lUUR.NAL bUS CUJIKDIEN
Leur fardeau caressait tes vaillantes épaules, Comme un manteau royal, sans les faire ployer.
Pour ton amour de l'art, tâche légère encore, De tout ce qui le sert, serviteur éperdu, Ce travail de la scène, obscur et qu'on ignore, Pour d'autres tu le fis, et leur succès t'est dii !
Le public fapplaudit en eux, sans te connnaitre ; Dans l'arliste qui part, il regrette un plais-'r ; Dans l'ami qui s'en va, nous regrettons un maître, Que nos efforts, en vain, ont voulu retenir !
Quel orgueil de tomber debout, dans la bataille, De la victoire encor te fermer le chemin ? 0 Febvre, ces succès que tu fis à ta taille, Ces bravos ne seront qu'un souvenir demain !
De ton front seulement le masque auguste tombe, Les héros resteront que tu fis triomphants ; D'autres voix les viendront réveiller dans leur tombe. C'est toi qu'ils chercheront, tes glorieux enfants.
Comme le voyageur, au revers de sa route, Avant la lassitude, étant venu s'asseoir. Prête l'oreille encore au bruit du monde. Ecoute Cette clameur du jour monter dans l'air du soir.
Ecoute encor ton nom répété par la foule, Où vibre la tristesse immense des adieux;
JOURXAL D'UN COMÉDIEN 193
Et regarde passer, dans le fleuve qui coule, De tes grands souvenirs le spectre i-adieux ! 'i
0 Febvre, écoute encor la foule qui t'acclame, Cette vibrante mer tressaillant à ta voix ! Les savoures-tu donc, sans un remords dans l'âme, Ces bravos entendus pour la dernière fois !
Ils sonnent dans nos cœurs, comme un glas d'agonie, Et tes derniers lauriers sont pour nous des cyprès. A compter tes succès, oui, ta tâche est finie ; Tu pars trop tôt, pourtant, à compter nos regrets.
A. SiLVESTRE.
Eu écoutant M"*" Bartet pronoucer les dernières prières, que de choses, durant cette minute si longue et si courte; que de doux et tristes souvenirs!.. J'avoue, pourtant, que je serais bien embarrassé de dire si ma pensée, en ce moment, se reportait plus volontiers eu arrière, sur tout ce long chemin parcouru, ou si elle me montrait le présent, c'est-à-dire la liberté de suivre, désormais, en paix, une route dont le but est bien près d'être atteint...
Ce serait de Tingratitude dépasser sous silence la lettre suivante, {|ui uie fut adressée par les ouvriers machinistes et employés du théâtre :
Les ouvriers machinistes et employés soussignés attachés au Théâtre-Français, à M. Frédéric Febvre, Sociétaire de la maison de Molière.
« Monsieur Febvre,
« Après une carrière laborieusemeDt remplie, vous allez nous quitter; nous perdons, en vous, un défenseur, qui soutenait le droit de la justice, en protégeant les petits.
« Avec ces sentiments innés en vous, monsieur, vous nous inspiriez à tous le respect, l'estime, la reconnaissance, que mérite l'homme de bien.
« Permettez-nous de vous exprimer, collectivement, tous nos regrets d'une séparation bien pénible.
« Puisse, dans l'avenir, la persoune autorisée à vous succéder s'inspirer de vos bons sentiments à notre égard.
« Salutations très respectueuses de vos reconnaissants et dévoués. »
{Suicenl les siynalares.)
De tous les témoignages de regrets qui m'ont été adressés, celui-là n'est pas le moins précieux I
Pendant la représentation, Dumas vint me serrer la main; et, c'est avec une vive émotion que je vis M. Doucet monter à ma loge.
JOUn.XAL UL'N COMEDIEN 195
Dans uu long embrassement, il me fut eufm permis de donner à celui à qui je dois tant, pour ne pas dire tout, l'expression de mou inaltérable reconnaissance.
La salle était des plus brillantes; et, les preuves de sympathie, que voulurent bien me témoigner les spectateurs et les artistes, m'ont laissé un souvenir que je conserve précieusement.
Quand je pense qu'il y a eu des sociétaires qui ont donné plusieurs soirées de ce genre... j'admire, sans l'envier, cette force de caractère, ce peu de nervosité.
Le public ne se doutera jamais des émotions, de la peur effroyable, éprouvée par M"*" Lavigne et ce bon Dailly, aux répétitions et à la représentation des Précieuses Ridicules.
M"*' Yvette Guilbert, elle-même, ne put se retrouver qu'à sa seconde chanson.
Galipeaux essayait de faire bonne contenance ; mais, dit-on, les poltrons chantent, quand ils ont peur.
11 est vrai (fue, quand ils chantent, méiue dans ces conditions, comme M'"" Ïhuillier-Leloir, le public a peine à croire à cette terreur des artistes... lui, surtout. (]ui les couvre de ses bravos !
Mon vieux camarade Coqueliu était venu, tout exprès, à Paris pour me prêter son précieux concours.
Mercredi 7 juin.
Banquet organisé par mes camarades, réunissant toute la Comédie-Française chez Ledoyen.
Le menu avait été agrémenté très spirituellement, par Alb. Lambert, d'un portrait de moi dans la Seiglière, rùle du marquis. Truffier avait composé des vers coquets et pimpants comme leur auteur.
En dehors de la comédie, il n'y avait que M'"« Febvre, MM. A. Silvestre, Maréchal, Cadol, mes deux vieux amis.
Le menu se composait de :
Casserolettes de riz de veau à la Diderot.
Filets d'agneau à la Richelieu.
Poulardes Don Salluste.
Langoustes à la Clarkson.
Petits pois de Séville.
Haricots verts.
Bombe à la de Guise.
Gaulïrettes.
Cerises de l'Ami Fritz.
Corljeilles de iVuits, etc., etc..
Au dessert, ce fut M. Claretie qui prit la parole et voulut bien m'adresser le discours que je reproduis ici :
« MoD cher sociétaire,
« On a beau dire que les adieux sont touchants, émouvants, inoubliables, ils sont toujours tristes ; c'est pourquoi je ne veux pas, une minute, penser que nous sommes réunis ici pour ajouter une émotion; et, puisque nous allons à Londres, dans quatre jours, un Fareuell à votre éclatante représentation de retraite 1
« Je me dis, simplement, que vos camarades se sont groupés autour de vous, pour vous donner un témoignage d'alïection et de regrets. Je lève mon verre, en leur nom, pour porter votre santé. C'est, je crois, ce qu'il y a de moins triste, déplus consolant et de plus cordial.
« Vous avez été, pour la maison de Molière, un collaborateur précieux; aujourd'hui, vous êtes sou Ilote- Un long discours ressemblerait à ces harangues académiques, où dans l'éloge le plus convaincu, se glisse toujours quelque chose de funèbre : c'est pourquoi, mon cher sociétaire, je veux éviter tout ce qui pourrait donner à ce toast d'un jour d'été, une apparence de discours; et, si j'avais cédé à ma simple iiis[)i ration, je vous aurais tout uni meut dit un grand et profond merci, dans un alïectueux serrement de main.
« Mais non, ce ne serait pas assez; nous avons
beau être en famille, autour d'une table, dont la nappe blanclie ne ressemble guère au tapis vert du comité, l'administrateur ne peut pas oublier qu'il parle à l'artiste éminent, à qui le théâtre doit vingtsept années de glorieux services, et qu'il parle d'uu comédien hors de pair à des nouveaux venus, dont votre existence d'art et de labeur doit servir d'exemple.
« Vous m'avez souvent dit que vous étiez fort ému, lorsque vos succès du dehors vous ouvrirent les portes de ce grand théâtre, où veulent entrer tous ceux qui n'y sont pas et où, parfois, se plaignent de rester ceux qui y sont.
« On peut dire de ceux-ci qu'ils se plaignent que la mariée soit trop belle, j'entends que la comédie soit trop bonne; vous aviez devant vous, en 1866, au moment de vos débuts, Leroux, Delaunay, Dressant, Lafontaine, et M. Garraud, votre vieux camarade du Havre, à qui j'envoie de loin un souvenir qui lui ira au cœur.
« Vous avez attendu, vous avez patienté, vous avez travaillé.
« Une de vos camarades vous disait d'un ton narquois, aux premières répétitions : « Nous ne « sommes plus ici au Vaudeville, monsieur » ; vous vous contentiez de sourire; et, comme plus d'un ou plus d'une, que j'aperçois ici, vous prouviez tout
JOURNAL iriLN COMÉUIEN 199
doucemeut que la vérité, la simplicité, le pittoresque élégant, la vie moderne sont aussi du domaine de la Comédie-Française.
« J'ai eu un grand plaisir, hier, en relisant les articles, que je vous consacrais, eu ce temps-là : je n'ai pas été mauvais prophète. Toujours je louais, dans la 'multiplicité et la variété de vos rôles, l'art des transformations uni à la conscience de vos recherches; et, à chaque feuilleton, les mêmes mots revenaient sous ma plume : perfection, vérité, simplicité dans les moyens, puissance dans les résultats.
« Je ne savais pas encore, qu'à tous ces dons de nature, vous ajoutiez, à un degré admirable, un autre don de volonté, celui du travail ; on n'est pas un comédien de la Comédie-Française, sans travailler infiniment, sans travailler sans cesse.
« Là encore, vous avez été un exemple pour les jeunes acteurs qui vous ont suivi; j'en sais beaucoup qui vous envient. Je voudrais en trouver quelques-uns qui vous imitent.
« Les jeunes gens, qu'ils me permettent de le leur dire, n'ont pas mangé d'un mets très coriace, mais très sain, qu'on ne nous a pas servi, aujourd'hui, et dont nous avons eu notre portion, autrefois, je veux dire la vache enragée! La vache enragée n'est pas une nourriture ; mais, c'est un apéritif ; elle donne, à la fois, pour plus tard, l'appétit et du talent.
200 JOLT.N'AL D'UN COMKDIEN
« Vous eu avez eu votre part et vous l'avez gaiemeut dévorée, avec cet esprit alerte et résistant, que vous avez apporté à toutes vos entreprises.
« Et c'est ainsi qu'à un âge, où l'on reste militant, vous pouvez vous retirer, ayant joué près de trois cent rôles, c'est-à dire plus de mille actes, interprété quatre-vingt-seize auteurs, et appartenu à onze théâtres, sous dix-neuf directeurs.
« De ces directeurs-là, c'est le dernier qui est resté votre administrateur, après avoir été votre critique, et qui vous remercie, au nom de l'art dramatique et au nom de la Comédie-Française. Vous êtes las, dites-vous de tant d'années de labeur, et vous avez des appétits de repos et de voyage. Vous avez voulu reprendre votre liberté, jouir d'une indépendance bien gagnée !... J'ai fait de mon mieux pour vous retenir, et je n'oublierai jamais quel collaborateur précieux vous avez été sur la scène, et à l'avantscène; vous aviez le goût, la curiosité, le sens de la vie, et cette qualité, qui semble secondaire au tiiéàtre, et qui est une vertu, la ponctualité.
« Etre un grand artiste à ses heures, c'est bien ; être un grand artiste, à heure fixe, c'est inappréciable! Vous aviez aussi une qualité ({ui me plaisait : la sympathie pour les petits.
«Moi seul puis savoir combien de fois vous avez plaidé, auprès de moi, la cause de vos plus humbles
collaborateurs. Vous eu ont-ils tous su gré ?.. Je veux le croire. Dans tous les cas, après le plaisir de faire le bien, il y eu a un autre un peu plus amer, mais, délicieux aussi, c'est celui de faire des ingrats.
« Ingrat vous ne l'avez jamais étépour cette grande maison, qui vous a donné la gloire, mais, à qui vous avez donné, vous, vingt-sept ans de votre talent supérieur et de votre labeur vaillant.
«Vous lui devez bien quelque chose, sans doute; mais, elle vous doit beaucoup et c'est en son nom que je salue, avec tristesse, votre départ prématuré.
« Ce n'est pas sans une profonde mélancolie que je vois s'éloigner de la scène, quils ont illustrée, les meilleurs et les plus glorieux. Je sais bien que le public se crée à lui-même des auteurs et des acteurs nouveaux ; mais, ce ne sont pas les nôtres, ce ne sont pas ceux de notre jeunesse,
«On a toujours une tendresse pour les pièces et les comédiens de ses vingt ans.
«Il ne faut pas, du reste, tomber dans le défaut que nous reprochions à nos aînés et croire ou dire que tout (luit avec nous; cha{{ue année nouvelle a sou printemps. Il y a des printemps aigres, des printemps frileux, des printemps glacés; mais, c'est le printemps ! Ktccs printenii)S-là aui-ont knir moisson à l'automne.
«Vous avez, mon cher Febvre, la co(iuetlerie de
quitter le champ avant l'hiver, vous comptez une jolie gerbe de succès; mais, vous avez voulu acquérir et emporter nos regrets. Vous aviez tant de succès encore à nous donner, avant de nous dire adieu ! Mais, encore une fois, je ne veux pas attrister ce matin de fête, et je vois encore M""' Febvre, pleurer d'émotion aux vers touchants de mon ami Silvestre. Nous ne sommes pas ici pour verser d'autres larmes que celles du Champagne. Je crois bien que vous regretterez, plus d'une fois, la maison ; votre Administrateur vous regrettera toujours. Si j'insistais, nous nous attendririons et je ne veux que porter votre santé, au nom de tous.
« Au nom de tous, je bois à vous et au souvenir des vingt-sept années que vous avez données à la
Comédie- Française.
« J. Claretie. »
Après ce discours, qui m'avait vivement ému, et dont je remercie encore mou cher administrateur et ami Claretie, je me levai, à mon tour, et répondis eu ces termes :
« Mesdames, messieurs, cliers camarades,
« Je ne saurais vous dire combien je suis llatté, et doucement ému, en voyant réunie cette brillante assemblée d'artistes, dont j'ai eu si souvent l'honneur d'être le collaborateur.
« Merci, d'abord, à notre cher administrateur, des touchantes paroles qu'il vient de m'adresser, et dont je conserverai toujours le souvenir.
« Merci à vous tous, chers camarades, d'être venus me serrer la main, une dernière fois, le soir de ma représentation de retraite.
« Ce serait, vraiment, trop d'ingratitude, si j'oubliais de remercier, aussi, mon ami Silvestre, qui, en écrivant les vers qui m'ont tant ému, a fourni à ma gracieuse camarade, M"" Bartet, l'occasion d'un succès nouveau.
« En me reportant à mes débuts, il me semble quec'était hier ; je constate, avec tristesse, quebeaucoup de ceux qui ont bien voulu m'accueillir, à l'arrivée, sont absents, hélas ! à l'heure du départ.
e. Que de belles soirées; que de travaux intéressants, pendant le cours de ces trop rapides vingtsept années ! Chaque fois qu'un de nos illustres camarades disparaissait, quelque grand que soit le vide qu'il laissait après lui, on serrait les rangs, et telle est la force de vitalité de notre chère maison (où nul n'est indispensable !) qu'elle continuait sa route glorieuse, fière du passé, honorant ses morts, mais, ouvrant aux jeunes tous les chemins de l'avenir !
« Ce n'est pas sans regrets, croyez-le bien, mes chers camarades, ce n'est pas d'un cœur léger, que
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je me sépare de vous ; mais, il faut bieu se l'avouer, dans cet art tout de jeunesse et de passion, alors qu'il est si difficile de conserver une réputation intacte, alors qu'on sent, avec les années, que si la couception est plus sûre, les moyens d'exécution ne sont pas toujours à la hauteur de la volonté, on réfléchit mûrement, et, soucieux de sa dignité, ou se dit qu'il est sage de préférer entendre dire : Déjà... que ce mot cruel : Eufin !...
« Quelqu'un a dit, en parlant de moi, un parrenu ! Oui, messieurs, un parvenu... et jeu suis doublement fier; car, parvenir, dans cette noble maison, c'est réussir deux fois !
« Je ne veux pas dire, cependant, que si ma carrière était à recommencer, je suivrais la même route; nou certes !
1 Car, prendre par le théâtre Beaumarchais pour arriver rue Richelieu, n'est pas le chemin le plus court et le plus facile... et, si les années passées, dans onze théâtres, à jouer de pâles et jeunes seigneurs sans importance, je les eusse employées à faire mes études au Conservatoire, j'y aurais appris, de bonne heure, cette grammaire de l'art, que rieu ne saui-ait remplacer; car, seule, elle donne au comédien cette qualité maîtresse : le style !...
1 Mais, grâce à la haute bienveillance de M, Camille Doucet, auquel je suis heureux d'adresser ici
l'expression de ma profonde gratitude, il m'était donné d'entrer dans ce beau théâtre, auquel je n'avais jamais osé songer, et d'y apprendre au contact des maîtres, dans un travail de chaque jour, ce qui me restait à apprendre... c'est-à-dire tout!
« Je termine, messieurs.
a Je vous suis reconnaissant d'avoir fait revivre cette bonne et fraternelle tradition, qui consiste à ne pas se séparer, après tant d'années passées ensemble, sans se serrer la main et se dire un dernier adieu !
« Grâce à cette réunion familiale, il m'est permis d'emporter, dans la retraite, le souvenir de cette heure inoubliable, où, en vous disant encore merci du meilleur de mon cœur, je puis vous assurer de mes sentiments les plus affectueux et les plus dévoués.
« Je bois à la Comédie-Française, à ses succès, à sa prospérité, à notre cher administrateur, à notre éminent doyen, à mes belles camarades, et à vous tous mes chers amis.
« ï. Fi:i5VRE. s
Enfin, pour éviter, comme le disait M. Claretie, de tomber dans une note trop attendrie, mon cher camarade Coquelin cadet prononça le petit discours que voici :
« Mon cher Febvre,
« C'est comme médaillé militaire, au uom de l'armée française, que je demande à te porter un toast tout spécial, pour la façon, remarquablement pittoresque, dont tu as joué les colonels et généraux à la Comédie-Française.
« Tu as toujours réussi dans ces rôles, où tu étais parfait, ce qui ne t'empêchait pas d'être excellent dans les autres : élégance, bonhomie, finesse, émotion, bravoure, lu avais tout, et, à chaque bataille des premières, tu as toujours mérité d'être porté à l'ordre du soir. On ne pouvait pas dire de toi : « mort au champ d'honneur », mais, « vécu au champ d'honneur y, ce qui vaut mieux.
« Après t'avoir applaudi, dans tes soldats si charmants et si vrais, tous les spectateurs demandaient l'Annuaire au café du Théâtre... ça, c'est le succès !
« Je te devais donc ce toast militaire, mon cher Febvre. Je porte mon verre devant toi, comme on porte les armes à un victorieux.
« Et tu me permettras de terminer par un de ces jeux de mots, que tu as tant cultivés et tant aimés.
< M. Carnot pouvait dire, quand tu jouais un rùle de soldat : « Allons, je suis tranquille, l'honneur de
« l'armée sera bien représenté, ce soir, au Théâtre- « Français : le général Febrre ij est. » 1 Je bois à toi, mon ami Febvre.
« Cadet. »
Quatre jours après, nous partions pour Londres, où la Comédie donna des représentations au Drury- Lane, sous la direction de M. Grau et désir Augustus Harris.
Le 1"' juillet, je n'appartenais plus au Théâtre- Français. Le prince de Galles eut la bonté de me recevoir en audience privée : ce qui me permit, en prenant congé de Son Altesse, de l'assurer de nouveau de ma gratitude pour toutes les marques de haute bienveillauce que j'avais reçues de lui.
Laissant, après moi, la Comédie continuer ses représentations, je rentrai à Paris ; car, avant de prendre un repos bien gagné, il me fallait encore préparer le travail d'une tournée d'Europe, que je devais entreprendre, le 1:2 octobre de cette année.
La dernière représentation, où j'aurai eu l'honneur de paraître avec la Comédie-Française, aura été le Marquis de la Seigliè)-(> sur la scène de Drury- Lane.
Le nombre des ministres ({ue, comme membre du comité, il m'aura été donné de saluer, à chaque
208 JOURNAL DUN COMKUIEN
nouvel an, est si considérable que, pour les compter, j'avais imaginé de déposer, après chaque visite, un de mes gants dans une caisse. J'ai dû reuoncer à ce moyen, pour deux raisons : la boîte devenait insuffisante, et mes appointements y eussent passé. L'une de ces éphémères Excellences déplorait, un jour, devant moi, l'abus des représentations données en province par certains sociétaires.
— De tout temps, lui répondis-je, cet abus a existé; seulement, autrefois, il n'y avait pas de chemin de fer, et certaines escapades qu'on voit se produire, maintenant, se seraient trouvées empêchées, jadis, par la difficulté des distances à parcourir... mais, aujourd'hui, que voulez-vous faire?
— Quand un sociétaire a répété jusquà 4 heures, et, qu'en quittant son théâtre, il prend un train qui le conduit à Rouen, je suppose, où il donne uue représentation encourant, le lendemain, il est à son poste, à heure fixe... L'administrateur général ne peut cependant pas attacher un gendarme à la personne de ces quelques artistes poussant, plus loin qu'il ne convient, l'amour de la locomotion.
En dehors du succès, que va donc chercher ce comédien en déplacement continuel ? — l'argent. Mais, si le Tliéàlre-Français payait ses comédiens comme il convient, c'est-à-dire si ces sociétaires, doat le sort est si envié, et dont la véritable situa-
tion est inconnue du public, au lieu de travailler pour nourrir une nuée de parasites, dont le nom n'a aucune signification sur l'affiche et qui ne doivent d'appartenir à la maison, ou des'y maintenir, que grâce à de banales sentimentalités ou de hautes protections; si ces sociétaires formaient une compagnie ne comprenant que des associés, c'est-à-dire supprimant les pensionnaires; si ou n'admettait plus que des intéressés, tous les petits emplois seraient tenus, à tour de rôle, par des artistes de talent, ayant tout intérêt d'offrir, aux auteurs et au public, une belle et bonne distribution.
Le résultat, alors, est facile à prévoir, puisqu'il permettrait de diminuer un budget, qui est arrivé au chiffre rondelet de (li.r-scpt cent mille francs, chiffre où les pensionnaires, au nombre de vingtneuf, figuraient, au l"'" janvier 1886, pour une somme de deux cent douze mille sept cent trentetrois francs.
M'"" Léonide Leblanc y était inscrite pour six mille francs; mais, il est bien évident que l'engagement de cette artiste est une fantaisie, dont on ne peut rendre l'administrateur responsable...
En 1887, pensionnaires, cent soi.r(nile-doiize mille francs.
En 1888, cent cin<inantr milli' fraiirs.
T. II. I i
Si le chiffre diminue, c'est grâce à l'entrée dans la société de certains pensionnaires, devenus sociétaires.
Vingt-huit sociétaires touchaient, de leur côté, 232.000 francs, ce qui donnait le total respectable de trois cent quatre- ringt-denx mille francs. Je passe sur le chapitre indemnités, toilettes des dames, qui est arrivé tout doucement à 00.463 francs.
Et tout cela tient à une seule raison, l'encombrement excessif des cadres.
Notez que je me suis arrêté à l'année 1888 et que, depuis, l'administrateur, débordé par les recommandations de ceux-ci, les protections de ceux-là, voit avec stupeur la troupe s'augmenter sans cesse, pendant que s'accroît la rotondité d'un budget, qui est un danger permanent, en face des fluctuations de la politique et de l'imprévu des événements.
Il est aisé de se rendre compte qu'alors que la Comédie n'aurait plus, pour la servir, que des coassociés, c'est-à-dire des intéressés à ses succès, à sa prospérité, il deviendrait beaucoup plus difilcile, à ceux qui prnthjent sans bourse (fclier, de faire admettre leurs protégés comme sociétaires qu'au titre de pensionnaires.
Et la pension, me dira-t-on ?... Mais, puisque, depuis quelques années, par une tolérance dont l'usage semble avoir constitué un droit, les peu-
JÛUILNAL bUN COMÉDIEN 211
sionnaires touchent égalemeut une pension, de ce côté, il n'y aurait rien de ciiangé que ceci : l'observation du décret de Moscou.
L'intérêt particulier primé par l'intérêt général, voilà quel devrait être le mobile de cette république aristocratique; mais, hélas! si le résultat, à la fin derannée,peut paraître un peu minime à certains, d'autres, plus habiles, grâce à l'exploitation de congés prolongés... ayant prévu ce maigre résultat, se sont assuré des bénéfices, qui leur rendent très supportable l'audition du rapport de fin d'année. — De là, une certaine indifl'érence en matière administrative... 7/s laissent faire... et, à mesure que le nombre des artistes grossit le tableau de troupe et augmente les frais, les sociétaires consciencieux, les vrais serviteurs de la maison, voient les bénéfices devenir, pour eux, de plus en plus aléatoires...
Si la besogne se faisait en commun, il serait bien plus dilllcile aux irréguliers de s'échapper, de courir la province ou l'étranger, étant retenus par un service qui rendrait nécessaire la préseace de presque tous les artistes, n'ayant plus derrière eux de pensionnaires pour les suppléer.
Ce qui ne supprimeraitpas, pour cela, les congés réguliers, qui seraicntdonués, mais, ^/ lourde rôle, sans que le service puisse en soulïrir, ou (juc le
public soit exposé à certaines distributions, que seul le soleil peut faire éclore !
Dans ce nouveau mode gouvernemental, l'administrateur serait délivré de cette responsabilité des engagements, se trouvant en face deson comité, et, par cela même, pouvant se soustraire à toutes les influences.
En relatant, ici, ce projet de réformes, je nai aucune illusion; mais, peut-être, les jeunes qui, bientôt, vont être les maîtres, comprendront-ils qu'il est temps de faire passer l'intérêt de la maison avant le leur. Je le souhaite. Ils sont sur un terrain qu'il faut ensemencer de nouveau et où il ne faut pas que les jeunes pousses vivaces s'étiolent à l'ombre de ce qui a été ou qui est bien près de n'être plus...
Le temps est passé, où M"' Clairon reparaissait à la Comédie, quarante années après sa sortie du théâtre; et, comme je l'ai dit, ce n'est pas en fouillant éternellement dans le passé, si glorieux qiCil soit, que Ion préparera l'avenir.
Avant de clore ces souvenirs par un tracé rapide de mon voyage eu Europe, j'éprouve le besoin de dire quelques mots de ce foyer de la Comédie- Franraise, que tant de grandes et nobles figures, de hautes personnalités ont honoré de leur pré- S3nce.
Autrefois, pour être admis dans ce salon, il fallait être présenté par l'administrateur ou le semainier de service. Tout cela a bien changé, avec les abonnements du mardi et du jeudi ! Autrefois, le visiteur ne se présentait jamais qu'en habit... Les mœurs démocratiques ont amené un certain relâchement dans la tenue des familiers de la maison, et c'est grand dommage !
Car, il faut bien le dire, les comédiens qui nous ont précédés ont été plus favorisés que nous.
Ils avaient sous les yeux des modèles de tenue et de correction, dont l'enseignement manque à la génération actuelle ; et j'imagine, sans être excessif, que les soirs où MM. de Richelieu, de Duras, d'Aiguillon, etc., etc.. j'en passe et d'illustres! que les soirs où ces grands seigneurs rendaient visite aux comédiens, ceux-ci ne pouvaient que gagner à cette aristocratique fréquentation.
Maintenant, sauf quelques exceptions, il faut que l'artiste reconstruise de chic, comme on dit à l'atelier, ce que pouvait être un grand seigneur, au siècle dernier.
Un soir, pendant les plus dangereux moments de la Terreur, un vieux gentilhomme, qui adorait le foyer de la Comédie et qui risquait sa vie pour y venir passer quehjues instants, choqué de voir un des artistes lui parler lo chapeau sur la têle, et du
ton de la plus mauvaise compagnie, lui dit ce mot exquis :
« Pardon, monsieur; mais, jene saurais supporter que vous me parliez ainsi, maintenant que tous les hommes sont égaux ! "
Je me souviens d'avoir fait les honneurs de ce foyer à Sa Majesté l'empereur Alexandre, le père du souverain, que pleure, en ce moment, l'Europe entière.
— J'ai en Russie, me dit Sa Majesté, un beau théâtre; j'aide bons artistes... puisqu'ils viennent de France ! mais, un salon comme celui-ci... je l'avoue... je ne l'ai pas !
Alors, montrant au Czar les portraits qui nous entouraient, je répondis :
— Ce qui fait. Sire, que ce foyer est unique, et que cette galerie de portraits est notre gloire : c'est qu'en regardant les copies, nous avons l'orgueil de penser que la Comédie a possédé les originaux.
— C'est juste, monsieur, répondit l'Empereur; et, comme il me priait de le faire sortir, en évitant la foule des curieux, je le fis descendre par l'escalier de l'administration.
Pendant qu'on allait chercher un simple fiacre. Sa Majesté entra chez M'"" lîray, alors concierge. Voyant que l'Empereur avait tiré de sa poche un
cigare, la pauvre femme avait vivement allumé uue bougie, qu'elle tendit au souverain...
Mais, trop émue... son bras, agité de mouvements nerveux, rendait inutiles ses bons offices.
Le Czar, en souriant, prit lui-même le flambeau et, après qu'il eut allumé son cigare et donné un double louis à la malheureuse femme, désolée de sa trop respectueuse maladresse, il me remercia et s'engouffra dans le modeste véhicule...
J'eus l'honneur de servir de chevalier, dans ce même foyer, à Sa Majesté la reine de Danemark, et à Son Altesse la princesse de Galles, à l'archiduc Maximilien, à don Pedro, empereur du Brrsil, aux grands-ducs héritiers de Russie, au prince d'Hohen lohe, alors ambassadeur à Paris, à toute la légation de Chine, au grand-duc de Saxe-Weimar, à Lord Lyttou, ambassadeur d'Angleterre, à la marquise de Salisbury, à M. de Nigra, ambassadeur d'Italie, àM. Carnot... et, ne voulant pas être irrespectueux, je n'ose ajouter et cœtera.
Parmi les compositeurs de musique, nous avions la bonue fortune de compter, au nombre de nos fidèles, MM. Auber et Gounod.
Je me souviens que, le jour du convoi de Rossiui, ou donnait MatlciituiscUc de BcUe-lslc; M. Auber
216 JOUllNAL DU.N COMÉDIEN
s'était tenu toute la journée debout; aussi, le voyant descendre sur la scène, je fis signe à l'huissier d'approcher un fauteuil.
— Merci, me répondit-il.
— Mais, vous devez être fatigué, cher maître.
— Moi, pas du tout; et, il ajouta : Je recommencerais tout de suite !
Le matin, pendant la cérémonie, il avait dit à M. Perrin :
— Dites donc, Perrin, c'est moi qui suis le plus vieux de tout ce monde-là... Je crains fort d'être venu ici pour la dernière fois... en amateur !
Ce à quoi M. Perrin avait répondu :
— Oh! maintenant que vous n'êtes pas mort... vous n'avez plus de raisons pour mourir... Dieu vous a oublié...
— En pareil cas, c'est le seul de qui Toubli soit un bienfait... c'est égal... je suis bien vieu.x !...
Mais, tout à coup, regardant autour de lui, il ajouta :
— Ambroise Thomas a bien mauvaise mine !
— C'est vrai, répondit M. Perrin, il me paraît changé !
— Oh ! il a toujours été changé, repartit l'auteur du Domino noir...
Quand on vint annoncer à Auber la mort de
Meyerbeer, après un instant de silence, il murmura :
— Grande perte 1... il avait un frère qui faisait de bien mauvais opéras-comiques !... Allons ! c'est le tour de ce pauvre Rossini !
C'est encore lui qui, sollicité d'entendre une jeune pianiste, et s'étant endormi pendant qu'elle jouait une interminable symphonie, disait en s'éveillant :
— C'est très bieu, mademoiselle; mais, vous avez joué la première partie avec beaucoup plus de brio et de force que la seconde.
Et, comme le papa de la jeune virtuose essayait de protester :
— Mon Dieu, cela s'explique, ajouta M. Auber, elle était bien plus jeune pendant la première partie !...
C'est au foyer de la Comédie que j'ai entendu raconter ce mot charmant de Rossini à Meyerbeer :
Tous deux se promenaient dans les couloirs de l'Opéra, ou donnait Robert le Diable. Tout en marchant, Meyerbeer prêtait une oreille complaisante aux sonorités de l'orchestre.
Comme il se plaignait à Rossiui d'être mal portant, l'auteur du Barbier, qui avait remarqué les distractions de son illustre collègue, lui répondit :
« Je crois ({ue vikis vous écoulez trop ! »
218 JOURNAL D'UN COMliDIEN
M. Aubert demandait, un soir, à la Comédie- Française, à un jeune prix de Rome, de mes amis :
— Etes-vous républicain ?
— Mon Dieu, cher maître, répondit le lauréat, qui allait partir pour la ville éternelle, je n'ai pas d'opinion politique !...
— Ah!... Eh bien, fit l'auteur de la Muette, il ne faut pas être républicain ; l'art est d'essence absolument aristocratique : et puis, sous la République, les subventions sont toujours menacées...
A propos de subventions, je lis, dans des notes du temps, ce passage assez curieux :
La suppression des jeux dans les maisons publiques (21 décembre 1837) a privé les théâtres royaux d'une partie de leurs subventions. On prélevait sur la somme de 1.100.000 francs, un douzième pour les théâtres et l'administration de l'hospice des Quinze-Vingts.
Dans ces mêmes notes, je transcris, également, ce renseignement :
12 janvier 1790, la municipalité de Paris ordonne qu'on n'entrera plus au théâtre de la Nation avec cannes, parapluies, bâtons, épées.
Le premier vestiaire de la Comédie-Française fut confié à M^"-' Seveste, la mère dEdmond et Jules
Seveste, directeurs des théâtres de la banlieue de Paris, et parente de ce pauvre Seveste, lartiste de la Comédie-Française, blessé mortellement eu 1870, et qui mourut dans ce foyer de la Comédie- Française, jetant un long et triste regard sur la croix de la Légion d'honneur que lui avait méritée sa belle conduite, et que la main de ses camarades avait pieusement attachée au pied de son lit.
Un soir, M. de Rémusat nous conta ceci : Les comédiens français avaient prié M. de Rémusat de se plaindre à l'Empereur de labus des entrées de faveur des fonctionnaires.
Napoléon V répondit en s'inscrivant pour Irî.OOO francs, en augmentation du prix de sa loge, donna l'ordre que toutes les personnes attachées au gouvernement eussent à imiter proportionnellement son exemple. La recette éprouva une élévation de 80,000 francs pai- année.
Si M. le président (h» la Républi({ue. dans sa sollicitude, voulait un jour i)arcourir la liste des personnages officiels qui jouissent gratuitement du plaisir d'applaudir les comédiens de la rue Richelieu, peut-être le souvenir de Napoléon lui inspirerait-il un généreux mouvement
Peut-être aussi les ministres, de leur côté, sui-
22a JOURNAL DUN COMKDIEN
vraieut-ils cet exemple, qui amènerait uue sage et utile réforme.
On ne parlait jamais politique au foyer ; on y
jouait aux échecs La politique, sauf de rares
exceptions, est un terrain peu profitable aux comédiens qui ont voulu manier cette arme à deux tranchants.
Que de fois ne m'a-t-on pas raconté que Michelot, un célèbre sociétaire, ayant posé sa canditature au club des artistes, comme candidat à l'Assemblée nationale, un journaliste de l'époque imprima : Oii ne dit pas pour quel emploi.
Pendant les derniers jours de l'Empire, nous avions un vieil habitué qui faisait notre bonheur, eu nous racontant toutes sortes d'anecdotes, et qui savait beaucoup de choses relatives au théâtre.
C'est par lui que j'ai appris que le premier transparent, moyen de publication si fort en vogue de nos jours, avait été inauguré par l'Ambigu, en octobre 1834, avec un drame dont le titre était le J uif- Errant !
C'est ce même amateur qui, au lendemain du succès d'une pièce, qu'il eût mieux valu que la Comédie-Française ne jouât pas, me mettait sous
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les yeux ces quelques lignes d'un célèbre critique :
« Un succès, obtenu à la Comédie-Française, contre les principes, est pour la littérature une calamité publique.
« Le plaisir est resserré dans les entraves de la vraisemblance. L'art exerce une police sévère sur toutes les jouissances qu'on éprouve, et l'on ne doit s'y livrer aux mouvements les plus violents du cœur qu'avec l'approbation de la raison et du bon sens, r.
Mais, mon Dieu, qu'il serait donc difficile de faire admettre cette théorie à l'auteur qui fait le maximum, alors môme que son ouvrage serait une calamité publique !
Je demandais, un jour, à M. Perrin, qui, le matin même, avait eu une violente discussion avec une artiste, dont le talent est de beaucoup supérieur à l'esprit :
— Mais, pendant qu'elle vous accablait d'injures, que faisiez-vous, cher administrateur?
— Je la regardais vieillir, me répondit-il !
Le docteur Ricord venait, quelquefois, bavarder avec nous, pendant les entr'actes ; et, puisque je parle du célèbre spécialiste, un jour, voyant entrer dans sou cabinet uu vieillard âgé de plus de quatre-vingts ans :
— Et d'abord, avant tout, monsieur, mes compliments 11! dit-il au visiteur.
Comme il se rendait, un soir, à une fête où il était prié, le domestique qui lui retirait son pardessus dit au docteur, le prenant pour un artiste, grâce à son visage soigneusement rasé comme celui d'un comédien :
— Monsieur vient pour la soirée ?
— Naturellement !
— Monsieur joue dans la petite pièce ? Comprenant l'erreur du valet :
— Non, mon ami, répondit-il, je ne joue pas ce soir, moi ! Je n'interprète jamais qu'une seule et même pièce : Le jeu de l'amour et du hasard !
Parmi les hôtes assidus de ce foyer, venait quelquefois un général très en vue, qui, entre deux entrées, nous en contait une bonne, comme disait Villemessant 1
Ce galant militaire avait pour amie une demimondaine très jalouse ; rencontrant son ami le duc de G..., il lui lait part de son embarras et de ses craintes :
— Olil je suis bien ennuyé, mon cher duc. donne-moi un conseil... Quand la petite va savoir
que ma femme est dans im état intéressant, que lui dire ?
— Dis-lui que c'est de moi ! répondit le duc.
C'est ce môme général qui, doué d'une rare philosophie, en matière de fidélité conjugale, proclamant lui-même ses infortunes, disait, un soir, en soupant, à un de ses collègues du club :
— Mais, dis donc, toi aussi, tu as été l'amant de ma femme ?... Inutile de nier, je le sais.
— En tout cas, répondit l'ami, je l'ai su avant toi, et je ne t'en ai jamais parlé, moi !
Parmi les amis de la maison, un médecin de talent, doublé d'un excellent homme, le docteur Firmin, ne venait jamais nous dire bonsoir, sans nous apporter une anecdote, un trait de caractère, ou une répartie amusante.
C'est lui qui nous contait cette particularité, que Léon Pillet, alors qu'il était directeur de l'Opéra, avait acheté à Richard Wagner le livret du Vaisswu fanlônie, mais ([n'il avait confié le soin d'en écrire la musi([iie à Dietch 1
Ce souvenir de l'Opéra me ramène à un de nos plus fidèles, Gounod.
(juand il venait, on man([uail toutes les entrées;
s'il se mettait au piauo, les entr'actes duraient plus longtemps que les actes ; quel charmeur I
Le vrai bonheur, c'est quand il montait dans ma loge, fumer sa pipe, tout eu causant :
Quelle joie de l'entendre parler de Mozart, sou Dieu! Quelle facilité d'élocutionl Une fois bien parti dans son sujet, c'était exquis de l'écouter... Jamais une tournure de phrase Ijanale, jamais un lieu commun.
C'est lui qui me racontait ce mot bien curieux :
— Je demandais, un jour, à Rossini, s'il avait connu Beethoven
— Je l'ai connu, répondit l'auteur du Barhiei'.
— Quel homme était-ce ?
— C'était un homme... qui n'aimait pas ma mousique ! Il était vieux, pauvre, complètement sourd, et habitait un faubourg de Vienne. Je fus le voir; il me reçut mal... il n'aimait pas ma mousique !... Ah ! quel homme ! le premier mousicien !
— Le premier, fit Gounod, un peu surpris... et Mozart ?
— Ohl celui-là C'est le seul 1 ajouta Rossini.
Pendant la représentation de Cinq-Mars, àl'Opéra- Comique, un soir que je reconduisais Gounod, qui demeurait, à cette époque, rue La Rochefoucauld, nous eûmes un entretien qui nous mena jusqu'à
2 heures du matin, moi le ramenant à sa porte, lui me redescendant jusqu'au boulevard
— Il y a, surtout, disais je au maître, un détail d'orchestre bien curieux, à l'acte de la chasse, pendant que les jeunes seigneurs conspirent contre le Cardinal, et que le père Joseph les observe... vos cors sonnent... sol sol sol fa sol la sol fa sol la sol et les contrebasses font ré bémol... Ré ré ! Je ne peux pas vous dire l'effet que ma fait votre ré bémol !
— Vous l'avez remarqué, répondit Gounod, c'est gentil, c'est dun ami ! Voyez-vous, mon cher Febvre, il fait beau soleil, tous ces jeunes gens ont vingt ans!... Ils sont en sol... mais, pendant qu'ils chantent sol sol sol sol fa sol la sol, l'autre, dans son coin, dit: allez, jeunes gens, cous pirez... moi, le ré bémol, je suis là, je vous guette; il ne faut pas s'y fiera mou ré bémol, c'est un mouchard !
Pour peindre sa pensée, il avait quelquefois des images bien amusantes : c'est lui (jui, un soir, dans un salon, enfoui dans un fauteuil, silencieux depuis quelques instants, se leva tout à coup, et, au milieu du silence, s'écria :
— Il n'y a pas d'erreur possible! Dieu est en ut!
226 JOURNAL DUN C051EDIEN
Quand il était à Rome — me coutait-il, im soir, au foyer — de la terrasse de l'académie, il restait des heures à contempler le coucher du soleil, admirant ces lueurs magiques, cette poudre de béatitude écrasée ?
Un autre fervent, disparu aussi, hélas !... Trélat, le grand chirurgien, nous raconta ceci :
Un monsieur, qui lui était recommandé, était venu le consulter; il souiïrait de brûlures intérieures; en un mot, il avait une violente inflammation de l'estomac :
— Je lui avais conseillé, nous dit-il, peu d'aliments, pas de légumes, pas de café, encore moins de liqueurs, et un seul cigare après son repas.
Au bout de quinze jours, il vint me trouver:
— Eh bien ! comment vous sentez-vous ?
— Bien, bien, docteur; il n'y a qu'une chose à laquelle je ne peux m'habituer, et qui me donne de violentes nausées : c'est ce diable de cigare !
— Vous ne fumez donc pas?...
— Je n'ai jamais fumé !
Parler des habitués du foyer de la Comédie- Française, sans dire un mot de mon pauvre ami le comte Lepic, serait un i'àclieux oubli.
Long, mince, serré dans son éternel habit bleu
à boutous d'or, d'une politesse excessive, d'une obligeance à toute épreuve, aimable convive, causeur intéressant, toujours la main ouverte pour donner... tel était l'ami que je regrette et auquel j'emprunte le récit suivant :
Un célèbre sociétaire de la Comédie-Française avait demandé et obtenu de l'empereur Napoléon III la faveur d'une audience particulière.
Il s'agissait d'uu jeune homme, que la publication d'un pamphlet, d'une extrême violence, avait fait condamner à la déportation, et c'est pour ce malheureux ([ue le comédien venait implorer la clémence impériale.
— Quel àgea-t il ? demanda l'Empereur?
— Vingt ans, sire.
— ... Une mère !
— Une mère désolée, et dont il était l'unique soutien.
— Du talent?
— • Oui, Sire... beaucoup de talent !
— Quel malheur de ne pas l'employer plutôt à faire une belle pièce, un beau livre. Le théâtre de M. Hugo sera plus durable que les CJuitiments.
Et, comme l'artiste avait placé sous les yeux de l'Empereur, avec une supplique de la pauvre mère, une sorte de petit dossier, que Napoléon parcourait attentivement...
— Veuillez attendre un instant, monsieur, dit-il à l'artiste; je vais vous donner une lettre, que vous allez porter vous-même au ministère de la marine
La lettre achevée et cachetée, l'Empereur la tendit au sociétaire qui, après avoir chaudement remercié le souverain, salua et prit congé... Comme il était sur le seuil de la porte. Napoléon III, avec une extrême douceur, ajouta ces mots :
— Mais qu'il n'en fasse plus !...
La lettre autographe du souverain, remise au ministre lui-même, parut plonger ce dernier dans un profond étounement.
— Après que les sonneries électriques eurent mis eu mouvement un nombre respectable de chefs de bureau :
— C'est fait, monsieur, dit-il à l'artiste; les ordres de Sa Majesté sont exécutés.
— Serait-ce indiscret. Excellence, ajouta timidement le comédien, de vous demander ce que contenait la lettre de l'Empereur ?
— Il ne vous a rien dit ?
— Non, monsieur le ministre.
— Eh bien! voici ce qu'elle contenait : Tordre de télégraphier immédiatement à Toulon qu'on mette eu liberté votre protégé, et, dans le cas où le bateau, qui emporte le condamné, serait parti,
d'envoyer de suite un aviso à sa recherche, afin de le ramener, sain et sauf, à Toulon.
Tout fut fait comme l'avait voulu Napoléon.
Le poète se sera-t-il laissé toucher par tant de générosité, ou aura-t-il ajouté son nom à la liste de tant d'autres ingrats??... Je ne sais; on nous a dit qu'il touchait une peusion, comme les victimes du ^ décembre... Tout est possible... mais, c'est égal... s'il en est ainsi... c'est d'une gaité macabre !
Ce serait un coupable oubli, en terminant ce chapitre sur le foyer de la Comédie -Française, de ne pas citer au nombre de ses familiers, le prince de Sagan qui, de concert avec M. E. Perrin, eut ridée géniale de l'abonnement des mardis et des jeudis.
Le prince est un grand ami de la maison ; chaque fois qu'il a pu être utile ou agréable aux artistes, on l'a toujours trouvé. Il est d'une active obligeance... et c'est une des rares physionomies vraiment originales de notre époque. Son élégance, il ne la doit pas à la mode ; la mode, c'est lui qui rimi)ose... et c'est elle, au contraire, ([ui subit docilement sou caprice, (jui obéit à ses ordres.