‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 23 sur 40 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Ordre de départ pour Athènes. — Les épreuves de la carrière diplomatique. — Une triste fin d'année. — Marseille. — Traversée à bord de \ Amérique. — Les Bouches du Conifacio, Messine, conversations de bord. — Le lieutenant Allègre. — Le grec Mavromichalis. — Le Pirée.

Paris, 12 décembre 18G6.

Je viens de rencontrer sur le boulevard Emmanuel d'Harcourt. Il m'annonce confideniiellement qu'un décret signé hier m'envoie à Athènes pour y remplir les fonctions de premier secrétaire. Le jeune attaché au cabinet du ministre me fait de grands compliments et paraît surpris que je les accepte sans enthousiasme. Après Rome, échouer à Athènes, n'est-ce pas une déception?

Il faut bien cependant me résigner et me résoudre à quitter Paris, si je veux poursuivre cette ingrate carrière. Je ne connais point le ministre des affaires étrangères, le marquis de Moustier; je n'ai aucune

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relation avec la Cour. Mes amis, MM. de La Tour d'Auvergne et Talleyrand ne sont point en faveur. Baissons la tête et suivons notre destinée! Yoilàles épreuves (|ui commencent.

Hélas! les intéressantes et belles années de Turia et de Rome ne reviendront plus.

Paris, 18 décembre 1866.

Je suis allé hier matin chez M. Werner de Mérode, auquel j'ai fait part de mon désappointement et de la tristesse que causait ce lointain voyage à ma femme, forcée de laisser en France sa petite fille, ou de demeurer seule à Paris. — « J*ai peu de crédit sur mon cher beau-frère dont je ne partage point les opinions, vous le savez, me dit M. de Mérode^ mais, demain soir, venez nous voir avec madame d'Ideville ; le marquis de Moustier y sera : vous plaiderez vous-même votre cause. »

Le comte Werner de Mérode m'a toujours témoigné beaucoup de sympathie; il sait combien, à Rome, j'étais dévoué à son frère. Avant 1848, il se trouvait, à la Chambre des députés, le très-jeune collègue de mon père et partageait ses opinions politiques : c'est un homme bon, ardent, absolu dans ses idées et très-dévoué à ses amis. Les soirées de madame de Mérode auxquelles nous sommes allés plusieurs fois, ont comme un parfum janséniste. On

f rencontre MM. deCorcelles, Cochin, Montalembert, e père Gratry, Beulé, le général Trochu, et tout un Tionde intelligent et austère (jui 'me plaît beaucoup. Nf » de Mérode n'a jamais mis le pied aux Tuileries ; Jon opposition, pour être celle d'un parlait genllennan, n'en est pas moins très-vive; sa situation vis à vis son beau-frère, aujourd'hui ministre des affaires étrangères, est fort piquante, car l'ancien député orléaniste a une rare franchise de paroles et une parfaite indépendance de caractère. — Ce n'est pas pour rien qu'il est frère de monseigneur de Mérode.

Un fâcheux contre-temps m'a retenu chez moi ce soir, et m'a empêché d'être présenté à M. de Mouslîer. Peut-être aurions-nous évité Athènes?

Paris, 20 décembre 1866.

Après avoir dîné à l'Institut, mon ami Beulé nous emmène à l'Opéra. J'aime toujours à me rencontrer tivec Beulé ; mais en ce moment surtout : il nous dépeint, en effet, sa chère Grèce et Athènes sous de telles couleurs, qu'il diminue nos regrets de quitter Paris. Son enthousiasme pour le pays, le climat, le ciel, les monuments et jusqu'aux hommes de là-bas, n'a point de bornes. C'est très-sincèrement qu'il envie notre sort. « La France est absurde, Paris plein de boue, de brouillard, vous allez trouver le soleil, les orangers en fleur, l'Acropole et la mer bleue.

Heureuses gens ! » Je comprends que le jeune savaul, le secrétaire perpétuel de racadémie des Beaux-Arts chérisse cette contrée à laquelle il doit tout, célébrité, honneurs et fortune, mais la Grèce, qui lai rappelle ses meilleurs souvenirs de jeunesse, nous laisse indifférents.

D'autres que Beulé, voyageurs "et diplomales, moins épris de Thellénisme, m*ont parlé d*Athènes. C'est un séjour hideux, selon les uns ; le pays n^offre aucune ressource, et, à part quelques mois d'hiver, le climat est insupportable. La Grèce contemporaine, du célèbre camarade de Beulé, à l'École d'Athènes, serait le plus véridique des livres, le moins 1 empreint d'exagération.

A,u quai d'Orsay, on m'a dit grand bien du comle de Gobineau, ministre de France à Athènes. C'csl un homme d'esprit, très-lettré, très-artiste et forl indulgent. J'espère qu'il en est ainsi.

Paris, 21 décembre 186G.

La légation d'Athènes étant considérée comme un diocèse suffragant de l'ambassade de Constantinople, on m'a conseillé au ministère d'aller voir M. Bourée, récemment nommé ambassadeur. Je ne connaissais point la nouvelle Excellence ; M. Bourée est un homme jeune encore ou du moins d'apparence fort jeune ; il semble intelligent, plein d'aplomb et de

confiance en lui. Jamais je n'ai vu d'ambassadeur plus ravi de sa situation : sa joie déborde. Il ne m'a parlé que de lui, de ses voitures, de ses domestiques, du train qu'il cotnptait mener là-bas. Mais, il aura fort à faire, et je doute qu'il soit jamais aussi grand seigneur que celui dont il occupe la place. Ce n'est, en, effet, un secret pour personne que le marquis de Moustier, en acceptant le portefeuille des affaires étrangères, a mis pour condition que l'ambassade de Constantinople lui serait rendue le jour où il quitterait le quai d'Orsay. M. Bourée a certains points de ressemblance avec M. Benedetli ; j'ai deviné aisément, à sa conversation qu'il goûtait peu mon ministre, M. de Gobineau.

Paris, 1" janvier 1867.

Notre départ pour Athènes est fixé au 3 janvier. Le sort en est jeté. Il m'a été d'autant plus difficile de fléchir le ministre que je ne l'ai même pas vu. Nous voici donc forcés de quitter Paris, au cœur de l'hiver; ainsi le veut la destinée ; on peut dire, il est vrai, que jamais diplomate français n'a vogué vers les rivages de Grèce avec moins d'enthousiasme et de plus mauvaise grâce. En vain la Crète soulevée et frémissante me promet des émotions et une politique pleine de péripéties. L'ambition ne me talonne pas, le feu sacré me manque absolument. Ma pauvre

femme, d'ailleurs, ne peut s'habituer à la pensée de laisser sa fille en France. Dans deux jours notre chère petite Hélène prendra la route d'Orléans, tandis que nous prendrons celle de Marseille, n'est-ce pas absurde éternel?

Marseille, 4 janvier 1867.

Arrivée à Marseille vers trois heures. 11 y fait froid : il faut dire qu'à Paris, nous avons laissé la neige. Après une visite à notre cousine Thérèse de Sampigny, mariée à Marseille à M. de Bovis, je retrouve mon vieil ami, René de Sainte-Foix, l'ancien officier d'Afrique, qui vient d'épouser mademoiselle Pascal. L'intérieur confortable, mais un peu froid de la maison Pascal, les plus importants banquiers de la ville, me parait assez triste pour mon ami René.

Marseille, 5 janvier 1867.

A quatre heures, nous nous embarquons à bord du paquebot Y Amérique^ capitaine Caboufigue.Nous étions déjà sur le bateau lorsqu'un de mes amis, M. Jouet-Pastré, m'apporte à la hâte une lettre de Paris. Émotion! Serait-ce un contre-ordre? Hélas non! c'est la réponse de M. Gobineau, qui m'est envoyée par les Affaires Etrangères. Excellents témoignages

le cordialité, qui nous donnent un peu de courage. i cinq heures et demie, nous quittons le port. Très-peu de passagers, huit ou dix seulement aux îremières. Pas une seule dame. Qui songerait à courir l'Orient à cetle époque? Nous faisons connaissance d'un lieutenant de vaisseau, M. Allègre, aide le camp du contre-amiral Simon, commandant la itation du Pirée. Aimable garçon, très-sérieux, fort Jeu enthousiaste d'Athènes. Les côtes de Marseille uient à nos yeux, et la mer ne tarde pas à devenir louleuse. Ah ! notre bon logis de France et nos amis le Paris !

En mer, 6 janvier 18C7.

La mer est très-forte; temps brumeux; pluie et brouillard, nous cheminons lentement, triste jourlée. L'excellent capitaine Caboufigue, qui commanlait jadis le Quirinal^ est ce même commandant [ui nous transportait, il y a quatre ans, à Rome. ïélas ! que les temps sont changés ! Notre brave commandant connaît son métier ; il est prudent et lous inspire entière confiance : il cherche à renonter madame d'Ideville, qui en a grand besoin, lamaisje ne l'ai vue si abattue, si découragée; moinoêrae je suis triste et peu capable de donner courage. La nuit vient, le temps est de plus en plus mauvais, le ciel est noir et chargé. Par prudence, le capitaine

se décide à stopper jusqu'au matin, aûn de traverser au petit jour les Bouches de Bonifacio, passage toujours dangereux. La nuit de dimanche à lundi sera, sans doute, meilleure. Que de pénibles réflexions pendant ces heures sans sommeil ! Vraiment, nous ne sommes faits ni l'un ni Tautre pour cette vie errante. Dieu veuille que nous puissions promptement mettre fin à cette existence aventureuse et jouir en paix de la vie de famille !

En mer, 7 janvier 1867.

A bord de V Amérique ^ en panne pour avarie à la machine; Depuis huit heures du matin, nous sommes en vue de la Madeleine et de Caprera. Les collines abruptes , sauvages , qui nous entourent de tous côtés ne sont pas faites pour égayer la vue, mais du moins ne sommes-nous plus secoués. Avec la longue vue, nous apercevons des rochers, quelques arbres, des chèvres, mais point de Garibaldi. A quatre heures seulement, nous nous remettons en marche. Nous aurons, paraît-il^ vingt-quatre heures de retard. Ces côtes dénudées, nous dit le lieutenant Allègre, ressemblent beaucoup aux montagnes de Grèce.

EN GUÈCE. 197

En mer, 8 janvier 1867.

La mer est moins rude. Je passe la journée à er au piquet avec un jeune poitrinaire, qui m'aie mélancoliquement qu'il s*cn va mourir à Pâme, a Le ciel est si beau, là-bas! me, dit-il; les decins m'ont garanti quatre mois. J'aime mieux ►urir en Italie qu'en France. » Un lieutenant d'arerie grec, M. Mavromichalis, apparaît sur le pont ur la première fois; la mer l'avait, jusqu'ici, retenu ns sa cabine. Il me paraît plein de feu, de patriome et d'enthousiasme. L'avenir de l'insurrection

Candie et le rôle de la Grèce dans le monde le éoccupent plus que moi, je l'avoue. Il me récite e quantité de phrases que je lisais, tout à l'heure, ns ce livre si bien fait et si remarquable de Greîr sur la Grèce.

Mon bouillant Hellène vient de passer une année à rcourir la France, la Belgique et l'Allemagne pour étudier le perfectionnement des armes et du tir. Hélas ! me dit-il tout bas, nous avons d'excellents iciers d'artillerie, mais malheureusement pas de nons. Nos compatriotes de Londres nous envoient,

ce moment, un navire tout armé. Ceux de Mar- Ue, plus riches encore, ne nous ont encore adressé e vingt mille francs! » Cet officier est plein de nfiance et d'admiration pour son roi; « cependant,

me dit-il à la fin, on lui reproche un peu d'être sans passions, ni vices, ni vertus. Notre ministère actuel, dit-il, est ouvertement favorable à Tinsurrection de Candie. Le roi Georges pense comme son ministère, et si nous prenons les armes, il sera bien forcé de marcher à notre tète ! »

En mer, 9 janvier 1867.

Arrivée à quatre heures du matin à Messine. On fait escale pour prendre une provision d'eau et de charbon. Après un arrêt d'une heure^ nous repartons. Le navire est accosté par une quantité de petites barques portant des gens de Messine avec des oranges, des fleurs et des statuettes de bois, industrie du pays. Le soleil est déjà chaud, 'de vertes montagnes entourent la ville.

Ah ! si c'était là Athènes !

Nous quittons Messine laissant notre jeune malade. La mer devient très-houleuse; journée fatigante. Longue conversation assez lugubre sur Ahènes avec le lieutenant Allègre.

Le livre de Grenier , que je lui ai fait lire, est, parait-il, d'une scrupuleuse exactitude. Je dévore un volume de M. Texier sur les insurrections de Grèce et j'apprends quantités de faits de Thistoire moderne dont je me doutais peu. Hélas! sommes-nous ignorants !

Mon pauvre fils André est plus vaillant que nous; il trottine, seul, dans le salon, autour des tables et le lon^ des canapés ; parfois le roulis le jette à terre, il se relève, trébuche et recommence vaillamment ses promenades. Sa toux est moins fréquente et son sommeil meilleur. Sa mère est toujours fort abattue. « Ah! si nous voguions pour la France, répète-t-elle, comme j'aurais plus d'énergie. » Les récits navrants du lieutenant Allègre, sur Athènes, l'ont légèrement effrayée. Je crois impossible, cependant, que nous n'ayons pas, en arrivant, une impression favorable; notre bagage, en effet, contient si peu d'illusions!

Athènes, 11 janvier 18G7.

Arrivée au Pirée à sept heures du malin. Un soleil splendide fête notre débarquement. Le contre-amiral Simon, commandant la station du Levant {la Renommée)^ prévenu par le ministre de France, nous envoie chercher dans une embarcation commandée par un jeune aspirant, son fils. Le domestique de Tascher de la Pagerie, mon prédécesseur, nous attend et une voiture nous emporte rapidement vers Athènes. Ce qui me frappe au premier abord, en débarquant au Pirée, ce sont les costumes grecs, les cafés turcs, les arcades en bois, basses et disjointes, les rues sales et non pavées, le sol dénudé. Toutefois, Ja satisfaction de nous trouver sur la terre ferme

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conlribue singulièrement à rendre nos impressions meilleures.

L'aspect de la campagne est triste, les montagnes aux lignes sévères et presque architecturales intéressent, étonnent plus qu'elles ne charment. Seule, l'Acropole, que j'aperçois en sortant du Pirég, m'émeut et me fait songer aux siècles des héros et des grands artistes.

Nous descendons dans la maison qui nous a été indiquée; peut-être sera-t-elle notre demeure définitive. — Quelques heures après, je vais me présenter chez M. de Gobineau. Bonne impression. La comtesse de Gobineau est en France et l'époque de son retour n'est point fixé. Il paraîtrait que nous devons nous en féliciter.

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