‹ Journal d'un correspondant de guerre en Extrème-Orient, Japon, Mandchourie, CoréeChapitre 8 sur 16 · QUATRIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

QUATRIÈME PARTIE

26 août.

On est généralement fort mal reçu lorsqu'on vient réveiller en sursaut des gens qui ont peu dormi ; tel ne fut pas pourtant le cas du lieutenant Sataké lorsque, ce matin, un peu avant le lever du soleil, il vint successivement tirer par le bras les dix-huit correspondants de guerre attachés à la deuxième armée. Il est vrai qu'il nous annonçait en même temps une grande bataille pour le jour même et promettait de nous y faire assister. On faillit lui sauter au cou. Les longs mois d'attente dans les hôtels de Tokio, le voyage monotone et pénible à travers le Liaotoung, l'emprisonnement de quinze ours à Haïtcheng, tout était oublié. On allait enfin

voir la guerre. Les chevaux étaient sellés moins de | cinq minutes après ; le convoi fut chargé en un tour I de main. Bientôt, nous franchissions, gais et contents, le cœur à l'aise, la porte nord d'Haïtcheng...

Notre joie fut de courte durée. A moins de deux kilomètres de la ville, on nous fit grimper sur un petit tertre qui commandait la plaine. Le temps était radieux, les Chinois travaillaient aux champs, quelques chariots passaient sur les routes ; mais aucun soldat n'était en vue. A force de fouiller l'horizon, un de nous finit par découvrir, à dix kilomètres plus au nord, quelques points blancs sur le sommet d'un renflement de terrain. C'étaient des shrapnells russes éclatant au-dessus d'une batterie japonaise. Il fallait le secours de jumelles perfectionnées pour les apercevoir. A ce mirage lointain devait se borner pour nous le spectacle si ardemment désiré et depuis si longtemps. Malgré nos réclamations, on refusa de nous rapprocher du combat.

En vain, M. Okabé s'efforçait de nous intéresser à ce qu'il devinait dans le lointain. Assis à terre, nous tournions le dos à la direction de la bataille. Un de nos camarades avait reçu la veille avec son courrier un paquet de journaux d'Europe.

Il nous les distribua et nous passâmes à lire des faits-divers l'après-midi de notre première journée de combat. Le soir, on nous fît cantonner dans un

• village des environs, et on eut la bonté de nous apprendre que l'armée japonaise avait refoulé les Russes sur Anchantien ; ce succès avait coûté deux cents tués et blessés.

Le principal argument de nos guides pour nous fenir si loin derrière était le souci qu'ils avaient de 16 pas exposer nos existences. Pour mettre leur responsabilité à l'abri, nous envoyâmes au quartier général une protestation signée de tous les correspondants de guerre. Nous déclarions prendre à notre compte tous les risques de la campagne et demandions à ce que l'on tînt les promesses données à Tokio verbalement et par écrit. Cette lettre resta sans réponse.

27 août.

La plaisanterie a continué aujourd'hui; elle s'est compliquée de pluie et de brouillard. On nous a fait lever au milieu de la nuit. Après une longue marche dans les ténèbres, nous avons fini par nous échouer sur le sommet d'un monticule. Le jour se lève morne et gris ; nous nous trouvons perdus dans les nuages comme sur le rocher des Walkyries.

Le groupe des attachés militaires vient s'installer à côté de nous. Malgré la défense formelle qui nous

en est faite, nous allons fraterniser avec nos compagnons d'infortune et mêler nos lamentations aux leurs. Au brouillard succède la pluie, le vent nous apporte périodiquement le grondement indistinct de la canonnade. Transis et affamés, nous demandons en vain un abri; Tordre est de rester là jusqu'au soir et nous y restons. Dix heures de douche sans rien voir, tel est le triste bilan de cette seconde journée.

Anchantien, 28 août.

Ce matin, notre doyen, le dessinateur anglais Melton Prior, fatigué de ne crayonner que des pagodes et des mendiants chinois, a demandé son passeport pour rentrer en Europe. Les deux romanciers américains le suivent dans sa retraite.

Avant de partir, ces déserteurs laissent à chacun de nous comme souvenir un ustensile de leur matériel de campagne. J'hérite pour ma part d'un volumineux emporte-pièce qui pourra au besoin me servir de casse-tête.

Nous suivons aujourd'hui la grande route mandarine le long du chemin de fer ; elle est couverte de convois portant aliments et munitions aux combattants. Devant nous se dressent les hauteurs d' Anchantien, excellente position que les Russes, menacés sur leur

OQ

flanc, ont abandonné dans la nuit sans coup férir. La route et la voie ferrée franchissent cette ligne montagneuse par un défilé étroit que creuse une rivière presque à sec. La gare se trouve un peu au delà; on aperçoit par la trouée le réservoir qui la domine.

| Nous sommes arrêtés à côté du chemin pendant que les colonnes de ravitaillement se succèdent à une allure lente, mais avec un ordre parfait. Après deux heures d'inaction énervante, nous nous

i remettons en marche, et passons le défilé et les deux boucles de la rivière. Nouvel arrêt. Devant nous s'étend une plaine bornée à six kilomètres au nord par une rangée de collines. C'est au delà que le combat se continue maintenant. Quelques batteries japonaises tirent par-dessus la crête ; l'ennemi leur répond faiblement. En vain, nous supplions nos geôliers de nous faire avancer ; ils prétextent les ordres reçus et nous déclarent que nous ne ferons plus un pas de la journée.

De loin nous voyons une ligne d'infanterie gravir la montée, atteindre le faîte, puis disparaître sur le versant opposé pour se mêler à la bataille. Un dernier régiment, placé en réserve sur la berge à côté de nous, rompt les faisceaux, défile à nos pieds, traverse la plaine et s'évanouit à son tour à l'horizon. Enfin, la file des convois nous dépasse encore une fois, ironiquement. L'ordre de bataille adopté par l'état-major japonais

parait maintenant nettement établi : en tête la cavalerie, puis les éclaireurs, le gros de l'armée, les réserves, le train, enfin les correspondants de guerre. Aujourd'hui, le quartier général doit être au comblé de ses vœux, il a réussi à placer une montagne eiïtfë la bataille et nous.

On nous fait coucher à la gare d'Anchantien, évacuée le matin même par les Russes. Nous sommes encore plus furieux que la veille. Hier et avant-hier, on rie nous a rien montré du tout; aujourd'hui, on nous a imposé le supplice de Tantale.

Vers sept heures, M. Okabé, le sourire aux lèvres, vient nous donner le compte rendu de la journée et nous annonce l'abandon de huit canons parles Russes. C'est ajouter la raillerie à la torture. J'exprime au porteur de nouvelles mon indignation et j'ajoute :

— L'état-major s'est moqué de nous consciencieusement. Je ne sais ce qu'en pensent mes collègues,1 mais pour ma part, j'en ai assez. Que vous le vouliez ou non, je vous préviens que je verrai la prochaine bataille à ma manière, la vôtre ne me suffit pas.

29 août.

Jour de repos. Nous ne quitterons Anchantien que demain. Pour nous consoler de nos déboires, on nous

LA BATAILLE DE LIAOYANG Zb',]

autorise aujourd'hui à circuler librement dans les environs. J'ai été le seul à profiter de la permission. J'ai sellé mon poney dès l'aurore, et, pour ne pas m'égarer, je me suis tenu en vue de la voie ferrée.

L'armée a fait pas mal de chemin pendant la nuit. Ce n'est que sur la rive opposée du Tchaho (une rivière sur deux porte ce nom en Mandchourie) que je rencontre les premiers cantonnements. En traversant un des villages, je m'entends appeler et j'ai le vif plaisir de reconnaître le major Tatchibana, mon ami de Haïtcheng. Il me montre son bataillon dont une partie est cantonnée dans les fermes chinoises ; le reste doit se contenter comme abri des petites tentes que les hommes portent par morceaux sur leurs sacs.

— Je n'ai pas été engagé à Anchantien, dit le commandant, mais, depuis trois jours, nous n'avons guère dormi. Vous voyez, on se rattrape ferme, ajoute-t-il, en indiquant les soldats couchés sous les toiles. D'ailleurs, c'est maintenant notre tour de marcher en première ligne et ça va chauffer. Anchantien n'était qu'un prologue, demain commencera la grande bataille. Nous entamerons la marche d'approche dès ce soir. Regardez en face de vous ces hauteurs, ce sont les positions des Russes. Il y a quatre mois qu'ils y travaillent et ils en ont fait de véritables forteresses. Elles nous coûteront cher.

Et il soupira.

Nous entrâmes dans sa chambre, et causâmes longuement en buvant du thé et en fumant des cigarettes. Le major sortit de son portefeuille une photographie de son fils dans un groupe de collégiens :

— C'est une des dernières fois que je vois son portrait, me dit-il, car je serai tué là-bas.

Et par les trous du châssis de papier, il indiquait la ligne bleue des collines occupées par l'ennemi.

Je lui reprochai ses sombres pressentiments et lui rappelai sa promesse de me faire visiter Chidzouoka. Mais il secoua la tête et je me sentis tout attristé en le quittant.

Il me fallut longtemps pour regagner la gare d'Anchantien, en me frayant un passage sur la route à travers les voitures. Cet encombrement me donna l'occasion de passer en revue les divers systèmes de transport employés par les Japonais.

La question du ravitaillement est plus importante encore pour l'armée nipponne que pour toutes les autres, en raison du régime d'alimentation particulier des soldats du Mikado.

Ils sont très sobres et se contentent d'une nourriture modique, mais ne peuvent se passer des vivres auxquels ils sont habitués.

Il leur faut du riz, et même du riz d'une certaine qualité; rien ne saurait le remplacer. Au lieu de poisson, on a fini par les accoutumer au bœuf con-

serve, mais au prix d'efforts patients cl d'une longue éducation. On avait à cet effet créé une usine à Kobé, qui fabriquait des boîtes d'endaubage à la gelée légèrement sucré, qu'on mit en consommation dans tous les régiments. Les soldats ont fini par pouvoir le supporter, mais ils continuent à éprouver une invincible répugnance pour toute autre viande, notamment pour la viande fraîche. Ils ont également besoin de condiments spéciaux pour préparer leur cuisine ; on leur expédie du choyou (sauce japonaise) dans des cylindres de fer-blanc.

Cette nostalgie gastronomique empêche l'armée d'utiliser les ressources du pays. Pour les correspondants de guerre, c'est là un état de choses très satisfaisant; il leur permet de trouver toujours dans les villages chinois des poulets et des œufs respectés par les conquérants. Pour l'intendance, la situation est plus gênante, car elle l'oblige à importer du Japon tous les vivres consommés par l'armée.

La flotte japonaise étant virtuellement maîtresse de la mer, les difficultés commencent seulement au port de débarquement. Mais de là, il faut amener par voie de terre jusqu'à l'armée, sans compter le matériel de guerre, trois cent mille rations quotidiennes.

On se représente quel nombre colossal de convois nécessitent tous ces bagages. L'intendance s'est montrée à la hauteur de cette tâche gigantesque.

Depuis le début de la guerre, et malgré rallongement considérable de la ligne de communications, à mesure qu'on s'éloignait de la côte, ses services ont toujours fonctionné sans le moindre accroc. Pour obtenir un pareil résultai, il a fallu faire flèche rie tout bois.

Pendant la guerre si no-japonaise de 1894, l'armée avait employé, pour tous ses transports, des hordes de coolies japonais portant sur l'épaule des charges balancées aux deux extrémités d'un long bambou. Cette expérience ne réussit pas : les porteurs constituaient une seconde armée qu'il fallait nourrir, loger, habiller, et faire mouvoir comme les combattants. On y a, pour la présente campagne, complètement renoncé.

Les procédés de transport actuellement employés sont :

1° Le chemin de fer, dont j'ai déjà parlé, et qui sert surtout pour le matériel le plus précieux : artillerie de siège, munitions, équipement, etc. ;

2° Le charroi. Il comporte :

a) Les attelages de l'artillerie et des sections de munitions d'artillerie, semblables à ceux des armées européennes ;

b) Les voitures régimentaires à deux chevaux; l'un entre les brancards, l'autre en flèche ; elles sont munies d'un siège très élevé et représentent une capacité de transport assez faible ;

c) Des charrettes à deux roues supportant une plate-forme et traînées à bras par une équipe de quatre hommes ;

d) Le mode principal de transport est certainement le chariot chinois décrit précédemment; il est conduit par son propriétaire et réquisitionné par le service des étapes. Ces réquisitions sont faites pour une étape seulement et les voitures reviennent le lendemain à leur point de départ, faisant ainsi toujours la navette entre les deux mêmes stations ;

3° Les animaux de bât, chevaux ou mulets pris sur place ou importés du Japon. Ils constituent tous les trains de combat, les trains régimentaires et les sections de munitions d'infanterie. Ils servent également à former des convois auxiliaires pour l'intendance ;

4° Le portage. La première armée, au commencement de la campagne, a utilisé les porteurs indigènes en Corée où les routes sont mauvaises et où les voitures n'existent pas. Ce système, auquel on a été réduit faute de mieux, a été abandonné dès que les troupes du général Kouroki eurent pénétré en Mandchourie.

A mon retour au cantonnement, j'appris qu'on allait partir pendant la nuit de manière à rejoindre les troupes de première ligne au lever du soleil. Décidé à voir de près la grande bataille qui allait se livrer, je préparai soigneusement mon équipement afin de pouvoir subsister quelque temps sans être obligé de reprendre contact avec notre colonne de bagages.

Je m'étais fait faire à Yokohama une copie de la sellerie d'ordonnance française, la plus pratique assurément de toutes celles que j'ai vues.

Dans la fonte de droite, rle kodak et trois bobine! de pellicules; dans celle de gauche, la trousse de. toilette. Une des sacoches de derrière contenait un étui de crayons, du papier et les vivres limités, hélas! à quelques biscuits ; le chariot portant mes conserves ne nous avait pas encore rejoints, et je ne pus emporter que le reste de ma ration journalière. Enfin la dernière sacoche renfermait un échange complet de linge. Celle précaution indispensable m'avait été enseigner pendant la campagne sucUafricaine, le jour où la cavalerie anglaise mil la main sur nies bagages pendant que je tiraillais sur un kopje.

Liaoyang, 5 septembre.

La grande bataille s'achève en ce moment. Par la fenêtre de la villa russe où je me trouve, j'entends les derniers coups de canon du côté de Yentaï. Pendant cinq jours, on s'est battu sans relâche et j'ai euj la satisfaction de pouvoir suivre à ma convenance quelques-unes des phases principales de cette lutte de géants, l'événement militaire le plus important que l'histoire puisse enregistrer depuis 1870.

Avant d'entrer dans le détail de mes aventures et de raconter ce qu'il m'a été donné de voir, il convient de dire quelques mots sur l'ensemble de cette bataille de Liaoyang et des événements qui l'ont amenée.

Liaoyang était le point de concentration, prévu dès le début de la campagne, pour les trois armées japonaises qui devaient opérer en Mandchourie (première, deuxième et quatrième; la troisième armée opérant sous Port- Arthur). La première armée (général Kouroki) entrait par la Corée au commencement de mai, à la suite du combat du Yalou ; la deuxième armée (général Okou) débarquait clans le Liaotoung au même moment, et, après avoir isolé la garnison de Port- Arthur, se dirigeait à son tour au nord, vers la plaine mandchourienne, le long delà voie ferrée;

I" le noyau de la quatrième armée (général Noclzou) formé par la 10e division, prenait terre à Tàkouchan, ^à peu près au milieu de l'espace qui séparait les deux premières colonnes, et commençait immédiatement un mouvement analogue vers le nord. La marche de ces armées se continua lentement, les trois colonnes se maintenant à la même hauteur et resserrant peu à peu leurs intervalles à mesure qu'elles se rapprochaient de leur objectif.

Les forces russes s'étaient retirées devant les Japonais, en essayant de retarder leur marche le plus

possible; elles comptaient, elles aussi, livrer bataille devant Liaoyang, où arrivaient journellement des renforts. La place avait été mise en état de siège dès le début de la guerre. Deux lignes successives avaient été fortifiées. La première, la plus avancée, s'étendait à cinq kilomètres environ au sud de la ville et utilisait les hauteurs parallèles au cours du ïaïtsého, notamment les fortes positions de Chiouchanpou. La seconde, qui comportait une série de retranche* ment s et de redoutes, formait un demi-cercle au sud et à l'ouest de la ville, à un kilomètre environ de l'enceinte chinoise, et se prolongeait sur la gauche russe par les collines qui masquent les mines de charbon de Yentaï : on les appela pour cette raison les lignes de Yentaï. Au-devant de la première ligne, de forts détachements se maintenaient en contact des avant-gardes japonaises et occupaient les villages d'Anping et d'Anchantien. Les armées japonaises, placées sous le commandement général du maréchal Oyama, comptaient huit divisions, disposées comme suit, de la droite à la gauche : 12e, 2e, garde impériale, formant la première armée; 10e, 5e, formant la deuxième armée ; 3e, 6e et 4e, formant la quatrième armée. A cet effectif, il faut ajouter deux brigades d'artillerie et une de cavalerie non endivisionnées. La quatrième et la deuxième armées se touchaient ; la première, par contre, était séparée de la deuxième

par un vide de plusieurs kilomètres. Le plan du maréchal Oyama consistait à attaquer vigoureusement sur tout le front pour maintenir l'ennemi, ensuite à agir par la droite afin de le déborder et de rejeter la gauche russe sur son centre, puis de prolonger celte marche sur les derrières des Russes et de couper, leurs communications avec Moukden.

Le mouvement commença dans la nuit du 25 août. Anping fut pris le lendemain, sans grandes difficultés. Le général Okou rencontra une résistance plus énergique à Anchantien, qui ne fut occupé que le 28. Le 29, les forces japonaises arrivaient en face de la première ligne défensive des Russes : elles commencèrent leur marche d'approche dans la soirée.

Avec la première armée, dès le lendemain, le général Kouroki occupait la portion de la ligne qui se trouvait devant lui, mais il hésitait à continuer son mouvement en avant, qui l'éloignait du reste de l'armée. Aussi, pour appuyer l'offensive de Kouroki, le général Okou reçut-il l'ordre, le 31 au matin, d'enlever coûte que coûte les lignes de Chiouchanpou.

A midi, la 3e et la 5e division prenaient d'assaut la plupart des tranchées et, dans la nuit, les Russes devaient se replier, autour de Liaoyang, sur leur deuxième position de défense.

Cette évacuation des lignes de Chiouchanpou permit à la première armée japonaise de reprendre sa marche vers le nord. Le 1er septembre, elle franchissait le Taïtsého et se portait immédiatement contre les positions de Yentaï pour déborder la gauche russe. Mais le général Kouropatkine, se rendant compte du danger qui le menaçait, porta vers sa gauche toutes ses réserves, et réussit à faire échouer le mouvement tournant des Japonais.

Pourtant la défense russe était compromise par la perte d'une partie des positions dont les Japonais de la division de Sendaï avaient chassé, le 2 septembre, la brigade Orloff et que les Russes ne purent reprendre le lendemain, malgré des contre-attaques désespérées. Aussi le général Kouropatkine se décida à se retirer vers Moukden en abandonnant Liaoyang dans la nuit du 3 au 4, quoique les Japonais eussent échoué dans tous leurs assauls contra loi redouta^ qui entouraient cette ville. Ce mouvement s'opéra en ordre parfait, sans laisser ni prisonniers ni canons aux mains de l'ennemi; les Japonais vainqueurs, exténués par neuf jours de combats, furent incapables d'inquiéter la marche des Russes.

Après ce rapide compte rendu des événements, revenons au quartier des correspondants militaires, près de la gare d'Anchantien, le 30 août, à trois

heures du matin. Personne n'a dormi. A la lueur des lanternes, tenues à bout de bras par les boys, nous sanglons les selles et, avant de passer la bride, jetons à nos montures une brassée d'herbe fraîche. Mais la voix de M. Tanaka nous crie qu'il faut partir, et on monte à cheval,

La file indienne se met en marche comme une procession de fantômes sous la lumière incertaine de la lune ouatée de légers nuages.

Grâce à mon excursion de la veille, je connais le chemin et me porte en tête à côté du lieutenant Sataké pour lui servir de guide. Rien n'est fatigant pour le cavalier comme une marche de nuit. L'attention est perpétuellement en éveil, car les chevaux, las, s'assoupissent à moitié et il faut sans cesse scruter les ténèbres pour éviter les trous et les obstacles. Le bercement régulier du pas endort insensiblement l'homme comme la bête et l'oblige à se raidir contre le sommeil qui l'envahit.

Après deux heures de ce pénible exercice, nous apercevons enfin à l'horizon une faible lueur, le froid devient plus pénétrant et fait frissonner les inëmbres engourdis par l'immobilité. Les silhouettes se dessinent en contours plus nets? la blancheur de la route s'estompe, le ciel s'éclaire doucement de rose pâle, puis, à l'est, les rayons flamboyants illuminent l'espace. C'est enfin le jour qui

se lève, les ténèbres qui se dissipent, la vie qui renait dans la plaine. Mais déjà la guerre vient troubler la sérénité de ce radieux matin. A quelques kilomètres en avant, une batterie japonaise salue le soleil d'une première salve, et la canonnade commence. Autour de nous, le» cadavres raidis des chevaux éventrés il y a deux joins par les obus nous forcent à prendre le galop pour éviter la pestilence que dégagent leurs entrailles putréfiées.

Un peu avant d'atteindre le cours du ïchaho, le sous-lieutenant Salaké nous fait quitter la grande route et tourner à droite. Nous passons derrière une colline où se tient l'état-major du général Okou ; le sentier que nous suivons se perd dans un chemin perpendiculaire à lui. A gauche, c'est l'ennemi ; à droite, Anchantien. C'est à droite que se dirige M. Sataké.

Toute notre colonne s'arrête ; je refuse de suivre l'officier qui me fait des signaux désespérés. Plusieurs correspondants ont mis pied à terre et s'asseyent sur un talus en déclarant qu'ils ne feront pas un centimètre en arrière. Les trois Japonais vont vers eux, descendent aussi de cheval et entament des pourparlers qui absorbent toute leur attention.

L'occasion est bonne, je crie « Sayonara » (au revoir) aux Nippons ébahis et pars à fond de train du côté du a front ». Plusieurs de mes collègues galo-

pent sur mes talons. Les éperons poussés dans le flanc des bêtes leur font donner toute leur vitesse. Nos poneys mandchous fatigueraient vite les haridelles japonaises de nos geôliers s'ils tentaient de nous poursuivre. Aussi nous jugeons bientôt que nous sommes hors d'atteinte. Le sentier se rétrécit, puis cesse brusquement, et nous voilà errants dans la forêt touffue du gaolian ; bien malin qui pourra nous y retrouver.

Je ralentis l'allure et me retourne : la plupart des correspondants n'ont pas persévéré, il n'y en a plus que deux derrière moi.

Bientôt le sorgho s'éclaircit et nous met en présence de la rivière Tchaho. Les berges sont boueuses, difficiles à aborder ; il faut tâtonner longtemps avant de trouver un banc de sable où les traces récentes de roues indiquent un gué propice.

Un peu au delà du cours d'eau, je monte à mes compagnons un monticule couronné de pins qui nous servira de premier observatoire et nous permettra de reconnaître notre position exacte.

Nous mettons pied à terre pour escalader la pente le long du mur d'un temple bouddhiste. Au sommet, une vingtaine de paysans chinois, confortablement assis sur de grosses pierres, regardent la bataille sans s'émouvoir.

Un premier coup d'œil me convainc que nous

sommes encore bien loin de l'action. A nos pieds, s'étend un village ; au delà, à un kilomètre environ, devant un second groupé dé Pandzas, une batterie japonaise tire des salves périodiques. Les Knsses lui répondent, et leurs obus l'usants éelalenl au-de«i> des maisons.

— C'est là qu'il faut aller, dis-je à mes camarades ; nous traverserons le village et irons nous établir sur la colline qui se trouve de l'autre coté. Nous serons à la t'ois plus près et plus liaul qu'ici.

Ma proposition ne sourit gUète aux deux journalistes: ils veulent rester et allèguent la fatigue Ai^> chevaux auxquels les bons Chinois viennent de donner une botte de fourrage. Je finis pourtant par les persuader, et nous nous portons de nouveau en avant.

Entre les deux villages, il n'y a d'autre Chemin qu'une brècbe étroite dans le sorgho, encore devonsnous la partager avec une colonne d'infirmiers marchant sur deux rangs dans la boue. A moitié roule, mon cheval glisse, s'abat; la sangle casse, et la selle passe avec moi par-dessus la tête de l'animal pour atteindre les reins d'un malheureux médecin. Il se relève en même temps que moi, rit de notre commune mésaventure, m'aide à resseller avec la sangle de rechange et court rejoindre ses hommes. Je trotte derrière lui pour trouver à quelques pas de là mes

camarades arrêtés; nous approchons du feu et le sifflement des obus se perçoit distinctement. Je dépasse à nouveau mes collègues, et rne replonge dans le sorgho. Près de l'entrée du village, le gaolian fait place à des cultures moins hautes. Je me retourne, il n'y a personne derrière moi. Les shrapnells éclatent tout autour de mon cheval, j'attends vainement les retardataires et au bout de deux minutes, ne voyant rien venir, je continue ma route. Sœur Anne sous le feu d'une batterie à recul sur affût n'eût pas agi autrement.

Le village traversé, je me trouve à côté des canons japonais; le commandant s'approche de moi et attire mon attention sur un grouillement de petites taches khaki au revers de la hauteur où je veux aller.

— C'est la 5e division de l'armée de Nodzou qui entre en ligne.

Il n'a pas terminé que je suis de nouveau en selle et marche derrière la longue file des bataillons, avançant d'un pas allègre dans le vallon encaissé où ils se trouvent abrités du feu de l'ennemi. Je les quitte pour faire l'ascension de la hauteur1 après avoir attaché ma monture à un arbre isolé que le hasard providentiel a fait pousser là.

Tout en haut, un groupe d'officiers entoure une

Page 1