Mémoires de Loitvct, p. 2ô
fait briller de l'éclat le plus vif l'éloquence de l'orateur, elle a mis en lumière une fois de plus l'irrémédiable faiblesse, la déplorable incapacité de l'homme politique. . Comment! les sociétés populaires, les agitateurs de faubourgs, les meneurs avérés de la faction démagogique ont ourdi un complot qui n'allait à rien moins qu'à violer l'enceinte de la Convention nationale, à arracher de leurs bancs, à égorger Vergniaud et ses amis : Yergniaud prend la parole contre les conspirateurs et il dénonce... l'aristocratie!
« J'adjure tous mes collègues, s'écrie-t-il, au nom de la patrie, de me permettre quelques développements sur les moyens que l'aristocratie vient d'employer pour renverser la liberté publique. » Eh! oui, certes, vos collègues vous le permettront, — surtout vos collègues de la Montagne.
« Telle était, a repris l'orateur de la Giponde, telle était la nature des mouvements que l'aristocratie avait préparés, que depuis quelque temps il était impossible de parler de lois, de justice, d'humanité, sans être traité de royaliste, de contre-révolutionnaire, de conspirateur... Des troubles suscités par l'aristocratie s'élevèrent dans les départements... L'aristocratie, ne mettant plus de bornes à ses espérances, a conçu l'infernal projet de détruire la Convention par ellemême... Il est essentiel de dévoiler comment l'aî^isiocratie voulait désorganiser l'armée et organiser en même temps le tribunal et le ministère ». — Et il a continué, montrant ces pauvres Jacobins méchamment compromis par les agents de l'Angleterre : « Il est
reconnu que les agents de V Angleterre se sont depuis quelque temps immiscés dans les sociétés populaires de cette ville... les étrangers cherchent à pervertir l'esprit de ces sociétés depuis quelques jours... Le 9 de ce mois, à la séance du soir, de la Société des amis de la liberté, quelques agents de V aristocratie, abusant de la parole que l'Assemblée avait la faiblesse de leur accorder, firent une invitation formelle aux hommes des tribunes de se rendre le lendemain en armes à la Convention pour une expédition... Le 10, dans la soirée, des hommes armés se réunissent du côté des Champs-Elysées, des groupes nombreux sont formés sur la terrasse des Feuillants, et les agents de Pitt s'y disséminent pour les embraser. »
De deux choses Tune : ou Vergniaud est convaincu que la conspiration du 10 mars est l'œuvre de l'aristocratie, et alors il est le plus aveugle, le plus inepte des hommes; — ou il ne le croit pas, et alors pourquoi le dire? Pourquoi reculer ainsi devant ses adversaires? Est-il donc le seul à ne pas comprendre que les ménager de la sorte, craindre de les attaquer résolument et en face, c'est accroître leur audace, — cette audace qui est toute leur force?
Le discours de Vergniaud a d'ailleurs reçu son châtiment dans les applaudissements de la Montagne. La Convention nationale en a voté l'impression à la presque unanimité. Quelques instants après, elle a décrété que l'on imprimerait également la réponse de Marat. Honteux d'un honneur qu'il lui aurait fallu partager avec Monsieur Marat, le député de Bordeaux a
déclaré que son discours avait été improvisé et qu'il lui serait impossible d'en fournir le texte. L'Assemblée n'y pouvait contredire, encore bien qu'elle sache que Vergniaud a pour habitude constante de préparer avec soin ses discours : il n'improvise pas ^
Au sortir de la séance, Louvet, désespéré que Vergniaud eût ridiculisé son parti, en attribuant le mou- .vement du 10 mars à l'aristocratie, à Pitt et à l'Angleterre, au lieu de dénoncer franchement, vigoureusement ses véritables auteurs, les Cordeliers et les Jacobins, ne put se défendre de lui dire : « Quel motif a pu vous dicter une aussi étrange conduite? — J'ai jugé utile, a répondu le pauvre grand orateur, de dénoncer la conspiration sans nommer les vrais conspirateurs, de peur de trop aigrir des hommes violents, déjà portés à tous les excès ^. » Ce n'est point avec de telles habiletés que la Gironde aura raison de ses ennemis : à les employer, on perd tout, même l'honneur...
Beaulieu est entré tout à l'heure dans ma chambre. Il a lu ce que je venais d'écrire : « Ah! ah! s'est- il écrié, vous serez toujours le même. Vous en êtes encore à vous étonner que Vergniaud impute aux aristocrates les crimes des Jacobins. Il est pourtant
1. « Vergniaud fut peut-être l'orateur le plus éloquent de l'Assemblée; il n'improvise pas comme Guadet; mais ses discours préparés, forts de logicfue, brûlants de clialeur, pleins de choses, étincelanta de beautés, soutenus par un très noble débit, se faisaient lire encore avec un grand plaisir. « (M"^ Roland, Mémoires, p. 317.)