‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 61 sur 230 · Op. cit., t. IX, p · texte numérisé non relu

Op. cit., t. IX, p

les victimes, si on la rapproche de celte autre journée du 10 mars 1792, dont Brissot, Yergniaud, Isnard et leurs collègues du côté gauche étaient les héros ? »

Beaulieu qui, tout en parlant, allait et venait dans ma chambre, a pris à ce moment, sur un des rayons de ma bibliothèque, un volume du Journal logogra- IJhique, et, tout en le feuilletant, a continué ainsi :

« Vous vous rappelez cette séance de la Législative. Brissot réclame la mise en accusation du ministre des affaires étrangères, M. de Lessart. En vain, Becquey, Boulanger, Jaucourt, demandent que Ton ne condamne pas de Lessart sans l'avoir entendu, sans l'avoir mandé, sans s'informer de ce qu'il peut opposer pour sa justification. Isnard, Guadet, Gensonné, veulent que Ton prononce sans délai, sur l'heure. Ils craignent que la victime ne leur échappe. Yergniaud est le plus ardent de tous; dans son discours, éloquent comme toujours, mais encore plus passionné qu'éloquent, il remonte du ministre au Roi et il dénonce Louis XVI aux colères aveugles de la populace. Écoutez ce passage :

De cette tribune, je vois les fenêtres du palais où l'on trame la contre-révolution, où l'on combine les moyens de nous replonger dans les horreurs- de l'esclavage... Le jour est arrivé où vous pouvez mettre un terme à tant d'audace, à tant d'insolence, et confondre enfin les conspirateurs. L'épouvante et la terreur sont souvent sorties, dans les temps antiques, et au nom du despotisme, de ce palais fameux; qu'elles y rentrent aujourd'hui au nom de la loi; qu'elles y pénètrent tous les cœurs; que tous ceux qui l'habitent sachent que la loi y atteindra sans distinction tous les

coupables, et qu'il n'y sera point une seule tête convaincue d'être criminelle, qui puisse échapper à son glaive '.

« Un an s'est passé jour pour jour, et maintenant c'est au tour de Brissot d'être décrété d'accusation; c'est au tour d'Isnard, de Guadet, de Gensonné, d'être accusés de trahison; c'est au tour de Vergniaud d'entendre ces paroles que, de la tribune des Jacobins, lui renvoie l'immonde Varlet : o De cette tribune, je vois (( les fenêtres de la salle où l'on trame la contre-révo- (( lution, où l'on combine les moyens de nous replonger « dans les horreurs de l'esclavage... Que tous ceux qui (( y siègent sache que le jjeuple y atteindra, y frap- « pera tous les coupables, et qu'il n'y sera point une « seule tête convaincue d'être criminelle, qui puisse « échapper à son glaive. »

« L'/iomme du 10 mars, c'est ainsi, vous le savez, que François de Pange appelait Brissot. Vous n'avez pas oublié son éloquent article du Journal de Paris, qui se terminait par ces paroles : « Je ne vous retiens « plus, homme du 10 mars, paraissez à la tribune^. » Comme Brissot, Vergniaud a mérité d'être appelé l'homme du 10 mars. Cette date fut celle de leur ci'ime : elle sera aussi celle de leur châtiment. Dimanche, Varlet, Fournier, Desfieux et les bandits qui les suivent ont essayé leurs forces, ils ont peloté en

1. Journal logor/raphiqiin, rédigé' par M. Le Hodey, Première léqiS' Inture, t. XIII, p. 94. Séance du 10 mars 1792.

2. Journal de Paris, ~5« .supplément, 25 mai 1792. L'article est intitulé : A. J.-P. Brissot, maniant à la tribune pour dénoncer le Comité autrichien. (Œuvres de François de Pange, recueillies et publiées par L. Becq de Fouquières, 1872, p. 201.)

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attendant partie. Encore quelques semaines et le coup réussira. Le 20 juin a été la préface du 10 août : le 10 mars sera suivi, plus tôt peut-être qu'on ne le pense, d'une seconde journée, qui verra la chute de la Gironde, comme le 10 août a vu la chute de la rovauté. »

La Feuille du Matin.

Lundi 18 mars 1793.

La Feuille du Matin a reparu depuis quelques semaines, et je ne me lasse pas d'admirer la vaillance, disons le mot, l'héroïsme, avec lequel l'auteur de ce petit journal attaque les révolutionnaires et défend les prisonniers du Temple. Il sait cependant mieux que personne, et pour en avoir fait l'expérience, que la liberté de la presse n'existe plus depuis le 10 août, c'està-dire depuis la chute du Tyran. La Feuille du Jour, qu'il avait fondée le 1" janvier 1791, a été supprimée le soir du 10 août : sa maison a été saccagée, ses presses ont été brisées, au grand applaudissement de la Chronique de Paris et du Courrier des départements, — qui viennent de recevoir à leur tour la visite du peuple^. Dès qu'il l'a pu, le rédacteur do la Feuille du

1. Pendant trois jour.s, du 10 au 13 août 1792, les patriotes mirent au pillaee les imprimeries de tous les journaux royalistes et constitutionnels. l'Ami du Roi, la Gazette xiniverselle, le Mercure de France, le Journal de la Cour et de la Ville, la Feuille du jour, la Gazette de Paris, les Annales monarchiques, le Journal de Paris, etc., etiî. Ces expéditions n'eurent pas de plus chauds approba-

Jour a fait paraître un nouveau journal, la Feuille du Matin ou Bulletin de Paris, avec celte épigraphe :

Tout faiseur de journal doit tribut au malia.

Le premier numéro est du 24 novembre 1792. Au bout d'un mois, la Feuille du Matin^ en butte aux persécutions incessantes de la Commune, était obligée de cesser sa publication. Cette suspension forcée a duré du 30 décembre 1792 au 27 janvier 1793. Depuis le 28 janvier, cette brave petite feuille a repris, avec une ardeur nouvelle, sa lutte contre les vainqueurs du jour.

Deux ou trois citations permettront d'apprécier le courage déployé par l'auteur de la Feuille du Matin, à l'occasion du procès de Louis XVI, du 24 novembre au 29 décembre.

Voici en quels termes, dans son numéro du 13 décembre, il rendait compte de la comparution du Roi à la barre de la Convention :

Louis XVI a paru à la barre de la Convention nationale avec toute la dignité, toute la noblesse, et, nous osons le dire, toute la majesté du rang qu'il a autrefois occupé... Les réponses de Louis XVI ont été également fortes, solides et touchantes; elles ont fait sur tous les esprits

leurs que les Girondins, et en particulier Brissot, qui, depuis trois ans, n'avait eessé de proclamer que la liberté de la presse devait être inviolable et sacrée. Son journal, le Patriote français, écrivait, le 12 août, ces lignes satisfaites : » La tranquillité est rétablie dans Paris. Elle n'a pas âté Irrjublée par l'expéditton faite dans les boutiques d'arislocratismc et de modérantisme, telles que les imprimeries de la Gazette universelle et du Journal de la Cour et de la Ville, dont on a brûlé les papiers et dispersé le matériel. » iVoyez la L»'-gende des Girondins, p. 104. i

rimpression la plus profonde; les cœurs même en ont été atteints, et nous avons vu bien des yeux prêts à laisser échapper les larmes dont ils étaient remplis.

Le 24 décembre, la Feuille du Matin publiait la lettre suivante, adressée à la Convention :

Citoyens représentants, souvenez-vous que Louis appartient à toute la France... Voulez-vous maintenant éviter un crime à la France et acquitter une partie de la dette de la nation? Acceptez ma proposition; la voici : « Faites arriver en sûreté cette famille malheureuse sur une terre étrangère; vous ne souillerez point vos mains dans le sang; les Français pourront avouer leur patrie, et l'on ne rougira plus de communiquer avec eux. Un tel bienfait ne restera pas sans récompense. La nation me doit 20,000 livres; cent mille individus sont dans le même cas; nous apporterons tous notre quittance sur le bureau de la Convention, et nous BOUS estimerons encore heureux de payer cette rançon; car enfin, si l'on vous persuade que l'existence des prisonniers du Temple puisse nuire à la République, il est plus certain encore qu'il naîtra de leurs cendres des milliers de vengeurs \ »

La Feuille du Matin ne manquait pas de signaler, dans chacun de ses numéros, l'apparition des écrits favorables au Roi. « Les écrits en faveur de la cause de Louis XVI, disait-elle le 22 décembre, se multiplient et se vendent de tous côtés. Celui qui est intitulé : Suite des Réflexions de M. Necker, est parfaitement écrit et plein de la plus vigoureuse logique. Un autre, ayant pour titre : Louis XVI à la barre

l. Cette lettre, adressée à la Convention le 9 décembre 1792, était datée de Chartres et signée BUDAUT, ami de l'humanité. Elle fut distribuée gratis dans Paris le dimanclie 23 décembre.

des sans-culottes^ sous l'enveloppe d'une simplicité naïve, est plein de sensibilité et infiniment propre à convaincre le peuple dont il a parfaitement saisi le ton et le langage. »

En même temps qu'il prenait ainsi hautement parti pour Louis XVI, le rédacteur de la Feuille du Matin ne se faisait pas faute de manifester son mépris pour les héros de la Révolution. C'est ainsi que, le 28 décembre, il rappelait les vols du citoyen Westermann, l'un des chefs de l'insurrection du 10 août et l'ami de Danton, qui en a fait un adjudant général : a "Westermann, connu par sa grande taille, a été accusé, par la section des Lombards, d'avoir empoché un grand nombre de couverts, dérobés chez les traiteurs où il allait diner. Cette affaire répandait depuis longtemps un bruit sourd à la Necker, et le grand Westermann était si connu pour ce genre d'accaparement, que, dès qu'un traiteur perdait un couvert, il se le faisait payer par lui; c'était reçu, et il n'y avait pas à répliquer. L'affaire a enfin éclaté, et quand elle a été portée à l'Assemblée, frère Chabot* a dit que cette peccadille était entièrement effacée par le civisme connu de frère Westermann-. »

1. L'cx-capucin Chabot, député de Loir-et-Cher à la Législative et à la Convention, guillotiné le 5 avril 1794 |16 germinal an II), avec Westermann, Danton, Camille Desmoiilins.

2. C'est dans la séance de la Convention du 23 décembre 1792 qu'une députalion des citoyens de la section ilcs I^ombards dénonça Westermann comme coupable de vol et l'accusa, preuves en mains, d'avoir soustrait en 1789 des couverts d'argent à un traiteur. La démarche de la section des Lombards n'avait point d'ailleurs pour cause le désir de démasquer un voleur, mais uniquement le besoin de répondre aux dénonciations de Westermann, qui avait accusé les volontaires du bataillon des Lombards d'avoir fui devant l'enhcmi.

Sur Danton lui-même, la Feuille du Matin avait, dans son numéro du 6 décembre, ce mot courageux :

Que n'a-t-on pas dit de moi? disait un jour Danton, ea parlant de la foule d'écrits et de propos auxquels il a donné lieu depuis la Révolution. — Que vous êtes un honnête homme, répondit froidement M'"« G..., connue par ses réparties dures et anticiviques.

A côté de ce mot sur Danton, j'en trouve un autre sur les Girondins, qui mérite également d'être recueilli. Après avoir poussé le peuple à l'insurrection et s'être faits les instigateurs et les complices de ses pires excès, Brissot et les députés de la Gironde, lorsqu'ils se sont vus menacés à leur tour, ont essayé d'enrayer le mouvement qu'ils avaient eux-mêmes déchaîné. Efforts tardifs, tentative impuissante, qui a inspiré à la . Feuille du Matin cette piquante réflexion ;

Les Brissot, les Petion, les Guadet, etc., luttant contre les Jacobins, ne ressemblent-ils pas aux physiciens de Pharaon, qui convertirent les baguettes en serpents, mais qui ne purent jamais rechanger les serpents en baguettes ^ ?

Quelques extraits, emprimtés aux numéros parus

M. Jules Claretie {Etude sur Camille Desmoulins et les Dantonistes, 1875), .se trompe donc lorsqu'il dit que « Danton et ses amis ignoraient les antécédents de Westermann ». Comment les auraient-ils ignorés, puisque la Convention elle-même en avait retenti? M. Claretie est obligé de reconnaître que le vol était passé chez Tami de Danton à l'état d'habitude. Arrêté une première fois en mars 1775 pour un vol de deux vestes et pour un vol d'argenterie; arrêté une seconde fois en janvier 1776, Westermann le fut une troisième fois en septembre 1786, pour avoir volé un plat d'argent armorié cliez un restaurateur de la rue des Poulies. Les pièces relatives à ces différentes affaires existent aux Archives nationales. De ce voleur la Révolution lit successivement un officier municipal, un adjudant général, un commissaire général du pouvoir exécutif et un général de brigade. 1. La Feuille du Matin, 18 décembre 1792.

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