CHAPITRE X
La Begerburg:^ Mort tragique de M. Zaluski. — Les Polonais
à Dresde. — Le cimetière catholique. — Le peuple du dimanche.
— La paix par la guerre. — Voyage de M. Benedetti à Dresde.
— Clôture des États saxons. — Tharandt. — Les halles saintes.
— L'école forestière»
Dresde, 20 mai 1868.
Promenade à ta Begerburg^ sur la route de Tharandt. Nous gravissons avec mes enfants le chemin très-escarpé qui conduit au sommet. La vue est admirable', un torrent, la Weisseritz^ coule à nos pied»; le chemin de fer glisse dans la vallée étroite et boisée; en ce moment, des trains chargés de voyageurs et de musiciens traversent la route. La petite ville de Tharandt, au fond de la vallée, apparaît avec ses clochers et ses ruines entourées de verdure. Tout cela est charmant, maiS/ rappelle beaucoup un paysage d^horloge à musique
Longue visite à la baronne de Werner ; elle a pris
ladame d'ideville en amitié, et j'en suis trèa-heueux : car c'est une femme de grand mérite et dont i conversation est toujours utile.
Dresde, 22 mai 1868.
J'ai reçu deux bonnes lettres de Joseph X... et de ►eulé: L'une et l'autre sont très-réconfortantes et n'encouragent à ne pas quitter la route tracée. « Tout hemin devient bon par la persévérance qu'on met à 3 suivre, » ditBeulé. Joseph, lui, m'écrit que nous 3mmes trop heureux : c'est peut-être vrai ! La lettre e Beulé est triste ; il entrevoit l'horizon sous des )ulcurs sombres ; il exprime bien les inquiétudes es temps, Tattente de grands événements, la lassiide de ce qui est.
Dresde; 25 mai 1868.
Un jeune Polonais, M. A. Zaluski, sculpteur trèsstingué, est mort avant-hier. Il avait reçu, il y a ois mois une balle dans la jambe à la suite d'un iel. Celte mort a fort ému la colonie polonaise, très- )mbreuse à Dresde. Les Polonais réfugiés ici sont inéralement sans fortune et la plupart oisifs. Quelles-uns, quoique appartenant à la noblesse, sont nployés dans des maisons de commerce, dans des
«0 JOl RNAL D'U^ DIPLOMATE
comptoirs de banque ; ce sont les pins intéressante. Ouelle émouvante et tendre histoire que celle de Zaluski !
A six heures, nous allons au cimetière catholiqoe visiter la tombe du petit enfant que Dieu vient de nous enlever si peu de jours après sa naissance. Le monument est une croix de pierre de forme gothique où sont inscrits les noms de Maurice-IIervé-Ignace. La tombe du jeune Zaluski est près de là: Des caractères en langue polonaise se lisent sur presque toutes les tombes. C'est le dernier asile de ces pauvres errants, le seul refuge d'où les czars ne puissent les. chasser. Nous avons fait ensuite une promenade de ce côté de la ville qui contraste, par sa solitude, avec l'animation des autres faubourgs. Après avoir suivi jusqu'au bord de TElbe une longue route ombragée d'arbres séculaires, nous sommes arrivés à la redoute qui défend les abords du fleuve. Deux sentinelles veillent sur les bastions de terre. Depuis la guerre, les Prussiens ont exigé qu'un poste fût placé i à cet endroit. — Pourquoi ?
Dresde, 24 mai 1868.
Ainsi que cela se passe dans toutes les villes du monde, le bon peuple envahit, le dimanche, 1^ promenades et les environs. Du Nord au Midi, c'est bien toujours le même type, et je suis persuade
|U*aux jours de fête, le bottier allemand, grec, da- \my espagnol ou anglais a la même physionomie ipie le bottier français, chinois ou russe.
Longue promenade dans une partie isolée de la forêt. Ces bonnes senteurs, ces grands horizons me font oublier la vtie de l'excellent peuple du dimanche, lequel, en réalité, n*est pas toujours agréable à coudoyer de trop près. Les foules, quelles qu'elles soient, me font horreur.
Je reçois une lettre de Valfrey, qui est chargé d une mission n Carlsruhe, Sluttgard, Augsbourg et Munich. Il me demande un rendez-vous. Je lui écris et lui parle de Nuremberg où nous pourrions passer quelques jours ensemble.
Dresde, 20 mai 1868.
Dîner au Waldschlœsschen, Nous allons à la découverte dans la forêt qui entoure l'usine. A chaque pas, dans les clairières, on tombe sur des sentinelles au casque prussien. Des ouvrages en terre, des fortifications en très bon état sont cachées ça et là dans la forêt et soigneusement gardées. Contre qui veuton ainsi se défendre? Je m'expliquerais ces précautions en cas de guerre, mais en sommes-nous là ?
Une brochure d'un auteur mystérieux vient de paraître à Paris ; elle est intitulée : La paix par la guerre. On recompose l'Allemagne et Tempereur
Napoléon est déclaré protecteur de Tindépendancc germanique, conime il l'a été de Tindépendance italienne. A coup sûr, ce n'est pas dans la Péninsule où règne le roi Victor-Emmanuel que Ton pourrait accuser notre empereur d'ambitipn et de conquête. La Pologne serait reconstituée en royaume. Toiit cela me parait bien vif pour sortir des officines impériales. Enfin !
Dresde, 27 mai 18^.
M. Benedetti est ici avec madame Benedetti depuis samedi. Ce grand diplomate vieot oublier à Dresde et dans la Suisse saxonne les tourments et les ennuis que lui cause son ami M. de Bismarck. Notre ambassadeur en Prusse est allé à la légation et a fait une visite à M. Forth-Kouen, qu'il sait fort bien ne pas être de sou bord. Mais mon pauvre ministre est contraint au silence, à la résignation et à une extrême politesse. Je me trouvais avec les miens au Grand-Jardin lorsque nous avons aperçu dans une allée le couple Benedetti. Je n'avais pas vu depuis 1865 mon ancien chef. Combien je l'ai trouvé changé, blanchi ! La mort de sa fille, l'enfant si charmante et si bonne, que j'avais connue à Turin, lui a causé un profond chagrin. Le malheureux père ne peut s'en consoler; je comprends Tétendut de sa douleur et je plains sincèrement Thomme,
Dresde, 28 mai 1868.
Cest la vallée de Plauen et de Tharandt que nous ODS adopté, le soir, poar la promenade en voiire. 11 est impossible de rien imaginer de plus ais, de plus vert que cette petite vaUée étroite, ncaissée entre une muraille de rochers et des ollines couvertes d'arbres. Le torrent la Weisseitz côtoie la route très-fréquentée et très-gaie à ette heure du jour. Des fabriques, des usines s'élèentçà et là. Chaque coin de terre est, ici, cultivé, oigne comme un jardin. A chaque pas, on aperçoit les ménages allemands assis sous les treilles, fusant et buvant la bière traditionnelle, tandis que la Qusique du restaurant champêtre les charme par es valses et ses mélodies.
Dresde, 30 mai 1868.
A midi, au Palais-Royal, a eu lieu la clôture des 'tats saxons. C'est dans trois ans seulement que eront de nouveau réunis les Députés et les Seigneurs, ^ dans trois ans, Saxe il y a ! Le corps diplomatique ^ïit été convoqué à cette séance solennelle. Les 'eux Chambres et toute la Cour étaient debout atten- '^nt dans la grande Salle Blanche. Peu de temps
après notre arrivée, des fanfares bruyantes annoncèrent Tarrivée du roi. Le monarque est apparu, suivi de ses fils et de toute sa maison, aides de camp et chambellans. Le roi Jean s'étant assis sur son trône, les grands maîtres de la Chambre se sont placés sur les marches du trône, les aides des cérémonies tenant en main le long bâton-sceptre des anciens Électeurs.
Rien de moins majestueux, il faut bien Pa vouer, que la physionomie du pauvre monarque, épuisé par les chagrins encore plus que par Tâge. Il est de petite vtaille ; une profonde tristesse, empreinte sur tous ses traits; voilà, hélas ! la seule auréole quirentoure. Il est assis et coiffé d^un formidable casque dont les plumes blanches lui couvrent le front et cachent presque les yeux.
Le silence se fait. C'est d'une voix sourde, hésitante, qu'il lit son discours. Pas un cri, pas une interruption ne viennent encourager Torateur. A en juger par la froideur des Etats assemblés et le ton navrant du souverain , ne semblent-ils pas prévoir Tun et les autres que l'infortunée Saxe est condamnée? A l'entrée du roi et à sa sortie, le président de h Chambre haute et le président de la deuxième Chambre prononcent alternativement le cri allemand : Q^ Dieu veille sur le roi! Les assistants le répètent et tout est dit. M. de Falkenstein, président du conseil aussi âgé que le roi, mais plein de verdeur, a prononcé la forniule de clôture d une voix forte et accentiuée. Décidément le pauvre roi Jean manque i^ '\
)restige-et n'était point fait pour être au rang des )orteurs de sceptre.
Dresde, 31 mai 1868.
Excursion aux Halles saintes, près de Tharandt. Dne- vieille femme nous sert de guide et nous conduit dans la montagne. Die heiligen liallen (les halles saintes) ne sont autre chose qu'une magnifique plantation d'arbres gigantesques et séculaires, pinces sur le versant abrupt d^une colline. Au sommet se trouve le tombeau de Cotta^ fondateur de l'Académie forestière de Tharandt. Cotla est enterré au milieu de quatre-vingts chênes plantés là en 1845, le jour de ses funérailles. Ces chênes marquent le nombre d'années que comptait le célèbre professeur de sylviculture, lorsqu'il mourut. Cette tombe, enfouie dans la verdure au milieu d*un site ravissant, remplit l'âme d'une impression de calme et de paix. Ainsi encadrée, Timage de la mort n'a rien de lugubre. — Un peu plus bas se trouve le pittoresque jardin de l'Académie, qui contient la collection de toutes les essences d'arbres connus. Du jardin on découvre les ruines imposantes du vieux château de Tharandtj sur lequel on raconte de si bizarres légendes.