‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 173 sur 230 · Rapport de l'errière à Garât, Schmidt, t, I. p · texte numérisé non relu

Rapport de l'errière à Garât, Schmidt, t, I. p

Comme onze heures sonnaient à l'horloge des Tuileries, Dnlard m'a demandé si je connaissais M. Saule. — (( Non? Eh bien ! entrons un instant dans son café. Il est depuis longtemps de mes amis; je vais vous présenter à lai. »

M. Saule, dont le café est établi contre le mur du jardin, auprès de l'entrée de l'ancienne salle du Manège, est un gros petit vieux, qui va, court, roule, toujours parlant, criant, riant; il a connu tout le personnel de nos trois Assemblées, et les journalistes non moins que les députés. Sur Mirabeau et l'abbé Maury, sur Robespierre et Barnave, sur Cazalès et Danton, surPetion et Brissot, comme sur Camille Desmoulins ou sur Hébert, il a un fonds inépuisable de souvenirs et d'anecdotes. Il nous en a conté quelques-unes, pendant que nous faisions honneur à l'excellent chocolat à la tasse qu'il avait tenu à nous offrir.

— « Yoici l'histoire de M. Saule, me dit Dutard, lorsque nous fûmes sortis du café et pendant que nous nous rendions rue Saint-Honoré. Vous allez voir qu'elle ne laisse pas d'être instructive. Notre homme a été d'abord tapissier, puis colporteur, charlatan, vendant des boîtes de 4 sous, garnies de graisse de pendu pour guérir le mal aux reins. De chute en chute, il tomba en 1790 dans les tribunes de l'Assemblée nationale, où sa voix vibrante, toujours humectée, lui valut quelque réputation, et, paraît-il, quelque profit. A cette époque, j'étais un habitué des tribunes, et je ne tardai pas à devenir l'un des nombreux amis de M. Saule. Hélas! nous apprîmes un beau matin qu'il était accusé de je

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ne sais trop quelle friponnerie, et que nous ne le reverrions plus. Ceux qui parlaient ainsi ne le connaissaient guère. Il était bien vrai qu'il avait dû reprendre sa boite aux onguents et recommencer ses voyages. Mais deux mois ne s'étaient pas écoulés qu'il reparaissait tout guilleret dans les tribunes, et qu'il y rendait de nouveau à la cause populaire (sans s'oublier luimême, bien entendu) les plus signalés services.

(( Pendant près de trois ans, il a réglé l'esprit public dans la tribune confiée à ses soins. Ayant obtenu un emplacement pour établir un café à la porte même de l'Assemblée, il vit grandir encore son importance. Avant d'entrer au Manège, chacun passait à son comptoir pour apprendre de lui quel était l'ordre du jour, quand et comment il faudrait applaudir les orateurs ou les huer. L'Assemblée nationale, reconnaissante, lui a décerné une récompense pour ses bons et agréables services. A son tour, l'Assemblée législative lui a accordé, outre une somme de 600 livres, un logement dans la maison des Feuillants. Le voilà riche aujourd'hui et bien loin de ses boîtes de i sous, garnies de graisse de pendu ' 1 »

Je vis bien qu'il y avait quelque amertume dans ces paroles du malheureux Dutard, qui n'est ni sans talent ni sans honnêteté, et qui est plus pauvre que jamais. (( Que voulez-vous? lui ai-je dit; n'est-il pas juste que la Révolution fasse la fortune de M. Saule? Ce sont les Assemblées qui ont fait la Révolution, mais ce sont les

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