CHAPITRE XVI
AUitode de M. de Beust vis-à-vis de H. de Bismarck. — Le conseiller de Bose, ministre des affaires étrangères de Saxe par intérim. — Le tir fédéral i Vienne. — Le comte de Kaiserling. —Mouvement de l'armée saxonne (12* corps de l'armée de la ConGklération). — Fête nationale des tireurs de Dresde.
Dresde, 1«' août 1868.
La presse d'Allemagne se livre en ce moment à de longs commentaires sur une lettre que le chancelier d'Autriche, M. de Beust, aurait adressée au baron de Friesen, et qui aurait pour but d'établir entre les gouvernements de Prusse et d'Autriche yne entente plus intime. Voilà donc Sadowa oublié!
Le baron de Friesen a quitté Dresde, il y a peu de jours, poiir se rendre à Wiesbaden, ce qui me place dans l'impossibilité d'obtenir sur ce fait des éclaircissements. M. de Friesen, en effet, est dans le secret des dieux, lui, et certes, il serait bien forcé de faire
une réponse quelconque au charge d'affaires de France.
Le conseiller de Bose, qui remplit par intérim les fonctions de myiistre des affaires étrangères, a été interrogé à ce sujet par les chefs de mission et par moi, mais il s'est renfermé dans une prudente réserve.
Il est bien possible que le ministre de Friesen ait accepté, en cette circonstance, le rôle d'intermédiaire entre les deux gouvernements ; toutefois, ses relations avec le chancelier d'Autriche, son illustre prédécesseur, n'ont jamais été très-inlimes; mais M. de Friesen, homme fin, plein de modération, et dont Berlin apprécie beaucoup le caractère, sans en redouter les tendances, aurait pu très-utilement seconder M. de Beust, si toutefois M. de Beust désire une parfaite entente avec la Prusse, ce dont je cloute encore.
Dresde, 2 août.
C'est 1q mardi, chaque semaine, que le corps diplomatique est reçu dans lajournéepar le ministre des affaires étrangères. Bien que mon jeune attaché du Ponceau trouve que je ne suis pas assez pénétré de la gravité et de 1 importance de mes nouvelk» fonctions, je ne manque jamais à ces rendez-vous. Cependant, avec une courtoisie toute diplomatique,
je cède toujours mon tour d'audience aux ministres en titre. Généralement nous n'avons pas de longues stations à faire dans les salons de Son Excellence.
Depuis le départ de M. de Friesen, le ministère des aflaires étrangères est confié au conseiller de Bose. Le conseiller de Bose est un homme jeune et fort aimable; il me plait davantage que M. de Friesen ; ainsi que moi, M. de Bose est ministre provisoire et par intérim, c'est sans doute ce qui nous unit et nous rend Tun etTautre plus bavards. Chaque fois que je vais au ministère, il m'interroge sur l'Italie, sur Cavour et sur Rome, et nous négligeons pour un instant, j'ai honte de le dire, de nous occuper des relations de la France et de la Saxe.
Je crois sincèrement, et mon collègue le vieux baron de Werner m'a confirmé dans cette opinion, que son chancelier, M. de Beust, est trop prudent pour abandonner le système d'abstention qui a, jusî^'ici, si bien servi les intérêts de lEmpire. Sur le terrain de la prudence, de l'habileté, de la finesse ^diplomatique, le borate de Bismarck ne peut songer ^ lutter avec le baron de Beust. Nul, en effet, ne possède mieux que le chancelier d'Autriche le talent de demeurer dans l'indécision et de tenir en suspens alliance de son gouvernement, sans froisser les ^compétiteurs : là est sa force véritable, et c'est (levant cette obstination que viennent se briser les emportements et les décisions audacieuses du comte de Bismarck. — Si M. de Beust est bien fin, il faut dire aussi que M. de Bismarck est bien fort, et
comme, hélas I la force prime le droit, elle peut bien aussi, primer la finesse !
Dresde, 3 août 1868.
On se prépare à donner un grand éclat à la réunion du Tir fédéral en Autriche. Â en juger par l'émotion qui s'est emparée des esprits en Saxe, et qui est l'écho affaibli de l'agitation qui règne en Autriche et dans certains Ëtats du sud, les fêtes du Tir fédéral de Vienne auront peut-être, dans un avenir prochain, de grands résultats pour TAUemagne.
Il est assez intéressant à remarquer qu^en 1865, Tannée qui précéda celle où s'accomplirent les grands événements qui ont amené la transformation de l'Allemagne, une grande assemblée populaire eut lieu à Dresde (la réunion de toutes les Sociétés de chanteurs allemands). On vit alors accourir en Saxe des représentants de tous les États de l'ex-Confédération. Des toasts, des discours furent prononcés; le thème de l'unité allemande y fut développé et accueilli .avec un singulier enthousiasme.
Au dire de certains diplomates, cette immense explosion des sentiments allemands, habilement dirigée par le comte de Bismarck, donna à ce dernier la mesure de ce qu'il pouvait tenter plus tard, et fut l'avant-coureur de la campagne de 1866. — La famille royale de Saxe, m'a-t-on dit, vit alors, avec
un profond regret, cette agglomération de yisiteurs, qui dépassa pendant trois jours le chîfTre de 30,000, et la ville de Dreisde expia cruellement l'été suivant, par une brutale occupation militaire, l'hospitalité quelle avait accordée à l'assemblée des chanteurs allemands.
Dresde, 4 août 1868.
J'ai reçu de Berlin une lettre curieuse où l'on m'écrit que le retour des sympathies de PAllemagno vers l'Autriche n'est pas pour la Prusse Tunique sujet dmquiétude. On parle de négociations qui auraient 6U lieu directement entre l'empereur Napoléon et le roi des Belges. — On m'interroge, ici, sur ces négociations, comme si notre gouvernement prenait soin d'en informer ses agents! M. Benedetti est au <^ourant de la politique impériale. Cela doit suffire.
L'incident soulçvéau parlement italien par le général La Marmora, au sujet de la note de M. d'U- ^^edom. irrite vivement le grand homme de Berlin, VA cherche à en atténuer la portée par l'entremise ^e ses agents et les organes de la presse.
Mon ancien collègue à Turin, le comte de Kaiser- 'ÎDg, aujourd'hui consul général de Prusse à Bueha- ''^st, a traversé Dresde pour se rendre à Berlin. Le prince Charles, qui a naturellement, dans l'agent de '^ Confédération du Nord, la confiance la plus entière,
128 JOURNAC D'UN DIPLOMATE
serait, au dire de mon ami de Kaiserling, en quelque sorte isolé au milieu de son gouvernement, ciltouré de gens sans aveu et sans moralité; le nouveau souverain regretterait déjà d'avoir accepté la mission de régénérer un peuple en 'décomposition, qui est livré tout entier à la Russie.
Dresde, 5 août 1868.
A partir ^u 15 de ce mois, commenceront les manoeuvres d'automne de l'armée saxonne, laquelle forme, on le sait, le douzième corps d'armée de la Confédération du Nord. Tous nos jeunes officiers sont très-occupés; ils fourbissent leurs armes et essayent leurs chevaux. On débutera par les exercices des régiments, puis viendront les manœuvres par brigade. La première et la deuxième brigade d'infanterie (n°' 45 et 46) manœuvreront près de Dresde; la troisième (n® 47) près de Zwickau, et la quatrième (n° 48) près de Chemnitz. La cavalerie, c*est-à-dire quatre régiments de dragons et de hulans, sep massée près de Grossenhaîn. Enfin, à partir du 3 septembre, toute l'armée combinée manœuvrera en deux divisions, dont la première (n** 27) près de Dresde, la seconde (n^ 24) entre Chemnitz et'Lichtenstein. Des généraux de division commanderont. L'année dernière, deux généraux prussiens avaient été envoyés de Berlin pour diriger et surveiller les
opérations; c'était la première fois, en effet, que les pauvres Saxons, assimilés complètement aux soldats de Prusse, manœuvraient d'après le système prussien. Je ne sais si, cettc^ année, les généraux saxons seront enfin jugés capables de commander eux-mêmes. II y a, dit-on, de Tirritationdans notre état-major, mais on se tait. La discipline est si forte! Aussi, en dehors des sentiments hostiles qui sont isolement, mais très-nettement manifestes par certains ofliciers hanovriens, il serait difficile et présomptueux de déterminer, d'une façon exacte, le rôle que jouerait l'armée saxonne dans une grande guerre européenne. Pas d'illusions! Nous devons trembler que le sentiment de la vieille patrie germaine, exploité par M. de Bismarck, ne les réunisse tous.
Plusieurs journaux de France ont répété, d'après les journaux d'Allemagne, que le roi de Prusse irait en personne commander les manœuvres de Chemoitz, et que de là il se rendrait peut-être à Dresde pour assister à une grande revue. La vérité est que, jusqu'à présent, on ne connaît pas, en Saxe, d'une façon précise les intentions de Sa Majesté très -prussienne. Le roi Guillaume, chef suprême de toules les armées <Je la Confédération du Nord, a le droit, personne ne peut le contester, de se rendre sur un point ^elconque du territoire fédéral afin de surveiller des manœuvres, mais sa présence en Saxe aurait, en ce moment, une certaine gravité. Depuis les événements de 1866, le roi Guillaume n'est pas venu of-
ficiellemeiit à Dresde; le roi Jean de Saxe qui, en réalité, est son vassal, puisqu'il a abandonné entre les mains prussiennes, outre le commandement de son armée, toute initiative politique, devrait, bon gré, mal gré, subir' la présence de son illustre seigneur en tournée d'inspection. Peut-être le roi Guillaume veut-il épargner ce déboire à sa victime?
Le discours dé M. de Beusl à rassemblée des tireurs allemands a produit une excellente impression à Drçsde. 11 a clos dignement et gravement ces fêles patriotiques, qui dégénéraient en meetings passionnés et commençaient à inquiéter le gouvernement. Chacun, selon ses opinions, commente les paroles du chancelier d'Autriche ; mais elles démontrent une fois de plus, et clairement, combien il serait dangereux de compter, à moins d'assurances ou d'actes positifs, sur les bonnes dispositions de cet homme d'Ëtal vis-à-vis de la France. — Il n'a pas oublié Sadowa et la triste politique des libéraux français. Nous en recueillons les fruits !
Dresde, 6 août 1868.
La Saxe, elle aussi, vient d'avoir ses fêtes de tireurs, mais ceUes-ci n'ont donné lieu à aucun incident politique. 11 n'existe pas de ville saxonne, quel-
que petite qu'elle soit, qui n'ait sa Maison des tireurs (Schiesshauss) , située au milieu d'un terrain destiné aux exercices du tir. A Dresde, deux sociétés de Lir sont établies depuis des temps fort anciens : les tireurs à la cible (Scherbenschûtzen) et les tireurs à l'arbaïète (Bogenschûtzen) , L'origine de la première compagnie remonte au moins au quinzième siècle. En 1454, ainsi que le prouvent des documents authentiques, une maison spéciale pour les réunions fut bâtie à la place même oii se trouve actuellement la Maison des tireurs. Dans le principe, cette société 3U corporation avait pour but d'aider à la défense ies remparts de la ville. En 1850, elle subit une modification, et les chasseurs de la garde nationale d'alors s'unirent à elle. Ce n'était pas seulement en France, on le voit, mais dans TAllemagniB entière, que florissait alors la noble et féconde institution de la garde nationale. Aujourd'hui les membres de la société des Tireurs portent un uniforme, mais seulement les jours de fête ; ils ont leur drapeau déposé à rhôtel de ville, et sont militairement organisés. — La seconde société, celle des Tireurs à l'arbalète, fut fondée peu près à la même époque, 3n 1446, sous la protection immédiate de l'Éleceur. Elle compte aujourd'hui 300 membres ordilaires, parmi lesquels le roi et tous les princes ît princesses de sa maison. Chaque année, elle )rganise un tir solennel au Papegay qui, pendant mit jours, attire à Dresde un nombre considéable de visiteurs de la province et des Etats limi-
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trophes. La Vogelwiese esîi la vérilabic fête populaire des Dresdois. Elle a été célébrée cette semaine avec son animation habituelle. Le roi, accompagné de ses fils et des princesses, s'y est rendu, selon l'usage, et a lire, peu habilement du reste, l'antique arbalète, aux grands applaudissements de la foule. Les sociétés des tireurs de Saxe jouissent d'une grande réputation de loyauté, et notamment celles de Dresde, qui se , distinguent par un attachement inébranlable à la
^ famille royale. C*est chez elles que s'est réfugié le sentiment profond de l'autonomie saxonne ; mais ce n^est pas suffisant.
• Un incident indiquant les tendances démocratiques d'une portion de la nation allemande, tendances favorisées par la Prusse, vient de se passer à Leipzig*. Le comité de l'assemblée des tireurs de
* Nous* empruntons de nouveau, au livre Passé et Présent, un passage qui démonlrc combien, même avant cette époque, M. de Birmarck se préoccupait de somer l'agitation en Allemagne.
« la paix était à peine signée, en 1866, que déjà les émissaires prussiens se répandaient partout, soit pour entretenir, soit pour ïairc naître des excitations propices. Nous ne parlerons pas ici ^^ cette nuée d'espions qui s'abattirent sur la France pour en relever le territoire et en étudier les forces et les faiblesses. Mais en même temps que le chancelier de Prussi organisait cette légion occulte, il fomentait, en Autriche et en Hongrie, la discorde et le mécontentement. On voyait des Hongrois, comme le comte Bethlcm et autres, partir de Berlin pour Pesth et arriver les mains pleines dô thalers prussiens, qu'ils ne se donnaient même pas la peine de chaiK ger en les distribuant. On se rappelle la célèbre dépêche delà léga^ tion de Prusse pendant le couronnement de l'empereur François- Joseph comme roi de Hongrie, dépêche dont ta divulgation accideatelle prouvait que les envoyés de Prusse recevaient les confidence* des sujets rebelles et encourageaient leurs entreprises.
a Cette propagatide so pratiquait sur une grande échelle, grf^
Vienne avait fail demander par le télégraphe au premier conseil municipal de Leipzig si, Tannée prochaine, la même fête pourrait avoir lieu dans cette ville. Ce conseil, dont les sentiments de condescendance pour la Prusse sont fort connus, s^assembla pour délibérer; mais n'ayant pas eu le temps de sonder le gouvernement prussien, il déclina l'honneur de recevoir les tireurs allemands et répondit, avec assez d'à- propos : « Que la gravité des temps appelait au travail et non à des fêtes. » Làdessus, le président du second conseil municipal de Leipzig, dont les fonctions consistent à contrôler les actes du premier conseil, le docteur Joseph, agitateur politique fort connu, déclara que cette réponse n exprimait aucunement les sentiments des habitants de la seconde ville du rovaume de Saxe, dont il avait recueilli les voix ; puis, s'étendant en reproches con-
aux sommes considérables que le chancelier s'était procurées par la contiscation de la fortune des princes dépossédés et la précaution qu'il avait prise de couslraire ce trésor, à titre de fonds secrets, à tout contrôle extérieur. De cette façon, il avait conservé à sa solde la plupart des agents qu'il avait appris à connaître en 1866.
« La presse allemande» et même une notable partie de la presse de Vienne, avait été acquise au prix de larges dépenses, toujours fournies par ce même fonds des princes détrônés et spoliés ; mais les subsides de ce trésor secret allaient plus loin encore et ne s'arrêtaient pas aux frontières germaniques ou hongroises. 11 y avait en Europe un fonds de journaux bien tenus et bien dirigés ^ sur ^««çue/s la Prusse pouvait compter. Puis, enlin, il y avait le parti <l6la grande Allemagne, qui combattait dans le Sud les idées d'autonomie des États «econdaires, et qui, en Autriche, sous le nom de parti allemand, prêchait la fraternité austro-prussienne et l'oubli des hostilités de 1866. »
13i JOURNAL D'UN DIPLOMATE EN ALLEMAGNE.
tre le premier conseil municipal, il affirma que la ville de Leipzig serait heureuse de voir, Tannée prochaine, les tireurs de toute TAlIcmagne s'assembler dans son enceinte. On ne sait pas encore ce qui résultera de ce désaccord.
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