‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 124 sur 230 · Le Publiciste de la République française, n · texte numérisé non relu

Le Publiciste de la République française, n

tout, partout, des rubans, des guirlandes et des bouquets. L'Ami du peuple a reçu aujourd'hui assez de fleurs pour couronner les 270,000 têtes qu'il a dennandées dans son journal. Et pendant que la terre donnait ses fleurs et que le printemps vidait sa corbeille aux pieds de Marat, le soleil prêtait ses rayons et ajoutait à l'éclat de cette fête inouïe! Lorsque, accablé de chaleur, épuisé de fatigue, la têle en feu et presque fou de rage, j'ai aperçu, à quelques pas de moi, le hideux cortège, j'ai maudit, à l'égal de ce peuple sans raison, ce ciel sans pitié qui étendait au-dessus de la tête de Marat, comme un dais triomphal, son beau pavillon bleu! Le cortège avançait toujours; il allait me toucher. Je voulus fermer les yeux; je ne sais quelle puissance irrésistible me contraignit presque aussitôt à les rouvrir. Je les fixai de nouveau sur l'implacable azur du ciel; mais de ce ciel, que tout à l'heure je maudissais, sortaient, sortaient en foule des évêques, des prêtres, des vierges, des vieillards; et il me semblait que je reconnaissais les martyrs des Carmes et de Saint- Firmin, de l'Abbaye et de la Force. Livides, une blessure au flanc, la main étendue, ils déployaient leurs linceuls, qui faisaient, au-dessus de cette pompe, de ce fauteuil enguirlandé, de cette tête couronnée de roses, une immense tache noire. Cependant de toutes les fenêtres les fleurs continuaient à pleuvoir sur Marat, mais elles n'arrivaient plus jusqu'à lui, et son front ne recevait que les gouttes de sang qui tombaient du flanc ouvert de ses victimes. Les cris de : Vive Marat! continuaient à sortir de toutes les bouches,

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mais ils s'évanouissaient dans l'air comme un vain son, et du haut du ciel descendait cette clameur vengeresse : Septembre ! Septembre ! — Combien de temps dura cette vision? Quand je revins à moi, le cortège était passé, le soleil embrasait les pavés jonchés de fleurs, et, pareils à de pâles fantômes, de beaux nuages blancs bordés de rose glissaient sur le ciel bleu...

... Il était o heures du soir quand la Convention fut avertie que Marat et son cortège étaient à la porte de l'Assemblée. Le girondin Lasource, qui présidait, veut lever la séance ; mais la Montagne et les tribunes s'y opposent. Déjà la barre est envahie, et le sapeur Rocher, qui a été le geôlier de Louis XVP, prend la parole : « Citoyen président, nous vous ramenons le brave Marat; nous saurons confondre tous ses ennemis. Je l'ai déjà défendu à Lyon; je le défendrai ici, et celui qui voudra avoir la tète de Marat aura aussi celle du sapeur^. Nous vous demandons, président, la permission de défiler devant l'Assemblée. »

Cette permission est accordée. Gardes nationaux, militaires, officiers municipaux en écharpes, hommes, femmes, enfants, se précipitent dans l'enceinte aux cris de : Vive la République! Vive Marat! Vive VAmi du peuple! Une partie du cortège se répand

1. « Rocher, geôlier de la Tour, toutes les fois que la famille royale descendait au jardin, courait se placer, une longue pipe à la bouche, à côté de la dernière porte. Lorsque les princesses venaient à passer, il leur soufflait au nez des bouffées de fumée de tabac. Les soldats de garde riaient aux éclats et se pei'mettaient des propos outrageants. « {Mémoires pour servir à l'histoire de l'Assemblée constituante et de la Révolution de 1189, par le marquis de Fevriéres, t. III, p. 274.)

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