août
Reprise du rôle de Clavaroche, où Brindeau fut si remarquable, et que je jouai, moi, après Dressant, aux côtés de Delaunay, le dernier Valeutin qu'on ait vu et entendu... C'était merveilleux! thiron jouait MaUre André; au dire des connaisseurs, dans le premier acte, il était au moins égal à Samson, qui avait créé le rolo à la Comédie-Française. Madeleine Brohau était charmante et sympathique, dans ce terrible personnage de Jacqueline, que M""' Allan semble avoir légué à ses survivantes, comme une menace !
20 septembre 1872.
Première de les Knfaitls, 3 actes en prose, de Georges Richard. Cet auteur, (l()ul)h' d'un comédien estimable, avait le don d'élre [)arliculièrement désagréable à M. Perrin.
16 JOURNAL DUN COMKDIEX
Les tendances de l'ouvrage, son milieu, sa forme et surtout les sentiments qui y étaient exprimés, tout, en un mot, choquait le nouvel administrateur, qui, d'ailleurs, ne prenait, que bien juste, le soin de le cacher à l'auteur.
Un jour, à une répétition, poussé à bout, M. Perrin ne put retenir cette exclamation :
1 — Mais, dans quel monde se passe donc tout ceci ?... Le jeune homme n'est pas le fils de son père... Le père lui-même est-il bien le mari de la mère de son enfant?... Et, cependant, tous ces genslà vivent ensemble... c'est donc un Phalanstère?
« — Est-ce ma faute, à moi, répondit Richard, un peu nerveux, si la société est ainsi faite !
« — La vôtre, peut-être; mais, pas la nôtre, répliqua l'administrateur, en quittant la scène. »
Je jouais, là dedans, un certain M. de Boislaurier, assez triste personnage. La pièce fit plaisir et tint l'affiche assez longtemps, au grand déplaisir de M. Perrin, qui ne manquait jamais de dire au second régisseur d'alors, M. Chevalier, quand celui-ci lui présentait le répertoire de la semaine, et qu'il voyait annoncé : Les Enfants... « Encore le Phalanstère ! »
16 octobre 187:2.
Pour la première fois, après trois répétitions, je joue le rôle de Tartuffe. Dans la première partie de
JOURNAL D'UN COMKDIEN
ces Souvenirs, je crois avoir dit sufTisammeat ce que je pensais de l'interprétation de ce personnaj^e, pour n'y pas revenir. Sarcey, dans un feuilleton très indulgent, terminait en disant, à peu près, ceci : <t — C'est une manière d'envisager le rùle qui déroute un peu les amateurs respectueux de la tradition; mais, en somme, quand il sera convenu que c'est bien, ce sera très bien ! »
l^ nnrembre 187:2.
Ah ! on ne perdait pas de temps !
Première représentation d'Hélène, 3 actes en vers, de M. Pailleron, où je jouais le Comte Paul, ayant pour partenaires M. Delaunay, M'"''' Nathalie, Favart, lleicluMuberg. L'cfïet ne fut pas celui qu'on attendait, et Hélène quitta l'alïiche, discrèlemcut, à l'anglaise.
La lie mas (l.iiis Mririon Delorme.
18 JOURNAL D'UN COMEDIEiN
iO février i813.
Belle soirée. Première de la reprise de Marion Delorme, sauf Coquelin aîné. La distribution comportait presque tout le personnel masculin de la maison :
MM. GoT Langely.
Delaunav Saxerny.
BuESSANT Louis AT//.
Maubant de Nangis.
Febvke Laffemas.
Mgunet-Sllly Didier
TuiRON. . Le Gracieux.
M"° Favart Marion.
Tous les rùles les plus petits étaient tenus par des chefs d'emploi. xM. Perrin avait fait miracle. Décors, costumes, tout était d'un goût exquis... Ce fut un gros succès. Nous reçûmes une brochure, avec dédicace de la main du poète.
^San-il 1873.
Première de l'Acrobale, comédie en un acte, de Feuillet. Je jouais Gaston, un jeune et prudent diplomate, bien près de devenir Tamant de M""-' Croizette (la femme à demi coupable) et Bressaut représentait l'époux plus magnanime qu'outragé. C'était
original et amusant. Le succès fut très vif. Le petit acte de Feuillet a fourni, d'ailleurs, à deux hommes d'esprit, le prétexte d'une comédie en trois actes, représentée avec succès, sur une scène du boulevard.
iZ janvier iSli.
Reprise de Péril en la Demeure, 2 actes d'Octave Feuillet; je succède à Régnier, dans le rôle de la Roseraie.
8 septembre.
Pressant me cède M. de Saint-Géran, dans une Chaîne. Délivré du rôle d'Emmeroc, o bonheur !
29 octobre 1874.
C'est une date importante dans les annales delà Comédie-Française; car, ce soir, Dumas fils y faisait représenter le Demi-Monde, créé au Gymnase.
Nous avions voulu faire une surprise à l'auteur, que nous aimions et admirions tous. La pièce était sue et sur pied, quand M. Perrin convoqua, pour la première fois, Dumas, auquel on avait voulu épargner les tâtonnements d'un travail préparatoire.
La mise en scène avait été réglée par Régnier, en ce moment administrateur général de la scène.
Voici la distribution choisie par laiileur luimême :
Richon GoT ;
Be Jalin Delaunay;
De Nairjac FEBVRt; ;
Be Thonerins Tuiron ;
Suzanne M"' Choizette ;
M""" de Veniières Nathalie ;
M"'" de Santis M"" Taoler ;
Marcelle M"" Broisat ;
Après le premier acte, la glace fut vite rompue, et Dumas trouva, pour chacun de nous, un mot aimable.
Jamais répétitions ne furent plus gaies, plus intéressantes : on travaillait de tout cœur. En nous quittant, Dumas nous dit, avec une bonne grâce charmante :
« Vous êtes tous très aimables, et je vous avoue que j'ai été très agréablement surpris ; on m'avait dit tant de mal de cette maison, que jl' Ji'y entrais pas sans une certaine appréhension ; je trouve des comédiens gais et vivants, là, où je craignais de ne rencontrer ([ue des notaires {sic). »
Je ne sais si cela tieut à l'admirai ion ({ue j'ai toujoui's professée pour le talent de Dumas, mais, j'avoue, ])ien sincèrement, (jue répéter avec lui. a
toujours été pour moi, non seulement un précieux enseignement, mais, une joie profonde.
Et, quel bonheur, le travail terminé, de faire quelques pas en sa compagnie et d'entendre ses aperçus ingénieux, cette observation d'une forme chirurgicale, pour ainsi dire, qui seule pouvait enfanter ce petit chef-d'œuvre qui a nom : la Visite de Noces.
Cette reprise du Demi-Monde eut un grand succès dans ce vaste cadre; toutes les situations, en s'élargissant, gagnaient en autorité.
Belle soirée, pour Dumas ; et, grande joie pour ses interprètes, de sentir le Maître satisfait et de penser qu'il allait peut-être, maintenant, travailler pour une maison, devenue la sienne, qu'il a enrichie souvent, par la suite, et qu'un jour même, il sauva en lui donnant sa Francillon.
Dumas n'est vraiment connu que de ses amis, ([ui lui sont fidèles, ce qui prouve qu'il est digne d'être aimé, — et par ceux qu'il a obligés.
11 a semé autour de lui l'envie, la iiaiue même; c'était facile à prévoir.
Comment les médiocres, les ratés, ceux qui ne font que des mots, et jamais des pièces; à qui le souvenir d'un bienfait semble trop pesant ; comment ces littérateurs, nés d'un bâillement, pourraientils lui pardonner ses succès, partant, sa fortune.
Mais, Dumas a encoi-e cette supérioi-ité : que l'ingratitude ne l'a pas plus corrigé de la charité que l'injustice ne le guérira jamais de cette bienveillance, de cette douce philosophie, dont il s'est armé, et qui fait le fond de l'âme de ce tendre, de ce timide.
Et j'ajoute : quel souci, quel respect de la dignité de sa plume!
Quand il n'écrit pas, c'est comme il l'avoue, qu'il n'a rien à dire, et que, dans ce cas, il convient de garder le silence ; s'il est défiant de lui-même, s'il se relit avec sévérité, c'est qu'il sait qu'il porte le lourd fardeau d'un nom deux fois glorieux.
D'autres ont vanté et vanteront longtemps son esprit; quand à moi, il m'était doux de ne parler ici que de son cœur.
Après la première répétition, M. Perrin reconduisit Dumas; nous attendions le retour de notre administrateur pour savoir si le Maître était réellement satisfait.
« Il est enchanté, nous dit-il, et j'ai tout lieu de croire qu'il pense à une pièce, qu'il nous destine. »
Ce mot nous avait payé de toutes nos peines; car, l'entrée de Dumas à la Comédie-Française était une bonne fortune, pour le public, et uu gage de succès, pour les comédiens de la rue de Richelieu.
La mise en scèue est uu art qui se développe chaque jour, et cet art tient, il faut bien le dire, une large part dans le succès des œuvres modernes; car, il ne s'agit pas seulement de placer les décors, les meubles et les accessoires, de régler les jeux de scène, les entrées et les sorties des personnages, il faut encore que celui qui monte un ouvrage mette en lumière une situation, par tous les moyens dont il dispose, et souvent, qu'il eu masque le vide.
Autant de metteurs en scène, autant de procédés divers. — M. Montigny, le regretté directeur du Gymnase, était, en cette matière, un maître incontestable et incontesté.
— Il avait pour principe d'encombrer, d'abord, toute la scène de meubles et de bibelots , se réservant le soin de guider l'artiste dans ce labyrinthe, et de l'aider à se débrouiller au milieu de ce bric-àbrac voulu.
Grâce à cette science, que M. Montigny possédait, à un si haut degré, l'ordre s'établissait peu à peu, et ce qui, tout à Iheure encore, semblait être un obstacle au mouvement des personnages devenait le prétexte d'une attitude heureuse, d'un jeu
de scène ingénieux C'était, peut-être, un peu
cherché, mais, souvent, trouvé.
Autant d'auteurs dramati([ues, autant de moyens dilïérents.
Emile Augier avait le plus profond dédain pour ce qu'il nommait, « cette course autour des meubles » ; il supportait la mise eu scène, sans la rechercher, ni môme l'apprécier.
Dumas fils, sans parti, aime assez l'art qui nous occupe en ce moment, à la condition que ce soit un moyen d'éclairer ses situations, mais, par les procédés les plus simples, ayant horreur, en toutes choses, du maniérisme et de l'afiéterie.
Si Octave Feuillet n'était pas un metteur en scène, dans le sens propre du mot, en revanche, il indiquait, d'une manière admirable, la tenue, la
diction de ses personnages et, quel lecteur !
Il y a de certaines pièces qui, bien certainement, ont été mieux lues par lui, que jouées par nous.
Sardou possède ce don de la mise eu scène et, de plus, c'est un comédien de premier ordre.
Si Shakespeare avait eu à sa disposition, avec le talent de nos décorateurs modernes, un metteur en scène comme son compatriote et interprète Henry Irving, il eût renoncé, avec joie, au poteau indicateur, disant naïvement au public : « Ceci est une forêt. >
A cette époque, le parterre était encore debout; mais, il n'y avait pas grand inconvénient à cela; les représentations n'atteignaient pas, alors, la longueur de celles d'aujourd'liui.
Peudaut les répétitions de ce Demi-Monde, que de charmantes causeries, que ^.^
d'amusantes anecdotes racontées par l'auteur 1
Je me souviens d'une bien jolie réponse, faite par nue dame, à quelqu'un qui lui demandait quelle difïérence il y avait entre l'amour et l'amitié.
« Oh! énorme! fit-elle :
la différence du jour à la nuit. »
Et cette autre petite historiette :
« C'était, nousditDumas, le jour du mariage de Paul Meurice ; il avait pour témoins M. Ingres et mon père.
« A la mairie, l'employé appelle :
« — M. Ingres 1
*. — C'est moi, monsieur.
<» — Comment écrivez-vous votre nom ?
« Stupéfaction dans l'auditoire.
« VA M. Ingres se mit à épeler docileniiMil les
De Nanjac dans le Demi-Monde.
lettres de sou nom à l'employé, nom qui semblait, d'ailleurs, lui être parfaitement inconnu.
« — Profession?
« — Peintre, répondit modestement l'auteur de la Source !
« — Monsieur Dumas !
« Papa s'approcha en souriant, comme un homme convaincu que si cet idiot ignorait M. Ingres, il lui était impossible de n'avoir pas lu les Mousquetiares ou Monte-Cristo.
« — Monsieur Dumas, Alexandre 1
« — C'est moi.
« — Comment écrivez-vous Dumas, avec un t ou avec avec un s ?
<> — Jusqu'ici on s'est servi d'un s.
« — Profession?
— A cette question, tout le monde faillit éclater de rire.
« Sans se déconcerter, papa répondit à cet employé, élevé sans doute loin des lettres et de la peinture :
I — Propriétaire... Et Dumas fils, en nous racontant ceci, ajoutait en souriant... Et Dieu sait?...
« Avant de se mettre à table, comme ou avait placé le jeune Dumas près de M. Ingres, il vint trouver son père pour lui demander quel serait le
sujet de conversation qui serait le plus agréable au célèbre peintre.
« — Parle-lui de son violon, répondit Dumas.
« — Est-ce qu'il en joue bien?
« — Comme Michel-Auge 1 »
ii février iS16.
Première de l'Efrangcre, o actes de Dumas fils.
Distribution des principaux rôles :
MM. Got, Coqueliu aîné, Febvre,Thiron, Mounet- Sully;
j^jmes Madeleine Brohan, Croizette, Sarali Bernhardt.
Une belle soirée, et dont M. Perrin parlait souvent I
Sarah Bernhardt était la femme rêvée pour ce singulier personnage de Mistriss Clarkson.
A sou entrée, au premier acte, elle avait fait sensation. Tout était juste : l'aspect, le son étrange de cette voix, (pii semi)lait familiarisée avec tous les idiomes, l'allure nouciialamment provocante et hautaine, ses altitudes; tout était vécu, parfait.
M"*^ Croizette, si belle, si touchante dans ce rôle exquis de la duchesse de Seplmonts eut une ovation après le quatrième acte.
Coquelin aîné était l'incarnation du duc Viluiou.
Autant d'élémeuts propres à assurer la vogue de cette pièce si curieuse, dout le succès, s'il u'eùt été décisif, après le quatrième acte, eût été assuré au cinquième acte, à l'issue de la grande scène de Clarkson et du Duc.
Le public, qui écoutaitavecune grande attention, eut un moment de déception en voyant Clarkson accepter de servir de témoin à M. de Septmonts ; mais, après le mouvement tournant de la scène, en voyant le témoin se transformer en adversaire, quand je prononçai ces mots : Que par conséquent vous êtes un drùle? je me souviendrai toujours de l'explosion qui se produisit.
M. Perrin avait voulu que les plus petits rôles fussent confiés à des artistes de talent ; aussi, après plus de deux cents représentations, l'Etrangère estelle restée au répertoire.
Dumas, après le Demi-Monde, m'avait promis un rôle dans son premier ouvrage, et avait tenu parole, en me confiant ce rôle si agréable de Clarkson.
Le soir de la première, le maréchal Canrobert entra au foyer, où nous étions réunis, attendant le lever du rideau.
Il faisait très froid ; le Maréchal s'approcha de
la cheminée, et, comme après l'avoir salué, chacun de nous se tenait immobile et silencieux dans son coin.
— Vous n'êtes pas gais, fit le nouveau venu; qu'avez-vous tous?
— Mon Dieu, monsieur le Maréchal, répondit Madeleine Brohan, c'est ce soir jour de grande bataille !...
— Eh bien ! reprit le glorieux soldat, c'est jour de victoire !
— Rien ne nous l'assure, quelque désir que nous en ayons et quelques efïorts que nous [)uissions l'aire... enfin, comment vous dire... nous avons peur !
— Peur ! fit Canrobert, d'un air surpris, et qui semblait ne pas comprendre...
— Ah! c'est juste, reprit Madeleine... Pardon, dit-elle, en sonnant fliuissier, ([ui parut sur le seuil...
— Picard, un Dictionnaire pour M. le Maréchal?
On a cilé bien des mots de la s[)irilUL']le comédienne; mais, j'avoue que celui-là m'a toujours paru un des plus jolis.
L'esprit de sa sœur Augusline, certes, était indiscutable; mais, celui de Madclcini' lui était supérieur. A mou avis, la premièi'e préparait un peu ses mots... et vous forçait, presfjue. à lui doinirr une
réplique, lui fournissant l'occasion de produire le trait médité.
— Rien de semblable avec la créatrice du Monde où l'on s'ennuie; saus préparation, toujours prête, au moindre prétexte... le mot partait comme un coup de fusil... et j'ajoute que son esprit ne revêtait que bien rarement, une forme agressive. Sa devise aurait pu être : Aussi belle que bonne.
Celui qui, par la forme, se rapprochait le plus de Madeleine (je parle de l'esprit), c'était Tiiiron.
Pas de répertoire ; de l'à-propos, souveut, et de l'originalité, toujours !
Un jour que, tous deux, nous représentions le comité, aux obsèques d'un artiste — c'était à l'église Saint-Laurent; il faisait un froid terrible — tout grelottant, je dis à Thiron :
— Il me semble qu'on aurait bien pu faire du feu.
— « Du feu? répondit, aussitôt, mon spirituel camarade. Tu ne songes pas à saint Laurent... pour lui rappeler son supplice!... »
C'est lui qui, furieux du rôle que lui avait distribué l'auteur des Corbeaux, disait, en voyant, avec joie, la pièce disparaître de l'affiche :
— Décidément, il vaut mieux jouer du Becque, que d'en puer; ça dure moins longtemps.
JOURNAL h'VS COMÉDIEN 31
Quelques mois avant cette soirée, j'avais eu l'honneur de servir de chevalier à Sa Majesté la reine de Danemark, en l'absence de M. Perrin souffrant, en ce moment.
Dans l'entr'acte du deuxième au troisième acte, M. le comte de Molke, ce parfait gentilhomme, me tendit une large enveloppe, en me disant, devant tous mes camarades :
« Voilà déjà quelques jours que je suis chargé de vous remettre ceci, de la part de Sa .Majesté; mais, comme je savais que vous alliez avoir, ce soir, un grand succès, j'ai préféré attendre, voulant que vous gardiez de cette soirée un double et précieux souvenir. »
C'était le brevet et les insignes du Danebrag. Certes, j'étais bien heureux de cette distinction ; mais, les termes flatteurs et courtois de M. le comte de Molke en doublèrent le prix.
Après la répétition générale de lEtrangère, j"avais reçu dans ma loge la visite de deux reporters, représentant des journaux américains.
« Demain soir, me dirent ces messieurs, quand vous jouerez à Paris la pièce, pour la première fois, notre compte rendu paraîtra, eu même temps, à New-York, Boston et Philadelphie. »
Comme je leur demandais s'ils n'avaient pas de
critiques à me faire, au point de vue du costume et de l'aspect physique de mou Américain :
— Il vous manque deux choses, me répondirent-ils.
— Voyons, fis-je avec inquiétude... est-ce remédiable?
— Parfaitement... primo, il vous faut faire noircir la semelle de vos bottines.
— Entendu... Et, la seconde chose qui me manque, c'est?...
— Un petit bijou qui est fixé à l'extrémité d'un ruban de soie noire, et qui, tout eu servant de chaîne de montre, indique que vous êtes unioniste ou séparatiste, selon la disposition des bandes étoilées, placées dans le sens vertical ou horizontal. Cet accessoire vous est indispensable.
— Pour accuser les nuances d'opinions multiples qui nous divisent en France, la forme de ce bijou révélateur serait, chez nous, d'une variété telle que, pour s'y reconnaître, la publication d'un petit indicateur, d'une sorte de manuel de poche, serait d'un utile et précieux secours.
— Mais, à cette heure, repris-je, où me procurer ce bibelot?
— Prenez le mien, me dit l'un des deux reporters; je suis heureux de vous l'oiïrir.
JOURNAL DLN COMÉDIEN
com-
Accepter était indiscret; mais, refuser ment faire, alors?...
Ce souvenir de l'aimable journaliste américain, qui intrigua bien des spectateurs, je le couserve précieusement, et je suis resté séparatiste (à ce qu'il parait)... A quoi tiennent les opinions?
Pendant les répétitions de lEtrangrre, je me souviens d'avoir entendu conter à l'auteur deux bien jolis mots, que je lui demande l'autorisation de reproduire ici :
« Dumas dînait dans une maison amie. La jeune maîtresse de maison avait deux adorables enfants, dont l'un parut à l'auteur de la Daim' an.r Caiiiéllus, très i;àlé... tandis (jue rautr(\ d'un aspect craintif, semblait avoir peur de sa mère.
<t Comme après le dîner, Dumas faisait part, à
M. Chu-kson dans l'Elraiir/i-re.
son ami, de rimpressioii pénible que lui avait causé cette préférence de la mère pour un de ses deux enfants :
« — J'en suis désespéré, répondit le mari ; il est pourtant charmant ce bébé; mais, que voulezvous, mon cher : elle ne veut pas se mettre dans la tête qu'il est de moi ! »
Un journaliste trop connu, et qui arrivait à Paris, avec des lettres de recommandation, se présenta chez Alexandre Dumas père : — On dit partout, M. Damas, que je suis votre fils? Eh bien! mou ami, lui répondit, avec bonhomie, le grand romancier, il faut en profiter.
29 fénirr 1876.
Je reprends, en compagnie de M'"" Plessy, le rôle de Bressant, dans Un post-script idii, comédie en un acte d'Emile Augier.
11 avril 1876.
Bressant fatigué m'abandonne, dans Un Caprice, d'Alfred de Musset, le rôle de M. de Chavigny, créé par Brindeau .
•i (Icccmbro 1876.
Première de l'Ami Fritz.
Au sortir d'un déjeuner chez lord Lyttou, un
des plus regrettés représentants de l'Angleterre à Paris, un ami fidèle et dévoué de la Comédie-Française, on venait de passer au fumoir...
Ou se mit à discuter l'Ami Frit:;.
Les uns tenaient pour le succès de cette pièce plus de deux fois centenaire, les autres l'attaquaient vivement.
Les critiques, comme toujours, portaient sur le peu de consistance de l'intrigue, sur l'abus de la table et de la cave, donnant, comme ensemble, une sorte d'apothéose de la mangeaille, une idylle panachée de comestibles, la synthèse de la gloutonnerie, etc., etc..
tt — Et vous, mon cher Febvre, me dit lord Lytton, quelle est votre opinion à ce sujet?
« — Mylord, répondis-je, j'ai pour principe absolu de ne jamais discuter une pièce, dans laquelle je joue : uu soldat ne discute pas pendant l'action; à partir du moment, où elle entre en répétitions, (quelle que soit sa valeur) elle devient un chefd'œuvre pour moi.
« Je fuis môme, avec un soin jaloux, toutes les occasions de discourir à cet égard. Le sens critique, à ce moment, deviendrait un obstacle à la bonne exécution de mes études. Mais, soyez persuadé, mylord, que lorsqu'une œuvre atteint le chiffre respectable de cent ou deux cents représentations,
c'est qu'il y a pour cela de bonnes et sérieuses raisous. Le public qui paie se trompe rarement, et, plus d'une fois, nous l'avons vu casser fort irrespectueusement les arrêts de la critique, et courir, malgré l'avis de la presse, porter son argent au bureau de location.
« Il y a, dans r Ami Fritz, une forme naïve, si vous voulez, mais, robuste et saine; et le dernier mot de l'ouvrage, en affirmant son succès, le soir de la première, dit assez dans quel esprit il a été conçu, et quelle est l'idée primordiale qui a présidé à sa conception. »
« Il faudra des hommes pour refaire la patrie ! s'écrie le vieux David...
« Les peuples qui cessent de croître marchent à la décadence » : voilà la thèse générale de cette pièce, sans adultère et sans question financière.
Enfin, pour résumer le sentiment des spectateurs, je vous citerai l'appréciation d'un de mes amis qui me disait, au sortir d'une représentation :
« Ah! mon cher, quelle bonne soirée; tout cela est si tranquille, si reposant, qu'on a toujours peu)qu'il arrice quelque chose. Et il avait raison, mon ami; il n'arrive rien; c'est, purement et siini>lemeut, le développement des caractères qui tient lieu d'action : ce qui n'est pas à dédaigner, à une époque, où, sous prétexte de rajeunir la forme du théâtre
modei'ue, ou a supprimé l'exposition, le milieu, et même le dénouement !
Rien de plus curieux, du reste, que l'histoire de ce succès. Avant tout, je tiens à déclarer que les détails qui vont suivre m'ont été fournis par Chatrian lui-même, au cours des répétitions de son ouvrage.
L'A nii Fritz a été présenté, tour à tour, à la Porte- Saint-Martin, à l'Ambigu, à Beaumarchais, à Cluny, et, partout, sa réception fut ajournée ou repoussée. Ce qui prouve que le comité du Théâtre-Français n'est pas seul à se tromper.
De guerre lasse, Chatrian, qui était persistant, déposa le manuscrit chez le concierge du Théâtre- Français.
Quelques jours après, M. E. Perrin, notre administrateur, à cette époque, me fit venir dans son cabinet, et me montrant le manuscrit qu'il venait de lire : — Vous désiriez un rôle, me dit-il ; en voici un pour vous, et des plus intéressants, et dans une pièce curieuse.
(lOt est admirablement partagé; quant à M"' Reichemberg, elle a été créée pour jouer là dedans, une sorte de Victorine Alsacieuue. Je vais (aire lire de suite au comité, et nous allous immédiatement commencer les études de l'Ami frit:. Je viens d'écrire à Chatrian, à ce sujet.
J'enverrai uu décorateur en Alsace, prendre des croquis. Je vais faire faire la musique et le chœur par Henri Maréchal; — les costumes seront dessinés par Brion; — Charles Marchai nous prêtera, comme modèle, son
mobilier alsacien. J'ai, en dehors de vos trois rôles, des personnages amusants pour Barré, (]adet, Garraud, Truffier et M"-" Jouassain; enfin, nous allons faire une petite débauche paysannesque ; je crois à un gros succès.
Le lendemain, à sa grande stupéfaction, Chatrian recevait de M.
E. Perrin, avec l'avis qu'il lisait, deux jours après, au comité, la prière de passer tout de suite au tliéàtre, pour
s'entendre avec l'administrateur au sujet de la
disiribution et des derniers détails.
(Ihatrian lut les ?> actes de Fritz, et je dois dire
qu'il les lut fort bien.
KoL/us dans J.'ahii l'ritz.
JOURNAL Dt:N COMÉDIEN 39
La pièce fut reçue à Viiitaniinitr; après la lecture, lauteur me reconduisit jusqu'au boulevard.
— Et Erckmann, lui dis-je, où est-il donc?
— Dans les Vosges '.
— Il va être bien surpris de tout ceci.
— Rien ue surprend Erckmann, répondit son collaborateur : cependaut, je vais lui télégraphier la nouvelle.
A quelques pas, il entra dans un bureau.
Il en sortit, dix minutes après, en me disant :
— C'est fait; voici la dépêche que je viens de lui
expédier :
« Sors du Comité lecture Comédie-Française; .1//^: Fritz reçu à l'unanimité; entrons tout de suite répétitions. Bien content, amitiés. Chatrian. »
Le lendemain, comme il se rendait dans la salle du comité pour lire à ses interprètes :
— Et Erckmann, avez-vous sa réponse? lui demandai-je.
— La voici; et il me tendit un télégramme, où je
lus :
« Puisque bien content, envoie poisson et gibier.
a EllCKMANN. >
Pas de phrase, pas la moindre surprise. Chatrian avait raison. Hien ne surprenait Erckmann.
Les répétitions furcnl hihorieuses; il f;ill;iit, en
gardant la note, éviter tout accent Vosgien, qui eut alourdi la marche générale de l'ouvrage, en eu rendant l'audition fatigante, insupportable même.
Le public ne peut se douter de ce qu'il faut de précision, de régularité, pendant ce repas du premier acte, pour que les convives ne soient pas surpris la bouche pleine, au momeutde leurs répliques.
Une répétition générale, devant une salle comble, fat la tactique employée |)ar M. Perrin pour répondre aux articles violents de M. Saint-Genest.
Plusieurs fois, nous vîmes arriver Chatrian à la répétition, tenant à la main le journal et nous disant : « Une réclame comme celle-là, dans un journal comme le Fii/ni-o ! mais, ça vaut de Tor ; et, si nous étions j usles, les brochures porteraient en tète :
A SAINT-GENEST i: R C K M A N N - C 11 A T H 1 A N H ECO N N AISS A NTS !
L'ami Fritz.
JOURNAL D'LW COiMÉDIEN
La première fut très belle, et l'annonce au public du nom des auteurs, daus laquelle Got souligne les
Frédéric Fcbvrc dans sa loge ;V la Comcdie-Fi-ançaisc.
mois : Jio)uu'ur de jouer ilccanl i-ona, fut très ronuir quée, et discutée assez vivement dans la presse.
LWmi Fiitz est uue des rares pièces qu'on puisse faire entendre aux enfants.
En Angleterre, je l'ai jouée plus de dix ans, à chacun de mes congés; et. bien souvent, il m'a été donné de voir des pensionnats entiers de jeunes misses occupant tout le balcon.
On a parlé, quelquefois, de la salade du duc Job, inaugurant l'ère des repas naturalistes sur la scène de la Comédie-Française; on oublie qu'en 1848. l'rorost et Brindeau, les créateurs de // ne faut jurer de rien, buvaient, au premier acte, du vrai Champagne, en mangeant du vrai poulet.
Le tliéàtre, en général, avant cette époque, s'en tenait aux victuailles en carton et ou n'avait guère osé aller plus loin que la modeste soupe aux choux.
Cependant, je retrouve, dans mes notes, ce souvenir curieux : « En 1841, sous M. Trubert, directeur des Variétés, Lepeintre jeune, dans une Xuil au Siérail, a consommé pour oOO francs de tasses de chocolat. Il y eut procès et le tribunal mit la dépense aux frais de la dii-ection. (S'il nous eût fallu payer les notes de Chevet, fournisseur du déjeuner du premier acte, nos appointements y eussent passé.)
Dans ces mêmes notes, je relève cette phrase : « 19 mai 1838, mort de Potier. Les admirateurs de
JOURNAL DLN COMÉDIEN' 43
son talent étaient aussi nombreux que ses imitateurs seront rares 1 » Voilà une belle épitaphe 1
Mais, pour revenir à Fritz, s'il n'y avait eu, dans cet ouvrage, que le célèbre menu du premier acte, cela n'eût pas suffi à établir un succès aussi durable; non. il y avait mieux : au deuxième acte, la scène de la fontaine et de la Bible, celle des cerises, tout un troisième acte ému et toucbant.
« Voyez-vous, disait M. Perrin à Chatrian, après le deuxième acte : assez de nourriture, l'estomac dans la coulisse, le cœur en scène; maintenant, de l'émotion, des larmes ! i
Erckman ne quitta les Vosges, pour venir voir sa pièce, que vers la quarantième représentation.
Il parut, un instant, sur le théâtre, nous dit quelques mots aimables... et plus ne le revîmes !...
On n'est pas plus discret.
A la centième représentation, il est d'usage que les auteurs offrent à leurs interprètes un souper.
Erckmann et Chatrian, plus pratiques, envoyèrent, à chacun de nous, une ample provision d'excellent kirsch.
Pour finir, je dois placer, ici, un souvenir personnel.
Tu puissant ambassadeur avait (kMuandé, au premier acte, la suppression radicale de cette phrase :
« C'est du Rikevir de i8o3, et je n'ai pas besoin de vous dire â quoi nous le boirons ! »
Je fus prévenu de ce cliaugemeut, à 4 heures du soir ; il fallait respecter la coupure o/ficieUe, mais, tâcher de sauver l'effet.
J'imaginai le jeu de scène suivant :
« Videz vos verres, disais-je, en élevant la bouteille, nous allons boire à la santé de notre ami Joseph, qui arrive de la vieille Alsace. »
{Vieille Alsace avait été négligé par le terrible censeur.)
Après avoir rempli les coupes de mes trois compagnons, celle de Suzel; après avoir choqué nos verres, nous nous levions gravement, et, tètes découvertes, nous buvions en silence. L'effet fut plus grand que si j'avais prononcé la phrase supprimée. Le personnage olïlciel qui avait demandé ce changement et qui était, ou plutôt, qui est encore un homme de beaucoup d'esprit, vint au foyer, l'acte terminé... « Ah ! me dit-il à mi-voix... je n'avais pas prévu ce jeu de scène... et, surtout, ce silence. »
En minclinant, je répondis :
— C'est que si méfiante, si prévoyante, si perspicace même que puisse se montrer la censure, d'où qu'elle vienne, il existe, entre le public et le comédien, une sorte de communion occulte, qui défie les ci.seaux les mieux exercés.
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Quelle auuée que celle de 1876 ! Du 14 février au 4 décembre, j"ai répété, en dehors du répertoire classique, dix actes, donl huit, dans deux ouvrages nouveaux, et deux actes, dans les reprises du Postscriptiim et du Caprice.
Cette année, le partage s'éleva à la somme de qiiaraiiti'-dcux inilh' fimics, pour chaque sociétaire à la part entière.
17 ar)-il.
Dressant se fait remplacer par moi, dans Un Cas de conscience, comédie en un acte, d'Octave Feuillet. M"° Favart succède, de son côté, à M"" Plessy.
i8y*(//^crl877.
M. Perrin avait été obligé de se rendre à Aix, pour y suivre un traitement. Au moment de sou départ, je répétais le Comte Almaviva, du Baihirr de Sécille, et je me souviens d'une correspondance échangée entre nous, à propos de la mise en scèue de la pièce de Beaumarchais.
« Mon cher sociétaire, m'écrivait-il, votre idée du clavecin est délicieuse; de plus, elle supprime cette naïveté d'un accompagnateur invisible; mais, prenez bien garde ; réussissez; ou vous allez vous faire donner sur les doigts, pour vous permettre
de supprimer une tradition ridicule, même eu y substituant un jeu de scène, si ingénieux qu'il soit. « Pour l'épinette, que vous n'avez pu trouver à Versailles, voyez chez M"'® Erard ; votre ami Quidant vous prêtera ses précieuses lumières ; vous avez tout crédit pour cette acquisition. « Bon succès; mais, soyez prudent.
o Bien affectueusement à vous,
« E. Perrin. t)
La tradition, ou pour mieux dire, les comédiens qui se sont succédé dans le rùle du comte, n'étant pas pianistes, s'étaient contentés, jusqu'à ce jour, de battre la mesure, pendant que Rosine chantait les jolis couplets : Quand dans la plaine, etc., etc., un instrument, placé dans la coulisse, accompagnait la voix de la pupille de Bartholo.
D'où provenait le son d'un instrument, qu'aucun des personnages ne jouait en scène ? C'était idiot !
J'avais obtenu qu'on plaçât en scène le clavecin.
Il avait sufli de modifier, à peine, le texte :
« Voici son clavecin ; amusez-vous, en l'attendant, disait Bartholo ; — au lieu de : — Sou clavecin est dans cette pièce (et il désignait un petit cabinet à droite).
Avec ma nouvelle mise eu scène, vous voyez d'ici le tableau.
Bartholo dans son fauteuil, presque au milieu du théâtre ; à gauclie, la petite épinette, que touchait le prétendu élève de Dom Basile; Rosine, à sa droite, son cahier de musique à la main, surveillait les mouvements du fâcheux tuteur.
A mesure que le sommeil gagnait ce dernier, Rosine se rapprochait d'Almaviva.
Celui-ci, à la fin du premier couplet, n'aya-nt pu s'emparer de la main de Rosine — car Bartholo faisait un mouvement — à l'issue de la seconde strophe de la chanson, plus heureux cette fois, pouvait baiser les doigts de Rosine, pendant que de la main gauche, il continuait à plaquer des accords.
Puis, voyant le tuteur éveillé, il prenait vivement l'attitude d'un musicien très occupé à déchilïrer le morceau placé devant lui.
Ce jeu de scène, bien shnple, cependaut, mais,
Lo comte Alnuivlva ans Ae Barbier de Séuille,
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d'un graud effet, était devenu, dans les derniers temps de mon séjour à la Comédie-Française, le clou du troisième acte.
A chaque représentation, la scène était bissée, trissée même. Je dois dire que M'™ Worms Baretta exécutait ce morceau avec une grâce incomparable. A mon avis, on n'a jamais fait à cette comédienne la situation à laquelle elle avait droit de prétendre; car, elle possédait deux qualités bien rares au théâtre : outre la beauté, elle étaitchaste et tendre. Quelle délicieuse Victorine Vprès
elle, qui rendra à ce rôle l'intensité de sensibilité qu'elle y déployait...
Son véritable emploi, celui dans lequel elle était sans rivale, était celui des amoureuses, c'est-à dire un juste milieu entre l'ingénuité et le jeune premier rôle.
,,,,, M"" Reichemberg est
L ubbc ^
dans Le Barbier de Séville. UUe ingénuité ;
M'^^^Worras une amoureuse ;
M"'' Bartet une jeune première;
M'"° Marsy un premier rôle.
Si jNI'"^ Reichemberg est l'esprit, M™'' Worms- Baretta est le cœur.
De même que ces deux excellents comédiens , disparus trop tôt, Tliiron et Barré, pouvaient être ■classés ainsi :
Thirou demandait et obtenait tout par la die- — tion et l'esprit, sans se préoccuper beaucoup de ïa vérité.
Barré, au contraire, marquait toutes ses créations de ces deux empreintes inaltérables, le naturel et la bonté.
Ou pouvait dire au premier, (|ue s'il était du gâteau, Barré, lui, était le pain.
Le soldat clans Le Barbier de Séville.
A son retour d'Aix. je rcrus les complimculs de M. Perrin, qui me répéta, eu souriant : »
c — Mais, que vous avez hieu fait de réussir ! »
Cette aunée j'euiployai mon congé à aller donner à Londres des représentations de l'Ami Fritz, avec une troupe d'artistes de Paris, libres d'engagement, en ce moment.
M""" Alice Lody, qui faisait Suzel, eut un grand et légitime succès...
Comment, avec un si joli physique, une intelligence si remarquable, ne se fit-elle pas à Paris, une situation; je ne lai jamais compris. Et on se plaint de la rareté des comédiens ! ! !
La pièce, avec ses allures honnêtes, lit grand plaisir; et depuis, je ne suis jamais retourné en Angleterre, sans rejouer ce Fritz Kobus.
Pour les Anglais, il y a deux rôles qui m'ont classé dans leur appréciation artistique :
Master Febvre, as Fritz.
Master Febvre, as Don Salmte.
La dilïérence morale et physique séparant le joyeux célibataire alsacien du sombre marquis espagnol, a toujours été pour eux un sujet d'étounement.
Un soir je fus prié, par Lady K... de jouer dans son salon, deux petites comédies, avec M'"'' Febvre.
Nous ignorions absolument la composition de l'auditoire; aussi quelle l'ut notre surprise, alors que
le rideau fui levé, de voir assis au premier raug, entouré de tout le corps diplomatique, se teuaut debout derrière le fauteuil qui lui était réservé, Son Altesse Monseigneur le Prince Impérial, à qui la maîtresse de la maison avait ménagé celte surprise de lui donner la comédie, en langue française.
Jamais je n'oublierai le sourire radieux qui éclaira le visage de ce malheureux jeune homme, en entendant parler celte langue, qui lui était un doux souvenir de son heureuse enfance.
Après le spectacle, il vint de suite à nous, les mains tendues, les yeux mouillés de larmes.
« Quelle bonne surprise, répélail-il, et combien je vous remercie de tout le bonheur que vous venez de me donner. »
Le jour de ma représentation d'adieux, le Prince était venu exprès de Chislehurst, pour me donner une marque de sa sympathie.
Son Allesse occupait l'avant-scène de droite.
A un moment donué, une grossière injure, à son adresse, parlitdosgah'ries supérieures.
Les spectateurs, indignés, en protestant par leurs applaudissements, firent raison au prince de cel e lâcheté.
Le misérable fut mis dehors.
Après avoir été saluer le Prince à Chirslehurst , je
pris coDgédelui, et rentrai à Paris, quelques jours après.
A mon retour en France, une surprise désagréable m'attendait; tous ceux que je rencontrais m'accueillaient avec des phrases comme celle-ci.
— Hein, quelle affaire!
— Quoi ? quelle affaire?
— Votre affaire avec le Prince.
— Quel Prince?
— Avec le Prince impérial.
— Je ne comprends pas !
— Vous ne savez donc rien?
— Asolument rien... En quittant Londres, j'ai été passer quelques jours chez des parents, au fond de la Bourgogne, et n'ai lu aucune feuille publique.
— Eh bien ! mon pauvre ami, voilà quatre jours au moins, que vous êtes attaqué avec violence dans certains journaux.
— Et pourquoi?
— On vous reproche d'avoir adressé, en scène, un compliment au Prince impérial.
Un peu surpris, je l'avoue, de la tournure que prenaient les choses, je me rendis chez M. Emile Perrin.
— Mon cher enfant, me dit-il, je vous sais trop prudent, trop sage, pour être coupable de ce dont ou vous accuse; mais, à tort ou à raison, il s'est
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formé uu gros nuage ; laissons-le passer, et quand vous aurez fourni les explications qui ne peuvent manquer de mettre fin à ces ridicules racontars, vous rentrerez, dans l'Ami Fritz... mais, eu ce moment, ce ne serait pas prudent.
— D'où est parti le premier récit de cette invraisemblable aventure? lui demandais-je.
— De rErénement, je crois...
Je me rendis, en compagnie de M. Aurélien Scholl, chez M. Magoier, Directeur de VEcénement.
Il avait reçu, me dit-il, une note de Londres, certifiant l'exactitude des faits.
Après que nous eûmes démontré au futur sénateur, que toute cette histoire était aussi fausse que ridicule, il nous promit, avec une parfaite courtoisie, de faire paraître un entrefilet démentant cette fâcheuse aventure.
Le Fiijnro et le (Jaalois, de leur cùté, voulurent bien m'aider à rétablir la vérité. L'incident paraissait clos.
Le terrain bien net, bien déblayé, il fut convenu que je reparaîtrais, le mercredi suivant, dansr.l»<<' Fritz.
En arrivant de la campagne, uu voyageur ayant laissé dans le wagon uu journal... j'y jetai les yeux... et aperçus mon nom!... voici les quelques lignes que me consacrait l'aimable feuille ;
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« C'est ce soir que rentre à la Comédie-Française, M. Febvre, et c'est ce soir que nous espérons bien que les bons citoyens donneront à ce comédien, retour de Chisleburst, la leçon qu'il mérite! »
Je communiquai de suite cet article à M. Perrin.
— Vous avez fait ce que vous deviez, me répondit-il. Vous avez démenti les faits qui vous étaient imputés, vos loyales explications ont été enregistrées par la presse, vous ne pouvez vous préoccuper de certaines violences de langage de quelques journaux; et, au moment où le chef de l'état, le pape, la religion, la famille, les plus douces croyances, tout est attaqué, battu en brèche, vous n'espérez pas, je suppose, être épargné... advienne que pourra! mais, je suis bien tranquille, il n'arrivera rien.
Le soir, au moment d'entrer en scène, je dis à Delaunay, qui était de semaine :
— Je suis sûr qu'il va m'arriver quelque chose !
— Tu es fou, me répondit mon illustre camarade... ici... à la Comédie-Française? Entre donc sans crainte.
Comme j'entrais... deux coups de sitllet partirent en même temps, l'un, du parterre, l'autre, des galeries supérieures.
Je m'arrêtai et attendis que le public fasse justice d'une aussi grossière injure; ce ne fut pas long.
Tout lorchestre debout, criait: A la porte... c"est une infamie!
Quand on eut mis dehors, d'abord, dedans, ensuite, les deux goujats qui avaient provoqué tout ce désordre, le public, tourné de mon côté, se mit à applaudir, voulant par ses marques de sympathie me consoler de l'acte odieux, dont je venais d'être victime.
Trois saints au public, pour lui exprimer ma profonde gratitude, et la pièce continua.
Un artiste, sifflé en scène pour ses opinions politiques, cela ne s'était pas vu, depuis M"" Mars, à propos d'uu petit bouquet de violettes qu'elle portait à sa ceinture, pendant la restauration ; j'étais, dans mon malheur, en bonne compagnie.
'i- dcannbre 1877.
Première représentation de Pelile Pluie, comédie en un acte en prose, de M. F. Pailleron, jouée par M'™' Plessy, Hroisat, Jeanne Samary, MM. Jolliet, Roger et moi.
Jamais mise en scène ne me donna plus de mal. M. Perrin, soulTraut, m'avait confié le soin, de monter cette pièce; il y avait un orage... qui m'a rendu bicMi nialliciireux : sci/e couits de ton-
uerre gradués, expressifs, lointains, rapprochés, toute la gamme de la foudre !
La Comédie-Française est, à Paris, le seul théâtre qui puisse s'offrir un tonnerre aussi parfait; c'est l'orage dans toute sa vérité et cette foudre subventionnée est sans rivales.
L'appareil étant placé au-dessus de la salle, il semble au spectateur que les nuages se sont accumulés sur sa tète
Sous cette vaste coupole, où fonctionnent, si admirablement, les éléments déchaînés par quelques au teurs, il est un petit coin sombre... « qu'avec terreur on nomme, » inconnu de la foule : c'est le cimetière des bustes. Sous une épaisse couche de poussière, là, sont reléguées les images de tous les souverains disparus. Comme emblème du règne de quelques-uns, le plâtre coudoie le bronze. Rien de plus macabre que cette réunion, aussi choisie qu'avariée.
Napoléon I", Louis XVIII, Charles X, Louis-Philippe, Marianne n" 1, le Prince-Président Louis-Napoléon, l'Empereur Napoléon III... ; un peu plus loin, dans un recoin discret, comme il convient à des parvenus: M. Thiers, M. Grévy
Louis XVIII n'a plus de nez... on l'a placé, sans doute, trop près de Marianne... n" ^2 !
Quand la nuit est venue, que la salle est déserte, et qu'on n'entend plus que le pas régulier et monotone
du pompier de service qui arpente la scène làhaut, dans le musée des disparus, on perçoit quelquefois des bruits étranges. Ce sont, n'en doutez pas, les souverains qui causent entre eux et discutent sur la valeur des comédiens nourris sur leur cassette, et qui composaient la troupe de la Comédie- Française, alors qu'ils régnaient et que leur buste trônait au foyer public et à celui des artistes.
Pour éviter ces changements continuels, on a placé, il y a déjà quelque temps, le bronze de Préville sur la cheminée du foyer des comédiens.
Un soir, un abonné demanda à un sociétaire, peu partisan du régime qui nous régit, en lui montrant le bronze du créateur de Figaro :
— Qui est ce monsieur, je vous prie?
— C'est « l'essai loyal )',lui répondit l'artiste.
4 octobre 18" S.
Première du Sphiiir, drame en 'i actes, de Feuillet, joué par M'"' ^ Sarah Beruhardt et Croizette ;
MM. Delaunay, Maubaut et Coqueliu cadet, très remarqué dans un rôle de pianiste à longs cheveux.
Je jouais un rôle d'anglais, LonI Asthh'ij.
M. Perrin avait monté cet ouvrage, avec un soin tout particulier.
Il convient de citer une décoration à sensation, celle du second acte.
Le fond d'un vaste parc éclairé par la lune, un vrai bijou.
Au premier acte, le public vit, pour la première fois au théâtre, un intérieur de salon, dont l'éclairage venait d'un plafond lumineux.
Au point de vue de l'interprétation, le succès tint à deux causes, l'effet produit par M'"' Croizette, au moment de sa mort. Ce spectacle saisissant valut un triomphe à la charmante comédienne.
La seconde cause fut l'effet immense produit par la scène des deux femmes, au quatrième acte, où Sarah et Croizette rivalisaient de talent et de force.
, , , , , Jamais, à mon sens, Sa-
Lord Aslhley
dans Le Sphinx. rah ue rcucoutra à la Go-
médie- Française, un rôle lui permettant, comnie celui-là, de déployer tant de grâce, de jeunesse, de beauté et de sincère émotion.
Le charme de toute sa personne, sa correction, son jeu élégant et discret, tout était parfait ; elle a pu donner souvent une note plus forte, mais, jamais plus juste.
Depuis longtemps déjà, j'avais remarqué que Son Altesse Monseigneur le Prince de Galles, lorsqu'il nous faisait l'honneur de venir à la Comédie, en était réduit, faute d'un local réservé à cet effet, à aller fumer sa cigarette hors du théâtre, sous la galerie.
J'avais obtenu de M. Perrin, toujours si correct, l'autorisation de transformer notre salle de comité en une sorte de petit fumoir, qui permettrait au Prince de recevoir ses amis, dans les entr'actes, tout en aspirant quelques boullées de tabac russe.
Le prince, je dois le dire, avait été très sensible à cette attention.
Un soir, que son Altesse assistait à une rcprésiMitation du drame de Feuillet, il demanda, à un de SCS familiers (de qui je tiens ces détails) comment il pourrait reconnaître mes prévenances à son égard.
« En Angleterre, avait dit le prince, s'il existait une décoration artistique, je la donnerais à Febvre, avec grand plaisir; mais, comme cela est inconnu chez nous, je suis très embarrassé... Acheter un
objet quelconque pour le lui oITrir, c'est banal
Si je lui donnais ma canne... pensez-vous que ce souvenir lui soit agréable?
— N'en doutez pas, Monseigneur, avait répondu Tami de Son Altesse.
Après le troisième acte, quand le prince vint au foyer pour complimenter les artistes, après avoir félicité Sarali et Croizelte, il se tourna vers moi en me disant :
«Tous mes compliments, monsieur Febvre, votre Anglais est absolument moderne, et, pour ma part, je vous sais gré de ne pas lui avoir donné ce baragouinage insupportable, dont on gratifie mes compatriotes, chaque fois qu'on les met en scène... Vos
toilettes votre aspect extérieur, tout est bien...
Il n'y a qu'une chose à reprendre... c'est votre canne... Permettez-moi de vous olïrir la mienne. Si cela peut lui donner quelque prix à vos yeux, elle ne m.'a presque jamais quitté... et a fait avec moi le voyage des Indes.
Gomme je remerciais vivement Son Altesse, non seulement du précieux souvenir, mais, des termes dans lesquels il venait de m'ètre olïert... le prince ajouta en souriant :
« — Oui, mais vous allez jouer avec ? »
Les journaux ayant raconté l'incident, le lendemain même, commença une procession d'Anglais, se
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présentant chez moi pour m'acheter le jonc princier ; et, je dois le dire, jeus beaucoup de peine à persuader à tous ces messieurs, que je désirais absolument ne pas m'en défaire.
Il y en eut un, surtout, plus tenace encore que les autres, à qui j'avais envie, comme réponse, de raconter l'histoire arrivée à mon cher et regretté camarade Berthelier.
Le joyeux chanteur dînait à table d'hùte, daus une ville de bains de mer ; on passait les fraises, et il en restait déjà fort peu, quand Berthelier vit son voisin, un Anglais, à qui le maître d'hùtel présentait l'assiette, faire tomber dans la sienne presque tous les fruits qu'on lui olïrait.
«i Mais je les aime bien aussi, murmura timidement Berthelier, »
Alors, son farouche voisiu, en s'emparaut des dernières, lui répondit :
« — Pas tant que moi !... »
Et, comme mon acquéreur obstiné me disait :
<t — Mais, je tiens beaucoup à cette canne... j'avais envie de lui répoudre, aussi, comme son insatiable compatriote :
« Pas tant que moi ! .. v
Je parlais, quchpies lignes plus iiaul, de .M'' Croizette. Jene puis résister, en prouonranl sdu uoin. au
désir de dire ici quelle houne et charmaute camarade nous perdîmes à son départ. Charitable, modeste, studieuse, consciencieuse, dune humeur égale, toujours souriante, quoique parfois bien souffrante. Quand on songe à la brillante situation, qu'elle occupait à juste titre, à ses succès, et qu'on peut constater qu'elle n'a laissé que des regrets, c'est le plus bel éloge, ce me semble, qu'on puisse faire d'une femme, que ses camarades pouvaient jalouser comme artiste, sans cesser pour cela d'aimer l'amie et d'estimer la camarade.
Ce n'est certes pas à M"" Croizette qu'on eût pu réserver cet épitaphe, composée en l'honneur d'une de ses camarades :
Elle emporte tous les regrets !
Ce qui fait qu'elle n'en laisse pas 1
Ce mot me remet en mémoire un trait bien piquant de Madeleine Brolian.
On s'étonnait, un joui-, devant elle, qu'une de ses camarades, d'une laideur proverbiale et d'un caractère en rapport avec son physique, ait pu se mariei- avec un monsieur qui ne lui cédait en rien, à tous les égards, et dont l'esprit était d'une malveillance féroce.
I Comment ces deux êtres out-ils pu se choisir? » demandait-OQ à la spirituelle comédienne.
« — Ils ne se sont pas choisis, répondit-elle, sans hésiter. Ih se sont restes ! »
Cette année encore, je donnais quelques représentations à Londres. J'y retrouvai le prince impérial, très au courant des incidents de ma rentrée à la Comédie-Française.
Son x\ltesse avait appris l'histoire des deux coups de sifïlet ; aussi, la première fois que j'eus l'honneur de le revoir :
« Eh bien! me dit-il, mon pauvre monsieur Febvre, vous avez donc été blessé à mon service? »
Je rencontrai encore, une fois ou deux, le prince, dans le monde, ne me doutant guère que je ne devais plus revoir ce malheureux jeune homme ; car, il allait partir bientôt pour le Zouzouland, où il devait périr assassiné, grâce à labaudou d'un officier, dont le nom est devenu pour les Anglais eux-mêmes, synonyme de lâcheté !
Quand, à Londres, je jouais dans un salon, il arrivait souvent que, pour me désigner, un des invités disait à sou voisin, faisant allusion au souvenir que m'avait ollerl le prince de Galles : C'est celui qui a la canne I...
2 décembre 1878.
Première du Fih naturel, comédie en 5 actes, d'Alexandre Dumas fils. La pièce avait pour interprètes : M'""^ Favart, Jouassain, Baretta ;
M. Worms, qui débutait, ou plutôt rentrait à la Comédie-Française, où il aurait dû être sociétaire depuis dix ans, sans un acte de mauvaise administration—M. Coquelin aîné, M. ïliiron, M. Bouclier et moi.
De l'avis de bien des gens, et des non moins compétents, le titre de cet ouvrage a toujours été un obstacle à sa complète réussite. Je parle au point de vue des recettes, bien entendu.
Dumas a eu beau dire, dans une de ses comédies : Tous les enfants sont naturels... ce mot sur l'afficlie rendit, cette fois encore, malgré tous nos efforts, le succès pécuniaire de quelque difficulté.
L'auteur me racontait, un jour, au sortir d'une répétition, que Montigny, la veille de la première au Gymnase, lui avait demandé la suppression du mot de la fin :
« Oui, mon oncle ! » et de le remplacer par un autre plus doux. — « Jamais de la vie, me disait Dumas, je n'eusse consenti à rien changer à mon <lénouement, qui est, à lui seul, la logique de toute
la pièce. Comment ! voilà un monsieur à qui il plaît de reconnaître l'enfant, qu'il a abandonné, lorsque cet enfant est en passe de devenir, peut-être, ministre ?... et ce fils, qui sait ce que sa mère a souffert de l'abandon de ce père oublieux de tous ses devoirs, va bénévolement mettre sa main dans celle de cet inconnu, en lui disant: oui, mon père!... Jamais... ! Que la pièce ne fasse pas d'argent, c'est un malheur ; mais, encaisser des recettes, en détruisant tout ce que j'ai fait au nom de la logique la plus élémentaire, je le répète... Jamais 1... »
Et vous trouverez des gens qui vous diront que le théâtre de Damas est immoral !...
Mais, que ces aveugles, que ces sourds relisent donc les plus belles pièces du répertoire de l'auteur des Idées de .!/"''' Aubraij; à chaque scène, à chaque ligne, ils y verront un plaidoyer eu faveur de la femme... la glorification du foyer, de la famille... Il est vrai que ces mêmes gens se tordent, eu voyant, dans le répertoire classique, un fils faisant mettre son père dans un sac et le faisant rouer de coups de bâton par son valet.
En 1879, toute pièce qui, chaque soir, ne faisait pas le maximum, ne pouvait rester longtemps sur l'affiche. Les frais étaient trop considérables pour jouer la moyenne — comme on dit au théâtre — et le budget prévu qui, sous M. Thierry.
66 JOURNAL DCN COMÉDIEN
en 1867, était de ouze cent soixante mille francs, atteignait, en 1878, sous la nouvelle administration, presque le chiffre de quatorze cent mille francs.
La pièce de Dumas resta quelque temps au répertoire du Théâtre-Français, fut reprise plusieurs fois ; aujourd'hui, elle appartient à l'Odéon. C'est un bonheur pour l'Odéon, et une des œuvres les plus fortes du maître, dont s'est privée la maison de Molière.
4 avril 1879.
La Comédie- Française donne, pour la première fois, l{uy Blas, avec la distribution suivante pour les principaux rôles :
Don César de Bazan. . MM. Coquelin aîné
Don Salmte Febvre
Riiy Blas Mounet-Sllly
Cameria mayor .... Jouassatn
La Reine M"'*'* Sahaii-Bermiardt
Casilda Baretta
Les plus petits rôles, tenus par des chefs d'emploi ,. cinq décors merveilleux, des costumes splendides,. de la musique du pauvre Léo Delibes : voilà dans quelles conditions fut représentée l'œuvre du Maître.
Ce fut une belle soirée, et, le 4 avril 1879 est, sans contredit, une date glorieuse pour la Comédie et une des pages brillantes du règne de M. Perrin.
Victor Hugo assista aux dernières répétitions de son ouvrage. Un jour que j'étais de semaine, M. Perrin (à cette époque conseiller municipal) dut s'absenter pour se rendre à l'Hùtel de Ville ; avant de partir, il me fit toutes ses recommandations, entre autres, celle de ne pas laisser sortir le Maître, attendu qu'il neigeait très fort et que le froid était très rigoureux. Vu son âge, ajouta l'administrateur, en souriant, s'il avait besoin de quelque chose, offrez-lui vos services. En un mot, je le confie à vos bons soins.
Après le deuxième acte, comme je demandais à l'illustre poète s'il ne lui serait pas agréable de visiter mou cabinet de semainier et plus agréable encore que je l'y laissasse seul quelques instants... il accepta sans se faire prier.
J'ouvris la porte et m'ellaçai pour le laisser passer. Au moment où il gravissait la dernière marche qui sépare ce réduit de la scène, je risquai timidement ce mot :
— Les dieux, eux-mêmes, ne sont pas à l'abri de ces misères.
— « Pas même, » me répoudit-il, d'un tou presque affligé... Et la porte se referma.
Un des souvenirs les plus agréables que j'ai conservés de Ruy-Blas est celui d'une des dernières répétitions générales.
La nuit était venue, et, dans ce sombre décor du cinquième acte, nous ressemblions à des ombres mystérieuses s'agitant dans une inquiéta ule obscurité.
On avait proposé des lampes.» Non lavait répondu M. Perrin, assis à l'orchestre aux côtés de U. Hugo et P. Meurice; non, coulinuons comme cela, c'est d'un effet très curieux. »
L'illusion, en effet, était telle que Monnet et moi (nous en avons bien souvent reparlé) en étions arrivés à oublier nos personualités : c'était bien Ruy-Blas, qui allait égorger Don Saluste.
Don Saluste dans Itui/ Blus.
Hugo fut enchanté et nous adressa ses compliments, de même que M. Perriu ; le poète n'était pas prodigue d'encouragement. Je profitai de l'occasion pour lui présenter une respectueuse observation :
« — Dans la brochure, monsieur Hugo, il y a cette indication :
« Ruy-Blas saisissant Don Saluste à la gorge et le poussant dans le cabinet ?... »
« — Eh bien ? fit le poète.
« — Eh bien, cher maître, à mon avis, le public est bien plus effrayé de ce qu'a pu concevoir son imagination que de la réalité qui s'offre à ses yeux.
« Si mon camarade Monnet me saisit à la gorge, ce ne sera jamais que Mounet se livrant à des voies
défait sur Febvre auquel il se garderait bien
de faire du mal, puisqu'il faut rejouer la pièce le lendemain ; mais, si au lieu de ce jeu de scène indiqué, à peine Ruy-Blas s'est-il emparé de l'épée de Don Saluste, celui-ci se sentant perdu, se mettait à ramper, les mains appuyées à la muraille, cherchant un abri, comme un rat cherche un trou, quand il sent que la dent du chien va l'atteindre... je crois qu'il y aurait là un grand effet.
« — Alors? ivpoiulil Hugo, (jui écoutait avec beaucoup d'attention.
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« — Alors, à un moment donné, ma main droite rencontre la portière de tapisserie. Sentant derrière moi un asile, je m'cnyoïi/frc... pendant que Ruy- Blas, d'un geste superbe, traverse d'un furieux coup d'épée la tenture, derrière laquelle je me suis blotti.
«Envoyant cela, l'imagination du spectateur, soyez-en certain, lui laissera croire que cette épée m'a atteint soit au visage, soit en plein corps... en
un mot, il faut qu'on dcflne cette scène atroce
cette boucherie vengeresse, qui perdrait tout son côté sauvage, si on en donnait le vrai spectacle au public, y
Après un instant de silence :
« — Voulez-vous, fit le maître, je vous prie, jouer la scène comme vous venez de me l'indiquer?
Quand ces messieurs eurent regagné leurs places à l'orchestre, Mounet et moi exécutâmes la scène avec la nouvelle mise en scène proposée.
L'effet fut immense... et Ilugo, de sa place, nous dit:
« — C'est superbe... il n'y a pas à hésiter... et je vous remercie, Messieurs. »
Nous étions ravis, mon camarade et moi... et je suis heureux de pouvoir constater, dans ces souvenirs, que le public ratifia lopiniou du grand poète.
En soumettant cette variante à M. Hugo, j'étais d'autant moins rassuré, quon m'avait conté qu'à une répétition de Marion Delonne, Louis Monrose, s'étant approché de l'auteur et lui montrant son rôle, avait osé lui dire :
« — Ce doit être une erreui- de copie ; car, il y a là une faute de français ? »
Sans sourciller Hugo avait répondu :
« — Vous ne trouvez pas ce mot français, monsieur Monrose ?
« — Non, Monsieur...
« — Eh bien ! il le deviendra !... »
Et, là-dessus, Hugo s'était éloigné, laissant Monrose abasourdi !
La première fut une soirée triomphale pour l'auteur et l'occasion d'un nouveau succès pour mes illustres camarades. Quant à moi, je fus largement payé par la presse, le public, et surtout par le mot que m'adressa le maître.
A l'issue de la représentation, M. Perrin avait réuni sur la scène les artistes qui avaient joué, M. Hugo désirant leur exprimer, en quelques mots, sa gratitude.
H prit, d'abord, la main de Sarah Hernhardt, ot la portant à ses yeux, encore tout humides :
« — Laissez-moi vous olïrir une des larmes que
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votre beau talent a fait couler des yeux du vieux poète. »
Après avoir exprimé, à Coqueliu et à Mounet, toute sa satisfaction, il se tourna vers moi, en disant :
— Quant à vous, Monsieur, tous mes compliments, vous avez eu au cinquième acte : un engouffrement sublime .'...