CHAPITRE IX
Saint-Vallier. — Le général Wrtzleben. — Anecdotes sur impereur d'Autriche Ferdinand !•'. — Le Bulletin initional à Dresde. — La légation de Russie. — Le comte lofT. — Une séance a la Chambre des seigneurs. — Le mient du général Moreau.
Dresde, 15 avril 1868.
reçois ce matin une lettre de Londres : le prince Tour-d'Auvergne m'écrit qu'il est très-satisfait îs lettres. « Dans l'avenir, vous pouvez avoir de ions jours, m'écrit-il, politiquement parlant, si savez être patient. » Fort bien ! mais aurai-je la ice de les attendre, ces bons jours? On nous ice que le jeune de Saint-Vallier se prépare à admettre à la retraite, pour choisir une de leurs s, plusieurs ministres, entre autres M. le baron i-Rouen. Ce serait d'autant plus triste, m'écrite Paris, qu'en dehors de son entregent et de iplomb, le vicomte de Saint-Vallier, de l'aveu
des gens qui Tont connu de près, serait, comme diplomate, un de nos agents les plus médiocres.
Dresde, 28 avril 1868.
Je rencontre chez M. Rouen le général Witzleben, aide de camp du roi, un pur Saxon, très- autonome et ami intime de M. de Beust. Il raconte avec esprit et finesse le voyage qu'il vient de faire en accompagnant le roi dans une visite à son vieil ami Yeigrand-duc de Toscane, Léopold II. Les deur souverains, dont Tun n'est, hélas! guère plus puissant que' l'autre, ont conservé depuis leur enfonce une amitié rare chez les monarques.
Après quelques jours passés à la campagne chez le vieux souverain déchu, le roi Jean est revenu par Prague, où il a été saluer un autre souverain encore plus oublié, Tempereur d'Autriche, Ferdinand P'! Aujourd'hui c'est un petit vieillard, fort peu intéressant, qui n'a jamais cessé, du reste, d'être en enfance, et qui prolonge, sans aucun souci, sa sin* gulière existence. Déposé, on le sait, le 2 décembre 1848, il est retiré à Prague depuis celte époque, avec rimpérëtrice, princesse de la branche aînée de Savoie, dont la vie s'est trouvée enchaînée à ce triste descendant des Hapsbourg, On raconte des
* Ferdinand !•', oncle de François-Joseph, empereur actuel d'Aulriclie,n6 lel3 avril 1793, à Vienne, est mort à la fin de Tannée 1874.
traits fort plaisants sur ce très-étrange souverain, avant qu'il ne fût descendu du trône. En raison de son intelligence très-bornée, il avait le bonheur d'échapper aux préoccupations inhérentes à sa haute situation. « Yrainientl disait-il, ce ne serait pas chose difficile de régner, si ce n'étaient ces diables de -signatures ! »
Un jour, il vit passer devant le palais une petite voiture de campagnard, lourde et grossière. Comme un enfant, il voulut en avoir une semblable. On résista à ce caprice. Il bouda, se tut; mais lorsque les ministres vinrent, comme à l'ordinaire, lui réclamer les signatures, Tempereur croisa les bras fièrement: « Eh bien, non ! je ne signerai pas si je n'ai pas mon équipage I Comment! je suis Empereur, moi, et je ne puis satisfaire une volonté! Remportez vos papiers. » Et en même temps il jetait les décrets, nominations, ordonnances qu'on avait apportés au pauvre insensé, afin qu'il pût y apposer la griffe impériale. On fut forcé de faire amener aussitôt le ridicule équipage devant les fenêtres; alors Tempereur se livra avec complaisance à son fnmeux travail de signature, le plus dur des labeurs du trône.
Dresde, !•' mai 1870.
Je reçois la visite de M. Pierre Baragnon, fondateur et propriétaire du Bulletin international *. Je ne le connaissais point: c'est un homme d'esprit, très-entreprenant, plein de feu et d'énergie. Ses appréciations en politique sont assez piquantes, et, sur certains points, je partage sa façon de voir. UfsL . l'adversaire déclaré de la coterie La Valelte^et Jlfinedelti, et parait enchanté de M. Rouen et vice versa, M. Baragnon arrive de Hongrie et de Vienne : son voyage en Hongrie, surtout, Fa vivement intéressé. 11 est revenu frappé, comme tous les voyageurs d'ailleurs, de la vitalité de ce pays ; c'est là, en effet, que réside la vraie force, l'avenir de l'Autriche.
Je retrouve, au Cercle, M. Rouen ravi de M. Baragnon ; il fonde sur le nouveau journal de très-grandes > espérances, qui, je le crains fort, ne se réaliseront pas. /
* Depuis le jour de sa fondation jusqu'au 24 juillet 1870, époque à laquelle on le força de cesser ses publications, le Bulletin international de Dresde a constamment été rédigé et administré par le docteur Hessèle, avec une indépendance et une énergie rares.
Dresde, 8 mai 1868.
Grand dîner chez le ministre de Russie, comte Bloudoff. Le président du conseil, M. de Falkenstein, le ministre de Tintérienr, plusieurs Saxons importants, etc. Madame Bloudoff est Hanovrienne.; c*esl une très-belle personne, distinguée, à Tair fort dédaigneux, mais en somme, c'est une vraie grande dame. Elle est sœur de la belle duchesse de Manchester. Son mari est de beaucoup plus âgé qu'elle ; il a de Tesprit, de la iinesse et passe pour un trèsaimable causeur. Nous retrouvons là le beau M. de Wuthenau. Sa femme, madame de Wuthenau, est aimable, jolie et a de l'esprit. Ces personnages et quelques autres encore forment la fine fleur de Télégance de Dresde. Mais tout cela parait bien endormi, bien lugubre, depuis que la princesse de Metternich s'est envolée vers Paris, avec ses charmants caprices et ses chansons.
Dresdç, 16 mai 1868.
Je viens d'assister à une séance de la Chambre haute. Le palais des Étals de Saxe est fort beau extéïieurement. Les salles intérieures sont simplement ornées. La première Chambre se compose de cin-
quante membres environ. Le bureau du président et la tribune seuls sont élevés au-dessus du sol ; les membres sont assis sur des chaises. Une petite table étroite leur sert de pupitre. Les deux princes royaux, Albert et Georges, ont des fauteuils auprès du viceprésident. L'habit noir et la cravate blanche, voilà tout Tuniforme. C'est le vipux baron de Friesen*, parent du ministre des affaires étrangères, qui préside rillustre assemblée.
Dresde, 19 mai 1868.
Excursion au monument de Moreau. La route qui y conduit n'est pas belle, mais, une fois arrivé, on découvre un horizon magnifique. Toute la ville de Dresde se déroule à nos pieds; on aperçoit les sinuosités de la forêt qui entoure la cité et les collines de Lochwitz et de Pilnitz. Le Denkmal (monument) élevé au général Moreau est simple et d'un effet saisissant; c'est un bloc de granit surmonté d'un casque, d'une couronne de laurier et d'un glaive en bronze ; le tout dans de gigantesques proportions.
C'est à cette place même que le malheureux fut mortellement blessé le matin du 27 août 1813, à la tête des armées russes. Quelle étrange vie que celle de
^ M. le baron de Friesen est mort aujourd'hui. U a été rt^' placé par le baron de Zehmen auf Stauchitz, grand partisan de l'autonomie saxonne.
ce vaillant soldat, mort traître à son pays et tué par
un boulet français ! Quel grand rôle il eût joué sous
TEmpire, sMl ne s'était pas montré jaloux du génie
de Napoléon V et s'il eût consenti à le servir. Ce fut
l'ambition et Tenvie de sa femme qui le poussèrent,
dit-on, à se séparer de son ancien camarade. Je
viens de lire un ouvrage fort curieux intitulé : les
Mémoires d'une œntemporaine. Ce livre, paru en
1826, eut alors un très-grand succès. L'auteur est
une dame ou plutôt une demoiselle du temps qui
avait beaucoup vécu dans l'intimité de Moreau et des
grands personnages du Directoire et de l'Empire. Ce