‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 21 sur 40 · CHAPITRE XIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIX

lessin allégorique interdit à Berlin. — Souvenirs de la guerre 1866. — Le char triomphal du roi Guillaume. — Allemagne Sud. — Allemagne du Nord. — La république de Franclort. —

tre diplomatie et TAllemagne en 1868.

Dresde, 26 août 1868.

lier soir, j'ai reçu par la poste un envoi anonyme ne laisse point que de m'intriguer. C'esl la pho- *aphie d'un magnifique dessin daté de Munich 6, avec les initiales K. B.

ette superbe composition, pleine d'énergie et de jue, est dit-on, l'œuvre d'un très-grand artiste, faulbach ou de Cornélius ? Le gouvernement prus- I en a défendu la reproduction sous les peines les 3 sévères, et, en vérité, au point de vue de Berlin, omprends cette interdiction. Ce dessin allégori- , qui a pour objet de perpétuer les souvenirs sanîts de la guerre de 1866, est une œuvre puiste, et Tarliste, quel qu'il soit, est un homme

d'immense talent et de grand patriotisme. Trois

motifs composent le tableau. Le sujet du milieu est

le plus important, il est intitulé :

Das Wilde Heer vom Jahr 1866. (Triomphe de la barbarie en 1806.)

De chaque côté, dans un cartouche, se trouve l'un des vers suivants :

Venu Deutschland, jctzt gctheilt, aiich der gewalt crliegt. Die Wahrheit und das Recht auch sichcr endlich siegt.

La Force peut bien écraser aujourd'hui rAllemagne coupée eu Mais l'avenir appartient au Droit et à la Vérité. [deux],

Nous contemplons le triomphe du roi Guillaïunc. Debout sur un char antique, le souverain de Prusse se tient roide, le corps et la tête rejetés en arrière dans une attitude d'orgueil bouffi ; une main sur la hanche, l'autre appuyée sur son sceptre. Trois coursiers entraînent avec furie le char triomphal dont les rouei pesantes écrasent sur leur chemin des enfants, des femmes, des soldats. Le fougueux attelage est guidé par M. de Bismarck, juché sur le cheval du milieu. La tête nue, la poitrine constellée de décorations, droit en selle, il tient d'une main les rênes et de l'autre un étendard déployé sur lequel sa devise célèbre : Blut und Eisen, Gewalt vor Recht,

Les chevaux de gauche et de droite sont montés par deux cavaliers à têle dé mort, revêtus de l'uniforme et du casque prussiens. Couché sur sa monture, le premier de ces valets de carnage frappe avec furie tout ce qui l'entoure, le second, d'une

main, retient son cheval qui se cabre et Je l'autre décharge un pistolet devant lui. Les trois coursiers piétinent des cadavres et foulent les moissons renversées ; çà et là, des casques saxons et hanovriens, des shakos bavarois. Devant Tattelage, des soldats, Tarme au bras, semblent marcher par force ; l'un d'eux, cache sa figure entre ses mains, l'autre serre le poing avec rage, comme implorant grâce pour ses frères. Le groupe de gauche est superbe de mouvement : des enfants pleins d'effroi se cachent vers leur mère; auprès d'un vieillard, une femme est penchée sur le cadavre d'un jeune soldat et lui soulève la tète.

Mais le côté le plus original de la composition est le troupeau ou plutôt Tessaim de courlisans qui voltige dans les airs autour de la rayonnante figure du roi victorieux. Rien de plus bo.iffou et de plus sinistre en même temps, au milieu de cette scène de carnage, que ces gros anges-chambellans, en moustaches et en favoris, qui s'agitent en acclamant le héros de la guerre civile. L'un présente une adresse et une couronne de laurier ; d'autres offrent des coupes où fume l'encens cher aux rois ; les uns battent des mains ; d'autres s'inclinent si bas qiren accomplissant leur plongeon, leur tête disparaît, tandis que les basques de leur habit se soulèvent. Ces types, ces physionomies de fonctionnaires prussiens sont d'un haut comique. Tout cet ensemble est d'un effet saisissant, et je ne crois point qu'il soit possible de pousser plus loin et d'élever plus haut la satire politique.

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La frise placée sous le sujet principal que je viens de décrire n'est pas moins intéressante. C'est l'image de la grande patrie allemande. De chaque côté se lit dans un carto\iche les mots Nord et Sud. Au milieu, comme pour séparer les deux sœurs, Taigle prussienne, les ailes déployées, la tête entourée d'une, auréole de baïonnettes, se tourne avec colère vers le Sud ; en même temps, les serre» arc-boutées sur deux canons, elle fait éclater les bronzes à droite et à gauche, et foudroie ainsi les personnages placés de chaque côté. Ces personnages, par leur costume, par les attributs placés auprès d'eux, rappellent les

États du Sud et ceux du Nord ; d'un côté, des chas-

seurs tyroliens ; de l'autre, des paysans de Poméranie. Pour compléter et bien faire comprendre l'image de la vieille patrie rompue par le génie impitoyable, que nous avons vu tout à l'heure guidant le char, l'artiste, par une conception tout allemande, a placé, à l'extrémité de chacun des groupes du Sud et du Nord, une figure allégorique de femme couronnée de chêne. Toutes deux sur un métier de tisserand tissent un large lien dont la laine leur est présentée par des fileuses vêtues des différents costumes du Nord et du Sud. A mesure que le lien sort du métier, il est déroulé de chaque côté par des hommes qui font la chaîne et cherchent à se rejoindre ; mais hélas ! ce sont ceux qui portent les extrémités du lien que foudroient, les premiers, les canons de .l'aigle prussienne. L'image est claire, pleine de poésie €l de force. N'est-ce donc pas l'orgueil sataniquc,

l'ambition insatiable du inaitrc Guillaume et de son instigateur Bismarck qui a rompu le faisceau de la grande confédération germaine et à jamais brisé les liens qui unissaient, dans une communauté d'origine^ de langue, de mœurs, d'inléréts, les frères du Danubc et les frères de la Baltique !

Pour couronner cette curieuse et gigantesque composition, l'auteur a placé, au-dessus du sujet du milieu, une sorte de fronton en ellipse qui représente la ville libre de Francfort. Sous les traits d'une femme, les cheveux épars, la tète ceinte d'une couronne de chêne, les pieds rivés à un canon, la ville est affaissée sur le cadavre d'un jeune soldat qu'elle tient sur ses genoux ; ses pieds sont cachés sous les plis d'un drapeau dont la hampe est brisée. Les deux canons lies, sous lesquels Francfort succombe, portent sur leur culasse le mot Intelligenz, surmonté d'un point d'interrogation. Ces engins servent d'appui à un jeune officier ivre, laissant, d'une main inerte, pendre un sabre nu, le lorgnon à l'œil, le cigare aux doigts. A ses pieds, un verre de Champagne et l'un de ces légendaires paquets de cigares exigés des habitants de Francfort par les vainqueurs. Enfin une lourde malle cadenassée sur laquelle se lit : Kriegs contributions Cassa. (Contributions de guerre. Caisse.)

Si j'ai détaillé par le menu cette page grandiose et patriotique, c'est qu'elle contient tout entière l'histoire de la guerre fatale et de la politique désastreuse de la Prusse en J866. Je remercie sincèrement

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l'anonyme du Sud qui m'a jugé digne de comprendre ses haines et de partager une colère qui doit être aussi la nôIre. Sans doute, MM. de La Valette etBenedetti ne partagent point notre colère ; mais je persiste avec les bons Français à affirmer que, à Sadowa, notre France a été abattue et meurtrie tout autant que TAutriche ^

Notre diplomatie en Allemagne lutte, autant qu'il est en son pouvoir, contre les envahissements successils de la Prusse, mais quels résultats peut-elle obtenir? L'Empereur, seulement, est-il informé à Paris que la plupart de ses agents en Allemagne envisagent les questions sous un tout autre jour que sou ambassadeur à Berlin, M. Benedetli? — J'ai de fortes raisons de croire qu'à Munich, le marquis de Cadore; à Darmstadt, le comte d'Astorg ; à Carslruhe, le comte de Mosbourg ; à Stuttgart, le marquis de Chateaureiiard considèrent les agissements de la Prusse avec moins de calme et avec moins de philosophie que noire représentant à Berlin. Certes, ce n'est pas sans intention que les petits États .travaillent avec une ardeur frénétique «^ leur réorganisation militaire. Je crois sans peine que M. Benedetti est de bonne foi, et je suis loin de vouloir soupçonner son honnê-

* Après nos désastres de 1870, n'esl-il pas fort curieux de reproduire ici l'expression des sentiments dont était animée, en 1868, mie grande partie de l'Allemagne à l'égard du chancelier de Prusse. Cette haine, cet antagonisme du Sud contre la politique du Plord est d'uû grand ensei-çnement, et on se tromperait fort si Ion croyait que rabaissement momentané de la France ait tout à fait apaisé ces ressentiments.

lelé et son patriotisme; mais la haine de la papauté Taveugle; c'est là son seul objectif; toute sa politique est concentrée là. C'est sincèrement qu'il s'imagine avoir obtenu un résultat important pour la France en amenant la Prusse à contracter une alliance étroite avec ritalie. Peu lui importe le reste. Hélas I il exécute avec une fidélité trop scrupuleuse les instructions du prince Napoléon, son vrai Mentor, et de son ancien maître, le marquis de La Valette, lequel, nous écrit-on, sera très-prochainement appelé au ministère des affaires étrangères.

Que M. le chevalier Constantin Nigra poursuive avec ardeur et sans relâche ce même but, le renversement du pouvoir temporel, qui pourrait le lui reprocher? Il est Italien, lui, et il travaille à ce qu'il croit être la grandeur de son pays ; il sert son roi avec conscience, avec habileté, avec honneur. Mais tant pis pour nos gouvernants, et surtout, hélas ! tant pis pour nous, si ces gouvernants ne savent point deviner que ce qui, jusqu'à un certain point, peut être utile au gouvernement Ttalien, est nuisible aux intérêts de la France.

Jamais je ne pardonnerai à M. Drouyn de Lhuys d'avoir eu la faiblesse d'envoyer à Berlin M. Benedetti. Pourquoi M. Drouyn de Lhuys ne se serait-il pas dévoué lui-même, et n'aurait-il pas été en personne, comme ambassadeur extraordinaire, surveiller l'ennemi ? Tout autre diplomate, quel qu'il soit» ferait mieux que 'hotre ambassadeur actuel. Il n*est point de taille à lutter avec M. de Bismarck ; mais

ce qui est plus triste encore c'est qu*il ne cherche même pas à lutter avec lui, tant il est persuade que de Vagrandissemcnt de la Prusse protcslante doit résulter la chute de la papauté et du catholicisme! Voilà ce qu'il recherche au fond de tout, lui, libre penseur, nationaliste et libéral. — Ah ! Tantique politique de la France monarchique et chrétienne. Ah ! l'équilibre européen ! Comme toutes ces vieilleries, ces systèmes surannés font sourire de pitié M.Vincent Benedetti. Ils avaient du bon, cependant! Le monde germanique, bouleversé par la guerre de 1866, se trouve à cette heure dans une première période d incubation. — Il est tout à fait absorbé par la mise en mouvement du mécanisme que le Beichstag a voté Tannée dernière. Ce mécanisme, assez compliqué pour nous autres Français, mais qui, en somme, est fort ingénieux, serait, dit-on, sorti du cerveau de M. de Bismarck, comme Minerve, tout armée du cerveau de Jupiter. — Le malin chancelier a trouvé le moyen, à la dernière session, de soustraire, pour cinq années pleines, les questions militaires à tout contrôle parlementaire. Quel habile homme! Il comprend que pour tenter de grandes entreprises, pour accomplir une œuvre politique, il faut être libre de toute entrave et être maître absolu. Le prestige, ou même la pression qu'il exerce sur les Parlements, me rappelle ce qui se passait sous mes yeux en Italie, pendant Tannée 1859 et 1860. Cavour, lui aussi, pour exécuter les 'grands desseins qu*il avait conçus, sentait la nécessité d'en être le

seul exécuteur. Les députés italiens, sauf un petit nombre, comprenant la toute puissance de son génie, votaient sans hésitation et aveuglément tout ce qu'il exigeait de leur patriotisme. — Maître Bismarck en agit de même; en général, le véritable patriotisme n'est point bavard. Ah ! si nous avions à Paris un Cavour ou un Bismarck!

« La résignation des États de l'Allemagne, m'écrivait un de mes amis fort au courant des affaires allemandes, m'inquiète et me fait peur. Ils se recueillent et s'organisent ^ L'inévitabililé de la guerre avec nous est dans tous les esprits ; cette préoccupation s'est emparée aussi bien de ceux que les accroissements de la Prusse inquiète que de ceux qui partagent les passions nationales libérales. Officiellement nos rapports sont assez bons. On parlait tout récemment, à Berlin, d'une visite de Tempereur Napoléon 111 au roi Guillaume, en réponse à la visite du roi prussien à l'Exposition de 1867. »

La seconde expédition de Rome, et la bataille de Mentana ont rendu un peu de solidité à notre position de grande puissance catholique; mais naturellement M. Benedetti, par ordre ou sans ordre, s'est empressé d'atténuer les effets de cet acte d'énergie et (l'honneur, et de rassurer le chancelier. A cette heure, la politique de Bismarck triomphe partout en AUe-

* Pour ne citer qu'un fait bien caracléristique et qui concerne la Bavière. En 1866, la Bavière n'avait pu mettre en li^^ne contre la Prusse que 45,000 hommes tandis que, le 19 juillet 1870, devenue l'alliée de cette même Prusse elle envoyait en France 88,000 hommes 4e troupe, organisés et aguerris.

mogne. Les révélations du général de La Marmora, au sujet de la fameuse dépêche de M. d'Usedom, qui conseillai! àl'Italie, en juin 1866, de frapper V Autriche au cœur^ prouve que la politique prussienne a constamment eu recours, dansées dernières années, à des procédés révolutionnaires. En vérité, les yeux de noire ambassadeur devraient être plus ouverts. Il est le seul à ne point s'apercevoir des progrès de Tinfluence prussienne à Stuttgart, Munich, Darmstadt; tous ces pays, malgré cette comédie de ligue du Midi, se trouvent rattachés au Nord par le Parlement douanier. M. de Ilohenlohe, à Munich, M. de Varnbuliler, à Stuttgart dirigent ostensiblement la politique dans un sens unitaire et prussien. A Darmstadt M. de Daiwigk est le seul homme d'État qui résiste encore et tienne ferme contre la prédominance prussienne. Combien de temps cela durera-t-il?

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