une plaisanterie. Des figures souriantes sous les poils un peu longs que l'on n'a pas eu le temps de raser. Des yeux clairs, luisants d'espérance, et malins aussi, des yeux qui se préparent à regarder et à voir pendant que les mains seront à l'action.

Il n'y a plus, semble-t-il, de pioupious de l'active, d'hommes de la réserve, de papas de la territoriale. L'esprit des jeunes a mûri d'un seul coup. Les autres, plus âgés,

ont subitement rajeuni. Ils ont le même âge. Ils sont soldats.

Et l'on aurait pleuré à voir toutes ces faces d'enthousiasme réfléchi si l'on n'avait besoin aujourd'hui de toute sa force morale et de toute son énergie physique.

Ils s'en allaient vers la frontière. Point farouches, certes. Plutôt ironiques dans leur discipline, héroïques avec cette pointe de scepticisme fatahste qui fait dire : Bah ! on verra.

Le régiment avait passé par les bois et par les champs. Et tous, tous les soldats avaient glissé dans le canon du fusil une fleur sauvage ou une branche verte. L'instrument de mort, ils l'avaient orné joyeusement, en gamins johment insolents qui bravent tout et rient toujours.

Ah ! les chers petits soldats, comme on les aime mieux quand on les voit ainsi passer, quand leur bravoure s'attarde aux coquetteries !

Les Allemands sont ravitaillés, paraît-il, à la diable. Ils meurent de faim. Le service de l'intendance est déplorable.

Les prisonniers, uhlans, chasseurs ou fantassins, que l'on amène à Nancy, sont découragés. On leur a fait croire que nous étions désemparés, que Poincaré avait été assassiné, que la révolution bouleversait Paris, et qu'enfin un corps allemand occupait notre ville. Ils s'aperçoivent qu'on les a trompés, et le disent. La population les accueille sans cris, sans injures, curieusement. On les regarde et on se tait. On rend honneur au courage malheureux. Cette attitude les étourdit. D'autant qu'on leur a proposé du travail dans les campagnes du Centre et du Midi.

L'armée formidable qui devait envahir la Lorraine n'apparaît plus que comme un rideau derrière lequel il n'y a rien. Elle recule pas à pas, sans secousses^ méthodiquement, comme les nôtres avancent, mais elle recule.

Tout l'effort s'est porté au Nord, semblet-il, et on n'a conservé en Alsace que des soldats destinés à tirailler et à retarder notre marche. Ils nous attendent sans doute sur la ligne des forts qui va de Metz à Strasbourg. Ici, c'est donc l'assurance de vaincre et, là-

bas, la peur d'être battus qui leur est entrée dans la peau. S'ils avaient des nouvelles de leurs armées terriblement décimées à Liège, ils seraient capables de s'enfuir sans insister.

Vous comprenez que ces nouvelles attisent follement mon désir de vous avoir avec moi.

Et pourtant la vie quotidienne est sans agrément. On éteint tout à 9 heures du soir. Dès 8 heures, la ville est noire, car les zeppelins rôdent par là et lancent des bombes. On arrête les autos, les bicyclettes qui ont conservé les lanternes. Le mouvement est mort à Nancy, sauf devant la maison, 011 la foule se presse, en fièvre de nouvelles, mais bien disciplinée et confiante.

Que vous dirai-je? Il n'est pas impossible qu'un retour offensif mette Nancy en cendres. Je ne le crois pas, je ne le crois pas.

Si, lorsque vous recevrez cette lettre, — j'ai eu aujourd'hui, 8 août, la vôtre du i" août, — il ne s'est rien passé que d'en-

68 JOURNAL d'un bourgeois DE NAJVCY

courageant, si les troupes du Nord ont été contenues par la rude alliance des Belges, des Anglais et des Français, je lève l'interdit. Vous pouvez venir. Ce ne sera pas commode. Tant pis, je laisse au destin le soin de tout régler. Je commets peut-être un crime en m' abandonnant ainsi, je le commets parce que je sens que vous êtes plus malheureuses à rester là-bas que vous ne le serez ici. Je me figure en effet que votre imagination vous torture. Et c'est pour vous épargner cette angoisse que je vous autorise à braver les dangers au-devant desquels peut-être vous courez. Je jette les dés, mais je crois bien que j'ai toutes les chances dans la main.

Entendez-moi bien. Je ne vous prie pas, je ne vous dis pas de rentrer. Je vous autorise seulement à le faire si vous le pouvez. D'ici que vous receviez ma lettre, vous saurez si les communications sont rétablies. C'est qu'alors les Allemands auront été écrasés. Dès lors, je vous attends, le cœur débordant de joie.

Je vous rends votre liberté. Et que tout

retombe sur ma tête si je fais mal en prenant cette résolution...

On m'apporte des télégrammes. J'y vois que nos troupes ont bousculé les Allemands à Altkirch, et qu'elles se dirigent sur Mulhouse. Venez, venez, qu'on pleure de joie ensemble.

A l'instant, on me téléphone que nous occupons IMulhouse. Vive la France !

Nancy, dimanche 9 août i9i4'

Quelle joie par toute la ville, et comme j'ai regret que vous ne soyez pas ici pour que nous puissions ensemble nous réjouir !

Mulhouse est à nous ! Mulhouse !

Toute la nuit, cette nouvelle que l'on m'avait annoncée sous réserves, m'avait empêché de dormir. On en avait parlé à la préfecture, à la mairie, dans les cafés, mais on n'osait pas espérer trop fort pour ne pas risquer une désillusion.

Ce matin, je n'avais pas encore confirmation, et je piétinais d'impatience.

Arrive enfin le télégramme officiel. Les Français sont entrés à Altkirch vendredi soir et ont été accueillis avec enthousiasme par les Alsaciens.

A 5 heures, nos troupes pénétraient dans Mulhouse, que les Allemands renonçaient à défendre. C'est la grande victoire, et tout retentit de bonheur.

On était cependant un peu inquiet. Des régiments passaient, qui ne paraissaient pas du tout aller vers la frontière. Ils en venaient.

On les interrogeait.

— Où allez-vous?

— Ma foi, nous ne savons pas.

Et les soldats faisaient un geste vague.

Gomment ! on nous dit que nous avançons en Alsace, et les troupes quittent la Lorraine ! C'est une chose bien étrange.

La discipline est si admirablement acceptée qu'on n'ose pas insister.

A 1 1 heures, j'avais la nouvelle, au moment même où on commençait à tirer le journal. Je fais arrêter la machine, composer vivement les quelques lignes, et nous repartons.

Un capitaine, à la tête de sa compagnie, arrête son cheval devant l'hôtel. J'étais sur la porte.

— C'est vrai. Monsieur, que nous avons Mulhouse?

Je fais passer à l'officier le journal qu'on m'apporte, et l'émotion m'empêche de prononcer un mot.

Le capitaine se dresse sur ses étriers, lève à la fois son sabre nu et la feuille de papier, et crie :

— Mulhouse est à nous!

Les soldats crient : « Vive la France! » et la foule : ce Vive l'armée ! »

Puis les troupiers s'en vont d'un pas plus léger vers la gare où ils embarquent pour une destination inconnue, et on se regarde avec des yeux mouillés, et avec aussi, sans doute, une envie folle d'embrasser tout le monde, toute la France.

On a le cœur gonflé, on ne peut contenir une joie dont la puissance cause comme une douleur. Je ne crois pas avoir été de ma vie aussi profondément bouleversé.

Je n'ai pas pleuré tout à fait, mais je suis bien convaincu que, si vous aviez été là, nous aurions pleuré ensemble en nous embrassant.

Le Lorrain n'est pas, assure-t-on, extrêmement expansif. Je vous assure qu'en cette circonstance il a laissé de côté sa réserve habituelle.

Dans les rues, on se pressait les mains, on

se souriait, on riait même très fort, et on ne prononçait que ce nom qui avait un retentissement immense dans les poitrines : Mulhouse! Mulhouse!

Nous avons quelques uhlans prisonniers à la caserne Thiry. Loin de les accabler de notre joie, on les plaignait de n'avoir pas eu à manger pendant les premiers jours de la guerre. Ils regardaient d'ailleurs tout ce mouvement avec un air parfaitement ahuri.

J'ai appris en même temps que le préfet, M. Reboul, que je n'avais pas vu depuis deux ou trois jours, était très souffrant et qu'il avait offert sa démission. Je sais qu'il s'est donné beaucoup de mal depuis le moment où les événements nous ont amenés à la guerre. Nuit et jour il était à son poste.

Et je me souviens qu'il se plaignait de ne pas recevoir d'instructions précises, ce qui le rendait plus nerveux sous son apparente sérénité.

Il s'est pourtant passé là quelque chose qui n'est pas très clair. Je sais quel est son courage, et je suis péniblement surpris de cette détermination. Il me semble que, si

M. Reboul avait été libre d'agir, quelque grave que soit son mal, il serait resté jusqu'à la fin, jusqu'à la mort.

On me dit bien que, se sentant trop atteint, il n'a pas voulu, par patriotisme, conserver la terrible responsabilité de l'administration départementale dans de semblables conditions. Pourtant, je sens que ce n'est pas cela, que d'autres considérations ont dicté cette mise en disponibilité. On saura plus tard. Aujourd'hui, les événements nous poussent et je n'ai même pas le loisir de donner ma pensée aux regrets de ce départ.

Nous perdons, c'est certain, un ami courageux, auquel me lie une chaude affection.

C'est M. Léon Mirman, directeur de l'Assistance publique, qui remplace M. Reboul. Assurément, M. Mirman, qui a la réputation d'un homme d'action, et que l'on assure dépourvu de tout esprit de routine, dirigera comme il convient nos affaires publiques. Il aura fort à faire, car il lui sera d'abord nécessaire d'étudier l'esprit des populations lorraines, de s'en inspirer plutôt

que de l'inspirer, et de chercher au milieu de la mêlée quels sont les besoins de notre département, et des départements que nous allons retrouver.

Ma foi, on est dans la bataille, et tout le monde — car il n'est plus de partis — s'ingéniera à servir la Patrie en aidant le préfet.

Au surplus, il arrive à un moment favorable, et les dieux le protègent puisque nos soldats ont reconquis Mulhouse. Aucun homme n'est entré en Lorraine par une porte aussi triomphale.

La population, enthousiasmée par l'heureuse nouvelle de nos victoires, est partie dans la soirée vers les champs. Non point pour prendre l'air, mais pour porter des provisions aux soldats, réservistes ou territoriaux de Nancy, qui sont encore au cantonnement dans les environs.

L'après-midi, la ville est à peu près déserte.

Les femmes qui n'auront pas rencontré les maris, les mamans qui n'auront pas rencontré les fils, les gosses qui n'auront pas rencontré les papas, n'en reviendront

pas moins avec les yeux illuminés de bonheur et les joues rouges de la promenade à la campagne. Tout est bien qui finit bien.

J'ai pourtant terminé ma journée sur une fâcheuse impression.

Un de nos amis, qui connaît bien le pays d'Alsace, est venu ce soir au journal. Sa figure n'était pas radieuse.

— Eh bien! lui ai-je dit en lui tendant les deux mains, mauvais citoyen, vous n'êtes donc pas content, que vous ne laissiez pas percer votre joie?

Doucement, tristement aussi, il m'a répondu :

— Je me méfie.

Gomme je souriais de cette parole, il a expliqué :

— Je me méfie parce qu'il me semble impossible que les Allemands nous laissent ainsi pénétrer en Alsace sans l'avoir défendue. Je connais leur organisation militaire autant qu'on puisse la connaître, et je ne comprends pas. Quand je ne comprends pas quelque chose, je me méfie toujours.

— Pourtant...

— Oui, je sais bien. Nous y sommes.

Nous sommes à Mulhouse. Nous serons incités à marcher de l'avant. Ne marcherons-nous pas trop vite? La facilité avec laquelle nous sommes entrés en Alsace ne nous amènera-t-elle pas à commettre quelque imprudence fatale?

Je n'ai pas voulu en entendre davantage. Ces bruits pessimistes m'agacent. Je les supporte difficilement. J'ai coupé court en déclarant :

— Je ne vois qu'une chose, c'est que nous avons Mulhouse, et il est difficile de croire que ce soit avec le consentement des Allemands.

Mon ami m'a regardé avec mélancolie et est parti.

Je vous assure d'ailleurs que cette conversation n'a pas diminué ma confiance. Elle a seulement un peu réduit ma joie, que je ne pouvais contenir.

Enfin, voilà, nous avons Mulhouse, et bientôt vous serez ici avec moi.

Je vous attends.

Nancy, lo août 1914-

Les directeurs de journaux ont été invités ce matin à passer à la préfecture, où, après une fort longue attente dans l'antichambre, ils ont été reçus par le nouveau préfet, M. Léon Mirman.

Ah 1 ce n'est plus l'enthousiasme d'hier. Il n'est plus question de se réjouir sans réserve, car si nos troupes vont admirablement en Alsace, les nouvelles de la Belgique et du nord de la France ne sont pas très rassurantes.

M. Mirman nous a fait un juste éloge de son prédécesseur, M. Reboul, que la maladie a terrassé et qui a montré, en cédant ses pouvoirs et sa fonction, une superbe abnégation patriotique.

« Je vous ai priés de passer. Messieurs, pour vous faire connaître mes impressions et pour vous mettre au courant, dans la mesure où je le puis, des événements du jour.

« Il ne faut point se faire de trop faciles

illusions. Certes, la France vaincra. J'ai la certitude — permettez-moi de me rappeler que j'ai été professeur de sciences — la certitude mathématique de la victoire française. Gela ne saurait être mis en discussion.

(( Mais, avant d'arriver à cette victoire, nous aurons de rudes épreuves à traverser, de cruels combats à soutenir. Il faut que la population reste calme et conGante. Il faut qu'elle ne s'énerve pas. Il faut qu'elle ne soit pas surexcitée par des victoires partielles, afin de n'être pas déprimée par les défaites éventuelles.

« Vous pouvez beaucoup pour maintenir cet équilibre de l'esprit public. Je suis sûr que votre patriotisme vous dictera en toutes occasions les paroles qui conviennent, et je sais que je n'ai pas besoin de solliciter votre concours, puisqu'il s'agit du salut de notre pays.

<f. Parlons net. Il n'est pas impossible que les Allemands gagnent une grande bataille dans le Nord, qu'ils s'approchent de Paris, qu'ils assiègent Paris, qu'ils brûlent Paris. Il n'est pas impossible non plus que Nancy

LES JOURS ISOIRS 83

tombe en leur pouvoir. La France ne sera pas vaincue. La guerre continuera, et le dernier mot, c'est nous qui le prononcerons. Une ville conquise, surtout si cette ville est la capitale de la France, c'est un événement douloureux. Ce n'est pas le désastre, ce n'est pas la fin. Tant qu'il restera des Français capables de se battre, notre pays vivra. Et le jour où les Allemands entreraient ici, je reprendrais mon uniforme de chasseur, et j'irais faire à mon tour le coup de feu.

« D'ici que la victoire nous soit acquise, votre devoir est, vous le savez, d'affermir les caractères, de tremper les cœurs pour les épreuves possibles, probables.

(( Pour moi, je considère comme le plus grand honneur de ma vie d'avoir été appelé, dans les circonstances présentes, à partager vos dangers et à vous apporter mon expérience, mon travail et mon cœur. »

J'ai dit que notre besogne était facile. Les populations lorraines, habituées par tradition aux cruautés des invasions, ne sont pas aisément impressionnables et possèdent un

84 JOUR>\A.L d'un bourgeois DE NANCY

stoïcisme que nous n'avons nullement besoin d'encourager. Leur vaillance est naturelle. Nous ne les guidons pas. Nous les accompagnons seulement.

Nous sommes sortis de la préfecture avec une âme un peu inquiète. Pour que le préfet envisage le siège et la prise de Paris et qu'il nous prie d'enrayer un peu la joie de la victoire d'hier, c'est que nos affaires ne sont pas aussi brillantes que nous le croyons ici, dans l'ignorance de tout ce qui se passe hors de chez nous.

Je commence à regretter l'autorisation que je vous ai donnée de rentrer à Nancy. Baste! ne pensons pas à cela, ne regrettons rien. Ce qui est fait est fait. Ce qui arrivera est écrit. Nous verrons comment nous devrons agir si pour nous advient le moment de l'action.

Eu attendant, nous avons un joli fait d'armes, qui rappelle les époques héroïques de la chevalerie : c'est l'affaire de Réméréville.

Mory a rencontré à la gare un des héros, le lieutenant Bruyant, et m'a fait le récit que voici :

Vers 3^So de l'après-midi, le lieutenant Bruyant, avec sept hommes, — et non quinze, comme on l'avait dit tout d'abord, — dont le sous-officier Portée, deux brigadiers et quatre cavaliers, faisait une reconnaissance dans les environs d'Erbéviller.

Soudain, il aperçut une patrouille allemande.

Son premier mouvement fut de foncer sur elle. Mais la distance était trop grande et la force de la patrouille allemande était bien supérieure en nombre ; on compta vingt-sept cavaliers, dont un officier.

La prudence s'imposait. Il convenait de refréner les ardeurs, et ce ne fut pas le moins difficile pour l'officier français que d'empêcher ses hommes de charger tout de suite, sabre au clair. Un premier contact eut lieu, un cavalier allemand tomba. Les autres s'enfuirent, car les Allemands ne paraissaient pas avoir le moins du monde envie de se mesurer avec nos cavaliers. Au lieu de faire face, vingt-sept contre sept, il commencèrent par se défiler sous bois.

Nos cavaliers les serrèrent de près. Il s'agissait de ne pas lâcher la proie. Quand

notre groupe de braves prit le galop, les Allemands prirent le galop. Quand ils partirent au trot, puis au trot allongé, les ulilans firent de même.

Enfin, les Allemands s'engagèrent dans une tranchée qui mène de Réméréville à Velaine-sous-Amance. Ils cherchèrent à gagner le bois, pour mettre entre eux et les nôtres un obstacle infranchissable. Il était temps d'agir.

— Chargez 1 commanda le lieutenant Bruyant.

Et nos sept cavaliers partirent comme une trombe.

Les Allemands s'étaient, de leur côté, mis en bataille.

La mêlée fut courte... D'un coup de sabre sous le ceinturon, le lieutenant Bruyant désarçonnait le lieutenant allemand, qui s'apprêtait à lui brûler la cervelle avec son revolver lorsqu'il reçut le coup mortel à la gorge.

Un dragon tuait un uhlan d'un coup de lance. Six autres Allemands, désarçonnés et blessés, craignant d'être achevés, comme ils

l'ont avoué, s'apprêtaient à se servir de leur carabine, tandis que leurs autres camarades battaient en retraite à toute bride. Les blessés furent mis dans l'impossibilité de continuer la résistance.

Le lieutenant Bruyant prit les papiers du lieutenant allemand mort, pour les remettre à l'état-major.

Et j'ai mis ce tableau de guerre hardie en regard du tableau que vous me faites de la guerre en Bretagne.

Je vois fort bien vos jeunes Anglaises et vos Anglais en villégiature se faire inscrire pour la moisson, se lever tôt et partir rayonnants de joie sous le soleil, vers les champs où les paysans les regardent d'un air grave.

Ne vous énervez pas dans l'attente là-bas. Et, ma foi, s'il faut un dérivatif à vos angoisses, prenez une faucille et un râteau.

Mais j'y songe, — vous serez ici peut-être demain.

Nancy, ii août 1914-

Le nouveau préfet, M. Mirman, vient de lancer une proclamation.

Il dit que c'est pour lui une joie et une fierté indicibles d'avoir été appelé à l'administration de ce département frontière.

Il nous apporte une foi ancienne et profonde, que (( rien » ne saurait ébranler, dans les destinées de la France, et aussi ce qu'après la France il chérit le plus : sa femme et ses six enfants qui seront demain près de lui.

Je pense que vous aussi vous allez être bientôt près de moi. Et je ne suis pas très certain d'avoir bien fait en vous permettant de revenir. A quoi bon regretter ma décision? Le moment n'est pas à l'incertitude. Nous verrons bien...

Je commence à être inquiet, mais je me garde bien de le montrer. Nous n'avons plus aucune nouvelle de Mulhouse, et les com-

muniqués se sont tus subitement. Si, cependant : une note annonce à la dernière heure que les troupes françaises se sont retirées légèrement en arrière de Mulhouse. Mon ami alsacien aurait-il vu trop juste?

Dans la ville il y a comme une dépression, pas très forte à la vérité, visible pourtant. C'est curieux comme les foules sentent à de prodigieuses distances la répercussion des événements graves. Qui voit Nancy après l'avoir vue avant-hier éprouve une espèce de gêne obscure. J'éprouve cette gêne aussi.

Après tout, ce n'est qu'une sensation irraisonnée, et je réagis tant que je peux en souriant.

— Et ces nouvelles ? me demande-t-on.

— Très bonnes.

— Oui, mais le léger recul?

— Ce n'est rien. Vous comprenez qu'on ne peut pas rester dans une ville si on risque de la faire bombarder. C'est seulement pour cette raison que les Français sont partis de la cité conquise.

Chacun a tellement le désir de croire à la destinée heureuse qu'il s'en va convaincu.

go JOURNAL D UN BOURGEOIS DE NANCY

Quand on songe d'ailleurs qu'il était bien entendu pour nos meilleurs critiques militaires que Nancy serait au pouvoir de l'ennemi dès le début de la guerre, et qu'au contraire les troupes françaises ont déjà campé à Mulhouse, on aurait mauvaise grâce à faire la moue.

Il passe des troupes innombrables. Partout on se précipite pour offrir à boire à ces héros poussiéreux. Des bocks, des demis, des litres de vin. On dirait qu'on tire tout cela d'une cave inépuisable. Gaiement, le soldat prend le verre, le vide, envoie un merci de la main et rejoint son régiment en courant pendant que la gamelle tinte contre les outils sur le sac.

C'est un défilé discontinu dans tous les sens.

Les malins cherchent à savoir si l'on va vers la frontière lorraine ou vers quelque autre. Les troupiers l'ignorent. Et leur entrecroisement ne permet pas non plus de deviner.

Nous apprenons que les Allemands ont brûlé samedi dernier, 8 août, le petit village

d'Affléville, dans le pays de Briey, mais nous n'avons que des renseignements assez vagues.

J'éprouve aujourd'hui comme une grande lassitude. On dirait qu'un vent mauvais souffle sur nos enthousiasmes tout chauds et les refroidit.

Je n'ai plus le cœur, en cette fin de journée, de rien noter.

A bientôt.

Nancy, 12 aoûl igi4-

Je crains que vous n'arriviez à Nancy assez difficilement. Ce matin le canon tonne très fort du côté de Pont-à-Mousson, ce qui pourrait créer bien des embarras sur la ligne. D'autre part les transports de troupes affluent et occupent les voies.

J'ai reçu un télégramme de notre ami Desplas, qui demande de vos nouvelles. Je lui ai de suite répondu et lui ai promis que nous irions le voir après la guerre et la réorganisation du journal. Ce sera en hiver probablement, car je veux d'abord faire avec vous un pèlerinage à Metz et à Strasbourg, quand Metz et Strasbourg seront à nous.

J'apprends, en effet, que l'Inspection des chemins de fer projette déjà un raccorde- , ment pour Château- Salins, en Lorraine annexée. C'est aller vite en besogne, mais je comprendsça très bien.

On s'attend pour demain ou après-demain à deux grands chocs, l'un dans les plaines de Belgique, sous Liège, l'autre en Alsace, vers Golmar. Deux nuits et deux jours, les trains n'ont cessé de débarquer des régiments. Nous avons probablement ici cinq cent mille hommes, tous admirables d'entrain et de gaieté, qui viennent à la bataille comme à une joyeuse fête.

On prépare des logements pour les troupes qui vont suivre. Vous serez là pour voir cette chose que jamais, je le souhaite, personne ne verra plus.

Les Allemands se sont présentés devant Longwy, qu'ils ont sommé de se rendre. Le commandant a refusé.

Aussi bien, l'explication du Gouvernement sur l'affaire de Mulhouse a mis un peu de baume sur les cœurs.

Il paraît qu'il y avait nécessité stratégique à ne point séjourner dans la ville, et que les Allemands ne nous en ont point chassés, puisque eux-mêmes n'y ont pas pénétré.

Mon inquiétude d'hier s'est apaisée, et je suis tout à fait mieux.

Le préfet, qui veut connaître le pays, a fait un tour du côté de Lunéville, dans les villages. Il a visité les hôpitaux.

A Nancy, dans beaucoup de familles on s'est ingénié à préparer des lits pour les blessés qui nous seront envoyés. L'autorité a remercié la population, mais n'a pas accepté les offres pour l'instant, estimant que les médecins ne pourraient pas soigner nos soldats disséminés dans tous les coins de la ville. Les braves gens qui avaient si soigneusement, si fraternellement, aménagé les dodos blancs montrent un désappointement qui fait peine.

La municipalité s'occupe des enfants en bas âge, à la subsistance desquels les mères ne sauraient pourvoir à cause du départ des papas.

On ne sait plus ce qu'est la méchanceté. Les yeux ne reflètent que des sentiments très purs et très hauts. C'est une humanité régénérée, comme un peuple divin. Mon Dieu! que l'on assiste à de belles choses! Malgré l'affectueuse indulgence que j'ai pour mes compatriotes, je n'aurais

jamais cru que le cœur humain un jour se gonflerait de tant de noblesse naturelle.

N'était le bruit constant du canon et l'incessant passage des troupes, et la fièvre de toute la cité, on ne se dirait pas en guerre. Les Nancéiens ne manquent de rien. Leur marché est approvisionné comme d'habitude. Le pain est à quarante centimes le kilo.

Et, merveille des merveilles, des commerçants continuent à faire de la publicité dans les journaux. Il est vrai que cette publicité est d'un caractère nouveau, puisqu'elle annonce que telle et telle maison est réorganisée pour le service des clients. Elle prouve en somme que le commerce reprend son élan interrompu par le départ des patrons, des employés et des ouvriers. Je trouve cela très robuste et très élégant, — très français.

J'ai reçu ce matin, par une chance à laquelle je ne m'attendais guère, le numéro du 4 août de V Indépendance Luxembourgeoise, que dirige notre ami Marcel Noppeney, et qui contient de précieux renseignements sur l'invasion du Luxembourg par l'armée allemandci

Et je me rappelle avec une grande tristesse les conversations angoissantes que, au milieu des fêtes de là-bas, sur la terrasse du Casino, dans les salons splendides de l'Hôtel de Ville, j'avais, voilà à peine deux mois, avec le ministre d'Etat Eyschen et ses amis luxembourgeois, avec M. Mollard, ministre de France, et l'exquis conseiller d'Amoville, qui sont, les uns prisonniers de l'ennemi, les autres à Paris sans doute, et que je ne reverrai peut-être plus.

Et je me rappelle aussi qu'un soir de grande réjouissance, pendant qu'on nous acclamait sur la place d'Armes de Luxembourg, que l'on jouait la Marseillaise saluée de bravos interminables, et que l'on reprenait en chœur l'hymne luxembourgeois :

Nous ne voulons pas être Prussiens, les Allemands, qui glorifiaient je ne sais quel anniversair'^, défilaient honteusement dans les rues tîl'scures, au pas de parade, au claquement sec de leurs tambours plats, au sifflet aigu de leurs fifres.

Les beaux jours reviendront pour nos amis da Luxembourg. Ils reviendront. Et

les Allemands ne pourront plus mettre les pieds au pays souriant des roses merveilleuses.

Mais quelle torture ce doit être que la brutale présence des envahisseurs! Quelle torture pour les Français qui sont restés làbas par devoir et les Luxembourgeois qui scandaient avec tant d'énergie : Nous ne voulons pas être Prussiens !

Voici que la nuit est venue, calme et claire. De la rue monte une rumeur paisible, comme de promeneurs qui causent sans passion.

Je me suis mis à la fenêtre, et j'ai vu que les gens vont et viennent avec une tranquille assurance que ne trouble pas le grondement de l'artillerie, qui cependant fait rage vers Pont-à-Mousson.

Nanc}', i3 août i9i4'

Je sais maintenant pourquoi le canon rugissait si fort, hier, du côté de Pont-à-Mousson. Les Allemands bombardaient la ville.

Ce matin, on m'a apporté le culot du premier obus de i5o qui est tombé sur la poste. C'est une jolie pièce, qui doit faire des ravages terribles. Des centaines d'obus ont blessé et tué des habitants et ont démoli plusieurs maisons. Le collège et l'hôpital ont été assez gravement atteints.

Voilà donc que les Allemands se mettent à bombarder nos villes ouvertes.

L'indignation à Nancy est formidable. Certaines gens pensaient encore que la guerre était un jeu loyal, avec des règles établies, que personne n'oserait transgresser. Les Allemands montrent qu'ils ne connaissent point de limites à leur action, et qu'ils font simplement, cruellement, ce qui leur paraît nécessaire.

Il faudra bien s'habituer à ces nouvelles conceptions, quand nous aurons fini de nous en étonner, et les adopter à notre tour, bon gré mal gré, si nous ne voulons pas être battus. Il ne s'agit pas de vaincre dans les règles, mais de vaincre, sans plus.

Toutes les éloquentes vitupérations n'empêcheront pas les soldats ennemis de bombarder les buts, quels qu'ils soient, qui leur seront indiqués. C'est atroce, c'est ainsi.

On s'est enfin décidé à nous donner des bons municipaux de cinq, deux et un franc. La crise de la monnaie était très désagréable. Avant d'entrer dans un"magasin, on était obligé de compter les pièces et les sous que l'on avait dans son gousset. On se privait souvent d'un achat parce qu'on n'avait pas l'appoint nécessaire et que l'on craignait d'être renvoyé par le marchand avec des paroles sévères.

Voilà qui réduira la gêne générale.

Ce soir, à minuit, la télégraphie privée sera suspendue pour les déparlements de Meurthe-el-Moselle et des Vosges. Tout le réseau électrique, télégraphie et téléphonie,

nous dit une note officielle, est passé aux mains de l'autorité militaire. Seuls les services et postes publics peuvent encore téléphoner entre eux.

Un retard de quarante-huit heures est imposé à toute la correspondance postale.

L'Administration des Postes nous annonce aimablement qu'elle « s'efforcera » d'acheminer les journaux dans les directions sur lesquelles les trains marchent encore. Elle ajoute que ce n'est pas le cas pour l'arrondissement de Briey.

Ces résolutions nous préparent des jours difficiles, où l'activité la plus énergique ne donnera qu'un médiocre rendement. Bah!

tout cela n'est rien, puisque ce n'est pas

éternel.

Les sentinelles ont un peu de nervosité, et il est dangereux de ne pas s'arrêter net à leur première injonction.

Vendredi dernier, un automobiliste, n'ayant pu bloquer sa machine aussitôt après la sommation d'un factionnaire, à l'entrée de Lunéville, a reçu une balle dans la tête.

LES JOURS NOIRS lÔI

Je reçois quelques détails sur le bombardement de Pont-à Mousson. Hier, mercredi, à 9^3o, des pièces de fort calibre, qui avaient été amenées sur les hauteurs d'Arry et de Bouxières-sous-Froidmont, ont ouvert un feu violent, principalement sur le quartier Saint-Martin, oii se trouvent le nouvel hôpital et le collège.

Un obus a tué une femme et trois enfants.

Des personnes de Pont-à-Mousson se sont réfugiées à Nancy. C'est par une d'elles que j'ai eu cet abominable détail.

M. Mirman s'est rendu dans la ville bombardée. Il a présidé une séance extraordinaire du Conseil municipal et a visité les établissements hospitaliers ainsi que les personnes blessées.

Il est allé ensuite dans quelques communes des environs et a félicité les maires.

On avait parlé de plusieurs centaines d'obus. Maintenant on rectifie le chiffre. Il en est tombé quarante-cinq, officiellement.

Il est des gestes qui ont sur les masses une influence considérable, parce qu'ils sont d'un symbolisme rudimenlaire, facilement

102 JOURNAL D UN BOURGEOIS DE NAÎiCY

intelligible. En voici un qui a eu une portée énorme sur les esprits.

Des brancardiers ont rapporté en France sur leurs épaules le poteau frontière de Bioncourt.

Ce n'est rien, cela. Gela fait plus d'efîet auprès de certains qu'une victoire réelle.

Ainsi nous sommes ballottés entre les informations les plus caressantes, comme la prise de Mulhouse, les plus déprimantes, comme notre évacuation de la cité pour un jour conquise, les plus atroces, comme le bombardement de Pont-à-Mousson, — si proche de Nancy ! — et les plus douces, comme le transport en France, sur les épaules des brancardiers, d'un poteau frontière allemand.

Et nous continuons à avoir le sourire parce que nous donnons toujours la première place aux faits qui nous sont le plus agréables.

Notre calme narquois, à peine troublé de temps en temps, est composé des satisfactions que nous donnent les nouvelles les meilleures.

Le télégramme de Spohn me fait prévoir que vous arriverez d'un moment à l'autre.

Je vous attends à n'importe quelle heure du jour ou de la nuit. La maison n'est jamais fermée. On y travailje sans répit.

Nancy, i4 août igiA-

Mon cher ami,

Ma petite famille vient de rentrer à Nancy. Oui, je sais que tu me désapprouves d'avoir commis cette imprudence, et je ne suis pas bien sûr d'être d'accord avec moi-même.

Enfin elle est rentrée. Et pendant qu'elle repose, je viens, mon cher ami, mettre en ordre pour toi — et pour moi aussi plus tard, si tu veux bien conserver les lettres que je t'écrirai quotidiennement — les impressions de la journée.

Après une nuit assez calme et une matinée fort mouvementée dans le travail du journal, je m'étais assis à la terrasse d'un café à côté. Quelques amis y étaient déjà qui attendaient les nouvelles, car à toute heure du jour et de la nuit on attend — et on entend — des nouvelles.

Je savais par un télégramme que ma fa-

LES JOURS NOIRS Io5

mille était partie de Bretagne. Mais quand arriverait-elle? Ou même pourrait-elle arriver, et ne serait-elle pas arrêtée en route?

On est devenu tellement fataliste, et l'on est si profondément préoccupé par l'immense événement que le souci des miens était comme noyé dans la multitude de mes autres soucis.

Tout d'un coup des bras m'étreignent, et j'entends des voix chères, des exclamations sans suite, infiniment joyeuses.

Ma femme et ma fille étaient là, qui m'embrassaient. Elles étaient accompagnées de mon collaborateur parisien, Charles Spohn, qui n'avait pas voulu les abandonner seules, parmi le tohu-bohu général, au milieu des difficultés qui surgissaient à tout instant.

Tout ce monde-là, babillant, précipitant les exclamations, se réjouissant de voir du soleil, de constater une animation insoupçonnée dans cette brave cité qu'on se représentait désolée, faisait un tapage de tous les diables dans lequel j'essayais de discerner une narration du voyage.

J'ai enfin compris qu'on était parti de

Io6 JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

Dinard dès ma dépêche reçue; qu'on était resté dans le train, en tas, pendant des heures, des heures, encore des heures; qu'on n'avait mangé que grâce à l'amabihté de quelques soldats, qui avaient cédé un peu de pain; qu'on était enGn parvenu à Paris dans un état lamentable.

— Nous avons quitté Paris le lendemain, médit Spohn. Quelle cohue! On m'a déclaré à la gare que nous n'étions pas certains d'être convoyés jusqu'à Nancy. Je vous ai donc télégraphié à tout hasard de venir en auto nous prendre à Gommercy.

— Télégraphié? Bon. Je recevrai sans doute le télégramme un de ces jours. Quant à vous aller prendre en auto, songez d'abord qu'il n'y a plus d'autos pour les civils, ensuite qu'il est interdit d'aller plus loin, môine à pied, que l'octroi. Nous sommes par ordre forcés de tourner dans les limites de la ville.

— Enfin ! Nous avons bien vu que vous n'étiez pas là. A force de rouler, de stationner, de manœuvrer, nous avons gagné Toul. Là on nous a fait descendre de voi-

lure, on nous a enfermés dans une salle d'attente. Pas un voyageur n'avait le droit de sortir, même pour se rendre aux cabinets, sans être accompagné par un factionnaire, baïonnette au canon. Naturellement, pas de buffet. Rien à manger. Encore une fois nous avons été sauvés de la misère par la cordialité d'un militaire qui nous a cédé un croûton de pain. Nous sommes restés quatre heures là, sans bouger.

— Et voilà! ajoute ma femme. Nous sommes arrivés. Ah! mon Dieu, que je suis contente, que je suis contente!

A ce moment passait devant nous une rame de tramways. Des blessés étaient assis ou étendus sur les bancs, la tête, le bras, la jambe enveloppés. On n'entendait pas une plainte. Le spectacle était si cruellement saisissant que tout le monde se tut et ({ue les yeux s'embuèrent.

Les pauvres miennes n'étaient certes point belles. Avoir voyagé un jour et une nuit dans l'entassement, la fumée, la poussière, avec l'angoisse de ne savoir si l'on arriverait au bout du chemin, — car on ne leur avait

I08 JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

garanti le transport que jusqu'à Commercy, — tout cela leur avait tiré les traits, sali les mains, dépeigné les cheveux, fripé les vêtements. Non, vraiment, elles n'étaient point belles. Mais si heureuses, si heureuses de se retrouver à Nancy que leur joie resplendissait en rayons dans leurs yeux.

— Vite, vite, allons nous débarbouiller, prendre un bain et manger quelque chose.

Les voilà dans la maison, parcourant l'appartement, furetant partout, trouvant tout beau, tout splendide, tout merveilleux. On eût dit qu'elles entraient dans un pays de rêve.

Maintenant elles sont couchées et dorment sans doute, leurs petits poings fermés.

Moi, je viens te conter tout ça pendant que la nuit sonore s'est écroulée sur les maisons et qu'elle bat aux fenêtres comme la rumeur imprécise d'une mer lointaine.

Je suis bien content, moi aussi, de savoir que mes chéries sont auprès de moi. Pourtant, j'ai dans le cœur une sourde piqûre, comme d'un remords d'avoir été faible et d'avoir accepté de leur courage angoissé un

retour que je désirais et que je ne voulais pas.

J'avais vu ce matin des Français, des Belges, des Russes, que les Allemands avaient expulsés de Metz, et toute la journée nous avons entendu le canon, toujours du côté de Pont-à-Mousson.

De plus, les dépêches officielles se sont tues brusquement sur l'affaire de Mulhouse.

Ne nous créons pas d'appréhensions inutiles, et allons dormir. Il est tard, et je suis un peu brisé par les émotions d'aujourd'hui.

A demain, mon cher ami.

Nancy, i5 août 19 14-

Je t'ai indiqué qu'un millier de Français el d'étrangers, expulsés de Metz par les Allemands, étaient passés à Nancy, où quelques-uns se sont arrêtés. Ils nous ont apporté les nouvelles les plus curieuses.

Dimanche, dans la nuit, on les faisait lever et on leur signifiait l'arrêté d'expulsion. Ils étaient ensuite dirigés vers la gare avec leur baluchon hâtivement bouclé.

Les Allemands leur avaient affirmé que Pont-à-Mousson était brûlé et qu'ils étaient entrés à Nancy.

On fit descendre les expulsés à Novéant, et on les mit sur la rou'e d'Arnaville, où on les abandonna à leur sort.

En approchant des lignes françaises, ils agitèrent leurs mouchoirs et purent passer.

Ils se sont aperçus avec joie que Pagny était toujours en France, que Pont-à-Mous-

son vivait toujours, et se réjouissent avec nous de constater que Nancy n'a encore vu d'Allemands que ceux qui ont été capturés par nos soldats.

Pont-à-Mousson vit toujours, c'est vrai, mais sous la mitraille.

Hier, vendredi, de 4 heures du matin à 6 heures, deux cents obus sont tombés sur divers points de la malheureuse cité.

Une fillette a été tuée. Il n''j a pas eu de blessés. Tous les habitants s'étaient réfugiés dans les caves.

Une dizaine de maisons ont été endommagées. L'hôpital est à peu près détruit.

En ville on parle d'une foule de victimes. Il est certain que, dans le silence mystérieux où on nous laisse, les exagérations ont une portée aussi puissante que celle des canons.

Pagny a reçu aussi une soixantaine d'obus, qui ont démoli sept maisons.

On m'a donné ce matin, en communication, une lettre que je recopie pour toi et qui te montrera à la fois la bestialité allemande et la tranquille bravoure de nos po-

pulations lorraines. Cette lettre raconte l'incendie de Vaucourt.

La voici :

Liincville, le i3 août iQili.

Mon cher A...,

Je suis arrivée hier à Lunéville, à 9 heures du matin, avec maman et nos deux enfants. Si tu avais vu comme nous étions arrangés, tout sales et mouillés de rosée !

Nous nous sommes sauvés à 10 heures du soir.

Ce n'est pas aujourd'hui que je peux te raconter le mal que nous avons enduré. Mon pauvre Vaucourt est tout en cendres. L'église aussi. Les monstres de Prussiens ! Ils nous ont pillés de tout. Ils nous ont mis le revolver sur la gorge. Nous étions tous du village à avoir les sueurs de la mort. On se voyait mourir. Oh ! mon pauvre Vaucourt !

Les uhlans étaient arrivés mardi à 9 heures du matin, autant qu'il y a de feuilles au bois. Il y avait k peu près vingt petits chasseurs en haut du village pour tous ces uhlans. Tu vois nos pauvres soldats, les morts sur les champs de blé !

Nous étions aux champs. Quand nous sommes rentrés, les Prussiens étaient là, au milieu du village. Grande bataille atroce. Ils ont pris le pauvre père Boileau, et ils ont aussi emmené notre père comme prisonnier à Sarreguemines. Papa nous faisait pitié. Il ne pourra pas supporter cela. Il étouffera avant.

LES JOURS NOIRS Il3

Je ne puis t'en dire plus long aujourd'hui. Ne te décourage pas, pourtant.

Les uhlans ont alors brûlé une partie du village, puis ils ont attendu que tout le monde soit couche pour revenir incendier le reste.

Une minute de plus, et nous brûlions au lit. Heureusement, les enfants n'étaifent pas déshabillés.

Nous sommes partis, trente personnes du village. Je me suis retournée pour regarder ma pauvre maison. Toutes nos bêtes ont été brûlées vives.

Nous sommes comme l'escargot. Plus rien !

Nous avons fait douze heures dans les bois, tous les quatre. Nos pauvres enfants n'ont jamais dit qu'ils étaient fatigués.

J'espère que tu reviendras avec nous. Bon courage.

N'est-ce pas que cette vaillance qui s'exprime avec une telle sobriété, et que montre ainsi une jeune mère de famille, est digne des plus beaux traits de l'antiquité? Qui dira jamais ces héroïsmes obscurs? Qui glorifiera comme il convient la femme de France?

Nancy est un peu inquiète. Les obus de Pont-à-Mousson la tracassent. La foule, qui a besoin de soulager ses nerfs, apaise sa colère en poursuivant ceux qu'elle soupçonne d'espionnage.

I I 4 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

Tout est bon pour les passants, pourvu qu'ils s'imaginent donner des poings contre les Allemands et rendre service au pays.

Or il y a parfois des erreurs.

On a tout à l'heure failli faire un mauvais parti à une très honorable dame qui passait sans songer à mal, dans la rue Saint-Jean, et qui avait été signalée, on ne sait pas du tout pourquoi, à la police comme un espion déguisé.

Si un magasin ne l'avait vivement accueillie, il lui serait arrivé quelque grave accident.

Quand l'agent qui avait procédé à un interrogatoire est venu dire à qui on avait affaire, les énergumènes ont fait demi-tour avec une honteuse précipitation. Ils ne se vanteront pas de leur erreur. Seront-ils à l'avenir plus prudents? J'ai des doutes.

Je viens de recevoir et j'ai lu .avec un intérêt passionné les Pages d'Histoire, — le Guet-Apens, la Journée du 4 août, — qu'édite la librairie Berger-Levrault.

Ces Pages, que l'on parcourt aujourd'hui avec fièvre, seront d'une utilité considérable aux écrivains qui, plus tard, voudront écrire

LES JOURS NOIRS Il5

l'histoire documentée de la guerre qui commence, — et qui sera terminée quand?

Ma famille s'est éveillée ce matin dans le ravissement. Elle veut se rendre utile et en cherche les moyens.

Je crois bien que Renée est déjà engagée à faire de la charpie ou à coudre des pansements avec ses camarades du lycée Jeanne d"Arc.

C'est parfait. Je n'ai pas une confiance inimitée en les services que peuvent rendre les jeunes filles dans les hôpitaux éventuels. Je me garde bien au surplus de proclamer ce scepticisme.

Nous nous portons tous bien, et n'attendons plus, pour avoir un large sourire, que des nouvelles, toujours espérées, de Mulhouse.

Nancy, i6 août I9i4-

Celle journée de dimanche, mon cher ami, a été forl lourde d'angoisse, el l'on s'est traîné de rue en rue à la recherche d'informations, espérant toujours qu'on saurait quelque chose.

Les télégrammes nous ont annoncé qu'une affaire importante était engagée dans la région de Blâmont, Girey, Avricourt, que Thann a été repris, que nos aviateurs ont jelé des obus à Metz sur les hangars de Frescaly où s'abritent les zeppelins. Ce n'étaient pas les nouvelles qu'on attendait, et l'on était fiévreux.

Dans les rues, des groupes fréquents. Autour de quelques nouveaux expulsés de Metz, arrivés ce matin, les gens s'assemblent et interrogent. Les femmes, surexcitées, crient sans raison.

Dans la rue Saint-Jean, une vieille Lorraine, une des plus anciennes ouvrières de

la maison Moilrier, à Metz, raconte les misères du chemin.

— Ce qui nous crevait le cœur, dit-elle, à la frontière, c'est que nos enfants, beaucoup de nos enfants sont incorporés dans les régiments prussiens. Il paraît que, quand ils aperçoivent les Français, ils leur crient : « Ne tirez pas! Nous sommes vos frères! Nous sommes Lorrains! » Mais les Français peuvent croire que ce sont de vrais Prussiens qui crient ça... Quel malheur! « Ce qu'il y a de bon, c'est que les Prussiens reculent. On nous disait cependant qu'ils avaient pris Nancy. Quels menteurs! Lorsque nous avons connu la vérité à Arnaville, nous dansions, nous chantions, nous étions fous. »

Et la brave femme, qui est presque aphone, conclut en souriant :

— Excusez-moi. Je ne peux plus parler.

Nous avons tant chanté la Marseillaise.

Je suis gravement ému en entendant la bonne Lorraine, mais cela ne m'empêche pas d'être triste, triste comme dans le pressentiment d'un malheur. J'ai beau me se-

I l8 JOURNAL d'un bourgeois DE NAXCY

couer, je ne parviens pas à arracher la mélancolie de mon esprit.

Dans la soirée, la cité était abandonnée. Les familles partaient, comme tous les dimanches maintenant, vers les villages voisins, dans l'espoir de rencontrer les parents soldats. C'est peut-être cette absence de mouvement qui a raison non pas de ma confiance — elle est toujours entière . — mais de ma sérénité.

Des blessés traversent la ville, installés dans les tramways, couchés dans les -voitures d'ambulance, ou plus rudimentairement étendus sur des chariots cahotants. Ils n'ont pas mauvaise figure et saluent de la main les citoyens qui leur adressent de respectueuses paroles d'encouragement.

Le soir, j'ai appris par un artilleur blessé qu'avant de se retirer de Blâmont les Allemands avaient fusillé un cafetier et deux jeunes filles.

Non vraiment, ces sauvages ne se battent pas, ils assassinent. Quelles revanches nos soldats auront à prendre 1

Je suis trop las pour t'écrire une longue

lettre, et j'ai le cœur trop serré. Je vais remonter chez moi, avec un sourire salisfait, et à toutes les questions je répondrai comme j'ai répondu tout le long de la journée :

— Ça va bien. Ça va même très bien.

Nancy, 17 août 1914.

J'ai eu hier la bonne fortune de serrer la main à un jeune Nancéien, qui revenait d'un terrible combat où il avait été blessé ainsi que son frère, mais pas très grièvement..

Il m'a fait un récit extrêmement coloré de la bataille, sans aucune prétention, comme quelqu'un qui, ayant assisté à un spectacle passionnant, le raconte avec tout le feu de son admiration.

Il avait encore des lueurs dans les yeux.

Trente heures il est resté avec sa compagnie sous un feu d'enfer, dans la rafale de la mitraille et des obus.

Il assure que les fantassins allemands sont de fort mauvais tireurs, que notre artillerie est infiniment supérieure à l'artillerie ennemie, et que nous devons avoir confiance dans l'issue victorieuse de la guerre.

Ces jeunes gens sont admirables. Ils respirent naturellement l'héroïsme et n'ont nul souci de la mort. Ils ne se réjouissent que dans l'action.

Les Allemands que l'on amène ici, blessés ou prisonniers, sont df^ deux sortes : les uns sont plats, tremblants, obséquieux, hagards comme des bêtes traquées. Les autres, les officiers, sont bouffis de morgue. Je me suis laissé dire qu'un de ces hobereaux, soigné à l'hôpital, grognait furieusement parce qu'on ne voulait pas lui donner une chambre <r pour lui tout seul ». Non mais, et avec ça?

On commence à avoir pour les prisonniers allemands un peu moins, beaucoup moins de sympathie apitoyée. C'est que nous venons de recueillir le lamentable cortège des habitants de Badonviller. Et si ce qu'ils rapportent est vrai — comment en doutei' à voir leurs faces terrifiées ? — l'Allemand n'est plus digne de l'humanité civilisée.

Pour ceux qui ne savent pas, mon cher ami, et qui sont près de toi, il est bon que l'on donne quelques détails.

Mercredi dernier, les Allemands entraient à Badonviller. Ils commandaient aussitôt d'ouvrir portes et fenêtres, et tuaient dès le premier moment la femme du maire qui obéissait à cet ordre.

Le maire, M. Benoît, voulut embrasser la chère victime. Un officier le jeta dehors sans lui permettre de terminer ce geste pieux.

Puis les brutes, prétendant que les civils avaient tiré sur eux, incendièrent la maison du maire et quatre-vingt-cinq autres habitations.

Ils tuèrent un facteur, brûlèrent sa maison où étaient son beau-père et sa belle-mère, fusillèrent un père et son fils devant la famille, et mirent, avant de se retirer, le feu à l'église.

En partant, ils emmenèrent une quinzaine d'habitants comme otages, gamins et vieillards.

Ils avaient déjà tout pillé et avaient chargé leur butin sur quatorze charrettes.

Crois-tu que cela est une guerre, que ce pillage, ces incendies, ces assassinats soient des actes de soldats? Non, ce ne sont pas

des hommes, ces gens-là, ce sont des bêtes féroces.

A Blâmont aussi, d'après les dépêches officielles, ils ont assassiné trois personnes, dont une jeune fille et un vieillard de quatrevingt-trois ans, M. Barthélémy, ancien maire.

Ahl s'ils avancent encore dans notre pauvre Lorraine, quelle dévastation, quel carnage !

Je ne sais pas si en ville on pense beaucoup à ces choses-là. On est tellement occupé à recueillir, à réconforter les malheureux réfugiés, qu'on n'a pas le temps de s'indigner. Ces soins sont aussi un dérivatii aux inquiétudes vagues. On aime mieux, dirait-on, assister à des horreurs précises que s'énerver en des incertitudes menaçantes.

On entend même des gens discuter sur l'interdiction de l'absinthe. Il semblerait pourtant qu'il y a dans le temps présent des choses autrement graves à redouter que la suppression d'un apéritif.

Les journaux de Paris qui nous arrivent

prédisent pour très prochainement la révolution en Allemagne, et estiment que la masse énorme des troupes russes va broyer la force militaire prussienne.

Je n'ai pas grande foi dans une révolution. Je connais un peu les Allemands et je ne vois pas du tout qu'ils soient disposés à faire un mouvement dans ce sens-là.

On aime bien mieux les prédictions, et j'ai publié aujourd'hui une amusette de ce genre qu'un lecteur m'envoie et qui est de M™* de Thèbes.

La (( célèbre voyante » annonçait que l'année 191 3 marquait la fin de notre décadence, qu'elle était l'occasion d'espoirs grandioses, de l'unanime élan d'un peuple vers les cimes.

Nancy est, toujours d'après la pythonisse, marquée pour un grand rôle. Mais que d'alarmes et de deuils dans la région de l'Est! Quel courage il faudra aux Lorrains dans la tourmente ! D'innombrables Françaises sont penchées sur des blessés, sur des malades, et jusqu'au dehors des frontières se dévouent pour sauver leurs fils, leurs époux.

Ces faits, pour M"'^ de Thèbes, prenaient place de mars 1 9 1 3 à mars 1 9 1 /{ .

Gomme nous n'avons eu la guerre qu'au mois d'août, il paraît difficile de faire trop de confiance à la sibylle. Les croyants ne s'embarrassent pas pour cela, et l'imaginrtion trotte avec fureur autour de ces paroles curieuses.

Le peuple est toujours un grand enfant qui adore les contes mystérieux où les fées terrassent les horribles dragons.

Il est plus commode de croire que d'agir.

La nuit est venue avec le calme. Tout est fermé. Dans la rue, plus personne, j'ai terminé ma journée. Je vais monter chez moi, et je tâcherai tout à l'heure, en embrassant Renée, de ne pas me souvenir que les Allemands ont brûlé Badonviller, qu'ils y ont tué des femmes et des jeunes filles.

Oui, je tâcherai d'être souriant, et je le serai.

Mais j'ai une petite piqûre du côté du cœur, et je ne suis pas certain d'avoir bien agi en autorisant ma famille à revenir.

Adieu, mon cher ami, à demain.

Nancy, i8 août 1914-

Les nouvelles, mon cher ami, nous arrivent plus sinistres des villages qui ont été occupés par les Allemands, et c'est en ville, comme une stupeur.

Le préfet est allé visiter les communes de Badonviller, de Bréménil, Parux, Cirey-sur- Vezouse, Frémonville, Blâmont, Domèvre.

Il en rapporte une impression épouvantable.

Je t'ai conté hier comment, à Badonviller, M"® Benoît, la femme du maire, avait été tuée au moment où, sur l'ordre des Allemands, elle ouvrait les fenêtres de sa maison, et comment les brutes qui se disent soldats avaient repoussé M. Benoît qui voulait embrasser le corps de sa chère femme.

M. Benoît, après que sa maison eut été incendiée, et qu'il eut subi les pires traitements, est resté auprès de ses administrés, veillant à tout, oubliant sa douleur pour ac-

complir son devoir et sauver ce que l'on pouvait sauver.

Fait prodigieux, il a même arraché à la colère populaire un Allemand qui avait été fait prisonnier lors de la retraite. Cet homme a une âme stoïque et fière.

A Bréménil, les Allemands ont fusillé un vieillard de soixante-quatorze ans qui fuyait sa maison en flammes, et brûlé dans leur propre domicile un blessé et sa mère de soixante-seize ans. Le maire, Camille T-Iiiaumont, a reçu devant sa porte un coup de fusil qui lui a traversé l'épaule.

Sur les soixante maisons de Parux, quarante sont entièrement consumées, et on n'ose pas publier les crimes atroces qui ont été commis là.

A Blâmont, les Allemands ont assassiné plusieurs personnes, notamment M. Louis Foell, pillé et -saccagé les maisons, emmené des otages.

Le préfet assure qu'il n'y a chez toutes ces populations aucun abattement, aucune défaillance. Je les connais, ces populations, je ne suis pas étonné de cette vaillance.

La lettre qu'on me communique fortifie cette impression. J'en transcris pour toi et les amis les passages caractéristiques.

Badoavillcr, i6 août.

Nous avons su hier votre tranquillité a Toul. Je ne t'ai plus écrit ces jours-ci et je n'ai rien reçu de toi non plus.

Nous sommes plus morts que vivants avec les saccageries que nous ont faites les Allemands, le feu dans les maisons, les personnes tuées, les maisons pillées.

Je sais que tu vas avoir beaucoup de peine. Douze pcr;îonnes à Badonviller ont été tuées par leur fusillade, en plus des soldats. Ton père a reçu une balle dans le cou, et a été trouvé le lendemain par L. Mangin qui allait lui demander Tliospitalité, car chez Joséphine ils sont brûlés.

Tu penses le désarroi. M™^ Benoît, M'"" Marchai, et combien d'autres !

L'église est brûlée. Point d'enterrement, que la bénédiction de M. le curé sur la porte de son église.

Le téléphone ni le télégraphe ne marchent. Je n'ai pu prévenir ta sœur et ton frère. On leur a écrit le lendemain.

Gustave est parti avec beaucoup de gens de chez nous, et on ne sait où ils sont.

On a été enfermé à l'hospice une nuit, à la mairie, au château, et gardé le revolver sur le cou. Peu-

dant ce temps, les maisons qu'on avait ouvertes étaient saccagées. Nous n'avons plus rien dans notre cave. On nous a pris la bicyclette, un lit, que sais-je ?

La troupe française est venue deux jours plus tard. Les Allemands bombardaient de tous côtés.

Hier encore on a eu une alerte. Comme nous n'avions plus d'hommes avec nous, on se rendait à Pexonne, h Baccarat, pour tâcher de partir à Paris.

Toutes les maisons, à partir de chez Joseph Hasselot jusque chez J.-B. Jacquel, sont brûlées, et depuis chez M. Benoît jusque chez Georges, cafetier, et combien d'autres! C'est le grand désastre.

Si après ces malheurs de pires ne nous arrivent, nous nous surmonterons et nous entr'aiderons les uns les autres. Ce sera effroyable pour les gens du pays de voir le carnage, et toute ma vie je l'aurai devant les yeux.

Je t'embrasse bien fort en te disant : Bon courage !

Cette lettre qui, en style concisj conte les plus abominables crimes, annonce à un fils la mort de son père et se termine par une promesse de relèvement et par les mots : « Bon courage », est d'une beauté sévère que rien ne saurait égaler.

Et il est étrange que ces récits ne fassent pas sur Nancy une impression terrifiante.

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