INCIDENT DE PRAGUE
Je ne suis pas fâché de trouver, ici, une occasion qui me permette de réduire, à ses modestes proportions, ce que Ton a nommé, un peu pompeusement, l'Incident de Prague ; il est tout entier dans cette lettre adressée, par moi, à M. Claretie, reproduite par le Figaro, et dans la réponse de M. Claretie, qui avait pris la peine de couper lui-même les ailes de ce perfide canard.
« Cher monsieur Claretie,
« Le l-"" juin, à 9 heures du soir, ayant mis en chemin de fer les artistes de la Comédie-Française, placée sous ma direction provisoire, n'ayant plus aucun mandat à remplir et muni de votre autorisation spéciale, mon camarade M. Boucher, M"*" Bartet, moi et M. Lencht Dorval, notre imprésario, devions donner un spectacle dans chacune des villes ci-après : Gratz, Pesth, Prague, Brun, Zurich et Bàle. Pesth n'étant pas possible, le 3, nous avons joué à Gratz. Dans cotte ville, nous avons eu la bonne fortune de rencontrer un compatriote, (lui nous a mis au courant d'une situation, que nous étions loin de soupçonner. Immédiatement, et avant
même de recevoir aucune défense administrative, nous avons déclaré à M. Lencht Dorval, que nous n'irions pas à Prague.
« Nous vous l'avons télégraphié de suite. La journée du 4 a été employée à voyager de Gratz à Vienne, de Vienne à Brun, où nous jouons ce soir.
« Demain, nous partons pour Zurich.
« Le 6, représentation à Zurich, le 7 ou le 8 à Bàle, et le 9, au soir, nous serons à Paris, très surpris d'un incident que la distance n'a pu que grossir et aggraver.
« Nous comptons sur votre amitié pour donner à cette lettre la publicité la plus rapide. Merci d'avance et bien affectueusement à vous.
« Pour mes camarades et moi,
« F. Febvri:. »
<i Mou cher Febvre,
« Avant toute chose, j'ai déclaré que toute cette histoire était impossible ; que le correspondant avait été mal informé. Je vous ai autorisé, vous, Boucher et M"" Bartetà vous arrêter à Gratz, Pesth, Pnujae, Zurich, Bàle, où la colonie française de ces villes a dû vous préparer, je le sais, un sympalhi(iue et cordial accueil.
« J'ai garanti et assuré, à ceux des journalistes qui m'ont (luestiouné à cet égard, que la repré-
sentation de Prague n'avait pas eu lieu; que c'était Jà une affaire de tact et de cœur, et que j'étais bien tranquille, comme je le suis encore, »
« Les journaux d'hier considèrent l'incident comme étant clos.
« Bien vous,
« Claretie. »
Texte de notre dépêeJte du ^ juin, Hrun.
« Protestons éuergiquement coutre annonce de représentation donnée à Prague. De notre propre mouvement, quand nous avons connu la situation du théâtre de Prague, avons renoncé à paraître dans cette ville, où aucun de nous n'a mis les pieds. »
Quand je relis, maintenant, les dépèches échangées pour cette sotte histoire, et que je vois que des artistes français peuvent aller tranquillement à Berlin, sans que la presse en prenne autrement souci, j'ai le droit de penser que nous n'avons vraiment pas eu de chance.
Tout, dans celte malheureuse affaire, semblait avoir conspiré contre nous : le parti pris des uns, la malveillance des autres, et jus([irà une de nos charmantes camarades, presfjue retirée, (pii, i)ar un oubli, ({u'elle a dû bien regretter, depuis, laissait
échapper ces mots cruels, dans un interview, que j'ai sous les yeux :
a J'ai toujours estimé que notre voyage devait se borner au déplacement de Vienne. J'ai donc tenu bon, lorsqu'on est venu me proposer de jouer à Gralz, Brun, Prague, Zurich, Bàle, le Cas de conscience, livre I[[, chapitre P"" et les Espérances. Ce n'était plus la Comédie-Française; il me semblait naturel qu'étant partis ensemble, nous devions rentrer ensemble à Paris.
« Quelques-uns de mes camarades n'ont pas pensé comme moi. Je le regrette pour eux, surtout s'ils ont joué sur le théâtre de Prague, qui est immense, les modestes pièces, que je viens de vous dire, et dont une seule appartient au répertoire du Théâtre- Français. »
Avouez ([u'il dut nous paraître dur. au retour, de nous voir accablés de la sorte, à moi surtout, qui possède la lettre de l'oublieuse artiste qui consentit à jouer ces modestes pièces et à ne pas reienir avec /(( Conicdie-Franraise, moyennant la forte somme...
Comme elle le dit elle-même, elle ti)it bon. M. LenclitDorval aussi, d'ailleurs, etl'aiïaire ne se lit pas, avec elle du moins, mais bien, avec une émiuenlc arlisic. (jui cul un iiiinuMise succès.
Quant à nu)i. j'ai toujours clr convaiiu'U ([ue la peusée de notre clière camarade avait été mal Ira-
duite; car, elle a trop d'esprit pour s'être mise, aussi ouvertement , en contradiction avec ellemême, en exprimant, un peu tardivement, des scrupules aussi nouveaux que peu justifiés.