‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 13 sur 40 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Excursion à Bodenbach, en Bohôme. — Les faubourgs isolés d'Ostra. — Le Corpus Christi. — La Bastei. — Le château de Weesenstein. — Le prince Napoléon en Autriche.

Dresde, 1" juin 1868.

Les fêtes de la Pentecôte permettant à la politiqu de chômer et à la laborieuse légation de France d'in^ — terrompre ses travaux, nous traversons les frontière ^ et nous pénétrons en Autriche par la Suisse saxonnes- Tous les bons Dresdois sont en mouvement, chacu^^ profitant de ses vacances pour quitter la ville envahi^^ à son tour par les habitants de la province et le montagnards.

Noire bateau est tellement chargé qu'on le prei^ drait pour un radeau. Le chemin de fer suit le cour^ ^ de l'Elbe juqu'à Bodenbach; de chaque côté, de^*^ collines couvertes de verdure, des rochers à pio ^

ît, parsemées, çà et là, des fabriques, des fermes, les maisons cachées sous le houblon et la vignevierge; au premier plan, de grasses prairies remplies de bestiaux. Il est impossible de parcourir une contrée plus riante et plus pittoresque.

Nous laissons Pima, Schandau^ Kœnigstein^ la vieille forteresse saxonne, occupée aujourd'hui par une garnison moitié prussienne, moitié saxonne. Enfin, nous voici à la frontière de Saxe et d'Autriche; Bodenbach y \rdi\ village d'opéra-comique sur la rive droite de l'Elbe. C'est la limite des deux Etats. Sur l'autre rive, se trouve Tetschen, où nous déjeunons. Longue visite au magnifique château du comte de Thun, seigneur de Tendroit; jardin immense aux magnifiques ombrages. Cette partie de l'Allemagne (Saxe et Bohême) est, pour ainsi dire, une sorte d'oasis placée au milieu des steppes de la Germanie. Là, en effet, une végétation splendide i^ppelle ce que la Suisse a de plus séduisant. Les castes horizons des Alpes blanches manquent, sans contredit. Tout est moins grandiose, mais l'Elbe large et bleu, ces villes et ces villages coquets sur ses bords, ces rocs gigantesques et bizarres peuvent, certainement, donner une idée des enchantements et des majestés helvétiques.

Dresde, 6 juin 1868.

Journée triste, temps lugubre : c est bien un soleil (lu Nord.

Après avoir traversé le Zwinger^ étrange palais, moitié chiiit^is, moitié rococo, amalgame de magniûcenecs et de mauvais goût, encore une folie du comte deBrûhl, on arrive aux allées d^Ostra, boulevards plantés et assez habités. Plus loin, le faubourg de Friedrichstadt peu fréquenté aujourd'hui, mais trèsanimé jadis, du temps des Electeurs. Les grandioses avenues d*arbres séculaires de YOstragehege sont, aujourd'hui, solitaires. Le petit peuple des barrières et des faubourgs s'y donne rendez-vous. Un restaurant en planches sur le bord de l'Elbe, voilà tout ce que l'on rencontre. Dans ce quartier pauvre et triste, les petits enfants chétifs et scrofuleux, que l'on promène dans leur voiture d'osier, indiquent trop que là n'est point la cité des riches et la demeure des heureux.

J'aime, de temps en temps, à m'égarer dans les endroits peu fréquentés, à parcourir les promenades désolées oij se réfugient les déshérités de la vie. A Paris,* les quartiers de Popincourt, de Gentilly, du Jardin des Plantes ne sont pas les moins intéressants. Il faut les visiter les jours où Ton se sent

triste : le spectacle de ces misères mornes et fétideâ est sain pour Pâme ; il fait penser et rend meilleur.

Dresde, 11 juin 1868.

Encore une cérémonie à l'église de la Cour. On se croirait à Rome ; le roi, la reine suivent la procession dans Téglise derrièrç Tévéque portant le Corpus Christi; puis les princes en grand uniforme, les princesses en toilette de Cour et en robes à queue, des pages portant les traînes ; la Cour et les grands dignitaires ferment le cortège. Cette cérémonie est curieuse et rappelle une époque déjà bien loin de nous. L'admirable musique de la chapelle du roi accompagne cette promenade théâtrale, que nous admirons de la tribune diplomatique. On croirait assister au défilé du Prophète ou de la Juive.

Me trouvant à Vienne, le Samedi-Saint 1854, j'assistai, je me souviens, à une procession semblable; le jeune empereur marchait derrière l'archevêque de Vienne, tête nue, suivi de toute la Cour.

Dresde, 12 juin 1868.

On annonce de Berlin que le comte de Bismarck est gravement malade. S'il songeait à quitter les affaires, que deviendrait son roi Guillaume, réduit à

ses propres forces? Quoi qu'il arrive, le faux Cavour prussien n'excitera jamais les sentiments d'admiration et de sympathie que notre grand Italien excitait dans toute Tltalie et même ailleurs. C'est un homme très-fort, nul ne saurait le contester, mais je n'ai pas encore rencontré un Allemand parlant de lui avec ce respect, avec celle affection et celte fierté que Cavour avait le privilège d'inspirer à tous les Italiens.

Dresde, 13 juin 1868.

Grande partie à la Bastei avec nos jolies Russes Ida et Alexandra L., les jeunes diplomates du Poflceau et Avensleben.

Nous descendons <lu bateau à Wehlen. On traverse Pœtzscha, et après deux heures à travers la forêt et les rochers, nous arrivons au sommet de la Bastei. Les dames sont en chaises à porteurs, et les hommes à cheval. Le panorama est vraiment grandiose, mais surtout fort étrange. On ne saurait le comparer à rien de connu.

La descente, plus rapide que l'ascension, dure une heure environ. Nous suivons une autre route longeant des prairies, des bois et des jardins. Âpr^^ avoir traversé plusieurs de ces petits villages allemands, calmes et réjouissants, où la propreté et l'aisance éclatent de toutes parts, la bande joyeuse traverse l'Elbe en bateaux. La voie ferrée, des routes

gnifiques donnent la vie à ces oasis ou, pendant pace de cinq minutes, l'on voudrait très-sincèrent passer le reste de ses jours.

Dresde, 45 juin 1868. -

Nous allons en famille et de très-bonne heure chez tre collègue d'Angleterre, afin de faire ensemble e excursion à Weesenstein, résidence royale à isieurs lieues de Dresde. La dernière partie de la ate est intéressante : c'est une vallée un peu sauge, boisée et encaissée, avec des cours d'eau et de lies prairies. Le vieux château n'a rien de trèsrieux; l'habitation, assez triste, n'a de remarlable que les serres et les jardins. Le roi Jean afctionne ce château parce qu'il y vient seul et n'emène avec lui qu'une ou deux personnes de la Cour.

^ Dresde, 18 juin 1868.

Dîner à la légation d'Autriche, peu nombreux mais )rt intéressant. Le ministre de la guerre général abrice, les ministres.de France et de Prusse.

On a parlé des incidents du voyage du prince Napoléon, actuellement à Vienne. 11 paraît que les «cursions de notre Altesse à Prague et à Pesth ont >roduit un excellent effet sur son esprit. Cet ennemi

acharné de la vieille Autriche catholique et autoritaire est devenu le partisan sincère^ et enthousiaste de TAutriche libérale et constitutionnelle. Allons, tant mieux ! cependant je ne croyais pas le prince susceptible d'autant d'enthousiasme pour les saines libertés. 11 est hors de doute que le prince est un esprit des plus distingués, une intelligence hors ligne. Ceux qui l'apprécient sans passion, rendant justice à sa grande valeur intellectuelle, le jugent ainsi : esprit faux, caractère peu sûr et profondément égoïste, ambitieux, cruel et violent ; il aurait tous les appétits, tous les instincts d'un César de la seconde catégorie. Quant aux reproches d'avoir, en Crimée, fait preuve de faiblesse,, c'est une odieuse calomnie qui, malheureusement, a fait son chemin et n'a pas peu contribué à aigrir le prince contre sa famille.

Malgré les événements de Belgrade, Son Altesse, très-attendue par le Sultan, poursuivra son voyage jusqu'à Constantinople, par le Danube.

Je suis persuadé que, là-bas, Tillustre voyageur oubliera son amour pour les libertés de l'Autriche, et trouvera que le régime du grand commandeur des croyants a, sous ses aspects les plifs variés, beaucoup de bon.

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