Op. cit., \>. U
la prédiction pourrait bien se réaliser. Ou je me trompe fort, ou le jeune Hoche, — c'est son nom, — unit l'intelligence au courage. Sa parole brève, accentuée, son langage net et ferme, révèlent un homme supérieur. Lorsque le citoyen Hoche nous a eu quittés, Chénier m'en a longuement parlé : il ne tarissait pas d'éloges sur son ardeur au travail, sur sa passion pour l'état militaire, et sur les talents dont il a déjà fait preuve. Il paraît qu'il a été envoyé à Paris par son général pour éclairer le Conseil exécutif sur la véritable situation de l'armée. Avant de se présenter devant le Conseil, il a cru devoir se mettre en rapports avec quelques-uns des députés du département de Seine-et-Oise : de là entre Chénier et lui des relations journalières K
Jeudi 16 mai.
Vivement impressionné par ma rencontre de mardi, j'aimais à parler à mes amis de l'aide de camp du général Leveneur. Je me plaisais à leur dire : « Retenez bien ce nom de Hoche, vous verrez que les journaux en retentiront quelque jour. » Pour un peu, je mo serais fâché contre Beaulieu, qui se permettait de sourire de mon enthousiasme. Ce diable d'homme m'est venu voir ce malin, et, prenant son air le plus grave : « Je viens vous faire mes excuses, a-t-il dit; vous êtes meilleur prophète que vous ne le supposiez. Huit jours ne se sont pas écoulés, et voici que déjà
1. Lazare lioclie était né à Monlreuil, faubourg de Versailles, le 24 juin 1768. —Marie-Joseph Chénier était député de Seine-et-Oise.
le nom de votre héros est dans les journaux. Tenez n, a-t-il ajouté, et il a jeté sur une table le Publlciste de la République française. — a Ah! ah 1 cette feuille immonde a dénoncé mon héros, comme vous l'appelez. J'en suis fort aise pour lui. — Ce n'est pas tout à fait cela, reprit Beaulieu, lisez donc. » Je pris le journal de Marat, le numéro d'aujourd'hui; il contient une longue lettre adressée à VAmi du peuple. Le signataire appelle Marat mon cher Ami du peuple... Incorruptible défenseur des droits sacrés du peuple! Il se vante d'avoir servi deux ans dans la garde nationale parisienne et d'avoir commandé V avantgarde lorsqu'on fut chercher Capet à Versailles; il réclame une place d'adjudant général, énumère avec complaisance ses droits à l'avancement, et, pour ajouter de nouveaux titres à ceux qu'il a déjà, il dénonce, dénonce, dénonce. 11 dénouce Marolle et Brancas, qui viennent d'être nommés adjudants généraux ; il dénonce le colonel Yirion, Noirod et Marnan, généraux de brigade; il dénonce le général Ferrand...
Et au bas de toutes ces dénonciations, on lit : « Adieu, je vous embrasse fraternellement. HOCHE , rue du Cherche-Midi, n'' 294 ' . n
Saisi de dégoût, je jetai loin de moi l'infâme journal. « Allons, me dit Beaulieu, ne passez pas d'un extrême à l'autre. Depuis son retour à Paris, le citoyen Hoche, je le sais de bonne source, est en relations suivies avec
1. Le Publicisle de la République française, ou Observations aux Français, par l'Ami du pieupAe, auteur de plusieurs ouvrages patriotiques, n° 194. Jeudi IG mai 1793.
PAKis EX 1793 283
Marat ^ Mais qu'y a-t-il d'étonnant à cela? Puisque cet excellent jeune homme a des dénonciations à faire, n'est-il pas tout simple qu'il s'adresse à celui que Camille Desmoulins appelait déjà, en 1791, le Dénonciateur par excellence'-? Puisqu'il veut obtenir de l'avancement, n'est-ce pas sage à lui de faire sa cour à VAmi du peuple ? Est-ce que ce dernier ne tient pas dans ses mains les destinées de la Convention, et n'est-ce pas lui qui demain fera et défera nos généraux? Je conclus donc que le citoyen Hoche n'est point un maladroit et qu'il arrivera. — Libre à vous de plaisanter en un pareil sujet, ai-je répondu à Beaulieu. Pour moi, une telle conduite, de tels actes me révoltent et m'indignent. 11 se peut que le citoyen Hoche arrive, en effet, qu'il commande nos armées et qu'il se couvre de gloire. Mais tout cela n'empêchera pas qu'un jour, — et à quel moment, grand Dieu ! — sa main a touché la main de Marat : vingt victoires n'effaceraient pas cette tache! »