LETTRES DE LAMENNAIS
Les deux lettres suivantes ont été adressées de Paris par Lamennais à Philippe, alors rédacteur du Bonhomme Mintccau, Faure dans la Sarthe, comme partout, 8'effor(,'ait d'unir les diverses fractions du parti républicain. Il y rencontrait des difficultés qui l' étonnaient et qui le faisaient souffrir, liameunais ne peut lui expliquer ces difRcultés qu'en les attrîtouant à régoïsme humain ; il exhorte Philippe îi la patience, et \ «ncouragi' à ])ersévérer. Ces deux lettres et l'article qui précède rcvclent cuiuplètement le disciple et le maître.
166 APPENDICE
** Paris, S Décembre 1850,
BoedeiaiflB.
** Vous n'avez besoin, mon cher mousieui Faure, d'aucune justificatioii près de moi. Je passe done tout de suite à l'objet de TOtK lettre. Il est triste que partout il y ait des divisions entre ceux qui tendent hu même but ; et c'est, puisqu'il faut le dire, que le moi domine dans toutes les âmes, et que la cause commune, la cause des peuples, de T humanité, ne vient qu'après. Rapprocher, concilier, c'est donc comme tous le dites fort bien, une partie de notre tâche. Quant aux moyens, ils dépendent tellement des circonstances, de l'état des esprits, du caractère des hommes, qu'il est impossible de vous donner aucun conseil particulier là-dessus. H en est à peu près ainsi sur ce qtii touche la Beligion. Car, en dehors des généralités philosophiques, le langage à tenir à chacun diffère selon les opinions diverses, les préjugés, la portée de l'esprit, toutes choses que l'on ne peut connaître et apprécier que par les rapports directs ayee les hommes. H y a une loi de b conscience, une loi de vie qui se résume dans le dey<nr et le droit, et le droit et le devoir n'ont aucun fondement, aucune raison quelconque dans les systèmes matérialistes. Voilà le point capital à mes yeux. £t comme cette loi de vie eut dans son essence ce qu'on nomme Beligioiit nulle vie réelle, nuUe Tie morale ou sociale sans Religion. Mais les religions appelées positives ne sont pas cette loi pure ; il s'en fa\it de beaucoup. Elles renferment toutes, dans ce qui les caractérise respectivement, des erreurs dangereuses, et des éléments pernicieux. Ainsi par exemple et pour s'en tenir à ce seul point, le Catholicisme est radicalement incompatible avec la Liberté. Mais, comme la lumière ne se fait pas tout d'un coup chez les hommes qui, dès l'enfance, ont vécu sous l'empire de certains pr^ugés, 1 intérêt même dé la Vérité exige que l'on use avec eux de méni^iements ; et que, dans la pratique, on évite de les cho» quer trop directement; sans quoi, on ne réussirait qu'à susciter au vrai une opposition plus 'S'ivc. La douceur, la condescendance, une certaine mesure que les Grecs nommaient: cn-ixni» est indispensable pour opérer le bien, et l'smour, qui l'inspire, est le pnmisK des i^ôties et, ssaseon^araison, le plus puisMat.
" Recevez de nouveau, mon cher monsieur Faure, l'assnxttioo de mes sentiments affectueux.
(Signé) •* Laicennais."
<*Psrii,S7 Janvier im.
"Vous ne devez pas TOUS étonner, mon cher monsieur FttQVSt
de rencontrer des dissidences. Elles sont inévitables en tout temps et surtout en celui-ci, où tant de doctrines, d'opinions, de pensées diverses et souvent opposées, partagent les esprits,
VABBB-B'OLraeX.
sa Rrtnd détriment de la cause commune; car, chacun marcnant dans sayoic, il s'ensuit qu'au jour du combat, les forces se dispersent et qu'après la victoire, on n'est préparé à rien établir, à rien organiser de concert. Aussi, rayenir de l'humanité se &it-îl de soi-même, non par lea hommes, mais malgré les hommes, et c'est poiurqnol «m événement est ai laborieux, si pénible et si lent.
*' Voiis suivez une bonne voie, persistez-y. Les obstacles, il y en a partout ; il ne faut donc pas s'en inquiéter outre mesure. Quand on ne les choque pas yiolemment, As s'afBdUissent d'ailleurs peu à peu, et le devoir accompli n'est jamais stérile.
" Je repousse comme vous toute dictature, lies avantages qu'elle peut avoir en un moment donné, n'en compensent pas les inconvénients. Elle est de mairrais exemple et conséqaem» ment de mauvais eîÊeiL Selon ma pins finrte croyance, c est la Liberté unie à l'Amour qui sauvera le monde. Elle est avec l'Egalité qui en est le fondement, la loi première de l'ordre social auquel les peuples aspirent. Je ne connais point de question xèligiease, politique, économique, qui puisse être résolue sans elle, et il n'en est auenne qui ne doive par elle trouver enfin sa solution. Elle a pour expression, dans l'organisation politique, le suffirage universel, qui donne à chacun sa
S art d'influence et une part égale à tous. Demandez donc, emandez sans cesse, le rétablissement du suffrage nniverael. C'est demander la Paix, car, avec lui, tout se résoudra pacifiquement, et, sans lui, la guerre, une gueire terrible est inévitable : Pltts quam civilia bella.
Tous aves bien fidt de ne pas imprimer ma lettre ; élle n*était que pour tous et j'aurais été contrarié qu'elle fClt derenue publique.
** Salut firatemél,
(Signé) " LiJiSNNAZB."