‹ Journal d'un combattant de Février Précédé d'un fragment sur l'auteurChapitre 8 sur 63 · SUR LA TOMBE DE PHILIPPE FATTBE · texte numérisé non relu

SUR LA TOMBE DE PHILIPPE FATTBE

Le Mardi 15 Janvier 1856, on nombroiix oortëge

de Proscrits de tous les pays accompagnait au cimetière de Saint- Jean, à Jersey, les dépouilles mortelles de Philippe Faure.

Les Ftosorits, aussitôt qu'on fat anÎTé à la grille du cimetière, portèrent eux-mêmes le cercueil jusqu'à la fosse, et T j desceudireut. Alors l'un d'entre eux, Auguste Desmoulins, s'avança au bord de cette fosse, encore ouyerte, et psononça le Discours suivant :

Axis, — Si je n'écoutais que le sentiment de mes

tristesses personnelles, si je cédais à mes propres angoisses, je ne prendrais pas ici la parole. Il y a un mois à peine, nous conduisions au cimetière voisin mon neveu, Tenfant de Desages, emporté par une maladie soudaine. Il y a trois jours, je recevais la nouvelle de la mort de mon père, et le lendemain, je perdais Vami dont nous venons d'apporter le cadavre dans cette fbsse. Vous comprendrez qu'en face de semblables catastrophes, il me soit pénible de ne pas m'en tenir aux pleurs, et de parler.

Pourtant il faut que ceux qui continuent la lutte dans laquelle Philippe Faure était, dès ses plus jeunes années, entré, comme volontaire du progrès, sachent qud frète d'snnes ils ont perdu ; il &ut que les hommes disposés.

10 DI800UEB PEONOHCfiB

de eœar à recevoir les idées philomphiqiies etreligieiiaes qui Tont pouBsé et soutemi dans cette lutte apprennent à quel degré d'élévation ces idées étaient arrivées en

lui ; enfin il &ut que ceux qui viendront après nous connaissent sa vie, afin d'avoir un bon exemple de phia à suivre comme hommes, comme fils, et comme citoyens.

Je suis bien au-dessous d'une telle tâche. Les tristes édioa de ee dmetîère a'^iaient acooutamée à répéter les accents d'une voix plus édataate que la mienne, et ^eet une douleur de plus dans notre deuil que Tabsence de ce compatriote illustre qui faisait retentir si loin et ai haut le cri de ces tombes proscrites. Notre ami mort secondera ma faiblesse; en racontant sa vie si courte et pourtant déjà bien rempUe» je le ferai parler lui-même, et il vous apparaîtra tel qu'une amitié de douze ans me l'a ftit connaître. D'autres parmi vous. Amis, m'aideront à remplir ce devoir. Je vous peindrai principalement en lui rhomme, le fils, l'ami ; eux vous diront les mérites et les services du citoyen.

Philippe Faure était né en Champagne, le 1 5 Décembre 1823. Sa mère,— car on ne saurait se fiûre une idée exacte de la destinée ni du caractère de ^lîlippe si l'on ignorait ce qu'est sa mère, si l'on ne connaissait l'csuvre à laquelle elle avait voué son enfant — sa mère, issue d'une famille de militaires, éprise naturellement d'une admiration enlihousiaste pour les qualités héroïques, mais éprise avant tout de rameur de la France et du sentiment de la mission glorieuse réservée à cette noble nation, sa mère avait ardemment soubaité un fils qui pût pratiquer les grandes vertus, réaliser les œuvres sublimes que son idéal lui faisait concevoir, mais qu'elle ne pouvait réaliser. Chez elle, même dés ce tempe, cette notion élevée du devoir avait déjà

SUB Là TOMBB BE PHIIJFPB FATTSK.

une racme plus pfofimde et plus intime que ee qu'on appelle patsioixsmx ; pour cette âme d'eioeptunit la Patrie ne mérite tout notre dévouement qiie parce que cette Patrie, c'est la France ; c'est-à-dire l'idée qui

86 fait universelle, c'est-à-dire encore, la Religion. Oui, Amis, cette importante vérité, si bien formulée par le Socialisme: ulFrâjxcb £sx unsBblioion» i*AFJiiLjic£

X8T lA BSUOIOV VLLB-ukMM QUI SB ZaJJrSFXOUU

pon DXTSxris 80016x6» pour servir de lien entre tous les Peuples, pour les amener à une même Ibi, à ua

même idéal de Justice ; cette vérité, la mère de Philippe l'a sentie dès sa jeunesse. Elle l'a connue, elle l'a confessée, elle l'a servie toute sa vie ; et, comme si ce n'était pas assez, selon elle, que de consacrer à une telle cause toute sa pensée, toutes ses forces, tout son cœur, eDe voulut aussi lui consacrer ce qui tenait de plus près à son ooeur, elle lui dévoua son fils !. . . .

Ceux-là seuls parmi vous qui ont intimement connu Philippe, peuvent savoir combien complètement il répondit aux Tceux de sa mère, avec quelle ardeur il aima ce qu'elle aimait» avec quel dévouement il servit la ctnse qu'elle servait ; quel culte constant et linnne il vuua i l'idée qu'elle avait embrassée. Pour moi qui l'ai connu depuis notre adolescence à tous deux, et qu'il appelait son frère aîné, parce qu'en effet je l'ai précédé dans la vie de près d'im an, je dois lui rendre ici témoignage. Jamais je n'ai vu deux âmes si profondément unies, deux esprits dans un si touchant accord» deux cœurs se répondant si bien que ce fils et sa mére. Entre eux» lien qui ne flit absolument commun* La Beligion» la Philosopliie, les Sciences, l'Histoire, la Politique, ces clartés encore si indécises de'la conscience humaine, ces problèmes brùla,ats qui divisent tant de familles.

DISCOUItS FBON0KCÉ8

n'étaient pour Philippe et sa mère qu'autant de points de zapprochement, autant de foyers communs, où s'éclairaient et se fondaient leurs sentiments et leurs pensées.

lit il ne faut pas croire. Amis, qu'ils fussont, dè» lors, eneoiu*agé8 dans leur foi politique et rt^liu^ieuse ptir Tassentiment de ceux qui les environnaient. Loin de là, lenz yie était un combat continuel contre les idées, contre les préjugés, contre les vices de la société. Pour conquérir le droit, si simple cependant, de conserver son fils près d'elle, la mère de Faure avait dû soutenir des luttes pénibles ; combien n'eut-elle pas à écarter d'obstacles pour l'arracher à l'enseignement officiel; «ombien ne lui £Edlut-iL pas d'in&tigable persévérance pour obtenir qu'on laissât se développer librement ce jeune esprit, également loin des dangereuses lisières de l'Université et du joug pastoral de l'Eglise.

A force d'amour maternel, elle y réussit pourtant. L'enfant grandit près d'elle et n'eut jamais, grâce à Dieu, d'autre éducateur que sa mère; il ne connut jamais, non plus, d'autre prêtre, d'autre confesseur !

Touchante nécessité des époques de renouvellement comme la nAtre. Quand tout est mort, ou à peu près mort dans une société ; quand elle n'a plus ni religion, ni culte, ni morale, ni lois respectées ; quand les hommes ne connaissent plus entre eux d'autres attaches que les liens parement matériels et n'échangent plus, en place d'idées et de sentiments, que des pièces de métal, il &ut bien alors que l'Humanité se réfbgie quelque part : elle revient au foyer domestique ; il &ut bien que le vrai culte s'entretienne, pour se transfigurer un jour : il se retrouve dans la famille ; il faut bien que la religion renaisse : elle renaît au sein d'ime mère. Où allez-vous, vierges mères de notre Judée moderne? Pourquoi semr

8UK LA. TOMBB DB PHILIPPE FAUBB.

ai fort surTotre oœurTotre précieux faideau? — ^Hérode« dites-yous, cherche le petit en&nt pour le fiiire mourir. — ^Ah ! je comprends ; la Vérité tous est comme ; vous

savez que ce petit enfant, c'est l'Avenir, c'est le Salut du monde, et vous voulez que le sein qui l'a fait naitre et qui le nourrit, serve encore à le préserver I

Ce que Phili]^ ainsi enseigné par sa mère apprit dés ses plus tendres années, tous pouves le pressentir, tous. Amis, qui aTez Técu aTec lui. A six ans, il lisait les poëmes d'Homère et les comprenait assez pour se passionner au récit des aventiu*es d'Ulysse et de son retour dans la patrie. Un an plus tard, la Révolution de 1830 lui donna sa première leçon d'histoire. Cette fois la France s'associait à la mère, et Tenait imprimer dans le cosur et dans l'esprit de ren&nt le sentiment du droit et de la justice.(o) Si mes forces me le permettaient, je tous le peindrais déjà révolutionnaire, organisant à l'instar de la \irile milice de son département, une milice d'enfants montaginards ; j'ai hâte d'arriver à des événements moins éloignés de nous ; pourtant je me reprocherais de négliger un trait de son en&nce qui le peint bien, selon moi. C'était Ters 18S1 : la Pologn/e (plusieurs parmi tous^ Amis, s'en souviennent) la Pologne Tenait de succomber ; — la triste nouvelle était récente encore. Philippe (il avait sept ans à peine), conduit par un parent au bureau de la Tribune, lisait dans un coin les journaux. Tout à coup U s'écrie : £t pourquoi la France

ne Ta-t-elle pas au secours de la Pologne?'* Les rédacteurs du journal et quelques patriotes causaient des événements sans prendre garde à Fen&nt dont la taille, d'ailleurs, était au-dessous de celle des enfants de son âge. En l'entendant répéter: — " Et pourquoi la Franc«

ne Ta-t-eUe pas au secours de la Pologne? " — Pour-

14 tmxmm mkutoncés

^quoi n'ynui'ta pia, toi?'' lui dit <|iielqu'iiii. — **Je «ois trop petit, mon sabre ne coupe paa et mon fbal

** rate à tous les coups, mais si j'avais quinze ans ** Et si tu étais tué?" — "Eh bien, je mourrais en com- " battant!"— "Et ta mère?. . . L'en&nt se troubla, les larmes lui vinrent aux veux, mais son sentiment héroïque reprit le deam et il e'éeria Qu'importe»

pourvu que la IVenee reste I" (J)

Pour qui sait apprftoier les bommea, Pbilippe eattout entier dans ce mot. Soldat et Français, il se révèle dans cette parole et comme guerrier et comme patriote. Mais voyez, Amis, comment il entend ces deux cboaea 1 n aera Soldat» eet en£uit,puiaqu'il y a un ennemi àeombatire, mais aoldat-eitoyen. Et en efibt, né dana una ftmille de nuHtaizea, il n'a jamais porté d'antre unUbnne que celui de Gkurde national, et, s'il ne craignit point, chaque fois que l'occasion s'en présenta, d'affronter le feu des batailles, ce fut toujours sur des barricades et du eôté où Ton défendait la Liberté et la Justioe.

n aera Patriote, pniaque œ qu'il Teut avant tout, oe qu'il met auf4es8ua de tout, de aa vie, de la vie même de sa mère, e'est que la Fbakos n«STa ; mais eette France qu'il aime, elle est si grande, si immense, si universelle, que les frontières ne sauraient la borner à ses yeux et que c'est en Pologne qu'il ÙLUt aller mourir pour défendre cette Franœ-là!

Qénéreuz Pbilippe, je reooanaia dana oe mot ka noblea dîapoaitioBa de ta nature. Ta mère, La Mennais (e) et Fabre d'Olivet (f) ont pu te faire croyant à leur manière ; Béranger a pu te communiquer son idée de la patrie, fy) mais nul ne t'a fait brave, nul ne t'a fait dévoué. Ces beUea qualitéa de ton eoenr éolatant dans tavie; éUea la oaiaoté ri aent toata>

SUB LA T0MB8 DB ÏHILIFFB FAVBB. 16

n B^éAènài près de sa mère, étadiant comme mu mattre, La Meimais, l'ayait fkît et comme lui, FhDiqppe, de^«it combattre un jour, en ToUmtaire. Cette méfâLodè

pouyait avoir rinconvénient de lui faire voir un peu de tout sans le forcer à approfondir aucune étude en particulier ; mais elle avait l'immense avantage de laisser aon esprit libre, de le préserver d'un grand nombre de préj ugé s. A dix^neiif ans, il fiit chargé de la fonctîim de Beerétaiie de la Société d'Enseignement Uniraselt Ibndée par les disciples de Jacotot Cest là que je le vis pour la première fois en 1844. Je fàs frappé de sa manière exacte de faire les procès-verbaux des Séances de la Société. Jules Bouline, ami de Philippe et lié aivee moi depuis quelque temps, nous mit en rapport, et depab noms avons toujours Técu dans une étroite intimité, que la perte de Bouline et beauooiq» Vautres malheurs communs ou personnels ne firent que resserra chaque jour.

C* était le temps où nous avions dans plusieurs quartiers de Paris des centres de propagande socialiste- Ches liOuis Nétré se tenait une réunion mère, dans laquelle on sf occupait d'études philosophiques et religieuses. On formait là des enseigneurs qui, une fois formés, se répandaient sur d'autres ponits, soît pour faire connaître l'idée qu'ils croyaient être la Vérité, soit pour combattre celle qu'ils croyaient être l'Erreur. Ce qui sortit de cet utile travail, c'est à l'histoire de le dire; car ces &its si voisins de nous appartiennent déjà à rhistoire par rinfluence qu'ils exercèrent sur le Mouvement Socialiste de 1848 ; les nombreux amis que cet enseignement raOia forent, en eflbt, ce que j'oserai appeler le Noyau du Socialisme, et, à ce titre, eurent une grande part dans les événements qui suivirent.

mSOOUBS FBONONCiS

Fliilippe, qui n'aTait pas oomme nous à gagner pain de chaque jour, conflaera tout aon temps à œtte œuyre de propagande. H se diargea du Cours d'His*

toire ; cette circonstance eut cela d'avantageux pour lui, qu'il fut obligé de coucentrer sur ce sujet toutes ses études, et qu'il eut ainsi une sorte de spécialité dans laquelle il deidnt réellement très fort.

L'année suiyante, il fit un voyage de trois mois en Algérie, n publia une courte relation de ee voyage dans la Smme Sociale, qui venait de paraître. A son retour à Paris, en Octobre 1845, nous eûmes la douleur de perdre Kaban, vieux serviteur de Tidée républicaine et socialiste, et qui nous avait fait le plus cordial accueiL Philippe prononça sur la tombe de Baban un discours qu'il me faudra tout-à-l'heure répéter sur la sienne, parce qu'il contient tme formule à laquelle je crois de tout mon esprit, de tout mon cœur et de toute» mes forces, et qui pour moi efface les horreurs de la mort. Cette formule, c'est la Solidarité étemelle des hommes entre eux, c'est la Renaissance sur la Terre dans l'Humanité. Peu de tenqps après cette cérémonie funèbre, je conçus le projet d'aller joindre à Boussac ceux de nos amis qui s'efforçaient de réaUser par l'association les idées que nous enseignions à Paris. Philippe qui, d'accord avec nous sur le fond de ces idées, ne jugeait pas cependant la situation du monde comme nous la jugions alors, et comme nous persistons' à la juger aujourd'hui, combattit ma résolution, mais sans la vaincre. Cette lutte douloureuse pour tous deux, bien qu'elle n'eut jamais interrompu nos relations, je ne la rappelle ici que pour vous faire mieux connaître Philippe. Nous sentions bien l'un et l'autre que l'apostolat san« action ne saurait convenir aux hommes de notre

SUR lA TCnCBB m PHHJPFB FAUBX.

temps ; mais tendis qaè jeToyais prmoipalemiéiil Yêéûm dans les patiente labeoiB d'kommes a8M>eiês avtoar des

instnmiente de tnmûl, lui, la Yojait principalement dans la lutte sous toutes ses formes ; il la voyait dans r organisation des forces d'un parti politiqtie; il 1» voyait dans le combat, qu'il sentait proche.

n reste : mais il ne noos en aida pas moins detouft son ponToir. Il se dmigea de la Conaqpondaiiee Parisîeniie de TiEblalrmir di§ Centre, que nous Tenions d'ajouter à nos publications, et ce fiit son débnt dans la carrière du journalisme. Sa première correspondance, datée du 25 Avril 1847, est curieuse sous plus d'un rapport ; j'y trouve le passage suivant : * Que n'cst-il

* donné de pouvoir observer les progrés du Socialisme

* dans les esprits, Têlan qû po/oBBe de toutes parts ^ers « une régénération sociale ? En proscrivant les Asso-

* ciations, le gouvernement a désorganisé ses adver-

* saires, mais ils sont plus dangereux agissant dan»

* r ombre et sans qu'il puisse constater leur influence. " La question Sociale préoccupe chacun aujourd'hui:

* les livxes d'histoire s'en inspirent ; les joumauz la

* traitent chaque jour, les romans la portent dans lef

* boudoirs, lès salons la Toîentsmrgir avec eflSnoi dansles ' conversations. Voyes comme on dévore les histoires

* de la Kévolution, voyez le succès de Louis Blanc, de

* Lamartine, de Michclet i On étudie dans la chute de

* la féodalité mMaire, le$ êjfny^témeê de la chute de la ^JMmUtéJlnamnére. (h) *

Bemarquez, Amis, qu'il y a tout près d!un an entre cette correspondance et Février 1848; mais Philippe avait trop travaillé à préparer ce grand événement pour M pas y croire à l'avance. Il y croyait aussi ; il y epoyaii fermement» et c'est quelque chose de saisissant

uiyiii^ca L/y GoOglc

18 IxmOOUBS FBONONCÉS

que de Voir oe jeune homme prédire aree tant de précision la suite des actes qui amèneront, à si peu de temps de là, l'émeute, la résistance, le combat, la victoire !

. Dans ehaonn de œs aetes glorieux, il eut une glorieuse part Je n'ai pas besoin de tous le montrer préparant l'aotioii dès Janvier 1848 ; entraînant le 20 Février, dans cette aeti<m, notre groupe soeiaBstef?),

vn dépit des pressentiments funestes de Pierre Leroux, trop justifiés, hélas ! par les événements ; jetant le 23 le premier cri d'insurrection à la tête des étudiants soulevés, IcMrçant avec une poignée d'élèves des écoles et d'ouvriers, la tète du Pont de la Bévolution, et franobissant le premier la grille de la Chambre des Députés. Quand on écrira plus tard THistoire de la Révolution de Février, son Journal cTun Coinhattant deviendra l'une des plus belles pages de cette histoire, et la postérité apprendra, en la lisant, quel vaiUant cœur c'était que ce Philippe Faure, qui sut si bien allier dans sa main là ^ume du Journaliste à l'épée du Soldat Citoyen.

Mais il s'en ftdlait de beaucoup que cette révolution réalisât Tidée que Philippe s'en était faite. Bien loin de voir la République amener la chute de la féodalité iinancière, on vit bientôt la féodalité financière préparer la ruine de la République. Aussi, à peine reposé de la IuHp victorieuse d'où la République était sortie, Philippe ^dut-il rentrer de nouveau dans l'arène, pour défendre la Révolution contre la réaction grandissante. Il participa à tout ce qui se fit dans le sens de l'opinion la plus avancée, au sein des clubs, des comités révolutionnaires et des réunions électorales de cette époque ; mais c'est surtout conune journaliste qu'il combattit. Le Peuple OmHitmnt (1848), Le Bepréeentaat du

uiyiii^ca L/y GoOglc

«UR IWBE DS raiLIFPE FAUBS. 19

(1848), Ztf ' P<N^70 (1849% X« Vûix jPeuple (1850), Le Peuple de 1850; ces jonmauz qui tour à tour tombèrent sous les procès et les amendes, trouvèrent en Philippe un collalwratour assidu, infatigable. Puis, quand il lui sembla qu'il était temps d'étendre aux départements une agitation qu'il jugeait bienfiûsante et nécessaire, il partit pour le Mans, où il traYailla à réunir en un seul journal le Qmrrier de Im 8aHhe et le Bonhomme Monceau» Il était attaché à ee journal quand se fit le Coup d'état de Décembre. Présent à Paris le 2, il fit pendant deux jours des tentatives inutiles pour éclairer la graade ville sur la portée du Coup d'état. Ici, permettez-moi de le laisser parler lui* même. Voici oe qu'il écriyait, le 8 Juin 1852, au Bédacteur du Patrioie Savoiden : *Je foB envoyé

* dans le Département que j'avais organisé pour j

* mettre le feu. Déjà sur ime lettre de moi, l'afiaire

* était engagée. Mais pendant que je gagnais la Sarthe,

* en changeant six fois de voiture en vingt-quatre

* heures, l'affidre éclatait à Paris ; la Démocratie assez

* dévouée pourprendre les armes était écrasée. Les

* paysans, levés au son du tocsin, rentrèrent chez eui( ^ à cette nouvelle et mes amis durent ftur ou se constî-

* tuer prisonniers. Plusieurs fiuent transportés, dont

* quelques-ims même n'avaient pas bougé. Pour moi, ^ après des jours et des nuits de marches et d'inquié-

* tudes, je trouvai un asile. Quatre mois plus tard,

* n'entendant plus parler de rien, je rentrai chea moL

* Peu de temps après, on m'expédia du Mans Tarrèté

* préfectoral m'expulsant à jamais de la Franee.'

*' L'exil ne fut pour lui que la lutte continuée. Tant qu'il resta un moyen d'action ou de protestation, il en usage. Arrivé à Londres le 31 Mars 1852, il sa

DISCOURS TBOSOJUCÉa

rattacha à F Union Socialiste. Puis, à Jersey, il prit part à la rédaction de l'Adresse au Penple, qui fut publiée le 31 Octobre, contre la Prodamatiott de r£i&pire. On dH même qoe ces mots de k dernière plunu» : «ioiyer son fusU et attendre Tkemre^ sont de loi ; mai» n'eût-il eu que T honneur de signer cette protestation au nom de tous, et de concert avec Victor Hugo, et avec notre and Pombertaux, que son nom ne s'en trou- "vaait pae moins associé, et d'une manière glorieuse, œtte Ibis encore à THisloiie de la Révolntion.

Vers Novembre de cette même année, fl retonma â Londres. . . .11 défendît dans une assemblée de proscrits de tous les pays, notre ami Anglais le citoyen Julian Hamey. Ilamey fait allusion à ce service dans une lettre qu'Asplet vient de me remettre et que je dois maintenant yous lire. Hamey est retenu au lit par la maladie, et il adresse Fexpressian de ses regrets â la mère et aux amis de Philippe Faure. Voici sa lettre (j) :

!3l la Mlït tt anx 71 mis \ft mon (i)er ^mi iéciié^

Philippe /aurr .

• A peine convalescent d'une maladie grave, je suis frappé et profondément affecte de la nouvelle triste et foudroyante do la mort prématurée de mon î^iuvre et cher ami PhilippeFaure. Jeraimiiscoimie ua frère. Il m'était plus qu'un frère parle sang, il m'était frère par le cœur. Jamaia je n'oublierai son dévoueu.ent généreux prouvé dans le moment du péril, alors que je n'avais que peu d'amis et que mes ennemis étaient nombreux. Je garderai la reconnaissance de sa conduite en cett» occasion» tant que je garderai la faculté du sovroiir. Comme patriote, comme Képublicain, comme SociaSate» comme actif i^dtie de la Bédemption de rHummité, et surtout comB» Yhiterit supportant patiemment ka pdaes de Feaûl, sa eon* ésits piftuni iU mtcwmpb dont ses esneitoTeM daifwtêtet

SUR LA TOMBB DB FHIUPFB 7AUBB.

tes. Son amont et «et boxim «ssidiu pour ta a^fore, maintenant si malheureuse, elle aeule peut dignement les apprécJer. Toutes les sympathies de mon cœur pour elle dans sa solituda

si affligeante.

* C'est encore une amère douleur de plus pour moi d^être iooapable de quitter ma chambre et de ne pouvoir me joindra aux citoyens qui vont payer le dernier tribut aux restes de mon cher amL Toutefois, laissez-moi, par ces faibles mots, témoigner, quoique imparfaitement, mon amitié pour Philippe, et mêler mes larmes aux vôtres.

* Il vécut et travailla pour la Rc publique et il est mort en exil pour la République. L'hommage de ses frères républicains proclame ses mérites et honore sa mémoire.

(Signé) 'JvuAH Habhst.'

Je n'ajouterai que peu de mots. Amis, à ces généreuses paroles de Ilamey.

Philippe revint à Jersey le 3 Août 1854. H y apprit la pToiésâon de compositeur à l'Imprimerie UiriTx&- SSI.I.E. A partir de oe moment il se tint en dehors de toute action politique. Chargé de traduire les articles écrits par Kossuth et qui étaient publiés en français par L' Homme y il s'occupa tout entier de sa double professioD. de comporitenr et de traducteur. Je dois dire qu'à U mute d'nn g^d malheur domestique, sa mére était ▼enne partager son exil, et qn*il lui consacrait tout temps que lui laissait son traTaîl. Il y a quelques moia la proscription nouvelle de trente-teois des nôtrea vint s'ajouter pour lui à tous les tourments de l'exil. L'éloignemeut subit de tant d'amis lui fut on ne peut plus pénible. Vous savez tous avec quel dévouement il était Tenu, Tnn des premiers» défendre Tlmprimerie UviTXS8B^j.B contre les fiireurs payées de la popnlaoa de cette Ue. CSe fot son dernier tribut de généraitè an £iyeur de notre cause. L inaction presque absolue où

DISœURS PRONONCÉS

la suppression de Homme le laissait lui causait un amer chagrin. Témoin et confident de ses déception» et de ses douleurs, je puis tous £re tout ce que le flpec« tade du monde lui fiûsait souffiir. Ardent et généreux il Toyaît se flermer pour lon^mp» Tère des déyonements illustre». — " Nous vivons trop tôt ou trop tard,"^ (lisait-il ; " nous ne sommos pas de notre temps." La mort (cette mort qui l'a Irappé avant-hier, presque instantanément) n'est venue que de là ; et le Docteur Gomet, qui ne l'a pas quitté, tous dira qu'en Philippe» les ardeurs de la fièvre forent entretenue» par l'état douloureux d'un cevreau que des méditations tristes avaient excité au plus haut point.

C'est donc encore une victime que nous pleiu^ons. Amis. C'est une de ces âmes élevées et délicates que la vue des corruptions de notre temps révolte et dégoûte et que la noble passion du bien consume. ToutiTheare, dans sa lettre éloquente, Hamey nous disait r n vécut

et travailla pour la République, et il est mort en exil •'pour la République." Je sais bien, moi, de quelle République idéale il fiit T amant passionné. Je sais bien de quelle cité, encore â venir, il fot le soldat citoyen, n répétait souvent en prenant sa plume de Journaliste» la sublime formule de Ulrich de Hûtten : — * A la Vérité ' par la Liberté, â la Liberté par îa Vérité.* Nul plu» que lui, parmi nous, n'avait le droit d'arborer cette devise ; car cette devise sort tout entière de son âme.

Philippe, avant de laisser ici ta dépouille, il me reste à proclamer sur ta tombe la Yéiité religieuse que noua portions en commun et que nous avona tous deux cherché à servir, chacun selon sa nature f^J . Tes propres pa« rôles me suffiront. Il y a un peu plus de dix ans, nou» étions un grand nombre d'amis autour d'une fosse comme

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