Le Républicain français, n" du 3 février
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jioif au cœur, me demandant si la France élait morte, la vraie France, la France de saint Louis. Je ne puis pas, je ne veux pas le croire. Que Brissot et Maral barbouillent leurs papiers, que Robespierre et Vergniaud débitent leurs harangues, Dieu ne permettra pas que la France périsse, tant qu'il y aura, au fond de nos campagnes et jusque dans les rues de Paris, d'humbles chrétiennes, de pauvres femmes du peuple, comme cette fruitière qui tient, au rez-de-chaussée de ma maison, une petite boutique de denrées, et qui, ce soir, au moment où je rentrais, m'a appelé, et, tirant de sa poche une feuille grossièrement imprimée : « Tenez, Monsieur, m'a-t-elle dit, voilà le Testament de saint Louis XVl ' ! »
1. Ménioiies de .A/"»» EUioU sur la Rmduti'in f'nuiÇHiso, traduits, de l'anglais par le comte de Bâillon, p. 127.
Une nuit au Palais de l'Égalité.
Jeudi 31 janvier 1793.
Le 21 janvier, à l'heure où la tête de Louis XVI tombait sur la place de la Révolution, et où plus d'un peut-être se disait lâchement : — C'est un grand crime, sans doute; mais, après tout, en quoi cela me regarde- t-il? Citoyen paisible, bourgeois inconnu, ne suis-je pas à l'abri de ces coups de foudre qui n'atteignent que les grands et les superbes? — A ce momentlà même, la Convention, sur la demande de Bréard, appuyée par Osselin et Bourbotte, décrétait qu'il serait l'ait des visites dorniciliaires dans Paris '. Et aussitôt les plus petits et les plus obscurs ont senti qu'ils étaient menacés à leur tour; il n'en est pas un devant lequel ne se soit dressé le souvenir de cette soirée, de celte nuit du 29 août 1792, qui fut comme la veillée d'armes des égorgeurs de Septembre.
Cette nuit du 29 août est de celles, d'ailleurs, qui ne s'oublient point; c'est un de ces épisodes qui caracté-
1. Journal des Débats et des Décrets. n° 126. Séance du lundi 21 janvier 1793, dix heures du matin. Présidence de Vcrgniaud.
lisent trop bien la Révolution, pour que je n'en consigne pas ici les détails.
Le 28 août, sur la proposition de Danton, convertie en motion par Merlin de Tbionville, l'Assemblé législative, — où la Montagne comptait à peine une trentaine de membres, où ne siégeaient plus les Constitutionnels et où la majorité appartenait sans conteste au parti de la Gironde, — l'Assemblée législative avait décidé que les quarante-buit sections de Paris nommeraient cbacune trente commissaires cbargés de procéder à des visites domiciliaires. Dans la matinée du 29, — c'était im mercredi, — la Commune fit afficber un arrêté portant que toute circulation, même pour les affaires les plus urgentes, est interdite; que toute voiture, quelle qu'elle soit, doit être remisée; que tout particulier ayant un domicile à Paris, qui sera trouvé cbez un autre au moment de la visite, sera, par ce fait seul, réputé suspect, et, comme tel, mis en état d'arrestation.
A 2 heures de l'après-midi, les barrières sont fermées, A -4 heures, on bat la générale, et les citoyens sont avertis de se trouver tous cbez eux à 6 heures précises.
Il est 6 heures du soir... Qui de nous a oubhé ce qu'était Paris, à 6 heures du soir, en été, sous le règne de Louis le Tyran?... C'est l'heure où le soleil, avant de disparaître à l'horizon, étend sur la ville un manteau de pourpre et d'or qui cache ses misères et ne laisse voir que ses splendeurs. Tout est rumeur, mouvement, joie : il semble que la grande
cUé ne renferme plus d'infortunés, plus de pauvres, tant les rues sont sillonnées de voitures, de promeneurs et d'oisifs! Quelle vie! quel concours! quel bruit! quelle fête sans égale! Non, il n'est rien de comparable en Europe, rien de comparable dans l'univers entier, à l'éclat, à l'animation de Paris, par une belle soirée d'éfé !
Le 29 août 1792, à 6 heures du soir, tontes les boutiques sont fermées, toutes les portes closes. Pas un promeneur, pas une voiture. Au coin de chaque rue, des corps de garde improvisés : le cri des sentinelles trouble seul le silence de mort qui plane sur la ville. Sur la Seine, de distance en distance, des bateaux remplis d'hommes armés ; on en a placé jusque dans les batelets des blanchisseuses. Au haut et au bas de tous les escaliers qui descendent au fleuve, sur les berges, le long des quais, des soldats prêts à faire feu. Les Marseillais gardent les barrières.
La nuit est venue; mais nul ne songe à demander au sommeil un repos impossible. Les plus braves tremblent pour ceux qui les entourent. Les vingt mille qui ont signé la pétition contre les excès de la journée du 20 juin 1792', n'ignorent pas que leur liberté et leur vie soiit en péril. Chacun d'eux a sa famille et ses
1. La iiétition dite des vingt mille, rédigée par deux anciens Constituants, Dupont ide Nemours) et Guillaume, avait été imprimée dans le Journnl do Paris, et déposée chez les notaires de Paris. Sur cent treize notaires, quatorze seulement refusèrent de recevoir les signatures. Celles-ci s'élevèrent, en quelques jours, à plusieurs milliers, sans atteindre pourtant le chiffre de vingt mille. Pendant toute la Terreur, ce fut un crime presrpie irrémissible d'avoir signé ou fait signer cette pétition.
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amis, qui le savent menacé et qui partagent ses craintes. La douleur, les angoisses de ces vingt mille signataires se multiplient par la douleur, par les angoisses de tous ceux qui leur sont chers. Seuls, les gredins respirent, libres d'inquiétudes; seuls, ils peuvent dormir avec le calme que donne aujourd'hui une mauvaise conscience, avec la tranquillité que donne aujourd'hui le crime.
Dix heures sont sonnées; le pas cadencé des patrouilles retentit sur les pavés. Les sentinelles ordonnent d'éclairer les fenêtres, et cet ordre est exécuté dans toute la ville en un instant. Ces rues éclatantes et sombres, ces maisons brillamment illuminées et qu'une main invisible semble avoir frappées de mort, avaient quelque chose de sinistre et d'horrible : on eût dit, sous la voûte étoilée du ciel, un immense catafalque entouré d'un million de flambeaux.
Il est minuit. Les visites domiciliaires ne sont pas encore commencées. Derrière les jalousies, des malheureux, l'œil fixe, l'oreille attentive, comptent les soldats, écoulent leurs propos menaçants, pendant qu'au fond de l'appartement, un père, un époux, un frère, un marteau voilé à la main, frappe à coups lents et sourds pour achever une cachette ^.
J'avais laissé ma fenêtre entrouverte. Dans la maison qui faisait face à la mienne et qu'habitait
1. Dcrniof Tableau de Pari^, ou Récit historique de la Révolution du Kl août 1102, dea raufics qui l'ont produite, des érénements qui t'ont précédée et des crimea qui l'ont suivie, par J. Peltier, de Paris, auteur des Arteii des .Ipô/rps. de la Correspondance politique, etc. T II. p. 220.
M. Séron, procureur au Parlement, toutes les fenêtres étaient fermées. Tout à coup, on ouvrit une des croisées; M. Séron y parut en robe de chambre et se mil à jouer de la flûte. Des hommes à piques et à bonnets rouges surgirent aussitôt dans la rue. Sans souci de leurs cris menaçants, il continua tranquillement son morceau; il jouait l'air célèbre de Grétry :
0 Richard, ô mon Roi!...
Les visites domiciliaires commencèrent à 1 heure du matin. Au silence dans lequel Paris était plongé depuis le commencement de la soirée, succède une rumeur immense et canfuse, d'où se dégagent bientôt des bruits distincts et terribles. Des patrouilles de gens à piques, de soixante hommes chacune, occupent chaque rue. Tandis qu'ils font bonne garde, une escouade de sans-culottes, ayant à leur tête deux commissaires, pénètre dans les maisons. Pour peu qu'une porte soit lente à s'ouvrir, on frappe à coups redoublés ; on enfonce les portes des appartements dont les locataires sont absents. Dans chaque escouade, on a eu soin de placer des serruriers et des maçons; les premiers sondent les murs, arrachent les plaques de cheminées; les seconds, fouillent les paves, lèvent les pierres des fosses d'aisance. Lorsqu'une cachette est découverte, des éclats de rire retentissent, et, de la rue, les hommes qui composent les patrouilles répondent par des cris de joie et par des menaces de mort. Par les fenêtres ouvertes, on entend la voix des commissaires qui interrogent et celle des malheureux qui
répondent, les supplications des femmes, les cris des enfants. Enfin, l'escouade descend et sort dans la rue, traînant presque toujours avec elle un ou deux prisonniers. Ils sont accueillis par les huées des sans-culottes, par le chant du : Ça ira, ça ira, les aristocrates à la lanterne! On les fait monter dans une voilure, qui les conduit à la Section ou à l'Hôtel de ville. C'est au tour de la maison voisine, et chacun calcule avec angoisses combien de minutes le séparent encore du moment où les commissaires et leur bande feront irruption dans son domicile. Des coups de feu retentissent de temps à autre. Comme les cabarets étaient restés ouverts, ainsi que les magasins d'épiciers, les hommes formant les patrouilles étaient presque tous complètement ivres, et il leur arrivait de décharger leurs armes au hasard. Ordre avait d'ailleurs été donné de tirer sur tous ceux qui chercheraient à s'échapper. Un des membres du Conseil général de la Commune, le citoyen Lemeunier, était monté sur un fort beau cheval qu'il avait pris au 10 août dans les écuries du roi, et présidait avec ardeur aux visites domiciliaires dans son quartier; soudain, le cheval prend le mors aux dents; Lemeunier est emporté, en un clin d'œil, du Pont-Neuf au Pont-au-Change. Le corps de garde du Châtelet croit avoir affaire à un aristocrate. On lui crie d'arrêter; il continue sa course effrénée; la sentinelle le tue roide d'un coup de fusil dans les reins '.
Il était environ trois heures du matin, lorsque les