CHAPITRE XX
Les porcelaines de Saxe, — L'Autrichien et le Prussien. — Meissen. — Un scandale diplomatique. — M. J)ervieu. — La comtesse de Pontenillcs et M. de Clievigné. — Kœnigstein. — Grûne Gcvolbc. — Saisie du bulletin international. — Retour de M. Forth-Rouen. — Départ de Dresde. — Francfort. — Hombourg. — BaJe. — Rentrée en France.
Dresde, 50 juillet 1868.
Il est fort bon, sans cloute, de s'absorber dans la politique, d'étudier et de surveiller les dispOvsilions des Saxons à Tégardde la France; mais depuis le temps que je réside à Dresde; ne suis-je pas très en retard du côté de la porcelaine? — Nous arrivons de Meissen, oii nous sommes allés, avec nos jolies amies russes, visiter la célèbre manufacture. La petite ville de Meissen est à cinq lieues de Dresde; le chemin de fer y conduit aussi bien que les bateaux de l'Elbe. Le trajet est des plus charmants; sur la rive droite, à mi-côte, on voit se dérouler une série de
coIHnes, de villages et de vieux châteaux pittoresques. Meissen, jadis capitale d'un margraviat, est une des villes les plus anciennes du royaume. Le dôme et le vieux château ont été construits par Tempcreur Othon I*% aux environs de Pannée 1000. Cet empereur, grand conquérant dit-on et grand pacificateur, sut contenir, et au besoin absorber ses puissants vassaux d'Allemagne. Il ceignit la couronne de fer et la couronne impériale, et fut dans l'histoire et devant Dieu un excellent monarque. Le dôme d'Othon, aujourd'hui désert, est une superbe cathédrale d'un gothique du onzième siècle qui servait de sépulture aux électeurs. Jadis c'était la vieille église catholique, maintenant c'est un temple de puritains. Le château, également d'un gothique trèsintéressant, est attenant au dôme. Les deux monuments sont placés au sommet de la ville; pour y parvenir il. faut gravir des rampes pittoresques couvertes de verdure et de vieux escaliers taillés dans le roc.
La manufacture de porcelaines occupait le vieux château il y a peu d'années encore ; elle a été transportée dans de belles Bt vastes constructions, aux portes de Meissen. J'avais une lettre du ministre de l'intérieur, M. de Nostiltz, pour le directeur, ce qui nous a permis d'assister dans tous ses détails aux mystères de la fabrication de la porcelaine. Tous les ouvriers, contre-maîtres et artistes sont fonctionnaires de rÉtat, la manufacture appartenant à la couronne. Leur traitement est relativement fort mo-
(lesle; parmi les décorateurs, quelques-uns ont un vrai talent. — Quant au goût des nouveaux modèles, n'en parlons point. Les Saxons, du reste, ont eu Tesprit de s'en tenir à leurs charmants échantillons du dix-huitième siècle, et d'innover fort peu. Le dépôt de vente de Dresde et celui de Meissen contient toujours ces jolis vases, ces ravissantes figurines qui charmaient les yeux de nos arrière-grand'mères. En effet, malgré les progrès du siècle, la porcelaine de Saxe, comme fabrication, goût et aecoration, est fort heureusement restée stationnairc. Je connais peu, je l'avoue, les produits de Sèvres, mais j'aime à croi^i'eque nos artistes de Sèvres s'en tiennent encore aux modèles du temps passé. Notre grand maître des Beaux-Arts en France, le maréchal Vaillant, n'aura, je l'espère, décrété aucune innovation.
Dresde, 5 août 1868.
Je viens de passer la journée avec des Autrichiens. Quel contraste entre les gens de Berlin et ceux de Vienne ! Il paraît impossible que ces deux peuples puissent avoir la même origine, tant ils sont dissemblables. Le Prussien se reconnaît à première vue : raideur, morgue, sécheresse pédante, absence complète de charme, voilà bien les signes distinctifs des ennuyeux et désagréables sujets de Sa 'Majesté le roi Guillaume. Prenez-les tous au hasard, hobereaux,
diplomates, soldats, professeurs ou marchands, le type est presque partout le même. Ils ont tellrment conscience de la rugosité et de l'épaisseur de leur nature qu*ils éprouvent presque tous pour les races du Sud, et notamment pour rAutrichien et le Viennois, une sorte d'antipathie pleine d'envie; rAutrichieD,à vrai dire, le leur rend bien. Depuis les événements de 1866, cette haine a pris de singulières proportions. Nul point de contact entre eux. Les habitants de Pua et l'autre pays diffèrent autant que leurs capitales. Les rues droites, tristes et glaciales de Berlin, ses promenades monotones, ses atroces monuments modernes faits de briques recouvertes de plâtre, tout, dans l'austère capitale, est pauvre, manque de caractère, de gaieté et d'une originalité quelconque. Vienne, l'antique cité, riche de glorieux souvenirs, est, par excellence, la capitale du luxe, du bjno et de l'esprit de toute la confédération. Je n'oublierai jamais l'impression que produisit sur moi, il y a bien des années, le mouvement, l'animation toute parisienne de Vienne. J'avais, d'ailleurs, été préparé à cette impression par les récits de mes collègues qui, après Paris, considéraient Vienne comme la ville la plus agréable à habiter. Pour bien me pénétrer des beautés de l'Allemagne, on m'avait conseillé d'emporter un guide que je ne saurais trop recommander (Th. Grieben, Europe centrale^ Berlin 3 vol.). Voici la très-singulière phrase par laquelle débute la longue description de Vienne : elle est trop curieuse pour ne pas la citer •
c Vienne^ la ville de la vie fougueuse, la ville des 3laisirs, où l'étranger rencontre à chaque pas le luxe, ia splendeur, la joie, l'esprit et la jouissance surabondante, où la mort et la misère semblent inconnues. Tienne est le siège fastueux de la dynastie autrichienne autour de laquelle se groupent les familles nobles les plus illustres. A ce privilège il faut ajouter la situation de la ville dans une riche et fertile plaine sur le bord du Danube, etc., etc. »
Sans partager l'enthousiasme immodéré de M. Grieben pour cette capitale où la mort et la misère semblent inconnues, il faut cependant reconnaître que Paris, Londres, Vienne, Naples et Milan sont certainement les villes les plus fastueuses et les plus animées de la vieille Europe.
Dresde, 7 août 1868.
Voici un joli scandale. Deux Saxons que j'ai rencontrés au club viennent de me raconter l'histoire : ils en paraissent fort outrés. 11 y a quelques jours, un Anglais, descendu à V Hôtel Bellevue, s'aperçut qu'un vol avait été commis à son préjudice. Plusieurs sovereings lui avaient été dérobés dans sa chambre. Émoi du propriélaire de l'hôtel ; interrogatoire des employés; perquisitions. Un des garçons de l'hôtel fut trouvé nanti de pièces d'or, dont il ne put indiquer la provenance. Soupçonné d'être l'auteur du
vol, et sur le point d^étre conduit au bureau de police, le malheureux révéla le fait suivant. Peu de jours auparavant, avait eu lieu chez M. de ***y grand seigneur saxon, undiner auquel assistaient plusieurs personnages politiques. Le matin du diner le sieur X., qui avait Thabitude de servir à table dans les maisons particulières, avait été mandé par certain jeune diplomate de nos collègues, accrédité comme nous auprès du gouvernement de Saxe. Or c^ était de ses mains que le pauvre maître d'hôtel avait reçu les pièces en question, à condition de répéter le lendemain les conversations qui se seraient tenues à table. — Voilà le joli métier que fait notre collègue, ceci nous servira de leçon pour 1-a venir.
Dresde, août 1868.
Je reçois la visite de M. Dervieu, notre consul général à Leipsig. M. Dervieu est un garçon aimable, fort riche, plein d'assurance et excellent musicien. — Il «est bien installé à Leipsig. Nous l'avions vu à Kœnigsbrun, où il était en villégiature.
m AUEMÂGNE. 175
Dresde, août 1868.
Depuis le départ du baron de Breteuil, nous allons, Je temps à autre, voir la comtesse Loss, sa belle-mère. La pauvre vieille dame nous fait pitié : seule, malade, à peu près ruinée comme la plupart de ses compatriotes, épaves des grandes familles polonaises, elle s'est réfugiée à Dresde, ville clémente aux étrangers. Tous ses regards sont aujourd'hui tournés vers Venise où se trouve sa chère fille, madame de Breteuil ; mais les nouvelles ne sont pas bonnes, et la santé de notre ancien collègue donne de très sérieuses inquiéudcs.
La comtesse Loss a en ce moment auprès d'elle a petite-fille, orpheline, la jeune comtesse Thérèse otoska. La jeune fille vient de terminer son éducaon au Sacré-Cœur de Posen, mais en vérité,, la vie U'elle mène auprès de sa vieille grand'mère est ioins gaie que celle du couvent : elle sort à peine t ne jouit d'aucune distraction. — Madame d'Idcille la prend quelquefois avec elle pour passer la >urnée.
Dresde, 18 août 18G8.
Mon ministre, M. Forlh-Rouen, étant attendu vers le commencement du mois de septembre, je me SUIS empressé de demander un congé de trois mois au ministre des affaires étrangères. Mais la santé de ma femme ne nous permettra pas, je le crains, de passer un nouvel hiver en Saxe.
Une bonne fortune fort rare ici pour des Français nous est survenue. Une charmante jeune femme, la comtesse de Fontenilles, vient d'arriver à Dresde pour y passer un mois avec son père et sa mère, le comte et la comtesse de Chevigné. Un de ses cousins, M. de Chevigné, était, si je ne me trompe, en 1860, officier d'ordonnance du général de Lamoricière, et je me souviens l'avoir vu à Turin prisonnier de guerre après Castelfidardo.
Notre très-jolie compatriote est séduisante, pleine d'entrain, d'esprit et de simplicité. Pourquoi, hélas! n'a-t-elle pas passé cet hiver à Dresde, puisque son intention est d'y venir Tannée prochaine? Son père, M. de Chevigné, est un vie x légitimiste qui me plaît infiniment. L'excellent homme m'entreprend un peu trop souvent, peut-être, sur la garde royale et la guerre d'Espagne. Mais qu'importe! J'ai toujours eu une grande prédilection pour ces vieillards gais et vaillants qui aiment à parler de leur passé.
Je ne redoute même ni leurs longues redites, ni les récits de leurs campagnes, ni les anecdotes du vieux temps. Après tout, soyons indulgents; qui d'entre nous ne raconte volontiers les épisodes de sa vie qu'il croit le plus intéressants, ou ceux qui l'ont frappé davantage? Moi-même, suis-je bien divertissant lorsque je parle des événements d'Italie, lorsque je m'étends avec tant de chaleur et d'attendrissement sur Garibaldi, sur Cavour et sur le pape Pie IX ? Je n'ai pas 75 ans, cependant, comme l'excellent comte de Clievigné !
Dresde, .20 août 18C8.
La galerie de peinture de Dresde est connue du monde entier ; c'est là, il faut bien l'avouer, tjue réside la gloire- la plus enviable et la plus pure de tous les Electeurs et Rois de Saxe. — Ce qui est moins connu et fort curieux, toutefois, ce sont les collections de Grûne Gevolbe (le caveau vert). Pour un amateur de bric à brac, il n'est pas possible de trouver réunie une collection plus riche, plus considérable, plus intéressante, plus amusante même de vieux souvenirs, do bibelots uniques, d'armes de prix, d'objets d'art, de bijoux historiques; ce tiésor, qui n'a point de prix et qui vaut à lui seul tout ce que l'or des Rothschild, des Herford ne saurait payer, a été amassé par les Électeurs, qui, presque tous, étaient
Jf" JURNAL D'UN DIPLOMATE
Les jours où Dresde est menacé d'cnce qui survient quelquefois, trop souon emballe les précieux colis, et le tréisporté dans des caisses à la forteresse de .n. Ilélasl ne vïeudra-t-il pas un jour où .es prendront le chemin de Berlin et iront, avec lea chefs-d'œuvre de la galerie de Dresde, enrichir les musées fort pauvres du souverain de Brandebourg.
Dresde, 21 août 1868.
Le Bulletin international vient d'êlre saisi chez l'imprimeur, à la poste et dans les établissements publics. Cette feuille, écrite en français et publiée à Dresde, existe depuis environ cinq mois ; ses informations sont, en général, fort exactes; mais elle doit surtout son succès relatif a la violence et à la persistance courageuse de ses attaques contre la politique prussienne en Allemagne. Le numéro saisi contenait un article contre la Prusse; c'est M.d'Eich-' man, revenu depuis peu de jours à Dresde, qui en a réclamé la saisie. M. de Friesen le nie, mais le fait est certain. C'est en vain que 'ai cherché à atténuer les rigueurs du gouvernement saxon à l'égard de cette feuille. Je l'ai fait officieusement avec toute la réserve, mais avec toute l'énergie possible, mon rôle ^tait fort délicat en cette circonstance. Un agent di-
plomalique de France ne saurait, en effet, s'inlcrposer dans un différend purement administratif et judiciaire. — M. Baragnon et ses représentants, le jour où ils ont publié un journal en Saxe, se sont naturellement placés sous l'autorité des lois saxonnes, et rien ne saurait les soustraire à cette juridiction.
Le comte Alexandre Potoski, chef de l'émigration polonaise, est mort lundi dernier. Il avait beaucoup d'amis. Sa bienfaisance, Tlionorabilité de son caractère et sa grande fortune lui donnaient à Dresde une certaine influence. Toute là colonie polonaise assistait au service funèbre.
Dresde, 2 septembre 1868.
Le ministre de France est de retour. Je lui ai remis le service de la légation et de la chancellerie en lui annonçant que le marquis de Moustier m'avait autorisé à profiter de mon congé, dès que mon chef serait revenu à Dresde.
J'ai donc fait à M. For h-Rouen mes adieux ; ils n'ont rien eu de touchant. Le ministre n'est pas un méchant homme ; il a même de réelles qualités de cœur ; mais son caractère inquiet, difficile, ombrageux le rendent peu aimable pour ceux qui l'entourent. Il est profondément humilié de n'avoir pas fait une plus brillante carrière ; je crois, en effet,
que ses ^rvices ont été souvent méconnus. Je ne connais pas d'agents plus consciencieux, plus amoureux de son métier, plus jaloux de ses prérogatives et qui donne au département des informations plus exactes et plus nombreuses. Il approche de Tâge de la retraite et a eu le malheur d'être condamné le jeune de Saint-Vallier. •
Dresde, 4 septembre 1868.
Demain, nous quittons Dresde, et , je le crains, sans espoir de retour. Le climat a été trop funeste à madame d'Ideville, pour que je ne fasse tous mes efforts pour obtenir un autre poste. Toutefois, c'est avec tristesse que j'abandonne la vieille ville; chaque jour m'attachait davantage à cette existence un peu calme, sans doute, mais pleine de charme et d'intérêt. La vie brillante, mondaine et agiléc des grandes capitales convient peu à mes goûts et à mes aptitudes. Ici, mon amour pour la vie intime, ma passion pour les arts, avouons-le aussi, pour Tindépendance, trouvait ample satisfaction. Combien de fois ne regrelterons-nous pas notre grand appartement d'Alt Mark^ exposé au soleil. Nous y songerons moins qu'à la villa Torlonia de Rome, sans doute; mais à Dresde aussi, nous avons passé quelques bons instants.
Partout, hélas I oii nous établissons nos pénates, ne laissons-nous pas, le jour où nous les abandon-
ions, quelque chose de nous? La vie sous la tente n'a paru odieuse; n'est-ce pas celle à laquelle nous lommes condamnés dans notre carrière? Toutes mes ispiralions, cependant, ne sont-elles pas dirigées vers a vie tranquille, vers la demeure solidement assise, le logis plein de souvenirs, où chaque coin, chaque objet rappelle un acte de la vie. Réaliserai-je jamais mon rêve ? Après les tourmentes, les longs voyages et les grands incidents, me sera-t-il donné de me reposer et vivre de bonnes années encore au milieu des miens? Puissé-je revenir, comme le pigeon de la fable, à l'endroit où je suis né? En attendant, plions nos bagages et conformons-nous à la volonté de Dieu.
Francfort, 6 septembre 1808.
Hier matin, à six heures, nous avons quitté Dresde par un temps superbe. Pour la dernière fois, j'ai regardé presque avec attendrissement ce beau fleuve, ces palais, ces églises, la ville pittoresque aux clochers byzantins? C'est là que nous avons passé de longs mois ; n*est-ce pas une grande étape du voyage de la vie. Dresde a vu naître et presque en même temps mourir notre petit enfant; là-bas, dans un coin du cimetière catholique, dort un être qui a porté mon nom. Remercions Dieu, encore, de n'avoir pas éprouvé de plus douloureuses épreuves, puisqu'il nous permet de revenir tous.
Arrivée à Francfort à dix heures du soir. La ville est encombrée de voyageurs ; c'est à peine si nous pouvons trouver un mauvais logis à Vhôtel de Hollande. Heureusement, de nos fenêtres, nous vovons la lune éclairant, sur la place, la statue de Gœthe. C'est une compensation à notre piètre installalioD. Le lendemain, après avoir déjeuné chez Jouy^ assez bon restaurant français, nous parcourons la ville. — Un vieux cocher francfortois, ennemi féroce de M. de Bismarck, nous raconte les épisodes de la guerre de 1866, tout en nous conduisant à travers les rues et promenades. Francfort est une ville intéressante et bien plantée, mais combien nous préférons Dresde ! Au temps oix Francfort était république libre, et lorsque la France et les grandes Cours d'Europe y entretenaient des légations, c'était, au dire de mes collègues, un des postes les plus animés. Jadis M. de Bismarck y fit, comme ministre de Prusse, son apprentissage diplomatique, et c'est à Francfort qu'il a étudié le fort et le faible do la Confédération. A cette époque, déjà c'était un rude homme, esprit plein de. ressources, mais peu sympathique ; il n'a pas changé.
Le Rœmei^ est le monument historique et populaire de Francfort. Depuis 1400, c'est là que siège le sénat de la ville; là aussi se faisaient les élections des empereurs d'Allemagne. Ces grands bâtiments gothiques, ces salles immenses oii l'on voit en peinture la série des empereurs, tous ces lieux pleins des souvenirs d'un aiftre âge, nie causent
une impression profonde. Comme tant d'autres splendeurs, les grandeurs passées de Francfort, aujourd'hui ville de province prussienne, ont disparu.
'Le quartier des Juifs me réserve une surprise. Cette vieill.e masure en bois dans celte rue étroite et sordide, c'est le berceau de la famille Rothschild, habité jusqu'en 1849 par la mère des cinq célèbres banquiers, qui y est morte à l'âge de quatre-vingtquinze ans. La puissance des Rothschild btiflc, à cette heure, du plus vif éclat, mais leur gloire métallique passera comme la splendeur et la prospérité de la Ville libre, tandis que les souvenirs qui s'attachent à cette autre petite maison Hirsch Graben^ 74, que nous désigne avec orgueil le cocher, iront grandissant à travers les âges. C'est ici que naissait Goethe, une nuit d'août 1749. La maison est restée intacte; on retrouve la vieille demeure bourgeoise du dernier siècle, avec ses larges croisées aux vitres étroites et son pignon traditionnel. Le jeune Gœthe écrivit là son immortel Werther. Francfort est plus fière du poëte que de ses empereurs et de ses financiers. Comme les Francfortois ont raison!
Francfort, 8 septembre 1808.
Nous sommes si près d'Hombourg, qu'il faut bien tenter le voyage. Le roi Guillaume vient de s'y rendre, ce n'est pas, du reste, ce qui nous y attire. De Francfort à Hombourg la distance est courte ; mais
m JOURNAL DTN DIPLOMATE
qurj triste parcours à travers celte plaine lugubre et sans horizon! Je hais Ilombourg; celte ville de foire, composée uniquement d'hôtels, de magasins de cigares et de restaurants, est bien di^ne de son temple élevé au dieu du trente-et-quarante. Ces grands salons, ces vastes galeries, cet amas de luxe, payés avec l'or des débauchés et des suicidés de tous les pays du monde, me dégoûtent proFondéraent.
Nous trouvons là, établie pour la saison, toute la famille Lima. M. de Lima, ministre du Brésil, n est ni un Talleyrand, ni un Bismarck, ni même un Forih-Rouen; mais il adore son métier, c'est bien quelque chose. Le magnifique parc, et les promenades qui entourent le château du Jeu et de la Misère, ne laissent rien à désirer ; les sources minérales sont très-efficaces, parait-il, et assez fréquentées. Je croyais, jusqu'à présent, que Hombourg n'avait pour hôtes que des joueurs, des princes et des demoiselles. Tant mieux ; la vue de vrais et honnêtes malades m'a réjoui le cœur; et l'excellente famille Lima m'a réconcilié un peu avec Hombourg.
Bade, 10 septembre 1868.
Nous voici à Bade. J'espérais y retrouver nos amisX.; ils n'y sont pas. Depuis 1854, je n'avais pas revu à Bade. Rien de changé; nous sommes en pleine saison élégante; les courses vont avoir lien. La cohue de Bade est plus aristocrate, plus élégante
3t plus politique surtout que la cohue de Hombourg. Le jeu n'est pas le seul attrait pour les étrangers oisifs et bien portants. Le pays est ravissant; il est admis, je le sais, de comparer Bade et ses environs aux joujoux de Nuremberg et aux arbres découpés en bois et peints en vert. Quant à moi, je trouve l'endroit enchanteur; et je Tavoue sans honte, ces toilettes fraîches et élégantes, ces jolies femmes coquettes, cette musique exquise, ces promenades ombragées au bord du torrent, ces équipages et ces cavalcades, tout jusqu'à cette promiscuité entre les princes des lettres, de l'art, et ceux de la politique et de VAlmanach de Gotha qui vont et viennent en jaquette blanche, sans souci de leurs grandeurs, me plaît infiniment.
Je retrouve mon Bade de 1854, et le temps où nous' fai>ions ces belles excursions dans la montagne avec les amis du Tour, de la Rozerie et Chabcrt. Il me semble voir, comme il y a quinze ans, le prince de Prusse, aujourd'hui roi Guillaume, arpenter, les mains derrière le dos, Tallée encombrée de boutiques, et monter gravement l'escalier de la Conversation, accosté familièrement par les plus jolies baronnes d'Ange. Une égalité parfaite a toujours régné dans le duché de M. Bénazet. En fait de souverains, j'aperçois aujourd'hui, assis à une table, auprès de Lichtental, nos jeunes princes d'Orléans. Sans doute, viennent-ils à Bade pour respirer l'air de France et entendre le gazouillement des Parisiennes.
%m JOURNAL D*L'N DIPLOMATE ES ALLEMAGNE.
Bade, en effet, n'est point TAHemagne; c'est l'Europe entière et surtout Paris en villégiature qui se délasse et cherche pendant un mois à oublier les soucis des affaires.
Après quatre jours de repos et d'excursions, il nous faut regagner Strasbourg et la France. Tout nomades et cosmopolites que nous soyons par destination, il est vrai, plutôt que par goût, ce n'est pas sans émotion que nous franchissons le pont de Kehl pour retourner en France. Nos petits enfants battent des mains en apercevant la flèche de Strasbourg. A la vue du factionnaire en pantalon rouge, j'éprouve, une fois de plus, cette joie inexprimable, cette fierté intime, sensations profondes que j'ai ressenties chaque fois que j'ai touché, après une longue absence, notre vieux sol français.