CHAPITRE VIII
Le baron de Werner, ministre d'Autriche. — Les officiers hanovriens en Saxe. — M. Pierre Baragnon à Dresde. — M. Benedetti, ambassadeur à Berlin. — Concert à la Cour. — M. Burnley, chargé d'affaires d'Angleterre.
Dresde, 24 mars 1868.
Dîner à la légation d'Autriche chez le baron de Wemer, ministre d'Autriche. M. de Werner est le type des vieux diplomates du dernier siècle ; ami dévoué du prince de Metternich, il a été fort longtemps auprès de lui comme directeur politique du ministère des affaires étrangères. C'est un homme de près de quatre-vingts ans, de grand mérite, de manières charmantes, et dont la conversation est des plus attachantes. Je suis- ravi qu'il veuille bien me téi&oigner de l'amitié et j'en profite pour beaucoup apprendre. La baronne, plus jeune que son mari, est ^ne femme très-intëlligente. Ce ménage ressemble
fort peu, comme aspect, au (rès-brillant et bouillant ' couple Metternich qu'il a remplacé ici. Quant à moi, je me sens attiré vers les vieux beaucoup plus que vers les jeunes.
Dresde, 25 mars 1868.
Deux jeunes officiers saxons, que j'ai rencontrés chez les Kaskell, m'ont fait de curieuses révélations. L'un d'eux est Hanovrien ; en qualité de membre de^ la grande famille germanique, il a pris du service en Saxe, comme il aurait pu en prendre en Prusse, en Bavière ou en Autriche. Sa haine pour les Prussiens est des plus violentes, et je le trouve même assez imprudent. Il me parlait d'un récent voyage qu'il avait fait à Vienne et de l'accueil sympathique qu'il avait reçu : « Nous sommes très-survcillés ici, me disait-il, mais qu'importe, si une grande guerre éclatait, l'armée de Saxe n'est pas encore tellement inféodée à la Prusse qu'elle ne puisse, à un moment donné, jouer un grand rôle. Plus d'un général saxon, je le sais, supporte impatiemment le casque prussien qu'on nous a infligé. Un de mes frères et un de mes cousins ont été tués par eux en 1866, et je vous assure qu'il est bien cruel de servir le vainqueur. » Quelle épouvantable chose que la guerre civile ! La grande lutte qui a éclaté entre TAutriche et la Prusse en 1866 est-elle autre chose?
BN ALLEMAGNE. 67
D'resde» 26 mars 1868.
Les bourgeons des lilas et les arbustes de la Bûr-
gerwiese (la Prairie des Bourgeois) sont déjà v«rls.
Dans peu de jours, tout sera épanoui. En attendant le
printemps, voici un nouveau journal publié à Dresde.
Son fondateur est un publiciste français, M. Pierre ^\
Baragnon. La couleur du nouveau journal est franche, j
et je crois que les politiques de Berlin en seront peu
satisfaits. C'est le seul organe en langue française
publié . en Allemagne. Si certains gouvernements
voulaient l'encourager, cette petite feuille pourrait
avoir du succès et rendre des services, mais ils
n'oseront point.
Dresde, 3 ayiil 1868.
Je reçois une lettre de Beulé m'annonçant la mort de mon pauvre collègue d'IIaubersart. Il m'envoie en même temps la Revue des cours publics. Ses leçons sur Tibère, destinées à être réunies prochaii^ement en volume, sont fort bien faites. Il y a des illusions, sans doute, puisqu'on veut en voir partout, mais la forme est belle, et j'ai trouvé, çà et là, des passages éloquents. Je m'attends à un succès.
Dresde, 6 avril 1868.
Petite soirée chez les Kaskell. Des personnes arrivant de Berlin me parlent de la détestable position de M. Benedetti, et de la nôtre, ce qui est plus triste. Que la société de Berlin fasse mauvais accueil à la famille Benedetti, ceci importe peu, mais on se rit de TEmpereur, de notre gouvernement, et c'est ainsi que nous sommes récompensés de notre stupide neutralité en 1866. Quand je songe (jue, grâce à la politique des Benedetti, des prince Napoléon des La Valette, nous avons permis à Bismarck de tailler insolemment et à plein drap dans TAIlemagne. C'est la plus grande faute que nous ayons commise. Je me souviens encore de ma colère et de mon dépit en appreaant à Paris, pendant l'été 1866, les triomphes de la Prusse, ces triomphes auxquels applaudissaient des deux mains les Débats et le Siècle, Des
discussions amères et presque violentes s'ensuivaient avec certains de mes amis. Je me souviens que Valfr^y et moi étions les plus attristés. Q^ de fois avons-nous lutté contre nos enthousiastes libéraux, si fort épris de la Prusse! Ils détestaient cor* dialement l'Empire. Seul, M. le marquis de la Valette^ le sémillant diplomate, trouvait grâce devant eux* Le jour où il signa sa fameuse circulaire du 16 sep* tenibre, ce courtisan modèle passa grand homme*
leurs yeux et devint presque cligne du prince Napoléon. Ah ! les niais!
Dresde, ÏO avril 1868.
Serait-ce Thiver qui revient? La neige, dès le matin, tombe avec abondance. Apres les chaleurs des jours derniers, la transition est encore plus désagréable. Grandes cérémonies du Jeudi-Saint à l'église catholique, avec les offices en musique. Le roi et toute la Cour descendent de leurs tribunes et suivent la procession en grand uniforme. C'est la même cérémonie que j'ai vue à Vienne en 1856.
Lettres très-intéressantes reçues de Paris. Le ministère n'est pas solide. On parle toujours de M. Drouyn de Lhuys. J'avoue que, dussé-je n'en profiter aucunement (les ministres étant généralement ingrats), je serais ravi de voir diminuer l'influence des hommes aujourd'hui au pouvoir.
Dresde, 13 avril 1868.
Concert à la Cour. Madame dldeville a enfin l'honneur d'être présentée au roi. La reine est ma« lade et n'a point parti. Seule la princesse royale Augusta faisait les honneurs. Belle musique, mais peu récréative, d'une science telle que je n'y puis
rien comprendre. Madame d'Ideville a longtemps causé avec madame Burnley, femme du chargé d'affaires d'Angleterre, récemment arrivé de La Haye. Tant que dure le cercle, c'est-à-dire la promenade de Leurs Majestés et Altesses, l^étiquette exige qu'on ' reste debout. Je regrette d'être venu, et je tremble que cette longue station ait fatigué ma femme.
Mon nouveau collègue, M. Burniey, m'a paru bien et très-simple ; il sera pour nous de grande ressource. En Angleterre, l'avancement des diplomates est encore plus long qu'en France, M. Burniey a cinquante ans et n'est que secrétaire d ambassade. Du reste, il devient ici chef de mission, la Cour de Londres n'ayant pas l'intention de renvoyer de ministre à Dresde. Comme on devrait suivre cet exemple en France et me laisser seul ici !