LA CROISIÈRE DU ^[A^'CH0U-3IAR0U
bouteilles. Aux rations normales, dont le montant total revient à trente sens (soixante-quinze centimes) par homme et par jour, s'ajoutent les nombreux cadeaux que la population civile prodigue à la flotte. Un hangar spécial leur est afFeclé, on attendant qu'on les embarque ; des milliers de bouteilles d'eau minérale, des pyramides de boîtes de cigares y sont empilées, et le Manchou-Marou lui-même a l'honneur de porter à son bord une corbeille d'horribles fleurs artificielles que les blanches, ou plutôt les jaunes mains des dames de Yokosouka ont confectionnées à l'intention du Nelson japonais.
L'inspection de toutes ces merveilles nous amena jusqu'à l'heure de l'inévitable banquet qu'ont cru devoir nous offrir les autorités locales. Du moins devait-il présenter j^lus d'intérêt que les agapes du même genre subies a Kouré et à Etadjima. Quelquesuns de nos hôtes ont déjà joué un rôle important au cours des premiers combats. D'abord c'est le malheureux commandant du Hatsousé qu'on a eu toutes les peines du monde à secourir; il s'était cramponné au bastingage et voulait couler avec son navire; il fallut employer la force pour le sauver malgré lui. Voici le lieutenant Malsoumoura, officier d'ordonnance de l'amiral Togo, blessé par un éclat d'obus aux côtés du commandant en chef; à peine guéri, il doit repartir demain pour le front. On nous montre
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encore le général Mourala, inventeur du fusil japojiais; le capitaine Kimoura, (pii commandait le 9 février la tourelle avant du Foudji, et bien d'autres.
Tous ces olViciers se font remarquer par leur discrétion impénélrable et la courtoise habileté avec laquelle ils éludent les demandes de renseignements. .](^ me rappellerai longtemps le remarquable phénomène d'amnésie dont fut victime un des convives, ancien élève de l'Ecole navale française, qui se trouvait à côté de moi à table. Il me racontait avec les plus minutieux détails la vie qu'il menait il y a quinze ans sur le Borda, mais avait complètement perdu le souvenir de ce qui s'était passé à la première attaque de Port-Arthur, oii il s'était distingué. Jetant un regard furtif autour de lui, il me glissa dans l'oreille : « Je suis sur d'avoir touché le Bayan deux fois. » Il répéta : « Deux fois, » puis se tut, comme honteux de ce qu'il venait d'avouer.
Le lendemain, une heure avant le moment fixé pour le départ, nous nous retrouvons tous à bord. Il y règne un grand désordre ; le bruit d'une nouvelle attaque de l'escadre russe circule; on parle de nous envoyer à Nagasaki attendre la fin du danger. Personne ne croit à. ces rumeurs, même pas, je crois, ceux qui les ont répandues et qui en profitent pour refuser catégoriquement de nous renseigner sur notre destination.
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Séoul, 25 juin.
Le Manchou-Marou, filant à toute allure, franchit en trente-quatre heures les cinq cents milles qui séparent Sassebo de Tchémoulpo. Un peu avant le coucher du soleil, nous jetons l'ancre au milieu du mouillage désormais historique, à égale distance desi épaves du Varyag et du Koréets, presque recouvertes par les flots de la marée montante. Tout autour de nous dorment les stationnaires étrangers, immobilisés ici depuis de longs mois; les pavillons anglais,! italien et américain sont seuls représentés. Le Ker-i saint est parti hier pour Changhaï d'où il ramènerai M. Collin de Plancy, ministre de France à Séoul, qui rejoint son poste.
Dès que la nuit s'(^st étendue sur la rade, on voit s'allumer au ras des eaux une gerbe de becs élec-i triques : ce sont les scaphandriers qui vont se mettre à l'ouvrage pour essayer de renflouer le Varyag, \ Une entreprise italienne avait off'ert au Gouvernement de Tokio d'effectuer la mise à flot à forfait moyennant un prix raisonnable, mais les Japonais * ont préféré payer plus cher et recueillir la satisfaction d'accomplir l'opération sans le secours des étrangers. Un contre-amiral en retraite est chargé
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de 1,1 (liivrlioii dis Iravaiix. Cet esliniable marin, (|iii. sans (loiile. a lu l'hisloiro du siège de Grenade, .1 l'ait le vœu, en montant sur le bateau amarré à la coque du Varyag, de ne retourner à terre qu'a[)rès avoir réussi dans sa lenlaUve. Il a même ajouté qu'il roga panerait le Japon sur le croiseur russe par ses propres moyens, sans l'aide d'aucun remorqueur. Il espérait que tout serait terminé au mois de juin : puis il a ajourné lo renflouement à la fm de juillet ; maintenant on parle de septembre. Les résultats actuels ne répondent guère à l'optimisme du début ; pourtant on a travaillé avec acharnement. Trentesix plongeurs sont employés à vider la carcasse ; ils sont répartis en deux équipes qui, pendant quatre heures chacune, profitent du moment où la mer moins haute leur permet de rester plus longtemps sous l'eau, sans se trouver exposés à une trop forte pression. On a déjcà retiré de l'intérieur du navire toute l'artillerie légère et dix pièces de quinze centimètres ; il reste encore deux gros canons de la batterie de bâbord, enfoncés dans la vase et qu'on ne pourra remonter à la surface qu'avec le croiseur lui-même. En ce moment on extrait les obus et le charbon des soutes placées au-dessous de la ligne do flottaison.
De temps à autre, lorsqu'il fait trop chaud pour jouer au tennis et que la colonie européenne de Séoul