‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 20 sur 40 · CHAPITRE XVIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XVIII

Le prince Albert, frère du roi de Prusse. — La comtesse Hohenau. Son mariage morganatique. — Entretien avec le prince; son Toyage en France; ses idées sur la guerre, sur le maréchal ^'ill.

Dresde, 22 août 1868.

Le prince Albert, frère du roi de Prusse, est en ce moment à Dresde, ou plutôt dans son château jd'Albrcchtsberg, sur le bord de TEIbe. La comtesse Hohenau reçoit souvent le soir, et le corps diplomatique profite de la présence du prince pour aller à Albrechtsberg.

Le prince est un homme de cinquante-cinq ans environ, grand, élégant, distingué; ses manières affables et très-courtoises n'ont rien de la roideur prussienne et de la morgue hautaine du roi son

*■ Ce chapitre a déjà été publié au mois de décembre 1870 dans \à Gazette de France y alors que, par suiic du siège de Paris et de l'irvvasion, ce journal s'imprimait à Bordeaux.

frère. Seul de la famille royale, ce prince n'a pas, dit- on, pour le métier des armes, celte prédilection exclusive, ce goût effréné qui distingue les Hohenzollern. Itest très-indépendant, presque libéral, et naturellement peu goûté de M. de Bismarck; c'est rhomme mondain, instruit, le prince spirituel et voyageur de la famille. Il a en effet parcouru à peu près toutes les parties du monde, et on prétend que, pour lui, la ville de Berlin n'est pas un lieu de délices, il y reste le moins possible, et sans la volonté de son frère, pour lequel il professe un grand respect, il n'y serait jamais.

Le prince vient souvent à Albrechtsberg Tété ; mais sa résidence officielle est Berlin.

Marié fort jeune à la princesse Marianne, fille du feu roi Guillaume des Pays-Bas, le prince Albert divorça en 1849 pour épouser en 1853 morganatiquement, selon l'usage répandu en Allemagne, la comtesse Hohenau, demoiselle d'honneur de la princesse répudiée. Du reste, les motifs les plus graves avaient amené le prince à rompre sa première union. La fille du roi de Hollande vit aujourd hui dans une profonde retraite, au fond d'une villa, sur le lac de Côme. Deux enfants sont nés de ce premier lit, le prince Frédéric-Albert, général, à peine âgé de vingt-cinq ans, qui commande^ comme neveu du roi de Prusse, les troupes de Cas^sel, et une fille mariée au duc de Mecklembourg. Quant à la princesse Marianne, leur mère, elle est morte pour le monde ; son nom n'est plus prononcé, et. elle termi-

nera paisiblement ses jours en Italie, celte terre du pardon. Bien qu'une sanction royale ait autorisé le divorce et le second mariage, la comtesse Hohenau n'a jamais paru à la Cour de Berlin ; depuis son mariage, elle habile le château d'Albrechtsberg où elle se consacre tout entière à Téducalion de ses deux fils.

C'est une femme jeune encore, séduisante, et dont la douceur angélique, le dévouement et l'attachement sihîncieux, sont fort appréciés par le prince, très-indépendant de caractère et d'habitudes. La petite Cour de Dresde, qui ne le cède en rien pour la rigidité de l'étiquette à la Cour de Berlin, n'a pas cru, de son côté, devoir accueillir la seconde épouse du prince Albert. Toutefois, les princes saxons, le corps diplomatique et la majeure partie de la noblesse se rendent avec empressement aux réceptions et au» fêles d'Albrechtsberg, où le prince assiste, souvent, mais sans en faire les honneurs. Seul le vieux parti saxon, qui ne peut oublier le rôle douloureux imposé au roi Jean après Sadowa, s'abstient de paraître aux réceptions de la comtesse Hohenau, tandis queles amis fervents de la Prusse et les officiers généraux incorpores, comme on le sait, bon gré mal gré, dans l'armée prussienne, se hâtent d'accourir au palais d'Albrechtsberg, dès que le frère du roi Guillaume y est signalé.

L'esprit, la gaieté du prince Albert, et surtout l'affabilité de son acoueil donnent à ces réunions un caractère tout différent des réceptions froides et compassées de la Cour saxonne.

Dresde, 25 aoûl 1868.

J'avais été présenté, dans le courant de Tannée, au frère du roi Guillaume, mais je n'avais jamais causé avec lui. — Hier, nous étions allés avec les Burnley passer la soirée à Albrechtsberg. 11 y avait peu de monde, et j'ai eu l'honneur d'avoir avec Son Altesse une conversation fort curieuse.

Tandis que la comtesse Hohenau parcourait avec ses hôtes les vastes terrasses du château qui descendent jusqu*à l'Elbe, le prince me fit asseoir près de lui. Après avoir longuement parlé d'une façon vive et spirituelle des Indes, de Rome et d'Athènes, il arriva à la France, pour laquelle il voulut bien avouer une sympathie particulière.

« J*ai visité bien des pays, comme vous savez, me dit-il ; ma vie s étant passée à voyager, eh bien ! croiriez-vous qu'une de mes excursions les plus intéressantes est celle que je fis, l'an dernier, à pareille époque, dans le midi de la France, aux Pyrénées, à Bordeaux, à Pau, à Toulouse, à Marseille. Vos grandes villes, capitales de province, qui sont, certainement, plus animées et plus importantes que la plupart de nos résidences d'Allemagne, m'ont beaucoup frappé et démontrent à mes yeux, autant que Paris et bien plus que l'Exposition, la grandeur française. Suivant mon habitude, je voyageais incognito avec le

général X..., qui est là, depuis trente ans, mon fidèle compagnon de voyage, mon vieil ami et complice. Nos conversations en wagon, à l'hôlel, étaient, je vous assure, souvent piquantes. La plupart du temps, nous passions pour des Russes ; d'autres fois, j'avais la précaution assei utile de déclarer que nous étions Allemands. Que de singuliers propos j'ai entendus sur le compte du roi de Prusse! Cependant, il est vrai de le dire, j'ai rarement rencontré des Français fanatiques de guerre; j'ignore si vous avea changé depuis.

« Votre Empereur est fort aimable, sans doute, plein de prévenance ; je n'oublierai jamais l'excellent accueil qu'il fit à mon frère Charles et à moi; il poussa même la courtoisie jusqu'à nous reconduire en personne, à la gare, au moment de notre départ. Mais je n'ai eu, je vous le confesse, des yeux que pour l'Impératrice. Je ne connais pas de souveraine, de femme plus gracieuse, plus belle et plus séduisante. Les Français doivent en être bien fiers. » J'avouai au prince que je n'avais jamais eu l'honneur d'être présenté à Sa Majesté l'Impératrice, ce qui parut le surprendre.

Puis, abordant des sujets plus actuels, le prince me parla du séjour que faisait en ce moment l'Empereur à Plombières et de la vie monotone qu'il y menait. Il me demanda si le roi des Belges y était arrivé, comme l'annonçaient les gazettes. Je lui répondis que je croyais peu à cette entrevue.

« Le jeune roi, reprit-il, a, sans aucun doute, des

motifs que j'ignore pour désirer un entretien avec l'Empereur ; mais je lui conseillerais vivement de profiter de son séjour à Plombières pour prendre des douches et des bains ; il a une bien mauvaise santé, le pauvre homme, et ses malheureux enfants sont constamment malades ! Ils ressemblent peu à ceuxci, » et, en mêrtie temps, le prince me montrait, en souriant, les deux fils de la comtesse Hohenau qui montaient lestement les escaliers du château. Tous deux, en effet, l'un de^ quatorze, l'autre de douze ans, rappelaient l'élégance et la vigueur de leur père.

Le prince me questionna avec un intérêt marqué sur le maréchal Niel (Ju'il regrettait beaucoup, dit-il, de ne pas connaître.

« C'est uii homme bien précieux que vous avez là, il a fait tant de choses en si peu de temps; je comprends son irritation en voyant son organisation compromise par le mauvais vouloir de la Chambre. Pourquoi a-t-elle agi ainsi*? Est-il vrai qu'en France le sentiment général de la nation se prononce contre

* Il est bien démontré aujourd'hui, et personne ne le conleslera. que M. le maréchal NicI avait cent fois raison quand, au nom du gou- Ternement,il demandait en 1868, à la Chambre des députes, les moyens d'or<:;aniser l'armée et de la mettre en état de résister aux forces qui s'accuniulaient en Allemap^ne. — Il est bien démontré que l'opposition tumultueuse qui le combattit alors avait tort, cent t'ois tort, parlant de l'armée et des choses de guerre qu'elle ne connaissait pas, en opposant aux assertions du maréchal dos nlfirmalions inexactes ou insensées, dont l'expérience a fait si prompte et si triste justice. — Il est bien diîmontré, du moins nous l'espérons, que les hommes de parole ne sont pas dos hommes de guerre, et que rien n'est plus funeste que leur immixtion dans les affaires de l'armée.

[Passé et Présent, par Memor. 1875.)

la guerre?» Je répondis par un signe d'affirmation. « Ah! que vous avez raison, dit le prince, qui semblait attendre cette réponse. En Allemagne, les peuples, non plus, ne veulent pas de la guerre, d'une guerre inutile et qui serait si meurtrière aujourd'hui ! Et puis, avouez-le, ne serait-ce pas une guerre de dépit que vous nous déclareriez? En 1866, vous nous avez permis de tout faire en Allemagne ; aujourd'hui que notre œuvre, bien à tort, semble vous effrayer, il serait injuste et de plus, assez difficile, de l'arrêter dans son cours. Votre Empereur, jusqu'à présent, a toujours été heureux dans ses entreprises av^c la Russie, avec TAulriche. Peut-être le seriezvous encore? Du reste, que les peuples soient organisés ou non, pour combattre, peu importe, c'est là-haut, seulement, repril-il, que se décide le sort des batailles ! »

Durant cette longue conversation familière qui n'avait rien de diplomatique, je fus frappé des sentiments exprinaés par le prince, et je lui sus gré de la préoccupation empreinte de tristesse que lui causait l'éventualité d'une guêtre.

Page 1