SIGNALEMENT DE PARIS
Taille de cinq pieds rinq pouces, harhc bleue, cheveux noirs teint basané, belles dents; vêtu d'une houppelande grise, à revers verts, et chapeau rond -.
En attendant l'arrestation du meurtrier, la Convention a décidé de tirer bon parti du cadavre qu'elle avait sous la main. Quelle meilleure occasion se pouvait rencontrer de frapper l'imagination de la multitude par des obsèques à grand spectacle, d'exalter les têtes, d'apitoyer les esprits sur le sort réservé aux juges de Louis XVI, aux vrais amis, aux fondateurs de la République? N'était-il pas d'une habile politique de faire des funérailles de Lepeletier comme un renouvellement et une consécration du vote régicide du 16 janvier?
C'est Marie-Joseph Chénier qui a présenté, au nom des Comités d'instruction publique et des inspecteurs, le rapport et le projet de décret relatif à la cérémonie
1. Les faits, pourtant si caractéristiques, qui accompagnnrcnt le meurtre de Lepeletier de Saint-Fargeau, n'ont été signalés, croyonsnous, par aucun historien.
2. Circulaire du ministre de la justice, en dale du 26 janvier 1793.
funèbre. Il a tracé le programme de la fête et demandé tout d'abord que la religion en fût bannie.
« Que la superstition, s'est-il écrié, s'abaisse devant la religion de la liberté; que des images vraiment saintes, vraiment solennelles, parlent aux cœurs attendris; que le corps de notre vertueux collègue, découvert à tous les yeux laisse voir la blessure mortelle qu'il a reçue pour la cause dès peuples; que le fer parricide, sanctifié par le sang d'un patriote, étincelle à notre vue, comme un témoignage des fureurs de la tyrannie et de ses vils adorateurs; que les vêtements ensanglantés frappent les regards des citoyens et prononcent d'avance l'arrêt de mort contre l'assassin de la patrie. Nous verrons marcher devant nous le génie de la liberté, seul objet des hommages républicains, et la bannière de la déclaration des droits, fondement sacré des constitutions populaires. Le génie de David animera ces faibles esquisses, tandis que le génie de Gossec fera retentir les sons de cette harmonie lugubre et touchante hui caractérise une mort triomphale ' ».
A la suite de ce rapport, la Convention a décrété, dans la séance du 22, qu'elle assisterait tout entière aux funérailles de Michel Lepeletier, — que son corps serait déposé au Panthéon français, et que ses dernières paroles seraient gravées sur sa tombe, ainsi qu'il suit ; Je suis satisfait de verser mon sa.ng pour la patrie; j'espère qu'il servira à consolider la liberté et Végalità et k faire reconnaître ses ennemis.
Ces paroles n'ont pas été seulement inscrites sur sa
1. Journal lies Di'h-.ils rt (Iph Dérrots, S(VTncp du mardi 22 ianvior 1793.
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tombe; elles ont été placardées sur tous les murs par ordre de la Convention. Or, tout le monde sait que Lepeletier ne les a pas prononcées, et que leur véritable auteur est le citoyen Maure, représentant de l'Yonne et collègue de députation de Michel Lepeletier. En tombant, Lepeletier ne dit que ces trois mots : J'ai bien froid ' .
La cérémonie funèbre a eu lieu le jeudi 24. Lepeletier était morl chez son frère, dans l'une des maisons de la place des Piques, ci-devant place Vendôme. La foule avait envahi cette place dès le malin, et se pressait autour du piédestal de la statue de Louis XIV-, orné de festons de chêne et de cyprès. Une draperie blanche, relevée aux quatre angles, s'étendait des quatre côtés. Sur les deux principales faces, on avait établi des gradins qui permettaient de monter jusqu'à la plate-forme ; sur les deux autres faces, on lisait les fameuses parole : Je siu.s satisfait 3, etc.
Entre neuf et dix heures du matin, le lit sur lequel Lepeletier avait rendu le dernier soupir a été transporté sur le piédestal, au bruit d'un roulement funèbre. Pendant qu'on disposait le corps et les accessoires, on a nllnmé quatre candélnbres placés sur
1. Beaulieii. Ensais liislorlqiipn, elr., IV, 348. — .Vrmoires de Lombnrd dp Langres, I, 161. — Mémuires du comlo d'Allonrillo, III, 147. — « Je tiens, dit le comte d'Allonville, je tiens de Dufouard, ancien chirurgien-major des frardes-fran<;aisps et qui. appelé pour donner des soins à Saint-Fargcau. ne le quitta pas, qu'il ne lui avait entendu prononcer que ces mots : J'ni hien froid. >•
2. La statue de Louis XIV avait été renversée par la populace le Il août 1792.
3. Lp Courrier des drpartcmPiils. par A. .1. Gorsas. député h la Convention nationale, n" du 2'^ janvier 1793.
des socles et dans lesquels brûlaient des parfunas '.
Voici quelle était la disposition du lit mortuaire : le soubassement était noir, parsemé de larmes d'argent. Les draps étaient ensanglantés.' Le corps était nu jusqu'à la ceinture, laissant voir la blessure, large et noire de sang : elle était au flnnc gauche, au-dessous des côtes-. Un des bras de Lepeletier pendait hors du lit; sa tête, couronnée de cyprès et de fleurs, était posée sur un oreiller. A côté des habits de la victime, le sabre de Deparis apparaissait, tout barbouillé de sang frais •''.
David avait pris place sur le piédestal avec un chevalet et une toile. Le peuple a eu ce spectacle du peintre copiant ce sanglant modèle ''.
Deux heures se passèrent, pendant lesquelles un chœur de musique fit entendre des accents plaintifs, accompagnés parle roulement sourd des tambours recouverts de drap noir. Le ciel était gris et sombre. De tous côtés, des branches de cyprès et des torches funéraires.
A midi et demi, la Convention est sortie de la salle