Brissot à ses Commettants, 22 mai
ensuite ; « Mais ils me tueronl! » s'écria Lepeletier'. N'avait-il pas déjà répondu à l'un de ses anciens amis, qui lui marquait combien il était étonné du changement qu'avaient subi, en quelques mois, son caractère et ses opinions : a Mon ami, quand on a appartenu au Parlement de Paris et qu'on a une grande fortune, il n'y a que l'un de ces deux partis à prendre : il faut être à Coblentz ou au faîte de la Montagne -. »
Tel est l'homme dont la Convention a fait un héros et un martyr^. La vérité est que Lepeletier de Saint- Fargeau, ancien président au Parlement de Paris et l'un des plus riches propriétaires fonciers de France, n'avait qu'une préoccupation : conserver son immense fortune. Il cherchait à la faire oublier, autant du moins que cela était possible, et il avait adopté un genre de vie éminemment démocratique. Il prenait ses repas dans les restaurants les plus modestes, et le plus habituellement au ci-devant Palais-Royal, chez Février, dans un caveau à voûte basse, où l'on descend par quelques marches, et dont les tables sont éclairées par de rares lumières fixées, çà et là, le long des murs. C'est là qu'il avait dîné, le dimanche 20 janvier, lorsque, se présentant au comptoir pour payer sa dépense, il s'est trouvé
1. Kolke Idstorique sur le coinle Lanjuinais, par Victor Lanjuinais, p. 22.
2. Essais historiques sur les causes et les effets de la Révolution de France, par Beaulieu, IV, 293.
3. « La Montagne, dit M"'« Roland dans ses Mémoires (édition Dauban, p. 464), fit une espèce de saint de Lepeletier, qui sûrement ne s'attendait guère à cet honneur; liomme faible et riche, qui .s'était donné à elle par peur, comme Hérault de Séchelles et quelques autres ci-devant de cette trempe : il ne lui devenait très utile qu'en mourant de cette manière. »
4 l'AUlS KN ITOS
à côté (11111 jeune homme, vêtu d'une houppelande grise el coitfé d'un chapeau rond, qui lui a dit : a Vous avez volé la mort du roi. Monsieur Lepeletier? — Oui. Monsieur, et j'ai voté selon ma conscience. Que vous importe, au surplus? » L'homme au chapeau rond. — qui est. assure-t-on. un ancien garde du roi, nommé Deparis ' , — lui donne un violent soufflet qui le renverse contre le mur-. Lepeletier saisit un couteau de table; mais déjà Deparis, qui a tiré de dessous son habit un sabre appelé briquet, lui crie : (( Tiens, misérable, tu ne voteras plus 1 » et lui plonge son arme dans le flanc. Il était alors cinq lieures du soir. La salle était pleine. Aucun cri ne s'est élevé contre le meurtrier; nul n'a essayé de Tarrèter. Il s'est retiré le plus tranquillement du monde, après avoir causé longtemps avec plusieurs des personnes présentes. C'est là, surtout ce qui a ému les collègues de Lep.detier. et ce qui leur a dicté la proclamation dont sont couverts, en ce moment, les murs de Paris. Elle commence ainsi :
CUMITÉ DE SÛRETÉ GÉNÉUALE DE LA C 0 X \ E N Tl 0 N X A T I 0 N A L E
Cituxeiis,
Le dimauche '..'0 janvier, Michel Lepeletier, l'uu des représentants du peuple français, a été assassiné dans la maisoa dite de l'Egalité, chez un restaurateur, en plein jour, à l'heure où les établissements de ce genre sont ordinairement plus fréquentés, sans guil se soit élevé la moindre
1. Kt non de Paris, comme écrivent pre>que tou.s les historien».