Courrier français, avril 1793, n
Florian et Fouquier-Tinville.
Samedi 20 avril 1793.
On crie sous mes fenêtres les Dernières conclamiicLtions dit Tribunal révolutionnaire! La journée a été bonne pour Fouquier-Tinville. Deux affaires, deux condanonations à mort. Le premier prévenu était un ancien prieur de Clisson, en Bretagne, Antoine-Jean de Clinchamp, dit Saint-André, coupable d'avoir voulu faire imprimer un écrit de quatorze pages, ayant pour titre : Aux amis de la vérité. Le second, Breton également, était un jeune lieutenant de vaisseau, M. Gabriel Du Guiny, coupable d'être allé, en janvier 1792, à Bruxelles, et de là à Spa, pour prendre les eaux. Ah! mon Dieu! s'est écrié le prieur, en entendant les conclusions de l'accusateur public. Bien obligé! a dit l'officier de marine '...
... J'essaie de reprendre ma lecture interrompue. J'ai
1. Bulletin du Tribunal criminel récohitionnaire, n" 13, 14, 13. « En allant au supplice, dit le Bulletin, Duguigny salua différentes personnes, avec un air gai. surtout dans la rue .Saint-Honorc. Sa Ugure ne souffrit pas dans la route la moindre altération. »
PAKis EiN 1793 . 219
là sur ma table le dernier numéro du Mercure français. Il renferme un article de La Harpe sur les Fables de M. de Florian \ et je ne sais vraiment qui je dois le plus admirer, du poète ou du critique; — du poète, qui publie, en l'an de grâce 1793, ces fables, dont la malice inoffensive, dont la gaieté douce et badine, forment, avec les réalités terribles de l'heure présente, un si prodigieux contraste, — ou du critique, qui pèse, dans ses balances, avec un si merveilleux sang-froid, les rimes et les césures du poète. C'est le lo avril, précisément à l'heure où la Convention discutait sur le décret d'accusation contre Marat, que La Harpe faisait imprimer ce qui suit :
De rossignols une centaine S'écrie : épargne-le, nous n'avons plus que lui.
L'auteur a oublié que Ve muet n'a point de valeur à la césure, qui est le repos du vers.
Armés d'hoyaux, de pics, etc.
L7i est aspirée dans hoyaux : il faut absolument prononcer armés de hoyaux.
Notre lièvre, hors d'haleine.
Même faute : hors est aspiré. Il fallait : le lièvre hors d'haleine.
L'inversion n'est point admise dans ce qu'on appelle les phrases faites^ telle que celle-ci : il parle beaucoup et ne dit rien. C'est une raison pour condamner ces deux vers ;
1. Fables de M. do Florian, de l'Acadûmie franraisc, suivies du poème do Tobie. Uo volume in-18. Chc2 Didot l'ainô. 1793. — Les Fables de Florian ont paru en 179.3, et non en 1192, comme le dit Sainte-Bcuvoi dans ses Causeries du Lundi, t. III, p. 187. (Voy. Mercure franrais do 1793, n" 87, et, dans VAlmanacli des Muses de 1794; la liste des publications poétiques de 1793.)
Et chacun comme à Torflinairc, Parle beaucoup el rien ne dit.
La contrainte de la rime se fait trop sentir ici. On ne doit la sentir nulle part, mais dans la fable moins que partout ailleurs.
Le fermier qui passait en revenant des champs Voit ce spectacle sanguinaire.
Sanguinaire, qui exprime toujours une disposition à répandre le sang, ne peut s'appliquer au mot spectacle. L'auteur aurait pu mettre :
Voit ce passe-temps sanguinaire,
parce que alors ce qu'on dit du passe-temps peut s'appliquer, par une métonymie très permise, à ceux qui se donnent ce passe-temps '.
Le moment esl-il bien choisi pour nous parler de métonymie ? Est-ce quand le sang coule à flots sur nos places publiques qu'il convient de rechercher s'il est mieux de dire passe-temps sanguinaire ou spectacle sanguinaire? Au long article de La Harpe, je préfère cette courte appréciation d'un autre académicien , l'abbé Morellet-, qui, parlant il y a peu de jours des Fables du chevalier de Florian, résumait ainsi son impression : « Lancé en pleine Terreur, au lendemain de l'établissement du Tribunal révolutionnaire, ce gracieux volume, avec ses vers riants et faciles, avec sa morale innocente et pure, me fait l'effet d'un agneau égaré loin de sa bergerie et tombé au milieu des loups. »