CHAPITRE VII
La galerie' de Dresde. — Situation de la Saxe en Allemagne. — Constitution du royaume. — La cour et la ville. — Les castes, — Avenir de la Saxe.
Dresde, 17 mars 1868.
La comtesse Hohenau, femme du prince Albrecht
de Prusse, vient à la maison. C'est une femme aussi simple que distinguée, et qui a dû être remarquablement belle. Je lui ai parlé de son royal (époux, lequel venait de recevoir chez lui, à Berlin, le prince Napoléon. Elle nous a gracieusement invités à aller la voir avec les enfants dans son beau château du bord de l'Elbe.
Visite à madame de Sahr. Son hôtel est fort grand, c'est une des maisons les plus confortables de Dresde. Nous rencontrons chez elle une très-jolie personne, la comtesse Rex. Ces types de beauté sont très- différents des types italiens. Mais je crois que les physionomies ont ici plus de finesse.
Je viens de passer une journée entière à la galerie. Voilà un temps mieux employé qu'à écrire des dépêches !
Cranach. Plusieurs grandes toiles. École des primitifs. Les figures un peu gauches, compositions naïves. — Maîtres inconnus. Portraits très-intéressants, de la même École, moins ancienne, qui se rapproche un peu desHolbein.Un Luther mort trèssaisissant.
Gaspard Netscher. Quel charmant coloriste! quel goût!
Jean Mieris. Série de vrais chefs-d'œuvre! Ah! quel rival dangereux pour notre Meissonier que le vieux Mieris. Quelle couleur, quel esprit et quelle admirable facture! (N'*1471.) Ces têtes spirituelles et vivantes, qui sortent de leur fenêtre, accoudées sur des bas-reHefs (ces bas-reliefs sont reproduits dans chaque tableau el servent en quelque sorte de griffe au maître), me semblent la dernière expression du genre. Les accessoires sont traités avec une science, une vérité, une conscience que Meissonier le Grand égalera difficilcn^ent. Ces pipes, ces flacons, ces tapis, ces manteaux sont d'une facture! Van derVerff.yafiéié du genre. Ceci ressemble trop à de la grande miniature; peinture de porcelaine, mais de réelles qualités de couleur et même de composition. Jolies chairs, têtes de femme charmantes. (1645.) Une Madeleine au désert^ d'une propreté, d'une blancheur réjouissante.
tiO JOURNAL D'I'N DIPLOMATE
Dresde, 19 mars 1868
Je n^ suis pas Prussien, tant s'en faut; je pencherais plutôt vers la Saxe, et mes principes aussi bien: que ma nationalité m'engagent à faire.des vœuxpoi&ic^ elle. Cependant, il faut bien tenir compte de toutes les opinions que j'entends émettre par les horam^^ sages de ce pays. Un vieux Saxon, très-autonome -» mais esprit indépendant, homme de grande valeur^ -» me disait hier, avec tristesse, que l'avenir de so*^ pays lui semblait compromis.
Le roi, et surtout ses deux fils, sont assez peu aS- ' mes, ils ne sont pas populaires. Ils vivent à Técart^' stu milieu de leur cour, et, très à tort, passent pou ^ hautains. « Notre pays, ajoutait le Saxon, est le plu- ^ blanc sur la carte chromatique de l'instruction pi blique en Europe, c'est-à-dire le pays où Tinstrui tion primaire, laquelle est obligatoire du reste, e^ ^ le plus répandue. C'est la contrée oii Von rencontt^^ le moins d'illettrés ; cependant les institutions libérales d'autre nature n'y ont pas toutes pénétré. L^^ distinctions de caste sont accusées plus que partotat ailleurs ; la représentation nationale y est encore forl limitée, puisqu'elle n'est que l'expression de certaines classes qui envoient aux états généraux leurs délégués. »
D'après la Constitution de 1851, la Saxe est une
monarchie constilulionnelle; la couronne se transmet de mâle en mâle, d'après Tordre de primogéniture, mais aussi à la ligne féminine dans le cas où la ligne mâle s'éteindrait et où il n'y aurait pas de princes étrangers ayant droit à la succession en vertu (les traités. Les femmes, en Saxe, ont été de tout temps exclues de la succession au trône. Si la ligne Diâle venait jamais à s*éteindre, la couronne devrait passer à la ligne Emestine, soit sur la tête du grandduc de Weimar, qui, — avec la permission de la Prusse, — réunirait les deux pays en un seul.
Le pouvoir législatif s'exerce par le roi et deux Chambres. La première Chambre se compose des princes de la maison royale et de 41 membres en partie députés du clergé, de l'Université et des grandes villes, le reste formé de seigneurs et de grands • Pï'opriétaires nommés par le roi.
La seconde Chambre se compose de 75 membres^ iont 20 de la noblesse, 25 des villes, 25 des campagnes, et 5 du clergé évangélique. Le droit d'élection et celui d'éligibilité sont attachés à un cens as- ^^z élevé ou à la qualité de propriétaire foncier*, "ans le cas d'urgence, le roi peut rendre des ordonnances ayant force de loi. Les impôts ne sont regardés comme refusés que si les deux Chambres ont ^nais un vote en ce sens, ou si une Chambre les a refusés à la majorité des deux tiers. Mais dans» ce cas
* Les députés à la c seeonde Chambre s sont élus, aujourd'hui l|o75], an moyen du suffrage universel et direct. Est électeur tout ^l^yen qm paye à l'État un impôt annuel direct de 5 fr. 75 ; pour ^éligibilité, ce cens est de 37 fr. 50.
même, le gouvernement peut encore lever un impô pour un an.
La Cour forme encore, comme au siècle dernier une coterie d'où est exclue, en principe, toute nota bilité ou illustration littéraire, scientifique, artisti que, qui n*a pa3 le bonheur d'appartenir à la no blesse ou d'être revêtue d'une charge de conseille! intime ou privé, etc. Il est vrai d'ajouter qu'ici oi n'est point avare de ces titres de chanibellan. Maid. en somme, les petits privilèges chassés du reste d( l'Europe semblent être venus chercher un refuge sous la rigoureuse étiquette de la Cour saxonne. Yoils pourquoi la bourgeoisie riche, intelligente et libérale, rit de ces petitesses et tourne ses regards yen la Prusse; il eût été si facile cependant de la retenir. Je suis persuadé que si la dynastie actuelle comptai! des princes plus actifs, plus libéraux, plus intelligents, si enfin l'un d'eux était très-aimé et très-populaire, le parti de l'autonomie saxonne deviendrait un danger et donnerait fort à réfléchir à la Prusse. Mais, je l'avoue, comment le pays peut*il croire â son avenir, à ses destinées, lorsque le souverain luimême semble abdiquer en faveur de l'État voisin? Non-seulement il ne résiste pas, mais on croirait qu'il va lui-même au-devant de l'envahisseur. C'est ainsi, qu'il y a quelques jours à peine, le prince royal de Saxe allait faire sa cour au grand suzerain de Berlin pour l'anniversaire de sa naissance, et tenait sur les fonts luthériens, lui catholique, le fils an prince royal de Prusse.
Tout ce que m'a dit à ce sujet le vieux comte X*** m'a affligé. Le petit royaume est si intéressant, si riche, si industrieux, si bien administré; il aurait tant de vitalité dans d'autres mains. Son passé historique, ses gloires littéraires en font un centre intelligent et actif. En même temps, il a une industrie nationale, des éléments de vie propre. Ah! si l'Angleterre, la France et la Russie le voulaient ou l'avaient voulu, quel eût été son rôle? N'eùt-ce pas été d une grande sagesse et d'une incontestable utilité, au point de vue de l'équilibre européen, d'avoir, 6ntre la Prusse, l'Autriche et la Russie, intercalé uli Etat indépendant et plus étendu même que la Saxe actuelle? Hélas! Dieu veuille que nous ne payions pas bien cher le goût de M. de La Valette et de l'Empereur pour les grandes nationalités. C'est faire l)ien de l'honneur, il est vrai, à M. de La Valette que 'c lui prêter une idée politique ; mais enfin il sert <l'instrument à d'autres, aux Nigra et au prince Napoléon.
De l'aveu de plusieurs personnes, sans les efforts de K* Rouen, sans son dévouement à la dynastie saxonne, sans son éoçrgie et sa persévérance au moment de la guerre de 1866, le roi de Saxe et les siens se* ^ient aujourd'hui à Vienne en compagnie du roi de Hanovre. Mais, en vérité, quand on considère l'esprit ^e résignation et de renoncement des princes saxons, ^^ peut bien affirmer que ceux-là ne songeraient pas« « l'instar de leur cousin de Hanovre, à protester et à ^ plaindre, s'ils avaient été dépossédés.
Aujourd'hui je suis absolument guéri de mon fol enthousiasme pour les .causes étrangères : Tltalie m'a suffi. N'apportant plus désormais aucune passion dans mes jugements, écoutant beaucoup, questionnant les uns et les autres, j'arriverai, je Tcspère, après un certain temps, à avoir une idée nette de ce pays*.
* Dans un livre très-remarquable sur la politique française en Allemagne, publié dernièrement {janTierl875) sous le titre t Passé et Présent, :b par un diplomate anonyme, nous détachons Textroit sui- Tant, qui nous paraît d'un haut enseignement :
c Le 6 juillet 1866, le roi de Saxe, fugitif et chassé de ses États • par les Prussiens, réfugié près de Vienne, au château de Schœnbrûnn, envoyait à l'empereur Napoléon le message suivant :
« Sire, j'ai la confiance que je trouverai en Votre Majesté un art bitre bienveillant et un protecteur de ma couronne. Ce que vous c avez déjà fait pour moi enchaîne ma reconnaissance, et je ne l'ouc blierai jamais. »
<E Quinze jours après, les préliminaires de paix proposées par la France consacraient, malgré les instances de la l*russe, l'intégrité territoriale de la Saxe et le maintien de la couronne saxonne.
« En 1871, un prince d'Allemagne, trouvant la collection de ses ordres insuffisante pour célébrer et glorifier le désastre de la France, créa un ordre spécial et le déposa aux pieds du roi de Prusse, empereur d'Allemagne. Ce prince était le roi de Saxe, Tancien réfiigié de.Schœiibrunn! »
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