CHAPITRE XIII
S TÎUe savante. — L'instruction publique en Saxe. — Leipsig. 'evue de Goethe avec Napoléon I"', racontée par Gœthe. — X lettres inédites de Gœthe à mon père, le baron d'Ideville )8).
Dresde, 10 juillet 1868.
resde est une ville fort lettrée ; le goût des arts, sciences, y est plus répandu que dans toute e Tille d'Allemagne. Tous, grands et petits, ait les lettres. En saurait-il être autrement dans )ays où le souverain a assez de loisirs et de cou- ( pour consacrer sa vie à traduire Dante? Je ne ais pas le croire : rien cependant n'est plus vrai, oi Jean de Saxe, notre vieux roi, est Fauteirr de ■aduction la plus estimée et la plus savante de la ine Comédie de Damie.
W des principales préoccupations de Sa Majesté l'instruction de son peuple. Elle lui donne tous
ses soins, et c'est en grande partie à lui que la Saxe est redevable du développement, je dirai presque excessif, de l'instruction publique. Le plus grand plaisir de Sa Majesté est de se rendre incognito et ex abrupto^ accompagné d'un simple chambellan, dans une école de ville ou de village. Là, il s'installe dans la chaire et commence à interroger lui-même les élèves et à leur faire une leçon. Excellente façon pour juger des progrès de la classe et du mode d'enseignement du professeur.
La Saxe, on le sait, est, de tous les pays d'Europe, celui où l'instruction pul^lique est le plus répandue. Ce n'est pas seulement parce qu'elle y est obligatoire, mais le peuple aime à s'instruire
Leipsig, la grande capitale des livres, le centre européen et universel de la librairie et de l'imprimerie, est la seconde ville du royaume de Saxe; il est juste d'ajouter que le livre est à Leipsig un véritable objet de commerce, plutôt qu'un objet d'études. Le désir de s'instruire, l'amour pour les belles-lettres, l'histoire et la poésie sont communs à toute l'Allemagne. Il n'est pas un bottier, un commissionnaire, un ouvrier, qui non-seulement ne connaisse, mais encore qui ne vénère les noms glorieux et légendaires de Schiller et de Gœthe. Goethe, ce grand génie dans lequel se concentre, s'identifie en quelque sorte toute la littérature du dix-huitième et du dix-neuvième siècle en Allemagne, est revêtu, aux yeux des lettrés allemands et de la nation; d'un caractère auguste et sacré.
Le vieux docteur X..., avec lequel j'aime tant à <iauser, me prit en estime toute particulière le jour où je lui révélai que mon père avait beaucoup connu Cœthe, et que je possédais de précieux autographes du grand penseur.
Mon père, en effet, était en Allemagne en 1808. Alors auditeur au conseil d'État et secrétaire du ministre d'État Maret, duc de Bassano", il faisait partie de la suite de l'Empereur, avant d'être, comme il le fut plus tard, attaché particulièrement à sa personne, en qualité de secrétaire du cabinet.
La célèbre entrevue des deux empereurs, Napoléon et Alexandre, eut lieu à Erfurth, en septembre i808. C'est à cette époque que Goethe, ministre du duc de Weimar, fut présenté à Napoléon.
Les Annales de Gœthe(MonatsundJahreshefte)j sorte de journal quotidien, de mémento écrit par le vieux poëte, contiennent de très- curieux détails sur cette mémorable entrevue entre les deux plus grands génies du siècle.
Ces simples notes de Goethe, destinées seulement à fixer ses souvenirs, ne devaient pas voir le jour; elles sont d'autant plus intéressantes que c'est de cette entrevue que date l'enthousiasme et l'admiration profonde que Goethe ne cessa de vouer, depuis, à Napoléon. — Je viens de les relire dans l'oeuTre complète du grand poète ; rien de plus saisissant que cette scène. La voici :
Erfiirth, 2 octobre 1S06.
« Je suis appelé yers onze heures du matin chez l'Empereur. Un gros chambellan polonais me dit d'attendre. La foule s'écoule. Présentation à Savary (duc de Rovigoj et à Tallcyrand. Je suis appelé dans le cabinet de l'Empereur. Au même instant, Daru se présente et est aussitôt introduit. J'hésite donc si je dois entrer. Je suis appelé de Bou?eau. J'entre.
a L'Empereur déjeune, assis à une grande table ronde ; à sa droite et à quelques pas de la table, Talleyrand se tient debout ; à sa gauche et tout près de lui, Daru, avec lequel il s'entretient sur les contributions à lever. L'Empereur me fait signe d'approcher. Je reste debout devant lui à une distance convenable. Après m'avoir regardé avec attention, il me dit : « Vous êtes un homme, » Il m'interroge. « Quel âge avez-vous? — Soixante ans.— « Vous êtes bien conservé. Vous avez écrit des traft gédies? X) Je réponds ce qui est indispensable.
« Ici, Daru prend la parole. Pour flatter les Allemands et adoucir jusqu'à un certain point le mal qu'il était forcé de leur faire, il avait un peu étudié leur littérature. Daru connaissait très-bien la litté-
iture latine; il airait même donné une édition Horace.
a II parla de moi comme les critiques les plus fa- )rables de Berlin auraient pu le faire, du moins je ^connaissais dans ses paroles leurs idées et leur lanière de penser. Il ajouta que j'avais traduit des uvrages, et notamment le Mahomet de Voltaire. 'Empereur répliqua : a Ce n'est pas une bonne pièce. » Elt il exposa d'une manière très-circontanciée combien peu il convenait au vainqueur du aonde de faire de lui un portrait si peu favorable.
« Il tourna alors la conversation sur Werther^ [u'il devait avoir étudié d'un bout à l'autre. . <^ Après différentes remarques, toutes très-justes, l indiqua un passage et me dit : a Pourquoi avez-vous « fait cela? c'est coûtre nature. » Et il développa cette [>pinion avec une grande lucidité, en entrant dans beaucoup de détails. — Je l'écoutai avec sérénité et lui répondis en souriant d'un air satisfait : « Je ne « sais si Ton m'avait déjà adressé ce reproche ; je le « trouve parfaitement juste, et j'avoue que dans ce ^ passage il y a quelque chose de contraire à la vé- « rite. » Et j'ajoutai à ces paroles : « On devrait peut- « être avoir quelque indulgence pour le poëte qui se K sert d'un artifice habile pour produire certains ef- V fets qu'il eût atteints difficilement par un chemin K plus simple et plus naturel. »
« L'Empereur parut satisfait et revint au drame ; I fit des observations d'une haute portée, comme un lomme qui avait étudié la scène tragique avec Tat-
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tention d'un juge aHminel et qui avait vivement senti que le défaut du théâtre français est de s'éloigner de la nature et de la vérité. En développant ce thème, il désapprouva les drames où la fatalité joue un grand rôle :
« Ces pièces appartiennent à une époque obscure; « au reste, que veulent-ils dire avec leur fatalité? « La politique est la fatalité. »
« Il se retourna alors de nouveau vers Daru et lui parla de la grande affaire des contributions. Je m'écartai un peu et j'allai me placer juste près d'un cabinet dans lequel j'avais, trente ans auparavant, passé plus d'une heure de tristesse et de gaieté; j'avais le temps de remarquer qu'à ma droitCtdu côté de la porte d'entrée, se tenaient Berthier, Savary et encore un autre personnage. Tallcyrand s'était éloigné.
(( On annonce le maréchal Soult. Le maréchal, avec sa haute stature et sa chevelure luxuriante, entra. L'Empereur lui demanda en plaisantant quelques renseignements sur des événements fâcheux qui s'étaient passés en Pologne. Dans cet intervalle, je pouvais examiner l'appartement et réfléchir sur le passé. On y remarquait encore les anciennes tapisseries. Les portraits autrefois suspendus aux murs avaient disparu. On y voyait le portrait de la duchesse Amélie en costume de bal masqué, le masque ïioir à la main ; les portraits des gouverneurs ainsi que ceux de tous les membres de la famille ducale.
« L'Empereur se leva, se dirigea vers moi et, par
une sorte de manœuvre, me sépara des autres personnes au rang desquelles je me trouvais. En leur tournant le dos, il s'adressa à moi et me demanda à demi-voix si j'avais des enfants, si j'élais marié, et autres choses de même nature qui pouvaient m'intéresser personnellement. Il me parla aussi de mes relations avec la maison princière, la duchesse Amélie, le prince et la princesse, etc. Je lui répondis naturellement.
« Il parut satisfait et traduisit mes paroles dans sa langue, mais avec un peu plus de précision et de netleté que je ne Taurais fait moi-même.
c< Je dois remarquer ici que j'avais pu admirer dans le cours de la conversation la manière variée dont il exprimait son approbation ; rarement il écoutait en restant immobile. II secouait la tête d*un air pensif ou il' disait : a Oui ! » ou « c'est bien ! » ou autres choses. Je ne dois pas oublier non plus de rappeler qu'après avoir parlé, il ajoutait ordinairement : « Qu'en dit M. Gœt ? (sic) » Je cherchai une occasion de demander au chambellan, par un geste, si je pouvais me retirer; recevant de lui une réponse affirmative, je pris congé sans plus de cérémonie. »
« Weimar, 3 octobre 18(^8.
« Divers pourparlers au sujet d'une représentation l\ donner au théâtre de Weimar. Ce soir Œdipe, »
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c Weimar, 4 octobre.
c( Je vais à Weimar pour les préparatifs do théâtre. »
c Weimar, 6 octobre.
(( Grande chasse. Les acteurs français arrivent avec leur directeur. Ce soir, la Mort de César. Le ministre Maret (duc de Bassano) et sa suite logent chez moi. »
c Weimar, 7 octobre.
« Conversation détaillée entre 1^ maréchal Lannes et le ministre Maret sur l'expédition d'Espagne quj se prépare. Tout le monde est revenu de la chasse de léna et à'Apolda. Visite du conseiller aulique Sartorius, de Gœttingue, et de sa femme. »
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« Weimar, 14 octobre.
« Je reçois l'ordre de la Légion-d'Honneur. Talma 3l sa femme et le secrétaire du ministre Maret, M. Le Lorgne dldeville, se rencontrent chez moi. »
Mon père, comme on Ta tu, logeait chez Gœthe avec le duc de Bassano. Né en 1781, il avait alors environ vingt-sept ans ; sa connaissance approfondie de l'allemand et son goût pour la littérature l'avaient fait remarquer de Gœthe. Le billet ci-après, à la date du l6 octobre, lui fut remis le malin de la part de son hôte illustre. Embarrassé dans le choix des formules de politesse pour accuser réception au ministre de la lettre qui lui annonçait que l'Empereur l'avait nommé chevalier de la Légion d'honneur, Gœthe n'hésita point à s'adresser au jeune Français qui habitait sous son toit.
« Weimar, 16 octobre 1808.
« Permettez, mon cher hôte, que je vous réveille en vous demandant un service. Ce que j'ai à répondre à S. E, le ministre, je le sais très-bieri, mais le comment est le plus difficile et je ne puis en venir à bout. Tantôt mes remercîments sont trop longs,
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tantôt je ks trouve trop abrégés et je n'ai jamais mieux senti combien je possède peu Totre langue. Ayez donc la bonté de m*aider et donnez-moi par là la plus agréable preuve de votre amitié. (Amitié réciproque de deux hôtes.) Pardon.
« Gœthe. »
La seconde lettre est également datée de Weidar, 6 octobre 1809, et adressée à Paris, où se trouvait mon père.
A M, Louis d'Ideviu^e, à PariSy 4, rue Caumartin.
c Wcimar, 6 octobre 1800.
« Vous m'avez donné à plusieurs reprises, mon très-cher hôte et ami, des marques gracieuses de votre bon souvenir par l'envoi que vous m'a-vez fait d'une belle collection de médailles et de nouveautés littéraires les plus intéressantes ; vous avez bien voulu de plus m'assurer de votre main des sentiments que vous avez conservés pour moi ; aussi est-il grand temps» de mon côté, que je vous témoigne ma reconnaissance,' et c'est dans ce but que je vous envoie un roman de moi qui vient de paraître. (Les affinilés électives,)
« Je ne puis espérer ni même désirer que ce petil ouvrage plaise à un Français, en tant que Français;
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nais vous connaissez assez notre manière de penser ^t de nous exprimer, à nous autres Allemands, et 'ous êtes assez initié à notre caractère pour trouver )eut-être quelque plaisir à la lecture de ce livre, qui ^ous rappellera le temps îjue vous avez passé parmi
lOUS.
a Mon désir de vous revoir à Paris est toujours le nême et ne fait qu'augmenter de jour en jour ; mais a réalisation m'en parait de moins en moins probable. J'oserai vous prier de vouloir bien rappeler ïion humble personne à ceux qui en ont conservé le K)menir, et particulièrement à MM. Denon et Talma. ^'^oudrez-vous également avoir la bonté, s'il vous irrivait de rencontrer, à Paris, un jeune professeur i'Iéna, M. Yogt, qui s'y trouve actuellement, de lui Présenter mes amitiés ? Veuillez bien me témoigner le temps en temps que vous continuez à vous soutenir de moi.
c( Gœthe. »