‹ Journal d'un diplomate en Allemagne et en Grèce: notes intimes pouvant servir a? l'histoire duChapitre 24 sur 40 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

Arrivée à Athènes, le comte de Gobineau. — La légation. — Présentation au roi Georges !•'. — Le premier jour de Tan à Athènes. — Aspect de la ville. — Le corps diplomatique. — Le baron de Wagner '(Prusse). M. Testa (Autriche). Photiadis-Bey (Turquie). M. Erskine (Angleterre). — M. Nowikow (Russie). Comte Délia Minerva (Italie). La chambre des députés et le roi. — Le courrier de France. — Le ministre des affaires étrangères, M. Tricoupis. — Le Comité Cretois.

Athènes, 12 janvier 1867.

A midi, selon l'usage établi, je me rends à la légation, où tout notre petit personnel se réunit, chaque jour, pour savoir les nouvelles; je trouve là le chancelier M. Meyssonnier, M. Gaspari, son très-intelligent secrétaire et Tunique attaché à la légation, le comte Barthélenny de Las Cases. « Il y a fort peu à faire ici, m'annonce le ministre. Vous serez absolument libre. Le courrier partant chaque vendredi, nous jouissons d'un repos relatif, tout le long de la semaine. » Cette révélation ne me déplaît point, je l'avoue.

Avant mon arrivée, M. de Gobineau avait écrit au grand maréchal du palais pour demander à Sa Majesté à quelle heure elle daignerait nous recevoir. Ce soir donc, à six heures, je me suis rendu au palais accompagné de mon ministre, afin 'de présenter mes devoirs au jeune souverain. Les deux aides de camp de service nous attendaient dans le premier sa- Ion. Les gardes, rangés dans le vestibule de marbre, présentent les armes; tout est éclairé à giorno. Jamais, que j'ai souvenance, on n'en fit tant pour noire modeste personne ; mais à Athènes, ville qui a bien vingt mille âmes et l'importance d'une sous-préfecture, l'arrivée d'un premier secrétaire de France n'est-elle pas un événement? Après deux minutes d'attente, les portes s'ouvrirent devant nous et j'aperçus Sa Majesté, le roi des Grecs, seul dans la grande salle du Trône pompeusement illuminée. 11 s'approcha aussitôt de moi avec bienveillance et me^arla naturellement de ma traversée, de madame d'ideville, de Paris et des différents postes que j'avais occupés. Puis, il s'entretint quelques instants devant moi avec le ministre de France.

Le roi Georges a vingt ans; il est grand, élancé, de charmante tournure et excellent cavalier. A en juger par une conversation de quelques minutes, il m'a paru un gentleman accompli. Mais je trouvai assez inutile la phrase avec laquelle il nous congé-, dia. « J'aurai le plaisir de vous revoir demain, me dit-il, à la cérémonie du l®"" janvier; nous n'aurons pas de Te Deum comme les années précédentes» En

Grèce, on en chante trop souvent; il ne faut pas fatiguer le bon Dieu, et nous en même temps. »

Athènes, 15 janvier 1867.

A onze heures, M. de Gobineau, en grand uniforme, accompagné de notre attaché, M. de Las Cases, vient me prendre en voiture pour aller en pompe au palais du roi. C'est aujourd'hui que Tannée grecque commence. Selon la coutume dans les jeunes comme dans les vieilles monarchies, le corps diplomatique se transporte en grande cérémonie auprès du souverain, afin de lui exprimer les vœux plus ou moins sincères qu'il fait pour son bonheur.

Le palais d'Athènes est une immense bâtisse de marbre blanc qui n'a aucun caractère ; ce pourrait être une caserne aussi bien qu'un lycée ou un hôpital. Le brillant soleil, les palmiers, les costumes pittoresques des pallicares, les équipages découverts des diplomates, le ciel bleu d'Orient enlevaient le côté froid et officiel qu'ont, ailleurs, tous ces galas. Le roi, après avoir écouté sans sourciller la courte harangue du doyen du corps diplomatique, le ministre turc, M. Photiadis, a répondu en français, répétant la formule banale, puis s'est approché de chaque assistant, adressant à chacun quelques mots plus ou moins aimables.

Promenade au jardin de la reine Amélie, Tes-

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reine de Grèce; magnifiques ombrages, d autant plus précieux que ce sont les seuls que possède Athènes. Le parc est dessiné avec goût, les orangers sont couverts de fleurs et de fruits En ce jour de fête, le peuple d'Athènes était dehors, mais les promeneurs, selon Tusage, se donnent tous rendez-vous sur la route de Palissia.

Athènes, avant 1825, était une bourgade moitié turque, moilié grecque; le roi Othon, bavarois de naissance et de goût, transplanta avec lui dans sa nouvelle capitale une colonie de Bavarois. Tout était à créer; on construisit d'abord un palais, — j'ai dit ce qu'il élait, — puis une série de petites maisons allemandes. Tout cela est fort modeste, sans originalité aucune; seuls les noms de rues rappellent la cité de Minerve : nous avons la rue d'Éole, la rue d'Hermès, la rue du Stade, la rue d^Alcibiade et de Périclès, etc. Au pied de l'Acropole, autour de l'antique Agora sont groupées les anciennes habitations des familles grecques existant avant 1825. La ville d'Athènes, du reste, est fort pauvre. Dès qu'un Grec a fait fortune, il émigré à Smyrne, à Livourne, à Marseille ou a Londres. — Athènes ne possède pas le plus petit millionnaire.

Ce soir, M. Condouriotis, le nouveau ministre de Grèce à Florence, est venu à la légation ; c'est un nmi du gouvernement français; gentleman aimable, intelligent. Mon ministre, M. de Gobineau, nous parle de la Perse qu'il a longtemps habité; il raconte bien, simplement, en homme du monde,

très-instruit. C'est comme chef du cabinet de M. de Tocquevilie, ministre des affaires étrangères, qu'il a débuté dans la carrière diplomatique.

Athènes, 16 janvier 1867.

Quelques visites avec Barthélémy de Las Cases, au corps diplomatique. Le baron de Wagner, ministre de Prusse, \ieux célibataire, bon vivant, trèsgai, fort causeur, m'a rappelé, avec plus de simplicilé, le comte Brassier de Saint-Simon , minisire prussien à Turin, aujourd'hui ambas>adeur à Constantinople. Le baron est un féroce joueur de piquet et de whist. « Nous n'avons pas autre chose à faire ici, me dit-il. » Installation très-modeste, ameublement et goûts prussiens.

M. Testa, minisire d'Autriche, homme grave, un peu pédant, ennuyeux, prétentieux, mais excellent homme; il est marié à une femme d'esprit que nous n'avons pas rencontrée chez elle. Sa fille a épousé un officier grec. Train assez modeste; intérieur ressemblant à celui d'un président de tribunal civil en province.

Photiadis-Béy, notre doyen, représente le Sultan; c'est un Arménien, marié à une catholique; ménage turc qui n'a pas même la consolation de lire et de pratiquer le Koran; diplomate très-fin, fort honnête, grand collectionneur de médailles.

M. Erskine, ministre d'Angleterre, de tous les chefs de mission est le mieux installé; cest un Anglais aimable, mais triste; il m'a paru peu enthousiaste de la politique grecque. Ses quatre enfants, et ceux de sa femme, qui en a également quatre, sont en ce moment en Angleterre. Voilà de quoi le préoccuper, et je comprends maintenant que M. Erskine ait rhumeur un peu sombre. Il était premier secrétaire à Turin au moment de mon arrivée en Piémont, en 1859, Nous sommes en pays de connaissance et déjà en excellentes relations.

Je n'ai pas rencontré M. Nowikow, ministre de Russie. Sa femme est venue aujourd'hui rendre sa visite à madame d'Ideville. Madame Nowikow est grande, a dû être fort jolie; elle est très-Russe d'accent et de manières. C'est une femme originale, sortant peu et ne voyant personne. Visite à la fille de M. de Gobineau, mariée au baron de Guldenkroce, lieutenant de vaisseau danois, détaché ici près du roi Georges.

Athènes, 17 janvier 1807.

Le jour du départ du courrier est le seul jour de travail de la semaine. Mon chef écrit peu de dépêches, et seulement lorsqu'elles lui paraissent indispensables. Je ne puis que le féliciter de cette sobriété. Nous passons avec le jeune de Las Cases la

irnée à faire notre correspondance particulière, m nouveau collègue est le plus charmant des atîhés, simple, gai et excellent camarade. Ma fa- IFe, du reste, était liée avec la sienne depuis de

igues années.

En fait d'événements : la Crète toujours en armes, Grèce complice et la Turquie protestant. Voici cendant un incident qui a son intérêt. A l'occasion i jour de Tan, le parlement, ainsi que cela se prajue dans tous les pays qui ont le bonheur d'être Dstitutionnels, a* l'habitude de dépêcher son buau et une députation auprès du souverain, afin de saluer et lui adresser ses vœux. Cette année, le 'ésident, le vice-président et cinq membres sur dix i la députation, se sont abstenus, en raison de leur )stilitéàvec le roi. N'est-ce pas plaisant? Dans quel itre pays, semblable impertinence eût-elle eu lieu, ns révolution et sans crise? Ici, ce petit scandale étonne personne, ce qui, cependant ne démontre pas le la personne du monarque soit Irès-respectée. Mais suis, paraît-il, appelé à bien d'autres surprises. • de Gobineau, qui goûte médiocrement les Grecs, 6 disait : « C'est le gouvernement le plus singulier, plus drôle que Ton puisse rencontrer en Europe, issi, dans peu de temps, serez-vous arrivé au même ►int que moi, c'est-à-dire à ne plus vous étonner rien. »

La Grèce a des légations à Paris, à Londres, à Ber- ^ à Washington, à Saint-Pétersbourg. On parle iijoursde les supprimer par économie. Le ministre

président du conseil a, en effet, dix mille francs d'appointements, et les autres ministres cinq ou six. On comprend que ces messieurs trouvent exorbitant d'entretenir des ambassadeurs qui, bien qu'assez mal rétribués, touchent, à eux seuls, plus que le conseil des ministres réuni.

Athènes, 1« janvier 1867.

Le courrier de France, arrivé ce matin, était en retard de vingt-quatre heures. Il en est chaque fois ainsi. Notre petite Hélène va bien, Dieu merci! Avec quel plaisir nous lisons les journaux de France I en disant plaisir, ai-je parlé franchement? Eh bien I non. Il est curieux de constater avec quelle facilité on devient insouciant, presque indifférent même, au sujet des affaires de son pays, lorsque les nouvelles ne parviennent que tous les huit jours. La quiétude d'esprit est un des charmes de l'Orient, et je me promets d'en abuser : ce sera une compensation.

M. de Gobineau me conduit chez le ministre des affaires étrangères, M. Tricoupis, que j'avais déjà vu à la Cour. C'est un homme d'une trentaine d'années, figure agréable, Tœil très-intelligent. Il parle admirablement le français. Mon ministre m'avait emmené avec lui pour lire à Son Excellence une dépêche assez aigre dans laquelle le marquis de Moustier qui, entre parenthèse, est tout à fait Turc, nous an-

lonçait que la Porte avait remis aux trois puissances )rotectrices, France, Angleterre et Russie, une note îollective afin de les prier de mettre un terme aux notations flagrantes des traités. Malgré sa longanimité, le Sultan commence à se lasser de l'hypocrisie iu gouvernement grec et de l'immixtion avouée des Hellènes dans les révoltes de Candie.

Au cas où la réponse ne serait pas satisfaisante, Sa Hautesse se réserve d'agir avec énergie. M, de Mousticr ajoutait que la réponse du gouvernement français à i^tte note devait se préjuger facilement, d'après les observations réitérées que nous avions adressées^ ces derniers temps, au gouvernement grec.

Le pauvre M. Tricoupis répondit que, quant à lui et au nom du gouvernement grec, il ne pouvait promettre de garantir la cessation immédiate des envois d'hommes et d'argent. Il espérait, toutefois, que le ^oi et le cabinet seraient assez forts pour agir sur le Comité Cretois siégeant au Pirée et à Athènes. « Les nouvelles de Crète, ajouta-t-il, annoncent une victoire des Cretois sur un détachement turc. » Ce doit être une défaite complète de nos bons Grecs )> me glissa à loreille M. de Gobineau.

En effet, rien n'égale la naïveté, la crédulité ou plutôt rimpudence des Athéniens en matière de fausses nouvelles. — Deux jours après mon arrivée, j'enfends crier dans la rue : « TusvTe Xeiz'zx ! xc^ts XsTura ! » (<iinq liards) ! C'est le nom qu'on donne à un petit placard imprimé, destiné à annoncer les nouvelles. Au moment même oii j'achetais ce chiffon de pa-

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pier, je rencontrai le ministre d'Angleterre, M. Erskine, avec mon vieil ami de Turin, le comte Délia Mincrva. « On annonce, leur dis-je, qu'il est arrivé de très-graves nouvelles de Crète. » — « Certainement, » répondit M. Erskine, en me traduisant le placard. « Les Turcs ont été repoussés et culbutés dans la mer, la Crète est indépendante! Voilà ce que dit le bulletin que vous venez d acheter. » - « Mais quel événement ! N'est-ce point le plus grave qui puisse survenir? » fis-jeavec étonnement.

Les deux ministres se prirent à rire. « Alil vous en apprendrez bien d'autres, mon cher ami, me dit M. Délia Minerva, on voit que vous n'êtes point au courant des mœurs athéniennes. La veille de votre arrivée, il y a quatre jours, le. même crieur vendait un même papier qui annonçait la capture de deux l'rcgates turques, amenant Omer-Pacha chargé de chaînes et leur entrée dans le port du Pirée. La nouvelle était aussi vraie que la proclamation de la République à Constantinople.

— Mais, comment, fis-je avec stupéfaction, le gouvernement peut-il souffrir que de pareils mensonges soient colportés? ces nouvelles insensées ne doivent tromper personne.

— Bien heureux lorsque ce n'est pas le gouvernement grec qui donne lui-même ces nouvelles, iirent mes deux diplomates en me laissant tout ébahi : vous en verrez de pluis fortes, vous êtes à votre début ! »

EN GBËCE. 1\i

19 janvier 1807.

Hier, pour la première fois, nous sommes allés vec André à l'Acropole. Durant cette longue station u milieu des ruines, nous étions presque réconciliés vec la Grèce, madame d'Ideville était pleine d'enhousiasme. André gazouillait : « Acropole, Acropole ! )> Pour gravir les escaliers gigantesques des Vopylées et escalader les blocs du Parlliéiion, un ieux guide le portait sur ses épaules ! Le ciel était plendide de lumière et d'éclat ; on découvrait la mer in feu, Marathon, Salamine, le Pirée. J'avais la (été 'emplie de mon Beulé et des fragmeuts d'histoire jue j'avais lus la veille ; enfin celte heure s'est écouée comme dans un rcve. En descendant de ces haueurs antiques, nous avons trouvé la désillusion sous a forme d'un diner plus que médiocre, grâce à rhuile rance, au mauvais beurre de lait de chèvre, au vin douceâtre de cette terre inhospitalière. Le poisson n'a pas de goût, le gibier est dur et fade, la viande impossible. « On voit bien que les Turcs ont passé par là, » disent les Philhellènes.

La Porte fait des menaces de guerre, dans le cas où la note collective adressée par elle aux trois puissances fie serait pas suivie de résultats satisfaisanls. L'Eu- 'ope voudra-t-elle mettre cet infortuné roi Georges Uns la position ou d'abandonner la Crète, ou de se

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suicider? En droit strict des gens, la Grèce a tort de fomenter et de soutenir une révolte chez une puissance voisine. Mais les succès obtenus par une politique identique en Italie ont enhardi la Grèce et lui ont tourné la tête.

L'Europe n'est-ellc pas la vraie, la seule coupable ?

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