‹ Journal d'un bourgeois de Paris pendant la terreurChapitre 82 sur 230 · Moniteur, 1" avril · texte numérisé non relu

Moniteur, 1" avril

La Société des Feuillants.

Jeudi II avril 1793.

a — Non, il n'est pas possible que cela continue, que nous soyons condamnés plus longtemps à voirie triomphe des pires gredins; il n'est pas possible que les Jacobins infligent à une nation telle que la nation française, à une ville telle que Paris, la honte de leur domination. Les honnêtes gens sont les plus nombreux, et...

» — Et vous oubliez, mon ami, que chez un peuple en révolution, le haut du pavé appartient, non aux plus honnêtes gens, mais aux plus audacieux. »

Cette discussion avait lieu chez François de Pange', dans son petit appartement de la place de la Nation, où

1. Marie-Fran(,ois-Denis Tlionins de l'iun/e, né k Paris le 9 novembre 1764, mort en septembre 1796, fut l'ami intime d'André Chénier. Il a collaboré comme lui au Journal de Paris ; ses articles, pleins d'énergie, de justesse et de grâce, témoignent d'un rare courage en même temps que d'un talent supérieur. Ils ont été reciieilli'i par M. L. Becq de Fouquiéres : Œuvres dr François de P;in>i<' l'iO- 1795): 1 volume in-12, Charpentier et ('«, éditeur*. 1872.

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se trouvaient réunis Charles Lacretelle', François Chéron-, les deux Trudaine'\ Beaulieu et deux ou trois autres personnes.

C'est moi, j'en dois faire l'aveu, qui venais d'exprimer, à l'endroit des honnêtes gens et d'une revanche prochaine de la justice et du droit, une opinion qui fait plus d'honneur, sans doute, à la candeur de mon esprit qu'à la sûreté de mon jugement.

Beaulieu, — c'était lui qui venait de me rappeler au sentiment de la réalité, — Beaulieu ajouta :

« — Puisque vous avez encore des illusions sur le compte des honnêtes gens ; puisque vous les croyez capables de tenir tête aux coquins et de l'emporter sur eux, laissez-moi vous rappeler l'histoire de la Société des Feuillants. Jamais peut-être on ne vit une telle réunion d'hommes éminents à des titres divers, éclairés, dévoués, courageux. Vous en connaissez comme

1. Charles Lacretelle, dit le Jeune, né à .Mclz le 3 .seplcmbre 1766, écrivit pendant la Révolution dans plusieurs journaux royalistes, fut proscrit au 13 vendémiaire (-5 octobre 1795), arrêté après le 18 fructidor (4 septembre 1797; et détenu dans la prison du Bureau central et à la Force pendant deux ans. Professeur à la Faculté des lettres de Paris, et membre de l'Académie française en même temps ([ue son frère Pierre-Louis Lacretelle, dit l'ainé, il a laissé, outre un grand nombre d'ouvrages historiques, dont le plus remarquable est une Histoire de la Révolution française (1821-1826), un très intéressant volume de souvenirs sous ce titre : Dix années d'épreuves pendant la Révolution (1842).

2. François Chéron (1764-1828), l'un des principaux rédacteurs du Journal de Paris. Il écrivit, en collaboration avec Picard, Duhautcours ou le Contrat d'union, comédie en cinq actes et en prose, rcpi'ésentée au théâtre Louvois le 6 août 1801. Son frère. Louis- Claude Chéron (1758-1807), député à l'Assemblée législative, est l'auteur du Tartufe de mœurs, comédie en cinq actes et en vers, jouée au Théâtre-Français le 4 avril 1805. (Voir les Mémoires de François Chéron, publiés en 1882 par M. Hervé-Bazin.)

3. Les deux frères ïrudaine ont été guillotinés le S thermidor an II i26 juillet I794i, un jour après leur ami, André Chénier.

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moi la liste, publiée par ordre de la Commune, au mois d'août dernier. Cette liste ne comprenait pas moins de huit cent trente-trois noms, et si quelques-uns, le mien, le vôtre, mon cher Lacretelle, le vôtre aussi, mon brave Chéron, si quelques-uns sont obscurs, en revanche combien d'autres brillaient de l'éclat de la naissance, de la richesse et du talent' ! Ne comptionsnous pas dans nos rangs Mathieu de Montmorency, La Trémoille, La Rochefoucauld, Regnault de Saint- Jean d'Angély, Joseph de Broglie, Lavoisier, Beugnot, Jauconrt, Lanjuinais, Michaud, Duporl, Destutl de Tracy, d'André, les deux Lameth, Liancourt, Thouret, Lacépède, Rulhière, Ramond et l'éloquent Barnave et notre admirable André de Chénier'? Guidés par de tels chefs, animés de l'amour du bien, remplis de la plus généreuse ardeur, nous sommes partis en guerre contre les Jacobins : vous allez voir à quoi ont abouti nos efforts.

« Le récit de notre campagne me paraît renfermer plus d'une leçon; je le ferai donc aussi complet que possible. Tant d'événements nous séparent déjà de cette histoire d'hier que vous me permettrez d'y revenir avec quelques détails, puisqu'aussi bien j'y ai été mêlé de très près.

« Vous savez tous aussi bien que moi comment, le 16 juillet 1791 , à propos de la pétition pour la déchéance rédigée par Laclos, une scission se produisit dans la Société des Amis de la Constitution; comment

1. André Chènier est indiquO) r«ur cette liste, comme demeurant nie du Sentier, n" 24.

Bouche, qui en était alors président, les deux secrétaires, Salle et Anthoine, Barnave, Duport, les Lameth, Dubois-Crancé, Goapil de Préfeln et tous les autres membres de la Société qui faisaient partie de l'Assemblée consliluaute, à l'exception de Robespierre, Pelion, Rœderer, Goroller, Buzot et Grégoire, abandonnèrent les Jacobins et fondèrent une Société rivale, qui se réunit, elle aussi, rue Saint-Honoré, en face de la place de Louis-le-Grand% dans l'ancienne église des Feuillants'-. »

Ici Français Chéron fit observer en souriant que, parmi les fondateurs du nouveau club, plus d'un avait contribué à détruire les couvents, et que c'était chose assez curieuse de voir les divers partis qui avaient chassé les ordres religieux, prendre, pour leur compte, les noms de ces moines qu'ils avaient proscrits, Jacobins, Feuillants et Cordeliers.

(( — La remarque de Cbéron, reprit Beaulieu, est aussi juste que piquante ; mais en juillet 1791 , Barnave, Duport et leurs amis voulaient remonter le courant ou tout au moins opposer une digue à la Révolution. L'affaire du Champ de Mars"^ ouvrit les yeux aux plus aveugles. Les inscriptions affluèrent; plusieurs personnes qui n'avaient jusqu'alors fait partie d'aucun club, — j'étais de ceux-là, — se firent recevoir à la nouvelle Société. Il y eut là un moment de confiance véritable, et pour les Feuillants une aurore pleine de promesses :

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