CHAPITRE XII
!ai Lanterne, de Rochefort. — Mariage du duc d'Alençon avec la duchesse Sophie de Bavière. — Attitude des diplomates français à l'égard des princes de Bourbon. — Le duc de Gramont. — Le maréchal Péiissier, duc de Malakoff, ambassadeur à Londres. — La renéontre d'Hyde Park. — Départ du ministre de France, le biron Forlh-Rouen. — Anniversaire de \s^ bataille de Sadowa.
Dresde, 20 juin 1868.
La Lanterne de Rochefort (cinquième numéro) a fait son apparition à Dresde. C'est le grand succès parisien du jour. Ces pamphlets amers, violents, pleins de haine, nerespeclent plus personne ; n'estce pas toujours, avec des variantes plus ou jnoins littéraires, le même air, l'ignoble chanson : « Étranglons le dernier des rois avec le boyau du dernier des prêtres?» Qui aurait jamais pensé que des chroniques du Figaro lestement troussées et des vaudevilles plus ou moins spirituels et grivois pussent conduire à la Lanterne, c'est-à-dire à la célébrité? La seule œu-
vre de }iT. de Rochefort de Luçay que j^apprécie est un livre intitule les Mystères de l'Hôtel des Ventes^ ouvrage intéressant et utile pour les amateurs de bric-à-brac. Ses opinions politiques étaient peu connues, mais j'ayoue que je le croyais plus légitimiste que républicain. Sa mère ou sa grand^mère n^était-elle pas fille de M. de Launay, le dernier gouverneur de la Bastille, lequel fut pendu le 14 juillet 1789 par ses pensionnaires, le jour où s'éveilla le peuple-lion ? — On traduit à Leipsick l'œuvre du pamphlétaire; est-ce bien utile et bien glorieux pour la littérature française?
Dresde, 25 juin 1868.
Le duc d'Alençon, Gis du duc de Nemours, est décidément fiancé à la duchesse Sophie de Bavière, sœur de l'impératrice d'Autriche, de la reine de Naples et de la princesse de la Tour et Taxis. Hier, nous avons rencontré la jeune princesse qui passait le bac royal de Blasewitz en même temps que nous. Nous l'avons reconnue à sa grande ressemblance avec la reine de Naples. Le duc d'Alençon a vingtquatre ans ; il est bien de sa personne et ressemble à sa mère, qui était fort belle. Il a quitté Dresde aujourd'hui même. Je m'imagine que la jeune princesse sera plus heureuse en devenant duchesse d'Alençon que si elle eût épousé, comme elle a failli le faire, le
une roi de Bavière, ce souverain si épris de la muque de son ami Wagner. A ce propos, l*opéra de '^agner, les Chanteurs de Nuremberg^ a merveilusement réussi à Munich.
Il paraît qu'aux Tuileries on n'est point absolulent satisfait du mariage du duc d'Âlençon avec la uchesse Sophie de Bavière. On se soucie peu de )ir le petit-fils du roi Louis-Philippe devenir beauère de l'empereur d'Autriche et du roi de Naples.
Hier, en saluant à Pilnitz ce jeune prince, qui ne le connaît pas, j'éprouvais un serrement de cœur, 'uel avenir est réservé à cette nombreuse famille si i*ançaise, si unie, errant à travers l'Europe sans pouoir se reposer dans sa patrie !
Quelqu'un qui arrive de Vienne, et qui a souvent vu e comte de Chambord, m'assurait que, de tous les ïrinces d'Orléans, le duc de Nemours était celui qui iésirait le plus ardemment une réconciliation entre ^s deux branches. Le rôle des diplomates français à
égard des princes de la famille de Bourbon est fort lélicat, surtout lorsque des relations ont existé pré- ^demment entre les diplomates et les princes. La Position du duc de Gramont, aujourd'hui ambassadeur à Vienne, est des plus embarrassantes. Je doute ju'il puisse s'en tirer comme s'en lira jadis le duc le Malakoff, alors que, celui-ci était ambassadeur de ^rance à Londres. C'était après le siège de Sébastopol: e maréchal Pélissier était revenu en France, couven ie gloire, très-populaire^ si populaire même que l'Em- >ereur fut enchanté de s'en débarrasser en l'envoyant
96 JOl'RNAL D'UN DIPLOMATE
à Londres. Le maréchal, en effet, fort indépendant dans SCS allures et dans son langage, souvent brutal, s'exprimait avec une extrême liberté sur le compte des ministres et des favoris de l'Empereur.
En Angleterre, le maréchal fut accueilli comme un triomphateur. La nation, la Cour, lui firent fête, comme à un des leurs, tant étaient grands, auprès de nos alliés, le prestige et la popularité du vainqueur de Sébastopol, de Tami de lord Raglan. Aussi fongtcmps que dura son séjour, il fut le vrai liou de Londres. Ses boutades spirituelles et aussi, disons-le, SCS coups de boutoir, ses licences de langage, tout ce qui venait de lui fut accepté, pardonné, et même admiré par nos alliés les Anglais. Jamais ambassadeur ne fut traité avec plus d'égards, plus de respect; la nation savait gré à TEmpereur d'avoir choisi, pour le représenter à Londres, le plus grand personnage de TEmpire. Le maréchal avait auprès de lui, outre le personnel de Tambassade qui était resté, tout un état-major militaire.
Peu de jours après Finstallation du nouvel ambassadeur à Albert's Gâte, eut lieu un incident qui fait le plus grand honneur au maréchal et qui eut alors un certain retentissement.
Le maréchal Pélissier, accompagné du premier secrétaire de l'ambassade, le comte de Jaucourt et de deux de ses officiers, suivait en voiture découverte la grande allée d'Uvde-Park. M. de Jaucourt lui nommait les personnages de la société anglaise et du corps diplomatique qui défilaient autour d'eux. En
apercevant une yoiture qui venait de dépasser la leur : « Voici, dit M. de Jaucourt, les princes d'Orléans, le duc d*Aumale et un de ses neveux. — Ah ! vraiment, fit le maréchal, et en même temps le vieux soldat apostropha son cocher. <c Suis de près cette voiture, dit-il, et rejoins-la. Tu t'arrêteras lorsque les chevaux seront de front. »
Le cocher obéit, et les deux calèches se trouvant Tune auprès de l'autre, s'arrêtèrent en même temps. Debout alors dans sa voiture, lé maréchal, se découvrant avec respect, se tourna vers le duc d'Aumale :
— «Permettez-moi, monseigneur, fit-il, de vous saluer et de vous présenter mes hommages. Je ne saurais oublier, en vous voyant, que c'est auprès de vous, auprès du duc d'Orléans, que j'ai fait mes premières armes. Je veux que vous sachiez bien que le vieux soldat n'a point perdu le souvenir de ces années glorieuses, et des bontés que les vôtres ont eues pour lui. »
Les princes, émus et touchés plus qu'on ne saurait le dire, remercièrent le maréchal, et les voitures reprirent leur chemin.
Arrivé à l'ambassade, l'ambassadeur adressa au ministère des affaires étrangères une dépêche particulière, dans laquelle il donnait les détails de cette rencontre. Il terminait par ces mots sa lettre au ministre : « J'ai pensé qu'il était de mon devoir d'agir comme je ^l'ai fait ; si ma conduite déplaît, vous n'avez qu'à me le faire savoir. » On fut bien con-
traint, à Paris, d'approuver l'attitude du maréchal ; il eût été fort difficile, en effet, de faire autrement.
Dresde, 24 juin 1868.
Départ de mon ministre pour la France. Me voilà donc seul et chargé d'affaires. A deux heures, j'ai été conduit, par M. Forth-Rouen, chez le ministre des affaires étrangères, baron de Friesen, pour être présenté et accrédité comme chargé d'affaires. — C'est bien à son corps défendant que mon pauvre ministre me remet la direction de la légation. S'il le pouvait, comme il emporterait avec lui la chancellerie, la Saxe et toute la famille royale dans ses bagages. « Ces infortunés Saxons ! que vont-ils devenir sans leur ministre de France ?» me disait M. de X...
Ce soir, souper à Antons chez les Kaskell. Leur habitation d'été est une délicieuse résidence construite pour une des innombrables maîtresses d'Au* guste II. Elle est placée sur le bord de TElbe, en face le Waldschlœsschen ; le jardin est très-ombragé. Pendant Tété, Antons est un but charmant de promenade. Le corps diplomatique se réunit souvent chez Faimable madame Kaskell. Un des grands habitués est le comte Bloudoff. Décidément ce Russe a beaucoup d'esprit, un esprit des plus parisiens,, trop parisien même. Comme il habille ses collègues, saris
pargner davantage* il est vrai, ses compatriotes ! Il l'a beaucoup parlé du comte Stackelberg et m' onné sur son mariage de curieux détails.
Dresde, 7 juillet 1868.
Nous voici au second anniversaire de notre défaite le Sadowa, la grande victoire des Prussiens et de !dM. de La Valette et Benedetti. Cet anniversaire, qui, Tan dernier, avait donné lieu, à Dresde, par suite de la présence d'une garnison prussienne, à de regrettables manifestations, n*a été, cette année, célébré nulle part en Saxe. C'est encore une preuve de tact et d'habileté donnée par le gouvernement prussien. U a sagement agi en s'abstenant de rappeler, ici, le souvenir de faits militaires si douloureux pour le patriotisme saxon. Le comte de Bismarck n'ignore pas que, bien qu'elle fasse partie intégrante de la Con- J^édération du Nord, la Saxe ne saurait, sans danger, être contrainte d'abdiquer tout d'un coup et de renoncer à son passé.
Tous les journaux ont annoncé, et le fait m'a été confirmé par M. de Friesen lui-même, que le prince royal de Saxe s'était rendu incognito, le 2 de ce lûois, en Bohême, avec le ministre de la guerre, M. le général de Fabrice, pour visiter le monument élevé à Chlum, à la mémoire des Saxons et des Autrichiens tombés à Kœnigsgrœtz,
N'est-ce pas encore, de la part de M. de Bismarck, une preuve de tact que de ne pas-s'étre opposée cette démarche ? Je connais trop le général de Fabrice pour ne pas croire qu'il a pris les ordres de Berlin avant de partir.
Le chancelier use de modération et de grande prudence politique ; il sait respecter à propos les justes susceptibilités de la nation, sans négliger un instant le but qu'il s'est proposé. Ahl l'habile homme, le dangereux homme que nous avons là!
Que de fois j'ai répété ceci : « Cavour au moins était noire complice, Dieu veuille que nous ne soyons pas la dupe de Bismarck ! »
La reine douairière de Danemark a passé plusieurs jours à Dresde, mais sans donner avis de sa présence. Le voyage du prince Humbert et de la princesse Marguerite, voyage annoncé depuis plusieurs semaines, est sur le point de s'accomplir. L'impératrice de Russie a annoncé à la Cour son passage à Dresde, mais en insistant beaucoup pour que son incognito fût religieusement respecté.