‹ Journal d'un bourgeois de Nancy, Nancy sauvée; préf. de L. MirmanChapitre 14 sur 32 · VIVE L'ALSACE · texte numérisé non relu

VIVE L'ALSACE

En Alsace

Coup J'ceU d*ensembte, — Nos troapes occupent' Schirmeck, prennent 12 canons^ 8 mitraillsuses, 12 caissons, — La cavalerie française à Mulbach. — ^i^ccupation de Ville. — La ligne Thann, Ccrnay, Danncmarie ::: :::

Nolri pregn-Sâion a continué â SS de**- («pper. Wo3 troupts ont enlevé les hauteurs au nord d« ki fronîlt;r«, leur lisn€ passe par AbrcschviHer, Lorijuin. Azo*jtfan^e, Marsall. Dans ia résion Ju bonon, navs occupons Schlrntcck, 12 Mtcmetres en aval de Saaiss. Le nomître dM canon* rfe campagne prts par nous sur es poîii! e^t non pzs d£ •*., cotTime il e été dit hier, mais de U', en plus de 12 caissons et ds X mttraitleuses. Nolrj cavslerîe a pousse jusqu'à LutreHi3uscn et Miilbach. Plus au sud nous avons occupa Ville a l'Est du cot d Urbels sur la routt de Schlestadt et Sainte-proix-aui-Sfilnes ; Il y a itê pris de l'artUIerle lourde' de campagne.

E/î Alsace, noue sommM fortsoMnt ?ppuyês à la ligne Thcnn, Ccrnay et O^nîifi-

Im Elsass

SSf ^

Waa tor g£ht In unsenn Lsndel. Unsrt r^ldats hann Schirrneck bezetzt, hann 12 kanone, 8 hugelur^t^e un 12 caJssorw «enumme. Unsrl cavalerie Isch In Mulbach, un hann s'Vlilerthal bezetzt, ta Ober elsasa slnn mir In Thann, Cerpajf, unn Dannemarie.

4JnMr >ft^mi£r3Ch gellngt garu guet, unsrl soldaîe tiann d'ganz greru Unie be< zetzt, vun Abre^chvilter. Lorqu'n, A29Udange, Mariai).

Unsrl cavalsrie Isch in U>t2ei;iâU3en, Mir gchn g&g&«i Schlestadt.

Cer erscM Pretsselahne hann unsrl brave Chasseurs vum ]ir Batalttsn genmnm«, un isch direcVt In Paris g*schlckt worra an dcr Kriegaministre.

Ess isch d»r Fahne «um 132* Inlanterie régiment, wo hann solle s'Breusehthal ver- Iheidige, hann awer angseht g hett vor de Bajonette vun unsere Chasseurs. Mir hann li^y) g'fangene gemacht um ttann «iel Kieider unn Cepsh gdnumme ivo d'Preissa hann l^lje Icnn.

Es lefeî lEEser Eîsassteedd !

Imprimerie 6pécia]e de l'Est Republkaio.

Fac-similé de l'édition alsacienne de l'Est Républicain distribuée par avions en Alsace.

LES JOURS NOIRS i3

On a accepté le sort, bravement, sans broncher. On parle maintenant de cela comme d'une chose prévue, et on se demande ce qu'on fera si les Allemands se rapprochent de notre ville pour y commettre de nouveaux crimes et la brûler. Généralement on se répond : « Je resterai » ou : <c Nous verrons quand nous en serons là. »

Les communiqués d'ailleurs nous donnent bon espoir. Nous progressons en Haute- Alsace, dans les vallées de Sainte-Marie, de Ville, de la Bruche, depuis Ghambrej jusqu'à Belforl. Gela apaise les inquiétudes qui tiraient les traits de nos compatriotes.

J'ai aujourd'hui expédié par avions une édition alsacienne de VEsL On m'avait demandé ce service pour renseigner les populations qui, là-bas, nous attendent, et que les Allemands privent de nouvelles ou abreuvent de mensonges.

Mais du diable si je songeais qu'en 1914 j'inaugurerais cette originale méthode de convoyage pour les journaux !

Tout le monde se porte bien chez moi et tâche de son mieux de se rendre utile.

Nancy, 19 août igi^-

Dans la nuit de lundi à mardi, de II heures du soir à i heure du matin, le canon n'a cessé de gronder. Les coups étaient si violents que nos fenêtres en tremblaient. On est sorti sur le balcon. Au loin des lueurs apparaissaient, rougissant le ciel. Tous les Nancéiens, sans doute, avaient fait comme nous.

Mardi, — j'avais oublié de te l'écrire, — nous avions eu la visite d'un aéroplane allemand. Il a survolé la ville, après être passé à Jarville, a suivi la ligne du chemin de fer et a disparu entre Boudonville et le plateau de Malzéville, salué par une fusillade assez vive, mais, bien entendu, inefficace, car il était à belle hauteur.

Il reparaissait quelques instants après et passait au-dessus de la gare. Puis il s'est confondu avec les nuages.

Il venait sans doute épier les mouvements

LES JOURS iSOIRS

de troupes. On l'a regardé avec un grand intérêt, et on ne voyait que nez en l'air. Comme il convient à des Français, chacun s'est escrimé à lui lancer des lazzis qui ne l'ont pas plus atteint que la pétarade des lebels.

Le même jour, un autre avion survolait Pont-à-Mousson et lançait trois bombes qui n'atteignaient personne et trouaient seulement une maison.

En concurrence avec les machines volantes, un escadron de cinquante cigognes se groupait au-dessus de la place Dombasle, et, après avoir copieusement claqué du bec, s'enfuyait à tire-d'aile. Le canon doit avoir dérangé les traditionaels projets de l'oiseau sacré d'Alsace.

Nous avons eu par un ami des nouvelles de Pagny-sur-Moselle.

— Les obus allemands, dit-il, ne causent pas de grands dégâts. C'est de la véritable camelote comme tout ce qu'ils font.

Tu crois ça? Moi, non. Je serais bien surpris que nos ennemis, après avoir préparé la guerre pendant quarante-quatre ans,

l34 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

n'eussent que des outils sans portée et des projectiles de pacotille.

Le citoyen de Pagny, qui était venu prendre de la farine pour ses compatriotes, assure que chaque jour il y a des escarmouches dans le village ou aux environs. Les Prussiens entrent sur le territoire, nos chasseurs leur tirent dessus. Il n'est pas un jour ou une nuit tranquille. Ce sont des alertes constantes. Mon Dieu, la belle vie pour ces braves gens !

Le maire de Badonviller vient d'être nommé chevalier de la Légion d'honneur.

Toutes les horreurs qu'on a rapportées de Badonviller et d'ailleurs semblent effacées de la mémoire des gens. Tout est à la joie aujourd'hui. Alors que le flux sinistre des réfugiés faisait craindre hier que les Allemands ne fussent pas loin, les nouvelles de tout à l'heure montrent que les brutes humaines sont au contraire vigoureusement chassées par nos troupes.

La retraite de l'ennemi en Haute-Alsace, disent les informations officielles, s'effectue en désordre. Au sud de Sarrebourg, les

LES JOURS NOIRS l35

Allemands se replient précipitamment. Notre cavalerie les poursuit.

Nos cavaliers sont à Château-Salins.

Je sais bien que Château-Salins n'est pas Mulhouse, dont on ne nous parle plus. Mais enfin c'est une ville importante de la Lorraine annexée, une cité où nous avons des affections particulièrement solides. Et puisque nos troupes se sont avancées jusque-là, il n'y a pas de raisons pour qu'elles s'arrêtent.

Une autre phrase ne nous indique-t-elle pas d'ailleurs que <r dans la vallée de la Bruche nous continuons, fortement appuyés sur le Donon, à nous avancer dans la direction de Strasbourg »?

Non, mon cher ami, tu as beau être un ardent patriote, ces noms, Strasbourg, Mulhouse, Colmar, Château-Salins, rie sonnent pas dans ton cœur avec les vibrations infinies qu'ils prolongent dans le nôtre.

Pour nous, ces noms représentent tant et tant de choses, des douleurs, des amitiés, des traditions, des fêtes, qu'il ne me semble pas possible qu'ailleurs on puisse les entendre avec la même puissance de joie.

l3G JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

Excuse-moi de te dire cela ainsi. Je le sens si fortement qu'il faut bien que je le proclame. Notre cavalerie est donc à Château-Salins, et toutes les inquiétudes de ces jours derniers disparaissent.

Je suis monté chez moi et j'ai crié : « Nous sommes à Château-Salins d avec une telle fougue que les miens ont ri de mon enthousiasme. Un rire un peu mouillé, comme on en a lorsqu'on apprend une nouvelle trop heureuse, et qu'on ne veut pas avoir l'air d'être ému.

Toute la ville est ainsi. Cependant chacun veut être calme. Et on dit assez fréquemment :

— Je le savais.

Non, ils ne le savaient pas, ceux qui parlent de cette façon, mais il leur serait désagréable de paraître surpris par une information qui leur semble tellement naturelle.

On leur annoncerait que nous sommes à Strasbourg, ils riposteraient avec le même sang-froid :

— Je le savais.

Et puis, quand tu recevras cette lettre,

LES JOURS NOIRS ï3']

peut-être bien serons-nous à Strasbourg. Peut-être même avant que tu la reçoives,

cette lettre, serons-nous à Strasbourg

Ma foi, qu'y aurait-il d'étonnant à cela, après tout?

Nancv, 20 août i9i4'

Journée atone. On nous a annoncé que l'armée française avait atteint Morhange d'un côté, Delme de l'autre. Ce sont des noms qui ne chantent pas aussi fort que ceux de Strasbourg, Mulhouse, Colmar et Château-Salins, mais ils sont doux aux oreilles lorraines.

J'ai chez moi des habitants de Moncel, dont j'avais fait la connaissance lorsque, le 3o juillet, j'étais allé faire un tour de ce côté-là, au delà de la frontière. Us me racontent comment les Allemands sont entrés dans la gare, brisant les appareils et dévastant la voie.

Un lieutenant d'infanterie coloniale, qui revient de Dieuze, me renseigne sur la vigueur avec laquelle les chasseurs ont occupé la ferme de Marcimont.

Tous ces épisodes d'une grande bataille dispersée entretiennent et dirigent l'imagi-

nation qui, sans ce dérivatif, s'affolerait dans l'attente de plus grands événements.

Nous voyons bien, par les nouvelles officielles, que les Allemands passent la Meuse, et que les Belges sont obligés de se retirer devant eux. On est tellement hypnotisé par l'attention plus précise donnée aux engagements qui se passent en Lorraine, si près de chez nous, que l'ensemble s'estompe et que les détails viennent au premier plan.

Et puisqu'on n'a pas d'informations vraiment sensationnelles, on se rattrape sur les prophéties. Aujourd'hui, c'est le tour du grand romancier anglais, Wells :

« Même sans nous, — les Anglais, — écrit-il, le peuple français sera lui-même. Et alors, avec nous, j'ose prophétiser que d'ici trois mois son drapeau tricolore sera au delà du Rhin. »

Beaucoup de personnes croient cela dur comme fer. Et, ma foi, ce rêve est si parfaitement d'accord avec le sentiment populaire qu'on se laisse séduire et qu'on établit des projets pour le trimestre prochain. Pourrai-je aller te voir avant la fin de l'année?

l4o JOUR.NAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

Ce serait merveilleux. Tiens, nous allons parler de notre voyage au dîner.

Mais pourquoi l'atmosphère me paraîtelle plus lourde que d'habitude? Est-ce parce qu'une note de la préfecture nous apporte l'écho des régions dévastées? c'est probable.

Le préfet, après avoir, à Badonviller, décoré M. Benoît, a fait un tour dans les communes des environs.

Il a constaté qu'à Nonhigny les Allemands avaient assassiné quatre hommes et brûlé quarante-cinq maisons sur soixante.

Deux honnnes ont été tués à Barbas, cinq otages emmenés.

Le village de Remoncourt a été mis à sac. Le maire, M. Scherer, et l'adjoint, M, Beaudoin, ont été pris par les soldats ennemis.

Trois maisons ont été brûlées à Xousse, trente maisons à Vaucourt.

Et bien que tout cela soit récent, et que les ruines continuent à fumer, et que le sang des victimes soit encore chaud, il nous semble . que ces atrocités sont loin dans le passé.

LES JOURS NOIRS l4l

Le canon ne sonne plus le réveil, et on est pourtant comme dans une immense nécropole où chacun parle bas.

M""" Mirman a fait connaître au maire, M. Laurent, qu'elle était heureuse d'apporter et d'offrir à la ville de Nancy le poteau frontière de Deutsch-Avricourt. Le vilain bronze, tiré à grand'peine de l'auto, a fait sensation sur la place de l'Hôtel-de- Ville. Il sera déposé au Musée.

Avec ça, pas de nouvelles de Mulhouse.

On est sans doute arrêté par des considérations statégiques qu'un profane tel que moi n'a pas le droit de connaître, ni, s'il les connaissait, de comprendre.

A bientôt, j'espère, mon cher ami, courage et confiance.

Nancy, 21 août iQiA-

Je viens de passer des heures atroces.

L'incendie de Nomenj et le massacre de ses habitants ont jeté parmi la population de Nancy une sorte de terreur stupéfaite. On s'imagine que les Prussiens sont à nos portes, qu'ils vont tout brûler, tout tuer, tout saccager. On ne voit que faces attristées, yeux caves et fuyants.

Les Lorrains sont durement éprouvés. La joie sereine de ces jours derniers a fui comme par une invisible fente, par une horrible fêlure.

La terreur voulue par les hordes de l'invasion s'est répandue sur la cité entière.

Les blessés, que transportent les automobiles, et les automobilistes eux-mêmes font de ]ce qu'ils ont vu le plus hideux tableau. On les écoute avec passion, avec colère, avec une fièvre croissante.

li^Ge qui a été pour les iNancéiens le coup

LES JOURS NOIRS l43

le plus terrible et qui a démonté leur calme jusqu'ici admirable, ce sont les récits des réfugiés de Nomeny.

Les Allemands sont entrés à Nomeny, incendiant, pillant, massacrant tout.

Une des survivantes, M"* Jacquemot, une jeune Lorraine de vingt ans, en sanglotant racontait ceci que je donnerai demain dans le journal, et que tout le monde connaît déjà un peu partout :

c( Hier matin, jeudi, vers lo heures, nous dit-elle, j'étais en train d'écrire à ma patronne lorsque j'entends crier dans la rue.

c( Je sors...

(( — Les Prussiens! les Prussiens! Sauvez-vous dans les caves !

« Craignant un nouveau bombardement, je rentre pour ouvrir les fenêtres et fermer les persiennes, ainsi qu'il avait été ordonné.

« Puis je décide de ne pas rester seule, et, ainsi qu'il avait été convenu avec une voisine, je descends dans la rue pour me rendre chez elle.

« Je n'ai pas le temps de rentrer. Des cavaliers, des fantassins prussiens, hurlant,

l44 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

sabre au clair, revolver au poing, arrivent de tous les côtés.

« — Kapout! kapout! Tous les Français kapout! criaient-ils.

€ Je passe par la grange, et, par le derrière des habitations, j'arrive enfin chez ma voisine.

(( D'autres personnes y sont déjà venues. Nous sommes quatorze.

(( Nous descendons aux caves. Il y en a trois. Des deux premières, on a malheureusement oublié les clefs, et nous ne sommes pas assez robustes pour en enfoncer les portes.

« Enfin, nous réussissons à ouvrir la troisième. Toutes tremblantes, nous nous réfugions dans un coin.

« Par le soupirail nous entendons la canonnade et la fusillade. Des tuiles tombent. C'est un vacarme infernal.

(c Enfin le canon se tait. Combien de temps avait-il tonné ? Aucun de nous ne peut s'en rendre compte.

(( On entend des pas dans l'escalier. Nous arrive-t-il des sauveurs ou bien des assassins ?

LES JOURS NOIRS l45

« Ce sont des Prussiens... Nous nous serrons dans un coin sombre... Les Prussiens entrent. Ils n'ont pas de lumière... Ils s'avancent. Ils regardent. Ils ne nous aperçoivent point.

« Ah ! qui dira jamais quelles minutes nous avons vécues !...

« Sommes-nous enfin sauvés ?... Hélas!

non.

« Les Prussiens sont remontés, mais c'est pour nous arroser de pétrole, par le soupirail. Ils mettent le feu. On étouffe. On va mourir brûlés ou asphyxiés.

« L'odeur de pétrole est insupportable.

Ils ne l'ont pas ménagé.

« On ne peut rester là... Il faut sortir à tout prix. Mourir pour mourir, mieux vaut mourir d'une balle ou d'un coup de baïonnette.

« Quelqu'un de nous a une montre. Il regarde. Il est 5 heures. Il y avait sept heures que nous étions là!...

« Une « paire y> de jeunes filles — car, avec les femmes, il n'y avait que quelques enfants et des vieillards — une « paire » de jeunes filles se dévouent.

JOUKKAL ]0

l/jG JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

« — Vous en étiez?...

« — Oui. Nous sommes sorties trois, les demoiselles Nicolas et moi.

CL Nous sortons du côté de la remise... Tout brûle dans Nomeny. Toute la rue est en flammes. Il ne faut pas songer à sortir de ce côté.

(( Où aller?...

« L'un dit : Allons par ici ; l'autre : Allons plutôt de ce côté-là...

« Mais de tous les côtés, devant, derrière, tout flambe. Nous n'avons plus qu'un espoir, c'est d'essayer de gagner les champs.

(( Nous entrons dans le premier jardin venu : c'est celui de M"^ Manoncourt; or c'est un enclos, et nous n'arrivons pas à défoncer la porte.

(( Soudain, nous entendons parler allemand derrière notre mur. Des soldats prussiens l'escaladent. Cette fois, nous croyons bien que, pour de bon, notre dernière heure est venue...

« Le premier Prussien qui apparaît nous crie :

« — Fourtl fourt! Allez-vous-en! sauvezvous 1

LES JOURS NOIRS l[\^

« Mais, je vous l'ai dit, nous ne pouvons pas ouvrir la porte...

(( Enfin, les Prussiens nous rassemblent et nous emmènent. En route, d'autres viennent nous rejoindre. Nous arrivons dans une houblonnière. Des postes refusent de nous laisser passer.

(c Nous revenons à Nomeny, vers le pont.

« — Nous sommes des femmes 1 Ayez pitié de nous.

(( On refuse de nous laisser traverser.

«: Enfin, après bien des supplications, on nous enmiène à l'infirmerie installée chez M. Zambeau.

« Là les soldats sont gentils. Ils nous consolent. Ils nous disent que ce sont leurs officiers qui les forcent à incendier et à fusiller.

« L'un des soldats nous parle en français.

« — Je suis Lorrain, moi aussi, dit-il. Je suis de Novéant. J'ai une mère...

« Il pleurait.

« En traversant les rues en flammes, nous avons vu des morts et des morts. Il y en avait qui avaient la tête fendue. Une vieille

l48 JOUIOCAL d'un bourgeois DE NANCY

femme, qui allait avoir ses cent ans au mois de novembre, est tombée d'épuisement pendant le trajet. Bien sûr qu'elle est morte.

(( A l'infirmerie Zambeau, on nous a donné du pain et un peu de charcuterie. Nous avons couché par terre, et ce matin, vendredi, vers 6 heures, on nous a fait déguerpir.

« — Ltiez-vous nombreux?

« — Oh ! un cent. Cent vingt, peut-être. Peut-être cent cinquante. Avec une autre colonne qu'on m'a dit être partie d'un autre côté, c'est tout ce qui restait de vivant à Nomeny.

d — Ils n'ont pas emmené d'otages?

(( — Je ne sais pas si c'est pour les garder comme otages ou pour les fusiller, mais ils ont ramassé tous les hommes, depuis les vieillards jusqu'aux gamins de quinze ans.

« Ceux-là, je ne sais pas ce qu'ils sont devenus. J'ai entendu dire qu'ils en avaient fusillé beaucoup sur la place, mais je ne l'ai pas vu.

ce Nous voici dans la rue. Un officier nous demande où nous voulons aller.

(( Comme personne ne savait trop que répondre, on nous emmène du côté de Mailly, c'est-à-dire vers la frontière.

« Nous marchons environ deux kilomètres, escortés par des soldats, et nous constatons que Mailiy n'est pas brûlé. Puis l'on nous fait rebrousser chemin.

« Nous voici de nouveau à Nomeny...

« Nouvel ordre. On repart. On nous fait faire cinq fois cette navette... Nous n'en pouvons plus.

« Enfin, la sixième fois, lorsque nous arrivons au moulin de Brionne, les soldats allemands nous abandonnent.

«: — Allez où vous pourrez ! nous dit l'un d'eux, en français. Vous êtes libres.

« Nous avons suivi la route...

(c De temps en temps, nous nous retournions pour regarder une dernière fois notre pauvre Nomeny. Ma maison n'existait plus, et l'une des seules maisons qui restaient, la pharmacie, ne formait qu'un brasier énorme.

(( Nous arrivons enfin à Lixières. Des ambulances françaises nous recueillent, et c'est ainsi que nous sommes parvenues à Nancy,

l5o JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

OÙ, pour mon compte, vous le voyez, je suis tombée chez de si braves gens.

« Je peux aller rejoindre ma patronne, à Houlgate.

ce — Avez-vous quelques noms de victimes, noms dont vous soyez bien sûre?

c( — J'ai vu des morts, dans les rues, mais on n'avait guère le temps de les regarder de près.

(c Cependant, je crois avoir reconnu M. Quillian père, qui gisait sur la chaussée, la tête fendue.

« On m'a dit aussi que M""' Humbert, en ouvrant sa porte en compagnie de ses enfants, s'était trouvée face avec les Prussiens, qui tiraient des coups de revolver. Je ne sais pas si elle a été tuée ni si les enfants sont saufs.

« Ce qu'il y a de terrible, c'est de songer que beaucoup de ceux qui s'étaient enfermés dans les caves ont pu périr brûlés vifs ou asphyxiés.

ce En tout cas, je vous le repète, deux colonnes seulement de cent à cent vingt personnes sont parties, et une colonne de vieil-

lards, de jeunes gens et d'enfants a été emmenée je ne sais où, ou fusillée... »

Il est difficile d'imaginer l'épouvante que jettent parmi la foule anxieuse ces descriptions faites au coin de toutes les rues par des femmes aux yeux hagards, à la figure bouleversée, aux vêtements souillés, et qui sont encore toutes brûlées de la fournaise d'où elles sortent.

Aussi l'autorité militaire, qui comprend en quel désarroi sont les esprits, vient d'envoyer aux journaux la note suivante, qui sera publiée demain :

« M. le lieutenant-colonel Ducasse, major de la garnison, prie M. le maire de Nancy d'inviter la population à faire preuve de calme.

« Il ne faut pas que quelques coups de canon, et la fuite des gens de la campagne suffisent pour alarmer une population comme celle de Nancy, qui est couverte par toute une armée.

€ Nancy, 21 août 1914, 18 heures. »

Eh ! oui, tous ceux qui peuvent ou croient pouvoir quelque chose conseillent le calme

On s'accorde à reconnaître que la destruction de Nomeny n'a en rien entamé nos positions.

Et si les Allemands avancent en Belgique, nos troupes d'autre part ont repris Mulhouse à la baïonnette et ont réoccupé la ville.

Cette nouvelle, qui eût transporté de joie le peuple entier si on l'avait connue hier, n'est pas aujourd'hui un réactif suffisant contre la dépression générale.

Mulhouse, ce nom glorieux, n'a plus de son à côté du glas de Nomeny.

De plus, ce soir, à 6 heures, on a expulsé les consommateurs des cafés. Gela a produit un effet déplorable. On a cru tout de suite que les Allemands allaient entrer en ville. Cette clôture avant l'heure habituelle, qui n'eût occasionné il y a quelques jours aucune émotion, en a causé une énorme qui a aggravé les angoisses du jour.

On a bien fait de fermer les cafés à 6 heures. On eût mieux fait de prendre cette mesure la semaine dernière.

Tu t'étonneras de l'importance que je donne à ce détail, qui, de loin, te paraîtra

ridicule. II en a pourtant une grande, non point pour le fait même, mais pour les circonstances terribles qui l'entourent et qui peut-être le justifient.

Mory, mon secrétaire de rédaction, tout à l'heure en me quittant, me dit ;

— Pourvu que demain matin, quand je rentrerai à YEstj je voie les képis de nos territoriaux!...

— Pourquoi? nos terribles vont être relevés?

— Non, mais je regarderai tout de même d'un peu loin si les képis ne sont pas remplacés par des casques à pique.

Voilà donc, mon cher ami^ notre situation. Elle n'est pas gaie, et je m'en veux maintenant d'avoir permis à ma famille de rentrer.

Elle connaît la vague d'épouvante qui a déferlé sur Nancy, elle plaint très fort les pauvres réfugiés. Mais elle a en moi une telle confiance qu'elle vit sans aucune crainte et ne demande rien.

Je vais dire chez moi que les nouvelles ne sont pas fameuses, puis je m'endormirai au

l54 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

bruit du canon, comme un homme harassé, qui a enfin le droit de se reposer quelques heures.

La rue est silencieuse. Le temps est horriblement lourd. Le ciel est chargé de noir, comme les cœurs sont oppressés d'angoisse.

Un orage se prépare, qui va secouer encore les nerfs de notre pauvre population.

Nancy, 22 août igiA-

Il est minuit. Je suis seul. Non, pas seul. Charles Spohn, mon collaborateur parisien, a voulu rester.

Voici ce qui s'est passé.

Ce matin en me levant j'ai appris que l'on commençait à établir des barricades sur les ponts qui séparent Nancy d'une partie de ses faubourgs.

Les nouvelles étaient alarmantes. Nos troupes, dans la journée d'hier, se repliaient devant un ennemi supérieur.

Je recevais vers 1 1 heures un billet douloureux, et qui m'annonçait la retraite en termes désespérés.

Nous avons déjeuné pendant que le bruit du canon se rapprochait.

Après le repas, j'ai retenu ma femme.

— Il faut te préparer à partir.

— Partir? Pourquoi faire? Je suis venue ici pour être avec toi. Je reste.

l56 JOURNAL d'un bourgeois DE xX.VNCY

— C'est très bien, ce que tu dis là. II faut partir tout de même, ou du moins te préparer au départ. Les Allemands, après avoir brûlé Nomeny, ont incendié Éply, Glémery, Port-sur-Seille. Je ne veux pas que toi et notre enfant risquiez de vous trouver dans la fournaise.

— Tu y seras bien, toi.

— Moi, ce n'est pas la même chose. Un homme se défend, peut lutter, se tire d'afTaire. Une femme et une jeune fille sont à la merci du vainqueur. Ici, le vainqueur, c'est la brute déchaînée. Comprends. Il s'est passé dans les villages envahis des choses atroces, et que je ne puis te conter. Je ne supporterai pas un instant de plus l'idée que vous deux, par un courage inutile et entêté, attendiez l'arrivée de ces bêtes immondes.

(( De plus, je me dois à mon journal. Vous savoir là me priverait d'une énergie qui m'est indispensable. Mon devoir est ici. Je reste. Votre devoir, que je soude au mien, est de me laisser la liberté d'agir. Je n'aurai cette liberté que si je suis seul.

« Si VOUS m'aimez vraiment comme il convient maintenant d'aimer, vous vous en irez. »

Ma femme me regarde, puis toute souriante, me dit :

— Eh bien, il faudra que tu m'attaches et que tu me fasses porter dans le train. Je ne m'en vais pas. Et si tu insistes, je me roule sur le tapis.

La plaisante menace ne m'enlève pas mon calme, ni ne fait chavirer ma décision.

J'explique posément quels dangers courent les jeunes filles et les femmes. Je lui raconte les horribles faits qui m'ont été confiés.

— Veux-tu que notre fille soit exposée à cela?

— Oh!

— Veux-tu avoir sur la conscience le mortel remords de n'avoir pas tout fait pour l'éviter?

Ma femme se tait et baisse le front. Elle est convaincue. Elle partira.

J'appelle ma fille.

— Renée, tu es une petite fille sérieuse

l58 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

et déjà en âge de comprendre les événements. Les Allemands s'avancent vers Nancy. Dans deux jours, peut-être demain, ils seront là. Ils brûlent, ils massacrent. Il faut partir d'ici.

— Tu viens avec nous?

— Non, mon petit, je dois rester.

— Alors je ne pars pas. Je reste avec toi et maman.

— Maman part avec toi.

— Alors tu seras seul. Je ne veux pas m'en aller.

Je la prends par les deux mains, debout devant moi, et je lui explique à nouveau, sans colère, sans même une apparence de brusquerie, qu'il est nécessaire, dans mon propre intérêt, qu'elle quitte Nancy.

— D'ailleurs, maman te parlera de tout ça. Préparez une petite valise pour prendre le train à 9 heures... Si cela va mieux ce soir, je vous aviserai. Tenez-vous prêtes. Le dîner à 6 heures, car je soupçonne qu'il sera difficile de se faire délivrer des tickets.

Et je laisse ma femme et ma fille pour retourner au travail.

Une angoisse formidable terrasse la ville.

Tout à coup, vers les 4 heures, un troupeau de bœufs traverse la rue Saint- Jean en poussant des meuglements plaintifs, tandis que les conducteurs jettent des cris.

— Qu'est-ce que c'est?

— On fait replier le bétail des abattoirs et des communes voisines. Une vingtaine de camions stationnent sur la place Stanislas, prêts à évacuer les archives de la préfecture et de la mairie.

Voici que passent, se dirigeant vers Toul, des automobiles transportant les finances, puis, en trombe, les autos des Postes : les employés ont reçu l'ordre d'évacuer Nancy.

Tout cela fait dans les rues un tumulte effroyable parmi la consternation générale.

Les rumeurs les plus folles courent comme des nuages et assombrissent les physionomies.

Les rédacteurs que ne m'a pas enlevés la mobilisation sont dans la grande salle et causent avec animation.

— Eh bien! dis-je en passant, ça va?

— Mais oui, chef.

l6o JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

Liégeois, qui se tenait à Paris à la disposition du gouverneur, puisqu'il appartient au camp retranché, et qui est amené sans doule par son instinct de l'actualité, est arrivé par le dernier train.

Je remonte chez moi pour préciser oii en est la situation. J'y rencontre une amie de la famille avec ses trois enfants.

— Je viens vous demander un conseil.

Qu'est-ce qu'il faut faire?

— Madame, il faut partir. Les femmes ne sont plus ici à leur place.

— Je comprends. Nancy va être occupée?

— Je ne dis pas cela. Je dis que si Nancy était prise par les Allemands, — pardonnez ma brutalité, — nous tiendrions mieux, les femmes n'étant pas là.

Notre amie s'en va aussitôt faire établir les laissez-passer pour tous les siens et aussi pour les miens.

— Et moi? me dit Charles Spohn.

— Vous, mon cher ami, si vous êtes bien gentil, vous accompagnerez ma famille.

Spohn me répond carrément :

— Non.

LES JOURS NOIRS l6l

Il a prononcé ce « non » avec une telle violence que j'éclate de rire. C'est la première fois que je ris de la journée.

— Ma foi, mes ordres n'ont décidément pas de succès. Tout le monde refuse de m'obéir. Je ne suis donc plus le patron?

Spohn, qui voit que cela tourne bien, m'explique que ma famille ne risque rien puisqu'elle voyage avec des amis, et qu'il me sera bien plus utile à Nancy au cas où il arriverait quelque chose.

— Bien. C'est comme vous voulez. Restez donc. Je vous demande seulement de veiller au départ.

— Parfait.

Et Spohn se jette à mon cou, tout ému de joie. Il a eu peur d'être évacué, lui aussi.

A 6'' 3o, je monte chez moi. Il y a huit personnes, ma femme et ma fille comptées, qui parlent beaucoup et ne mangent guère.

On fait sauter le bouchon d'une bouteille de Champagne, et je bois à la victoire de la France, malgré tout, et à la ruine de l'Allemagne.

Dernière accolade pressée.

l62 JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

— Allez. Maintenant, filez.

Je pousse tout mon monde vers la sortie. Spohn prend la tête du mouvement.

Sur la porte je dis adieu aux miens. Je ne veux pas d'émotion.

— Mes enfants, je ne quitte pas le journal. On croirait que je m'en vais, et il ne faut pas qu'on le suppose une seconde.

Portez-vous bien, et écrivez-moi dès que vous serez arrivées à Paris.

C'est fini. Elles ont disparu. Je suis seul.

Je fais déplier les volets roulants. La maison est fermée. Il n'y a plus d'éveillée que la lampe de mon cabinet.

Spohn est rentré tout à l'heure. Nous avons mangé un peu sans parler. L'un et l'autre nous avons tellement de choses à dire que les mots ne nous viennent pas.

Nous ne pensons pas à notre sort ni même à la destinée de nos familles. Nous songeons que la France passe par une terrible épreuve, et que cela est abominable.

Nous sommes allés ensuite, en fumant des cigarettes, faire une promenade en ville, dans l'ombre sinistre que la foule a désertée.

Au retour, je trouve la brève note suivante envoyée par le général Léon Durand :

c Habitants de Nancy,

« Commandant les troupes opérant dans votre région, je fais appel à votre bonne volonté, à votre calme, à votre patriotisme dans les circonstances que nous traversons.

« Ne prêtez pas l'oreille aux bruits alarmants qui circulent. Mes troupes et moi nous sommes là. Comptez sur nous.

« Général Léon Durand. »

Et maintenant je suis tout à fait tranquille. Le départ de ma famille m'a enlevé du cœur un poids énorme. De la savoir hors de danger, cela m'a rendu l'esprit complètement libre.

Le canon tonne. Les Allemands ne sont certainement pas loin. Du haut de la tour on voit des lueurs immenses. Les villages brûlent.

Quoi qu'il arrive, j'aurai accompli ma destinée comme il convient à un homme.

Si je ne te revois pas, si je ne revois pas les miens, — je t'écris cela sans aucun désir de t'émouvoir, et je ne suis moi-même ému que par los malheurs de ma patrie, —

l64 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

j'aurai fait ce que je devais faire, hier, aujourd'hui et je le ferai demain.

J'ai quand même conGance. Il n'est pas possible que la France meure.

Pour nous, comme dit plaisamment mon ami Pol Simon, nous ne sommes pas des gens qu'on tue.

A toi fraternellement.

Nancy, 2.3 août i9i4'

Celte nuit, au moment où j'allais me coucher, le caporal dont l'escouade garde VEst est entré dans mon bureau.

— Monsieur j je viens vous serrer la main et vous remercier de toutes les amabilités que vous avez eues pour mes hommes.

— Cette démarche indique que sans doute vous avez reçu l'ordre d'évacuer?

— Pas précisément. On nous a seulement dit de nous tenir prêts à partir. Si, au point du jour, vous ne nous trouviez pas à notre poste, c'est qu'on nous aura relevés définitivement. J'ai tenu à vous faire visite une dernière fois.

Je remercie le caporal, et je monte avec un surcroît de réflexions dépourvues de gaieté.

Toutes les heures nocturnes ont été scandées par une incessante canonnade. Ce malin, cela continuait à grand bruit.

J'ai grimpé au sonnnet de la tour, — mer-

l66 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

veilleux observatoire, — et ai estimé que la bataille faisait rage aux environs de Saint- Nicolas, dont l'église apparaît admirablement dans la plaine.

Les habitants de Pont-d'Essey, dans la banlieue immédiate de Nancy, ont reçu avis d'avoir à évacuer avant qu'on fasse sauter les ponts sur la INieurtlie.

La gare qui, la nuit dernière, était assaillie par une foule tumultueuse, est déserte et d'un silence impressionnant. Les machines, les voitures, les employés, tout est parti. Les grilles sont cadenassées, les bureaux fermés, les volets clos. Cela fait un effet prodigieux.

Les trains sont maintenant formés à Ghampigneulles et à Jarville. On voit au long des rues et des routes de pauvres gens, embarrassés de paquets, qui cherchent à gagner les nouvelles stations, et s'essoufflent, et transpirent, et s'épuisent.

Cependant le marché était abondamment approvisionné, et les maraîchers vendaient en grande hâte légumes et fruits à n'importe quel prix.

Par ordre du maire, le commissaire central a invité les directeurs de journaux à supprimer immédiatement les pancartes portées par les vendeurs et affichées aux devantures des dépôts et des kiosques.

Pauvres journaux! Comme on nous à successivement interdit tous les sujets qui se rapportent à la guerre, ils ne peuvent guère offrir aux vendeurs ni aux lecteurs de pancartes à sensation.

M. Laurent, qui a rejoint son corps, a fait placarder hier une affiche interdisant les attroupements sur la voie publique. Il s'appuie sur les motifs que voici, qui t'indiqueront les points où la population se masse :

« Considérant que des attroupements se forment tous les jours en plusieurs endroits de la ville, notamment au Point Central, rue du faubourg Saint-Jean devant les bureaux de VEst Républicain^ à la gare, et place Stanislas;

« Que ces réunions gênent la marche des troupes et le service des automobiles militaires ;

(( Qu'elles se livrent, au passage des pri-

l68 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

sonniers civils ou militaires à des manifestations que la municipalité a déjà signalées comme contraires au droit des gens et indignes de bons Français... »

En conséquence, on ne devra plus stationner devant chez nous. Ge sera bien difficile à obtenir. Que ne ferait-on pas pour être le premier à lire les nouvelles attendues anxieusement ?

Un de mes collaborateurs appelle mon attention sur le danger qu'il y aurait, si les Allemands entraient à Nancy, à conserver les affiches, les cartes, les trophées de la salle des dépêches, à laisser sur les nmrs les photographies des administrateurs, des rédacteurs, des employés, des ouvriers du journal.

II a raison. Ce soir, la maison fermée, j'ai l'ait tout enlever. Les glaces sont nues maintenant, les murs dégarnis. Cela ressemble à un triste déménagement.

A 1 1 heures, le Conseil municipal s'est réuni pour remplacer M. Laurent, maire, M. Maringer, adjoint, qui ont rejoint leur poste à l'armée.

M. Gustave Simon, adjoint, a été élu maire, MM. Auguste Peltier et Emile Devit, adjoints.

Le préfet a adressé un même salut fraternel aux deux maires de Nancy, celui d'hier et celui d'aujourd'hui. M. Simon a assuré la population qu'elle pouvait compter sur son dévouement et sur celui de ses collaborateurs.

Ce n'est pas un courage banal que d'accepter le pouvoir municipal et ses terribles responsabilités à cette heure où, dans la rue Saint-Georges, des Nancéiens regardent derrière les volets entr'ouverts si les uhlans n'apparaissent pas au tournant. M. Simon est un homme énergique et clair. Je suis convaincu qu'on doit lui faire entière confiance.

Ce dimanche me semble calme, comparé à la fièvre d'hier. Les habitants de Nancy se sont portés sur les routes de Jarville et d'Essey, par où arrivent d'innombrables camions transportant des blessés français et allemands. Il n'y a pas la moindre manifestation. On se tait.

Spohn, qui descend de la tour, me dit qu'autour de Nancy l'horizon est incendié. Je suis tellement las que je n'ai pas la curiosité de voir. Je m'en vais au lit.

Allons, c'est peut-être demain que les képis territoriaux qui étaient encore là tout à l'heure seront remplacés, comme disait Mory, par des casques à pointe. Quelle sinistre expectative !

N;mc.y, uli r.oûî kji/j.

Les habitants de Porl-sur-Seille, de Crévic, d'autres villages incendiés, affluent à Nancy en misérable cohue. Ils sont affolés de ce qu'ils ont vu, bouleversés d'avoir, ils ne savent comment, échappé à la m,ort qui les encerclait. Quelques-uns arrivent avec leur costume de travail tout déchiré. Ils ont fui à travers champs sans pouvoir entrer chez eux. D'autres ont chargé une partie de leur rudimentaire mobilier sur des charrettes qui grincent. Et c'est pitié de voir les gosses huches sur des matelas poussiéreux, parmi les ustensiles les plus disparates, pleurant, sous les cheveux emmêlés, de faim, de soif et de terreur.

Mais l'autorité préfectorale nous a fait défense de raconter les horreurs de ce lamentable exode. Et comme il n'y a ni trains — la gare est évacuée — ni courrier —

les postiers sont partis — ni nouvelles d'aucune sorte, sauf celles que nous donnent les réfugiés et les blessés, j'ai fait le journal avec une combinaison de titres et de blancs. Nos lecteurs s'en contentent.

Nous sommes complètement isolés du reste de la France, et nous ne savons rien, rien. Nous cherchons à reconnaître, par le bruit du canon, par la lueur des incendies, les endroits où déjà se trouve l'ennemi.

La tour de VEst est notre observatoire. Sur des cartes nous pointons, en nous orientant, les villages qui brûlent, et nous supputons le temps que les Allemands mettront à déboucher dans nos rues.

J'ai dormi d'un sommeil de plomb, et je suis dispos et plein d'ardeur. A quoi d'ailleurs occuper ce courage? Je ne peux que donner des conseils de calme à nos visiteurs qui n'ont pas l'air d'avoir lu l'ordonnance municipale interdisant les attroupements. Je réponds à tout le monde avec un sourire qui rassure et qui en dit d'autant plus long que j'ignore à peu près tout ce qui se passe.

Spohn, qui descend les escaliers et est resté des heures à contempler les incendies, m'arrête.

— Je vois que ça ne va pas très bien. Considérez-moi comme un soldat dont vous êtes le chef. Ce que vous me direz de faire, je le ferai, sans observation. Voilà qui est entendu. Je ne vous en reparlerai plus.

— Bien. Pour le moment, rien à faire qu'à attendre.

On va tâter le pouls de l'opinion publique. C'est une chose curieuse. Les gens, dans la rue, paraissent ne pas se connaître, ne s'être jamais vus. On ne s'aborde pas. On ne se serre pas la main. On ne se salue pas. On passe. On va vers les nouvelles. On n'a rien à se dire.

Et je m'aperçois que, moi aussi, je détourne les yeux quand je rencontre une personne amie. Les paroles que nous échangerions sonneraient trop vide, et on ne pourrait pas en prononcer comme celles dont on se sert d'habitude pour entretenir une conversation ordinaire. Il vaut donc mieux que nous ne nous arrêtions pas. Nous

1^4 JOUKNAL d'un bourgeois DE NANCY

connaissons trop bien nos pensées. Ce sont les mêmes dans tous les esprits.

— Est-ce pour bientôt? pour demain? pour ce soir? pour tout à l'heure?

J'ai eu la joie de voir mon ami Louis Michel, maire de Tomblaine. Je l'interroge.

— Qu'est-ce qu'on craint de l'autre côté de l'eau?

— Ma foi, on attend. Comme ici. On doit m'averlir un quart d'heure avant de faire sauter les ponts. Après cela, je viendrai vous serrer la main. On avisera.

— La population ?

— Très bien. Je la rejoins de suite. Il ne faut pas que je m'absente trop longtemps. Des personnes nerveuses croiraient que je suis parti. Pourtant elles devraient savoir que je ne les abandonnerai pas.

J'ai eu le plus grand plaisir à voir cette figure d'un calme souriant, d'une alTectueuse énergie, ces yeux limpides qui regardent droit et projettent un clair rayonnement.

Un sourire, une poignée de main. On se sépare dans la salle des dépêches où la foule s'entasse contre les grandes glaces

derrière lesquelles les linotypes brassent la composition avec des mouvements humains.

Une assez bonne nouvelle nous arrive.

Un zeppelin qui venait de Strasbourg a été abattu sur la route de Celles à Badonviller. La chute de l'énorme baudruche ne nous intéresse que pour une minute, le temps de songer au zeppelin qui, en temps de paix, eut l'audace d'atterrir — par erreur — sur le champ de manœuvres de Lunéville, où j'eus tout loisir de le visiter.

Ce n'est pour nous qu'une espèce d'anecdote, dont l'intérêt disparaît au milieu des flammes qui incendient l'horizon et des colonnes de fumée qui s'élèvent de toutes parts.

Je n'ai plus le goût de rien noter. D'ailleurs, comme cette lettre ne partira pas de quelque temps, — si elle part, — je compléterai pour toi les impressions que je pourrai rassembler.

Excuse-moi, mon cher ami, si mon récit manque d'ordre. Il est assez difficile d'observer les règles de la composition quand on

est mille fois interrompu, et qu'on a, comme je l'ai, le désir anxieux de voir, de savoir.

Adieu, je monte à la tour regarder la campagne qui flambe.

Les fumées noires qui montent vers le ciel, ou qui hésitent sous la poussée du vent, les lueurs rouges qui fusent en myriades d'étincelles plus claires, épaississent autour de nous le mvstère de la nuit retentissante.

Et l'on n'en sait ni détacher les yeux ni arracher la pensée.

Nancv, 25 août igi^-

Tous les malins, le tirage du journal mis en train, je réunis au bar voisin les rédacteurs de VEstj et assez souvent les typographes, les clicheurs et les mécaniciens. On boit le café en famille, et on cause.

Nous sommes tous en costume de travail, et je ne saurais, à cette heure-là, avoir la moindre prétention à la coquetterie. On échange les impressions, les vœux, les prévisions, mais on ne fait aucune stratégie. S'il y avait des pyrogènes, ils ne représenteraient pas des forts, et les allumettes ne nous apparaissent pas comme d'invincibles corps d'armée. On calcule seulement les chances que l'on a d'échapper à l'occupation allemande, et on tombe généralement d'accord qu'il y en a au moins autant de mauvaises que de bonnes.

L'esprit de confiance d'ailleurs l'emporte toujours, mêlé à celle ironie tranquille qui

yS JOURNAL d'uiN bourgeois DE .NANCY

a toute la figure du fatalisme. Il n'arrivera jamais que ce qui est écrit, n'est-ce pas?

Et le canon tonne toujours et ne nous trouble plus guère.

Mory et Lenoble, mes collaborateurs, ne peuvent rester en place. Le goût de l'information les a conduits aujourd'hui de l'autre côté du pont, jusqu'à Essey. Il faut qu'ils aient dans les postes des sympathies considérables, car ne passe pas qui veut, et les sentinelles, aidées par les gendarmes, ne cessent de refouler les braves Nancéiens qui ont la prétention de dépasser la rivière.

Ils sont revenus ravis de ce petit voyage qui leur avait dégourdi les jambes et avait pendant un instant élargi leur horizon. Ils ont rencontré le maire de Champenoux, qui leur a conté comment les Allemands l'avaient forcé à prendre un tambour allemand et à sonner le rappel pour faire verser par les habitants, entre leurs mains, mille bancs d'or.

A midi, j'ai reçu du préfet la note que voici :

« J'ai l'honneur de vous faire connaître

LES JOURS NOIPiS I^Q

que M. le général commandant d'armes vient, en vertu des pouvoirs que lui confèrent les articles i3, i4 et i5 de l'état de siège, de prononcer à l'égard du journal L'Est JRépubficain l'interdiction de paraître pendant vingt-quatre heures, soit du 25 août à midi au 26 août à la même heure.

«; Cette interdiction est motivée par une note intitulée : <i Une erreur >, parue dans le numéro du 26 courant.

« Je nï'empresse de vous notifier la décision qui vient d'élre prise par l'autorité militaire, en vous priant de vouloir bien vous y conformer. y>

La note visée était ainsi conçue :

« Une erreur. — Les perquisitions faites chez M. K..., tant à son domicile à Nancy qu'à son bureau des forges de Jarville, n'oni donné d'autre résultat que de prouver sa parfaite loyauté. Aucune pièce n'a été saisie, ce qui enlève toute base à une fausse dénonciation )).

K... est un brave Luxembourgeois, marié à une Belge, qui m'est recommandé par des personnes notables de Nancy, et qui, en me

l8o JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

priant de publier cette note, avait l'intention de mettre un terme aux cancans de son quartier.

Il paraît que, sans le vouloir, j'ai porté un coup terrible à la défense nationale. Constate, mon pauvre ami, comment à peu de frais on trahit la France.

J'aurais trouvé cela amusant si la population n'était aussi angoissée. Je suis allé voir M. Mirman, qui m'a reçu, en tenue, à la préfecture.

— Je ne viens pas, lui ai-je dit, protester ou récriminer contre la mesure qui atteint le journal. Je ne discute même pas et ne veux pas chercher si elle est injuste ou méritée. Je suis la discipline stricte.

Je crois cependant utile de vous signaler, non en qualité de directeur, mais comme un citoyen qui a connaissance d'un fait et en prévoit les conséquences, que la suspension de VEst sans explication, dans les circonstances présentes, peut causer une panique.

J'ai deux solutions : fermer la maison ou la laisser ouverte.

LES JOURS NOIRS l8l

Si je ferme, les gens qui viennent tous les jours lire les informations, se demanderont anxieusement pourquoi VEst baisse ses rideaux. Leur imagination galopera à la débandade, et nul ne sait ce qu'elle produira.

Si je laisse l'hôtel ouvert, ainsi que la salle des dépêches, et qu'à 5 heures le journal ne sorle pas, on dira certainement que VEst a mieux aimé ne pas paraître que donner de mauvaises nouvelles.

Après l'annonce officielle de l'occupation de Lunéville, vous devinez sans peine les effets moraux de cette suppression.

Je n'ai plus rien à ajouter,

M. Mirman a compris, s'est levé, a mis son képi et est parti chez le commandant de la place. Vingt minutes après, il me téléphonait que la sanction était ajournée.

Oui, Lunéville est prise, occupée, — pour un temps, disent les dépêches, — par les Allemands.

Et j'écris un article sur l'héroïsme économique, et je prêche la reconstitution du travail commun qui nourrit tous les enfants

de France. C'est le dire si ma confiance est robuste.

Le plus beau, c'est que les Lorrains ont en effet repris la besogne interrompue aux premiers jours de guerre et s'efforcent merveilleusement à reprendre la vie normale dans la mesure oîi cela est possible.

J'ai vu ]\L Vilgrain tout à l'heure. Il m'a annoncé, sons réserves, la mort de notre ami Louis Laffitte, secrétaire général de la Chambre de Commerce, lieutenant, tué à Morhange. M. Vilgrain, qui avait M""^ Laffitte chez lui, ne l'a laissée sortir que pour lui permettre d'aller au commissariat de police demander un laissez-passer. Il avait peur qu'elle apprît trop brusquement la terrible nouvelle. De fait elle l'ignore toujours.

La mort de Laffitte, un grand cœur et une belle intelligence, est une grosse perte pour la Lorraine, et pour moi dont il était le collaborateur et l'ami.

Le matin j'avais, avec Spohn, rencontré M. Bellieni. On avait parlé de la mort de son fils, soldat automobiliste. M. BelHeni ne

veut pas y croire. Il tâche de garder un espoir, mais ses paroles sont graves. Il essaie de s'accoutumer à la cruauté du sort dont il est menacé. Il nous parle de la guerre de 1870.

Au retour — coïncidence qui me donne le frisson — Liégeois me dit :

— J'ai vu B..., imprimeur, qui arrive de Château-Salins. Il m'a assuré qu'il était parti le dernier de cette ville. L'artillerie battait violemment la route du côté de-Hampont. Son camarade Bellieni, qui était à quelques pas devant lui sur sa moto, a été atteint et a roulé dans le fossé.

Et je songe à la paisible causerie que nous avions, un instant auparavant, avec le malheureux père, dont j'admirais le courage et la confiance.

Le canon, qui s'était interrompu vers 7 heures, a recommencé vers 7''3o. Il pleut.

Lunéville est occupée, et le front est ainsi décrit par les dépêches officielles : Badonviller, Lunéville, Amance, Dieulouard.

Qu'allons-nous apprendre demain matin?

Je n'ai aucune nouvelle des miens ni de

l84 JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY. '

personne. Mais je ne suis pas inquiet à ce sujet, puisqu'on ne reçoit pas de ley,re.

J'attends avec sérénité. Une sérénité que je transforme fort bien, devant les curieux, en sourire.

Quand on le veut avec force, on peut, quelque angoisse qui vous étreigne, montrer un visage parfaitement calme. Je crois avoir acquis un entraînement précieux à cet exercice.

Et je suis satisfait lorsque le mensonge de mes yeux parvient à calmer les inquiétudes qui s'agitent.

Naucy, 26 août igiA-

Il y a aujourd'hui une détente prodigieuse dans l'angoisse publique. Ce n'est pas que les nouvelles soient spécialement excellentes, mais on ne peut trop longtemps raidir ses nerfs, et après ces jours cruels on arrive à être indifférent. A proprement parler, on est anestliésié, ou en léthargie.

Pourtant...

Pourtant, les dépêches officielles nous annoncent que le généralissime a ordonné d'évacuer progressivement la Haute-Alsace, et que Mulhouse est abandonnée par nos troupes.

Il est vrai qu'elles ajoutent : € A cette heure, le théâtre des opérations en Alsace devient d'ailleurs secondaire. 3>

Nous ne comprenons pas bien cette mise au second plan des opérations vers lesquelles la France regardait avec enthousiasme. De la stratégie, sans doute... Je suis incompétent.

iST) JOURNAL d'un bourgeois DE NANCY

Il est vrai que d'autre part les deux armées de l'Est ont pris une offensive combinée, l'une partant du Grand Couronné de Nancy, l'autre au sud de Lunéville.

Le Grand Couronné de Nancy, que peu de gens connaissent sous ce nom, est une série de plateaux, de collines et de forêts un peu en avant de Nancy, allant du Rembêtant aux hauteurs de Sainte-Geneviève, passant par les plateaux d'Amance et des Moivrons, les monts Saint-Jean et Toulon. Les positions les plus élevées n'ont guère plus de l\oo mètres.

C'est du succès de cette offensive, évidemment, que dépend le sort de Nancy.

Nous n'avons plus qu'à attendre en écoutant le canon.

Le préfet a porté à la connaissance de la population de Nancy que les services de la trésorerie générale ont reçu l'ordre de rentrer d'extrême urgence. Il espère que cette information rassurera complètement les nerveux et arrêtera les bruits tendancieux qui circulent avec insistance.

A la vérité, on attache à la rentrée de la

trésorerie moins d'importance qu'on n'en avait attaché à son départ. Gela fait tout de même du bien à l'esprit public.

Ce bien n'a pas été affaibli, ou si peu, par une autre note préfectorale qui rappelle aux civils l'interdiction de tirer sur les Allemands.

« Dans toutes les localités où ils ont exercé des violences sur les propriétés ou les personnes, écrit M. Mirman, les Allemands ont allégué comme prétexte que des coups de feu avaient été tirés sur les troupes par quelques civils. y>

Le préfet ajoute que les maires ont protesté, et que ce procès s'instruit chaque jour et plus tard sera jugé.

Il rappelle à la population ceci :

(c Le fait, pour un civil, de tirer sur l'ennemi, loin d'être un acte de courage, constituerait un double crime :

« 1° Crime contre le droit des gens, car, seuls ont droit de prendre part au combat les hommes régulièrement incorporés dans les armées en présence ;

« 2° Crime contre la cité, car de tels

lob JOURNAL D UN BOURGEOIS DE NANCY

actes ne pourraient avoir d'autre conséquence que d'exposer la commune où ils seraient commis aux plus graves dangers.

« La France, pour se défendre, ne réclame d'autre concours armé que celui de ses soldats. Elle n'en accepte pas d'autre.

« Tout civil peut et doit servir son pays de tout cœur, non par l'usage illégal des armes, mais en restant simplement à son poste et en s'y appliquant de son mieux à sa tâche propre.

« Et s'il se trouvait dans le département de Meurthe-et-Moselle un seul homme assez peu maître de ses nerfs ou assez perfide, assez fou ou assez coupable pour tirer, lui civil, sur un soldat ennemi, je déclare que cet homme devrait être considéré par les patriotes et traité par eux comme un mauvais citoyen, sinon même comme un agent provocateur. »

Ce rappel des droits et des devoirs est sévère, mais juste. Il n'en jette pas moins un froid glacial dans certaines âmes.

Le préfet a beau ajouter qu'il se proposait de publier ces recommandations il y a quel-

ques jours, qu'il ne l'a pas fait pour ne point alarmer les inquiétudes trop sensibles, et qu'il fait connaître ses vues aujourd'hui parce que la rentrée des caisses publiques montre bien que le péril s'éloigne, des gens regardent chez eux dans les coins pour retrouver les fusils rouilles et les sabres ébréchés et les porter au plus tôt à la mairie, quand on réclamera le dépôt des armes.

Enfin, soit par lassitude, soit pour toutes autres raisons intérieures, il n'y a plus en ville, à cette heure, cette nervosité aiguë qui poussait les foules, par soubresauts, vers elles ne savaient quoi.

La nuit est venue et a calmé encore davantage l'ébullition.

Nancy, 27 août 191 4*

La situation s'améliore de jour en jour. La poussée de l'ennemi est arrêtée vers la trouée de Charmes, et il semble même que par là on refoule les Allemands assez vivement.

Bien que, vers Saint-Dié, nos troupes aient dû se replier, la résistance sur le Grand Couronné est solide. L'atmosphère, à Nancy, se purifie de toute l'angoisse qui la troublait.

On a repris un air légèrement ironique en parlant des Nancéiens qui sont partis. Je parais avoir une . indulgence excessive lorsque je prétends qu'ils ont bien fait de s'en aller, ceux qui n'étaient pas nécessaires à la défense de la cité, à son labeur ou à son approvisionnement.

Nous avons appris que le ministère devenait ministère de Défense nationale. Je t'as-

JOURKAL 13

sure qu'il nous est bien indifférent de savoir qu'un tel a été remplacé par tel autre. Tout ministre nous est bon, pourvu qu'il fasse les affaires du pays, et on est convaincu que c'est bien cela le désir de chaque ministre. Alors, qu'on garde les uns ou qu'on choisisse les autres, c'est une chose qui n'a aucun intérêt pour nous.

Pourquoi le calme est venu si brusquement dans les cœurs nancéiens, je ne saurais te le dire au juste. Ce sont sans doute des informations imprécises, mais confiantes, des chuchotements mystérieux et souriants, des signes de tête, où on met tant d'événements heureux, qui ont déterminé cet apaisement. On ne voit pas très bien, mais on sent « qu'il y a bon », comme disent les soldats.

Puis ce soir, jeudi, on a installé, quand la nuit venait, cinq canons allemands pris dans le combat du 26 dans la région d'Erbéviller.

Tu peux imaginer quelles acclamations les ont salués quand ils sont passés, captifs, au faubourg Saint-Georges, par où devaient

pénétrer les uhlans, dans la rue Saint-Georges et clans la rue des Dominicains.

Des territoriaux les gardent.

Et on nous avise que ces canons ne sont pas tous ceux qu'on a pris. Ce sont les moins fatigués. Les autres, on n'a pu les amener à Nancy parce que las affûts en étaient brisés.

Aussi quelle joie autour de ces trophées, sur la place Stanislas, aux pieds du grand roi de bronze qui fut le bienfaiteur de la Lorraine et le bâtisseur magniflque de la cité aux portes d'or.

On ne se lasse pas de regarder les tubes qui vomirent la mort sur nos soldats, et de maudire les monstres en se félicitant de leur impuissance présente.

On a tout oublié maintenant, les tristesses, les angoisses. Nancy est rayonnante de sourires.

Je vais avec Spolm voir encore une fois, dans la nuit, les canons captifs, car les incendies se sont éteints au loin, et la tour ne nous offre plus le même attrait passionné que ces jours derniers.

Puis on ira se coucher tranquillement quelques heures.

Cette journée a été comme le repos d'une fraîche oasis dans une marche désolée.

Nancy, 28 août i9i4>

Aujourd'hui, nouvelles désagréables. Les Allemands ont bombardé Saint-Dié.

Longwy, qui avait héroïquement résisté depuis le début de la guerre, a dû capituler.

Mais les Russes s'approchent de Kœnigsberg et sont aux portes de Lemberg.

La joie de Nancy a été maintenue intacte par l'arrivée de deux nouveaux canons allemands sur la place Stanislas. La population défile devant eux avec un enthousiasme contenu, dont la vivacité transparaît au rayonnement des yeux. La vie reprend sans fièvre, d'une allure méthodique. Hier, on nous a rendu les tramM^ays de Nancy à Champigneulles, pour la correspondance des trains seulement. On paie soixante centimes pour la nuit et quarante pour le jour. Cela devenait indispensable, car les voyageurs étaient obligés de porter pendant des

igS JOURNAL d'un bourgeois de NANCY

kilomètres leurs valises sur le dos, ou de prendre une voiture qui coûtait les yeux de la tête.

On commence à soupirer après le retour de la gare à Nancy. Mais le rétablissement des trams est déjà une amélioration appréciable.

Le général commandant d'armes s'est rappelé qu'il n'avait fait qu'ajourner la sanction prise contre le journal. Le préfet m'a notifié de n'avoir pas à paraître ce soir.

Je n'ai donc pas travaillé au journal, et j'en ai été bien content. Gomme l'ajournement avait été consenti à cause de la tristesse des nouvelles reçues, l'exécution de la sentence me prouve que les nouvelles sont meilleures. Dans ces conditions, cela devient un véritable bonheur que d'être « suspendu ». C'est la suspension bienheureuse.

Et encore le Times nous affirme qu'un détachement important de cavalerie russe s'avance à marches forcées dans la direction de Berlin.

C'est trop, c'est trop.

Le canon n'a cessé de tonner de 2 heures

NANCY SAUVEE IQQ

du matin à lo heures du soir. Et on raconte les choses les plus bouleversantes.

Voici deux renseignements qui ont besoin de contrôle. Je te les donne pour ce qu'ils valent. Tu les estimeras mieux à distance :

1° Deux corps d'armée allemands seraient dans les forêts de Mondon et de Parroy. On leur a envoyé un parlementaire pour les sommer de se rendre. Ils ont tiré sur le parlementaire sans l'atteindre. On leur a donné quatre heures d'armistice, puis on est en train de les pousser, en les bombardant, sous les feux du fort de Manonviller ;

2° Le général Pau aurait dit qu'aujourd'hui il ferait quarante mille prisonniers.

Ce sont assurément des racontars. Ils te montrent l'état d'esprit de la population qui ne demande qu'à croire les choses les plus invraisemblables, pourvu qu'elles nous soient favorables. Tu passerais pour un mauvais citoyen si tu te permettais d'opposer le moindre doute aux affirmations ci-dessus.

Liégeois, Mory et Lenoble sont allés à Essey. Ils avaient pris goût à cette pro-

menade. Cette fois, ils en sont revenus moins ardents. Il leur est arrivé en effet une fort méchante aventure.

Ils étaient dans une tonnelle à boire de la bière, pendant que des sous-officiers trinquaient à côté. Tout à coup, un sergent se lève, vient à eux et les arrête.

— Vous avez dit : « Voilà de sales Boches. »

Stupéfaction de mes collaborateurs qui n'en pouvaient croire leurs oreilles. Eux, avoir traité de «: sales Boches » des soldats français? C'était tellement fou qu'ils en étaient interloqués. Enfin ils se sont fait connaître. Ils ont montré l'invraisemblable stupidité d'une pareille accusation.

C'est avec beaucoup de peine, et en les menaçant, qu'on a consenti à les relâcher. Ils se sont juré de ne plus retourner par là. Ils sont guéris définitivement de leur amour de la banlieue, au moins pendant la guerre.

Spohn et moi sommes montés à la Cure d'Air, tout en haut de Nancy. La tour ne nous suffit plus.

On entendait le canon, mais on ne voyait

rien. Une épaisse brume couvrait la campagne d'un immense édredon gris sale.

Tout va bien. Du moins tout le monde est d'avis que cela va parfaitement. On n'a plus qu'à dériver avec paresse au courant des espoirs illimités.

Sur quoi je te dis gaiement :

Bonsoir, et à demain.

Nancy, 29 août 1914-

Ce malin, le canon, qui n'avait pas fait trop de bruit pendant la nuit, reprend avec force. Serait-ce que l'on continue à arroser les Allemands dans la forêt de Parroy?

Peut-être bien. Après tout, cela n'est pas tellement invraisemblable.

On a fait courir le bruit que j'étais parti. Frion, mon inspecteur, a répondu gravement qu'en effet un zeppelin était venu me prendre en cacliette au sommet de la tour.

Pourtant on me voit toute la journée à VEst^ et je cause volontiers avec d'innombrables personnes qui croient les journalistes mieux renseignés que ne le sont les simples citoyens.

Mais comme on signale des départs assez fréquents, quelques inquiets m'ajoutaient sans hésiter sur la liste. Je ne leur en veux pas, et nous avons beaucoup ri au récit des

nouvelles de ce genre qui passent, et qu'on accueille généralement sans hésitation.

M. Vilgrain est venu me serrer la main. Il était triste. Je n'ai pas osé lui demander s'il avait confirmation de la mort de notre ami Laffitte.

On prend maintenant des habitudes.

Tous les soirs, Spohn et moi, après dîner, sortons dans la nuit déserte. Nous emmenons, en passant, M. Stadler, notre voisin, propriétaire du café de la Paix, qui fume sa pipe sur la porte.

Accompagnés par un magnifique chien danois. César, qui furette partout, nous descendons la rue Saint-Jean, la rue Saint- Georges, et nous arrivons devant le pont.

On ne peut pas aller plus loin.

Une sentinelle, fusil au poing, garde le passage. On entend.

— Halte-là!... Qui vive?... On ne passe pas!... Avance à l'ordre!...

Nous parions sur les chances des personnes qui essaient de rentrer à Essey ou à Saint-Max. Presque toutes reviennent en

204 JOURIVAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

protestant. On ne leur a pas permis de retourner au village, et il faut qu'elles cherchent maintenant une chambre et un lit.

Nous nous appuyons au parapet et, sans plus bouger que des cariatides, la pensée fuyant au fil de l'eau, éclairés seulement par la lueur des cigarettes ou de la pipe, nous écoutons la voix des sentinelles, le grondement furieux des canons, la plainte sourde et longue des blessés que l'on débarque des péniches et que l'on installe dans les autos, et le silence énorme qui pèse sur la ville.

Nous restons là des heures à songer et à fumer, sans dire un mot.

Les cloches des horloges scandent le temps, qui n'a plus aucun prix pour nous. Une immense lassitude nous enveloppe et nous isole.

Puis l'un de nous dit :

— On rentre?

. — Oui.

D'un pas lourd, nous prenons le chemin de la maison pendant que César rôde de-ci de-là, et pousse du nez les extrêmement rares passants qui font un geste d'effroi.

NANCY SAUVÉE 2o5

On monte chez soi. Je regarde les dépêches — quand il y en a, — je pense aux miens qui sont je ne sais où, je t'écris, et je me couche — parce qu'en définitive il faut bien se coucher.

La mélancolie de la nuit que rythme le fracas du canon apaise pour quelques heures les soucis de la journée.

On a hâte d'être au lendemain pour savoir quelque chose que l'on espère et qui reste assez obscur.

Nancy, 3o août 19 14'

Ce matin, le canon tonne encore très fort. Les Français, d'après les bruits qui courent en ville, repoussent les Allemands du côté d'Arracourt.

Gela ne surprend plus. On est maintenant convaincu qu'il ne restera bientôt plus un Prussien en Lorraine.

On ne pense même pas à cette phrase du communiqué officiel, qui est terrible de menaces :

(( Des forces allemandes progressent dans la direction de La Fère. »

Aussi le soir, à 7 heures, quand Liégeois est venu m'apprendre que, d'après certains, on avait reçu l'ordre d'évacuer Nancy par quartiers, personne ne l'a cru.

Je l'ai, par acquit de conscience et intérêt professionnel, envoyé à la mairie. Il n'y a trouvé qu'un employé, lequel lui a paru ne rien savoir. Cette nouvelle s'inspire de la

XANCY SAUVEE 2O7

panique dominicale, qui est d'une surprenante régularité.

Dans la journée, j'ai vu mon ami Danis, directeur de l'Ecole professionnelle de l'Est. Il proteste avec énergie contre le départ de certaines personnalités, dont le devoir était de rester à Nancy.

Aujourd'hui, comme tu vois, les informalions ne sont pas nombreuses. Elles ne se rattrapent pas par la qualité, car elles ne sont pas précises non plus.

Au fait, nous ne savons rien de ce qui se passe. Rien, sinon que notre artillerie est toujours en action, et avec quelle violence !

Nancy, 3i août i9i4-

Mon confrère Noury, de Luné ville, vient me voir. Bien qu'ayant dépassé l'âge de la mobilisation, il s'est engagé dès le début de la guerre dans les chasseurs à pied, et vraiment, à le voir si alerte, on ne lui donnerait pas plus de trente-cinq ans.

Les Allemands ont occupé Lunéville. Il a dû se retirer avec son régiment, laissant làbas sa femme et ses deux fillettes.

Il connaît les horreurs commises à Gerbéviller. Il sait que les Allemands ont tout pillé et brûlé, qu'ils ont incendié l'orphelinat et fusillé de pauvres gosses qui tentaient de s'échapper par les toits.

Il est anxieux, et pourtant montre une fermeté étonnante. Je comprends difficilement que l'homme résiste à d'aussi terribles angoisses.

Ce soir, croit-il, on va bombarder Lunéville pour en déloger les Allemands. Et cette

éventualité, qui fait courir à sa famille un double danger, multiplie à l'infini l'inquiétude horrible de Noury.

Quelle misère !

Dans l'après-midi, par contraste, j'ai la visite de Dominique Bonnaud, de la Lune Rousse. Il est chargé des relations entre la presse et la préfecture. La charge ne lui donnera guère de travail, car si la préfecture communique peu de chose, elle envoie ce peu directement.

Nous avons parlé non point de la guerre, — qu'est-ce que nous aurions pu en dire? — mais de Montmartre, de Montoya, de Fursy. Je l'ai présenté à quelques amis rencontrés, qui ont été fort heureux de voir qu'un Parisien ne craignait pas, alors que rien ne l'y obligeait, de venir à Nancy nous tenir compagnie.

Bonnaud est un camarade charmant, avec lequel j'ai eu le plus grand plaisir à bavarder une bonne heure. Et puis, c'est vraiment gentil, d'une coquetterie que j'apprécie, de lâcher la Butte, par ces temps peu sûrs, pour une ville en péril d'invasion.

Oui, c'est crâne, ma foi.

Nous avons aussi parlé des bombes qui ont été lancées hier sur Paris par un aéroplane allemand, et nous avons décidé que c'était un fait divers assez sensationnel, mais pas suffisamment pour troubler les Parisiens.

M. Mirman a visité les blessés dans les hôpitaux. Il a annoncé que, dans notre région, l'action de l'ennemi avait été arrêtée, puis nettement dominée, et que dans toutes les localités où les blessés étaient tombés, les Allemands venaient d'être repoussés. Il leur a aussi apporté l'expression de la gratitude de Nancy qui, grâce à leurs efforts, était débarrassée aujourd'hui de l'angoisse qui pesait sur elle.

Et enfin, ce même dimanche, qui était hier, — pour ne rien oublier, — on amenait sur la place Stanislas, auprès des sept canons prisonniers, une mitrailleuse allemande.

Alors, lu comprends, c'est la joie sans fin.

Nancy, i*"" septembre 1914-

Hier malin, lundi, M. Mirman a reçu le personnel des Postes et Télégraphes, qui était parti le 22 août, qu'on avait conduit un peu partout, et même, si je ne me trompe, jusqu'en Bretagne. Il a dit :

« Vous voici de retour à Nancy. Votre départ a causé ici une grosse émotion. De ce départ vous n'êtes en aucune façon responsables. Vous êtes soumis à une rigoureuse discipline. Vous avez reçu un ordre précis de départ. Quelle que fût votre tristesse, vous ne pouviez pas ne point l'exécuter. Vous ne pouviez pas le discuter.

Vous deviez obéir. Vous avez obéi. »

Le préfet a assuré que la population ne ferait point peser sur le personnel une responsabilité morale qui ne lui appartient pas. C'est exact. On n'en veut pas aux postiers, qui ont exécuté des ordres supérieurs.

Le nouveau directeur, M. Ravillon, a

assuré M. Mirman du dévouement de ses collaborateurs. —

Tout est bien qui finit bien.

Le communiqué consent à nous renseigner sur les événements de ces jours passés.

« On se rappelle, dit-il, que nos forces, qui avaient pris l'ofTensive dans les Vosges et en Lorraine dès le début des opérations et repoussé l'ennemi au delà de nos frontières, ont ensuite subi des échecs sérieux devant Sarrebourg et dans la région de Morhange, où elles se sont heurtées à des organisations défensives très solides. »

Oui, on se le rappelle en effet, on se le rappelle cruellement.

€ Ces forces ont dû se replier pour se reconstituer, ajoute la dépêche officielle, les unes sur le Grand Couronné de Nancy, les autres dans les Vosges françaises.

« Les Allemands sont alors passés à l'offensive ; mais, après avoir repoussé les attaques ennemies sur les positions de repli qu'elles avaient organisées, nos troupes ont repris l'attaque depuis deux jours.

« Cette attaque n'a cessé de progresser,

NANCY SAUVÉE 2l3

bien que lenlement. C'est une véritable guerre de siège qui se livre dans cette région : toute position occupée est immédiatement organisée de part et d'autre; c'est ce qui explique la lenteur de notre avance, qui n'en est pas moins caractérisée chaque jour par de nouveaux succès locaux. »

Allons, puisqu'il n'y a pas moyen de faire autrement, ayons patience. Nos soldats sont merveilleux. Les civils n'ont qu'à leur ressembler dans la modeste mesure où ils le peuvent.

Mais ce qui prouve que nous ne serons pas dégagés de quelque temps, c'est d'abord que le canon ne cesse de faire tapage, ensuite qu'il est interdit aux habitants de la rive gauche de la Meurthe de passer sur la rive droite. Cela n'est pas pour faciliter les échanges. Au surplus, qui se soucie d'échanger quoi que ce soit maintenant, sauf de bonnes nouvelles?

Fraternelle accolade.

Nancy, 2 septembre igiA-

Le canon a tonné une grande partie de la nuit, et ce matin encore. On s'habitue à cette musique, qui n'émeut plus personne. On se contente de se demander de quel côté vient le bruit, et on fait des hypothèses.

C'est tout ce qu'il y a faire pour l'instant.

Pour compléter la circulaire sur les laissez-passer — ou plutôt sur les empêchezde-passer — d'une rive à l'autre de la Meurthe, on nous avise que la circulation des automobiles civiles dans le Grand Couronné est interdite, que la circulation des bicyclettes est également interdite, que les automobiles de la Croix-Rouge circulant seules seront arrêtées et confisquées, enfin que seules pourront circuler les automobiles de la Croix-Rouge formant un convoi précédé d'un militaire portant un pli rouge.

Il y avait en effet abus dans la circulation des automobiles, comme il y avait eu abus

dans le port des brassards. Au début de la guerre, il fallait être vraiment abandonné des dieux et méprisé des hommes pour n'avoir point au moins un brassard à épingler sur la manche. Un homme sans brassard était considéré comme le dernier des derniers.

On a décidé de délivrer des sauf-conduits exclusivement aux personnes chargées de ravitailler la commune ou d'apporter à Nancy des produits alimentaires. Ces voyages auront lieu de 6 heures du matin à 6 heures du soir.

Pour cet approvisionnement, la municipalité a obtenu de l'autorité militaire la mise en marche d'un train de marchandises de Ghagny (P.-L.-M.) à Nancy.

Grâce à quoi nous ne mourrons pas de faim.

Le préfet a pris aussi l'arrêté que voici :

c( Considérant qu'il est bon de mettre un terme aux signaux lumineux qui, à diverses reprises, ont été signalés, et que la seule mesure efficace pour atteindre ce but paraît être l'interdiction absolue d'éclairer les fenêtres; qu'une telle mesure constituera, à

2l6 JOURNAL d'un BOURGEOIS DE NANCY

n'en pas douter, une gêne pour tous les habitants, mais que cet inconvénient sera allègrement supporté par la patriotique population nancéienne, consciente de l'intérêt public qu'il faut à tout prix sauvegarder,

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