‹ Journal d'un correspondant de guerre en Extrème-Orient, Japon, Mandchourie, CoréeChapitre 9 sur 16 · Point K sur le plan · texte numérisé non relu

Point K sur le plan

grande lunette installée sur un trépied. C'est l'étatmajor de la 5e brigade.

Le général Yamagoutchi me fait souhaiter la bienvenue par son interprète ; son officier d'ordonnance m'indique remplacement des troupes japonaises sur la carte. Je suis très surpris de trouver que la carte du général est celle de l'état-major russe. Combien de fois ne nous avait-on pas rebattu les oreilles en Europe avec des romans fantastiques représentant des légions de géomètres japonais parcourant la Mandchourie depuis dix ans et faisant le levé de chaque pouce de terrain ?

Par contre, tous les ouvrages russes sont portés au crayon rouge sur le plan; les redoutes, même les réseaux de fil de fer des ouvrages du réduit de Liaoyang, sont notés avec une exactitude que j'ai pu vérifier quelques jours plus tard. Si l'état-major japonais n'a pas envoyé de topographes en Mandchourie, il y a entretenu du moins des espions consciencieux et habiles !

Du haut de notre observatoire, on ne peut apercevoir qu'une partie de la position russe, le reste est masqué par des éminences qui s'interposent aux regards, pour en obtenir le panorama complet, je me transporte sur un piton 1 à cinq cents mètres plus

l. Point 0.

près de l'ennemi, où je reste toute la journée avec une compagnie japonaise sous une fusillade intermittente. De là, la position entière apparaît nettement. Voici la description de ces lignes dites de Chiouchanpou que j'ai visitées deux jours plus tard dans tous leurs détails.

Orientées du nord-ouest au sud-est, elles s'étendent sur un front de quatre kilomètres et se décomposent ainsi qu'il suit de la droite à la gauche russe. Immédiatement à l'est du chemin de fer se dresse le mont Chiouchan, roc isolé, dominant de deux cents mètres environ les plaines qui l'entourent. De toute part, ce massif se dresse abrupt et, dans la direction du sud et de l'ouest, il présente des escarpements verticaux, inaccessibles aux meilleurs grimpeurs ; un sentier à lacets, qui dégringole sur la face orientale, met le haut de la montagne en communication avec le village de Chiouchanpou. Au sommet, s'élève une des nombreuses tours de guet qu'on trouve éparpillées sur tous les points culminants du pays et qui datent des jours lointains où cette Mandchourie du sud redoutait les invasions coréennes et chinoises. On peut voir sur notre plan que ce bloc inattaquable se trouve légèrement en retrait par rapport à la ligne principale de collines qu'a utilisée la défense : le mont Chiouchan est là comme un donjon isolé.

Cette ligne elle-même se compose d'une première

ondulation basse A, située à cinq cents mètres environ du Chiouchan, puis d'un second massif plus élevé B, couronné par deux mamelons et limité à droite et à gauche par deux routes convergeant sur le village de Chiouchanpou. Plus à l'est, s'élève urne troisième croupe C, dont la cime horizontale est assombrie par des bouquets de broussailles rabougries et noires : en avant, un coteau également boisé D se détache sur le glacis qui dévale vers le lit d'un torrent peu encaissé, alors complètement à sec. Un autre chemin, franchissant la ligne par un col, sépare de la hauteur C et du coteau D un nouveau groupe de trois pitons très escarpés E, F, G, qui, séparés les uns des autres sont comparables à trois tours alignées ; au devant de ces tours, un peu plus au sud et à l'est, se dressent des groupes de montagnes assez élevées qui font face à ces trois pitons E, F, G, et les dominent de front et de flanc.

Le caractère général de toute cette ligne de hauteurs, depuis A jusqu'à G, est de présenter des abords raicles sur le versant de Liaoyang, qui regarde l'armée russe, et au contraire un glacis parfait du côté de Syanyoungsou, où devait se produire l'attaque japonaise. Ces conditions favorables aux Russes leur permettent de faire un excellent emploi du feu, — les angles morts étant presque complètement supprimés, — et de défiler les attelages d'artillerie et les

réserves derrière les troupes de première ligne. Mais le plus grand défaut de la position russe est de se trouver très exposée sur sa gauche, où les pentes du dernier piton G se perdent dans un éventail de crêtes : séparées par des vallées, ces crêtes offrent à l'assaillant des abris contre le feu et même contre la vue, jusqu'à deux cent cinquante mètres environ de cette corne orientale de la défense.

Cette faiblesse n'est qu'insuffisamment compensée, en arrière des trois pitons E, F, G, par une position secondaire et en retrait, une « position en échelon » qu'offre, au-dessus du village de Fantziatoun, une colline semi-circulaire à double sommet L-M ; à près de deux kilomètres plus en arrière, les batteries de cette position L-M peuvent enfiler le col séparant de la colline C les trois pitons E, F, G, et atteindre le versant opposé.

La mise en état de défense de ces lignes ,de Chiouchanpou avait été prévue par les Russes depuis le début des hostilités et exécutée avec soin par les troupes du génie. Le mont Chiouchan lui-même, malgré son inviolabilité, est couvert d'ouvrages. Toutes les collines A, B, C, et le promontoire D sont sillonnés, légèrement en avant des crêtes, par des éléments de tranchées ; les cols séparant les hauteurs ont été laissés intacts, mais de chaque côté, des retranchements coudés, en retour de flanc, comman-

dent les chemins à courte distance. Des coupures et des tunnels, perpendiculaires aux ouvrages, permettent de communiquer sans danger avec le versant de Liaoyang. Des défenses accessoires, multiples et puissantes, complètent ces ouvrages à une distance moyenne de cent mètres en avant des tranchées. Réseaux de lil de fer et de ronces artificielles; trous de loup simples et avec pieux, disposés en quinconce sur quatre rangs ; fougasses à mise de feu électrique, en un mot tous les types réglementaires ont êtê utilisés et donnent à ces positions un aspect formidable. Néanmoins, on peut relever de nombreuses imperfections, qui faciliteront l'offensive japonaise, et contribueront à son succès.

On a complètement négligé de recouvrir de mottes gazonnées les parapets ; ils se signalent de loin à la vue, par l'opposition des couleurs ; à cinq kilomètres, on aperçoit distinctement leurs lignes bistres, coupant le fond sombre des glacis. Une autre erreur non moins grave a été commise dans la construction des défenses accessoires : le génie a l'habitude de protéger les réseaux de fils de fer, contre les coups persistants de l'artillerie, par une banquette de terre; mais il faut veiller à ce que cette banquette présente un plan très incliné du côté de l'ennemi, afin de ne pas lui fournir d'abri. Cette précaution n'a été prise nulle part ; c'est par un talus à double revers qu'on

a préservé les abatis et les trous de loup. Enfin, les ouvrages réguliers s'arrêtent à la route qui sépare les hauteurs C et E ; de mauvaises tranchées , creusées par l'infanterie, garnissent seules les pitons E, F, G, c'est-à-dire le point le plus compromis où l'on aurait dû, au contraire, multiplier les couverts pour les défenseurs et les obstacles contre les assaillants.

Les troupes chargées de la défense se composaient de bataillons sibériens, dont il m'a été impossible de déterminer le nombre, mais d'un effectif suffisant pour que, dans les tranchées, l'on pût placer les hommes au coude à coude, ainsi qu'en faisaient foi les piles de boîtes de cartouches que, le lendemain de la bataille, on trouva sur le parapet, espacées de quatre-vingts centimètres l'une cle l'autre. C'était là une faute de plus : les officiers russes, en entassant leurs soldats à ce point, avaient méconnu l'enseignement capital, peut-être le seul enseignement certain, qu'on a pu tirer de la campagne sud-africaine. Si la défense des Burgers a donné des résultats si surprenants, c'est grâce à ce principe capital, dont ils ne se sont jamais départis, de placer les tireurs aussi loin que possible les uns des autres. Cette disposition ne leur fut pas dictée seulement, comme on pourrait le croire, par la pénurie d'hommes et le large front à occuper : là où ils avaient des défenseurs en nombre suffisant pour former une

ligne continue, ils n'en conservaient pas moins les mêmes intervalles, en laissant le surplus des combattants au repos, en arrière de la ligne de bataille. Ils avaient, en effet, constaté dès les premiers engagements que la rapidité de tir du fusil à chargeur permettait de diminuer considérablement le nombre des tireurs, sans affaiblir sensiblement la valeur de la résistance. De plus, pendant toute la période du combat, où le feu n'était pas employé pour la défense, les hommes espacés pouvaient se coucher au fond de la tranchée, où ils jouissaient d'une immunité complète : à la bataille de Colenso, le 15 décembre 1899, l'artillerie anglaise prépara l'attaque de l'infanterie, en bombardant les retranchements, depuis quatre heures jusqu'à sept heures du matin, avec plus de cinquante pièces ; pendant cette canonnade, les Boers perdirent deux hommes tués et un blessé.

Les Russes ignorent cette première loi de la défensive ; ils en ont méconnu une autre en ne dégageant pas suffisamment leur champ de tir. Sur tout le front de leur droite et de leur centre, un glacis descend jusqu'au lit du torrent situé à huit cents mètres des tranchées ; au delà, le terrain est absolument plat. Sur ce glacis, les cultures offrent d'excellents abris aux vues; elles sont réparties uniformément sur toute la pente, mais consistent en deux espèces

bien distinctes : les fèves et le sorgho. Les fèves ne dépassent pas le mollet; le sorgho, au contraire, comme il a été dit précédemment, atteint à cette époque de Tannée la hauteur d'un premier étage : trois mètres à trois mètres cinquante.

L'artillerie de la défense compte, — comme nous avons pu le constater plus tard, en relevant le nombre des épaulements destinés à la protection des pièces, — sept batteries de campagne : la première est placée en arrière de la crête A ; cinq autres sont réparties en arrière des collines B et C; la dernière défend les positions en échelon L-M; au total, cinquante-six canons. Tous, sans exception, sont placés en arrière des crêtes, de manière à ne pouvoir exécuter que du tir indirect.

Telle est la position contre laquelle marchent les Japonais venant du sud. Dans la nuit du 28 au 29 août, cette marche ne rencontra aucune opposition de la part de l'ennemi. Le 29, elle fut suspendue pendant la journée et ne reprit qu'à la nuit tombante. L'armé d'Okou allait se trouver à distance de tir ; les 5e et 3e divisions se trouvaient en face des positions russes et c'est à ces deux divisions qu'allait incomber la tâche de s'emparer des lignes de Chiouchanpou.

L'effectif dont elles disposaient pour cette attaque

comprenait dix régiments d'infanterie (huit d'activé et deux de réserve) à trois bataillons, soit vingt mille hommes environ. L'artillerie comptait les trente-six pièces de campagne de la 3e division, les trente-six pièces de montagne delà 5e et trente-six obusiers de campagne appaiïenant à l'armée territoriale : en tout cent huit canons, presque le double de l'artillerie de la défettfeô. Les canons japonais des divisions actives sont du modèle Arisaka, de soixante-quinze millimètres, à tir accéléré, enregistrant le recul sur des freins élastiques, m;iis nécessitant sinon une remise en batterie; du moins un nouveau poinlage après Chaque coup. Les obusiers de la territoriale sont de vieilles pièces de bronze adhérant à une plate-forme : tout le système saute en arrière au départ du coup; il est remis en batterie grâce à des roues mobiles se glissant sur deux fusées. Ces canons sont portés sur des espèces de brouettes traînées par leurs servants.

La cavalerie des deux divisions leur avail été enlevée pour couvrir le flanc droit de la 5e et maintenir le contact avec la 10e; elle ne joua aucun rôle dans l'attaque, non plus que les divisions de gauche (ie et 6e), qui se bornèrent à un combat traînant contre les corps d'infanterie et la nombreuse cavalerie russe dispersés, au delà du chemin de fer, dans la plaine du Liao.

Pendant la nuit précédente, les lignes japonaises avaient franchi le Tchaho. L'avant-garde de la 5e division s'engageait dans le défilé de Loutaoutchouan, dont la pente s'élève graduellement vers les pitons E, F, G. Toute la division occupa le défilé, et son artillerie de montagne se mit en position : trois batteries sur le point H et trois autres sur le sommet I, qui dominait d'une vingtaine de mètres la gauche de la ligne russe. Toutes les pièces étaient défilées en arrière des crêtes; comme l'artillerie adverse, elles étaient dans l'impossibilité d'exécuter aucun tir direct. Avant le lever du jour, le premier bataillon du 41e d'infanterie, appuyé par le reste du régiment, se porta contre le piton G, extrêmegauche de la position russe, et l'enleva à la baïonnette après un sanglant combat.

La 3e division avait de son côté commencé sa marche d'approche pendant la nuit. Un pareil mouvement, toujours difficile, l'était particulièrement sur le terrain très spécial qu'il fallait parcourir dans l'obscurité. Les fantassins avançaient dans leur formation de combat, c'est-à-dire sur plusieurs lignes déployées, échelonnées en profondeur ; la direction était à gauche j les lignes successives devant rester perpendiculaires à la voie ferrée et conserver rigoureusement leur alignement. Le fouillis inextricable du gaolian constituait un obstacle très sérieux. Aussi,

un peu avant l'aurore, la première ligne ne se trouvait encore qu'à hauteur de Kheinioutchouang, entre ce village et le remblai du chemin de fer. Elle s'arrêta et creusa de suite des tranchées-abris pour se trouver protégée, au lever du jour, contre l'artillerie russe, éloignée de deux mille trois cents mètres. Les bataillons disposaient à cet effet des outils du sac (analogues aux nôtres) et des outils du bataillon, portés par quatre chevaux de bât du train de combat.

J'ai dit plus haut comment aux premières lueurs de l'aube, à cinq heures et demie exactement, le duel d'artillerie commença sur toute la ligne. Les batteries de montagne japonaises étaient groupées sur les hauteurs ; les batteries de campagne, au contraire (qu'on avait renforcées de plusieurs batteries provenant de la brigade indépendante) se trouvaient éparpillées dans la plaine, en arrière de l'infanterie* Elles procédaient également à un tir indirect et se dissimulaient derrière le gaolian, presque toutes dans le voisinage des villages. Cette disposition procurait un meilleur abri aux attelages rassemblés derrière les maisons ; de plus, les arbres qui entourent les habitations offraient d'excellents observatoires aux officiers chargés de régler le tir des pièces. Les batteries d'obusiers de la territoriale, arrêtées par l'état des chemins, n'arrivèrent que dans F après-

midi. On les groupa dans le fond de la vallée, en arrière des pièces de la 5e division, d'où elles tiraient à très grand angle par-dessus les hauteurs. Leur tir était corrigé par des observateurs placés sur le sommet des collines et reliés aux batteries par le téléphone de campagne.

Ce duel d'artillerie s'est poursuivi pendant toute la journée du 30 sans grands résultats; l'emplacement des pièces de la 5e division n'a jamais été découvert par l'artillerie russe, qui fut un peu plus heureuse contre les batteries de la plaine, grâce au procédé de tir qu'elle a employé. Il consistait à fouiller méthodiquement et à battre une zone profonde de terrain, en exécutant un tir progressif par salves de batteries. Bien des salves étaient perdues, mais, de temps à autre, une d'entre elles éclatait au-dessus de l'objectif et causait des pertes. Des deux côtés, d'ailleurs, on n'a tiré que par salves de batteries. L'absence d'objectifs suffisants et la nécessité d'économiser les munitions ont fait dégénérer le feu en bombardement régulier et lent, sans permettre de donner au tir toute la rapidité que pouvait fournir le matériel en service*

La rafale, dont il a été si souvent parlé depuis l'adoption des pièces à recul sur affût, n'a jamais pu être employée.

Pendant toute la journée, la 3e division est restée

terrée dans ses tranchées de la plaine sans bouger. La 5e division, au contraire, profitant des abris naturels et de l'avantage obtenu grâce à l'occupation du piton G, a tenté dans la matinée de continuer le mouvement, afin de déborder complètement le flanc gauche de l'ennemi. Un régiment, laissé en arrière pendant la nuit, passa le défilé de Loutaoutchouan sur notre droite, et, obliquant franchement vers l'est, prolongea la gauche de la première ligne. De là, il avait pour mission de déboucher au nord du sommet G, et de prendre à revers les positions E. F. Arrêté de front par le feu de F, et d'écharpe par les balles et les obus de la position flanquante L-M, il ne parvint pas à se déployer et battit en retraite après avoir éprouvé des pertes considérables.

Vers quatre heures du soir, les régiments de la 9e brigade (5e division) qui se trouvaient massés à mes pieds dans le vallon séparant 0 et H reçurent à leur tour l'ordre d'attaquer de front le piton E. La tâche était impossible, car avant de se déployer, il fallait d'abord traverser à huit cents mètres de l'ennemi un couloir étroit et sans abri.

Je descends de la colline et me trouve à côté de la première compagnie au moment où elle quitte son couvert. A peine s'est-elle montrée que la fusillade éclate ; les balles sifflent avec une rapidité terrible, deux sections sont fauchées, les deux suivantes

s'aplatissent derrière des tombes chinoises sans pouvoir avancer ni reculer d'un pas. Aussitôt, l'ordre arrive de suspendre le mouvement.

Il est cinq heures, et le crépuscule approche. Je remonte à cheval et me mets en quête d'un asile pour la nuit : ce n'est pas chose facile. Toutes les fermes sont transformées en hôpitaux. Après deux heures de marche, j'avise un temple bouddhiste sur lequel ne flotte pas le pavillon de la Croix-Rouge. C'est celui-là même près duquel j'ai fait dans la matinée ma première halte pour examiner le champ de bataille.

La vieille pagode émergeant d'un bouquet de sycomores, dorée par les derniers rayons du soleil, le roucoulement des tourterelles apprivoisées, la lente mélopée des bonzes en prière, accompagnée des vibrations profondes des gongs de métal, donnent une impression de repos et de paix si différente des visions sanglantes de tout à l'heure, que je me crois tout à* coup transporté dans un autre monde.

Quelques vieux prêtres sont assis sur le seuil ; ils dévisagent le nouveau venu d'un air rogue et méfiant ; mais l'un d'eux, ayant pu lire sur mon brassard blanc et rouge que je ne suis qu'un correspondant inoffensif, se transfigure soudain, me frappe sur l'épaule et saisit mon cheval par la bride en répétant : Megoua, Megoua (Américain). Très intrigué.

je l'accompagne à travers la cour d'honneur et monte à sa suite l'escalier donnant accès au sanctuaire. Là, prosterné au pied d'un colossal bouddha, environné par la fumée d'encens, je reconnais mon collègue, Grant Wallace, représentant de YEvening Bulletin de San-Francisco.

Le premier moment de stupeur passé, nous quittons le lieu saint et, cinq minutes plus tard, chacun racontait son odyssée devant une tasse de thé. Autour de nous sont rangés en cercle les vénérables ecclésiastiques qu'une offrande de quelques dollars a transformés en amis dévoués des diables étrangers.

Après mon équipée, tous mes camarades, paraît-il, étaient revenus auprès de nos surveillants. Lui seul, imitant mon exemple, s'était caché dans le gaolian et avait ainsi pu reconquérir sa liberté. Un excellent souper chinois termine mieux qu'elle n'a commencé cette première journée de bataille, et peu après nous dormons profondément sous le toit hospitalier, protégés par l'ombre sacrée de Confucius.

Avant l'aube, le bruit du canon nous met sur pied ; Une tasse de bouillon, une dernière poignée de main à nos hôtes, et en route. Laissant l'armée d'Okou sui* notre gauche, nous tournons nos chevaux vers la droite de la 5e division.

Ce nouvel itinéraire nous mène derrière la montagne couronnée par les canons de Xodzou. Cette ar-

tillerie avait enfin été renforcée par les batteries des territoriaux, arrivées hier soir trop tard sur le champ de bataille pour avoir pu jouer un rôle actif avant le coucher du soleil. Ce sont les vieux obusiers à plateforme dont j'ai déjà parlé. Les braves pères de famille qui les servent ont accumulé là six batteries dans un espace de quelques mètres carrés et tirent pardessus les montagnes à un angle formidable.

Nous contemplions leurs efforts poussifs depuis quelques instants, lorsqu'un officier d'état-major s'approche de nous et entame la conversation. Il parle fort bien l'allemand et étale ses connaissances avec fierté. La nuit a été bonne : on a enlevé d'assaut deux positions russes. La 5e division est au contact en avant de l'artillerie :

— Ce serait bien plus intéressant pour vous d'aller là-bas que de perdre votre temps à regarder « ces cochonneries de bronze », ajoute-t-il fort irrévérencieusement en désignant les canons des pauvres territoriaux.

Ces confidences ne me surprennent qu'à moitié, car notre interlocuteur appartient à la quatrième armée. Celle-ci est la seule à laquelle ne sont attachés ni correspondants ni officiers étrangers. Les troupes de Nodzou n'ont reçu aucune instruction nous concernant, et partout je trouverai auprès d'elles meilleur accueil et moins de méfiance que par le passé

de la part de celles qui appartiennent à l'armée d'Okou.

Le conseil de l'officier nous paraît bon et, une demi-heure plus tard, après avoir été désagréablement douchés par une salve de shrapnells destinée à une batterie de campagne établie à cinquante mètres de la route, nous contournons la colline R, longeant G et F, et arrivons enfin aux tranchées russes conquises le matin même.

A hauteur de F, se tient en réserve, derrière la position de première ligne, un bataillon japonais. Insouciants des balles qui leur passent par-dessus la tête, les ingénieux fantassins ne pensent qu'à se protéger du soleil avec des toiles de tente, dressées sur des piquets ou même sur les quillons des fusils.

Nous nous hâtons de notre mieux vers le pic abrupt et boisé G, dernier point occupé par les Japonais du côté de l'ennemi. Un furieux combat s'y est livré quelques heures auparavant. Le sommet a été pris et repris trois fois pendant la nuit; deux compagnies du 41e ont été détruites dans cette sanglante mêlée. Laissant nos chevaux au pied de la hauteur, à la porte d'un temple déjà rempli de blessés, nous grimpons péniblement la pente en enjambant les cadavres. Les derniers survivants du premier bataillon du 41e régiment se cramponnent à la position sous un feu très vif.

Le mamelon E offre certainement le meilleur observatoire du champ de bataille. On découvre droit devant soi toutes les positions russes jusqu'au mont Chiouchan. A droite, au premier plan, s'élève la position flanquante des Russes, L-M, qui nous couvre de shrapnells, et plus loin, la tour coréenne de Liaoyang, dominant les jardins et les plantations qui nous cachent la ville chinoise. A notre gauche, l'infanterie japonaise n'a progressé pendant la nuit dernière que de quelques centaines de mètres ; elle se trouve à hauteur des premières maisons du village de Syangyoungsou, à un kilomètre en moyenne des tranchées russes.

— Vous arrivez bien, me dit le capitaine de la compagnie de tête; le maréchal Oyama a prescrit, pour faciliter le mouvement enveloppant de la première armée, d'enlever la position russe avant la nuit. L'attaque générale va avoir lieu bientôt. Nous la secondons tant bien que mal en fusillant ces tranchées en face de nous ; malheureusement on n'a pu traîner de canons jusqu'ici.

Confortablement installés derrière de gros rochers, nous braquons nos jumelles sur la plaine. Tout à coup, au revers d'un talus, une mince ligne jaune apparaît. Ce sont les fantassins japonais qui ont mis sac à terre et commencent l'attaque. Pour cette attaque, on a fractionné les lignes en petits groupes de

douze à vingt lion nues, placés chacun sous le commandement d'un officier ou d'un gradé. A chacun de ces groupes, on a fixé le point de la position ennemie où il doit parvenir ; c'est la seule indication qu'il recevra du commandement.

La première ligne bondit hors des tranchées, les chefs de groupe se jettent en avant, courant de tontes leurs forces jusqu'à la ride de terrain la plus proche où ils se couchent à terre. Leurs fractions les suivent sans observer aucun ordre, chaque homme ayant pour uni<|ue préoccupation d'arriver le plus vile possible à l'endroit où il pourra s'aplatir. Je fixe ma lorgnette sur une de ces sections ; elle traverse d'abord une plantation de sorgho sans être découverte par l'ennemi; mais la voici qui débouche dans un champ de fèves. Les points jaunes se précipitent. In homme tombe, se relève, fait quelques pas, puis retombe définitivement. Deux autres se tordentàterre ; un quatrième tâche vainement de regagner le couvert (pu» ses camarades viennent de quitter : il roule à coté des trois autres blessés.

Maintenant, devant toute la position russe, on distingue le fourmillement khaki se rapprochant .par bonds. Les hommes suivent le chef, le chef choisit l'abri en avant, et le cheminement à suivre pour s'y rendre. Souvent, profitant de couverts favorables 1 situés en dehors de leur axe de marche, on voit des!

groupes obliquer à droite et à gauche, prendre la même route qu'une fraction voisine et revenir ensuite à leur direction primitive. Aussi, dès le premier arrêt, le bel alignement du début s'est brisé : on aperçoit les sections disséminées sur le glacis, les unes couchées, d'autres rampant, d'autres en pleine course. Les neuf cents mètres à parcourir jusqu'aux défenses accessoires des Russes sont franchis de la sorte, et c'est là seulement que ce qui reste de la première ligne japonaise se reforme à l'abri du talus de terre maladroitement élevé par les Russes pour protéger leurs fils de fer.

Lorsque la première ligne d'assaillants est arrivée à moitié chemin de son objectif, la deuxième quitte à son tour les tranchées où elle est restée abritée et se lance sur le glacis, utilisant le terrainet marchant comme la première. La troisième ligne suit la seconde et ainsi de suite. Six vagues successives montent la côte semée de cadavres et de blessés, et l'une après l'autre viennent se tapir derrière le talus protecteur à cent mètres des tranchées ennemies. Pendant ce temps, des volontaires coupent les fils de fer sous la bouche même des fusils russes. En rampant, ils réussissent à ouvrir des passages à travers les défenses accessoires, mais bien peu de ces héros rejoignent leurs camarades.

La compagnie postée à côté de moi tire aussi

vite qu'elle peut; les Russes augmentent également l'intensité du feu, les hommes tombent autour de nous. Mais on n'entend plus ni le siiïlement des balles, ni le crépitement de la mousqueterie, ni les grondements plus lointains du canon. Debout maintenant pour mieux voir, nous n'avons d'attention que pour le combat acharné qui se livre à huit cents mètres de nous. Toute la ligne japonaise est illuminée par l'éclair de l'acier sortant des fourreaux. C'est la dernière phase, c'est l'assaut. Les officiers, une fois de plus, quittent l'abri au cri de banzaï, répété par tous les assaillants. Ils progressent péniblement, mais sûrement, malgré les réseaux de fil de fer, les trous de loup et la fusillade inexorable; des unités sont détruites, d'autres les remplacent; le Ilot s'abat par instant, mais avance toujours. Les voilà à quelques mètres des tranchées ; alors du côté russe, la longue ligne grise des fusiliers sibériens se dresse à son tour, envoie une dernière salve sur l'ennemi, et descend en courant le revers de la montagne.

Notre compagnie redouble son feu sur l'ennemi en retraite, puis elle quitte, elle aussi, ses abris, et court à la poursuite. Mais le feu de la position en échelon nous prend en liane. La compagnie est décimée en un instant. Le capitaine a son képi traversé par une balle, le sous-lieutenant est blessé à la main, le lieu-

tenant tombe raide, Ja tête tracassée. Les sous-oiïiciers ramènent péniblement leurs sections derrière la crête protectrice.

La bataille est gagnée; l'assaut a duré exactement une heure et dix minutes. Les Russes ne tiennent plus que quelques points de la ligne pour opérer leur retraite à la faveur de la nuit.

Il n'y a plus rien à faire sur la colline. Je redescends vers le temple transformé en charnier : une suite ininterrompue de blessés défile, on les panse, puis ils sont évacués sur des hôpitaux mieux installés en arrière dans les fermes et les villages.

Vers le soir, un orage éclate et couvre le bruit de la canonnade mourante. Nous n'avons d'autre abri que la chapelle qui a servi pendant toute la journée de salle d'opérations. La statue brisée d'une divinité guerrière, badigeonnée d'écarlate et roulant des yeux terribles, domine la grande table, autrefois l'autel, sur laquelle, aujourd'hui, on a coupé tant de bras et de jambes. Nous nous y installons, couchés dans les couvertures de nos chevaux avec nos selles pour oreillers ; la lueur d'une bougie éclaire la face de l'idole mutilée. Elle parait enfin apaisée par les centaines de victimes qu'on lui a apportées et dont le sang baigne encore les dalles du sanctuaire violé.

Le lendemain est un jour de répit pour la deuxième armée; au loin, nous entendons l'écho faible du canon de Kouroki pendant que nous regardons le champ de bataille de la veille. Cette inspection m'aide à débrouiller le spectacle resté un peu confus de l'attaque d'hier malin. En en repassant les diverses péripéties, je parviens difficilement à m'expîiquer le rôle de l'artillerie japonaise. Je m'attendais à la voir soutenir jusqu'au bout le mouvement de l'infanterie, mais à peine la première ligne avaitelle fait la moitié du chemin à parcourir <|ue les batteries nipponnes cessèrent le feu, précisément à l'instant où elles auraient rendu les plus grands services.

()n ne penl attribuer cette abstention qu'à la crainte de tirer sur leurs propres fantassins ; il faut avouer que la mauvaise qualité des munitions japonaises permet d'adopter relie explication; Il est difficile, à distance, de se rendre compte «lu degré de précision dé la l'usée: néanmoins, de la défectuosité des obus percutants des Japonais, on peut conclure que leurs projectiles fusants ne doivent pas être parfaits. On sait, en effet, que l'artillerie mikadonale ne possède pas d'obus à double effet, mais des munitions distinctes pour les deux genres de tir. Or, on pouvait constater, en parcourant le revers de la position russe, qu'une proportion considérable des obus per-

entants n'a pas éclaté. Les Japonais paraissent avoir prévu ce résultat, car nous voyous partout des équipes de fantassins recherchant l'emplacement des obus encore intacts. Ces hommes fichent en terre des baguettes surmontées d'un avis en caractères chinois, prescrivant de ne pas toucher aux projectiles avant l'arrivée des artificiers. Si les obus fusants ne valent pas mieux, la prudence des artilleurs est très compréhensible. On affirme qu'ils ont souvent tué des fantassins japonais aux premiers combats de la guerre, notamment sur le Yalou et à ïélissé.

L'artillerie russe, de son côté, fut dans l'impossibilité, à cause de l'angle de site trop considérable, de battre le glacis sur lequel s'avançait l'infanterie ennemie. Son rôle se borna pendant l'attaque à tirer quelques dernières salves contre les batteries ennemies qui ne répondirent pas. Toutes les pièces russes furent sauvées.

Pour l'infanterie, la formation — ou plutôt l'absence de formation — adoptée pendant l'attaque par les Japonais eut pour premier effet d'interdire complètement aux assaillants l'emploi du feu : les groupes de fantassins, nous l'avons vu, chevauchant les uns sur les autres s'interposaient entre leurs camarades et les Russes. En tirant, on eût risqué de faire plus de mal à ses propres troupes qu'à l'ennemi; D'ailleurs, les Russes, cachés derrière le parapet de

leurs tranchées, n'offraient qu'un objectif difficile à apercevoir. Pour les viser convenablement, les Japonais auraient dû quitter eux-mêmes la position couchée et cela, au prix de pertes telles que le mouvement n'eût pas pu se poursuivre. Toute l'attaque s'était exécutée sans faire usage du feu; à la lettre, aucun coup de fusil n'avait été tiré par les fantassins japonais.

Ce procédé d'attaque sans tirer est complètement nouveau et se trouve en contradiction absolue avec toutes les théories émises jusqu'à ce jour.

Sur les positions enlevées, je rencontre de nombreux officiers d'infanterie avec qui je m'entretiens de cette tactique employée la veille :

— Vous êtes sans doute étonné, me dit l'un d'eux, des différences qui existent avec ce que vous avez pu voir chez vous en temps de paix. Nous ne l'avons pas moins été nous-mêmes, car vous savez que nos règlements sont identiques à ceux des armées européennes ; aussi avons-nous commencé par manœuvrer selon les livres, et c'est ainsi qu'on nous a fait enlever les lignes de Nanchan, le 27 mai, en une seule journée, mais au prix de quelles pertes!... Notre 3e division, qui était à gauche et ne bénéficiait pas du secours des canonnières embossées dans la baie de Kintchéou, fut décimée. Cette leçon nous profita, et grâce à l'expérience acquise, nous sommes arrivés à inarcher moins vite et à nous couvrir

davantage en nous privant de l'aide du feu, comme vous avez pu vous en rendre compte hier et avanthier.

Le long trajet d'un bout à l'autre de la position russe comptera parmi mes souvenirs les plus pénibles. Le spectacle est hideux. Nous ne sommes plus soutenus par l'intérêt passionnant de l'action ; je renonce à décrire le carnage, les piles de cadavres tordus au fond des tranchées et recouverts déjà d'un bourdonnement de mouches. Des corvées de soldats et de coolies chinois enterrent les Russes et brûlent les Japonais sur de grands bûchers de feuillage et de bois enduits de pétrole. Je m'approche d'un groupe d'officiers penchés sur une civière. C'est le corps de mon malheureux ami, le commandant Tatchibana qui a été percé de six balles sur le parapet du dernier retranchement. Il avait tué deux Russes à coups de sabre avant de mourir; son ordonnance était tombé à ses côtés en s'efforçant de le couvrir de son corps...

Nous quittons sans regret cette lugubre apparition pour remonter à cheval. Wallace n'a pu supporter les fatigues et les privations qu'il nous a fallu endurer pendant deux jours. Il rentre au quartier général en quête de nos camarades et ne veut pas que je l'accompagne.

— Allez de votre côté, me dit-il en me serrant la main; ici, c'est chacun pour soi et Dieu pour tous : vous serez donc le seul d'entre nous à voir la fin de la bataille.

il tourne son cheval vers le sud pendant que je mets le mien au galop pour rejoindre Ins colonnes de la 5e division qui reprennent leur marche sur Liaoyang.

La deuxième ligne de défense au-dessous des ni nrs de la ville chinoise reste encore intacte. Les Russes ont évacué non seulement toutes les lignes de Chiouchanpou, mais encore la position flanquante L-M. C'est sur œ dernier point que je me porte. La 5e division marche dans cette direction pour appuyer le mouvement prescrit aux divisions de Kouroki. On se souvient que la première armée devait déborder la gauche russe et couper la retraite au général Kouropatkine. Personne, dans l'armée japonaise, ne doutait de l'heureuse issue de ce plan audacieux. Un petit sous-lieutenant, frais émoulu de l'École militaire de Tokio, m'en fit part tandis que je marchais à côté de sa compagnie. Exalté sans doute par le succès de la veille, et sachant que j'étais Français, l'insolent blanc-bec se campa devant mon cheval et me dit :

— C'est aujourd'hui l'anniversaire d'une bataille mémorable; nous le fêterons aussi à l'avenir, car ce sera le Sedan de l'armée russe.

LA BATAILLE DK LIAOYANG 297

Grâce à l'amble rapide de mon infatigable petit poney, j'arrivai aux ouvrages L-M quelques minutes avant les bataillons japonais et je pus les examiner à loisir en compagnie d'un adjudant-major et du colonel du 41e régiment. Les fusiliers sibériens avaient pu enlever leurs blessés et même leurs morts, et ne laissaient comme trophées aux vainqueurs que des monceaux de munitions et une profusion de cartes à jouer qui tapissaient le sol des tranchées.

L'infanterie japonaise, qui nous rejoignit bientôt, ne fut pas longue à s'installer et à dresser ses couverts de toile ; tout indiquait que la garnison de Liaoyang ne viendrait pas les troubler dans leur pacifique besogne. Je les quittai pour rejoindre les autres régiments de la 5e division, déjà disparus dans les villages qui s'étendent jusqu'au cours du Taïtsého. Lorsque j'y arrivai à mon tour, la première ligne s'était déjà déployée face à la ville et gagnait lentement du terrain en avant sous l'insuffisante protection des batteries de montagne. Je me dirigeai vers l'une de celles-ci ; le colonel Nagata, commandant l'artillerie de la division, se trouvait là. Il vint au-devant de moi, se nomma et me fit les honneurs avec une courtoisie parfaite. Il me présenta par ordre de grade tous les officiers présents :

— Voici le lieutenant-colonel X..., mon collaborateur dévoué; le commandant Y..., qui sort de

l'Académie de guerre; le lieutenant Z..., qui dirige aujourd'hui cette batterie. J'ai le regret de ne pouvoir vous montrer le capitaine Ichida, son chef titulaire; mais il a été tué hier un peu avant l'assaut.

Toute cette conversation se tenait sous des salves intermittentes de shrapnells russes qui me faisaient' trouver l'étiquette japonaise un peu trop minutieuse, du moins sur le champ de bataille.

Heureusement, les canons ennemis portèrent leur attention d'un «mire côté, et la conversation put se prolonger dans des conditions moins gênantes. Je demandai d'abord au colonel pourquoi l'artillerie japonaise n'exécutait jamais que du tir indirect.

— La raison est simple, dit en souriant le colonel : parce que le tir direct est devenu complètement impossible. Avec la rapidilé de tir des pièces russes, les nôtres seraient vite hors de combat, si l'ennemi parvenait à en découvrir l'emplacement. Eu un mot, montrer une batterie, c'est la détruire.

Je m'étonnai également du bombardement lent et, selon moi, prématuré que l'on avait dirigé, le 30, contre les lignes russes, apparemment avec une efficacité médiocre :

— Votre observation, repartit mon interlocuteur, est tout à fait exacte. L'effet matériel sur l'ennemi est presque négligeable. Ne croyez pas pourtant que nous ayons ainsi vidé nos caissons en pure perte ;

l'effet moral produit a été considérable pour l'ennemi et pour nos propres troupes. Soyez persuadé que les nerfs des défenseurs, forcés de se terrer derrière des parapets à chacune de nos salves, ont été fortement secoués après un jour et demi de cet exercice, et qu'au moment de l'assaut la précision de leur tir s'en est ressentie. Voyez la batterie qui tire devant vous; elle vise les redoutes russes à trois mille cinq cents mètres, et elle n'est composée que de pièces de montagne. Je suis sûr, à cette distance, de ne pas tuer grand monde, mais je ne doute pas du plaisir qu'éprouvent nos fantassins, à deux kilomètres en avant de nous, en entendant nos obus siffler pardessus .leur tête. Voulez-vous accompagner l'adjudant-maj or? ajouta mon hôte; il va reconnaître un emplacement plus favorable en avant.

J'acceptai avec reconnaissance, et un moment après nous chevauchions côte à côte : après un kilomètre de trot sur la route qui mène tout droit à Liaoyang, il fallut mettre pied à terre et confier nos montures au cavalier qui nous escortait. Le sifflement des balles indiquait que nous approchions de la ligne de feu. Heureusement le terrain était très coupé et sillonné de murs et de levées de terre ; le cheminement vers l'infanterie était facile ; bientôt nous atteignions les tirailleurs sans encombre. Les fantassins, couchés à l'abri d'un talus, entretenaient contre les

tranchées ennemies, à huit cents mètres de là, un feu languissant. Je laissai l'officier d'artillerie continuer ses recherches et me couchai à côté de deux lieutenants. Toul l'après-midi se passa ainsi, sans autre incident que l'arrivée d'un bataillon de réserve qui perdit pas mal de monde en commettant la maladresse de se déployer sous le feu.

J'aurais voulu bivouaquer sur place avec ce régiment, niais une conversation avec un des officiers me til préférer un autre gîte. La voici :

— Vous êtes Français, monsieur ?

— Oui, monsieur,

— Il y a eu un 1res grand général en France. n'est-ce pas?

— Certainement, il y en a même eu plusieurs.

— Oui, mais un plus grand que tous les autres, celui qui s'appelait Napoléon.

— Eh bien?

— Eh bien, nous sommes les plus grands généraux du monde, puisque les Russes ont battu Napoléon et que nous avons battu les Russes.

— Où avez-vous appris l'histoire ?

— Au Collège militaire.

— Permettez-moi de vous dire que les professeurs y sont fort mauvais ou que vous n'avez pas retenu leurs leçons, car Napoléon a souvent battu les Russes, mais ne l'a jamais été par eux. En outre, la guerre

actuelle n'est pas finie, il se peut très biçn rj ne vous ne soyez pas toujours vainqueurs.-

Après ce colloque, je quittai l'officier et allai chercher refuge dans un village plus en arrière. Un charitable colonel d'infanterie m'offrit la moitié de sa chambre, un peu de biscuit et une boîte de saumon conservé ; il était temps, depuis trente-six heures je n'avais mangé que quelques phy salis non mûrs et des oignons crus volés dans un potager chinois.

Le lendemain, de bonne heure, je me dirigeai vers le nord où l'on m'assurait que je trouverais l'état major de la quatrième armée, dont le chef, le général Ouéhara, était le seul officier japonais que j'avais connu en France. Un régiment de la 10e division, le 20e, marchait précisément de ce côté; je résolus de le suivre et le vis tout entier défiler devant moi. Il était commandé par un chef de bataillon ; son colonel et son lieutenant-colonel avaient été tués par le même obus le 28 août à Anchantien. Ce régiment, dont les hommes traversaient gaiement un affluent du Taïtsého avec de l'eau jusqu'aux genoux, allait être presque entièrement détruit le lendemain sur les réseaux de fil de fer des redoutes de Liaoyang. A la fin de l'assaut définitif, un capitaine et deux lieutenants restaient seuls valides pour commander la poignée de héros épargnés par le feu. Le drapeau passa successivement entre les mains de six

lieutenants et fui porté finalement par le capitaine chef du régiment...

Pendant [e reste de la journée du 2 septembre, je parcourus toutes les lignes de la quatrième armée

sans succès, et la nuit nie surprit en plein champ, sans possibilité de trouver un gîte. J'attachai mon' cheval à un arbre ri, inVnroulanl dans ma couverture, la fatigue aidant, je parvins à ineiidormir. Mais, une heure plus tard, saisi par le froid et Irempé de rosée, je me réveillai loul ankvlosé el passai la lin de la nuit à marcher en rond pour me réchauffer. Lorsque le soleil bienfaisant reparut je repris ma marche de la veille en sens inverse; les lignes japonaises n'avaient l'ai l aucun progrès, el l'artillerie russe continuait à répondre vaillamment au feu concentré des batteries des 3e el 5V divisions. Des assauts partiels avaient échoué la nuit précédente, mais les ouvrages étaient serrés de près el il était clair qu'ils ne tiendraient pas devant une attaque générale. Au coucher du soleil, j'arrivai enfin au sommet de la colline qui domine le village de Chiouchanpou, où l'on s'était battu le 31 août avec tant d'acharnement. C'est là que je retrouvai après cinq jours d'absence les attachés militaires et les correspondants de guerre ; ils étaient postés exactement à dix kilomètres du combat ! Les Européens me reçurent avec enthousiasme, mais les Japonais se mon-

trèrent plutôt froids et le général Okou me fit demander un rapport justifiant ma conduite.

Cet accueil ne m'empêcha pas, malgré l'interdiction formelle de l'état-major, de repartir le lendemain pour Liaoyang. Les derniers ouvrages et la ville ellemême avaient été abandonnés par les Russes après le coucher du soleil ; l'arrière-garde s'était retirée à une heure quarante et les Japonais passèrent la grande brèche du sud moins d'une heure plus tard. Le généra] Kouropatkine s'était tenu sur la muraille d'enceinte jusqu'à une heure dix et avait pris le dernier train pour Yentaï.

Ma première visite fut pour les ouvrages extérieurs, qui entouraient la ville à douze cents mètres en moyenne des murs chinois. Ils se composaient d'une série de onze redoutes reliées par des tranchées et des épaulements pour l'artillerie. Cette ligne défensive, beaucoup moins forte naturellement que celle de Chiouchanpou , avait été bien mieux organisée et, ne présentant pas de points faibles, avait résisté beaucoup plus efficacement aux assauts de l'infanterie nipponne.

J'arrivai à la grande redoute, située à l'est du chemin de fer, au moment où un lieutenant et vingtdeux soldats japonais y entraient par la gorge. L'officier m'expliqua que c'était tout ce qui restait d'une compagnie forte de deux cents hommes qu'on avait ei 1-

voyée à l'attaque de l'ouvrage ; à cinq cents mètres de l'escarpe, des rangées de cad&vres semés dans le gaolian indiquaient l'endroit où elle s'était fait détruire.

La redoute était d'ailleurs un véritable ouvrage de fortification permanente ; elle avait été construite depuis longtemps, l'herbe couvrait les parapets et dissimulait les fils de fer et les trous de loup. On peut voir sur le plan ci-clessus à quel point on avait

Occupation de la grande route de Liaoyang (4 septembre.)

multiplié les retranchements et les défenses accessoires sur toutes les faces de l'ouvrage.

Je restai une grande partie de la matinée à dessiner et à photographier cette redoute ; en sortant, j'eus une fois de plus l'occasion de constater à quel point le simple soldat japonais est bon et serviable. J'avais attaché mon cheval par la bride à un poteau en dehors des fossés extérieurs ; lorsque deux heures après je vins le chercher, les fantassins avaient détaché le mors, entravé l'animal avec le licol ; l'un d'eux lui avait jeté une brassée de fèves et de sorgho, un autre était allé remplir un seau en toile à deux cents mètres de là, pour l'abreuver, et tout cela sans que je leur eusse rien demandé.

Vers midi, je passai la porte de l'est et traversai la grande avenue centrale delà ville. Jamais on n'aurait cru, à l'aspect des maisons et des rues remplies de monde, que les obus y étaient tombés sans interruption pendant deux jours. Les boutiques se rouvraient l'une après l'autre et déjà les bons de guerre circulaient entre les mains des marchands. Les braves Chinois, mitraillés hier par les batteries de la 5e division, avaient vu pendant la nuit leurs habitations pillées d'abord par les Russes, puis par les Japonais, qui avaient brisé les serrures des armoires et tout emporté. Ils affectaient pourtant une joie artificielle pendant le défilé de leurs pseudo-protecteurs et

avaient décoré les linteaux de pavillons japonais et de feuilles rouges barbouillées de caractères exprimant leur allégresse... On compta plus tard que deux cents avaient été Lues et huit cents blessés, le 2 et le 3 septembre.

Pendant tout l'après-midi, la 5e et la 3e division traversèrent la ville pour franchir le Taïtsého et se porter à la hauteur de lu première armée face à

Yenlaï. Les malheureux soldais, qui venaient <le combattre pendanl cinq jours et cinq nuits sans interruption, marchaient comme un troupeau, les yeuxhagards, à l'allure trop rapide des troupes fourbues. A chaque halte on en voyait se coucher à terre et bientôt ronfler sous le soleil brûlant, sans même enlever leur sac. Les officiers ne cachaient pas leur désappointement. C'était bien la peine d'avoir sacritié tant d'hommes pour si peu de résultats; pas un canon, quinze prisonniers constituaient toutes les dépouilles. Il était loin le Sedan promis par le jeune sous-lieutenant trois jours plus tôt ! En somme, on avait simplement repoussé les Russes de quelques kilomètres el de ce train-là on n'arriverait pas vite à Kharbine*

En passant par la ville russe, je rencontrai toute notre colonne groupée autour de la villa du directeur local du Transsibérien ; elle était située en face de la maison qu'avait habitée Kouropatkine et où s'ins-

tallait l'état-major de la deuxième armée. C'est là que nous devions habiter pendant notre séjour à Liaoyang.

Liaoyang, 7 septembre.

La ville russe de Liaoyang est bâtie entre la voie ferrée et l'enceinte murée, autour de la pagode coréenne. Les maisons n'ont été ni détruites ni incendiées, mais elles sont complètement vides. Dans les rues, d'énormes tas de grains fument encore, malgré les efforts des Japonais pour éteindre le feu, qui les consume lentement. Les jolies tentes vertes et blanches des Russes ont été lacérées, et leurs lambeaux claquent au vent. Partout, des boutiques nues, surtout des restaurants et des ateliers de photographes. Près des murs, sur une bicoque abandonnée et trouée d'un obus, je lis cette enseigne tristement ironique : « Château des Fleurs. » C'était là que les officiers russes "venaient chercher l'oubli de leurs maux, parmi les bouteilles de Champagne et les sourires de dames âgées, mal rajeunies par des montagnes de fard. Aujourd'hui, plus de chansons ni de bouchons qui sautent. Çà et là, on voit encore les cadavres de fusiliers sibériens qui se sont traînés blessés jusqu'ici , et sont tombés sans avoir pu

atteindre l'hôpital. Partout, c'est la solitude, la désolation, la mort.

J'ai voulu me soustraire à ce sombre tableau, en allant me promener dans la ville chinoise, cette fois-ci avec une autorisation en règle. On m'a indiqué la présence d'un missionnaire français à <|iii je vais rendre visite. Le brave homme habite une jolie maisonnette indigène tout près d'une vaste place changée en lac par les dernières pluies. Les petits Chinois y onl transporté quelques baignoires qu'ils ont ixi trouver dans la ville russe et naviguent dans ces cuirassés d'un nouveau genre.

La conversation du missionnaire n'est qu'une plainte sans fin. Il se lamente des excès commis par les premiers Japonais entrés dans la ville Ils ont abattu le drapeau français qui flottait sur son toit et menacé de leurs fusils les chrétiens chinois qui faisaient mine de l'y replacer. Puis ils ont volé tout ce qui se trouvait dans la mission. Encore notre compagnon s'estime-t-il heureux d'en être quitte à si bon compte : un vieillard anglais, moitié missionnaire, moitié médecin, qui cherchait à défendre son bien, a été blessé de deux coups de baïonnette.

En dehors des missionnaires, il n'est resté, à Liaoyang, qu'un seul Européen, un marchand allemand, dont la boutique a été mise en miettes par les

Russes d'abord, et les Japonais ensuite. Il me donne quelques renseignements.

Sa fureur d'être ruiné nuit certainement à l'impartialité de ses déclarations, dont je lui laisse toute la responsabilité.

— Le dernier jour, raconte-t-il, quatre batteries russes se trouvaient dans la ville et n'en sont pas sorties. Dans la matinée, les officiers sont partis pour aller je ne sais où. Les soldats restés sans leurs chefs se sont tenus tranquilles pendant deux heures, puis ont couru au pillage. Tout le monde s'en est un peu mêlé, mais c'est le 10e régiment de fusiliers sibériens qui a fait le plus de mal. Les hommes connaissaient la ville mieux que personne, puisqu'ils y tenaient garnison en temps de paix. Sous prétexte de ne rien laisser aux Japonais, ils sont entrés dans les magasins pendant la nuit, ont bu le Champagne et cassé tout le reste. Pendant l'interrègne qui a suivi la retraite clés Russes, les Chinois ont fait main basse sur les débris. J'avais donné cinquante roubles à un agent de la police indigène pour protéger ma porte : c'est lui-même qui a montré le chemin aux pillards.

Je demandai au commerçant combien de Chinois avaient péri ; il me répondit qu'il y avait deux mille tués et blessés environ.

— Pourquoi sont-ils restés? ajoutai-je.

— Oh! c'est toute une histoire. Le 28, pendant qu'on se hattait à Anchantien, une députation dé notables vint se présenter à Kouropatkine, et lui demanda humblement l'autorisation pour les habitants de quitter la ville. Le général en chef les reçut en souriant et, très surpris, leur demanda ce qui pouvait leur avoir donné une pareille idée.

« — Mais on se bat, non loin d'ici.

» — Comment, on se bat ?

» — En ce moment même, nous entendons le bruit du canon.

» — Ah ! vous faites allusion à ces quelques Japonais. N'en parlons pas, ils n'en valent pas la peine. On leur donne une petite correction, mais ce n'est pas votre affaire. Vous pouvez vous retirer.

» Le 30, pendant le combat de Chiouchanpou, nouvelle députation , nouveau sourire étonné du général.

» — Les Japonais approchent, Excellence. On voit les obus éclater sur la montagne.

>> — Ne vous occupez donc pas de ces détails et demeurez tranquillement chez vous. Allez plutôt près de la pagode, à la promenade; la musique militaire y joue justement aujourd'hui ses meilleurs morceaux. Voilà comment nous nous soucions de ces singes.

» — Mais pourtant, Excellence.,,

La porte et les murs de Liaoyang.

» — Il n'y a pas de niais, cola suffit. » Le 2 septembre, les notables voulaient encore réclamer des laissez-passer , mais c'était trop lard. Les batteries de la 5e division japonaise, ayant aperçu les officiers russes sur le haut de l'enceinte, dirigèrent leurs projectiles de ce côté. Les coups longs tombèrent dans la ville avec le résultat que l'on connaît.

Ce fut d'ailleurs un bombardement très comme il faut : les obus de 75 millimètres faisaient de petits trous discrets dans les toits et les murs, et tuaient les gens sans détruire tout le mobilier, comme autrefois les grosses bombes inélégantes des anciens canons. Le marchand me raconta encore comment un espion japonais vivait à Liaoyang depuis le début de la guerre, déguisé en Chinois. Il se démasqua dès l'arrivée des vainqueurs et courut faire son rapport aux autorités nipponnes. Ce Fouquier-Tinvilleàpeau jaune a dénoncé tous les indigènes soupçonnés d'avoir rendu des services aux Russes ; il a probablement aussi, par la même occasion, vengé quelques rancunes personnelles. Les musulmans, fort nombreux ici, sont particulièrement suspects, notamment le taotaï, qui appartient à cette religion et dont l'emploi et la tête ne tiennent plus qu'à un fil.

Le malheureux négociant, las de raconter, recommença à geindre en contemplant un fleuve de pétrole

qui s'écoulait lentement des bidons crevés. Je le laissai à sa désolation.

En rentrant dans la ville russe, je rencontrai quelques-uns des correspondants attachés à l'état-major de Kouroki. Ce sont des vétérans; ils suivent la première armée depuis la bataille du Yalou. Nous leur offrons de partager noire modeste repas. L'invitation n'est pas tentante, car les conserves emportées du Japon commencent à s'épuiser. Ici, on ne peut rien acheter. Le pillage a rendu les Chinois méfiants au point de refuser de rien vendre, malgré les prix royaux que nous leur offrons et les bons de guerre que nous leur fourrons sous le nez.

Notre conversation avec nos nouveaux collègues se limite, bien entendu, à un échange de doléances réciproques. Ils ont eu autant, sinon plus à supporter que nous. L'un d'eux, pour avoir frappé un boy qui le volait et refusé de lui faire des excuses, a été emprisonné et menacé du conseil de guene.

Leur détachement, néanmoins, est sain et sauf, ainsi que celui des attachés militaires de la première armée. Parmi ces derniers, un officier l'a échappé belle à deux reprises. C'est le général anglais Ian Hamilton, qui jadis se trouvait en face de moi à la bataille de Diamond-Hill au Transvaal; il est devenu depuis mon ami sur le paquebot qui nous porta tous deux de Marseille à Yokohama.

Une première fois, en racle de Tchémoulpo, il sauta d'une chaloupe sur l'échelle du transport, glissa et tomba à la mer. Le courant très rapide l'entraînait, lorsqu'un autre passager lui saisit le bras et réussit à le hisser à bord.

Enfin, ces jours derniers, le boy du général avait placé sur son chariot un obus encore chargé qu'il voulait rapporter dans son pays comme souvenir de la guerre. Au premier cahot de la route, le projectile lit explosion, tuant l'auteur de l'imprudence, les deux charretiers chinois, les mules composant l'attelage, et réduisant en poussière tous les bagages. Cinq minutes plus tôt, le général eût été lui-même victime de l'accident.

Liaoyang, 9 septembre.

Nous ne sommes plus ici que sept correspondants du groupe de la deuxième armée. Ceux d'entre nous qui sont liés par des traités avec leurs journaux les engageant jusqu'à la fin de la guerre restent seuls à Liaoyang. Tous les autres sont partis pour l'Europe. Ils n'ont rien vu de la bataille, mais ce n'est pas leur seul grief. On a cru bon de conserver pendant quatre jours les télégrammes qu'ils avaient remis à la censure. De cette manière leurs dépêches vieillies ont dû

produire un effet ridicule à Londres et à New-York, et les exposeront sans doute aux reproches de leurs directeurs.

Ils ont réclamé leurs passeports en protestant ; les lettres adressées à ce sujet au chef d'état-major étaient conçues <in termes singulièrement violents. Le général Otchiaï en a même renvoyé quelques-unes sans y répondre*

Pour ma part, si je n 'ai |kis ,;i me plaindre des Japonais depuis Anchantien, eux, au contraire, ont à se plaindre de moi. Mon rapport justificatif n'a pas été de leur goût; il esl vrai que j'y avais décrit mon aventure avec une certaine ironie en expliquant comment j'avais suivi la bonne route et que mes collègues et leurs guides s'étaient malencontreusement égarés.

Je n'ai pas été surpris ce matin quand on me lil comprendre que je devais m'en aller. Cela fut fait à la mode japonaise qui exigé, on le sait, que les condamnés d'un certain rang s'exécutent eux-mêmes» On se garda de rien me dire personnellement ; mais on prévint mes confrères que ma correspondance serait interceptée, mes mouvements surveillés, et autres aménités du même genre.

Faisant donc bonne mine à mauvais jeu, je me rendis auprès de M. Okabé, lui déclarai que j'avais vu tout ce que je désirais voir, et demandai à partir*

Loi ii de protester, je le priai de transmettre mes remerciements à l'état-major pour m'avoir laissé une liberté aussi complète pendant la bataille de Liaoyang. Quelques minutes plus lard, ma feuille de roule m'était remise. Elle prescrivait aux commandants d'étapes de me fournir logement et nourriture jusqu'à Nioutchouang. Il se trouve qu'un correspondant américain du premier groupe, Frédéric Palmer, du Colliers Weekly, quitte également l'armée. Il possède une voiture et m'offre fort à propos d'y placer mes bagages et de faire route avec moi.

Anchantien, 10 septembre.

Ce matin, j'ai pris non sans un serrement de cœur le chemin du retour. La voiture est partie en avant, Palmer est déjà à cheval, et je dois me hâter de serrer la main aux derniers compagnons de mes jours d'épreuves. Je m'arrête encore un moment pour faire mes adieux à M. Tanaka* C'est un véritable ami dont je me sépare ; sans cesse attentif à adoucir les mesures rigoureuses de Fétat-major, il a su s'acquitter, à la satisfaction de tous, de son ingrate mission.

Notre route nous mène une dernière fois à travers le champ de bataille. D'abord, les redoutes de Liaoyang, puis le village de Chiouchianpou, la posi-

lion de première ligne et ses fortifications multiples, enfin le glacis de mort et la longue plaine jusqu'au Tchaho. Tout cela passe comme un mauvais rêve, nous ne quittons pas le galop, car partout dans les sorghos, des corps pourrissent. Les fossoyeurs n'ont pas terminé leur funèbre besogne; à perte de vue, les colonnes de fumée révèlent la place des bûchers où les Japonais achèvent d'incinérer leurs morts. L'épouvantable odeur de cadavre est partout; elle paraît nous poursuivre et courir derrière nous plus rapide que nos chevaux. Longtemps après avoir dépassé le champ de carnage, nous la sentons encore.

Avant la nuit nous atteignons la gare d'Anchantien. On y a construit un hôpital temporaire qui regorge de blessés et de malades. Le kakké fait des victimes de plus en plus nombreuses, mais les pauvres soldats qui en soutfrent ne sont l'objet d'aucun soin. On ne leur accorde même pas de moyens de transport, et c'est un spectacle lamentable que les détachements de ces malheureux boitant le long des chemins sur leurs membres endoloris.

Anchantien possède de vastes hangars remplis d'approvisionnements. Ce qui m'étonne le plus ici, c'est l'absence de toute protection. Même à si courte distance de l'ennemi, on n'a laissé aucune fraction constituée : il n'y a toujours, comme garnison, que quelques modestes tringlots. Il faut véritablement

que les Japonais aient bien confiance dans leur service de sûreté de première ligne ou dans l'inertie de la cavalerie ennemie. Il me semble pourtant qu'avec quelques escadrons russes, audacieux et énergiquement conduits, on pourrait faire par ici bien du mal aux colonnes de ravitaillement. Mais l'année de Kouropatkine paraît décidée à s'incruster dans une passivité absolue.

Haïtcheng, 11 septembre.

Le seul événement qui ait marqué cette seconde étape est la rencontre à mi-chemin de la brigade de cavalerie du prince Kannin, se rendant à l'armée. Elle est fort amusante à voir. Sauf dans un peloton qui entoure l'étendard, tous les hommes ont mis pied à terre, chaussé des ouaradjis (sandales de paille) et pendu leurs bottes à l'arçon de la selle. Ces régiments sont les premiers que je vois en tenue de drap depuis que j'ai débarqué en Mandchourie.

L'uniforme de la cavalerie japonaise est le seul de l'armée qui ne soit ni simple ni seyant. On y a prodigué les couleurs les plus criardes ; tunique bleue, parements verts, brandebourgs jaunes, culottes rouges : cela fait pleurer. Ces perroquets ambulants remorquant leurs montures par la bride donnent

l'impression d'un cirque en tournée plutôt que d'un régiment en marche. Les officiers se rendent peut-être compte du spectacle grotesque qu'offre la troupe qu'ils commandent, car leurs regarda évitenl le mien el ils ne répondent pas à mon salut.

En arrivant à Haïtcheng, j'ai la satisfaction de recevoir comme logement l'auberge « qui regarde la lune» et de passer une nuit de plus dans la chambre que j'ai habitée aux jouis d'emprisonnement.

Tachichiao, 12 septembre.

.Nous devions accomplir aujourd'hui notre dernière étape. Sur une carte, nous avions soigneusement relevé notre itinéraire. 11 consistait à suivre la voie ferrée jusqu'à la station de Tasanpo et de là, cou- I ta i l à travers la campagne par une route menant droit à Nioutchouang.

La première partie du programme s'accomplit sauf le moindre accroc. Les routes sont bonnes, le temps superbe, [et nous trottons avec l'insouciance heureuse de gens qui se croient bientôt au bout de leurs peines. En chemin, nous rattrapons un wagon, traîné par des coolies, qui suit la même direction que, nous. Les passagers nous appellent; ce sont trois attachés militaires anglais et un capitaine espagnol, qui, eux

aussi, se sont mis en grève et retournent dans leur pays. Ils ont donné l'hospitalité à Grant Wallaoe, trop affaibli par la fièvre et la dysenterie pour monter à cheval. Nous les accompagnons jusqu'à Tasanpo et promettons de leur retenir des chambres à l'hôtel de Nioutchouang, où nous nous faisons fort d'arriver avant eux.

Nous bifurquons sur un chemin excellent. Il franchit d'abord une colline escarpée du haut de laquelle nous découvrons la plaine maritime. Peu après, nous traversons un gros village où une foire a réuni toute la population des environs. A partir de ce point la route diminue insensiblement de largeur et bientôt se réduit à un sentier occupant le sommet d'une digue étroite entre deux flaques d'eau. La digue s'abaisse, se perd elle-même dans la nappe liquide où nos chevaux s'engagent bravement. D'abord tout va bien, l'étang est peu profond et le sol ferme; mais à mesure que nous avançons, nos montures enfoncent de plus en plus. Nous pataugeons horriblement. Palmer a eu le courage de descendre de sa bête et de marcher en éclaireur, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Nous gagnons péniblement un îlot où sont construites quelques huttes. Sur l'assurance de leur habitants qui affirment, à grands renforts de gestes, que le terrain est praticable au delà, nous continuons notre marche. Il faut d'abord

franchir un gué où l'eau monte aux genoux, suivre une nouvelle digue, et ensuite recommencer à s'embourber. Une forte odeur de marais nous renseigne définitivement sur l'impossibilité d'aller plus loin. Furieux, nous revenons en arrière et reprenons, en sens inverse, la filière de nos épreuves aquatiques. Notre seule consolation est de jeter, en diverses langues, une bordée d'injures aux misérables Chinois, dont les perfides conseils ont prolongé nos malheurs. Enfin, nous retrouvons la terre ferme et un peu plus loin la voie ferrée, à laquelle nous nous accrochons désormais.

Au coucher du soleil, nous arrivons boueux. crottés, ruisselants, à la gare de Tachichiao, au moment où en repari lewagon (U^ attachés. Je vous laisse à penser quels sarcasmes nous accueillent. Pendant dix minutes, ces messieurs s'étendent en variations sur l'apologue du lièvre et de la tortue.

Nioutchouang, 13 septembre.

Le trajet de Tachichiao à Nioutchouang est court. Il faut l'accomplir tout entier sur la voie ferrée, car, à cette époque de l'année, l'inondation a fait, de toute la plaine, un marécage analogue à celui qui nous a arrêtés hier.

En débouchant de Tachichiao, la ligne passe sur un pont d'une centaine de mètres. Le tablier du viaduc est formé de madriers transversaux, séparés par des fentes assez larges. Entre les rails, on a mis, bout à bout, un passage en planches pour les chevaux. Arrivé presque au bout du trajet, je m'aperçois que les deux dernières planches ont été enlevées. Confiant dans l'adresse de ma monture, je la tire par la bride sur la partie dangereuse ; déjà je me trouve en sécurité et mon cheval n'a plus qu'une foulée à faire lorsqu'il met le pied dans un trou et tombe, les jambes prises entre les madriers. J'ai le plus grand mal à le dégager et à l'amener tremblant et couvert de sueur sur le remblai. Par une chance inespérée, il n'a rien de cassé et pas même une écorchure.

A mi-chemin, on est en tram de rapprocher la voie à l'écartement japonais d'un mètre. Cette opération consiste simplement à déplacer un des rails sans même déboulonner les éclisses, en se bornant à enlever les tirefonds. On reporte ensuite le rail à sa nouvelle position, mesurée avec un gabarit en bois. Ce travail, aussi facile que rapide, est exécuté par des coolies chinois, sous la surveillance de contremaîtres et d'ingénieurs japonais, appartenant au service civil des chemins de fer. Sur la ligne principale, la locomotive qui, au moment de notre arrivée en Mandchourie, n'arrivait que jusqu'à Poulantien, atteint

déjà Tachichiao. Dans quelques semaines, elle mettra directement en communication les ports de débarquement et l'armée.

Depuis longtemps, on découvre à l'horizon la fumée des navires ancrés sur le Liao. Enfin, voici le faubourg d'Inkéou. Je me présente au bureau des étapes, près de la station, on me renvoie à l'administrateur militaire à Nioutchouang. Laissant mon cheval au boy de Palmer, je descends la rivière en sampan, jusqu'à la concession européenne. A l'hôtel le « Mandchuria House », je trouve mes bagages installés dans une chambre retenue à mon intention.

Nioutchouang, 14 septembre.

Pour la première fois, depuis un mois et demi, j'ai couché dans un lit : je n'ai pas dormi une minute. Ce matin, chez l'administrateur, on m'a demandé quand je voulais partir.

— Tout de suite, ai-je répondu.

— Je regrette qu'il n'y ait pas de bons bateaux en partance, mais, si vous le désirez, on vous fera embarquer sur le Tsoukouchi-Marou, un vieux transport de huit cents tonnes qui retourne à vide au Japon. Vous y serez très mal, mais il part dès la nuit prochaine.

J'accepte avec empressement.

Avant de partir, je vais rendre visite à l'agent consulaire de France, directeur de la succursale de la Banque russo-chinoise avant l'occupation japonaise. Il me raconte ce qui s'est passé à Nioutchouang depuis le commencement de la guerre. L'indécision des Russes à l'approche de l'armée du général Okou est caractéristique. Ils évacuèrent la ville, la réoccupèrent, puis l'évacuèrent encore le jour de la bataille de Tachichiao. La vieille canonnière Sivoutch fut armée et désarmée quatre fois, et finit par se faire sauter avec tous ses canons.

La situation du consul sous le nouveau régime est fort délicate. Les Japonais refusent de le reconnaître, répondant ainsi à la mesure des Russes qui, peu après la déclaration cle guerre, n'ont pas admis des consuls américains récemment nommés à Dalny et à Antoung.

Comme consul de France, notre représentant est également chargé des intérêts russes. Ce n'est qu'au prix de longs efforts et grâce à une attitude énergique qu'il a réussi à empêcher l'occupation du consulat de Russie et des locaux qui en dépendent. Il a fait mettre sur tous ces bâtiments des pavillons français. Un quartier de la ville se trouve ainsi pavoisé de drapeaux tricolores qui le font ressembler à une commune française au 14 juillet. Le consul a prévenu les

Japonais que, s'ils touchaient à nos couleurs, le ministre de France à Pékin en serait avisé sur-le-champ, et qu'un incident diplomatique des plus graves surgirait entre Paris et Tokio. Pour veiller effectivemenl à la sécurité des consulats, comme il n'avait pas de soldats français à sa disposition, le consul a ramassé une demi-douzaine de Sikhs des Indes en rupture d'emploi qui traînaient sur le quai de Nioutchouang et leur a distribué quelques vieux remingtons.

Une nuit, des Japonais éméchés sont venus insulter les Hindous et ont essayé de faire effraction dans un des établissements russes. Les factionnaires, qui ne connaissaient que leur consigne, ont riposté à coups de baïonnette. A la plainte des autorités militaires, le consul a répondu en invoquant le principe de légitime défense et a obtenu qu'une sentinelle japonaise montât la garde à côté des Sikhs; de sorte qu'on assiste maintenant au curieux spectacle du drapeau français protégé par un soldat anglais et un fantassin nippon.

A midi, j'arrive à l'échelle du Tsoukouchi-Marov , avec mes bagages. Le capitaine me refuse l'accès de son navire, prétendant qu'il n'a reçu aucun ordre à mon égard. Il faut encore courir les mille et un bureaux de l'administration la plus paperassière du globe, avant d'être installé définitivement à bord.

Dans le port, à côté de nous, il y a un destroyer, deux torpilleurs, un vaisseau-hôpital de la Croix- Rouge et un transport de troupes qui vient d'accoster. Les compagnies de renfort débarquent dans le plus grand ordre et se forment en ligne sur le quai, avant d'être dirigées vers leurs casernements.

Comme les cavaliers rencontrés près d'Haïtcheng, ils portent la tenue d'hiver. Us sont tout neufs, propres et astiqués comme des mannequins de tailleur. Un jeune officier s'approche de moi; il me demande de lui « raconter quelque chose de la guerre » .

— Tout ce que je puis vous dire, c'est que dans un mois vous serez beaucoup moins beau qu'aujourd'hui.

Cette réponse l'empêcha de prolonger son interrogatoire, et il se retira tout décontenancé.

A bord du Tsoukouchi-Marou, 15 septembre.

C'est à Modji que se rend le Tsoukouchi-Marou. Les avertissements de l'administrateur de Nioutchouang n'étaient que trop justifiés. Le vieux bateau qui me porte a trente-cinq ans d'existence, et dégage une intolérable odeur de moisi capable de donner le mal de mer aux marins les plus éprouvés. On m'a installé dans la cabine du mécanicien près du carré. J'y suis bien à l'étroit, mais il n'y a que quelques jours

de traversée, et l'espoir d'un prochain retour aide à supporter bien des choses.

Ce soir, nous avons passé au large de Port-Arthur, dont les projecteurs électriques, illuminant au loin la mer, attestent que la vaillante citadelle tient encore malgré la faim, le bombardement et les assauts.

Yokohama, 20 septembre.

Me voici revenu à Yokohama, et confortablement assis dans le hall spacieux de l'Oriental Hôtel. La fin de mon voyage sur le Tsoukoudd-Marou a été troublée par un reste de typhon, qui nous a saisis à hauteur de Tsouchima, et a fait danser toute une journée comme un bouchon notre coque vermoulue. Il nous a fallu douze heures pour franchir les quelques milles qui nous séparaient de Modji. Enfin, vers le soir, nous jetions l'ancre dans le port.

J'allais débarquer, quand le capitaine me signifia de rester à bord, jusqu'à ce qu'il eût fait rendre compte de mon arrivée au bureau militaire. Ce retard m'eût fait manquer le train de Kobé. Il fallut encore une scène de protestations et de menaces pour secouer définitivement le joug de l'autorité japonaise.

Une journée de chemin de fer me mène à Kobé, une autre à Yokohama.

Yokohama, 22 septembre.

L'Australien, paquebot des Messageries Maritimes, doit partir incessamment pour la France, et je n'ai eu que quarante-huit heures à passer au Japon. Je les ai partagées entre Tokio où sont mes amis et Yokohama où j'ai à régler mes affaires. Aux moments les plus pénibles de mon voyage en Mandchourie, j'ai trouvé plus de répit que pendant ces deux dernières journées. J'ai fait hier jusqu'à quatre fois le trajet du port à la capitale, ne me nourrissant qu'avec des sandwichs absorbés en wagon. J'ai pu prendre congé de tout le monde à l'exception du bon général Mourata, dont l'appui m'a été si utile. Il m'eût été agréable de le remercier chaleureusement avant mon départ, mais j'ai appris que son fils, lieutenant dans la garde impériale, a été tué à Liaoyang, et j'ai craint que ma présence ne ravivât sa douleur.

Détroit de Chimonocéki, 26 septembre.

Le grand paquebot blanc franchit par un lumineux après-midi d'automne le détroit de Chimo-

nocéki. Le soleil adouci baigne les collines verdoyantes qui s'inclinent vers nous et se resserrent de plus en plus, comme pour retenir le voyageur sous leurs érables rouges parmi les chrysanthèmes épanouis.

Nous franchissons la passe et quittons bientôt les derniers groupes d'îles. La côte s'estompe peu à peu et s'efface à l'horizon au moment où le soleil va disparaître dans le flots. Assis à l'arrière du navire, je contemple jusqu'au dernier instant ce Japon si étrangement unique, à la fois mystérieux et terre à terre, antique et naissant, où j'ai vu sortant des ruines du passé une puissance audacieuse et nouvelle.

Dans le journal qui précède, il a été souvent parlé des troupes japonaises : ce dernier chapitre sera cou sacré à résumer les renseignements et les impressions recueillies sur cette armée extraordinaire, qui, née d'hier, tient aujourd'hui en échec la plus colossale puissance militaire que le inonde ait jamais vue.

Avant la guerre contre la Russie, l'armée japonaise était peu connue. On savait que, dans les îles lointaines du Soleil-Levant, les Nippons essayaient d'imiter notre organisation militaire comme ils imitaient toutes choses, mais on ne s'en préoccupait pas. La guerre de Chine en 1894 mit plutôt en lumière la faiblesse et l'incapacité des Célestes que les qualités de leurs vainqueurs. Peu d'étrangers, d'ailleurs, en

suivirent do près les péripéties. L'expédition do 1900 contre les Boxeurs attira pour la première luis l'attention sur In valeur dos troupes mikadonales. Los officiers étrangers constatèrent que les soldats nippons se battaient aussi bien que les leurs, étaient conduits par des chefs fort instruits, et que l'organisation du corps expéditionnaire japonais ne le cédait en rien à aucune autre. Tout y marchai! parfaitement. Néanmoins, on était loin de s'attepdre aux surprenants résultats do la campagne actuelle. A la suite des premières victoires de Kouroki et d'Okou, là presse européenne n'a pas manqué (W crier au prodige et de sacrer les généraux japonais grands capitaines et stratégistes {\r génie. C'était passer d'un extrême ù nu autre.

Nous allons essayer de réduire les choses à leurs justes proportions.

L'armée japonaise, telle qu'elle existe aujourd'hui, a été constituée par la loi de recrutement de 1875, calquée sur le système français en vigueur avant

1870. Plusieurs modifications y furent apportées depuis. L'influence allemande remplaçait peu à peu la nôtre et devint finalement propondérante il y a quinze ans environ. La loi du 21 janvier 1889 élabora un régime de recrutement identique à celui de l'armée allemande actuelle.

L'armée japonaise est formée par la conscription, Dans ces conditions, le soldai vaut ce que vaut la population dont il sort. J'ai montré dans la première partie de ce récit les rares qualités de patriotisme,

d'abnégation et de discipline du peuple japonais. Habilement exploité par le maître d'école chez les enfants, développé encore par les succès de ces dernières années, le chauvinisme orgueilleux des Nippons s'est exalté outre mesure.

Ajoutons à ces vertus morales des dons physiques indiscutables : la vigueur, l'insensibilité à la souffrance, la résistance aux fatigues, enfin le mépris de la mort, commun à toute la race jaune. Ce sont là des éléments excellents.

Le contingent annuel, très restreint, à cause des nécessités budgétaires, ne comprend qu'un dixième des conscrits reconnus bons pour le service, et permet une sélection inconnue dans les années occidentales en général et dans la nôtre en particulier.

Telles sont les conditions premières qui permettent de faire de la recrue japonaise un soldat de premier ordre. L'homme passe trois ans à la caserne; il est intelligent et facile à instruire, surtout clans la partie sud de l'empire où, par contre, il est moins robuste que le montagnard de la région septentrionale. L'instruction est analogue à celle des armées les plus modernes. Quant à l'éducation morale dont on fait tant

de cas en ce moment chez nous, les soldats du Mikado n'en ont pas besoin pour obéir à leurs chefs et faire leur devoir sur le champ de bataille. Les théories néfastes, poussant 1rs hommes à l'indifférence et même à la rébellion, sont inconnues au Japon et ne viennent pas jeter la division et l'indiscipline dans les régiments. Le courage extraordinaire, déployé en tant d'occasions parles troupes japonaises, n'est pas en effet le résultat d'un fanatisme provoquant des accès d'héroïsme momentané; il s'explique par un sentiment très développé du devoir et de la responsabilité individuels. Chaque soldai se figure que ses moindres actions rejailliront en bien ou en mal sur l'ensemble de l'armée et de la nation. C'est cet état d'espritqui rend la collectivité aussi forte, aussi brave et aussi disciplinée.

Je viens de prononcer le mot de collectivité. En tant que collectivité, l'armée japonaise approche, en effet, de la perfection. Mais à mesure que l'on monte l'échelle de ceux qui ont à faire mouvoir cette collectivité et à la diriger, on trouve une valeur diminuant sans cesse, depuis le sous-lieutenant jusqu'au commandant en chef.

Voyons, tout d'abord, les officiers de compagnie. Ils sont excellents, habitués par leur genre de vie en temps de paix à un régime identique à celui des soldats ; ils n'ont pas plus de besoins que la

troupe et se rapprochent d'elle au point de vue matériel et moral beaucoup plus que les officiers des armées d'Europe.

Leur éducation professionnelle est la même que chez nous ou en Allemagne. Les officiers passent toute la journée au quartier, jusqu'à cinq heures du soir, même lorsqu'ils n'ont pas de service, ce qui leur laisse de nombreux loisirs pour les études théoriques dans la bibliothèque que possède chaque régiment.

Les officiers supérieurs sont beaucoup moins bons. Le début de leur carrière militaire coïncide avec la fondation de l'armée elle-même. Il en est résulté que la plupart d'entre eux ont reçu une instruction très hâtive au moment où les cadres faisaient défaut, et n'ont pu y suppléer dans la suite, faute de connaissances générales préliminaires. Us sont, en général, professionnellement très inférieurs aux jeunes officiers.

Il convient de faire exception dans cette catégorie pour les officiers qui ont étudié à l'étranger. On les a choisis parmi les meilleurs sujets, et les stages qu'ils ont accomplis en Europe leur ont donné le moyen de se mettre au niveau des officiers de grade correspondant des meilleures armées actuelles.

Le défaut général le plus frappant dans l'armée japonaise est le manque absolu d'initiative, dû à la

fois au caractère même des Japonais et à la coutume

qu'on a prise de tout copier sur les modèles européens, souvent sans essayer de les comprendre. Lorsqu'une éventualité inattendue se présente, les Japonais se trouvent presque toujours dépaysés et sereportent, non aux ressources de leur imagination, mais à des théories et à des règlements souvent mal assimilés ou depuis longtemps oubliés.

Le commandement supérieur est l'élément le plus faible de l'organisation militaire japonaise, précisément parce que c'est celui qui demandé Je plus de décision et d'initiative* C'est là la cause principale de la lenteur et de l'inaction désarmées japonaises pendant la première partie de la campagne grâce auxquelles les Russes ont pu amener tous les renforls dont ils avaient besoin. Au début des hostilités, les forces japonaises étaient écrasantes : elles ont été peu à peu égalées, puis dépassées en nombre par l'adversaire.

Un autre vice du commandement supérieur est le maintien de l'ancien système du chôyounal 'encore en vigueur pour les plus hauts postes militaires*

On sait que, pendant des siècles, toutes les grandes institutions japonaises étaient divisées entre deux personnages : un d'eux se bornant à un rôle purement représentatif, l'autre exerçant toutes les prérogatives réelles des titres dont jouissait le premier. C'est ainsi

que le Mikado représentait une espèce dé divinité* mais n'était aucunement consulté pour la direction des affaires qui restaient entre les mains du Chôgoun.

Cet état de choses, cette division des pouvoirs subsiste encore aujourd'huid ans l'ordre militaire. Le maréchal Oyama, commandant les années réunies en Mandchourie, ne joue aucun rôle effectif. Son chef d'état-inajor, le général Kodama, et plus encore son sous-chef, le général Foukouchima, dirigent en réalité l'armée.

Les conditions sont les mêmes pour le commandement de chacune des armées. Les généraux Kouroki, Okou, Nogui et Nodzou sont des chefs nominaux. Ils doivent leur situation élevée aux services rendus dans les guerres civiles à la cause de l'empereur et des clans des provinces du sud, qui depuis la restauration, gouvernent le Japon.

Le général Okou, par exemple, n'a d'autre titre au commandement d'une armée que la bravoure avec laquelle il défendit pendant la dernière insurrection de Satzouma le château de Kouinamoto. Avec une poignée de samouraïs qui lui étaient dévoués, il contint les rebelles assez longtemps pour permettre aux troupes gouvernementales de se concentrer et de venir à son secours.

Il est vrai que tous ces commandants d'apparat ont conscience du rôle effacé qu'ils ont à jouer et ne

cherchent pas à prendre effectivement la direction • des troupes qui leur sont confiées. La manière dont ils comprennent leur mission est dépeinte par la déclaration que fit un jour le maréchal Yamagala, le doyen des généraux japonais, à un colonel instructeur français :

— Je suis déjà trop vieux pour apprendre tout ce que vous enseignez à nos jeunes officiers ; aussi je m'attache surtout à une chose : bien connaître la valeur de chacun et l'employer au poste qui lui convient.

Les jeunes généraux qui sont les chefs réels de l'armée japonaise, quoique infiniment plus capables que les vieux samouraïs, n'ont pas jusqu'ici fait preuve de talents militaires très distingués. Us ne doivent leurs succès qu'à la valeur de la troupe et à l'organisation parfaite de tous les services.

Un d'eux mérite une mention toute particulière, parce que c'est lui qui a établi le plan de la campagne actuelle et en dirige aujourd'hui l'exécution. C'est le général de brigade Foukouchima, sous-chef d'état-major général. Il est nécessaire d'examiner rapidement la carrière de cet officier pour se rendre compte des erreurs qu'il a commises et qui ont abouti à la situation présente. Fils d'un pauvre samouraï hostile à la restauration impériale, il étudia d'abord à l'Université de Tokio. Au moment de la révolte de

Satzouma, il fut pris connue scribe à titre civil dans l'état-major des troupes du Gouvernement impérial auquel il s'était rallié. Il y fut remarqué par le maréchal Yamagata qui le nomma sous-lieutenant, malgré son manque d'éludés militaires préalables et le fit entrer avec ce grade dans son état-major particulier. Depuis, le général Foukouchima n'a pas quitté l'état-major général ; il n'a littéralement pas une heure de service dans un corps de troupe.

En dehors de ses travaux à Tokio, il a été attaché militaire en Allemagne et a accompli plusieurs missions à l'étranger. Il fit un voyage aux Indes anglaises, un autre à travers la Sibérie qu'il traversa à cheval dans toute sa largeur avant la construction du Transsibérien. J'ai parlé plus haut de la popularité que ce raid lui valut dans son pays : on en fit un héros d'épopée.

Il n'est pas étonnant de voir un pareil officier fonder tout son plan de campagne sur les rapports des espions dont il avait inondé la Mandchourie. Ces rapports n'étaient pas d'ailleurs conformes à la situation réelle du pays.

Fis représentaient les Russes comme possédant de nombreuses troupes entre Kharbine et Port- Arthur et faisaient croire que le Transsibérien ne pourrait pas leur en fournir de nouvelles à cause de sa faible capacité de transport. Toutes les précautions à ce point

de vue avaient été prises : une foule d'émissaires japonais déguisés et munis d'explosifs devaient faire sauter dès les premiers coups de fusil, les ouvrages d'art les plus importants. Ce dernier projet a été déjoué parla surveillance attentive des gardes du chemin de fer qui ont réussi à s'emparer de ces espions avant qu'ils aient pu endommager la ligne.

Quanl aux affectifs, les Russes avaient trompé loul le monde sur leur importance. En réalité, il n'y avait que fort peu de troupes en Mandchouiie quand la guerre vinl les surprendre. Mais le plan de campagne japonais étant fondé sur une autre estimation, l'état-major nippon n'a pas su profiter d'un avantage qu'il n'escomptait pas et, se tenant à son projet primitif, a perdu une occasion d'anéantir les troupes de couverture de l'ennemi qu'il ne retrouvera j pas à l'avenir.

Il est probable que, si Kouroki avait débarqué en février à Pitséouo comme le fit plus tard la deuxième armée, Port- Arthur dont les fortifications étaient inachevées et la garnison insuffisante eût été forcée ] de se rendre sans opposer une sérieuse résistance.

De même, après la bataille du Yalou, il ne restait I plus en face des soixante mille hommes de la pre- 1 mière armée que sept mille Russes battus et dispersés* Le général Kouroki pouvait atteindre Moukdcu quinze jours plus tard sans coup férir. 11 reçut l'ordre;

de s'arrêter, et attendit deux mois dans l'inaction que les autres armées japonaises se fussent conformées aux plans établis d'avance et auxquels les événements enlevaient toute raison d'être.

Quelles que soient les fautes de ses chefs, l'an née japonaise avec ses treize divisions et ses quatre cent cinquante mille hommes n'en représentait pas moins pendant la première année de guerre un engin formidable que les Russes n'ont pu entamer. Il est à craindre pour elle que sa valeur militaire, malgré le patriotisme et l'esprit de sacrifice de la population, ne vienne à diminuer d'une façon constante.

La caractéristique des grandes luttes de l'automne est le manque absolu de sens manœuvrier chez les deux adversaires.

Les armées opposées se sont heurtées de front pendant plusieurs jours, mais aucun mouvement stratégique ou tactique n'est venu donner au vainqueur un avantage décisif ; Y événement napoléonien ne s'est jamais produit. En un mot, la campagne s'est limitée jusqu'à présent à un combat d'usure de gigantesques proportions.

Dans les conditions actuelles, et surtout tant que durera l'hiver, il paraît peu probable que le caractère de la guerre vienne à changer. Dès lors, la question qui se pose naturellement est celle des ressources du recrutement et des possibilités qu'elles offrent aux

belligérants pour combler les vicies produits clans leurs rangs par ces hécatombes sans résultat.

La Russie est un réservoir de troupes instruites presque inépuisable, et l'envoi de renforts demeure pour elle une simple cjuestion de transport. Il n'en est pas de même du Japon, dont la population est considérable, mais où la conscription n'a pas fait appel à toutes ses ressources faute d'argent.

Nous avons vu qu'un dixième seulement des jeunes gens reconnus bons pour le service est appelé sous les drapeaux. Le reste du contingent ne passe jamais par la caserne; on le classe immédiatement dans la catégorie intitulée pompeusement armée de dépôt, dénomination inexacte puisque les hommes qui la composent ne reçoivent pas d'instruction militaire et qu'on n'a pas prévu de cadres capables de lui en donner.

L'armée réellement instruite, organisée sur te modèle allemand, se divise en armée active avec sa réserve, en armée territoriale et en armée nationale. Cette dernière portion de l'effectif instruit, destinée en principe à être séparée de la territoriale comme le landsturm de nos voisins, a du être pour les besoins de la campagne actuelle fondue avec elle pour former comme chez nous une réserve de la territoriale.

Les armées transportées sur le continent sont formées de fractions de l'active et de la territoriale. Il convient donc de séparer en deux parties le tableau des effectifs.

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