CHAPITRE IV
La frégate anglaise la Résistance. — Le feu en Orient. — Départ du comte de Las Cases. — Le livre de Beulé sur la Crète. — Course à Eleusis. — Le monument de Lysicrate. — Aspirations helléniques.
Athènes, 28 janvier 1867.
Nous passons 'avec les Phipps notre journée au Pirée, Visite à Tétat-major de la frégate la Renommée. Aujourd'hui, le Pirée est fort calme ; les exaltations patriotiques se sont apaisées, et plus d*un volontaire transfuge est déjà reparti pour Crète avec une nouvelle prime. Nous allons voir en même temps le commandant anglais, à bord d^ la frégate cuirassée la Résistance. Remarquable tenue du bâtiment; appartements aussi commodes que luxueux. C'est un navire modèle. La musique des deux frégates française et anglaise descend tous les samedis à terre et joue durant deux heures dans le petit jardin Tinan. C'est encore là un excellent souvenir
de roccupation française. Pendant la guerre de Crimée, nos soldats, en relâche au Pirée, employèrent leurs loisirs à créer ce jardinet. Les belles dames de la ville, mesdames Bhally, Damala, Feraldi sont les habituées de cet oasis pelé. Elles marchent escortées par les états-majors français et anglais ; la société du Tirée passe pour être des plus aimables ; on y vit un peu comme en famille ; aussi nos élégants marins d'Angleterre et de France viennent-ils rarement à Athènes chercher des distractions. Cette réputation d'élégance et d'extrême amabilité date des temps les plus reculés. — La frégate russe vient de quitter les eaux du Pirée.
Athènes, 28 janvier 1867.
Le feu semble prendre aux quatre coins de l'Orient. A Beyrouth, à Smyrne, on parle de troubles assez graves. M, Bourée, notre nouvel ambassadeur k Constantinople, écrit télégrammes sur télégramtnes, afin que l'amiral envoie des bâtiments sur divers points. Le Forbin^ commandant Duperré, est Darti précipitamment pour Beyrouth ; malheureusement, nos navires ne peuvent pas se dédoubler. tf. de Gobineau, autrefois secrétaire de légation en ^erse, sous les ordres de M. Bourée, connaît bien K)n ancien chef. Aussi laisse-t-il entendre que tous ies déploiements de force pourraient bien être surout des déploiements de zèle.
Athènes, 29 janvier 1867.
Le jeune comte de Las Cases est rappelé à Paris par un télégramme de son père. Ce départ nous prive d'un collègue sûr et d'un excellent camarade. Quant au partant, il est ravi ; on l'envoie, paraît-ii, en Espagne. — Dîner à la maison avec Las Cases et les Phipps. Nos deux ménages envoient à Paris leurs vœux et leurs regrets.
Athènes, 31 janvier 1867.
Aliî combien les Grecs me font regretter et estimer les Romains. Ici, licence absolue, liberté démesurée et appliquée à tout ; c'est un gouvernement archiconstitutionnel ^dans lequel on veut bien admeUre le souverain, à condition que ce dernier consentira à être un féticlie sans force, sans pouvoir et sans prestige. Le parlement est tout, le peuple seul roi. Mais quel peuple ! Voici une remarque singulière que me faisait Délia Minerva; ce brave italien, ilalianissime, imbu de tous les préjugés anticatholiques, me disait ceci : « A Athènes, comme à Rome, on arrive par des moyens et des voies différents à un résultat presque identique; c'est-à-dire administration faible, vénale, police impuissante, corruption, brigan-
clagc aux portes de la ville, industrie nulle et misère. Ceci prouve que ces ex-grands peuples sont surtout grands dans les livres, et que le despotisme, aussi bien que la liberté illimitée, sont impuissants k rendre la vie à ce qui est mort.
— Mais, halte-là ! répondis-je à Minerva ; en ce qui concerne Rome catholique, je mets la papauté en dehors des lois communes; une idée, aussi ^ande, aussi indispensable à l'humanité que celle qui réside au Vatican ne saurait être comparée aux principes régissant peuples, nationalités, dynasties, races, et empires, lesquels naissent, meurent et reparaissent, sans que Tordre naturel des choses en soit troublé le moins du monde. Tout passe, s*useet repasse, sans que notre grande idée religieuse en reçoive, au fond, la plus légère atteinte. »
Athènes, 1" lévrier 1867, »
Le livre» de Beulé sur la Crète produit ici une grande sensation. Jamais la cause grecque n'avait été défendue avec plus d'éclat et de talent. II est certain (|ue Beulé dit des choses fort justes, mais je le crois trop partial à l'égard des Grecs. Ici, l'absence de patriotisme sincère, de désintéressement, de sacrifices et d'abnégation nous choque au plus haut iegré. Beulé n'en tient pas assez compte, et parle trop au point de vue de l'histoire et de la théorie.
S38 JOURNAL DTN DIPLOMATE
N'oublions pas que, depuis les temps les plus reculés, les Grecs ont plus soufTert de leurs luttes in^ testines, de leurs guerres fratricides que des envahissements et des oppressions étrangères. A coup sûr, je souhaiterais pour les Hellènes cet avenir brillant que mon ami entrevoit; mais les Grecs auront-ils jamais assez de sagesse , resteront-ils jamais assez unis pour fonder ce nouvel Empire d'Orient? L'intérêt français est très-conciliable avec la création d'un État nouveau, d'un Empire chrétien à Gonstantinopie. Mais que de torrents de sang il faudrait répandre avant de faire comprendre aux Turcs que le Coran doit être banni de TEuropc et relégué en Asie!
Alhèncfl, 3 février 1967.
Course à Eleusis avec M. Roux et plusieurs amis. La route n'offre rien de remarquable; toujours même absence de verdure et de végétation, rien, absolument rien que des champs incultes et des côtes dénudées ; çà et là, des oliviers au feuillage couleur de poussière ; tout cet ensemble est d'une tristesse et d'une mélancolie profonde. Notez que le ciel est gris, le vent très-froid, et il faut ici du soleil pour faire oublier l'absence de végétation. — Nous nous arrêtons quelques minutes'à Daphné, nom plus poétique que l'endroit. Ce que je remarque de plus
EN gr|:ce:. g&5
pitt<»resque, c'est une troupe de paysans armés prêts à partir pour chasser les brigands; quant a moi, je trouve qu'il faut, ici, un œil bien exercé pour découvrir une différepce entre le chasseur et le gibier. Il n'est guère prudent, passé le crépuscule, de s'aventurer trop loin d'Athènes. Aussi, sommes-nous escortés, pour notre course à Eleusis, par de braves pallicares armés jusqu'aux dents, chargés de protéger notre route. Après Daphné, nous longeons, quelque temps, le bord de la mer; voici l'ancien lac sacré, enfin Eleusis. C'est donc par cette route que s'acheminaient, iPy a'vingt siècles, les célèbres processions des Panathénées qui se rendaient à l'Acropole.
Après uii lunch, apporté par nous, nous parcourons les anciens restes de la ville sacrée. Voici le temple : seules, les colonnes brisées, les marches et les dalles de marbre témoignent de l'existence de gigantesques édifices, splendides vestiges des luttes passées. Aujourd'hui, des maisons sales et misérables s'élèvent sur ce sol glorieux; quelques statues mutilées attestent encore la grande civilisation. Tout est dépouillé et désert. Quelques pas plus loin (c'est aujourd'hui dimanche), nous apercevons une vingtaine de jeunes filles albanaises, assez jolies, qui dansent en chantant sur un rhythme grave, lent et bizarre. Quelques beaux gars, de leur côté, dansent ensetnble; les sexes, ici, ne se mêlent point. Le costume des femmes est pittoresque ; leur coiffure est faite d'une sorte de toque garnie de pièces d'ar-
gcnt ; plus on est riche, plus la toque est lourde; on ne peut tromper sur la dot; car elle est cousue soit à la tunique, soit à la coiffure, voire même aux longues nattes des cheveux.
4 février 1867.
A Corfou et à Fatras, on joue sur le théâtre une pièce intitulée : Candie ou le Consul de France. Les généraux turcs et grecs paraissent sur la scène, et, pour compléter l'illusion; on* exhibe de vraies femmes Cretoises réfugiées et de petits enfants Cretois. N'est-ce pas réussi et du plus pur réalisme?
Athènes. 6 féTrier 1867.
Suivant notre habitude, nous faisons avec les Phipps le tour de l'Acropole. Visite à un savant, M. Nicolaïdès, marié à une Anglaise.
De là, nous nous acheminons vers TAgora, du côté du monument de Lysicrate. Le terrain sur lequel est construit ce charmant édifice appartient à la France. La restauration en est confiée à un Français, établi depuis longues années à Athènes, M. Boulanger, architecte de talent. Ce monument, construit sur un emplacement envahi par des masures, doit être isolé autant que possible. Il est placé au bas de l'Acropole, non loin de l'arc d'Adrien.
8 février 1867.
Je ne crois pas subir l'influence du milieu diplomatique dans lequel je vis; mais chaque jour, en vérité, se détache un grain du très-petit cliapelet d'illusions que j'avais conservées pour les Grecs.
Quoiqu'il arrive, selon moi, la Grèce ne peut que perdre au réveil de la question d'Orient, cl d'abord, si la proposition de c^éer une autonomie en Crète arrivait à être acceptée, rien ne saurait être plus désagréable aux Grecs qui ont vu dans cette annexion cinq ou six millions d'impôts et pas autre chose. Les Cretois, suivant les vieilles traditions de l'antiquité seront toujours hostiles à Athènes, comme le sont aujourd'hui, du reste, les récenls annexés, les Corfiotes.
Un argument fort sérieux qui me fait émettre des doutes sur l'avenir et la force de l'élément grec comme nationalité et unité, est celui-ci : dans l'Europe orientale, il y a 4 millions de mahométans et 11 millions de chrétiens. Les chrétiens d'Orient, toujours opposés aux Turcs, selon les besoins de la cause, cfuels sont-ils?
Des Grecs, des Valaques, des Bulgares, des Slaves, des Albanais, etc., qui tous, au fond du cœur, détestent cordialement leurs coreligionnaires , sans compter les dissidents de sectes, qui, ceux-là, se-
raient fort humiliés de voir l'un de ces éléments absorber les autres. Le plus grand danger à cette heure, danger qui commence à poindre, est le fanatisme religieux surexcité dans ces provinces qu'on veut arracher à la Porte. La Thessalie, TÉpire, la Macédoine, où les chrétiens sont en minorité et n'occupent que les plaines, pourraient aisément devenir le théâtre de sanglants massacres. Or, avant que les puissances protectrices n'aient eu le temps de les prévenir, des soulèvements et des désordres irréparables auraient commencé.
La Russie soutient ouvertement à Athènes les espérances et les illusions. Tout est pro6t pour elle dans un embrasement général de TOrient, sauf à la voir rabattre énergiquement, au moment opportun, les prétentions de ses protégés. La Grèce n'estelle pas, en réalité, une colonie russe? Il ne faut pas cependant que. l'Europe s'en aperçoive trpp.